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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir du texte de François Hébert, “Québé... Quoi ?.” Un article publié dans la revue CRITÈRE, no 35, printemps 1983, pp. 273-284. Un numéro intitulé: “L'après-crise culturelle et politique”, printemps 1983, 285 pp. Montréal: La Société de publications Critère inc. [Autorisation accordée par Jacques Dufresne le 27 décembre 2022.]

[273]

Revue CRITÈRE, No 35,
L’après-crise.
2° culturelle et politique.

Québé… Quoi ?

François HÉBERT *

Je SUIS QUÉBÉCOIS, vois-je sur un t-shirt. Pardon ? Vous dites ? Vous êtes quoi ? Dans le Canadien-français et son double, Bouthillette a fort bien analysé notre psyché collective en examinant en sémiologue les noms que nous nous sommes donnés (ou qu’on nous a prêtés) : Canadien, Canadien-français, Québécois. Il faudrait prolonger son étude et s'intéresser désormais moins aux signifiants, dont les connotations sont bien connues (trop ?), qu’aux signifiés (ou au concepts, ou aux sens, ou aux référents, selon le cas). Car qu’est-ce, au fond, qu'un Québécois ?

Certes la question, dès qu’on la pose, signale un malaise, un manque qui nous signe dans le temps et dans l’espace, dit notre fragile nom et notre être incertain, une sorte d’inconnue multiple, révélant une carence à situer soit au niveau de notre nom, soit de notre substance, plus probablement des deux. « Québécois, nous sommes Québécois ! » dit la chanson. Je veux bien être cela, même si j’ai tant lu et entendu le mot que j’en ai presque la nausée ; de toutes façons, je suis cela, québécois, par la force des choses, quel que soit le sens du mot. Mais j'aimerais bien qu’on ne le mêle pas à toutes les sauces, savoir de quoi l’on parle quand on me qualifie ainsi, ou me traite de cela, ou me classe dans cette catégorie (historique ? ethnique ? géographique ? politique ? religieuse ?). En serai-je fier ? Honteux ? Dois-je même en éprouver un sentiment ?

[274]

Je n’ai certainement pas la naïveté de croire que l’on puisse en arriver à une vérité ultime en ce domaine qui touche à l'être, à la fois l’idéal et le cauchemar des philosophes, en arriver à une caractérisation univoque de qui est et de ce qui est proprement québécois, à une sorte de portrait type (de face, de profil, avec matricule, comme dans le troisième Reich ou dans les prisons). Mais qu’est-ce qu'un nom ? Qu’un chat soit un chat, passe encore, mais cela suppose qu’on a, au préalable, distingué dans l’ordre des choses vivantes l'animal chat des autres animaux, et dans l’ordre du langage les sons ou les lettres qui le désignent, le distinguant, ce mot chat, des autres noms qui désignent d’autres choses. Le problème avec le mot québécois se situe moins au niveau du signifiant qu’à celui du signifié (ou de leur rapport) : fuyante et aléatoire entité, sorte d’ectoplasme que le Québécois, dont le signifiant, moins dénotatif que métaphorique, s’appose de façon variable à l’Inuit, à Michèle Lalonde, aux Bronfman, à Trudeau, au réfugié du Salvador ; au francophone, à l’anglophone ; au protestant, au catholique ; au Blanc, au Noir, au Rouge, au Jaune ; au riche, au pauvre, etc. Le mot est une cruche : qu’y mettra-t-on ?

La vieille idéologie nationaliste, normalisatrice, trouve ici son waterloo, car au nom même de la différence qui institue la nation, ses défenseurs en viennent immanquablement, quelque part, à un moment donné, à nier d’autres différences. La logique d’un Rémi Savard, quand il prend la défense des Amérindiens contre nous (entendre : la majorité blanche de la province de Québec), est parfaite, sauf que primo, ce sieur n’est pas, lui-même, un Amérindien ; et secundo, sa logique est la même que celle de Pierre-Elliott Trudeau et aboutit à l’idée de « l’unité plurielle », sophisme sur lequel repose le Canada, qui explique tout et n’explique rien, protège les minorités en général mais aucune en particulier (c’est pour mieux te manger, mon petit !). Le Canada est un compromis fondé sur un malentendu : une entité pour la majorité, un partage pour les minorités. Dans ce beau grand vaste immense et presque vide pays (aca nada, y a rien là, comme disent les Espagnols), le Québec (passage étroit) est la minorité majoritaire, une sorte de chose à cheval sur une vague frontière plus ou moins existante, contenant (un peu) [275] la majorité, perdant (un peu) son contenu dans les provinces voisines. Et chaque jour, les données du problème changent, avec la Sun Life qui s’en va et les Haïtiens qui arrivent. Or il est advenu aux nationalistes que leur sauce a figé, et personne n’en veut plus. Elle est froide.

