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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

L’État rouage de notre exploitation (1971)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du livre de la Fédération des travailleurs du Québec, L’État rouage de notre exploitation. Montréal, 12e Congrès du 30 novembre au 4 décembre 1971. Document de travail préparé par le service de recherche de la FTQ, 143 pp.

[3]

L’État rouage de notre exploitation

Introduction

Manifeste pour une
nouvelle stratégie

[4]

[5]

Chaque étude économique honnête au Québec constitue un panneau qu’on retire pour mieux voir la condition de domination dans laquelle sont maintenus les travailleurs d’ici. En entreprenant la fabrication des deux dossiers que nous vous présentons aujourd’hui, nous n’avions pas d’arrière-pensée. Nous voulions simplement fouiller deux phénomènes majeurs de notre économie : l’intervention massive de l’État dispensateur de subventions à l’entreprise privée et le problème du chômage. Nous constatons maintenant que ces travaux nous permettent de décrire avec plus de clarté la forme actuelle du système socio-économique à l’intérieur duquel se débattent les salariés, pour préserver une dose convenable de dignité et obtenir quelques réponses à leurs besoins les plus pressants.

Il est important de connaître cette anatomie de la domination avant même d’entreprendre la lecture des dossiers économiques. On comprendra mieux la nature des problèmes décrits, lorsqu’on aura acquis une connaissance exacte du cadre qui les soutient. Une découverte importante qu’on fera alors est celle du rôle de l’État chez nous. Cela nous permettra de démêler les cartes que tant de politiciens embrouillent chaque jour à coup de slogans. Nous verrons entre autre que, contrairement à ce qu’on tente de nous faire croire, les interventions accrues de l’État dans l’économie, loin de le faire évoluer dans la voie du socialisme, renforcissent la domination capitaliste. Situé [6] à sa vraie place, l’État apparaît comme rien de plus qu’un rouage de notre exploitation.

Mais partons d’une réflexion simple, celle qu’ont vécue collectivement les travailleurs québécois depuis quelques années. Tentons aussi, à partir de leurs constatations unanimes, de reconstituer le portrait de la société qui engendre les problèmes auxquels ils font face.

Les luttes isolées

Pour des raisons d’efficacité, parce qu’on croyait ainsi mieux cerner les problèmes, on a eu tendance dans le passé à leur faire face un à un. Et ceci valait tant sur le plan syndical que sur le plan social et politique. On se disait qu’il valait mieux défendre les travailleurs groupe par groupe, usine par usine. On avait ainsi plus de chance de servir adéquatement leurs intérêts particuliers. Au niveau politique, lorsque l’on réclamait des réformes, on définissait des objectifs axés sur un domaine particulier, préférant enregistrer des gains restreints plutôt que de perdre de grandes batailles. Cette stratégie semblait en tout cas légitimée par des progrès considérables effectués par de forts groupes de salariés syndiqués œuvrant dans les industries de pointes comme celles des pâtes et papiers, des produits chimiques, de la métallurgie, de l’avionnerie et de l’automobile.

Mais la réflexion collective à laquelle les travailleurs québécois s’adonnent depuis quelque temps a provoqué chez eux un réveil brutal. Ils ne peuvent s’empêcher de dresser un bien triste bilan de la stratégie des « luttes isolées ». Enumérons quelques maux chroniques qui les affligent en 1971.

[7]

1) les secteurs défavorisés il y a vingt ans (textile, vêtement, bois ouvré, chaussure, etc. ...), en plus d’avoir maintenu des conditions de travail inhumaines, sont maintenant menacés d’extinction.

2) les secteurs privilégiés il y a dix ans (mines, pâtes et papiers, produits chimiques, etc.) subissent des secousses importantes et éliminent par milliers les emplois.

3) les taux de chômage se maintiennent à des niveaux inacceptables.

4) les prix à la consommation augmentent à un rythme plus rapide que les salaires pour une partie importante de la population.

5) le syndicalisme reste toujours inaccessible aux deux tiers des salariés.

