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Revue CRITÈRE, No 19,
“Vivre en ville.”
“Les luttes urbaines.”
Maurice CULOT *

Avant de parler de la nature, du rôle et de l’action des comités d’habitants et de l'Atelier de Recherche et d’Action Urbaine, organismes populaires et indépendants qui se consacrent à l’assainissement et à la préservation du milieu urbain bruxellois, il me semble essentiel de tracer, quoique brièvement, le portrait linguistique, politique et urbanistique de Bruxelles.
Bruxelles
Pour mieux cerner la réalité bruxelloise, jetons d’abord un coup d’œil sur la répartition démographique et politique de la Belgique. Deux groupes linguistiques se partagent le pays : les francophones et les néerlandophones. Les francophones ou Wallons environ 5 millions occupent la moitié du territoire belge. Il s’agit d’une région à l’industrie autrefois florissante mais aujourd’hui périclitante : usines à l’abandon, population et mentalité vieillies, manque de dynamisme, absence d’initiative et dislocation des centres urbains due à une implantation industrielle anarchique remontant au [178] XIXe siècle. Les néerlandophones ou Flamands environ 3 millions occupent le nord du pays. La population plus jeune, plus dynamique, dispose de la majorité des investissements américains qui se font en Belgique. Enfin, politiquement, la Wallonie se situe plutôt à gauche et la Flandre, d’obédience catholique, plutôt à droite.
Bruxelles se trouve donc coincée entre une Flandre puissante, riche et qui détient presque le pouvoir politique de la Belgique et une Wallonie faible, pauvre et défavorisée. Sa population est d’environ un million d’habitants et, si l’on ajoute la banlieue, on atteint les deux millions et demi. La balance linguistique, si l’on peut dire, penche nettement du côté des francophones avec 80% contre 20% de néerlandophones. Cependant, Bruxelles étant par excellence une ville bilingue et les francophones dans leur majorité étant unilingues, les postes de commande et par suite l'économie leurs échappent. Il en résulte des conflits linguistiques qui recouvrent en réalité des problèmes économiques. Bruxelles vit donc intensément, et de façon peut-être encore plus aiguë que Montréal, des problèmes communautaires et linguistiques.
Du point de vue politique, le pouvoir en Belgique se partageait, jusque dans les années soixante-dix, entre trois partis principaux : le parti social-chrétien, plutôt de droite ; le parti socialiste, plutôt de gauche ; enfin, le parti libéral représentant la grande industrie et les gros capitaux, nettement à droite. Bruxelles, ville bourgeoise, accordait ses faveurs au parti libéral. À partir de 1965, l’équilibre politique traditionnel commença à se rompre du fait de la naissance d’un nouveau parti : le Front des francophones. Ce parti de centre se présentait et se présente encore comme le défenseur des intérêts des francophones. Il rassemble des hommes politiques venus d'horizons divers. D'élection en élection, il a accru sa force et a fini, aujourd'hui, par faire basculer l’équilibre traditionnel où sociaux-chrétiens, socialistes et libéraux s’entendaient pour se partager les dix-neuf communes bruxelloises. Un tel renversement du rapport des forces oblige les vieux partis à se mettre à l’écoute des habitants, sachant fort bien que désormais une majorité peut ne tenir qu'à quelques centaines de voix.
La superficie du territoire de la ville de Bruxelles ne risque pas de s'accroître. Les régions wallonnes et les flamandes [179] ne veulent pas céder un seul pouce de terrain à une capitale quelles considèrent expansionniste. Aussi, lorsque les Bruxellois quittent la capitale, ils perdent en quelque sorte leurs droits politiques et culturels. Situation salutaire, par contre, puisque les habitants de Bruxelles, qui avaient toujours eu une attitude colonialiste, se rendent compte que, désormais, dans le cadre d’une régionalisation à trois de la Belgique, il importe de s’organiser pour défendre ses droits.
Du point de vue urbanistique, Bruxelles a connu et connaît des problèmes semblables à ceux de Montréal. Tout commence en 1958, année de l’exposition universelle, qui se tenait à Bruxelles. Pour un tel événement il fallait accueillir pour une période de quelques mois des visiteurs venant du monde entier on mit en œuvre de grands travaux et on installa des infrastructures qui acquirent depuis une stabilité étonnante. Entre autres, on créa un réseau autoroutier disproportionné par rapport à la taille de la ville, et qui en pénétrait le cœur. On instaura des administrations comme le Service spécial des Routes de Bruxelles, petite administration dépendante du Ministère national des Travaux publics. Et pour le rendre plus dynamique, on accorda aux ingénieurs une prime pour chaque kilomètre d’autoroute qu’ils parvenaient à mettre en chantier envers et contre tout. Les ingénieurs de ce service dessinèrent des plans qui s'inspiraient des modèles américains en matière de circulation urbaine. Il faut dire cependant que tout l'urbanisme des villes européennes a été fortement influencé par les modèles américains.