Personne ne veut plus que le Québécois se réduise à cet être « mûr », « normal » (mots cruciaux du lexique péquiste) auquel les autres devraient se conformer : blanc, beau et jeune de préférence ; francophone, partageant non seulement une langue mais tout un code implicite, comme une famille, avec ses préjugés, ses références occultes et souvent inavouables, ses inside jokes ; non pratiquant, mais se souvenant encore des fastes catholiques ; croyant en l’État ; aimant théoriquement la France et détestant théoriquement les États-Unis ; tantôt pragmatique sans idées, tantôt idéaliste sans contact avec les réalités ; mâle ou femelle selon l’état-civil, mais dont l’anima est plus forte que l’animus ; extraverti au foyer, introverti devant le danger, le risque ; plutôt pour la pilule que contre, et contre l’avortement que pour ; trouvant tout étranger louche ; etc.

Ne parlons pas de fascisme : nous ne sommes pas l'Allemagne et le phénomène est plus ou moins conscient. Disons plutôt qu’il s’agit d’un conformisme, d’une sorte d’artériosclérose de l’esprit, dont la sénilité précoce du parti québécois témoigne assez bien, mouvement porteur des plus beaux espoirs dans les années 60 et 70, mais qui a dégénéré en parti, puis en pouvoir. Le rêve, la réflexion, l’avenir sont morts chez nos gérants. Métro, boulot, dodo. René Lévesque est devenu le Lucien Lajoie de La petite semaine. Vous le dérangez, comme Trudeau, comme Drapeau, avec vos questions embêtantes. D’ailleurs, dès qu’il a été élu en 1976, il a enjoint ses troupes à se calmer, brisant avec l’excès, l'ardeur même, niant la raison profonde d’être du mouvement au profit de l’acquis, du fixe, de l’État, cependant réduit trop souvent à ses seuls oripeaux, à ses seuls signifiants (paroles et chansons, tapis et drapeaux). Le héros commençait de devenir personnage, de plus en plus velléitaire et souffrant. Généreux, comme tous les pauvres, par compensation. La longue marche devenait une heure de jogging. L’émotion devenait [276] coupable, et exercer le pouvoir devint expier, pleurnicher, ne plus savoir à quel saint se vouer, en quel sein rentrer.

Mais revenons au mot québécois : que met-on dans ce mot quand on le profère, dans la chose qu’il désigne, dans le rapport entre le mot et la chose ? Dis-moi ce que tu dis, je te dirai qui tu es. Pour n’être pas aisée, la question est encore nécessaire, surtout dans la confiture de l’intelligence où nous baignons. Crise de glu, comme dit Jean Larose (le Devoir, 26 octobre 1982). Commencer de répondre, c’est entrer dans un labyrinthe, ou un capharnaüm. On s’y perd vite, car en cette opération, une manière d’auto-biopsie, il importe de bien voir que le scalpel signifie autant que la chair qu’il découpe. Poser une telle question, cet acte a en soi quelque chose de symptomatique, et de typiquement québécois. Comme l’a montré Ernst Cassirer (Langage et mythe), tout nom cache un verbe, tout lieu sa genèse, tout jugement un procès, toute désignation une métaphore. Toute cruche, par exemple, dit un passage, du vide au plein ou l’inverse. Disons que nous sommes des cruches.

