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L’énigme haïtienne.
Échec de l’État moderne en Haïti.
Introduction
Toute l’histoire d’Haïti est une succession de dictatures stables, de périodes de grande instabilité, de moments d’équilibre précaire, de conjonctures de crise et de situations de crise larvée comme celle que la population haïtienne vient de vivre de 1996 à 2004. Dans le cadre d’un système politique non démocratique, comme c’est le cas en Haïti, la crise, le coup d’État ou l’assassinat, par exemple, est un mécanisme d’alternance politique. Ainsi, après deux siècles d’indépendance, des troupes étrangères interviennent en Haïti pour la troisième fois, et pour la deuxième fois en l’espace de 10 ans. Il ne fait donc aucun doute qu’il s’agit d’un pays naufragé, d’un État effondré. En un mot, ce pays symbolise l’échec.
Pourtant, il n’en a pas toujours été ainsi. L’alliance entre l’État absolutiste et la bourgeoisie française avait permis à la métropole de doter Saint-Domingue, en moins d’un siècle, d’une organisation politique, économique et sociale faisant de la partie occidentale de l’île la colonie la plus prospère au XVIIIe siècle. En effet, avec la signature du traité de Ryswick, en 1697, entre l’Espagne et la France, Saint-Domingue allait connaître un développement prodigieux. À la faveur de cette situation de paix relative, les tentatives des représentants du roi de France pour transformer les aventuriers français en agriculteurs paisibles allaient pouvoir se concrétiser et la rationalisation de l’exploitation de la colonie allait atteindre son point culminant.
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Immense paradoxe qui a été l’objet de nombreuses analyses. Mais celles-ci nous laissent insatisfait. Le souci de n’écrire ni un livre de plus ni un livre de trop nous a conduit à formuler la question suivante : qu’est-ce qui explique la non-émergence de l’État moderne en Haïti ? Cette interrogation cruciale est à l’origine de cette recherche. Nous entendons nous atteler à la difficile tâche d’expliquer, sur une longue perspective historique (1697-2004), l’échec de la construction de l’État moderne en Haïti.
Que nous enseigne l’histoire à ce sujet ?
La Révolution haïtienne ayant conduit à la proclamation de l’indépendance du pays le 1er janvier 1804 émane de l’activation et de l’aggravation des contradictions sociopolitiques inhérentes à la société coloniale esclavagiste de Saint-Domingue, par la Révolution française et les rivalités entre la France, l’Espagne et l’Angleterre pour le contrôle de la partie occidentale de File. L’invasion de Saint-Domingue par l’Espagne et l’Angleterre, respectivement en 1792 et 1793, est l’expression des tensions, pressions et agressions caractérisant les rapports transnationaux de pouvoir constitués par le système d’États concurrentiel et le système capitaliste en expansion.
De plus, si la Révolution industrielle et les luttes anti-esclavagistes ont mis fin à la traite des Noirs et remplacé l’esclavage par la main-d’œuvre libre, la Révolution haïtienne, en revanche, a substitué le semi-servage à l’esclavage au service du capitalisme. Dans le cadre du capitalisme marchand, l’économie de plantations, à la base de l’industrie sucrière grâce aux investissements massifs de capitaux en provenance de la métropole française, avait fait de Saint-Domingue la plus riche de toutes les colonies du Nouveau Monde. La rupture violente avec la métropole a eu pour conséquence la fuite des capitaux, du savoir-faire et la destruction de la base productive du pays.
L’absence de solution de rechange à l’économie de plantations et la position de l’État haïtien dans le système international ont engendré le marasme économique avec pour corollaires des crises sociopolitiques aiguës. Jointes à l’ambition des généraux, celles-ci ont affecté le processus de construction du nouvel État. Cette crise structurelle est à l’origine du processus de régression systématique ayant donné naissance à un État faible, foncièrement répressif, éclaté en unités régionalisées et très peu institutionnalisé, jusqu’à l’occupation américaine de 1915.
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Les Américains ont effectivement changé la donne. Mais avec la fin de l’occupation en 1934, les structures de l’État centralisateur qu’ils ont légué n’ont pas tardé à entrer en crise. Le populisme noiriste, sous toutes ses formes et dans toutes ses versions, a progressivement détruit toutes les institutions mises en place par l’occupant, qui pouvaient offrir à l’État haïtien l’apparence d’un État moderne. Dans cette optique, l’État duvaliérien représente à la fois un saut qualitatif et quantitatif, un véritable cas limite. Sous le régime des Duvalier, la violence et la corruption avaient atteint des sommets dépassant leurs seuils traditionnels. Et la fusion totale entre le président à vie, le régime et l’État a complètement débordé le cadre général des régimes autoritaires, militaires et civils, et de l’État néopatrimonial d’avant et d’après l’occupation américaine d’Haïti.
Ainsi, 200 ans après la proclamation de son indépendance, Haïti est non seulement le pays le moins avancé (PMA) de l’hémisphère américain, mais devient aussi une pourvoyeuse de main-d’œuvre à bon marché et une nuisance pour la République dominicaine, ses voisins de la Caraïbe et les États-Unis d’Amérique, en raison de l’émigration massive vers ces pays. Depuis le mois de février 2004, même ceux qui avaient encore des doutes ont dû se rendre à l’évidence que l’État fictif haïtien s’est effondré pour la deuxième fois en l’espace de 10 ans, mettant en lumière la non-émergence de l’État moderne en Haïti. L’absence d’autonomie et d’institutionnalisation explique en grande partie l’incapacité de cet État, tout au long de sa trajectoire historique, à faire face aux tensions et conflits internes entre les classes sociales et aux problèmes créés par l’environnement international et régional. Il s’agit d’un Léviathan boiteux [1], incapable de trouver ou d’extraire les ressources indispensables à son autonomisation et à son institutionnalisation.
Les analyses des autres chercheurs
La crise structurelle biséculaire, avec ses soubresauts conjoncturels, a toujours constitué l’objet de prédilection des chercheurs haïtiens et étrangers des différentes branches des sciences sociales, qui ont travaillé sur Haïti. Certains d’entre eux ont expliqué la trajectoire historique du pays sur la base d’une définition du mode de production, des rapports étroits et contradictoires, de caractère interne ou externe, qui gouvernent les phénomènes de distribution, d’exploitation et de paupérisation [2]. Dans cette [22] même veine, d’autres ont cherché à caractériser la formation sociale haïtienne [3] ou à expliquer le sous-développement du pays dans une perspective dépendantiste [4]. En dépit de leur importance du point de vue d’une vision systématique de l’histoire du pays, ces travaux comportent certaines faiblesses limitant, à notre avis, leur pouvoir explicatif : d’abord, la vision sociale et économique de leurs auteurs est tributaire du matérialisme historique et de ses limites. En outre, ces analyses ont été fortement influencées par le Manifeste du Parti d’entente populaire d’Haïti [5] et la première version de l’école de la dépendance [6]. Les faiblesses de ces approches sont connues [7].
Toujours dans une perspective historique, des auteurs se sont intéressés plus spécifiquement à l’État, prenant ainsi le contre-pied du réductionnisme économique. L’économiste suédois Mats Lundahl a fait de la critique du rôle de l’État l’axe de son analyse globale de la crise structurelle que connaît Haïti [8]. À notre avis, cette façon de poser le problème ne constitue pas une clef de compréhension satisfaisante de l’énigme haïtienne. De son côté, l’anthropologue Michel-Rolph Trouillot, considérant le duvaliérisme comme une « réponse équivoque et criminelle » à une crise multidimensionnelle, a soutenu la thèse que l’État duvaliérien peut se reproduire avec ou sans Duvalier, dans la mesure où la crise structurelle dont il résulte n’est pas elle-même résolue [9]. Cette approche structurelle s’avère doublement limitée du fait qu’elle ne prend en compte ni la spécificité du politique ni l’autonomie relative de l’État. En outre, elle n’accorde aucune signification dans l’analyse aux acteurs sociopolitiques et aux leaders, masquant du même coup les responsabilités des élites politiques dans l’échec de la construction de l’État moderne en Haïti.
