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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Christian Ghasarian, “Les désarrois de l'ethnographe.” in revue L'Homme, tome 37, no 143, 1997, pp. 189-198. [Autorisation accordée par l'auteur le 13 novembre 2017 de diffuser ce texte en libre accès à tous dans Les Classiques des sciences sociales.]

[189]

Christian Ghasarian

Professeur d’ethnologie, Institue d’ethnologie,
Université de Neuchâtel, Suisse

“Les désarrois de l’ethnographe.”

Un texte publié dans la revue L’HOMME, tome 37, no 143, 1997, pp. 189-198.


... après trois heures de tête à tête, l'informateur, agacé, interrompt l'ethnographe et lui dit : « Bon, tout ça c'est très bien pour toi, mais est-ce qu'on peut parler de moi maintenant ? »

Depuis plusieurs années, les conditions de la production du savoir font l'objet d'une attention accrue dans le monde des sciences sociales. Par nature portée vers le doute et la suspicion envers les schèmes établis, la discipline anthropologique se trouve en première ligne de la réflexion critique. Le débat est particulièrement engagé aux États-Unis où un nombre croissant d'ouvrages examinent les travers méthodologiques, théoriques et idéologiques qui viennent sournoisement se glisser dans les recherches et les productions scientifiques et dont — à défaut de pouvoir s'en défaire totalement — il est essentiel de prendre conscience. De plus en plus de chercheurs s'interrogent sur les conditions de l'enquête en sciences humaines, la relation entretenue avec l'Autre, le point de vue du narrateur et le travail d'écriture.

Dans sa version américaine, l'introspection du chercheur se présente comme une démarche épistémologique qui se veut aussi rigoureuse qu'incontournable, mais elle relève souvent d'un phénomène de mode : le décryptage et l'exposé des processus psychologiques et idéologiques qui sous-tendent la recherche et les productions scientifiques participent également d'une volonté d'être « dans le coup », en vertu d'une sorte d'automatisme professionnel ou dans un souci de lucidité dus à la pression académique. La réflexivité, qui conduit à ne plus prétendre parler de nulle part au nom de la « Réalité » ou de la « Vérité » engendre parfois des excès, stigmatisés par la blague citée en épigraphe à propos de [190] « l'ethnographe postmoderne sur le terrain » (qui s'embrouille désormais face à son informateur instruit et revendicatif — en un mot postmoderne lui aussi — mais néanmoins maintenu dans le rôle conventionnel de « l'Autre ethnographique »), blague qui circule parmi les anthropologues américains passés — ou restés — au stade de la critique de la critique (post-post...). La reproduction des modèles dominants et/ou légitimants n'en continue pas moins à s'effectuer en toute bonne foi et il serait aussi malvenu que ridicule de catégoriser la démarche introspective des uns et des autres en termes d'honnêteté ou de malhonnêteté intellectuelle.

Comment l'étude de l'Autre peut-elle être autre chose qu'un discours autoritaire, inévitablement positionné idéologiquement ? Sans tomber dans l'écueil d'une introspection exagérément autocentrée qui placerait le sujet d'étude au second plan, il est essentiel pour le chercheur/narrateur d'intégrer dans ses analyses une réflexion sur la façon dont il appréhende et mène son terrain. Quel tableau serait dressé de l'ethnographe sur « son » terrain si un autre enquêteur (qui plus est, de sexe opposé), caché sous l'apparence du natif, l'observait discrètement comme un objet d'étude ? Les données qui pourraient résulter d'une telle « étude de l'étude » font défaut dans les textes scientifiques qui prétendent rapporter des faits objectifs. Et pourtant... les interrogations de ce type sont loin d'être futiles. Pour présenter la tonalité des débats en jeu sur ces questions aux États-Unis, et parmi la profusion de textes à finalité épistémologique qui s'y publient, je ferai ici surtout référence à quatre ouvrages qui me semblent représentatifs : Doing Critical Ethnography de Jim Thomas (1993), Beyond Anthropology de Bernard McGrane (1989), Emotion and Fieldwork de Sherryl Kleinman et Martha Coop (1993) et Understanding Ethnographic Texts de Paul Atkinson (1992) [1].

