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PERMANENCE
DE LA LANGUE BRETONNE.
DE LA LINGUISTIQUE À LA PSYCHANALYSE
Introduction
par Philippe CARRER
La nuit passée, j’ai rêvé que nous étions en l’an 2084 ou peut-être en 2184. Parti depuis longtemps pour un au-delà paradisiaque et insulaire, j’étais revenu un instant vers des lieux autrefois familiers. Je déambulais donc dans les rues de Quimperlé ou plutôt de Kimberlay [1] comme l’indiquaient à présent les panneaux à l’entrée de la ville. Les enseignes des magasins, les textes des affiches publicitaires étaient en anglais. Dans un lieu inconnu, je mettais la radio en marche et ne captais que des postes anglais. Sur les ondes ultra-courtes j’ai fini par saisir quelques bribes de français émergeant mal d’un flot anglais. J’étais sur W.B.R., West Brittany Radio. Puis j’allumais la télévision, toutes les chaînes parlaient anglais. De nouveau à l’extérieur, j’entrais bientôt dans une maison de la presse et n’y trouvais que des journaux, périodiques et livres de langue anglaise. J’ai fini par dénicher une modeste feuille intitulée « Le Coq français ». Peu après, j’étais dans un bar, Le Dallas, attablé devant un verre de coca-cola. La serveuse, à qui j’avais demandé un demi, m’avait répondu qu’elle ne parlait pas le français. Son nom, Nancy LUCHAIRE, était inscrit sur un badge épinglé à son corsage :
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« Mais votre nom est français », lui disais-je !
« Aoh yes, LIOUTCHAIR ; et portant je ne suis pas une chaise », m’a-t-elle répondu en souriant [2].
Je me plongeais dans la lecture du « Coq français » : un superbe coq ornait la première page : pattes bleues, plumage blanc, crête rouge. N’est-ce pas la preuve que nous rêvons parfois en couleur ? J’entamais la lecture d’un premier article truffé d’anglicismes et farci de mots anglais, un vrai sabir. Je passais à un autre, d’un style tout différent saupoudré de néologismes savants , il était à déchiffrer comme un rébus. Le néo-français du Troisième millénaire me semblait gongoresque. J’ai quand même pu comprendre que des stages de français à la ferme étaient organisés pour les Parisiens chez les derniers locuteurs francophones de l'Hexagone, dans quelques hameaux près de Kimberlay. Il y avait aussi une histoire de chèque rédigé en français et refusé par un certain John Paris, employé diligent d’une Administration bornée, ce qui avait suscité un beau tollé dans les milieux francisants, et une autre, de toponymes anglicisés barbouillés sur des panneaux routiers. Grâce à une belle plaidoirie de Maître Michaël Debré, venu tout exprès de New York, les prévenus avaient pu s’exprimer en français et se faire entendre du tribunal par le truchement d’un interprète. Edifié suffisamment, je payais ma consommation avec un billet d’un dollar venu, je ne sais comment, dans ma poche et je quittais Le Dallas tandis qu’un fort crachin commençait à tomber. Le plumage du « Coq français » me paru se ternir.
Imaginons qu’ici le rêveur se réveille, et mettons fin à cette petite fable qui pourrait s’appeler « l’arroseur arrosé ». Ce récit de linguistique-fiction n’en prend pas moins sa source [11] dans ce qui nous est donné présentement dans ce domaine, à voir et à entendre, mais aussi à lire dans tel ou tel quotidien français réputé sérieux.
Nous observons, en effet, en Europe et ailleurs, une invasion massive de la prestigieuse american way of life. Il s’agit d’une acculturation englobant pratiquement tous les aspects de l’existence. La langue anglaise, quant à elle, fait insidieusement son entrée dans la vie quotidienne des Français. Le succès de la musique populaire américaine omniprésente sur les chaînes radiophoniques y contribue largement, et peu à peu les mots, les expressions, deviennent familiers aux oreilles des Français, des jeunes en particulier, qui par ailleurs s’intéressent de plus en plus à l’étude de l’anglais à l’école où le coefficient de cette discipline a augmenté et se perfectionnent en voyageant. Parallèlement, le français commence à reculer, non seulement à l’étranger, mais en France même, où les scientifiques de tous horizons ont de plus en plus tendance à rédiger leurs travaux en anglais, sans traduction.