La lutte pour le pouvoir a aussi retenu l’attention des auteurs haïtiens. Certaines études inscrites dans cette perspective présentent une vision de l’histoire d’Haïti comme une simple opposition entre Noirs et Mulâtres, réduisant la lutte pour le pouvoir entre l’élite mulâtre et l’élite noire à une simple question de couleur [10]. D’autres études consacrées à ce phénomène ont mis en évidence, sur une longue perspective historique, le développement de la lutte opposant les fractions des classes dominantes entre elles et celles-ci aux classes dominées. En soulignant le fossé séparant les textes de loi et les pratiques politiques, elles ont montré que le sort du citoyen et le fonctionnement du régime politique reposent essentiellement sur les rapports de force et se règlent sur la volonté du tyran qui a réussi à s’imposer. [23] Claude Moïse, par exemple, accorde une très grande visibilité aux acteurs, mais on ne trouve dans ses travaux aucun effort théorique visant à présenter, de façon systématique, les articulations entre acteurs et structure et entre niveaux interne et externe [11], c’est-à-dire à intégrer le cas particulier que représente Saint-Domingue/Haïti dans la dynamique globale de l’Occident.
Le facteur culturel n’a pas été non plus négligé par les analystes. Pour faire ressortir les causes internes ayant véhiculé au cours des siècles un imaginaire difficile à transformer, certains se sont référés à la matrice africaine [12], à la matrice coloniale [13], à l’oppression culturelle [14], comme facteurs explicatifs du drame haïtien. Pour d’autres, c’est toute l’histoire économique et politique du pays qui est déterminée par les conditions de développement de la vie rurale [15] et le dualisme ville-campagne [16]. Il s’agit là de perspectives monocausales, réductionnistes, qui, en plus du déterminisme socioculturel dont elles sont imprégnées, n’offrent que peu de valeur explicative.
Une approche novatrice dotée
d’un plus grand pouvoir explicatif
Devant ces multiples lectures, éclairantes à certains égards, mais à notre avis partielles, nous croyons que la mise en relation des variables élites politiques, État et rapports transnationaux de pouvoir, sur une longue perspective historique, devrait nous permettre d’expliquer la non-émergence de l’État moderne en Haïti. Il nous faut donc procéder à une relecture de l’État haïtien, à la fois dans sa dynamique interne et à travers les rapports transnationaux de pouvoir constitués par le système d’États concurrentiel et le système capitaliste en expansion. Nous souhaitons en effet montrer, au fil de ces pages, que la non-émergence de l’État moderne en Haïti résulte des décisions prises par les élites politiques, dans un cadre contraignant, sur les plans interne et externe. Ces décisions, jointes aux contingences de l’histoire et aux conséquences non recherchées, ont contribué à transformer le contexte social et économique interne. Là se situe l’origine de la crise structurelle biséculaire qui secoue le pays.
Une approche monocausale conduirait à expliquer l’échec de la construction de l’État moderne en Haïti en fonction des élites politiques, de l’État ou, en privilégiant les facteurs externes, des rapports transnationaux de pouvoir. Ce serait là une explication partielle comme tant d’autres, car aucune de ces variables à elle seule ne permet d’appréhender ce phénomène [24] dans toute dans sa complexité. Seule la mise en relation de ces trois variables, sur une longue perspective historique, peut nous offrir une vision globale et systématique.
Ce livre se propose donc de mettre en évidence les rapports d’interdépendances entre politique, économie et société sur les plans interne et externe. En d’autres termes, nous voulons montrer comment certaines décisions politiques, prises dans un cadre contraignant et jointes aux contingences de l’histoire et aux conséquences non recherchées, ont contribué à transformer le contexte social et économique interne, la nature des rapports avec le système d’États concurrentiel et le système capitaliste en expansion, pour donner lieu à cette construction bancale qu’on appelle l’État haïtien.
Même s’il s’agit d’une étude de cas, celle-ci suppose une comparaison dans le temps et se situe au cœur des débats relevant de la sociologie historique comparative, mettant en relief les relations complexes et dynamiques entre l’État moderne et le capitalisme. Cette perspective analytique nous permettra de saisir la dynamique et la complexité des transformations sociales et politiques ainsi que l’articulation du politique et du social, du global et du local.
La sociologie historique comparative se divise en trois grands courants : la théorie des systèmes-monde, la perspective interprétative-historique et l’école causale-analytique. Il convient de souligner l’influence des travaux de Karl Marx, de Max Weber, d’Otto Hintze et de Fernand Braudel sur les tenants de la sociologie historique comparative [17].
En fonction de sa conception de l’économie-monde, Immanuel Wallerstein explique l’évolution historique des pays selon la localisation des régions dans lesquelles ils sont situés : soit au « cœur », à la « périphérie » ou à la « semi-périphérie » du système-monde [18]. Le réductionnisme économique de son approche ne laisse toutefois pas de place à l’action des individus. Pour cette raison, la perspective des systèmes-monde ne sera pas prise en compte dans le cadre de ce travail. En revanche, l’approche interprétative-historique, en mettant l’accent sur le cas particulier en soi et en considérant sa dimension de totalité, sa complexité, son développement historique et son contexte social, permet de mieux cerner sa « singularité historique [19] ». Cette variante de la sociologie historique comparative s’avère donc d’un grand apport ici, d’autant plus qu’elle utilise la multicausalité. Enfin, plus ambitieux que leurs collègues de l’approche précédente, les adeptes de l’école causale-analytique [25] cherchent, à l’aide des méthodes de « différence » ou « d’accord » de John Stuart Mill [20], ou d’une combinaison des deux, à déterminer les causes probables par des comparaisons contrôlées et à formuler des Conclusions de nature théorique [21]. Sans nourrir, pour notre part, de telles ambitions, cette variante de la sociologie historique comparative, en raison de l’importance qu’elle accorde à la temporalité et aux facteurs transnationaux, nous aidera à mettre en évidence l’articulation des dimensions interne et externe.
Cependant, comme l’ont relevé certains auteurs, ces trois variantes de la sociologie historique comparative n’explicitent jamais les mécanismes qui relient l’action et la structure. Ces analyses n’accordent aucun rôle à la dimension de la signification de l’action sociale ni à son intensité variable [22]. Dans l’ensemble, ces travaux montrent les relations d’interdépendances entre sphère politique et sphère économique, entre État et capitalisme, entre structures sociale et économique et institutions politiques. Ainsi que l’a fait remarquer Ira Katznelson, ils s’intéressent aux macroprocessus historiques, à l’analyse des structures et de leur agencement, dont la dynamique explique la transformation, qui constitue elle-même une nouvelle configuration du processus en cours [23]. Si le pouvoir explicatif de cette approche est indéniable, de notre point de vue, la faiblesse de cette perspective analytique réside dans le fait qu’elle assigne un rôle réduit aux acteurs sociaux et politiques, aux élites politiques et aux leaders dans la construction de l’État moderne [24].
Tout en restant modeste, nous pouvons donc nous revendiquer d’une sociologie historique corrigée, tentant de prendre en compte à la fois les niveaux micro, méso et macro. La principale contribution de ce livre, au point de vue analytique, réside en effet dans l’intégration des courants de l’analyse historique comparative que sont la perspective interprétative-historique et l’école causale-analytique, l’articulation du résultat de cette combinaison avec la sociologie historique de Max Weber, dans le but d’insérer le cas particulier que représente Saint-Domingue/Haïti dans la dynamique globale de l’Occident, démontrant ainsi que seule l’imbrication des niveaux micro, méso et macro, sur une longue perspective historique prenant en compte la dynamique interne et externe, permet de dégager une vision intégrale et systématique.