Comme cela est quasiment la règle chez les universitaires américains, la réflexion sur les automatismes de pensées qui sous-tendent ce qu'il est désormais convenu d'appeler « l'ethnographie prise comme allant de soi » s'appuie largement sur les travaux de Pierre Bourdieu. Leur popularité outre-Atlantique vient notamment du fait qu'en prônant le développement d'une science critique d'elle-même, des autres sciences et du pouvoir de la science en général, Pierre Bourdieu a considérablement stimulé la remise en cause du statu quo dans les sciences sociales. À cet égard, beaucoup d'anthropologues américains estiment que la perception des faits sociaux comme des choses, avec un regard neutre, relève plus d'un vœu (faussement) pieux que d'une pratique réelle. L'idée que le chercheur ne se tient jamais simplement à l'extérieur mais qu'il est dans une relation socialement déterminée avec ceux qu'il étudie (la fameuse « vue du dehors » n'étant en somme qu'une position qui réfère à un [191] contexte politique global) est aujourd'hui largement admise dans le milieu académique.

Les conventions de la description et de l'analyse culturelle ont souvent conduit l'ethnographe à oublier que l'institution intervient dans la définition et l'organisation du sens. Les sciences sociales, qui acceptent des règles tacites pour définir le monde tel qu'il est, sont ainsi tributaires d'une idéologie implicite : comme tout le monde, les ethnographes créent du sens et choisissent des plans d'action à l'intérieur d'un champ des possibles. Dans The Predicament of Culture, James Clifford (1988) a fortement contribué à voir dans l'ethnographie une forme de « culture » au sein de laquelle divers faits seraient sélectionnés, rassemblés, détachés de leur contexte temporel originel et remodelés dans un nouvel arrangement. Jim Thomas (1993) s'inscrit dans le courant critique (renforcé par Clifford) qui envisage l'ethnographie comme une culture en soi (la culture de ceux qui étudient, écrivent et parlent à propos des autres), avec ses codes et ses conventions. Pour cet auteur, l'ethnographe qui veut échapper à cette « domestication intellectuelle » doit garder à l'esprit que la science à laquelle il se réfère ne décrit pas simplement son sujet d'étude mais qu'elle le construit et le produit systématiquement.


Jim Thomas estime également que le chercheur en sciences sociales a l'« obligation éthique » d'être attentif au contexte idéologique dans lequel il est situé et qui le conditionne insidieusement [2]. Même si les implications éthiques de son travail ne doivent pas être pas négligées, il s'agit, pour celui-ci, de définir son rôle et de savoir quelles en sont les limites. Afin de sortir de l'ethnographie conventionnelle, l'auteur propose d'élaborer une ethnographie critique qui ne se contenterait pas de décrire les choses mais questionnerait ce rôle dans la production du savoir. Si les ethnographes conventionnels étudient la culture pour la décrire (ce qui est), les ethnographes critiques l'étudient pour la changer (ce qui devrait être), le but étant de faire entendre la voix des sujets. Cette démarche, qui reconnaît la subjectivité, suppose différents degrés d'intimité entre le soi (le chercheur) et l'Autre (le sujet/objet) et brouille la frontière entre recherche fondamentale et engagement politique. Placer la recherche dans le domaine de la prescription plutôt que dans celui de la description ne résout cependant pas le problème de fond que pose la perspective de l'enquêteur dont on reconnaît qu'elle tout sauf neutre.

On sait que le choix du sujet, et donc du terrain d'étude, est déterminé par des facteurs liés au vécu du chercheur. Ce choix — qui conduit notamment à vouloir observer des individus et des activités dans un lieu (ou une situation) plutôt que dans un(e) autre — est rarement innocent. La valeur que les collègues attribuent au projet d'étude influence par ailleurs la perception qu'il se fait du [192] terrain. Dans une analyse sévère du projet anthropologique qui aborde sous un angle différent les thèmes développés par Jim Thomas, Bernard McGrane (1989) considère que la discipline relève d'un impérialisme cognitif extrêmement subtil, qu'elle est plutôt un monologue analytique sur les autres cultures que le résultat d'un dialogue avec elles. S'inscrivant dans la tradition de l'« Autre distinct », l'ethnographe a appris à se définir comme quelqu'un qui doit se tenir à l'écart de l'Autre — « l'Autre monolithique » (the monolithic Other) — même lorsqu'il prétend explicitement se rapprocher de lui. Ce qui ne l'empêche pas de traiter des différences culturelles en s'arrogeant le monopole du discours des autres (qui reste du domaine de la citation).

