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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir du texte de Guy Hermet, “L’autoritarisme.” In ouvrage sous la direction de Madeleine Grawitz et Jean LECA, TRAITÉ DE SCIENCE POLITIQUE. Tome 2. Les régimes politiques contemporains. Chapitre 4, pp. 269-312. Paris: Les Presses universitaires de France, 1re édition, 1985, 714 pp.. [M. Jean Leca nous a accordé le 4 avril 2018 son autorisation de diffuser la presque totalité de ses publications, y compris ce Traité de science politique.]

[269]

L’autoritarisme.”

Par Guy HERMET

1. Les frontières du concept [269]
A. Autorité, autoritarisme, dictature [269]
B. Autoritarisme, totalitarisme, exotisme [271]
C. Régimes et situations autoritaires [275]

2. Les situations autoritaires [277]
A. Autorité traditionnelle et pouvoir patrimonial [211]
B. Des caudillos au parlementarisme oligarchique et au clientélisme [279]

3. Les dictatures « libérales » [283]
A. Bonapartisme et autoritarisme plébiscitaire [283]
B. Les populismes [288]

4. L’autoritarisme contemporain [293]
A. Les fascismes [293]
B. Théories présentes de l’autoritarisme : du paradigme du développement politique au retour à l’histoire [296]
C. Théories de l’autoritarisme présent : la recherche de catégories nouvelles [299]

5. La mécanique de l’autoritarisme [303]
A. Dynamique interne et relations avec l’environnement [303]
B. Ressources politiques et débouchés [305]

Bibliographie [307]


1. Les frontières du concept

A. AUTORITÉ, AUTORITARISME, DICTATURE

L’adjectif autoritaire s’applique à des formes politiques nombreuses et diverses. Aujourd’hui, il qualifie aussi bien les dictatures civiles de style franquiste ou salazarien que les régimes militaires modernes en vigueur en Amérique latine ou en Asie du Sud-Est, les gouvernements mobilisateurs martiaux ou de parti unique des États décolonisés, les monarchies patrimoniales islamiques ou encore les totalitarismes avortés à la manière polonaise. En ce qui concerne des expériences passées mais toujours présentes à la mémoire, il désigne également l’autoritarisme post-démocratique appelé fasciste, ainsi que l’autoritarisme pré-démocratique baptisé bonapartiste. Enfin, l’épithète autoritaire recouvre par surcroît un mode d’exercice du pouvoir non réductible à une articulation dictatoriale au sens technique de l’expression, en particulier dans le cas de situations de domination oligarchique – conservatrice ou pseudo-révolutionnaire – mal travesties par un habillage libéral, démocratique ou socialiste.

Pourtant, la notion d’autoritarisme offre de prime abord peu de secours à qui s’efforce de singulariser un agencement spécifique du pouvoir. Il n’est nul besoin de relire Max Weber pour savoir que, comme détenteurs privilégiés d’un monopole répressif plus ou moins légitimé, les gouvernements revendiquent tous l’autorité. Et il n’est pas davantage nécessaire de se référer à Marx pour remarquer qu’ils procèdent tous d’une relation inégale de gouvernants à gouvernés ou dominés, autrement dit d’une relation autoritaire. Mais le propos n’est pas ici de brouiller les pistes. Pour plus de clarté, mieux vaut s’en tenir à l’imperfection de la terminologie admise à la fois par le langage courant et par la science du politique. Soit admettre avec Bourricaud que « si le mot autorité signifie le plus souvent pouvoir légitime », l’adjectif autoritaire s’entend en général « comme synonyme de violence arbitraire » (Bourricaud, 1961, pp. 18 et 33). Le concept d’autoritarisme dérive de l’adjectif. Dans la caractérisation d’un régime ou de l’exercice d’un pouvoir, il qualifie un abus [270] d’autorité, au moins au regard de la sensibilité occidentale contemporaine et des pratiques de gouvernement qu’elle valorise. De façon plus précise, l’autoritarisme désigne de la sorte un rapport gouvernants-gouvernes reposant de manière suffisamment permanente sur la force plutôt que sur la persuasion. Également, une relation politique dans laquelle le recrutement des dirigeants relève de la cooptation et non de la mise en concurrence électorale des candidats aux responsabilités publiques. Enfin, l’usage du vocable autoritarisme va souvent de pair avec l’idée pas toujours exacte que les régimes de cette espèce ignorent les procédures codifiées de succession ou de relève pacifique de leurs dirigeants, que la cessation et l’attribution du pouvoir ne peuvent y être que le résultat de confrontations violentes – occultes ou publiques – relevant de l’accident et non de l’institutionnalisation.

Ces éléments induisent un autre attribut de l’autoritarisme, qui est son illégitimité à nos yeux. Mais il faut marquer aussitôt que l’illégitimité des gouvernements autoritaires ne procède pas forcément d’une carence du consentement populaire à leur endroit. Car s’il va de soi que le défaut de consentement apparaît peu contestable dans nombre de cas, il demeure aussi que les tyrannies les plus pesantes peuvent fort bien être plébiscitées au sens technique ou figuré. Ainsi dans l’Allemagne hitlérienne en 1933, plus près de nous dans l’Iran de l’ayatollah Khomeiny. Ceci n’empêche pas que l’illégitimité persiste, dans la mesure où elle est plus intellectuelle que sociologique, où elle s’inscrit fondamentalement sur le registre des normes culturelles qui prévalent en Occident. Les régimes autoritaires sont illégitimes parce qu’ils méprisent nos règles dites de valeur universelle en ce qui concerne l’acquisition, la pratique et la dévolution de la souveraineté politique. Ils le sont corollairement par le caractère imprévisible pour nous, donc arbitraire, de leur action vis-à-vis des gouvernés aussi bien que de leurs partenaires internationaux.

Cette vision conduit le savant ingénu, dont Bernard Crick fournit un bon exemple, à rejeter l’autoritarisme dans l’enfer d’un « antipolitique » inconnaissable et outrageant pour le politologue (Crick, 1971, p. 163). Parallèlement, elle permet au désabusé de l’ériger en trait peu distinctif de gouvernements qu’il entend réprouver, sans se résoudre pour autant à les ranger dans l’abomination absolue du totalitarisme. Ne vaudrait-il pas mieux, pour échapper à cette subjectivité, en revenir alors à la vieille notion de dictature, qui a au moins le mérite d’éclairer ce problème de légitimation ?

Dans son acception originelle, la dictature n’est pas illégitime, tyrannique et péjorativement connotée. Elle est même exactement l’inverse sous la République romaine, où le dictateur apparaît comme un magistrat suprême, légalement investi d’une autorité absolue mais provisoire pendant une période critique. En fait, le dictateur romain prend figure, au début, de sauveur honoré au plus haut point de la confiance de ses concitoyens. La dictature telle qu’on l’entend plutôt de nos jours naît seulement avec Auguste, qui lui enlève dans le même temps son nom et ses limites de durée.

Dès lors, la dictature moderne s’apparenterait moins à son homonyme romain qu’à l’autoritarisme impérial, davantage encore à la tyrannie grecque où le despote doit son autorité à la force et au mépris des lois. Mais il est clair que l’autoritarisme contemporain transgresse aussi les canons de la tyrannie antique. D’une part, il [271] caricature souvent le souci de légalité de la dictature romaine de tradition républicaine. On sait que les dictatures du temps présent ne procèdent pas toutes de coups d’État, que certaines peuvent succéder à un gouvernement représentatif sans bafouer trop la lettre constitutionnelle, comme dans le cas du régime nazi. Plus largement, rares sont, aujourd’hui, les régimes autoritaires qui ne se présentent pas en artisans du redressement d’une démocratie malmenée ou en constructeurs d’une démocratie à édifier, ainsi que le rappellent le précédent de 1936 en Espagne ou le discours présent des militaires brésiliens ou africains. À telle enseigne que Franz Neumann (Neumann, 1957, p. 248), plus tard Raymond Aron (Aron, 1965) prêtent à tous les autoritarisme modernes une idéologie et une dynamique pénétrées par la démocratie, susceptibles même de déboucher dans les meilleures circonstances sur des développements démocratiques positifs. De plus, il faut un tyran pour toute tyrannie, et un dictateur pour chaque dictature. Or, les gouvernements autoritaires actuels reposent de plus en plus sur un pouvoir collégial, où le chef de l’État n’agit que comme primus inter pares ou leader d’un groupe d’intérêts. Quand bien même le charisme initial d’un chef providentiel s’apparenterait-il à celui d’un dictateur classique, il n’est guère de régime autoritaire qui, dans le temps présent, ne soit entraîné vers une banalisation de ce charisme et sa subordination à une collégialité codifiée ou non.