Les variables élites politiques, États et rapports transnationaux de pouvoir correspondront respectivement aux trois niveaux pertinents d’intelligibilité susceptibles de nous permettre d’appréhender notre objet d’étude [26] dans sa complexité : le niveau micro, c’est-à-dire l’action des élites politiques dans leurs luttes pour la conquête, l’exercice et la conservation du pouvoir ; le niveau méso, se rapportant à l’appareil étatique dans sa gestion des tensions, conflits et crises internes et ses réactions aux pressions et agressions externes ; le niveau macro, qui se réfère au système d’États concurrentiel et à la dynamique du capitalisme mondial.
Cette façon de poser le problème nous oblige à construire un outillage méthodologique complexe. Ainsi, il nous faut intégrer, d’une part, le structuralisme wébérien, qui met l’accent à la fois sur les contraintes et les opportunités qu’offre le cadre dans lequel évoluent les acteurs, et, d’autre part, ce que nous appelons le « décisionnisme conséquentialiste ». Ce dernier implique une vision non déterministe de l’histoire qui s’énonce comme suit : les contraintes naturelles et celles que leurs relations avec leurs semblables leur imposent obligent les êtres humains à prendre des décisions les non-décisions sont aussi des décisions en ce sens qui entraînent des conséquences, désirables ou non recherchées. Celles-ci se transforment à leur tour en contraintes auxquelles les êtres humains doivent se conformer ou dont ils doivent se défaire. Ainsi, « l’Histoire de l’Humanité », c’est cette éternité en mouvement dont la dynamique s’explique par les décisions que l’être humain prend, ou ne prend pas, les conséquences qui en découlent et les luttes qu’il mène pour échapper à ces contraintes engendrées par lesdites conséquences. Ce sont ces décisions ou non-décisions qui nous expliquent pourquoi l’histoire d’un pays en particulier est ce qu’elle est et nous permettent de comprendre qu’elle aurait pu être différente. En d’autres termes, l’histoire n’est pas nécessairement une lutte devant déboucher sur l’anéantissement d’un groupe, d’un secteur ou d’une classe. Elle peut être aussi et surtout, et tel a été et est souvent le cas, la manifestation de relations sociopolitiques dynamiques impliquant la coopération, la coexistence, le compromis et le consensus, qui n’exclut nullement les transactions, les marchandages, les pressions, les menaces de recours et le recours effectif à la violence et aux représailles et leur mise à exécution.
L’articulation de ces deux éléments du dispositif méthodologique nous permettra de comprendre comment certaines décisions politiques ont constitué un obstacle majeur au développement du capitalisme en Haïti, tout en limitant les possibilités d’extraction des ressources indispensables à l’élargissement de la base bureaucratique de l’État dont dépend le processus [27] de différenciation, d’institutionnalisation et d’autonomisation. Par ailleurs, des données statistiques sur l’évolution des flux d’investissements de capitaux dans l’industrie sucrière dans certains pays de la région et l’émigration haïtienne vers ces États caribéens nous aideront à faire ressortir les relations d’interdépendances complexes et dynamiques entre sphères politique, économique et sociale et nous offriront, par voie de conséquence, une vision plus précise de notre objet d’étude.
Nous analyserons donc le contexte social et économique dans lequel émergent et évoluent les élites politiques sous un angle sociologique, alors que l’insertion de l’économie haïtienne dans l’économie capitaliste mondiale ainsi que la position de l’État haïtien dans le système d’États concurrentiel seront étudiées dans une perspective historique.
En choisissant comme variables les élites politiques, l’État et les rapports transnationaux de pouvoir, nous avons opté, implicitement, pour des présupposés théoriques qu’il convient aussi d’expliciter afin d’élucider les concepts fondamentaux et de préciser le sens dans lequel ils seront utilisés dans les différentes parties de ce livre. Cela suppose une révision de la' théorie de l’État, une clarification de la notion de rapports transnationaux de pouvoir ainsi que des considérations sur la théorie des élites et sur le concept de « classes sociales ».
De quel État s’agit-il ?
La théorie de l’État, telle quelle se présente dans les travaux de sociologie historique comparative, renvoie à l’État moderne. Elle implique l’autonomie de cette macrostructure et la pluralité des trajectoires historiques expliquant les variantes d’État qu’on peut observer sur un même continent et d’un continent à un autre. Mais l’État moderne, caractérisé par son degré d’institutionnalisation très élevé, n’a pas toujours existé en Occident. Il a succédé à l’État absolutiste, plus centralisé et moins institutionnalisé qui, lui-même, a été précédé par l’État féodal, décentralisé et très peu institutionnalisé [25]. Cependant, lorsque les caractéristiques de la « domination traditionnelle » (patrimoniale) et de la « domination légale- rationnelle » s’interpénètrent et se retrouvent à la fois chez un seul et même État, faisant de lui un cas hybride, on parle de patrimonialisme bureaucratique, de bureaucratie patrimoniale, de fonctionnariat patrimonial [26] ou de néopatrimonialisme [27].
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La conception durkheimienne de l’État, même si elle a exercé une influence considérable dans le structuro-fonctionnalisme qui a profondément imprégné un courant important de la science politique nord-américaine, ne nous intéresse pas dans le cadre de ce travail. Cette vision de l’État comme émanation des sociétés modernes, complexes, dynamiques et hautement différenciées correspond à une institution qui ne possède pas une logique de fonctionnement ni une autonomie qui lui soient propres [28]. Cette remarque est aussi valable pour la théorie de l’État de Marx [29], mais seulement partiellement, car ses notions d’autonomie relative de l’État et de pluralité des trajectoires historiques [30] ont inspiré Max Weber et Otto Hintze dont les travaux constituent les fondements de la sociologie historique de l’État.
En effet, Max Weber mettra en lumière les rapports complexes de l’État avec le capitalisme, le développement de la bureaucratie et la fin du patrimonialisme. Pour lui, c’est cette dynamique qui a permis à la structure étatique de se différencier et de pouvoir poursuivre ses fins spécifiques, selon sa logique propre. Pour Max Weber :
- [...] il faut concevoir l’État contemporain comme une communauté humaine qui, dans les limites d’un territoire déterminé la notion de territoire étant une de ses caractéristiques , revendique avec succès pour son propre compte le monopole de la violence physique légitime. Ce qui est en effet le propre de notre époque, c’est quelle n’accorde à tous les autres groupements, ou aux individus, le droit de faire appel à la violence que dans la mesure où l’État le tolère : celui-ci passe donc pour l’unique source du « droit » à la violence [31].
Se référant à l’émergence de cette forme de domination que représente l’État moderne, à sa différenciation, sa centralisation et son degré d’institutionnalisation très élevé, Otto Hintze affirme pour sa part : « L’apparition de l’État moderne n’est au fond rien d’autre que le processus d’étatisation [d’une] organisation sociale féodale [32]. » Complétant la vision wébérienne de l’État, il estime que « l’organisation réelle de l’État » est avant tout conditionnée par deux phénomènes : « D’abord la structure des classes sociales, puis l’ordonnance externe des États, c’est-à-dire la position qu’ils occupent l’un par rapport à l’autre ainsi que leur position absolue dans le monde [33]. » De son côté, Norbert Elias assume la vision wébérienne de l’État en faisant du double monopole de la violence physique légitime et de la fiscalité, la caractéristique de l’État moderne [34].