De telles transformations engendrèrent un courant de destruction déplorable pour la ville de Bruxelles. Toutes ces circonstances économiques, politiques et urbanistiques favorisèrent cependant la naissance de multiples comités d’habitants populaires et bourgeois et celle aussi de l’Atelier de Recherche et d’Action Urbaine. Assez curieusement, les réactions des habitants n’apparurent que dix ans après les premiers événements dus à l’exposition universelle, qui menacent encore l’environnement urbain.
Les comités d’habitants
Examinons maintenant d’un peu plus près ces fameux comités d’habitant, leurs échecs, leurs victoires, leur action [180] stratégique et comment ils se définissent et se caractérisent. Un des affrontements les plus durs fut celui où les comités et de gros promoteurs bruxellois se retrouvèrent face à face dans l’arène d'un projet appelé « Une Belgique à l’américaine ». Les promoteurs avec l’accord des autorités municipales proposèrent de construire, juste à côté du centre historique de Bruxelles, un complexe où s'élèveraient soixante-dix tours dont la moyenne des étages serait de trente niveaux. À partir de 1967, d'une manière ignominieuse et selon les tactiques habituelles : intervention de la police, démolition des maisons voisines de la vôtre, coupure du gaz et de l’électricité, etc., on chassa dix mille personnes. Evidemment, il s’agit là pour les comités locaux d’une défaite totale. Sans doute, si les comités ne parvinrent pas à s’opposer à la réalisation de ce projet et je crois qu’on peut en tirer une leçon c’est qu’ils n’eurent pas une vision suffisamment politique et globale de la ville. On combattit les expropriations plutôt que de proposer un aménagement différent. Et s’opposer à une expropriation urbaine sans apporter de modèle différent d'implantation constitue une position faible et quasi intenable vu l’absence d’argument valable.
Le quartier fut donc rasé en 1968. On construisit seulement deux tours sur les soixante-dix prévues. Le reste fut laissé dans un abandon total et plus aucun promoteur ne désire maintenant investir dans un quartier au délabrement tel qu’il risque d’engendrer des déficits financiers énormes. On préfère continuer à construire des immeubles-tours dans le centre-ville ou dans les quartiers périphériques. Ainsi un énorme saccage et un déplacement gigantesque de population eurent lieu pour rien. Récemment, par contre, un comité d’habitants apporta aux autorités une série de projets très précis pour qu’on établisse sur ces terrains vagues une partie des immeubles du Marché Commun.
À la même époque, soit en 1968, s'élaborait un autre projet d'envergure : celui de « La Tour translucide ». Cette fois-ci, le combat s'engagea entre un comité d’habitants de la bourgeoisie puisque la fameuse tour devait être érigée dans le quartier le plus chic de Bruxelles, l’avenue Louise et le pouvoir politique de la ville même de Bruxelles. Une collusion tout à fait ouverte et parrainée par la plus haute autorité du pays, la royauté, entre un ministre socialiste, un ministre social-chrétien et la firme I.T.T., aboutit à un accord [181] autorisant cette firme à construire un immense immeuble-tour. Devant les protestations des habitants, les arguments de défense du pouvoir politique de la ville furent pour le moins étonnants. On allégua premièrement que Gropius, le plus grand des architectes, devait en être le maître d’œuvre. Or Gropius était mort depuis quelques mois déjà. On annonça ensuite que cette tour serait translucide et n’occuperait pas d’espace. De tels arguments se passent de commentaire.
Cette tour fut construite. Mais les comités d’habitants qui luttèrent contre ce projet n’en sont pas sortis complètement vaincus. Désormais, les hommes politiques ne peuvent plus se permettre ce genre d’action. Ils se doivent d’être beaucoup plus prudents dans leur façon d’envisager ce type de problème, toute attitude en matière urbanistique ayant un impact électoral. De plus, dans l’administration qui souvent se montrait laxiste, des gens furent choqués de la façon dont le pouvoir politique se comportait avec eux et aussi des alliances de ce même pouvoir avec celui de l’argent. Ce projet de « La Tour translucide » fit beaucoup de bruit dans la presse et l'administration en profita pour faire passer un nouvel article de loi. Dorénavant, pour toute construction d’édifice à bureaux dont la superficie dépasse 300m2, on doit installer sur les lieux de la dite construction de grandes affiches rouges informant les citadins du projet en question, afin qu’ils aient la possibilité de s’organiser en comité.