Par convention au moins, le terme d’autoritarisme s’applique donc mieux que ceux de dictature ou de tyrannie à la réalité politique contemporaine. Soit à celle de pouvoirs d’État concentrés dans les mains d’individus ou de groupes qui se préoccupent, avant toute chose, de soustraire leur sort politique aux aléas d’un jeu concurrentiel qu’ils ne contrôleraient pas de bout en bout. Ceci pourrait constituer une définition du phénomène autoritaire. Étant entendu qu’il serait abusif de simplifier trop la proposition, de circonscrire la logique autoritaire à son refus de concéder au corps politique la faculté – de principe – que les démocraties pluralistes lui reconnaissent de congédier pacifiquement ses gouvernants pour les remplacer par d’autres. Ce refus ne constitue pas l’apanage des seuls régimes autoritaires. D’autant que sa portée et ses formes apparaissent si variées que cette diversité même représente la variable majeure pour la compréhension des processus protéiformes de l’autoritarisme de notre époque.

B. AUTORITARISME, TOTALITARISME, EXOTISME

Le rejet des hasards créés par l’ouverture du marché politique à une opposition digne de ce nom ne caractérise pas seulement l’autoritarisme. Il va de soi qu’il est également le propre des systèmes totalitaires, ou encore celui des gouvernements du Tiers Monde où cette opposition se révèle tellement introuvable qu’il n’est plus nécessaire de la pourchasser. De façon plus troublante, en outre, le refus de la compétition ouverte obère aussi les régimes démocratiques eux-mêmes, en ce qui concerne au moins leur adolescence oligarchique quelquefois insurmontée comme en Amérique latine. Par conséquent, l’autoritarisme ne se définit que confusément au regard de ce critère. Pourtant, celui-ci permet tout de même de le singulariser par rapport aux autres formes de pouvoir.

[272]

Au moins au niveau du principe de compétitivité dans le recrutement des dirigeants, cette tâche devrait être facile s’agissant du bornage à effectuer entre les démocraties et les régimes autoritaires. Depuis Aristote, la démocratie est censée correspondre à l’agencement pratique d’une souveraineté librement exprimée par un corps de citoyens suffisamment large, tandis que l’autoritarisme – monarchique ou aristocratique – contredit ce modèle. Mais Montesquieu complique le raisonnement. Il impose l’idée que l’ampleur de la citoyenneté ne garantit pas un régime de liberté, que des républiques peuvent être tyranniques quand elles bousculent la légalité, qu’à l’inverse des monarchies ou des gouvernements aristocratiques tirent éventuellement une légitimité acceptable de leur respect des lois et usages préexistants. Autant dire que l’incertitude règne toujours de nos jours, dans la mesure où la sociologie normative des politologues modernes s’accommode mieux de la simplicité d’Aristote que de la lucidité de Montesquieu.

Pour le courant dominant de la science politique moderne, le contraste entre l’effectif forcément réduit des gouvernants et leur puissance exorbitante continue à se trouver selon les cas sublimé ou censuré au regard de l’étendue du corps politique admis à les investir dans leurs fonctions. Tout au plus ajoute-t-on une exigence à la fois technique et rituelle pour reconnaître la démocratie pleine et entière, qui touche à l’observation d’une procédure dans laquelle – selon Huntington par exemple – « les principaux leaders […] sont choisis dans le cadre d’élections concurrentielles ». Dès lors, il apparaît avec une clarté méridienne que les « systèmes autoritaires sont des systèmes non démocratiques » (Huntington, 1970, p. 509). À moins de considérer par surcroît, avec Dahl, que la démocratie requiert un vote égal pour tous, une participation effective, une « compréhension éclairée » de la part des électeurs et une sélection point trop biaisée des questions soumises à leur approbation (Dahl, 1962, p. 6). C’est alors beaucoup demander, et faire la part trop vaste à l’autoritarisme…

Reste, toutefois, que le tracé d’une frontière entre l’autoritarisme et le totalitarisme se révèle bien plus délicat encore que le partage entre la démocratie et l’autoritarisme. Une première difficulté tient à ce que la dichotomisation des systèmes politiques opérée à la manière d’Huntington ou Dahl ne fait qu’illustrer un effort de simplification taxonomique sans rapport avec le réel. Aux deux extrémités du spectre des modes de gouvernement, la démocratie et le totalitarisme représentent assurément, selon cette vision, des essences opposables dans l’abstrait. Mais entre les deux, le pouvoir autoritaire ne constitue plus qu’une catégorie résiduelle, un produit de l’immaturité démocratique ou de la dégénérescence totalitaire alors même qu’il représente l’articulation politique la plus répandue dans le monde depuis des temps presque immémoriaux. Ce qui n’empêche pas Raymond Aron (Aron, 1965, pp. 32 et 85-87) ou Jerzy Wjatr (Wjatr, Przeworski, 1966, pp. 228-229) d’anticiper sur l’abstraction inopérante des classifications américaines lorsqu’ils postulent qu’il n’existe, en définitive, qu’une différence dans le degré de tolérance libérale ou de contrôle hégémonique entre les régimes autoritaires proches de la démocratie et ceux qui tendent au contraire vers le totalitarisme.

Pour paraphraser Diderot, on pourrait dire que si la netteté intellectuelle de cette logique de l’Académie justifie peut-être la distinction de deux essences irréductibles de la démocratie et du totalitarisme, la logique des modestes analystes de la [273] politique réelle impose d’isoler une troisième catégorie impure parce qu’intercalaire : celle de l’autoritarisme. En vérité, il faut ajouter que ces trinitaires ne s’accordent guère sur ce qui ferait l’unité de la famille autoritaire et la différencierait des parentés démocratique ou totalitaire. Les sectateurs aujourd’hui assagis des théories anglo-saxonnes du développement politique ont beaucoup contribué à cette confusion. Pour eux, la démocratie aussi bien que le totalitarisme seraient au fond l’apanage des sociétés industrielles industrialisées. De son côté, l’autoritarisme constituerait plutôt le mode de gouvernement de sociétés non occidentales, encore incapables d’assimiler les deux autres modèles. Étant entendu qu’on a souvent, dans le cas de ces régimes autoritaires, la délicatesse de les qualifier de « modernisateurs » dans le langage codifié par Almond et Powell (Almond, Powell, 1966, pp. 215-216).

La question n’est pas de méconnaître l’importance des contextes socioculturels dans la genèse des systèmes de gouvernement. Elle consiste, simplement, à noter que le repérage des divers agencements du pouvoir – en particulier la démarcation de l’autoritaire et du totalitaire – implique à tout le moins une considération prioritaire du politique au sens strict. Dans cette perspective, le « tiers-mondisme » perd tout caractère discriminant par l’amalgame qu’il opère de régimes aussi dissemblables que le multipartisme indien, le coopératisme tanzanien et l’autoritarisme brésilien. Corollairement, il implique un regroupement non moins brouillon au niveau des sociétés industrielles ou européennes, où la rubrique unique « totalitaire - autoritaire » rassemble nécessairement des systèmes aussi antinomiques que les dictatures de Staline et de Salazar. Force est, par conséquent, d’en revenir au partage entre un autoritarisme et un totalitarisme génériques et distincts. À condition, cependant, d’échapper autant que possible aux jugements de valeur liés à la diffusion du concept totalitaire comme anathème, et à l’édulcoration de l’adjectif autoritaire comme moindre mal. Sur un registre plus analytique, un clivage assez cohérent s’établit entre l’une et l’autre forme politique au regard de leur relation à la société et de l’éthique qui la sous-tend.