Notre espace-temps, parlons-en. Dans le temps, nous (ou certains d’entre nous : je fais donc une métonymie) sommes québécois depuis (circa) 1960 (et rétroactivement depuis 1760) ; et depuis ce temps-là (illo tempore), nous avons un pays (en esprit, sinon en réalité). En revanche, ces jours-ci, depuis le référendum et depuis le jugement de la Cour suprême du Canada nous refusant jusqu’au droit de véto, nous avons perdu ce pays (rêvé, idéal, que nous n'avons jamais possédé dans les faits). Par ailleurs, dans l’espace, Québécois signifie que nous avons une superficie, un lieu sur la carte, des routes, des lacs et des forêts, des roches et des oiseaux. Or ce territoire spatial, si je puis dire, la province en un mot, si on met cette terre en relation avec le pays que dans le temps nous avons imaginé, avec ce qu’on pourrait appeler notre territoire temporel, il s’y superpose assez mal, n’a que d’imprécises frontières ; car il y a les Canadiens-français, il y a les Québécois anglophones : les Franco-Ontariens, les Acadiens sont assez perçus comme étant des nôtres, tandis que des étrangers (comme disait Menaud) vivent chez nous qui sont assez perçus comme autres ; ainsi nous [277] avons d’immenses scrupules à dire Québécois (et donc, eux aussi !) les Grecs de l’avenue du Parc et les habitants de Sudbury et de Moncton, à cause précisément des frontières provinciales, posées là comme des murs auxquels personne n’ose toucher, nous protégeant mais nous enfermant. Il y a ainsi une sorte de friction, voire de conflit, dans la perception que nous avons de nous-mêmes, que nous nous envisagions comme vivant soit dans le temps, soit dans l'espace. Tout se passe un peu comme si le temps nous avait brisés, et l’espace ne pouvait nous consoler. De leur côté, les Canadiens ont le temps et vouent un véritable culte à l’espace, plus particulièrement à l’espace géographique, en bons protestants, responsables d’eux-mêmes et donc du monde, en possesseurs tranquilles du tellurique, plat et arpenté. Liberté et Démocratie sont cartes frimées ! Notre déchirement, le Canadien ne manque pas de le voir, nous qui ne savons pas bluffer, et de tourner le fer dans la plaie en opposant, à celui qui se perçoit historiquement et majoritairement comme Québécois, son alter ego géographique et minoritaire, autrement problématique : « Vos Rocheuses, mon ami, vous voulez les perdre ? » Mais le Québécois ne les a jamais possédées, ni dans ses sentiments, ni dans les faits (politiques). « Et que faites-vous, mon ami, de vos frères du Manitoba ? » Ils oublient Louis Riel, le tuant de nouveau. Non que le passé soit tout ; mais il n’est pas rien, surtout quand l’autre s’acharne à le nier, moins le sien du reste que le nôtre. Et le Canadien nous mine avec une si bonne conscience que nous en venons à croire qu’il a raison, que nous nous trompons, que nous ne sommes pas à notre place chez nous : il veut nous dire au fond que nous sommes chez lui. Et que nous serons chez nous quand nous serons comme lui. Speak white, eh oui ! Mais il ne le dit pas carrément. Il le sous-entend. Il nous tolère, en attendant. Pour ce qui est des vacheries, des natives s’en chargeront ; le Canadien s’en lave les mains. Pour les jobs de bras, il y aura toujours des « p’tits gars de Shawinigan ». Le Canadien, il nous aura, nous, les « flagues sul houde » ! Et il regrettera notre extinction, comme celle des Amérindiens. Un jour, on fera un timbre avec le portrait de Lévesque, de Bourgault même ! Notre incertitude quant à notre statut, politique et ontologique, le [278] Canadien en profite, tandis que nous, témoin cet article, nous tombons dans les abîmes de l’introspection. Nous grattons nos pustules jusqu’au sang. Et c’est bien d’une maladie de la peau qu’il s’agit, d’une sorte d’acné, d’une dissonance malaisément nommable dans notre rapport entre le dedans et le dehors, entre notre temps et notre espace, entre nos rêves et la réalité... Vaste palais des miroirs ! Le bicéphale de Jacques Godbout y perd son latin ; guéri, il parle anglais. Il ne sert à rien de jeter de sulfureux regards vers son reflet dans le miroir, comme si cela pouvait soigner l’acné dans le tain !