La prise de conscience de ce phénomène permet de comprendre ce qui s’est passé en Bretagne, où le processus d’acculturation linguistique commencé il y a plusieurs siècles peut paraître entrer dans sa phase terminale. Elle permet aussi d’imaginer ce qui demain se produira en France ; mais il faut tenir compte de l’accélération de ce genre de processus du fait de la technologie moderne [3].
Les réactions françaises, bien entendu, ne manquent pas et presque chaque jour nous entendons des appels martiaux ou angoissés en faveur de la francophonie.
Nous lisons par exemple dans « Le Monde » des articles [12] nous assurant que la langue est un élément essentiel, vital même de l’identité d’un peuple, qu’elle est bien loin de n’être qu’un outil de communication, mais qu’elle contribue à structurer la personnalité des individus et à orienter leur vision du monde. Certains vont jusqu’à soutenir que le bilinguisme n’est qu’une duperie, car la partie n’est pas égale, les gros finissant toujours par manger les petits.
Un grand magazine peu favorable aux minorités ethniques nous arrache des larmes à propos du « Spectacle de la Semaine », en titrant : « Qui perd sa langue perd son âme ». Il s’agit de « La dernière classe », pièce de l’Irlandais Brian Friel, jouée actuellement à Paris.
Quand ils prennent connaissance de cette pieuse littérature, les Bretons n’en croient pas leurs yeux. Y aurait-il quelque chose de changé sous le soleil, se demandent-ils ? Hélas, c’est l’avenir de la seule langue française qui inquiète, les autres moins nobles restent promises à l’enterrement des pauvres. Pire encore, leur disparition définitive n’est-elle pas toujours aussi ardemment désirée ?
Ainsi, dans ce même magazine de grande diffusion, un journaliste interviewant Bernard Hinault, commente :
« Breton mais pas BZH. Il ignore la langue de ses ancêtres et les séparatistes le font rire » : « l’indépendance c’est bien joli, mais avec quoi ? »... Ainsi la seule connaissance (il ne s’agit même pas de la pratique) de la langue bretonne est d’emblée assimilée à la revendication indépendantiste, d’ailleurs immédiatement évacuée par la dérision et le sarcasme. Le champion breton reçoit un satisfecit pour ignorer la langue de ces ancêtres. Le journaliste s’empare de cette ignorance et la brandit en lui donnant le sens d’un baptême d’entrée dans la communauté française, la transforme en signe négatif d’appartenance. Cette amputation est devenue en quelque [13] sorte le prix à payer pour accéder à la dignité de Français. Ainsi se trouve à nouveau précisé sans ambiguïté, mais de façon plus intégriste, puisque ce n’est plus seulement la pratique qui est contestée mais jusqu’à la connaissance, ce que des millions de Bretons avaient parfaitement compris depuis longtemps et dont ils ont déjà tiré toutes les conséquences. La langue française face aux autres langues parlées en France, apparaît comme un monothéisme agressif face au paganisme polythéiste, comme une église intransigeante pourchassant l’hérésie hors de l’église, point de salut.
Et il est vrai que la langue appartient à Faire du sacré et même du religieux. Cependant religieux n’est pas synonyme de fanatisme ni d’intolérance même si certaines religions en ont trop souvent présenté l’image.
KIRKEGAARD, le philosophe danois, décrivait un itinéraire spirituel conduisant l’âme du stade esthétique au stade éthique et enfin au stade mystique. Nous voyons bien que si la langue n’est pas sans rapport avec l’art, elle a aussi des points communs avec l’éthique. Mais si la rigueur syntaxique et la stricte observance orthographique ont souvent pu devenir des impératifs catégoriques au point que les manquements à la règle sont apparus comme une coupable transgression de la loi (on dit une faute d’orthographe ou de français), ce stade éthique s’est trouvé dépassé et voici que la langue française atteint alors au stade mystique. Elle s’y trouve hypostasiée en divinité jalouse, supérieure à toutes les autres, proposée à l’adoration perpétuelle des fidèles. L’hymne laudative et le dithyrambe sont devenus d’obligation sous peine de sacrilège.
Et les Bretons, que deviennent-ils dans tout cela, penserez-vous ?