Outre-Atlantique, le fait que la discipline anthropologique, bâtie sur la division historiquement construite entre l'Occident et le reste du monde, ait été — et continue d'être — d'abord l'étude de l'Autre non occidental par le soi occidental (même si par le biais de l'anthropologie narrative elle cherche à donner la parole à l'Autre ou à instaurer un dialogue avec lui, notamment à travers une description du contact avec le terrain) est désormais un argument utilisé pour la discréditer. Un des apports de Recapturing Anthropology, ouvrage collectif dirigé par Richard Fox (1991) fut notamment de mettre l'accent sur le problème inhérent à l'affirmation (culturelle) qu'il existe une distinction fondamentale entre soi et les autres. La réflexion de Bernard McGrane participe de la critique, particulièrement vive aux États-Unis, qui, en référence à l'idée du knowledge-power, souligne que la première personne du singulier (celle du narrateur) a depuis toujours voulu se faire passer pour la voix de l'« objectivité » (qui est aussi celle de l'autorité). Conscients qu'il existe un certain nombre de déterminismes dans la relation avec l'Autre, la plupart des anthropologues américains prennent aujourd'hui le parti de justifier leurs travaux en explicitant ce qui les a conduit à se mettre dans telle ou telle situation, à agir de telle ou telle manière sur le terrain, etc.

L'abandon progressif de la lourde notion d'« informateur » au profit de celles, plus interactives, de « participant », de « partenaire » ou d'« interlocuteur » témoigne de l'importance accordée à l'implication du chercheur sur le terrain. Cette implication ou empathie cognitive pose toutefois quelques questions. La majorité des chercheurs sont censés agir comme s'ils étaient d'accord avec les gens qu'ils viennent étudier [3]. La reconnaissance qu'éprouve l'ethnographe envers ceux qui le laissent déambuler de façon quelque peu inquisitrice fait naître un sentiment de sympathie (condition pour réaliser un « bon terrain »), mais cette sollicitude, tout comme l'identification supposée avec les participants, peut l'amener à négliger des aspects pas nécessairement plaisants [4].

[193]

Au fond, la sympathie de l'enquêteur risque d'être condescendante. De l'empathie d'usage au devoir d'empathie il n'y a qu'un pas, lequel conduit parfois à feindre l'amitié pour obtenir la confiance des participants. Ces attitudes résultent du présupposé que sur le terrain doit régner une « neutralité bienveillante » en toutes circonstances. Or le chercheur qui s'efforce de rendre compte de systèmes de représentation et de valeur — et de pratiques sociales — différents se trouve parfois en opposition idéologique avec ceux qui les mettent en œuvre.

D'aucuns choisissent en revanche un milieu où l'altérité est particulièrement prononcée. C'est là toutefois une pratique minoritaire. Il est vrai que si les chercheurs qui expriment leur admiration pour ceux qu'ils étudient sont rarement accusés d'employer des critères subjectifs dans leurs jugements, ceux qui leur trouvent des défauts ou qui admettent avoir vécu autre chose qu'un moment sublime sur le terrain le sont souvent de n'avoir pas réussi à saisir le point de vue des acteurs ou, pire, se voient taxer d'ethnocentrisme rampant. Pour rester dans les normes, ces derniers s'efforcent en général de bonifier leurs sentiments. Proximité et distanciation vis-à-vis du sujet d'étude s'accompagnent cependant de jugements de valeur implicites qui ne favorisent pas l'objectivité [5].

Sympathie ou antipathie envers les acteurs sociaux déterminent d'une certaine façon le travail de terrain et les analyses qui en résultent. C'est pourquoi elles doivent être prises en compte avec le plus grand sérieux. Si chaque enquêteur sait intimement que ce qu'il ressent sur le terrain affecte sa recherche, on ne lui apprend guère à intégrer cette dimension dans ses analyses [6]. Comme toute science sociale digne de ce nom, l'anthropologie privilégie le cognitif sur l'émotionnel. Par le biais de ses enseignants, de ses collègues et des textes produits au sein de sa discipline, le chercheur de terrain partage une culture dominée par l'idéologie de la science. Dans ce contexte, ses états d'âmes sur le terrain sont conçus comme des produits sociaux et culturels susceptibles de nuire à l'objectivité de sa recherche. Si la façon adéquate de ressentir les choses, de penser et d'agir sur le terrain n'est pas explicitement définie, presque toutes les méthodologies insistent sur le fait que sentiments et émotions doivent être maîtrisés et/ou mis de côté lors de l'enquête ethnographique et de l'analyse des données.