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Charles Tilly, quant à lui, fait du contrôle de la population vivant sur un territoire bien délimité, de l’autonomie, de la centralisation et de la coordination de ses unités, les principales caractéristiques de l’État moderne [35]. Les idées d’autonomie et de monopole de la contrainte physique se retrouvent aussi chez Theda Skocpol dont la vision de l’État se rapproche davantage de celle de Max Weber et d’Otto Hintze. Elle conçoit « les États comme des organes administratifs et coercitifs potentiellement indépendants des intérêts et des structures socio-économiques (encore que bien sûr conditionnés par celles-ci) [36] ». Elle précise que « l’État est une macrostructure qui renvoie plutôt à un ensemble d’organes administratifs, policiers et militaires, coiffés et plus ou moins bien coordonnés par un pouvoir exécutif. Tout État extrait d’abord et fondamentalement des ressources de la société et les affecte à la création et à l’entretien d’appareils coercitifs et administratifs [37]. »
Un certain nombre de caractéristiques essentielles de l’État moderne, tels l’autonomie relative et le monopole de la contrainte physique et de la fiscalité, se retrouvent donc chez les auteurs considérés comme des classiques et des incontournables dans la sociologie historique comparative. Situant notre étude dans cette perspective analytique, nous utiliserons donc ici le concept « État » dans le sens suivant : nous entendons par État moderne cette mégaorganisation ou macrostructure, relativement autonome et détenant sur un territoire donné le double monopole de la contrainte physique et de la fiscalité, qui peut prendre et, en fait, qui prend des décisions affectant, de façon positive ou négative, sur les plans interne et externe, les comportements des individus, des groupes, des institutions ou organisations, plus ou moins aussi autonomes qu’elle, dans un cadre d’interdépendances complexes et dynamiques. Les réactions des autres entités par rapport aux décisions (ou aux non-décisions) de l’État peuvent varier de la « servitude volontaire » au refus, en passant par la collaboration ou coopération timide ou active, à la résistance passive ou active pouvant prendre le caractère de conflit ouvert impliquant toutes les formes de violence, dont la guerre constitue la phase ultime et l’expression la plus achevée.
Cette définition de l’État représente un idéal-type à la Weber, en ce sens qu’elle renvoie à l’État moderne en tant que produit d’un processus sociohistorique complexe qui s’est développé en Europe occidentale. Donc, elle constitue un modèle, un instrument pouvant nous aider à comprendre les spécificités de chaque État. Ainsi, la détention du double monopole de [30] la violence physique et de la fiscalité faisant de l’État une sphère autonome à côté d’autres sphères, peut varier d’une région à une autre, d’un pays à un autre. C’est le cas des « Léviathans boiteux » de nombreux pays du globe et tout particulièrement du « Léviathan haïtien [38] ».
L’idée d’autonomie relative véhiculée par Karl Marx répond à la disqualification préalable de la notion d’autonomie complète de l’État. Cette macrostructure est insérée dans un réseau complexe d’interrelations où interviennent les groupes d’intérêts, les groupes de pression dont les initiatives sont contraignantes pour l’action étatique. En outre, le développement social et économique et les pesanteurs historiques influent sur la structure et le fonctionnement de l’État.
Mais si nous avançons l’échec de la construction de l’État moderne en Haïti, nous devons aussi identifier et caractériser le type d’État qui a existé et existe encore dans ce pays. La sociologie de la domination de Max Weber fournit des pistes intéressantes à cet égard. La non-institutionnalisation du pouvoir en Haïti, c’est-à-dire sa personnalisation, implique l’absence de véritable distinction entre le domaine privé et le domaine public, qui caractérise la notion de patrimonialisme [39]. Chez Weber, la domination patrimoniale repose sur un pouvoir personnel qui s’appuie sur un mélange de tradition et d’arbitraire [40].
Vu le caractère hybride du système politique haïtien, l’État, dans le cadre de ce travail, sera donc considéré comme un État néopatrimonial [41], car « le néopatrimonialisme correspond à cette situation hybride dans laquelle la logique patrimoniale se combine et se mélange avec d’autres logiques [42] », comme cela peut être observé dans de nombreux pays africains. Cependant, pour caractériser l’État duvaliérien, nous aurons recours à un autre concept de Max Weber : celui de sultanisme qui constitue une variante, version extrême, du patrimonialisme. À ce sujet, Max Weber écrit :
- On appellera domination patrimoniale, toute domination orientée principalement dans le sens de la tradition, mais exercée en vertu d’un droit personnel absolu ; sultanique, une domination patrimoniale qui, dans la manière dont elle est administrée, se meut principalement dans la sphère de l’arbitraire non liée à la tradition. La distinction est très fluide. Ces deux types de domination se séparent l’un de l’autre, et de la même façon le sultanisme du patriarcalisme primaire, de par l’existence de la direction administrative personnelle.
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- La forme sultanique du patrimonialisme est parfois en apparence en réalité, jamais de manière effective totalement indépendante de la tradition. Elle n’est pas rationalisée de manière objective ; au contraire, seule la sphère de l’arbitraire et de la grâce s’y est développée à l’extrême. Elle se différencie par là de toutes les formes de domination rationnelle [43].
Les sociologues et les politologues ont surtout retenu de Max Weber les concepts de patrimonialisme et de néopatrimonialisme. Mais en 1975, le politologue espagnol Juan J. Linz, dans son étude comparative des régimes non démocratiques, a ressuscité le concept wébérien de sultanisme pour construire sa typologie des régimes autoritaires et établir de façon systématique les différences entre régimes totalitaires et régimes autoritaires [44]. De son côté, Samuel P. Huntington a repris le concept de sultanisme qu’il applique en ces termes : « Certaines dictatures personnalistes, comme celles de Marcos et Ceausescu, ou celles de Somoza, Duvalier, Mobutu et le Shah, illustrent bien le modèle wébérien de régimes sultanistes, caractérisés par le favoritisme, le népotisme, le copinage et la corruption [45]. » À la conférence organisée en 1990 par H. E. Chehabi et Juan J. Linz qui a conduit à la publication de l’ouvrage Sultanistic Regimes en 1998, David Nicholls avait souligné à l’attention des participants que le concept wébérien de sultanisme est un sous-type de la domination traditionnelle et que les études de cas qui les intéressaient étaient caractérisées par le déclin ou le développement incomplet de la domination légale-rationnelle moderne et non par la disparition des vestiges de la domination traditionnelle. En ce sens, avait-il fait remarquer, le sultanisme serait une variante du patrimonialisme et le néo- sultanisme dériverait du néopatrimonialisme, et l’utilisation du concept de néosultanisme leur aurait permis de ne pas trop se démarquer de la logique et des catégories de la sociologie wébérienne [46].
Étant donné l’influence de la sociologie wébérienne sur notre travail de recherche, bien que la suggestion de David Nicholls n’ait pas été retenue par ses collègues, nous l’avons adoptée parce qu’elle nous permet de passer de l’État néopatrimonial haïtien d’avant l’occupation américaine à l’État néo-sultaniste duvaliérien. Par ailleurs, comme les États sont intégrés dans un système d’États concurrentiel dont l’articulation au système capitaliste en expansion constitue les rapports transnationaux de pouvoir, il nous revient maintenant de clarifier ce concept.
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Les rapports transnationaux de pouvoir
Parler des rapports transnationaux de pouvoir nous place au cœur des débats qui ont agité ce sous-champ de la science politique que l’on appelle les relations internationales. Ces débats, suscités par les insuffisances des approches dominantes et leur incapacité à rendre compte des rapports croissants d’interdépendances complexes et dynamiques entre les États-nations, ont favorisé l’émergence de nouvelles approches en théorie des relations internationales, dont la présentation et l’analyse dépassent largement le cadre de la présente étude.