La définition que Juan Linz donne de l’autoritarisme résume en somme son contraste avec le totalitarisme, étant entendu que l’Espagne franquiste constitue ici l’exemple de référence et que ces propositions valent donc surtout pour des sociétés industrialisées. Pour Linz, « les régimes autoritaires sont des systèmes à pluralisme limité mais non responsables, sans idéologie directrice élaborée […] ni volonté de mobilisation intensive ou extensive, sauf à certains moments de leur développement » (Linz, 1964, p. 297). L’essentiel est dit, et l’accessoire ou le commun par rapport au totalitarisme est laissé de côté. En effet, le clivage primordial entre les deux systèmes ne tient pas à l’intensité de la terreur policière qu’ils exercent ou n’exercent plus. Il est des totalitarismes terroristes (l’Allemagne nazie ou la Russie de Staline) et des totalitarismes bénins par comparaison (la Russie d’Andropov ou la Hongrie). De la même manière certains autoritarismes peuvent user d’une violence abominable et systématique (le franquisme des débuts ou la dictature guatémaltèque d’aujourd’hui), tandis que d’autres usent d’une répression minimale (le franquisme finissant ou le régime brésilien des années 1970). Parallèlement, le critère du parti unique n’est pas davantage suffisant, dans la mesure où il est partagé par des régimes totalitaires [274] et – sur le papier au moins – par certains régimes autoritaires sans que ce monopartisme représente pour eux une norme d’obligation.

Les discriminants décisifs se situent à d’autres niveaux. D’abord à celui du maintien du clivage et de la relation différenciée entre l’État et la société qui caractérise l’autoritarisme dans les sociétés occidentalisées. Clivage et relation que l’État totalitaire prétend au contraire ignorer, dans sa volonté de « dépassement » hégémonique des barrières de classe. Le totalitarisme répudie le pluralisme, dont il s’efforce de gommer la réalité sociale par des méthodes qui vont de la persuasion douce au massacre en passant par l’élément capital de la suppression du mode de production privé. À l’inverse, l’autoritarisme bourgeois et capitaliste considéré par Linz n’est qu’un gouvernement fort, conçu précisément comme garant des traits fondamentaux du pluralisme social et économique sinon idéologique et politique. Non seulement il procède de ce pluralisme, mais il l’intègre dans sa pratique politique en dressant seulement une limite contre les courants réputés révolutionnaires ou susceptibles de remettre en cause ce pluralisme bourgeois (par le biais d’une interdiction globale ou sélective des partis et des syndicats). Si le dictateur individuel ou collectif et la terreur potentielle sont communs à l’autoritarisme et au totalitarisme, le pluralisme limité de la sorte n’est le propre que des régimes autoritaires. Dans cette perspective, et pour reprendre une notion divulguée notamment par J. Leca et B. Jobert, on pourrait considérer que la « sélectivité politique » des démocraties est totale en vertu d’une interprétation relativiste du principe majoritaire, que celle des régimes autoritaires est partielle et arbitraire, et que la sélectivité des systèmes totalitaires est nulle en vertu d’une exaltation absolue du principe majoritaire (Leca, Jobert, 1980, p. 1154).

L’autre discriminant se rapporte à l’idéologie, plus exactement à la mobilisation idéologique. Celle-ci ne représente qu’une velléité inachevable pour l’autoritarisme qui doit, de par sa dynamique même, tolérer la persistance d’autres agences de socialisation que l’État ou le parti unique, et qui s’efforce tout au plus de circonscrire leur influence. En revanche, le totalitarisme n’a rien d’un despotisme libéral. Sa vocation consiste précisément à éliminer le pluralisme tant social qu’idéologique, au nom d’une visée unificatrice réalisée sur la base d’un encadrement monopolistique du peuple et de la culture. L’autoritarisme supprime le libre jeu du marché politique sans contester sur le fond les expressions variées de l’autonomie de la société, tandis que le totalitarisme a pour objectif d’annuler jusqu’au ressort de cette autonomie dont il ne tolère plus que les manifestations résiduelles, religieuses en particulier, vouées selon sa logique au dépérissement. De la sorte, l’Union soviétique serait totalitaire alors que l’Allemagne hitlérienne ne l’aurait pas été, en raison du maintien dans son cas d’une infrastructure économique, confessionnelle et intellectuelle relativement indépendante de l’État. De façon différente, le régime franquiste aurait eu un caractère autoritaire, tandis que les dictatures africaines – notamment – se le verraient contester en raison d’un manque de complexité des sociétés qu’elles régissent, d’une espèce de prédisposition sociétale au totalitarisme.

L’emploi du conditionnel souligne l’insuffisance de cette lecture. S’agissant de l’univers non occidental, il apparaît que le tissu social ne s’y réduit ni à son apprêt occidental ni aux fibres traditionnelles, que sa capacité de résistance au totalitarisme [275] repose tout à la fois sur ses ressources propres et sur la faible capacité de pénétration de l’État. Aujourd’hui, les sociétés exotiques sont rarement ou jamais monolithiques, homogènes ou inconsistantes, liées qu’elles sont dans la réalité à l’expression d’identités collectives définies sur des bases multiples (économiques, mais aussi religieuses, ethniques, lignagères, tribales, linguistiques ou simplement communautaires et locales). Elles résistent à l’État qui, pourvu de ressources précaires et incompatibles avec l’exercice d’un totalitarisme autre que verbal, doit se résigner à une démarche autoritaire assez classique : c’est-à-dire concéder un espace réservé ou délégué à des structures de pouvoir qui lui échappent (Bayart, 1983, pp. 23-39).

Mais il demeure que nos sociétés occidentales sont moins justiciables encore que les sociétés exotiques d’une hypothétique prédisposition sociétale au totalitarisme. Les sociétés occidentales ne tendent guère qu’à l’autoritarisme, ainsi que le souligne involontairement Hannah Arendt lorsqu’elle conçoit le syndrome totalitaire comme une réaction contre l’individualisme propre aux Européens depuis le XVIIIe siècle. En d’autres termes comme un effet pervers de notre système de valeurs, où« un mode et une philosophie de la vie complètement axés sur le succès ou l’échec de l’individu dans une compétition impitoyable » font que les responsabilités du citoyen ne sont plus ressenties que comme une « vaine déperdition de temps et d’énergie ». Elle en conclut que « ces attitudes bourgeoises sont très utiles à ces formes de dictature où un homme providentiel prend sur lui l’encombrante responsabilité de la conduite des affaires publiques » (Arendt, 1972, pp. 34-35). Par là même, H. Arendt décrit en réalité le mécanisme de l’autoritarisme, non celui du totalitarisme dans lequel – selon ses termes contradictoires – les citoyens revenus de l’individualisme aspirent à s’agglutiner en « une seule grande masse informe d’individus furieux » (Arendt, 1972, p. 37). Comme l’écrivait Oscar Wilde à propos du socialisme, le totalitarisme occupe trop de soirées pour que les hommes, en Europe surtout, y aspirent avec une fureur permanente…

C. RÉGIMES ET SITUATIONS AUTORITAIRES

En définitive, ces considérations marquent l’avantage comparatif reconnu à l’autoritarisme, qui « implique une limitation de la liberté, mais jamais l’abolition de celle-ci » (Arendt, 1972, p. 227). En revanche, elle méconnaissent le polymorphisme de la politique autoritaire, même si cette politique a pour dénominateur commun de prétendre occulter la lutte des classes alors que les démocraties intègrent cette conflictivité, et que les systèmes totalitaires la déclarent devenue sans objet.