Finissons-en d’abord avec ce faux débat sur l’abandon volontaire ou forcé, de la langue bretonne par les Bretons. Il a [14] été relancé cette année dans la presse régionale à propos d’une thèse universitaire provocatrice soutenue par une Anglaise sur la langue bretonne. Elle assure que c’est avec enthousiasme et d’un cœur joyeux que les paysans bretons ont jeté leur langue aux orties pour se précipiter sur la langue française, sésame obligé de la progression sociale.
Répondons-lui que l’enthousiasme n’a été ni général, ni constant puisque bien souvent la contrainte a dû être employée, mais que de plus, la part d’abandon volontaire n’est pas tant due aux avantages matériels qui pouvaient en résulter qu’à la honte de leur langage quotidiennement distillée par le dominant et que les Bretons ont progressivement, mais intensément intériorisée, comme on peut encore le constater aujourd’hui.
Dans son dernier ouvrage « La Quête de l’absolu » , Arthur Koestler, d’origine hongroise, nous livre d’intéressantes auto-observations sur le changement de langue réalisé en tant que choix personnel dûment motivé et donc hors de toute contrainte :
... « les raisons pour lesquelles les lieux où j’ai séjourné avant de me fixer en Angleterre sont devenus « l’étranger », le suprême témoignage d’appartenance à mon pays, sont difficiles à analyser. Il y a par exemple la langue. Depuis 1940, j’écris en anglais, je pense en anglais, je lis surtout des auteurs anglais. Le langage ne sert pas seulement à exprimer la pensée, il la modèle ; l’adoption d’une nouvelle langue, surtout pour un écrivain, entraîne une transgression progressive et inconsciente de ses modes de penser, de son style et de ses goûts, de son attitude et de ses réactions. Bref, il acquiert non seulement un nouveau moyen de communication, mais un nouveau fond culturel. Pendant des années, tout en pensant en anglais, je continuai à parler français, allemand et hongrois dans mon sommeil. Maintenant, cela n’arrive plus que rarement ; les couches sous-marines commencent à s’intégrer » (p. 204).
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Les dispositions affectives vis-à-vis de la langue nouvelle me paraissent jouer un rôle considérable dans sa bonne intégration à la psyché. J’ai jadis donné des soins à un républicain espagnol réfugié en Bretagne depuis la guerre civile. Cet ancien maire d’une importante ville des Asturies n’avait jamais pu s’habituer à l’exil, ni exercer une profession en France. Après vingt ans de séjour, il continuait à massacrer la langue française. À l’inverse, sa femme devenue couturière gagnait bien sa vie et celle de son mari. Elle parlait couramment le français et presque sans accent espagnol. Refus chez l’un, acceptation chez l’autre.
En Bretagne, l’ambivalence pourrait bien avoir été le cas le plus fréquent. Un collègue me confiait récemment, le jour de son départ en retraite, qu’il lui arrivait encore de façon non exceptionnelle de penser en breton et de devoir ensuite traduire pour s’exprimer en français. Pourtant voilà plus d’un demi-siècle que le breton n’était plus sa langue usuelle, encore qu’il lui soit arrivé assez fréquemment de la pratiquer. Le propos de ce confrère habituellement peu prolixe et pas BZH comme disait le journaliste, avait surgi au détour d’une conversation, aussitôt après qu’il ait évoqué certains actes d’opposition bretonne au pouvoir français.
Qu’un phénomène psycho-culturel aussi considérable que le changement de langue de presque tout un peuple avec ses conséquences psychologiques et psychopathologiques individuelles et collectives n’ait pas intéressé davantage les cohortes de psychologues, de sociologues, de psychiatres, d’historiens qui pourtant ne manquent pas en Bretagne, est proprement stupéfiant et ce refoulement collectif mériterait bien une étude approfondie à lui tout seul.
Il y a toutefois progrès, puisque après les études du Sociologue Fanch ELEGOET sur l’identité niée, le Professeur KRESS nous propose la première approche psychanalytique du phénomène d’acculturation linguistique qui ait été tentée en Bretagne.