Qu’il suffise de relever que, dès 1977, Robert Keohane et Joseph S. Nye Jr. ont souligné le fait que les États sont en situation d’interdépendances complexes [47]. Cette nouvelle approche a eu un impact concret, contribuant à la création et au développement de nouveaux domaines d’études en relations internationales : l’interdépendance et l’économie politique internationale. Cette dernière met en évidence l’importance centrale des rapports réciproques entre le système économique mondial et le système interétatique. Comme l’a fait remarquer Susan Strange, les États contrôlent la production et la distribution de richesses entre leurs ressortissants, et les marchés, la distribution de pouvoir et de richesses entre les États [48].
Déjà après la Seconde Guerre mondiale, les néomarxistes de l’école de la dépendance avaient souligné le fait que la structure de pouvoir en Amérique latine est étroitement liée aux fluctuations des relations qu’entretiennent les pays de la région avec le marché international. Dans cette optique, la dépendance résulterait de la forme que prennent les alliances de classe dans les formations sociales latino-américaines, en fonction des rapports que les élites locales entretiennent avec celles des pays développés. Donc, selon les théoriciens de l’école de la dépendance, dans le cadre des rapports de subordination et d’exploitation entre les pays de la périphérie et ceux du centre, les leaders et acteurs nationaux élaborent leurs projets politiques et économiques en tenant compte de la dynamique globale de l’économie capitaliste mondiale et des intérêts de l’impérialisme [49]. Face aux critiques dont furent l’objet les travaux des tenants de l’école de la dépendance et dans le but de combler les lacunes de leur modèle, d’autres néomarxistes, notamment en théories des relations internationales, comme Johan Galtung [50] et Immanuel Wallerstein [51] ont élaboré respectivement la théorie structurelle de l’impérialisme et la théorie du système-monde.
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Les apports et éclairages de ces écoles et théories ont été vite saisis par d’autres chercheurs, notamment dans certains travaux de sociologie historique comparative. Ainsi, Theda Skocpol a souligné l’influence des relations transnationales dans toutes les crises sociales révolutionnaires, tant sur la forme des luttes que sur leur issue. À son avis, il existe un lien de dépendance étroit entre les causes et les réalisations des révolutions modernes et l’inégale diffusion dans le monde du développement économique capitaliste et la formation des États-nations [52].
Les grandes explorations, les conquêtes, les guerres, le pillage, la mise en valeur des colonies par des investissements massifs de capitaux et de technologie, l’extermination des populations autochtones, le trafic des esclaves, le développement du commerce et de l’industrie assuraient l’expansionnisme européen et le partage du monde par une minorité d’États occidentaux. En ce sens, Saint-Domingue/Haïti est une création de l’expansionnisme européen et l’aboutissement des rivalités entre les puissances occidentales dans la course à la conquête et au partage du monde. Comme la Caraïbe s’était transformée en champ de bataille européen, la balkanisation [53] de la région résulta des rivalités interétatiques. Celles-ci opposaient non seulement les États européens, mais aussi les capitalismes nationaux. Donc, la prospérité prodigieuse de Saint-Domingue/Haïti, sa structure de classes, la sociogenèse de l’État haïtien et sa naissance en 1804, pour être intelligibles, doivent s’inscrire dans la dynamique globale de l’Occident, c’est-à-dire dans le cadre du système européen émergent, avec ses corollaires : le système d’États concurrentiel et le système capitaliste en expansion.
Dans ce livre, la notion de rapports transnationaux de pouvoir renvoie au système d’États concurrentiel et au système capitaliste mondial tels qu’ils ont émergé aux XVIe et XVIIe siècles en Europe occidentale. Cette dynamique globale ayant conduit parallèlement au développement de la science et de la technique, de l’État moderne, du capitalisme et des conquêtes coloniales, rend les frontières poreuses et les États de plus en plus interdépendants. Mais si l’articulation des plans interne/externe et la position ou le poids de chaque État dans le système mondial est une donnée importante, elle ne suffit pas pour comprendre sa trajectoire historique. Elle doit être complétée par l’analyse de l’action des élites en général et surtout des élites politiques.
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Élites et classes sociales
La théorie des élites, dans toutes ses variantes, pose comme postulat de base que dans toute société il y a une distribution inégale des ressources et que c’est toujours la minorité qui en bénéficie [54], en raison de sa supériorité ou de sa capacité d’organisation. La systématisation de cette théorie revient à Gaetano Mosca [55], Vilfredo Pareto [56] et Roberto Michels [57]. Ils ont eu le mérite de souligner, respectivement, la force de la minorité organisée, la concurrence entre les élites politiques, c’est-à-dire la lutte pour la conquête du pouvoir, et la « loi d’airain de l’oligarchie ».
Max Weber complétera leur apport théorique et empirique en mettant en évidence l’articulation entre élites politiques et État. Il donne une définition de la politique qui la lie au phénomène de pouvoir qui, à son tour, renvoie à la direction ou au contrôle de l’État par un groupe restreint. Il entend par politique « l’ensemble des efforts que l’on fait en vue de participer au pouvoir ou d’influencer la répartition du pouvoir, soit entre les États, soit entre les divers groupes à l’intérieur d’un même État [58] ». Ces efforts impliquent l’idée de répartition inégale du pouvoir et la lutte entre les divers groupes dans le but de le conquérir et de le conserver. Max Weber pose les mêmes problèmes de la formation, de la circulation des élites et de la constitution des oligarchies que Gaetano Mosca, Vilfredo Pareto et Roberto Michels. À son avis,
- [t]oute lutte ou concurrence qui se déroule de façon typique ou en masse conduit malgré tout à la longue, en dépit des accidents ou fatalités prépondérantes, si nombreux soient-ils, à une « sélection » de ceux qui possèdent à un degré plus élevé les qualités personnelles qui sont en moyenne importantes pour assurer le triomphe au cours de la lutte [59].
Max Weber parle même de « sélection sociale » pour montrer que ce phénomène s’observe dans toutes les sociétés et sur le plan de tous les types de rapports sociaux. En ce sens, fait-il remarquer, « la sélection est “éternelle”, parce qu’on ne peut imaginer aucun moyen susceptible de la supprimer totalement [60] ».
La littérature relevant de la théorie des élites est très abondante et on y trouve des concepts plus ou moins équivalents, utilisés souvent indifféremment, mais qui, pourtant, comportent des nuances dont on ne saurait faire abstraction dans le cadre d’un travail scientifique. La contribution la [35] plus intéressante à cet égard est celle de Raymond Aron, un adepte de la théorie élitiste. Pour lui, le mot élite, au fond, ne sert à rien d’autre qu’à rappeler la loi d’airain de l’oligarchie [61], l’inégalité des dons et des succès (sans que les succès soient toujours proportionnels aux dons) [62]. Le terme de classe politique devrait être réservé à la minorité beaucoup plus étroite, qui exerce effectivement les fonctions politiques de gouvernement [63]. Et la notion de classe dirigeante se situerait entre l’élite et la classe politique : elle couvre ceux des privilégiés qui, sans exercer de fonctions proprement politiques, ne peuvent pas ne pas exercer de l’influence sur ceux qui gouvernent et ceux qui obéissent, soit en raison de l’autorité morale qu’ils détiennent, soit à cause de la puissance économique ou financière qu’ils possèdent [64]. Les catégories dirigeantes, fait-il remarquer, renvoient aux « principaux groupes qui exercent les fonctions de commandement [65] ». D’après lui, les notions de « catégories dirigeantes » et d’« élites », au pluriel, sont synonymes [66].
La lutte entre les élites pour la conquête et l’exercice du pouvoir étatique impliquent souvent des alliances et des transactions de nature multidimensionnelle. Par une approche sociologique, Raymond Boudon et François Bourricaud soulignent que :
- [d]ans les sociétés industrielles comme dans les autres types de sociétés, les modalités de recrutement des élites, les profils, les ressources dont il faut disposer pour avoir des chances d’accéder aux élites, la fragmentation ou l’homogénéité des élites dépendent de la « structure sociale » et aussi d’éléments conjoncturels. Selon le contexte international, les élites des sociétés industrielles paraissent se cristalliser sous la forme d’un complexe militaro-industriel, d’un complexe économico-industriel ou, si la conjoncture est aux « crises de civilisation », d’un complexe intellectuello-politique [67].