Faudra-t-il relire Fanon, Memmi ? C’est la vieille dialectique du colonisé, oscillant entre la tentation de quitter sa peau pour celle de l’autre, et le désir suicidaire. Partir ou mourir. Certains vont en Floride. Toute la démarche du Québécois, certes inconsciente, ne vise qu’à mimer (tout en le cachant, à soi comme aux autres) ce qu’il a en lui de colon (au double sens québécois du mot, réel et péjoratif). C’est notre côté Mario Duquette. L’humour devient un baume, l’ambiguïté moins une morale qu’une trousse de premiers soins, le culte du jeu de mots le signe du génie. Nous sommes quétaines ? Soyons-le à mort ! Quétaine is beautiful ! Relisez Ducharme.

Morbide québécitude ! Ainsi, dans deux articles rapides (journalisme oblige) mais qui ont eu le mérite ( ?) de relancer la réflexion (sinon les interminables palabres) sur ce que nous sommes et ce que nous voulons (« De notre agonie », le Devoir, septembre 1982), Lise Bissonnette a affirmé qu’il était temps « d’assassiner (sic) notre spécificité culturelle ». Hé ! Je veux bien, mais qu'on ne jette pas le bébé avec l’eau du bain ! Qu’on ne s’attaque pas soi-même ! En reviendrons-nous aux cilices ? Je veux bien qu'on s’en prenne aux niaiseux adorateurs du meuble en pin et de la ceinture fléchée, des binnes (d’ailleurs originaires de Boston) et des gigues (écossaises !), et aux poseurs de fleurdelysés sur le pare-brise de leurs autos, aux manécanteries du C'est à ton tour... et aux autres mal sevrés du Pays d’antan, au nombril encore humide, pour lesquels le Québec est une maman abandonnée par un papa mort depuis des siècles, tué ou cocufié par l’Anglais (et maintenant retué ou recocufié par son fils, l’Américain [279] au fusil au laser et au phallus bionique). Une vraie fixation collective ! À la façon des colonisés de tous les temps et de tous les pays, tant d’entre nous pensent, vivent et parlent la bouche pleine de l’ancestrale et folklorique mamelle, pourtant pourrie et grouillante de vers. Nous tentons de nous cacher dans les côtes ajourées ou dans le bassin ouvert du squelette de notre maman. Où est allé papa ? Et qui était-il ? Un Français, voyons. Oui, nous sommes des Français (du Canada, d’Amérique certes). Je m’émerveille (et m’attriste) devant tous les faux-fuyants qui nous viennent pour occulter cette vérité si simple et si incontournable, si agaçante pour beaucoup. Nous sommes des Français ; les rides de l’histoire, à certains égards, nous ont marqués différemment, c’est tout. 1760 : oubliez votre papa. 1960 : devenez papa. 1980 : oubliez tout ça. Mais la psychanalyse d’un peuple a ses limites ; voyons la religion.

Nous sommes catholiques ; ou avons été catholiques, mais ça a laissé des traces. Il est curieux de constater à quel point la doctrine du péché originel se superpose au fait historique, puis au fantasme de la défaite de 1760, cette chute profane. Il faudrait faire l’analyse de tels recoupements du sacré et du profane dans notre tradition. Dans notre bible intime, nous en sommes restés à l’exil de l’Eden, à côté d’un Canada fondé plutôt sur un chapitre ultérieur, d’après Moïse, celui de l’histoire de l’entrée dans la Terre promise, évidemment moins promise par Yahweh que par les banquiers et armateurs protestants de la Renaissance, relayés par les Van Horne et autres magnats du CPR, constructeurs du buffle à vapeur et de la grande fermeture-éclair a mare usque ad marem censés nous rapprocher des très britanniques dames de Victoria, des descendants des Haïdas et des Kwakiutls, et des immigrés japonais de la côte du Pacifique. Un jour, je me trouvai à Vancouver, dans un taxi, avec Gilles Marcotte, et le chauffeur (d’origine amérindienne) nous demanda quelle langue nous parlions : je me suis senti plutôt à Bornéo ou à Vladivostok qu’au Canada. Sous-entendu : arrivez en ville, les frogs !

