[7]
Les origines de la structure agraire en Haïti
Avant-propos
Au moment de la gestation du capitalisme en Europe, les puissances colonialistes la France, l'Angleterre, l’Espagne, le Portugal et la Hollande établissaient l'esclavage en Amérique. On retrouve donc dans le système esclavagiste dans de diverses colonies du continent ces mêmes traits communs: l'obtention de la main d'œuvre par la traite, l'organisation du travail dans les plantations ou les haciendas, l'instauration d'un régime d'oppression brutale basé sur l'inégalité raciale et le processus d'acculturation de l'esclave.
Trois cents ans plus tard, dès la fin du XVIIIème siècle, ce système entra dans une nouvelle phase: de grandes contradictions commencèrent à affleurer dans la structure interne des sociétés esclavagistes, freinant ainsi leur développement. "La dynamique des rapports esclavagistes de production entrait en conflit avec la dynamique des forces productives et des relations de production du capitalisme"[1].
En dépit de ces traits communs, il existait de grandes différences locales. Dans certains pays, l'abolition de l'esclavage fut le résultat d'une lutte violente, dans [8] d'autres, le produit d'un long processus pacifique. En Haïti par exemple, l'esclavage fut officiellement aboli en 1793, alors qu'au Brésil, il subsista jusqu'en 1888. La fin du système esclavagiste sur tout le continent s'est accompagnée de phénomènes socio-économiques similaires dans tous les pays, tout en conservant une certaine spécificité selon les problèmes et les contextes.
Pour avoir été le premier pays du continent à proclamer l'abolition de l'esclavage, le cas de Saint-Domingue revêt un intérêt particulier. Dès la fin du XVIIIème siècle, dans le cadre d'une économie de plantation, caractéristique de la société esclavagiste américaine, apparaît le problème de la transition du régime esclavagiste au régime de travail libre. Cette étude se propose d'analyser le modèle agraire de Saint-Domingue durant cette période de transition qui va de 1793 à 1804.
L'abolition officielle de l'esclavage en 1793 marque une nouvelle étape dans l'histoire de la société coloniale.
Si la proclamation de l'indépendance ne représente pas un revirement dans la politique agraire, la rupture violente des liens avec la France donne cependant lieu à des transformations radicales dans la société, et à la naissance de l'État. On peut avancer que la structure agraire qui allait caractériser Haïti, même après plusieurs décennies de vie indépendante, se définit durant cette période.
Le processus révolutionnaire qui ébranle la société coloniale fait surgir de façon inéquivoque, toutes les [9] contradictions possibles entre les différentes classes sociales et le pouvoir colonial. On assiste à des luttes violentes et multiples: celle des colons pour garder leurs privilèges; des esclaves pour détruire le vieil ordre; des nouveaux libres pour déplacer les anciens libres; de la métropole secouée par les remous de la révolution, et qui met tout en œuvre pour maintenir sa domination sur la colonie; des puissances rivales - comme l'Angleterre, l'Espagne, les États-Unis qui s'efforcent de déplacer la France.
Les changements opérés à cette époque se manifestent dans les instances politiques, juridiques, économiques, idéologiques et sociales et évoluent dans un mouvement dialectique. Le processus révolutionnaire révèle une grande richesse et une grande complexité, et affecte la société dans son ensemble. Cependant, l'adoption du nouveau modèle agraire a constitué la toile de fond de cette période, caractérisée par le décalage entre les forces productives et les nouvelles relations sociales.
Dans ce travail, nous ne prétendons pas analyser le processus révolutionnaire à Saint-Domingue, mais seulement aborder le point spécifique du problème agraire, en l'insérant toutefois, dans son contexte global.
Pour ce faire, il est nécessaire de se référer, en tout premier lieu, à la société esclavagiste et aux conditions de l'abolition de l'esclavage.
[10]
[1] Octavio Lanni, Esclavitud y capitalismo. p. 41
|