Cette idée d’alliances ou de coalitions entre certains pôles des différentes élites, liées à la configuration sociopolitique et économique d’un pays donné et à une conjoncture donnée de son histoire, se retrouve également chez Dankwart A. Rustow pour qui l’émergence de la démocratie résulte des conflits entre anciennes et nouvelles élites. Celles-ci représentent les groupes sociaux qui se sont enrichis et qui ont pu avoir un poids politique [68]. De l’avis de l’auteur, le conflit a des vertus démocratiques qui lui sont inhérentes, puisqu’il amène les protagonistes, par l’intermédiaire de leurs élites, à négocier, lorsqu’il devient évident pour tous qu’aucun groupe n’arrivera à triompher [69].
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Il n’est ni possible, ni nécessaire d’ailleurs, de faire ici une synthèse exhaustive de la littérature très abondante sur la théorie des élites [70]. Étant donné qu’il s’agit d’un concept polysémique, il importe plutôt de préciser que, dans le cadre de ce travail, il sera utilisé dans son acception wébérienne et s’écrira toujours au pluriel. La notion de « sélection sociale » de Max Weber sera d’un grand apport, puisqu’elle permet de prendre en compte le contexte d’émergence des élites politiques, c’est-à-dire la structure sociale et économique, et les qualités individuelles des acteurs et des leaders politiques. Ce dernier aspect est d’autant plus important que le manque d’institutionnalisation du pouvoir, sa personnalisation, fait des notions d’homme fort, de personnage charismatique ou de tyran sanguinaire, des catégories récurrentes dans les travaux de sociologie politique relatifs à l’histoire mouvementée d’Haïti au cours des deux derniers siècles.
La perspective wébérienne nous permet de comprendre que les élites politiques « ne planent pas dans les airs [71] ». Elles proviennent de certaines familles, de certains groupes, de certaines catégories ou de certaines classes sociales et de certaines institutions. Elles possèdent, en général, soit le capital politique, soit la richesse, soit le savoir, tout au moins apparemment, que leur confère leur milieu de provenance. Bien entendu, certains individus exceptionnellement doués peuvent avoir une origine sociale très humble, provenir de milieux obscurs, et accéder tout de même aux plus hautes fonctions de l’État.
Il convient d’ailleurs de souligner que ces caractéristiques capital politique, richesse, savoir sont rarement réunies chez un même individu ; qu’un seul et même personnage réunisse deux de ces trois facteurs est un fait très rare, et la réunion des trois tient du prodige. Mais même dans ce cas de figure, le succès n’est pas complètement assuré. Non seulement d’autres facteurs comme le charisme, dans son sens wébérien [72], et la virtù, dans son sens machiavélien [73], mais aussi les contingences de l’histoire et les conséquences non recherchées entrent en jeu. Par exemple, en 1957, l’industriel et sénateur haïtien Louis Déjoie, malgré sa compétence professionnelle, sa richesse, son capital politique, son statut social hautement prestigieux et ses liens très étroits avec les milieux d’affaires américains, a connu un cuisant échec politique face à François Duvalier, un médecin de campagne qui bénéficiait du soutien d’un secteur de l’establishment aux États-Unis d’Amérique et d’une large frange des officiers noirs de l’armée d’Haïti.
[37]
Comme il sera toujours question pour nous d’élites politiques, ce concept désignera les élites qui ont le contrôle effectif de l’appareil d’État et celles qui se trouvent dans l’opposition, c’est-à-dire celles qui s’organisent pour déloger les actuels occupants et s’emparer des leviers du pouvoir et de la machine étatique. Leurs modes d’accès au pouvoir politique nous intéressent de façon particulière, afin de mettre en lumière les relations entre les mécanismes de circulation des élites politiques, la nature du pouvoir et le type d’État qui a prédominé en Haïti. Mais si les élites politiques ont toujours joué un rôle important dans la construction et la destruction de l’État, on admettra aussi que l’organisation de celui-ci est conditionnée par la structure des classes sociales.
De ce fait, à côté du concept d’élites politiques, celui de classes sociales, tout en étant l’objet d’une utilisation très restreinte et très prudente, fera son apparition dès le premier chapitre du livre, du fait que la colonie française de Saint-Domingue, à la veille de 1789, était une société complexe qui pouvait être analysée en fonction de la division du travail et de la spécialisation des tâches. Elle était distincte des sociétés tribales, antiques et esclavagistes [74]. En tant que centre de développement agrocommercial le plus important du Nouveau Monde, relié aux secteurs financiers européens les plus dynamiques et qui utilisait les techniques les plus avancées du capitalisme moderne, la structure de classes de la colonie pourrait être analysée dans une perspective marxiste, c’est-à-dire en fonction des relations des diverses catégories sociales à la propriété des moyens de production ou à la possession du capital. Mais le double clivage classes-races en fait une société d’une complexité telle que des historiens, des sociologues et des politologues chevronnés, marxistes et non marxistes, parviennent très difficilement à cerner cette réalité sans tomber dans la caricature, le réductionnisme ou l’amalgame classes-races.
C’est pourquoi, pour des raisons d’ordre analytique, nous avons choisi la conception wébérienne des classes sociales, du fait qu’elle complète la vision des classes sociales de Marx en y ajoutant la notion de groupes de prestige (ordres [Stände]) [75]. Il convient aussi de prendre en compte, outre les groupes de prestige, la notion de pouvoir. Ainsi, notre analyse de la structure sociale de Saint-Domingue, dans l’objectif de contourner le piège classes-races, sera axée sur une conceptualisation des classes sociales comme « des catégories sociales construites sur la base de la distribution de [38] pouvoirs découlant, directement ou indirectement, de la propriété et de la possession du capital [76] », et des distinctions liées au prestige.
Si la Révolution française et la guerre internationale entre la France, l’Espagne et l’Angleterre constituaient les principaux facteurs de la dynamique externe à la base de la sociogenèse de l’État haïtien, la structure des classes sociales et la lutte des fractions de classes et des classes représentaient les catalyseurs de la dynamique interne, tout aussi importante que l’externe, dont l’articulation rythmait le double processus de décomposition de l’État colonial français et d’émergence de l’État haïtien. Ainsi, la nature de la rupture avec la métropole et la guerre sociale et raciale ont bouleversé la structure sociale et économique de Saint-Domingue/Haïti et rendu difficile, voire impossible, l’intégration de l’État postcolonial de facto haïtien dans le système d’États concurrentiel et le système capitaliste en expansion, au lendemain de 1804. Le manque de ressources humaines et économiques, la prédominance des liens tribaux, l’hostilité des puissances colonialistes et esclavagistes, joints à sa malformation congénitale, ont ensuite contribué à l’isolement du nouvel État et au renforcement des obstacles à l’émergence de l’État moderne en Haïti.
La trajectoire historique de n’importe quel État s’explique en fonction des tensions, conflits et crises internes, de leur articulation par rapport aux pressions et agressions externes inhérentes au système d’États concurrentiel, et de l’insertion de ce « tout » complexe et dynamique dans l’économie capitaliste mondiale. À côté des problèmes de pluralité de temporalités, temps local-temps national et temps régional-temps mondial, des contingences de l’histoire et des conséquences non recherchées, c’est-à-dire les effets pervers, les résultats non voulus, non désirés et même diamétralement opposés aux intentions des acteurs, les réponses que les élites politiques ont données à ces contraintes, sur les plans interne et externe, expliquent en grande partie le succès ou l’échec de chaque État. Sur la base de la stratégie méthodologique et de la perspective analytique que nous avons choisies, de la grille d’analyse et du cadre théorique et conceptuel que nous avons établis, nous estimons que la mise en relation des variables élites politiques, État et rapports transnationaux de pouvoir nous permettra d’expliquer l’échec de la construction de l’État moderne en Haïti.