Le texte ethnographique, qui résulte pourtant d'une expérience subjective, est censé se conformer aux règles du discours scientifique dont l'autorité réside [194] dans le prétendu effacement total du narrateur. Les monographies classiques omettent donc les états d'âmes de celui-ci ou au mieux les relèguent dans la préface ou en annexe. Or, Sherryl Kleinman et Martha Coop (1993) rappellent que, lors de l'immersion dans le terrain, l'ethnographe s'engage avec sa sensibilité et son monde intérieur (investissement émotionnel qui n'est pas sans laisser de traces dans sa vie personnelle). Elles observent que le manque d'attention de l'enquêteur envers ses émotions le conduit finalement à être plus influencé par celles-ci que s'il en avait pleinement conscience [7]. C'est pourquoi ce qui est perçu et ressenti sur le terrain doit non pas être ignoré ou considéré comme un obstacle à l'analyse, mais au contraire envisagé comme une donnée à part entière qu'il est important de prendre en compte. Le vécu du terrain est riche en données et en significations, et l'ethnographe aurait aussi avantage à se demander au nom de quoi il parle lorsqu'il produit des textes. Il gagnerait aussi à ne pas oublier que son analyse est le produit de son interaction avec les acteurs sociaux sur le terrain. Même lorsqu'il essaie de maintenir une distance, il est engagé dans une construction de sens comme un acteur social parmi d'autres.

En l'absence de journal pour mettre en mémoire ses expériences personnelles, les notes de terrain peuvent paraître par trop « objectives », ce qui est bien sûr une illusion (si ce n'est, peut être, lorsqu'il s'agit de décrire la culture matérielle). En effet, celles-ci ne peuvent être qu'incomplètes tant que les émotions qui leur sont associées n'y sont pas consignées. À l'ethnographe désireux de ne pas perdre de vue les constructions en jeu dans la production du sens, Sherryl Kleinman et Martha Coop proposent d'enregistrer ses réactions émotionnelles de deux façons différentes : d'une part dans les notes écrites au moment de l'enquête (la description), d'autre part dans les commentaires sur les circonstances où elles furent rédigées. En relisant le tout, il pourra ensuite « traiter » les émotions qu'il y a rapportées et s'interroger sur leurs causes. Tant que ses sentiments, positifs et/ou négatifs, ne sont pas partie intégrante du terrain, tant qu'il n'explore pas son propre vécu (pourquoi il est heureux, ennuyé, en colère, etc.) avec les participants, il passe à côté d'une dimension fondamentale de son étude [8]. Cet effort pour mettre à jour et interpréter ses émotions est censé ajouter profondeur et vie à ses analyses, ce qui est le but ultime de la monographie, le lecteur devant être en mesure de comprendre comment le vécu intime du chercheur a influé sur la collecte des données et l'élaboration du sens.

Cette démarche participe de la tendance, aujourd'hui assez répandue aux États-Unis, qui conduit l'ethnographe à se livrer à la pratique des « confessions » accompagnant l'analyse. Tout en confirmant la présence du narrateur sur le terrain, la confession atteste qu'il n'est pas un scientifique froid mais un être de [195] « chair et de cœur » qui a douté, commis des erreurs, etc., ce qui permet d'acquérir une crédibilité sans avoir à revendiquer l'objectivité pour légitimer la recherche. Cette notion de confession est cependant problématique car elle sous-entend l'idée de faute et de culpabilité [9]. Elle ne fait d'ailleurs pas l'objet d'un consensus et beaucoup considèrent que l'anthropologie n'est pas « coupable » mais seulement tributaire de son temps. L'idée d'introspection, impliquant un travail autoréflexif, me semble plus appropriée que celle de confession.