Sur le plan institutionnel, d’abord, l’autoritarisme est loin de se circonscrire à l’agencement d’un despotisme arbitraire et capricieux qui équivaudrait à la négation même de pouvoir institutionnalisé. Sans exception aucune, les gouvernements autoritaires recèlent à tout le moins un circuit institutionnel au sens sociologique ou structuraliste du concept. De plus, il est rare que cette organisation ne revête rapidement un aspect plus formel, voire « constitutionnel ». On suivra donc Philippe Schmitter lorsqu’il insiste sur le fait que « les régimes autoritaires ne sont ni arbitraires ni capricieux », qu’ils correspondent normalement à un « équilibre manipulé de façon centrale entre des hiérarchies institutionnelles égales » (Schmitter, 1973, p. 219) telles que l’armée, l’administration, les Églises, les milieux d’affaires, éventuellement [276] un ou des partis et syndicats. On notera, simultanément, que cette institutionnalisation s’articule dans des systèmes de gouvernement très variés.

Certes, la nature dictatoriale de l’autoritarisme est patente dans des régimes incarnés par un leader plus ou moins providentiel à l’image du général Franco ou de Pinochet, qui se substituent à des gouvernements pluralistes et exaltent leur hostilité à la démocratie représentative au nom d’une idéologie élitiste sommaire. Par contre, la dimension dictatoriale devient plus floue dans des régimes dits bonapartistes ou susceptibles de relever à certains égards de cette notion. Régimes qui, comme le Second Empire ou l’Empire allemand, mais aussi le régime militaire brésilien de nos jours, associent le primat d’un exécutif fort et irresponsable au maintien de certains mécanismes parlementaires, pluripartisans et électoraux. De même, cette dimension dictatoriale apparaît non moins discutable s’agissant des monarchies tutélaires et légitimes du Tiers Monde. Enfin, nul ne disconviendra, à l’inverse, que la clause de style électoraliste et pluraliste ne constitue pas l’élément suffisant du baptême démocratique. La frontière est ténue entre les régimes autoritaires et les régimes censitaires déguisés en une oligarchie inamovible. Le parlementarisme méditerranéen du début du xxe siècle n’était-il pas autoritaire quant au fond ? Aujourd’hui, certaines démocraties latino-américaines, de styles aussi différents que celles de la Colombie et du Mexique, ne relèvent-elles pas d’un autoritarisme tellement rodé qu’il semble démocratiquement légitimé ?

Dans une perspective tout autre, il serait pourtant fallacieux d’assimiler l’ensemble des régimes autoritaires à des systèmes de liberté relative au regard des canons de l’individualisme libéral. Certes, il faut assurément reconnaître la dimension libérale des dictatures propres aux sociétés occidentalisées. Car si ces dictatures ou semi-dictatures lèsent par définition les libertés politiques et syndicales, elles laissent en général intacte cette liberté-autonomie que Georges Burdeau distingue d’une liberté participative de nature précisément politique (Burdeau, 1979, p. 159). Autrement dit, l’autoritarisme libéral respecte le libre jeu du comportement individuel en ce qui concerne le droit de propriété et de déplacement, l’activité économique et aussi les croyances et opinions privées. À cet égard, il peut même se révéler plus fidèle que certaines démocraties très redistributrices et planificatrices à l’agencement libéral du système social implanté en Europe depuis le xviiie siècle.

Mais il reste, d’un autre côté, que ce libéralisme-là n’est pas consubstantiel de la politique autoritaire. Un constat de différence s’impose déjà pour les sociétés situées à la périphérie de l’espace occidental. L’Europe orientale et méridionale aussi bien que l’Amérique latine se sont longtemps singularisées, ou se singularisent toujours par le maintien de structures de domination agraires et religieuses peu compatibles avec l’individualisme et l’égalitarisme libéral. Ceci quelles qu’aient été les formes politiques – autoritaires ou parlementaires – en vigueur dans ces régions. De plus, il va de soi que les configurations autoritaires totalement extraeuropéennes au plan de l’histoire et de la culture s’éloignent plus encore de ce libéralisme propre aux dictatures occidentales. Nos dictatures comme nos démocraties procèdent d’une dynamique commune liée à l’invention de l’État utilitariste considéré comme rationnel en Europe. Ailleurs, l’imitation de ce modèle est étrangère à cette dynamique, sans représenter pourtant un simple expédient dicté par les circonstances. Elle s’intègre [277] en réalité, si l’on suit les remarques de Jean-François Bayart sur le milieu africain (Bayart, 1983, pp. 23-35), dans un processus inachevé de réinterprétation du politique au regard de sources multiples, les unes plus traditionnelles, d’autres plus liées à l’articulation de nouveaux groupes dominants. Dans tous ces cas, l’autoritarisme demeure sous-jacent comme concept unificateur. Mais il ne constitue pas pour autant un régime d’une espèce clairement cataloguée. Mieux vaut parler dans ces cas exotiques de situation autoritaire, plus encore qu’on ne doit le faire s’agissant de l’Europe méridionale du début de ce siècle ou de l’Amérique latine du temps présent.

2. Les situations autoritaires

A. AUTORITÉ TRADITIONNELLE
ET POUVOIR PATRIMONIAL


Dans son expression démocratique comme dans sa variante autoritaire, l’État occidental rationnel légal et bureaucratique ne représente pas l’unique forme possible de pouvoir à vocation centralisatrice. Le constat s’impose pour les grands empires du passé, en Asie lointaine comme dans l’univers islamique et ottoman, en Afrique du Sud du Sahara ou dans l’Amérique pré-colombienne. Il apparaît non moins fondé au regard de la réalité des « systèmes politiques modernes » dans l’espace « non occidental », pour reprendre ici des formulations de Jean Leca (Leca, 1982, p. 202). En d’autres termes, la dynamique politique présente de l’univers non occidental ne se résume pas à un conflit entre la tradition (propre aux sociétés exotiques) et la modernisation (le modèle occidental de gouvernement). Loin de devoir se déchiffrer seulement comme le vecteur de la résistance de périphéries attardées au développement d’un centre de gouvernement de dimension nationale, le traditionnel représente à l’inverse, dans ces sociétés, l’un des éléments clés de la construction du politique contemporain.

Il est clair que ce réagencement politique s’insère bien dans le cadre de ce qu’on entend ici par situation autoritaire. Car il serait peu raisonnable de suivre Pierre Clastres, de prêter à certaines sociétés non occidentales au moins cette ignorance des différences hiérarchiques, donc cette prédisposition anti-autoritaire qui auraient caractérisé selon lui les sociétés primitives (Clastres, 1974, pp. 172-175). Dans le cas même des sociétés africaines moins marquées que d’autres par l’effort millénaire de centralisation, mieux vaut, sans doute, considérer avec Marc Augé que le politique s’y nourrit d’un autoritarisme « lignager » inscrit dans l’origine et la nature même des groupes dominés (Augé, 1977, pp. 203-204). De façon plus générale il n’est pas illégitime de penser que le « devoir d’obéissance » (Finer, 1977, p. 30), qui transcende la personne de celui qui obéit aussi bien que celle de l’agent du commandement, caractérise au plus haut point les sociétés non occidentales.

Appliqué à l’histoire des sociétés extraoccidentales ou même simplement préindustrielles, le concept de« holisme » proposé par Louis Dumont cerne assez bien ces situations où l’autorité s’impose sans échappatoire possible au nom de valeurs et d’impératifs collectifs, où l’individu ne se reconnaît pas lui-même en tant que tel [278] face à la majesté sacralisée du pouvoir social et politique (Dumont, 1977, p. 21). Les grands empires orientaux fournissent l’exemple classique à cet égard. C’est à leur propos que Montesquieu utilise l’expression de « despotisme asiatique ». Et c’est aux mêmes situations qu’Otto Hintze se réfère quand il définit le « despotisme oriental » comme une « fusion du pouvoir séculier et du pouvoir spirituel » (Hintze, 1975, p. 166), au regard des modèles offerts par la Turquie sultanique, la Perse ou – par imitation – le césaro-papisme et le despotisme byzantin ou russe.