Pour en faciliter la compréhension et en clarifier la trame, nous avons divisé cette étude en trois parties. La première porte sur la colonie française [39] de Saint-Domingue/Haïti dans la dynamique globale de l’Occident et présente, à travers ses deux chapitres, la configuration sociale et économique, l’État et les rapports transnationaux de pouvoir à Saint-Domingue (1697-1789), les élites politiques, la sociogenèse de l’État haïtien (1789-1803), dans sa dynamique externe et interne.
La deuxième partie se centre sur les élites politiques et la construction de l’État haïtien à la lumière des contraintes internes et externes. Ses trois chapitres sont consacrés aux élites politiques et aux processus de consolidation de l’État haïtien (1804-1858), aux élites politiques et à la phase de désintégration de l’État (1859-1915) et à l’occupation américaine comme conséquence de l’effondrement de l’État haïtien (1915-1934).
La troisième et dernière partie, enfin, analyse l’échec de l’occupation américaine, la crise sociétale et les réponses des élites politiques. Les trois chapitres qui s’y retrouvent portent respectivement sur la crise de 1946, la résurgence de l’État néopatrimonial haïtien et le dysfonctionnement total des institutions de l’État post-occupation ; la résurgence de l’État néopatrimonial haïtien et l’instauration de l’État néosultaniste duvaliérien ; et la crise de 1991-1994 ou l’effondrement de l’État haïtien.
Au fil de ces chapitres, nous chercherons à interpréter l’évolution du temps haïtien par rapport au temps mondial et à dégager les éléments qui se sont combinés pour consolider l’État néopatrimonial et faire échec à la construction de l’État moderne en Haïti, deux siècles après la proclamation de son indépendance.
[44]
[1] Voir CALLAGHY, Thomas M., « The State as Lame Leviathan : The Patrimonial Administrative State in Africa », dans ERGAS, Zaki (dir.), African State in Transition, Basingstoke, Palgrave/MacMillan, 1987, p. 87-116.
[2] Voir PIERRE-CHARLES, Gérard, L’économie haïtienne et sa voie de développement, Port-au-Prince, Henri Deschamps, 1993 (1965,1967), p. 4-5.
[3] DOUBOUT, Jean-Jacques (HECTOR, Michel), Haïti : féodalisme ou capitalisme ? Essai sur l’évolution de la formation sociale d'Haïti depuis l’indépendance. Texte polycopié, Port-au-Prince, 1973.
[4] LUC, Jean (MONTAS, Yves), Structures économiques et lutte nationale populaire en Haïti, Montréal, Nouvelle Optique, 1976 ; JOACHIM, Benoît B., Les racines du sous-développement en Haïti, Port-au-Prince, Henri Deschamps, 1979.
[5] ALEXIS, Jacques Stephen et al., Manifeste du Parti d’entente populaire (PEP). Programme de la Nouvelle Indépendance, Port-au-Prince, Texte polycopié, 1959.
[6] Voir CARDOSO, F. H. et FALETTO, E., Dépendance et développement en Amérique latine, tr. fr., Paris, PUF, 1978 (1969).
[7] Voir ZAPATA, Francisco, Ideología y política en América Latina, Mexico, Jornada 115, El Colegio de México, 1990 ; BADIE, Bertrand, L’État importé, Paris, Fayard, 1992.
[8] LUNDAHL, Mats, Peasants and Poverty : A Study of Haiti, Londres, Croom Helm, New York, St. Martin’s Press, 1979 ; The Haitian Economy : Man, Land, and Markets, New York, St. Martin’s Press, 1983
[9] TROUILLOT, Michel-Rolph, Les racines historiques de l’État duvaliérien, Port-au-Prince, Henri Deschamps, 1986, p. 11.
[10] MANIGAT, Leslie F., Ethnicité, nationalisme et politique : le cas d’Haïti, New York, Connaissance d’Haïti, 1975.
[11] MOÏSE, Claude, Constitutions et luttes de pouvoir en Haïti, tomes I et II, Montréal, CIDIHCA, 1988 et 1990.
[12] PIERRE, Luc-Joseph, Haïti : les origines du chaos, Port-au-Prince, Henri Deschamps, 1997.
[14] CASIMIR, Jean, La culture opprimée, tr. fr., Port-au-Prince, Imprimerie Lakay, 2001 (1981).
[15] BASTIEN, Rémy, Le paysan haïtien et sa famille, tr. fr., Paris, A C C T/Karthala, 1986 (1951) ; MORAL, Paul, Le paysan haïtien, Paris, Maisonneuve & Larose, 1961.
[16] BARTHÉLEMY, Gérard, Le pays en dehors. Essai sur l’univers rural haïtien, Port-au-Prince, Henri Deschamps/CIDIHCA, 1989.
[17] Voir KALBERG, Stephen, La sociologie historique comparative de Max Weber, tr. fr., Paris, La Découverte/MAUSS, 2002 (1994), p. 35.
[18] WALLERSTEIN, Immanuel, The Modern World System : Capitalist Agriculture and the Origins of the European World Economy in the 16th Century, New York, Academic Press, 1974, p. 8, 346-357.
[19] Les comparaisons pratiquées par Bendix, selon Tilly, ont pour objectif d’individualiser le cas envisagé, de le rendre plus « visible » et de respecter sa singularité historique. Voir TILLY, Charles, Big Structures, Large Processes, Huge Comparisons, New York, Russell Sage Foundation, 1984, p. 82. Voir aussi BENDIX, Reinhard, King or People : Power and the Mandate to Rule, Berkeley et Los Angeles, University of California Press, 1978, p.5.
[20] MILL, John Stuart, Philosophy of Scientific Method, New York, Hafner, 1950 (1843).
[21] SKOCPOL, Theda et SOMERS, Margaret, « The Uses of Comparative History in Macrosocial Inquiry », dans SKOCPOL, Theda, Social Revolutions in the Modern World, Cambridge, Cambridge University Press, 1994, p. 79.
[22] KALBERG, Stephen, op. cit., p. 40-41.
[23] « [...] the most significant processes shaping human identifies, interests, and interactions are such large-scale features of modernity as capitalist development, market rationality, state-building, secularization, political and scientific révolution [...] » Voir KATZNELSON, Ira, « Structure and Configuration in Comparative Politics », dans LICHBACH, M. I. et ZUCKERMAN, A. S., Comparative Politics. Rationality, Culture, and Structure, Cambridge University Press, 2000, p. 83.
[24] Voir KATZNELSON, Ira, « Periodization and Preferences. Reflections on Purposive Action in Comparative Historical Social Science », dans MAHONEY, James et RUESCHEMEYER, Dietrich (dir.), Comparative Historical Analysis in the Social Sciences, Cambridge, Cambridge University Press, 2003, p. 271.
[25] Voir GAZIBO, Mamoudou et JENSON, Jane, La politique comparée : fondements, enjeux et approches théoriques, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 2004, p. 88-91.
[26] WEBER, Max, Économie et société, t. I, tr. fr., Paris, Pocket, 1995 (1922), p. 304 et 345-349.
[27] EINSENSTADT, S. N., Revolution and the Transformation of Societies : A Comparative Study of Civilizations, New York, The Free Press, 1978, p. 276.
[29] Voir MARX, Karl et ENGELS, Friedrich, Manifeste du parti communiste, tr. fr., Paris, Flammarion, 1998 (1848), p. 76. Voir aussi MARX, Karl, Introduction à la critique de l’économie politique, tr. fr., Paris, Éditions sociales, 1957 (1859), p. 4.