L'analyse de terrain met inévitablement enjeu la personnalité et les opinions politiques du chercheur, même si celui-ci, parce qu'il doit se présenter comme un observateur scientifique neutre et rationnel, oublie souvent ces facteurs dans ses publications. Les faits ne parlant pas d'eux-mêmes, il est impératif pour l'ethnologue de reconnaître sa subjectivité et la nature construite de ses notes de terrain, de ses commentaires et de ses matériaux ethnographiques. Depuis les travaux de Clifford Geertz (1973, 1988), il est admis que celui-ci ne peut offrir que des interprétations « positionnées » tant sur d'autres cultures que sur la sienne. James Clifford et George Marcus (1986) ont par ailleurs mis l'accent sur la politique et la poétique dans les écrits sur les cultures, tandis que Vincent Crapanzano (1977) s'est penché sur le processus de distanciation de l'expérience de terrain et les identifications bâties en fonction de l'audience anthropologique, processus que tous les ethnographes connaissent bien à leur retour du terrain. Dans la foulée de ces réflexions, Paul Atkinson (1992) s'est intéressé à la façon dont les chercheurs utilisent certaines conventions littéraires lors de leur production textuelle. Il attire l'attention sur la politique dans le texte, autour de son écriture, de sa lecture et de sa reproduction.

Partant du principe que l'histoire de l'anthropologie est l'histoire des monographies, Atkinson se penche sur les mécanismes enjeu dans la relation triangulaire auteur/terrain/texte. Il rappelle que ce que l'ethnographe relate dans ses carnets de note est en fait ce qu'il considère comme pouvant être énoncé, sa recherche étant déterminée par les attentes du produit final. Les traditions intellectuelles se caractérisent par un produit textuel particulier (le genre) et les textes ethnographiques n'échappent pas à ce processus. Déterminées par le point de vue de l'ethnographe, l'ethnographie reste « monologique », selon le terme de Bakhtin (1981), c'est-à-dire dominée par la voix du narrateur. Atkinson expose certains aspects d'une ethnographie postmoderne qui, pour éviter les récits totalisants (comme l'orientalisme mis au jour par Saïd ; 1978), privilégie le dialogue avec l'Autre contrairement au monologue qui réifie l'altérité. Partant du fait que le réel se situe au-delà des conventions littéraires, l'esthétique postmoderne transgresse délibérément celles-ci et, adoptant une forme de parodie et de pastiche qui fragmente la surface textuelle par un mélange des genres, va parfois jusqu'à annihiler la distinction entre sérieux scientifique et jeu littéraire. [196] Si l'anthropologie interprétative développée par Clifford Geertz appréhende la vie sociale comme un texte, Atkinson considère avant tout la société comme une construction académique. Tout en admettant que les fondations épistémologiques de l'anthropologie ne sont pas parfaites et que ses méthodes de collecte des données ne sont pas neutres, il estime cependant que ces limitations ne doivent pas conduire à renoncer au projet de présenter des descriptions cohérentes, méthodiques et sensibles du monde.

La critique dite postmoderne, fondée sur la remise en question des catégories connues, a également stigmatisé les conventions littéraires et les artifices utilisés dans l'écrit ethnographique à des fins de légitimation. Ce faisant, elle a incontestablement favorisé l'émergence d'un débat critique sur l'autorité ethnographique et, du coup, sur la situation actuelle de l'anthropologie [10]. Élaborée dans les cercles académiques et destinée avant tout aux universitaires, elle ne relève pas moins d'un discours porteur de nombreuses contradictions internes. Comme le souligne Paul Atkinson, à moins d'être financièrement indépendants, les chercheurs sont à la fois soutenus et contraints par l'institution au sein de laquelle ils produisent. Un ensemble de pratiques et de relations de pouvoir institutionnalisées exercent une influence sournoise sur la production du savoir (filiations académiques, mécanismes d'institutionnalisation, organisation du pouvoir dans les laboratoires et entre ceux-ci, marché de l'emploi du publish or perish — et aussi parfois du publish AND perish —, etc.) [11].

Les ouvrages mentionnés s'inscrivent dans la logique de réflexions soulevant plus de problèmes qu'elles n'en résolvent (ou évitent). Ils montrent bien que le chercheur de terrain ne peut plus faire l'impasse sur les questions touchant sa propre personne, son statut, sa compétence, la valeur de ses enquêtes, la responsabilité morale liée à la relation à court ou à long terme qu'il entretient avec ceux qu'il étudie, les conséquences possible de son travail, etc. Toutefois, la rigueur ethnographique n'est pas seulement un problème éthique. C'est aussi un problème de mesure : en effet, les excès de l'autocritique conduisent bon nombre d'anthropologues à ne plus gloser que sur les problèmes internes à la discipline [12]. L'effort d'introspection de la part de l'enquêteur/analyste/narrateur absorbé par sa propre personne et ses propres expériences risque de l'amener à perdre de vue l'objet initial de son étude, travers assez fréquent aux États-Unis, au point que l'on peut se demander si le projet ultime de l'opération n'est pas avant tout d'ordre personnel, voire psychothérapeutique.