6) l’absence des travailleurs dans les centres de décision politique engendre une carence législative dans tous les domaines qui les touchent directement : logement, éducation, statut de la langue, santé, bien-être, environnement, consommation, etc. ...

En énumérant ces quelques problèmes majeurs, notre propos n’est pas de constater l’échec des stratégies passées du mouvement syndical. Il se peut bien que la stratégie jusque-là suivie ait été la seule possible à l’époque. Notre seule prétention, à la suite de l’analyse économique que nous vous livrons dans le présent ouvrage, est que le maintien de notre tradition de combats indépendants les uns des autres ne constitue plus un frein à la détérioration de la situation.

Il en va de même de toutes nos interventions successives et parcellaires auprès des autorités gouvernementales. [8] Nous constatons maintenant que toutes ces positions défendues devant des commissions parlementaires, des commissions d’enquête ou par des déclarations publiques, ont un poids bien mineur lors de la prise des décisions par des politiciens qui, de toute façon, ne sont pas là pour défendre les intérêts de la classe ouvrière. Il est donc illusoire de réclamer des réformes en profondeur dans des secteurs d’activité importants, si nous nous en remettons au bon vouloir de ces pouvoirs politiques. Malheureusement, cette tendance que nous avons eue, en plus de s’avérer stérile, nous a porté à avoir une vision cloisonnée de la réalité. On a toujours regardé par morceaux les problèmes auxquels nous faisons face, alors qu’ils sont tous reliés : leur cause est commune, et ils sont maintenus, voire même multipliés par l’organisation de la société dans laquelle nous survivons.

Tentons de voir la structure de cette société et les moyens dont elle dispose pour opprimer la classe ouvrière. Nous pourrons ensuite mieux définir l’orientation de l’action à déployer pour contrecarrer ce régime qui nous écrase.

Les caractères communs

Lorsqu’on examine l’ensemble des problèmes qui pèsent sur les travailleurs québécois, on saisit vite qu’ils ont des caractères communs. Identifions-en quelques-uns :

1) Ils affectent uniquement la classe ouvrière. En effet nous sommes toujours les premiers touchés par le soubresaut de l’économie. Alors qu’un investisseur peut placer ailleurs ses capitaux, et diversifier leur utilisation, nous [9]n’avons en propre que notre travail ; quand on nous en prive, nous sommes démunis. Même les travailleurs qu’on considère généralement comme privilégiés doivent porter le poids des problèmes sociaux. Ce sont eux qui assument principalement les coûts sociaux du chômage et de l’assistance sociale en général.

2) Ils trouvent leur source dans une répartition inégale des richesses et une orientation de la production en fonction des profits plutôt que des besoins. Des chiffres démontrent que ces inégalités vont s’accentuant. L’expérience prouve, elle, que nous sommes incapables, par notre mode de revendication syndicale, de corriger ces inégalités, attribuables à une économie de marché. Seuls les besoins « solvables » peuvent être satisfaits dans une telle économie. Pourtant, on sait qu’une proportion croissante de la population n’est pas en mesure de satisfaire ses « besoins réels ». Notre économie produira donc des produits « payants » pour les producteurs, négligeant de rendre accessibles des produits « nécessaires » comme la nourriture, le vêtement, le logement. C’est la logique du profit qui s’oppose à une orientation de la production en fonction des besoins réels des individus, car la capacité productive chez nous serait normalement en mesure de les satisfaire.

3) Seule l’intervention directe de l’État pourrait solutionner ces problèmes. Ainsi, pour obtenir des systèmes de santé, de justice et de bien-être, qui répondent à nos besoins, nous avons eu tendance à croire qu’il suffisait que les gouvernements réforment leurs institutions et donnent [10] une plus grande part de contrôle à la population. Pour que nos droits de travailleurs, de consommateurs ou d’électeurs soient respectés intégralement, nous avons cru également qu’il suffisait de réclamer des amendements législatifs. Finalement, pour corriger l’inefficacité et le gaspillage de l’entreprise privée dans la satisfaction des besoins sociaux, nous exigions que l’État intervienne directement par ses institutions économiques et financières. Il est clair que tant que l’État n’aura pas tous les pouvoir requis pour assumer la responsabilité du développement économique, il n’y aura jamais de progrès assuré pour la majorité. Nous serons les éternelles victimes de toutes les secousses d’une économie soumise à la loi du profit maximum.