[30] Voir MARX, Karl, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, tr. fr., Paris, Messidor/Éditions sociales, coll. « Essentiel », 1984 (1852), p. 124-125 ; Critique des programmes socialistes de Gotha et d’Erfurt, Spartacus, 1948 (1875-1891), p. 35.
[31] WEBER, Max, « Le métier et la vocation d’homme politique », dans Le savant et le politique, tr. fr., Paris, 10/18, Plon, 2002 (1919), p. 125.
[32] HINTZE, Otto, Féodalité, capitalisme et État moderne, tr. fr., Paris, MSH, 1991, p. 308.
[33] HINTZE, Otto, « Economics and Politics in the Age of Modern Capitalism », dans GILBERT, Félix (dir.), The Historical Essays of Otto Hintze, New York, Oxford University Press, 1975, p. 183.
[34] ELIAS, Norbert, La dynamique de l’Occident, tr. fr., Paris, Pocket, coll. « Agora », 2003 (1969), p. 26.
[35] TILLY, Charles (dir.), The Formation of National States in Western Europe, Princeton, Princeton University Press, 1975, p. 70.
[36] SKOCPOL, Theda, États et révolutions sociales, tr. fr., Paris, Fayard, 1985 (1979), p. 34.
[38] Le budget de l’État haïtien, pour l’année 1998, divisé en budget de fonctionnement et budget d’investissement, représente l’équivalent de 350 000 000 $ US. Soixante pour cent du budget de fonctionnement et quatre-vingts pour cent du budget d’investissement proviennent de l’aide internationale. Donc, il s’agit d’un État qui n’a pas les moyens de sa politique, si jamais il en a une. Voir ÉTIENNE, Sauveur Pierre, Haïti : misère de la démocratie, Port-au-Prince/Paris, CRESFED/L’Harmattan, 1999, p. 239.
[39] WEBER, Max, Économie et société, op. cit., p. 308.
[40] BENDIX, Reinhard, Max Weber : An Intellectual Portrait, Garden City, New York, Double Day Anchor Books, 1962, p. 340.
[41] La notion de néopatrimonialisme est liée à l’extraversion et à la modernisation. Les sociétés néopatrimoniales ont ressenti l’impact de la modernité et elles ont été incorporées dans les systèmes internationaux modernes, politique, économique et culturel : c’est ce qui les différencie en premier lieu des sociétés patrimoniales traditionnelles. Voir EISENSTADT, S. N., Revolution and the Transformation of Societies : A Comparative Study of Civilizations, op. cit., p. 276.
[42] Voir MÉDARD, Jean-François, « L’État néo-patrimonial en Afrique noire », dans MÉDARD, Jean-François (dir.), États d’Afrique noire : formation, mécanismes et crise, Paris, KARTHALA, 1991, p. 334.
[43] Voir WEBER, Max, Économie et société, op. cit., p. 308-309.
[44] Voir LINZ, Juan J., « Totalitarian and Authoritarian Régimes », dans GREENTEIN, Fred I. et POLSBY, Nelson W. (dir.), Macropolitical Theory, Handbook of Political Science, vol. III, Reading, MA, Addison-Wesley, 1975. Pour une mise à jour de la classification des régimes non démocratiques, voir LINZ, Juan J. et STEPAN, Alfred, Problems of Democratic Transition and Consolidation : Southern Europe, South America, and Post-Communist Europe, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1996, chap. 3 et 4.
[45] Voir HUNTINGTON, Samuel P., The Third Wave : Democratization in the Late Twentieth Century, Norman, University of Oklahoma Press, 1991, p. 111.
[46] Voir à ce sujet CHEHABI, H. E. et LINZ, Juan J., Sultanistic Regimes, Baltimore/ Londres, The Johns Hopkins University Press, 1998, p. 5-6.
[47] KEOHANE, R. O. et NYE, J. S. Jr., Power and Interdependence. World Politics in transition, Boston, Little Brown & Co, 1977.
[48] STRANGE, Susan, States and Markets. An Introduction to International Political Economy, Londres, Pinter, 1988, p. 24-25. Voir aussi STORY, Jonathan, « Le système mondial de Susan Strange », Politique étrangère, n° 2, 2001, p. 445.
[49] Parmi les tenants de l’école de la dépendance, nous pouvons citer Celso Furtado, Fernando Henrique Cardoso, Enzo Faletto, Osvaldo Sunkel, Pablo Gonzáles Casanova, Rodolfo Stavenhagen, René Villarreal, André Gunder Frank, Ruy Mauro Marini, Samir Amin, etc.
[50] GALTUNG, Johan, « A Structural Theory of Imperialism », Journal of Peace Research, n° 8, 1971, p. 81-94.
[51] WALLERSTEIN, Immanuel, The Modern World System : Capitalist Agriculture and the Origins of the European World Economy in the 16th Century, op. cit.
[52] SKOCPOL, Theda, État et révolutions sociales, op. cit., p. 40.
[53] Ce concept renvoie à sa division en colonies espagnoles, françaises, anglaises, etc.
[54] À ce sujet, Alexis de Tocqueville écrit : « Il existe parmi les hommes, dans quelque société qu’ils vivent, et indépendamment des lois qu’ils se sont faites, une certaine quantité de biens réels ou conventionnels qui, de leur nature, ne peuvent être la propriété que du petit nombre. À leur tête je placerai la naissance, la richesse et le savoir ; on ne saurait concevoir un état social quelconque où tous les citoyens fussent nobles, éclairés et riches. » Voir TOCQUEVILLE, Alexis de, L’ancien régime et la révolution, Paris, Flammarion, 1988 (1856), p. 58.
[55] MOSCA, Gaetano, Elementi di scienza politica, 5e éd., Bari, Gius Laterza, 1953 (1896).
[57] MICHELS, Roberto, Les partis politiques, Paris, Flammarion, 1971 (1914).
[59] WEBER, Max, Économie et société, op. cit., p. 75.
[61] Voir MICHELS, Roberto, op. cit., p. 299.
[62] ARON, Raymond, « Classe sociale, classe politique, classe dirigeante », Archives européennes de sociologie, vol. 1, 1960, p. 268.
[65] ARON, Raymond, La lutte des classes : nouvelles leçons sur les sociétés industrielles, Paris, Gallimard, 1964, p. 164.
[67] BOUDON, R. et BOURRICAUD, F., Dictionnaire critique de la sociologie, Paris, PUF, coll. « Quadrige », 2000 (1982), p. 231-232.
[68] RUSTOW, Dankwart A., « Transition to Democracy : Toward a Dynamic Model », Comparative Politics, vol. 2, n° 3, 1970, p. 337-363.
[70] Pour une synthèse des travaux les plus importants consacrés aux élites politiques, on peut voir ALBERTONI, Ettore A., Doctrine de la classe politique et théories des élites, tr. fr., Paris, Librairies méridiens, 1987 et ETZIONI-HALEVY, E., « Elites : Sociological Aspects », dans SMELSER, N. J. et BALTES, P. B. (dir.), International Encyclopedia of the Social & Behavioral Sciences, Amsterdam, Elsevier, 2001.
[72] WEBER, Max, Économie et société, op. cit., p. 320-322.
[75] « On pourrait dire également, en simplifiant à l’excès, que les classes (sociales) se particularisent par leur rapport à la production et à l’acquisition des biens ; tandis que les groupes de prestige se distinguent selon les principes de leur consommation des biens qui transpirent à travers les formes spécifiques du style de vie. » Voir WEBER, Max, Économie et société, op. cit., p. 397.
[76] Voir CLEMENT, Wallace et MYLES, John, Relations of Ruling. Class and Gender in Postindustrial Societies, Montréal/Kingston, McGill-Queen’s University Press, 1994, p. 32.
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