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Introduction
“Une histoire marchande.”
par Fabienne Goux-Baudiment
In revue Culture technique, no 27 “Culture marchande”, juillet 1993, page 17. Neuilly-sur-Seine : Centre de recherche sur la culture technique.
Toute notre histoire s'enracine dans le commerce.
Les réflexions géopolitiques sur le devenir de l'Asie centrale évoquent à l'envi la « route de la soie » comme si, du fond des siècles, elle pouvait aujourd'hui encore apporter une solution à ce douloureux problème... Les débats sociologiques sur les conflits raciaux qui agitent la société américaine renvoient toujours, peu ou prou, au commerce : par l'esclavage, « commerce d'ébène », par l'une des causes de la paupérisation des communautés indiennes : le commerce de « l'eau de feu », par l'exploitation des « Latinos » pour vendre plus à moindre coût : le capitalisme sauvage, and so on ...
Cependant, l'étude du concept de commerce montre combien celui-ci a évolué vers une professionnalisation réelle. Marcel Rives sépare, en effet, le commerce du troc et de la circulation des biens et richesses imposée par l'autorité reconnue. Cette distinction, loin d'amputer la notion, l'enrichit au contraire en y apportant de subtiles nuances : commerce muet, commerce exceptionnel, commerce périodique, et enfin, commerce sédentaire et permanent.
Ces différentes formes de commerce évoquent des modes de commerce toujours vivaces comme les foires, ou aujourd'hui disparus comme le commerce maritime. Ceux-ci ont souvent conditionné le développement marchand de telle ou telle contrée. Ainsi le commerce maritime a-t-il assis la puissance de la Crète, puis de Tyr et de Byzance et, un peu plus tard, celle de Gênes. Les foires, quant à elles, sont à l'origine de la première organisation commerciale proprement dite : la Hanse. Peu à peu, à la structuration des modes de commerce s'ajoutera l'élaboration d'outils de commerce : création par les marchands florentins et génois de la lettre de change, de la compensation sur place et hors place, et par les Hollandais de la première Bourse de commerce et des grandes sociétés par actions.
Rapidement, le corporatisme, forme ultime de hiérarchisation que connaîtra le commerce en France, distinguera le commerce de gros, considéré comme le plus noble et donc non-dérogeant, du commerce de détail et de l'artisanat. Il concrétisera en réalité cet ostracisme entre classes sociales, porteur de la future révolution, et qui, en ces temps-là, rapprocha davantage la France de l'Inde que de l'Italie...
Il est vrai, et Emmanuel Chadeau le souligne bien, que les rapports entre l'Etat et le commerce n'ont jamais été d'une grande simplicité. L'histoire de France est émaillée de leurs heurts.
Pour l'État français post-révolutionnaire, héritier d'une tradition nobiliaire dans laquelle les marchands ne pouvaient avoir leur place, et dont le nouveau parlement était composé majoritairement de fonctionnaires et d'élus ruraux, il convenait de laisser, sinon de remettre, le commerce à sa place, c'est-à-dire en bas de la pyramide. En agissant ainsi, la République assurait la continuité de la Royauté. Elle reconnaissait implicitement que le commerce devait être développé en tant que force vive de la nation, à la richesse duquel ses caisses vides avaient souvent besoin de recourir. Elle refusait le statut correspondant aux marchands, qui devaient demeurer à l'écart du pouvoir politique. Tout le mérite de la nouvelle prospérité économique du XIXe siècle alla donc aux ingénieurs, nouvelle élite, de l'esprit cette fois.
L'ambiguïté culturelle qui affecte l'image du marchand remonte à l'Antiquité : Mercure n'était-il pas à la fois le dieu des marchands et celui des voleurs ? On ne saurait excuser cette allusion plusieurs fois millénaire au marchand-voleur par le seul fait que les premiers commerçants de l'Antiquité aient peut-être été des pirates, vendant le fruit de leurs larcins. Pierre Benaerts montre que la diversité d'origine de la classe marchande l'a tout à la fois servie et desservie. Desservie parce que cette hétérogénéité contribuait à faire perdurer sa mauvaise réputation, et servie parce que ce brassage est précisément l'un des facteurs de sa vivacité.
Cette histoire marchande rend quelque justice au commerce, oublié de l'Histoire, en montrant à quel point il fut, au fil des siècles, une composante permanente de notre société, composante économique bien sûr, mais aussi politique et sociologique.
F. Goux-Baudiment
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