Autre exemple d’action menée par un comité d'habitants, mais celle-ci plus efficace : en 1968 encore, un groupe de citoyens se révolte contre une décision de l’Etat national, visant à raser leur quartier pour y construire un édifice qui serait une annexe de celui des archives du Palais de Justice, bâtiment déjà énorme au cœur de Bruxelles. Pour la première fois dans l’histoire des luttes urbaines bruxelloises, un comité de quartier parvint à faire supprimer un projet et à imposer un plan de rénovation.
Les comités d’habitants investissent le plus gros de leurs efforts dans des luttes pour la préservation et l’acquisition de logements. On peut trouver plusieurs exemples de ces affrontements, et des solutions et compromis avancés pour les régler. Ainsi, l’ensemble des habitants d’un quartier donna son accord pour la démolition d'un grand bâtiment en bois qui ne répondait plus aux normes de sécurité et d’hygiène. Ce comité d’habitants obtint la reconstruction [182] d’un immeuble à logements et imposa en quelque sorte aux architectes le type architectural d’immeuble qu’il désirait. L’aspect extérieur de l’édifice devait s’intégrer à l’environnement du quartier. Le rez-de-chaussée fut conçu de manière à permettre aux commerçants et artisans qui s'y installeraient de disposer de locaux pouvant répondre à leurs besoins spécifiques. Ces gains ne furent pas faciles à obtenir : les architectes rêvent toujours en terme de monument ou de bâtiment à « publier dans les revues ».
Autre champ de bataille : les autoroutes dévastatrices. Pour satisfaire aux exigences de l’implantation européenne à Bruxelles le Marché Commun , on a rasé des quartiers entiers et commencé à construire toute une série de voies autoroutières qui pénètrent, en formant un pentagone, dans le cœur même de la ville. Des comités d’habitants luttent toujours pour empêcher la poursuite et le prolongement des travaux et proposent de construire à la place des logements. Ils allèguent que si la ville peut et doit répondre aux exigences nouvelles d’autoroutes urbaines, elle peut et doit davantage répondre aux besoins de ses habitants en matière de logements.
Un projet fut élaboré par un comité pour montrer qu'il y avait moyen de faire coexister le milieu d’affaires et l’habitat. Un immeuble-tour pour abriter le Marché Commun et un édifice à bureaux lui faisant face devaient constituer un complexe purement administratif avec au centre un joli parc. Puisqu'il faut faire des compromis, le comité proposa de remplacer l’édifice à bureaux par une série de logements. Des plans très précis furent dressés et présentés aux autorités pour les convaincre de la possibilité d’une telle coexistence.
Enfin, parmi les victoires obtenues par la fédération des comités d'habitants, il faut mentionner l’acquisition de casernes pour être réaménagées en logements sociaux. Il existe dans le centre-ville de Bruxelles un très grand nombre de casernes qu’on destinait à la démolition pour, encore une fois, y ériger à la place les traditionnels immeubles-tours. Certains de ces immeubles bruxellois, soit dit en passant, connaîtront bientôt le même sort que celui réservé à plusieurs de ce type aux Etats-Unis, soit la démolition pure et simple. Pour le site de ces logements sociaux, les comités ont élaboré toute une série de projets s'inspirant d'une [183] réflexion : il est nécessaire d’avoir des espaces publics précis dans leur affectation ; donc éviter autant que possible les espaces-verts-dépotoirs-à-déchets, les trottoirs d’une largeur excessive, etc.
Pour clore cette section concernant les comités d'habitants, il faut préciser que, dans leur majorité, ces comités sont francophones ; ce qui ne veut pas dire qu'ils sont contre les habitants de langue néerlandaise. Bien au contraire. Ils recherchent en fait la collaboration de toutes les personnes et de tous les groupes qu’animent les mêmes idéaux démocratiques. Pour définir leur action, on peut dire qu’elle se situe dans une perspective de lutte contre les structures économiques capitalistes. Ils luttent aussi pour la démocratisation des organes politiques de décision. Ils prônent un urbanisme de mélange des fonctions et revendiquent le droit d’habiter sainement en ville. Depuis 1971, ils demandent une forte régionalisation des pouvoirs de l'Etat en établissant l'axiome : agglomération égale région ; ce qui signifie que la ville de Bruxelles doit être la région de Bruxelles.