Toujours est-il que de notre passé catholique survivent des traits qui font aussi notre spécificité, madame [280] Bissonnette ; pour n’en citer qu’un, notre esprit communautaire, à comparer avec l’individualisme plus luthérien de nos voisins de l’ouest ou du sud (qui parleront de notre esprit grégaire…) Il faut souvent remonter bien loin pour comprendre un peuple, et je m’amuse à l’idée que la grenouille dont on a fait notre emblème, pour rire de nous, pourrait être le lointain avatar des crapauds dont Clovis ornait ses drapeaux, avant que le lys royal et catholique ne leur soit substitué. Au fait, avant la dramatique section de notre cordon ombilical, nous vivions (je me souviens !) sous un régime royaliste : n’avons-nous pas gardé de cela aussi des traces, notamment dans ce goût que nous avons pour les chefs, pour les vedettes politiques, sportives ou autres, auxquelles nous nous identifions plus vite et plus profondément que nos voisins (qui parleront alors de notre idolâtrie, et ce qui nous vaudra des reproches du genre : ils n’ont pas d’idées, ils n’ont que des sentiments ; ils mêlent le sentiment et la politique ; ce sont des nazis !). Tout Québécois demeure, au moins un peu et de façon pervertie, un sujet du roi. L’ironie est que nous soyons devenus bien vite sujets d'un autre roi, en outre à une époque où les rois perdaient la cote : sur quelle pierre fonder notre ironique tradition ? Notre destin tient souvent moins de l’épopée, comme le voudrait l'hymne national, que de la farce : notre histoire, oui, n’est qu’une des pas pires... D’où, peut-être, un certain sens de l’humour, très québécois, assez masochiste, exprimant la dérision de nos retards et de notre sort marginal. On connaît la blague de l’ouvrier dont une machine vient de couper un doigt et qui, furieux, jette sa main entière dans la machine en hurlant : en veux-tu, des doigts ! Les rouages de la démocratie québécoise se grippent parfois à cause de ces doigts ...

Qu’on me pardonne d’être assez confus, car c’est mon sujet ! Or tout ce qui précède est relativement simple en regard de la situation actuelle, vu que le monde entier est parcouru des frissons de la communication, que les ondes transmettent ordres et informations de partout à chacun, et plus vite quasiment que Lucky Luke ne dégaine son pistolet. Les brouillages culturels sont considérables et quelle mère y retrouverait son petit, son Québécois ? La question de l’identité des peuples se pose [281] de façon aiguë aujourd’hui, et pas seulement pour nous. L’on voyage beaucoup, soit en 747, soit comme les boat-people, et en esprit aussi, par la télévision (par procuration bien entendu). La musique américaine perfore tous les tympans, autant des Québécois que des Panaméens et des Japonais ; et on doit bien pouvoir trouver un Big Mac à Ouagadougou. En cela, l’hégémonie culturelle américaine, suivant ou précédant l’économie, voire l’invasion militaire, ou l’accompagnant comme on le voit dans Apocalypse Now ou dans Fitzcarraldo, ne fait aucun doute. Il en ressort la dévalorisation plus ou moins prononcée chez les autochtones des mœurs locales (entendons par mœurs, tout : philosophie, religion, habitudes vestimentaires, cuisine . . .). Sinon la dévalorisation, à tout le moins des doutes, une certaine corrosion. Et des réactions : Khomeiny, par exemple. Ou l’assimilation : le Japon, par exemple. A sa façon, le parti québécois témoigne d’une volonté de résistance. De par le monde, il y en aura encore beaucoup, de ces ripostes, des loufoques et des cruelles. Je me demande si les Américains se rendent compte de leur puissance, de leur magnétisme international. Pour les contrer, il manque aux Soviétiques leur ancien charisme culturel, qu’ont eu les Chinois (sans l’unité et la force matérielle). Nous, contre la langue anglaise dont chaque mot est un général avec, sous son commandement, un régiment de signifiés, envahissant les neurones des peuples, nous, nous avons la loi 101. Tout cela, rien que cela.