On peut se demander après ce bref tour d’horizon de nos problèmes et de leurs caractères communs, pourquoi l’État est incapable de corriger les injustices sociales et d’éliminer l’exploitation sous toutes ses formes, que perpétue l’entreprise privée. Pour répondre à cette question autrement que par des accusations et des condamnations rapides, il importe d’examiner où se situe l’État dans notre système socio-économique. Et tout d’abord, quelle est la nature profonde de ce système ?

La liberté de qui ?

Pour connaître la source de tous ces maux chroniques qui jurent avec la société d’opulence qu’on nous promet depuis quelques décennies, il faut savoir ce que signifient des concepts comme « monde libre », [11] « état libéral », « la liberté de l’entreprise privée ». Toutes ces expressions associées à l’idée de liberté sont trompeuses. Elles ne parlent pas de la liberté d’un peuple, mais bien de la liberté d’une classe privilégiée, celle des possédants.

Quand ces derniers sont libres de presser les travailleurs comme des citrons, c’est qu’ils vivent dans le monde libre, par opposition au camp socialiste où leur liberté a été bafouée, sous prétexte de donner à tout le peuple le droit de vivre. Chez nous, heureusement, l’état porte le nom de libéral et permet tout à l’entreprise privée ; la vraie liberté, ce n’est pas celle de la classe ouvrière, c’est celle qu’on laisse au jeu de l’offre et de la demande, celle qu’on donne à toutes les agressions de la publicité sur les consommateurs et celle qui permet aux industriels de jeter subitement sur le pavé des milliers de pères de familles, parce que la marge de profit a diminué dans tel ou tel secteur d’activité.

Ce système de liberté émouvant, c’est le système capitaliste. On le retrouve chez nous avec la teinte particulière du colonialisme, parce que la plus grande partie de notre économie est contrôlée par des capitaux américains ou anglo-canadiens. Mais on le retrouve tout de même intégralement avec tous les morceaux essentiels à son fonctionnement.

Toute la motivation de notre système économique repose sur le profit des possédants et non sur la satisfaction des besoins des hommes producteurs. Ces derniers sont forcés de vendre leur travail pour subsister. Tous les problèmes identifiés plus haut ne sont pas des hasards du développement capitaliste, ni même des accidents de parcours. Ils découlent directement de sa nature. La recherche du profit maximum justifie tous [12] les moyens : réduction des coûts de main-d’œuvre par des compressions de salaires et des réductions de personnel, accélération des rythmes de production, baisse de la qualité des produits à la consommation, etc. ... L’un des moyens absolument nécessaire au maintien et au développement de ce régime est le contrôle du pouvoir politique par le pouvoir économique. Les grands financiers doivent s’assurer que leur liberté ne sera pas brimée par des pouvoirs politiques, qui répondraient à des vœux populaires. Ils créent donc des liens étroits avec les appareils politiques et maintiennent au pouvoir des gouvernements qui servent leurs intérêts. Ce sont les gouvernements bourgeois, qu’on nomme habituellement états libéraux. C’est ce type de gouvernement que nous avons à Québec et à Ottawa. Qu’il s’agisse des Progressistes conservateurs, de l’Unité-Québec ou des Libéraux, ces partis qui se sont échangés le pouvoir depuis toujours chez nous respectent tous les règles du jeu capitaliste.

De plus en plus gros

Une autre idée qu’il faut tuer pour y voir clair, c’est celle de l’harmonie vers laquelle est supposée tendre l’organisation de notre société. C’est du mensonge que de prétendre que « tout le monde a sa place au soleil ». En pays capitaliste, le bien-être n’est pas un arbre fruitier dans lequel tout le monde est libre d’aller cueillir ce que bon lui semble. Le contrôle qu’exercent les possédants sur le reste de la population est fait pour s’accroître. Automatiquement, le nombre de possédants diminue proportionnellement au nombre de ceux qui leurs sont assujettis. Ce phénomène s’appelle généralement concentration des capitaux, il peut entraîner la formation des monopoles et, si l’on [13] veut parler de la forme qu’il prend au niveau mondial, il faut le nommer impérialisme économique.