L’Atelier de Recherche et d’Action Urbaine
Si l'année 1968 marquait la naissance des comités d’habitants, elle marquait aussi celle d’un organisme communément appelé A.R.A.U., c’est-à-dire Atelier de Recherche et d’Action Urbaine. L'A.R.A.U. regroupe des personnes venues d'horizons politiques et professionnels différents (sociologues, architectes, religieux, etc.), mais qui toutes partagent une même vision de la ville. Pour elles, l'urbanisme du fait accompli, le pouvoir national qui décide arbitrairement et aveuglement d'un tracé d'autoroute, d’une implantation de projets immobiliers géants, etc., il n’est plus question de le tolérer. De plus, l’A.R.A.U. veut opposer au schéma capitaliste et néo-capitaliste de la cité, d’autres schémas plus démocratiques et montrer à l'ensemble des citoyens que face à l’alternative proposée par le pouvoir, à savoir : ou la destruction de la ville et sa modernisation salvatrice, ou le pourrissement total de la vie et du milieu urbains, il existe des solutions intermédiaires, des solutions véritablement socialistes.
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L’A.R.A.U. doit faire face à plusieurs types de problèmes et ainsi combattre sur plusieurs fronts à la fois. Un de ces problèmes est celui des quartiers dévastés. La ville de Bruxelles est parsemée, comme un gruyère, de terrains vagues. Les causes sont diverses. On a abattu des maisons sans raison valable autre que celle inavouée de faire monter le prix des terrains. Des cartes, établies par notre Atelier, montrent qu’autour des zones de bureaux zones dont la superficie est importante , des quartiers entiers ont été rasés. A Bruxelles, on construit le métro en tranchées ouvertes, c’est-à-dire qu’on démolit tout ce qui se trouve au-dessus. Aussi, là où le métro passe, et ce surtout dans les quartiers populaires, on en profite pour éventrer toute la surface. Pour nous de l’A.R.A.U., il ne s’agit pas de s’opposer à la construction du métro puisqu’on le réclame mais de demander que des techniques plus appropriées soient utilisées et que les zones dévastées fassent l’objet de projets de reconstruction. Enfin, le cœur même de Bruxelles, où se trouve le quartier historique, a déjà lui-même été saccagé. Dans les années cinquante, pour relier la gare du Midi à celle du Nord, on effectua une percée ferroviaire souterraine. À cette occasion, sur une bande d'environ deux cents mètres de large, on détruisit tout. On y plaça une voie à grande circulation et, de chaque côté, des immeubles de bureaux, ce qui coupait littéralement le centre-ville en deux. Bien entendu, nous nous trouvons ici en présence d’un fait accompli qui ne peut nous servir que d’alarme.
L’action exemplaire de l’A.R.A.U. a montré que le temps des grands projets est terminé. Voir grand aujourd'hui, c’est avant tout multiplier les petits projets. À titre d’exemple, il n'est que de mentionner le cas de quartiers qui furent rasés et où l'on construisit par la suite des logements sociaux. Eh bien, aujourd’hui, on ne trouve plus d’acquéreurs pour de tels logements ne répondant pas à la demande et parce que, d’autre part, les loyers y sont beaucoup trop élevés. Des études, faites par notre groupe et qui s’inscrivent à l’intérieur d’un programme pour la qualité de la vie, tendent à montrer que les milliards, actuellement affectés à la construction d'un réseau autoroutier dans Bruxelles même, pourraient servir, de façon beaucoup plus efficace, à la reconstruction de tous les trottoirs de la ville qui est en passe de devenir une des cités les plus sales d’Europe.
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Mais tout cela présuppose des changements radicaux autant au niveau de la mentalité politique qu’au niveau des entreprises de construction. Tout le macrosystème, qui a été mis en place à l’occasion de l'exposition universelle de 1958, a fait pratiquement disparaître les petites et moyennes entreprises de construction au profit de quelques-unes plus importantes, qui contrôlent tout le marché immobilier et s’opposent à ce qu’on pourrait appeler la « réhabitation » urbaine, soit : le maintien de quartiers anciens, la restauration de certains bâtiments valables, la reconstruction de bâtisses dans le gabarit existant, etc. Au fond, ces grandes firmes s’opposent à ce type de rénovation parce qu'elles ne pourraient pas en tirer profit.