Elle est réalité et symbole. Comme la loi, notre langue l’est aussi. D’une part, le français est obligatoire. D’autre part, cette loi est un signe ; et tout ce que, par notre langue, nous dirons et ferons, cela sera nous. En un sens, les journalistes de The Gazette ont raison de déplorer les effets de cette loi : c’est une arme, comme l’anglais, contre lui. Que le petit John Smith de Shawinigan soit obligé de parler notre langue ne me plaît pas, mais la grande misère de l’esprit dans laquelle se trouvent tant de mes compatriotes parce qu’ils possèdent une langue émoussée, vague et molle (et je parle autant du jouai que du français de nos élites), et qui n’ont même pas les mots pour la dire et la connaître, leur propre misère, cela pèse infiniment plus lourd dans la balance, me semble-t-il. Et si le petit John Smith doit en souffrir, qu’on ne me fasse [282] pas croire qu’il est le martyr de la liberté, de la démocratie ou de je ne sais quoi ; tout simplement, il fait partie de la majorité WASP de ce continent, et il se sera égaré chez nous. Si ce n'est la sienne, est-ce ma faute ? Comme on dit pour les humeurs du dollar, les responsables sont ailleurs. Le petit Smith peut rester, mais qu’il se plie au moins à l'un de nos usages : le français. Il n’en mourra pas. Je ne serai jamais un immigrant dans mon propre pays. Comme un animal défend sa peau devant un prédateur, j'estime qu’un homme doit défendre sa langue devant qui l'agresse. Ses mots sont ses pattes et ses griffes, pour faire l’amour comme pour donner la mort. Retirer sa langue à un homme, c’est retirer son marteau à un ouvrier, sa faux à un agriculteur, son pinceau à un peintre.

Mais la langue n’est pas tout : c'est l’esprit qui compte. Et le danger serait d’en venir à ne considérer la loi 101 que sous son aspect matériel (réglementer l’affichage, etc.), négligeant son sens ; ou en revanche, à ne la considérer que sous son aspect symbolique, comme le font ceux qui saluent le drapeau québécois en croyant qu’ils saluent un pays, ou ne saluent pas l'unifolié rouge et croient que le Canada, ipso facto, a disparu. Dans le vaudou, on tue l’ennemi par les aiguilles qu’on plante dans son effigie : mais la magie, devant les chars soviétiques, parlez-en aux Tchèques, aux Polonais ! Si vous dessinez une fleur de lys sur votre appareil téléphonique, croyez-vous que la géante ITT tremblera ? Que valent les exorcistes en politique ? Merde, à cet égard, aux symboles !

Comment conclure ces remarques éparses sur un sujet impossible, sinon en souhaitant une ouverture du débat, son élargissement et la mise en perspective de la question québécoise ? Si le problème national par-delà un nationalisme étriqué, demeure, que ses données soient toutes examinées, non seulement la conjoncture immédiate et envisagée de façon myope sous l’angle habituel, historico-socio-politique, mais aussi le contexte général, et notamment tous ces pans de la réalité qui semblent non pertinents. En vrac : par exemple, qui sont ces gais et lesbiennes, nés de père et de mère mais qui, par une aberration ( ?) très répandue, au Québec comme ailleurs, [283] renient l’un ou l’autre, et qui voudraient cependant qu'on les reconnaisse comme gens normaux ? Par exemple, quel rapport y a-t-il entre un projet national et... nos routes, qui font plus de morts qu’une guerre, sans compter tous ces pauvres paraplégiques, à quels dieux sacrifiés ? Par exemple, qui sont tous ces fous, plus nombreux hors de l’asile que dedans ? Par exemple, qui fait véritablement l’argent, cette insaisissable divinité moderne, dont les effigies sont de métal, de papier, de plastique ou de cristaux liquides, si puissante mais si peu fiable, et que tous prient inconsciemment ? Par exemple, que signifie, sous ses messages archi-connus, le féminisme, en ce pays-ci, particulièrement, où tant d’hommes (relisez Michel Tremblay) ne sont que femmelettes ? Par exemple, qui sont les jeunes, sinon de petits êtres torturés et muets, qui ont besoin du rock pour s’exprimer, comme de mitraillettes ? Par exemple, comment ne pas manger d’aliments cancérigènes, sans parler de ceux que des maniaques trafiquent pour tuer, au hasard, des innocents ? Il me semble qu’il reste mille faits inexpliqués, mille questions à poser, mille contradictions à résoudre, propres à l’Occident (et donc, aussi, au Québec). Par exemple : on fabrique des pilules anticonceptionnelles et (au sens de mais) des bébés dans des éprouvettes ! Etc. Malheureusement, la pensée québécoise ressemble trop souvent à la flotte suisse, et on préfère ici ses petites chaloupes à un grand vaisseau ; l’ennui, c'est que nous nous retrouverons bientôt au centre de l’océan, dans une tempête, dans nos petites chaloupes ...

[284]



* Département d’Etudes françaises, Université de Montréal.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le samedi 20 décembre 2025 13:54
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



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