[197]

Pour autant, les allusions expéditives et réductrices au « narcissisme méthodologique », au « nihilisme », au « nombrilisme postmoderniste », au « politiquement correct » ou au « déconstructionnisme » utilisées de part et d'autre de l'Atlantique pour qualifier cette démarche critique conduisent à faire l'économie d'une réflexion sur les conditions de la production du savoir. Les enjeux épistémologiques associés à la réflexivité du chercheur sur son vécu lors de l'enquête de terrain et les processus constructionnistes qui sous-tendent sa production textuelle sont trop importants pour que cet « arrêt sur enquête » soit purement et simplement dédaigné.

mots-clés : terrain — ethnographie — textes — postmodernisme


RÉFÉRENCES  BIBLIOGRAPHIQUES

Atkinson, Paul

1992 Understanding Ethnographic Texts. Newbury Park, Ca., Sage Publications (« Qualitative Research Method Series » 25). [Voir compte rendu par Christian Ghasarian dans L'Ethnographie, 1996, 18 : 187-188. Ndlr.)

Bakhtin, M.M.

1981 The Dialogic Imagination : Textual Construction of Reality. London, Routledge.

Balandier, Georges

1957 Afrique ambiguë. Paris, Pion (« Terre humaine »).

1982 Sociologie actuelle de l'Afrique noire. 4e éd., Paris, PUF.

Bourdieu, Pierre

1984 Questions de sociologie. Paris, Éditions de Minuit.

Cliffford, James

1986 The Predicament of Culture : Twentieth-Century Ethnography, Literature, and Art. Cambridge, Mass., Harvard University Press. [Trad. franc, par Marie-Anne Sichère sous le titre Malaise dans la culture, Paris, Énsba, 1996 (« Espace de l'art »). Ndlr.]

Clifford James & Georges E. Marcus, eds.

1986 Writing Culture : The Poetics and Politics of Ehnography. Berkeley, University of Califoniia Press.

Crapanzano, Vincent

1977 « On the Writing of Ethnography », Dialectical Anthropology 2 : 69-73.

* * *

1985 Études rurales, 97-98 : Le texte ethnographique.

Evans-Pritchard, E. E.

1962 Essays in Social Anthropology. London, Faber. [Trad. franc, par A. et C. Rivière sous le titre : Les anthropologues face à l'histoire et à la religion, Paris, PUF, 1974 (« Sociologie d'aujourd'hui »). Ndlr.)

Fox, Richard

1991 Recapturing Anthropology : Working in the Present. Santa Fe, New Mexico, School of American Research Press (« School of American Research Advanced Seminar Series »). [Voir compte rendu par Gérard Lenclud dans L'Homme, avr.-juin 1994, 130 : 148-149, et par Christian Ghasarian dans L'Ethnographie, 1993, 114 : 171-173. Ndlr.)

[198]

Geertz, Clifford

1973 The Interprétation of Cultures. New York, Basic Books. [Trad. franc, par D. Paulme et L. Evrard sous le titre : Bail Interprétation d'une culture, Paris, Gallimard, 1983 (« Bibliothèque des Sciences humaines ») ; voir compte rendu par Jean-François Guermonprez dans L'Homme, avr.-juin 1985, 94 : 182-185. Ndlr.]

1988 Works and Lives : The Anthropologist as Author. Stanford, Stanford University Press. [Trad. franc, sous le titre Ici et là-bas, Paris, A.-M. Métailié, 1996 ; voir l'« À Propos » de Gérard Toffin, « Le degré zéro de l'ethnologie » dans L'Homme, janv.-mars 1990 : 138-150. Ndlr.]

Ghasarian, Christian

1994 « L'anthropologie américaine en son miroir », L'Homme, juil.-sept 1994, 131 : 137-144.

Kleinman, Sherryl & Martha Coop

1993 Emotion and Fieldwork. Newbury Park, Ca., Sage Publications (« Qualitative Research Method Series » 30).

Leiris, Michel

1996 [1934] L'Afrique fantôme, in Miroir de l'Afrique. Paris, Gallimard (« Quarto »).

Lévi-Strauss, Claude

1955 Tristes tropiques. Paris, Plon (« Terre humaine »).

McGrane, Bernard

1989 Beyond Anthropology. Society and the Other. New York, Columbia University Press. [Voir compte rendu par Christian Ghasarian dans Ethnologie française, 1993, 23 (4) : 628-630. Ndlr.]