L’économie capitaliste, c’est une jungle où l’on s’entredévore jusqu’à ce que l’une des espèces concurrentes ait éliminé son adversaire. « Au plus fort la poche » est une expression populaire qui reproduit plus franchement l’image de notre régime que « tout le monde a sa place au soleil ». La vérité, c’est que les capitalistes croient tous profondément au jeu de la concurrence, jusqu’à ce qu’ils en soient sortis vainqueurs. Dès qu’ils se sont bien installés dans un monopole, ils consolident leur pouvoir par tous les moyens. À ce moment ils parlent plutôt de la liberté d’action de l’entreprise privée face au pouvoir politique. Ils n’osent pas parler de leur liberté de domination sur le pouvoir politique, parce qu’ils n’aiment pas les formules trop limpides.

Le rouage essentiel

Les travailleurs québécois ont été gâtés par les leçons d’économie politique qu’on leur a servies au cours de conflits ou de mises à pied massives ces derniers temps. Ils ont vite constaté que l’État bourgeois provincial ou fédéral assistait en spectateur aux dégâts occasionnés par le système économique. Les interventions importantes de l’État dans le jeu économique jouent toutes en faveur des grands détenteurs de capitaux, qu’ils soient américains, canadiens ou même québécois.

L’État libéral bourgeois se montre sous son vrai jour : c’est le rouage essentiel qui soutient le régime économique capitaliste. Ni le gouvernement fédéral, avec ses pouvoirs théoriques de contrôle économique, [14] ni l’espèce de sous-État aux pouvoirs atrophiés que constitue le gouvernement du Québec, ne sont des arbitres impartiaux des conflits entre travailleurs et capital. Les deux, Québec et Ottawa, sont des agents du pouvoir économique majoritairement américain, minoritairement anglo-canadien et minusculement québécois. Il faut cesser de concevoir l’État bourgeois comme le protecteur de l’intérêt public.

Jetons un coup d’œil sur les ramifications dont dispose le pouvoir politique. Nous comprendrons vite que tout changement en profondeur est quasi impossible, quand on se conforme à toutes les règles du jeu définies par lui pour se maintenir en place ; il contrôle en effet :

1) les appareils proprement politiques lui permettant de fabriquer des lois, qui servent carrément les pourvoyeurs de caisse électorale ;

2) l’appareil judiciaire qui surveille l’application de ces lois et au sommet duquel trônent des juges nommés pour services rendus par le pouvoir politique et choisis à cause de leur respect religieux de la grosse propriété. Les travailleurs ont des preuves quotidiennes que cet appareil, qui leur sert des injonctions à la pelle, n’est que le prolongement des pouvoirs de l’argent.

3) les appareils idéologiques ou culturels qui permettent de convaincre les honnêtes citoyens qu’ils vivent au paradis terrestre :

a) le système d’éducation

b) les media d’information contrôlés par les grands financiers ou le gouvernement bourgeois
[15]
c) l’orientation de la culture en général, qui, ne serait-ce que par les moyens qui ne sont pas mis à la disposition de la population, invite les gens à ne pas trop penser et surtout à éviter de créer.

Pour résumer, la cause véritable des problèmes aigus qui écrasent chaque jour davantage les travailleurs, c’est le système capitaliste monopoliste organisé en fonction du profit de ceux qui contrôlent l’économie, jamais en fonction de la satisfaction des besoins de la classe ouvrière qui regroupe l’immense majorité de la population. Le système n’évolue pas à l’échelle restreinte d’une province ou d’un pays. Les compagnies multinationales qui l’animent étendent leurs tentacules partout dans le monde. Partout les mêmes gros possédants achètent du travail pour produire des biens qui, revendus, leur rapporteront des profits. La concentration du pouvoir économique aux mains des grands propriétaires mondiaux étend sur des pays entiers la domination de l’impérialisme économique. C’est ce que les Américains font chez nous. Mais cet impérialisme n’est qu’une forme grossie du capitalisme. Il ne suffirait pas de s’en défaire pour être libéré de l’oppression. Des capitalistes québécois francophones ne seraient pas plus tendres pour les salariés québécois. Ils répondraient aux mêmes motivations et aux mêmes lois économiques. Ils utiliseraient de la même façon l’État libéral comme chien de garde de leurs privilèges et comme alimenteur de leurs machines à profits.