Wittfogel ne fait qu’exploiter cette idée lorsqu’il l’applique aux « sociétés hydrauliques » de l’Extrême-Orient et particulièrement à la Chine impériale. Pour lui, cette forme d’autoritarisme du « mode de production asiatique » constitue le trait de situations où le pouvoir central se révèle plus fort que la société en raison de la précarité économique et de la faiblesse de la propriété individuelle, où ce pouvoir structure les groupes sociaux à sa convenance au lieu d’en émaner, et où la bureaucratie qui exerce cette puissance tire son autorité d’une légitimité théocratique (Wittfogel, 1977, pp. 68-70 et 387). De son côté, Barrington Moore insiste à tort ou à raison sur l’élément de soumission populaire qui conforte cet autoritarisme et sur son caractère « décentralisé » : il le distingue, par là, de l’autoritarisme occidental moderne, imposé depuis les sommets de l’État et plus directement coercitif (Moore, 1965, pp. 32-33).

À vrai dire, le concept de patrimonialisme emprunté à Max Weber offre un outil plus opératoire pour la compréhension des situations autoritaires que celui – trop idéologico-totalitaire et invérifiable – de despotisme oriental. Pour Max Weber, le patrimonialisme traditionnel représente un mode de domination dans lequel le gouvernement de vastes collectivités se réalise d’une manière apparentée à celui d’un foyer domestique, sous l’autorité patriarcale d’un souverain qui ne distingue pas ses biens privés de ceux de l’État qu’il incarne, où les fonctionnaires et les soldats ne sont en définitive que les esclaves ou les serviteurs de ce souverain (Weber, 1968, pp. 1006-1110). Pour Eisenstadt qui réutilise cette notion, ce type de gouvernement se configure à l’état pur dans le « sultanisme » du Proche-Orient ottoman et de l’Asie du Sud-Est, dans une perspective qui se distingue profondément de celle des bureaucraties impériales de style byzantin ou chinois comme des systèmes féodaux. Pour Eisenstadt également, le néo-patrimonialisme moderne trouve son terrain d’élection dans l’univers islamique. Il y exprimerait, aujourd’hui, la prééminence des centres politiques sur des sociétés dépourvues d’autonomie propre. Sociétés dans lesquelles les détenteurs de l’autorité pourraient s’arroger sans rencontrer de résistance tous les pouvoirs d’allocation des biens matériels, des positions statutaires et des valeurs symboliques (Eisenstadt, 1973, P- 60). Quand bien même le site privilégié de cette forme de domination autoritaire confortée par l’indifférenciation sociale serait effectivement le monde musulman, il est clair qu’elle se manifeste au-delà dans une grande partie de l’espace non occidental. Espace où, selon Leca, « la forme néopatrimoniale est un moyen économique pour les leaders traditionnels ou modernes […] de maintenir une cohésion sociale minimum, en allouant des ressources aux groupes sociaux au travers de canaux particularistes, sans leur permettre de se mobiliser pour occuper la scène politique officielle » (Leca, 1982, p. 209).

Ceci pose le problème de la frontière de ces situations autoritaires néo-patrimoniales. [279] En effet, la définition inclusive proposée par Leca conduit à y rattacher non seulement un grand nombre d’États arabes ou à hégémonie islamique (le Sénégal par exemple), mais également des systèmes politiques aussi divers que ceux de la Roumanie de Ceaucescu, de la Prusse du XVIIIe siècle ou, comme cela a été fait par F. Uricoechea et E. M. Pereira Reis, du Brésil moderne (Uricoechea, 1978 ; Pereira Reis, 1982, pp. 331-348). Plus généralement, le paradigme néo-patrimonial présente cette spécificité, par rapport à l’hypothèse patrimoniale au sens strict, de ne pas s’appliquer seulement à des milieux dépourvus d’institutions intermédiaires et étrangers à l’idée occidentale de citoyenneté. Il spécifie au contraire des situations autoritaires où le néo-patrimonialisme d’État peut constituer une réponse à une modernisation de type individualiste ou capitaliste. Ceci tant dans des unincorporated societies comme celle de l’Égypte (Moore, 1973, pp. 250-251 ; 1974, pp. 193-218 ; Akhavi, 1975, pp. 69-113 ; Buttner, 1979, pp. 53-67) que dans des sociétés nettement occidentales comme celles de l’Europe méridionale ou de l’Amérique latine. À cette différence près, toutefois, que si le patrimonialisme qu’on pourrait qualifier d’oriental procède du politique et du religieux pour fonder ou garantir un mode de domination économique et de subordination sociale, l’autoritarisme patrimonial sud-occidental agit plutôt à l’inverse. Il part d’une domination matérielle déjà largement établie, qu’il s’agit de développer ou de maintenir en soumettant l’État centralisateur en gestation au contrôle des élites patrimoniales civiles, dans une perspective où le politique se dissocie de plus en plus de la dimension religieuse de sa légitimité.

B. DES CAUDILLOS
AU PARLEMENTARISME OLIGARCHIQUE
ET AU CLIENTÉLISME


Une difficulté d’application de ce schéma différenciateur surgit pourtant. Le néo-patrimonialisme occidental est-il simplement plus complexe que son homologue oriental, ou se trouve-t-il comme surdéterminé par la dynamique du libéralisme ? D’un côté, les situations néo-patrimoniales de l’Europe balkanique ou méditerranéenne d’avant guerre participent, comme celles de l’Amérique latine, d’une logique globale propre à toutes les économies agraires latifundiaires et à toutes les sociétés segmentées plutôt que divisées en classes dans l’acception marxienne du terme. Bien que de façon plus résiduelle, elles partagent aussi avec les situations patrimoniales non occidentales une propension à justifier l’inégalité et l’exercice autoritaire du pouvoir au nom de la religion. Mais d’un autre côté, l’autoritarisme néo-patrimonial occidental présente cette originalité de pousser jusqu’à son ultime conséquence la logique libérale du dépérissement de l’État. En substituant à la souveraineté nominale de ce dernier celle, beaucoup plus réelle, de potentats locaux, il intègre dans la pratique politique le ressort du capitalisme utopique illustré par Adam Smith : soit l’idée que l’échange économique et politique régi par une minorité d’accapareurs audacieux des sites de pouvoir doit – et peut dans le cadre du néo-patrimonialisme occidental – représenter « l’archétype de tous les rapports sociaux » (Rosanvallon, 1979, p. 222).

Pour répondre à la question posée, il semble bien que les situations autoritaires [280] patrimoniales occidentales se singularisent à tout le moins en vertu de cette variable libérale. Variable qui recouvre l’appropriation quasi privée du politique, dans le cadre d’un système d’échanges dénivelés entre les propriétaires rivaux du pouvoir ou entre ceux-ci et les citoyens-clients. Les deux éléments qui se rapportent à l’appropriation privée du pouvoir et à l’échange inégal représentent l’essentiel. Les caudillos américains du xixe siècle comme du xxe siècle incarnent cette sorte d’autorité despotique acceptée, dans un contexte qui mêle le respect accordé au patriarche à la familiarité reconnaissante à son égard, y compris dans des cas récents comme ceux du président Duvalier en Haïti (Hurbon, 1979 ; Manigat, 1971) ou du dictateur Trujillo en République dominicaine (Wiarda, 1968). Tout d’abord, la gestion de ce qui tient lieu d’État à la manière d’un domaine personnel ne fait pas de doute. Il n’est, à ce propos, que de rappeler le caractère somme toute légitime dans ce contexte de l’enrichissement prodigieux de la famille Trujillo, de celle de Somoza au Nicaragua et de beaucoup d’autres, ou encore ce symbole de tyrannie patriarcale représenté par le stockage de toutes les munitions de l’armée haïtienne dans le palais présidentiel de Duvalier. Par ailleurs, la dimension de l’échange demeure présente dans ces situations, au moins lorsqu’elles ne dégénèrent en oppression maniaco-sanguinaire. Vis-à-vis de la masse de la population comme de tous les intermédiaires qui le relient à celle-ci, le caudillo mise sur les relations affectives de loyauté personnelle qui caractérisent tous les systèmes de patronage et de clientèle. Qu’il soit grand propriétaire ou se préoccupe seulement de le devenir, il apparaît moins comme tel que comme un redresseur de torts acclamé en vertu d’une adhésion volontaire, comme le vainqueur d’une anarchie préexistante dont on ne voit pas qu’il confine le pays dans l’état arriéré de son économie. Vis-à-vis de ses rivaux potentiels, en outre, le caudillo ne se trouve que rarement en position de suprématie durable, comme le général Stroessner dans le Paraguay actuel ou comme le général Ubico dans le Guatemala des années 1931-1944. Placé plus souvent sur un marché concurrentiel dans lequel la base de son influence n’est que locale, et où ses objectifs s’inscrivent dans une perspective présidentialiste plutôt que dictatoriale, il doit ménager ses challengers possibles et leur concéder des avantages en échange de leur soutien révocable [1]. Ainsi se sont constitués les clans familiaux qui forment aujourd’hui l’ossature des partis dans les pays andins, en particulier en Colombie et en Équateur. Telle est, également, la logique clientéliste d’apparence moins familiale ou rustique qui anime aujourd’hui la« démocratie » mexicaine.