L’A.R.A.U. doit engager aussi une lutte contre les architectes. Par le fait même de leur profession et il ne s’agit pas d’une critique, mais d’une simple constatation les architectes, tout comme les notaires et les médecins, se situent à droite, près du pouvoir économique et politique. Et ce que nous critiquons chez les architectes, c’est qu'ils se prétendent des créateurs neutres en dehors de toute option politique et se présentent toujours comme de simples exécutants. De plus, ils conçoivent toujours leurs bâtiments comme des objets purs et se préoccupe peu d’environnement. Lorsqu’ils sont étudiants, bien sûr, leur option politique est de gauche. Certains travaillent alors pour nous. Leurs études une fois terminées, les chances qu’ils puissent trouver un travail où pratique professionnelle et idéologie politique gauchisante coïncideraient ou même cohabiteraient sont presque inexistantes. Je crois qu’il est pratiquement impossible actuellement en Belgique d’être architecte et d’avoir une pratique professionnelle de gauche. Nous sommes en présence d’une inadéquation totale.
Après avoir regardé rapidement les différents types de combats auxquels doit faire face l’A.R.A.U., il serait intéressant de préciser davantage sa vocation, son rôle et son action. Au départ donc, deux objectifs principaux : le premier, démocratiser et rendre plus claires, plus visibles, pour l'ensemble de la population, les décisions en matière d'urbanisme ; le second, proposer des schémas alternatifs différents, c'est-à-dire des solutions, des projets se situant entre l’abandon de la ville à elle-même et son abandon au pouvoir capitaliste. Ce qui a fait, en quelque sorte, l’originalité de l'A.R.A.U., c’est que, d’une part, il ne craint pas de s’opposer [186] à de nombreux projets et que, d’autre part, il propose des contre-projets pour montrer à la population qu’il existe d’autres possibilités d'aménagement et que celles-ci reposent sur une philosophie et une idéologie entièrement différentes. Parmi les thèses et les thèmes défendus par l’A.R.A.U., voici quelques exemples : une reconstruction par petites phases, une multiplication des petits projets, la construction de rues et de places plutôt que de blocs isolés dans des espaces soi-disant verts et le souci de préserver et de promouvoir une certaine continuité urbaine.
Nous avons développé et de là vient le succès de notre action à Bruxelles un langage très simple et surtout élaboré une charte urbaine que nous respectons. Cette charte, tous les comités d’habitants peuvent la comprendre et l'utiliser. Nous tenons aussi à ce que les projets soient élaborés dans le cadre d’une commission où sont représentés les habitants et à ce que chaque projet fasse l’objet de la plus grande diffusion possible ; ce qui explique la grande fréquence des réunions et des assemblées générales, la quantité imposante d’affiches et les nombreux communiqués de presse.
Les projets de notre groupe apparaissent avec raison, de plus en plus sophistiqués. Pourquoi ? C’est qu’il devient de plus en plus difficile pour les hommes politiques de les critiquer du point de vue idéologique propre à l’A.R.A.U., ce point de vue étant repris par l’ensemble des comités d'habitants. Aussi les politiciens et administrateurs attaquent de plus en plus les projets sur les plans de la technique, de la finance et de la mise en œuvre. Conséquemment, l’A.R.A.U. se voit contraint d’élaborer toujours davantage pour démontrer que même les arguments techniques et autres avancés par les administrateurs du pouvoir politique ne tiennent pas.
A l’A.R.A.U., nous sommes pour un urbanisme de conflits. Notre rôle est de faire surgir des conflits et de les exacerber. Une fois ce stade atteint, on tente de les résoudre autrement que par une guerre. Nous pensons, en fait, qu’il n'y a pas de participation possible avec le pouvoir établi, qu’il soit socialiste ou non. Les conflits restent essentiels si l'on veut demeurer fidèle aux objectifs de départ. C’est pourquoi tous les plans que fournit l’A.R.A.U. le sont à titre gracieux. Il n’est pas question pour nous de participer à leur réalisation ou d’être partie prenante dans les opérations, [187] même si ces plans sont adoptés par des organismes publics ou des administrateurs.
Pour conclure, et je m’en voudrais de ne pas le mentionner, la lutte urbaine entreprise par les comités d’habitants et par l'A.R.A.U. s'inscrit dans une entité plus vaste : la lutte des classes. Cette dernière se déroule avant tout dans les usines, mais il ne faudrait pas négliger le milieu urbain qui apparaît de plus en plus comme un terrain de choix pour cette lutte des classes. Par manque d'analyse, peut-être, les forces syndicales ouvrières ne l’ont pas pris encore en considération. Nous ne gagnerons pas cependant sans changement politique et idéologique important. La lutte sera dure et elle ne fait que commencer.
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* Architecte, initiateur du Mouvement des quartiers, à Bruxelles.
Cette conférence, illustrée par la projection de diapositives, a été légèrement retouchée par Jean Kean en vue de la publication.
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