C’est toute cette structure de pouvoir qu’il faut avoir en tête lorsqu’on examine des phénomènes comme le chômage. C’est la combinaison du régime capitaliste avec son protecteur, l’état libéral et son prolongement [16] mondial, l’impérialisme, qui engendre une telle plaie sociale. L’accroissement des profits à tout prix n’est pas une loi qui tient compte du droit au travail. Surtout pas lorsque les priorités d’investissement et de production sont définies en pays étranger. Pour le capitaliste américain, qui élimine soudain deux mille emplois, les profits qu’il réalisera ailleurs ne seront pas grevés par les coûts sociaux du chômage. Même le capitaliste québécois sait qu’il n’aura pas à assumer la plus grande part de ces coûts. Ce sont les salariés encore au travail qui en absorberont la plus grande partie.

Il faut penser aussi à cette structure de domination et au rôle précis qu’y joue l’État en analysant les effets des politiques de subventions à l’entreprise privée. On ne sera pas étonné ensuite de parvenir aux conclusions suivantes : a) l’État transforme en capital privé une large part du capital public, tiré avant tout des poches des salariés ; 2) l’État ne se donne pas en retour de vrais contrôles sur l’utilisation de notre argent ; 3) cette politique permet de réduire les difficultés de mise en valeur du capital de la classe possédante ; 4) c’est surtout en fonction des intérêts de la fraction dominante (monopoliste) de la classe capitaliste que se développent les politiques étatiques de soutien à l’entreprise privée ; 5) la politique de développement économique du gouvernement fédéral repose sur l’entreprise privée et non sur de supposés objectifs de correction des disparités régionales ; 6) en conclusion, l’État libéral (québécois et fédéral) renforcit avec notre argent le pouvoir économique privé, ce qui permet d’accroître chez nous le développement du capitalisme et la mainmise de l’impérialisme sur notre vie économique.

Il est important de noter qu’il n’y a pas .de différence [17] entre l’État libéral fédéral et québécois, ni entre les partis politiques, qui se remplacent périodiquement au pouvoir, quant à leur orientation face à l’entreprise privée. Notons aussi que c’est l’état fédéral, contrôlé par la bourgeoisie anglo-saxonne, qui détient les pouvoirs-clés pour intervenir dans l’économie.

Sortir de l’isolement

L’isolement ou nous nous sommes plus ou moins maintenus dans nos luttes syndicales et dans la revendication de réformes politiques n’a pas permis de corriger convenablement les grands problèmes des travailleurs. Le régime capitaliste, qui est à l’origine de ces maux, s’est renforci, lui. Il peut compter maintenant sur un pouvoir politique bien développé pour le servir et sur une concentration de capitaux jamais égalée auparavant. Une telle force ne peut qu’engendrer de nouvelles tares sociales et accentuer celles que nous supportons présentement.

Des phénomènes comme celui de la concentration du capital, de la propriété monopolistique des entreprises, de l’intervention accrue de l’État en faveur du capital, ont transformé le jeu de la négociation, tel que nous le pratiquons depuis la guerre. L’équilibre des forces que nous tentions d’y maintenir s’en trouve drôlement compromis.