Au-delà de la dynamique archaïque du pouvoir des caudillos, ces exemples peuvent, en effet, introduire la considération du mécanisme le plus classique d’autoritarisme de fait par appropriation privée de l’État. Soit celui qui repose sur les rapports clientélistes inscrits dans des systèmes basés sur l’artifice électoral, et débouchant sur des régimes représentatifs qui correspondent eux aussi à un simulacre entretenu par des oligarchies composites soucieuses de se prémunir contre l’émergence d’une souveraineté populaire effective.

[281]

L’analyse des phénomènes clientélistes est devenue l’un des thèmes de prédilection de la science politique, tout spécialement grâce aux travaux de Gellner et Waterbury (Gellner, Waterbury, 1977), Médard (Médard, 1976), Lande (Lande, 1977), Graziano (Graziano, 1973 et 1976) ou, plus récemment, de Jean Leca et Yves Schemeil (Leca, Schemeil, 1983). Pourtant, ils ne suffit pas de les définir, ainsi que Leca et Schemeil le font excellemment, comme une « alliance dyadique verticale entre deux personnes de statut, de pouvoir et de ressources inégaux, dont chacune […] juge utile d’avoir un allié supérieur ou inférieur à elle-même » (Leca, Schemeil, 1983, p. 1). Il convient, par surcroît, de dépasser le jugement d’utilité un peu illusoire contenu dans cette définition, pour situer le phénomène dans sa dimension plus vaste d’agencement du pouvoir de l’État et d’accaparement de celui-ci par une minorité hostile à son principe centralisateur.

Au premier jour du clientélisme moderne est l’évanouissement de l’État centralisateur ou sa carence absolue, soit que cet État se soit évaporé avec l’indépendance comme dans l’Amérique espagnole, soit qu’il ait été incapable d’acquérir les attributs efficaces du pouvoir bureaucratique comme dans l’Europe méridionale du xixe et du début du xxe siècle. Dans cette perspective, il n’est certes pas inintéressant de cerner les composantes sociologiques et culturelles générales du syndrome clientéliste. De rappeler notamment qu’il appartient à toutes les époques et à de multiples sociétés. Qu’il relève pour partie d’une sacralisation de l’inégalité mais que, dans le même temps, il reflète plus une situation de servitude de droit ou de fait qu’une décision volontaire marquée par un calcul utilitariste. Qu’il constitue en général non pas le fruit de l’appréciation d’avantages comparatifs, mais l’effet inéluctable de la pauvreté et de l’isolement des paysans au sein de microsociétés segmentées en communautés dépourvues de conscience de classe aussi bien que d’expérience vécue d’un ensemble national (Leca, 1977, p. 572). Microsociétés où l’analphabétisme renforce l’hostilité opportune des ruraux à l’endroit des Babylones modernes que sont, à leurs yeux, les villes porteuses d’idéologies incomprises. Y compris dans les pays méditerranéens et latino-américains touchés davantage par l’occidentalisation, ces éléments de portée universelle expliquent la légitimité ambiguë mais incontestable du lien clientéliste, le fait que les clients éprouvent, en dépit de tout, le sentiment d’avoir avec leurs patrons un langage commun qu’ils n’ont pas avec le monde extérieur. Le fait également que cette légitimité a conservé longtemps une certaine dimension sacrée même dans des sociétés proches de l’univers libéral et capitaliste. Sacralité dont le parrainage fournit le symbole, en vertu duquel le patron devient le protecteur de ses clients dans l’acception chrétienne du terme : ceci dans les pays de langue espagnole et dans la tradition du compradazgo, mais aussi en Sicile, en Sardaigne, dans le Midi italien, en Grèce, à Malte où le même vocable – qaddis désigne le patron et le saint (Pitt-Rivers, 1954 et 1963 ; Peristiany, 1965 ; Wolf, 1966 et 1969).

Mais cette interprétation anthropologique laisse le clientélisme mutilé de sa dynamique et de ses fins historiques. S’agissant en particulier de son expression occidentale, elle l’érigé en curiosité séparée de son environnement fonctionnel représenté par le parlementaire oligarchique et son instrumentation « caciquiste ». Plus que la littérature de tendance ethnologique consacrée à l’espace méditerranéen, les travaux [282] centrés sur l’Amérique latine réintègrent à cet égard le clientélisme dans un système politique dont il n’est que l’instrument de terrain (Srickon, Greenfield, 1972 ; Kern, 1973 ; Schwarzmann, 1977, pp. 164-181 ; Hermet, 1983, pp. 95-125). Système à façade généralement parlementaire, qui partage avec tous les gouvernements libéraux des origines le souci de ralentir et de contrôler l’intervention électorale des masses, mais dont le trait spécifique consiste à ériger le subterfuge et la parodie en pratiques définitives, dans le temps même où cette sorte de conservatisme frauduleux devient honteuse puis inapplicable dans des pays comme la Grande-Bretagne ou la France.

Le passage de l’expédient provisoire à l’institutionnalisation de fait résulte de ce que, lorsqu’ils sont touchés par l’idéologie libérale et la révolution agro-commerciale, les pays du Sud – au sens métaphorique de l’expression – ne disposent ni d’un rempart étatique solide, ni du palliatif à la pression agraire fourni en Europe de l’Ouest et en Amérique du Nord par une industrialisation génératrice de conditions de vie meilleures pour le plus grand nombre. Dès lors, leurs élites terriennes ou marchandes ne peuvent que s’en remettre à elles-mêmes pour édifier le cadre politique de la modernisation capitaliste. Peu enclines à confier leur destin aux militaires artisans de l’indépendance – en Amérique latine – ou de l’unité nationale – en Italie – elles ne conçoivent au siècle dernier d’autre issue que celle d’un parlementarisme pervers. La formule, en effet, ne repose pas sur la légitimité de la compétence acquise par une nouvelle classe dirigeante, mais sur la capacité de contrôle des masses paysannes – c’est-à-dire pour longtemps du peuple presque tout entier – détenue par une oligarchie terrienne de style assez traditionnel et héréditaire.

Dans les pays du Sud, le clientélisme apparaît, en somme, comme l’ingrédient naturel et imparable d’une combinaison providentielle dans des milieux où l’État n’offre pas de salut. Combinaison dont la référence païenne au modèle parlementaire ne doit pas masquer l’originalité, fondée sur l’articulation pyramidale, à l’échelle nationale, du système de patronage microsociétal.