Saïd, Edward

1978 Orientalism. New York, Panthéon.

Thomas, Jim

1993         Doing Critical Ethnography. Newbury Park, Ca., Sage Publications (« Qualitative Research Method Series » 26). [Voir compte rendu par Christian Ghasarian dans Cahier internationaux de sociologie, juil.-déc. 1994, 97 : 463-464. Ndlr.]


[1] Sage Publications, l'éditeur de trois des ouvrages mentionnés, a depuis quelques années lancé une intéressante collection intitulée « Qualitative Research Methods Series » et axée sur la méthodologie critique en sciences humaines.

[2] Un des apports de la révision éthique en sciences sociales est notamment la remise en cause de la hiérarchie et de l'autorité — en un mot du pouvoir — en jeu dans l'angle d'étude « spontanément » adopté par le narrateur (la top-down perspective) vis-à-vis de son objet d'étude.

[3] La relative modestie de l'ethnographe sur le terrain reste cependant contextuelle et temporaire, le narrateur « remettant les choses à leur place » lors de l'autoritaire production textuelle du savoir.

[4] Il y a ainsi une véritable ambiguïté professionnelle — dans la mesure où la démarche a nécessairement des incidences sur la production textuelle — à dédier un travail qui se veut scientifique à ceux qui ont été l'objet de l'étude. Nombre de monographies, marquées par la reconnaissance de leurs auteurs envers leurs hôtes et, éventuellement, leurs amis sur le terrain, n'échappent pas à ce mécanisme moral.

[5] L'ethnographe qui décide de se faire l'avocat de ceux qu'il étudie a tendance, consciemment ou non, à fermer les yeux sur certains aspects négatifs du terrain d'étude. À l'opposé, mais le cas est beaucoup plus rare, l'attitude de l'ethnographe « espion », qui « rapporte » tout ce qu'il peut sur ceux avec lesquels il ne se sent aucune obligation morale, amène à s'interroger sur le fait de savoir si le chercheur peut s'autoriser à tout dire n'importe où, n'importe quand et à n'importe qui.

[6] Les directives en la matière sont d'ailleurs souvent contradictoires : on lui dit d'une part que ses émotions peuvent nuire à la qualité de sa recherche et, d'autre part, qu'il ne comprendra pas les acteurs sociaux s'il ne se sent pas proche d'eux, voire s'il ne s'identifie pas à eux (la fameuse empathie ou vision de l'intérieur).

[7] On peut d'ailleurs se demander dans quelle mesure l'ethnographe « mène » son terrain et si ce ne sont pas en réalité souvent les émotions qui le mènent, voire le gouvernent.

[8] Kleinman et M. Coop mentionnent au passage un certain nombre de questions négligées, mais dont les incidences sont néanmoins chargées de significations : quelles images l'ethnographe a-t-il gardé des personnes et du heu qu'il a étudié ? Comment ressent-il ces images ? Comment en est-il arrivé à étudier tel lieu à tel moment ? Se sent-il investi d'une mission ? Etc.

[9] Une caractéristique implicite de l'anthropologie autocritique aux États-Unis consiste notamment à préserver sa bonne conscience à travers un mea culpa affiché, discours (des élites intellectuelles pour des audiences élites) à son tour jugé typiquement occidental et petit bourgeois par ceux qui refusent de s'y prêter.

[10] Notons cependant que nombre de questions posées par les anthropologues américains sur la subjectivité, la situation et l'engagement du chercheur ont depuis longtemps été abordées en Europe (cf. Lévi-Strauss 1955, Balandier 1957, Evans-Pritchard 1962, Études rurales 1985 : 97-98, Leiris 1996, etc.). La singularité américaine réside dans l'explicitation et le traitement quasi généralisé au sein de la discipline des aspects problématiques de l'ethnographique.

[11] Le fait de publier dans des revues prestigieuses en mentionnant tel ou tel laboratoire de rattachement ne suffit pas pour que le caractère scientifique de la recherche soit reconnu. Ce type de convention visant à accréditer les perspectives développées sous l'égide d'une autorité institutionnelle a une fonction symbolique méritant d'être problématisée : celle du discours autorisé.

[12] La même critique pourrait être adressée à cet essai...



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le lundi 2 février 2026 7:31
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



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