Il est de plus en plus difficile de remporter seuls, petit groupe par petit groupe, usine par usine, des victoires déterminantes. Quand nous en remportons, elles sont éphémères et tout est à reprendre quelques mois plus tard. En tout cas, elles sont partielles et ne touchent pas les autres problèmes qui menacent les travailleurs : fermetures d’usine, chômage, crise du [18] logement, etc. ... À ce niveau, les réformes partielles que nous parvenons à obtenir à force de représentations, visent plutôt à apaiser l’insatisfaction populaire et à « gagner des élections » qu’à solutionner définitivement les problèmes. Bien plus, beaucoup de mesures législatives, en apparence bonnes, permettent aux rouages publics et privés du système de se perfectionner, pour exploiter de façon plus « moderne » la classe ouvrière.

Nous devons sortir de notre isolement et élargir les fronts de lutte. C’est une question de légitime défense. Le système économique et politique dans lequel nous vivons tend à nous écraser. Nous n’avons pas d’autre choix que de le détruire, pour ne pas être détruit. Toutes les revendications que nous ferons sans remettre en cause les fondements de cette société ne peuvent donner, au mieux, que des adoucissements. Elles n’élimineront pas l’exploitation, elles lui donneront des visages différents.

Nous devons viser à remplacer le système capitaliste et l’État libéral qui le soutient, par une organisation sociale, politique et économique dont le fonctionnement sera basé sur la satisfaction des besoins collectifs, par un pouvoir populaire qui remette les appareils de l’État et les produits de l’économie aux mains de l’ensemble des citoyens.

Une nouvelle stratégie

Cet objectif ne sera pas atteint spontanément, du jour au lendemain. Il ne sera possible que si toutes les factions de non-possédants, travailleurs syndiqués et non-syndiqués, chômeurs, assistés sociaux et [19] étudiants fournissent un effort soutenu d’organisation collective. Devant des appareils aussi puissants que ceux du capitalisme nord-américain, ce serait courir au suicide que d’entreprendre des luttes spontanées, sans organisation et stratégies préalables. Il est aussi impérieux que toutes ces couches de population exploitées se reconnaissent et créent des liens de solidarité permanents.

À long terme, nous accorderons donc notre priorité à l’organisation de notre force politique en multipliant les intrusions dans les mécanismes décisionnels régionaux, où l’entrée des travailleurs est moins systématiquement filtrée. Nous tenterons aussi de nous donner des instruments de représentation et de lutte politique capables de mobiliser toutes les victimes de l’exploitation. Une telle institution peut être bâtie à partir de structures existantes que nous tenterions d’influencer de façon à les subordonner aux aspirations des travailleurs. Elle peut aussi être bâtie de toute pièce, si aucun parti ou organisation politique québécoise n’est en mesure de satisfaire notre objectif de libération économique.

À court terme, pour ne pas enregistrer de recul irréversible, nous devons tendre à minimiser les dégâts humains occasionnés par l’économie libérale. Il importe donc de continuer à lutter avec une ardeur sans cesse accrue pour conserver les droits acquis dans nos milieux, dans les lois dites sociales, etc. ... On devra aussi continuer à revendiquer fortement des améliorations des conditions de travail et des salaires. Nous exigerons aussi de l’État libéral qu’il cesse de dilapider nos fonds publics dans l’entreprise privée et qu’il se donne des institutions économiques fortes pour contrecarrer les effets du régime économique anarchique.

[20]

Nous ne devons cependant pas perdre de vue que ces luttes à court terme (que nous élaborons dans le chapitre intitulé : « Quelques pas vers notre libération économique »), ne constituent pas une solution finale. En supposant même qu’elles portent leur fruit, elles nous débarrasseront peut-être de l’emprise américaine et anglo-saxonne sur notre économie, mais ce sera pour la remplacer par une bourgeoisie technocratique et capitaliste québécoise. C’est là une étape de notre libération que nous devons escamoter.

Les grands efforts collectifs sont trop coûteux en énergies humaines et en espoirs pour qu’on les gaspille dans des luttes qui mènent à des cul-de-sac. Si nous acceptons collectivement de nous approprier du pouvoir qui nous revient, concentrons le plus fort de nos énergies vers cet objectif final. Ne nous laissons pas endormir par les situations de moindre mal qu’on ne manquera pas de nous proposer.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le dimanche 7 avril 2024 10:43
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



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