Dans cette perspective, la procédure électorale n’a pas seulement le mérite de donner aux oligarchies le paravent commode de l’onction « démocratique » face à leurs concurrents militaires quelque peu progressistes au début. De façon beaucoup plus instrumentale, l’électoralisme parlementaire corrompu par la fraude, la servilité et la misère remplit une fonction primordiale de légitimation de l’ajustement des rapports de force au sein d’une caste dominante civile. Caste unifiée uniquement par son accord sur la procédure parlementaire, mais divisée nationalement aussi bien que régionalement entre de multiples familles au propre comme au figuré. Aux propriétaires fonciers traditionnels et cléricaux s’opposent les nouveaux riches souvent anticléricaux. De même, la querelle entre les Anciens, acquis au protectionnisme commercial et idéologique, et les Modernes ouverts au libre-échange apparaît potentiellement dangereuse, d’autant qu’elle recouvre fréquemment un clivage entre une sorte d’aristocratie foncière intérieure et une haute bourgeoisie marchande et côtière. Sans la ressource électorale, l’ajustement ne pourrait guère se réaliser que par la violence et sous l’arbitrage de l’armée. Grâce à cette ressource, il s’effectue dans le cadre pacifié d’une cooptation entre gentlemen. Cooptation qui se trouve en quelque sorte lubrifiée par l’ingrédient clientéliste, qui intervient au niveau inférieur de la pyramide du pouvoir et qui permet à chaque potentat d’étaler ses atouts [283] selon les règles d’un jeu convenu. À l’étage supérieur, l’agencement caciquiste hiérarchise la dépendance réciproque mais toujours inégale de ces potentats jusqu’au faîte de l’édifice politique, en vertu d’un dénominateur commun qui est l’utilisation d’un pouvoir local à des fins nationales, et l’attribution en retour aux agents du système d’un monopole de redistribution des bienfaits ou sanctions d’un État vidé par là de sa substance (Kern, 1973, pp. 1-2). Au sommet, le bipartisme de connivence coiffe le plus souvent la pyramide, en tant que couverture de vastes réseaux de patronage régis par quelques caciques de haute lignée qui conviennent entre eux – et hors des assemblées – de leur alternance au pouvoir. D’où l’appellation caractéristique de turno et de rotativismo donnée en Espagne et au Portugal à cette construction politique, connue en Italie sous le nom de trasformismo et au Brésil sous celui de « Vieille République ».

Paradoxalement, ces situations autoritaires dont les séquelles persistent toujours dans certains pays de l’Amérique hispanophone se sont accommodées particulièrement bien des subtilités juridiques et des raffinements constitutionnels. C’est qu’elles prémunissaient ainsi leurs bénéficiaires contre un autre danger que l’irruption populaire ou l’ambition de la petite bourgeoisie : celui représenté par les régimes autoritaires plus modernes capables de renforcer la prégnance de l’État et de priver les notables de leur accès direct au pouvoir. Mais cette échéance n’a pu être évitée, dans la mesure où le parlementarisme oligarchique a discrédité la procédure électorale aux yeux des masses. Par là, il s’est trouvé sans défenseurs face aux artisans de dictatures de style fasciste, corporatiste ou martial qui lui ont succédé presque partout.

3. Les dictatures « libérales »

A. BONAPARTISME
ET AUTORITARISME PLÉBISCITAIRE


Le mariage des deux termes de dictature et de libéralisme bouscule les conventions de vocabulaire. Pourtant, il n’a jamais été réalisé de façon plus exemplaire que par le Second Empire français et, de manière moins achevée, par l’Empire allemand sous l’égide du chancelier Bismarck. À ces expériences se réfère le modèle bonapartiste qui, jusqu’à l’avènement des fascismes, a constitué l’archétype des régimes autoritaires modernes et en représente toujours une expression possible aux yeux de ses analystes du présent (voir en particulier Hammer, Hartmann, 1977 ; Fehrenbach, 1977, pp. 39-55 ; Mitchell, 1977, pp. 181-209 ; Rouquié, 1975, pp. 1077-1111 ; Hermet, 1983 » pp. 69-94).

L’ambiguïté de principe du bonapartisme transparaît d’emblée dans les propos de Napoléon III. « À ceux qui regrettent qu’une part plus large n’ait pas été faite à la liberté – disait-il en 1853 – je répondrai : la liberté n’a jamais aidé à fonder d’édifice durable ; elle le couronne quand le temps l’a consolidé » (Dansette, 1972, p. 53). Elle apparaît aussi à Engels qui, plutôt que de suivre Marx lorsqu’il perçoit le Second Empire ou l’Empire allemand comme des régimes d’exception contrastant avec la voie royale du parlementarisme à l’anglaise, considère en 1866 que le bonapartisme est « la vraie religion de la bourgeoisie moderne », que celle-ci « n’est pas [284] faite pour régner directement » hors de l’Angleterre ou de l’Amérique du Nord (Rubel, 1960, p. 120). Les idées sous-jacentes à ces deux propositions sont claires. D’une part, l’autoritarisme plébiscitaire né dans l’Europe en cours d’industrialisation de la seconde moitié du xixe siècle ne rejette pas le présupposé capital du libéralisme. Il tend seulement à amadouer ou à banaliser la pulsion libertaire et égalitaire par un autoritarisme transitoire, qui demeure de toute manière libéral dans son équilibre social et dans ses fins modernisatrices. D’autre part, cette longue transition libérale-autoritaire peut représenter une formule parfaitement normale de réagencement politique dans une grande partie de l’espace occidental, au cours de la phase critique du décollage industriel. À la limite, le parlementarisme britannique ne serait que l’exception, qui confirmerait une règle semi-dictatoriale tempérée par la reconnaissance esthétique de la souveraineté du peuple.

C’est à partir de ces considérations que le phénomène bonapartiste a été promu rapidement au rang de catégorie de la science politique. Max Weber le fait déjà à sa manière, bien qu’il préfère user de l’expression de « démocratie plébiscitaire » pour désigner cette voie de modernisation légale-rationnelle de l’État libéral (Weber, 1971, p. 276). Sous le label compréhensif dont il pare cette formule autoritaire, il spécifie en effet toutes les tentatives politiques fondées à la fois sur le primat d’un exécutif fort et sur la conviction de ce que ce pouvoir doit nécessairement reposer sur le consensus populaire, seul conforme à l’esprit de notre époque. De plus, la conception weberienne d’un bonapartisme qu’il évite de nommer ne contredit pas sa dimension en quelque sorte propédeutique. Le Second Empire aussi bien que le régime bismarckien ou, plus tard, la dictature mexicaine de Porfinio Diaz, le régime militaire aujourd’hui en vigueur au Brésil et de multiples gouvernements du Tiers Monde se conçoivent eux-mêmes comme les vecteurs d’une stratégie d’apprentissage contrôlé et progressif du suffrage universel, mené sous l’égide d’un État tutélaire dégagé des contraintes partisanes et parlementaires comme du poids excessif des notables. Pour les artisans de cette stratégie, le parlementarisme trop précoce entraîne une corruption de l’État, qui induit plus tard sa faiblesse face à la mobilisation populaire et aggrave par là le risque de cataclysme révolutionnaire. À l’inverse, le monopole de la démagogie légitimatrice exercé par l’État de style bonapartiste est, à leurs yeux, le plus capable d’assurer la socialisation conservatrice des masses, dans la perspective d’un futur gouvernement démocratique stable et préservant les garanties essentielles de l’individualisme libéral. En bref, les praticiens du parlementarisme font confiance dans le même but aux machines des partis et au clientélisme, tandis que les adeptes du bonapartisme se défient à cet égard de l’ « initiative privée » et préfèrent s’en remettre au clientélisme d’État ou au charisme d’un leader providentiel quand il existe.