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Heureusement moins aveugles que nous, moins inhibés, plus courageux ou peut-être plus éprouvés, d’autres ont déjà commencé à entreprendre ce travail pour leur propre peuple et leur propre langue et nous voyons maintenant de très sérieuses et officielles revues scientifiques leur offrir l’hospitalité. Ainsi, la « Revue Française de Psychanalyse » a-t-elle publié en 1983, un article de Vahan YEGHICHEYAN, intitulé « Des problèmes de filiation après le vécu collectif d’un génocide (À propos de la minorité arménienne en diaspora) ».
L’auteur présente d’abord un bref rappel historique sur les conditions du génocide arménien par les Turcs en 1915, puis sur celles de l’arrivée en France de survivants après 1915. Il rappelle que « la culture majoritaire (en France), en l’occurrence la française, a longtemps été intolérante à la différence ; l’idéal pour elle étant l’assimilation : que les Arméniens changent de nom et oublient leur langue ! ». Il montre comment les impasses de l’identification débouchent sur la solution psychotique, mais qu’il existe des issues moins coûteuses. À ce sujet, il dit que les Arméniens sont convaincus de ne pouvoir faire carrière s’ils conservent la désinence ian qui termine chaque patronyme, mais que d’un autre côté ils méprisent ceux qui ont raccourci leur nom et les traitent de botche-guedraz, c’est-à-dire « queue-coupée » !
Au sujet de l’intolérance française, l’auteur a la courtoisie d’employer un temps passé. Ce que nous avons sous les yeux nous conduit à penser que l’actuel respect de la différence, s’agissant de celle des cultures minoritaires de l'Hexagone est surtout verbale.
Puis Vahan YEGHICHEYAN nous précise le sujet de son étude : « Il s’agit, écrit-il, des avatars des processus d’identification chez les descendants de sujets ayant survécu à la castration radicale d’un génocide. » Ce titre développé a le mérite de relier d’emblée certaines perturbations psychiques [17] de caractère collectif à des événements historiques traumatisants, au moyen d’une ethnopsychanalyse qui prend en compte la dimension symbolique de ces événements.
Alors que la première partie de l’étude en question concerne « le destin individuel » des Arméniens, notamment sous ses aspects psychopathologiques, la seconde partie se rapporte au sujet qui nous réunit en cette journée d’Ethnopsychiatrie, la langue d’origine que l’auteur relie au destin collectif.
Ce psychanalyste arménien a recensé quatre types de solution quant à la destinée de la langue arménienne :
1. La langue niée.
Se référant à un article de Madame Jeanine ALTOUNIAN, paru en 1978 dans « Les Temps Modernes », sous le titre : « À la recherche d’une relation au père, soixante ans après le génocide », YEGHICHEYAN écrit : « Il s’agit en effet de l’histoire d’un non-dit paternel. Le père de Mickaël Arlem (journaliste et écrivain américain d’origine arménienne) incapable d’assumer et surtout de transmettre cet héritage mortifère, avait choisi, lors de son exil en Grande-Bretagne, de changer de nom, de renier sa langue et son passé. Il devient ainsi un auteur anglais célèbre de l’entre-deux Guerres. Jamais il n’a voulu parler à son fils de ce passé, de ses parents massacrés, de cette communauté en exil. Elevé dans la tradition britannique, le jeune Mickaël découvre peu à peu ce passé informulé, ce manque paternel à toutes les vicissitudes de ses relations avec lui : « Quelque chose nous séparait toujours, quelque chose de non-dit et, semblait-il, d’inaccessible »... Longtemps après sa mort, le fils habité par cette obsession paternelle, par cet héritage non transmis, effectue le chemin inverse de l’exil et va chercher en Arménie Soviétique au pied de l’Ararat « ce lien réel et symbolique où le père peut enfin mourir, le fils naître à lui-même, le patrimoine se transmettre »...
[1] « Je viens d’apprendre, six mois après avoir rédigé ce texte, que « KIMBERLEY- CLARK CORPORATION » était la raison sociale de la firme américaine, propriétaire des papeteries de Mauduit, principale entreprise de QUIMPERLÉ. Y a-t-il eu réminiscence ou coïncidence ? »
[2] Il n’y a pas bien longtemps, dans la réalité et non plus en rêve, un jeune Finistérien m’a dit : « Je m’appelle Le Meur et pourtant je ne suis pas mort. »
[3] C’est volontairement que j’ai retenu la seule hypothèse d’une acculturation américaine. Mais, qui sait, demain ou plus tard les Russes peut-être...
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