Dans son interprétation classique du Second Empire livrée dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, Marx simplifie donc trop lorsqu’il explique l’émergence de ce régime par la panique d’une bourgeoisie qui, « pour sauver sa bourse », comprend qu’elle « doit nécessairement perdre sa couronne » (Marx, 1963, p. 56). L’analyse n’est certes pas inexacte, puisqu’elle cerne le ressort primordial de l’entraînement bonapartiste : soit la prise de conscience par la « bourgeoisie » de ce que l’essentiel n’est pas, pour elle, le libéralisme politique inscrit dans les régimes parlementaires, [285] mais le maintien d’une dynamique libérale plus globale au niveau du système social et du cadre de l’activité économique. Quant au reste, pourtant, la vision marxienne circonscrit trop cette découverte aux circonstances particulières de la France des années 1850, s’agissant de la dimension libérale et, plus encore, des autres dimensions – autoritaire, populiste et césariste – du bonapartisme.

La génétique libérale du phénomène doit s’appréhender dans sa portée générale ou comparative plutôt que dans son articulation française, qui est exceptionnelle. Quand Marx présente le Second Empire comme variété pathologique d’une politique libérale confrontée à un équilibre « catastrophiste » de la lutte des classes, il isole l’exemple particulier d’un pays doté d’une impressionnante tradition révolutionnaire et représentative, où les groupes dominants doivent réagir à chaud face à la menace prolétarienne en bloquant la compétition ouverte pour le pouvoir. Par contre, il ignore d’autres situations – d’abord celle de l’Empire allemand – où la mobilisation populaire est moins avancée, où le bonapartisme ou le « bismarckisme » prennent figure de régimes préventifs plutôt que de gouvernements de crise. Où, par surcroît, l’État agit lui-même comme instigateur de l’universalisation du suffrage dans un contexte moins critique. Dans cette perspective qui s’applique aussi au Second Empire sur le long terme, le bonapartisme n’apparaît plus seulement comme un expédient brutal. Il devient constituant d’un mode spécifique d’intégration de la citoyenneté moderne et de la procédure électorale, dans un cadre hiérarchisé et propice au développement de l’État et de l’appareil industriel.

La dimension autoritaire, populiste et césariste des régimes bonapartistes dérive de cette orientation capitale. Autoritaires, ces régimes ne le sont pas simplement parce qu’ils se trouvent régis par un chef non révocable par le Parlement, ou parce qu’ils reposent sur le primat de pouvoir exécutif et se fondent en dernière instance sur l’armée. Ces éléments ne les distinguent guère d’autres gouvernements dispensés de l’épithète autoritaire, basés également sur une légitimité d’essence monarchique qui n’est pas consubstantielle du modèle bonapartiste mais relève plutôt du présidentialisme. Parallèlement, l’armée reste Vultima ratio de tous les gouvernements, tandis que le caractère répressif des dictatures bonapartistes apparaît modéré au regard des pratiques coercitives de la Seconde République et des républicains de 1871 en France, ou de la république de Weimar en 1918-1920.

Pour l’essentiel, l’autoritarisme bonapartiste est moins dictatorial que directorial et lié à l’affirmation nouvelle du rôle moteur de l’État vis-à-vis de la société. L’État bonapartiste se veut maître du processus de construction économique et politique, sans transgresser les principes du libéralisme mais en développant ce que les marxistes appellent son autonomie face aux groupes sociaux et aux institutions civiles. Il est au conservatisme ce que l’État jacobin des origines est au radicalisme. Il prétend se placer au-dessus des individus et des classes, tout en reconnaissant dans le même temps la majesté du principe de la souveraineté populaire. À cette fin, il donne une impulsion souvent décisive à la bureaucratie publique, la rend à nouveau totalement dépendante de l’exécutif après les errements de la para-privatisation parlementaire de l’administration. Comme le remarque Reinhard Bendix au sujet de l’allégeance des fonctionnaires vis-à-vis du pouvoir, celle-ci peut se diluer dans la citoyenneté [286] égalitaire globale, ou bien s’en détacher au contraire par l’imposition aux agents de l’État d’un sentiment spécifique d’identification à celui-ci (Bendix, 1981, pp. 141-142). L’allégeance des serviteurs de l’État bonapartiste ressortit du second type, les place en quelque sorte sur une orbite distincte de celle du commun des mortels. Le processus se réalise facilement en Prusse, où l’Allgemeines Preussïsches Landrecht de 1794 définit d’emblée l’État comme un corps de fonctionnaires et d’officiers identifiés au monarque, supérieurs par là aux modestes membres de la bûrgerlische Gesellschaft (la société bourgeoise) . Sa réalisation se révèle plus délicate en France, où l’entreprise de sublimation de l’État se heurte, dans son ambition de conquête des périphéries de la société, à l’opération rivale des politiciens professionnels mieux servis par le concept de souveraineté nationale. Mais le mérite de la stratégie bonapartiste consiste, précisément, à forcer le débouché de la citoyenneté hégémonique des hauts fonctionnaires qui peuvent ensuite, à partir de cette position de force, partager ce privilège avec le personnel politique élu à partir de la IIIe République.

Corollairement, l’autonomie de l’État bonapartiste procède de la vocation qu’il s’attribue – et qui lui est reconnue souvent – de mener la« révolution par le haut » ; autrement dit, de guider la modernisation de la société hors des sentiers rendus périlleux par l’espoir révolutionnaire et l’imprudence des politiciens. La source de cette vocation se situe également en Prusse, où le ministre Struensee déclare dès 1799 au chargé d’affaires français que, si « la révolution créatrice s’était faite en France depuis le bas, elle se réaliserait lentement et depuis le sommet » en Allemagne (Hintze, 1975, p. 69). Bien que l’opinion professée sur la France ait été aventurée, le propos circonscrit une formule autoritaire correspondant au despotime éclairé de l’ère de l’industrialisation. Telle est exactement l’analyse de Barrington Moore qui, dans sa caractérisation du Second Empire et surtout du système bismarckien, reprend la notion de « révolution par le haut » en l’associant à celle de« modernisati on conservatrice » (Moore, 1969, p. 353). Telle est aussi la nuance que Poulantzas apporte à l’interprétation marxiste du bonapartisme, lorsqu’il lui reconnaît un certain« rôle constitutif » dans l’agencement des rapports de classe (Poulantzas, 1974, p. 28). Mais sans doute faut-il ajouter que ce rôle constitutif n’est pas qu’instrumental. Pour la première fois, il traduit la recherche par l’État moderne d’une forme nouvelle et supplémentaire de légitimité, fondée sur la preuve de la compétence et de la réussite économique.

Un troisième trait de l’autoritarisme bonapartiste découle précisément de cette revendication d’une légitimité méritocratique démontrée par la performance économique. Gerschenkron et De Schweinitz notent que, si l’industrialisation textile décentralisée de l’Angleterre et l’essor du pouvoir parlementaire déconcentré peuvent s’interpréter comme des phénomènes homologues, une homologie du même ordre s’esquisse entre l’industrialisation sidérurgique centralisée au xixe siècle sous l’égide des banques et de l’État, et la concentration autoritaire du pouvoir qui s’effectue à cette époque (Gerschenkron, 1962, pp. 15-16 ; De Schweinitz, 1964, pp. 7 et 161-177). Selon cette interprétation, la multiplicité des intérêts des modestes pionniers de la première industrialisation aurait trouvé son expression naturelle dans le débat transparent de l’appareil législatif. À l’inverse, les puissants entrepreneurs de la [287] deuxième phase industrialisatrice se seraient trouvés gênés par la médiation parlementaire, qui les obligeait à composer avec les notables terriens et les petits manufacturiers en déclin. Dès lors, cette élite nouvelle aurait éprouvé une affinité particulière avec une bureaucratie d’État plus compétente, discrète et peu sensible au désarroi des laissés-pour-compte du mouvement économique. Bureaucratie qui partageait en outre avec l’oligarchie moderniste le souci de gérer le consensus populaire dans une perspective de stabilité, excluant aussi bien la rigidité réactionnaire des notables traditionnels que la légèreté démagogique des représentants des classes moyennes dans les assemblées (Collier, 1975, pp. 331-359 ; 1978, pp. 593-614).

C’est à ce point que le bonapartisme se dépouille de l’autoritarisme sommaire pour devenir prédémocratique et populiste. En effet, la tactique autoritaro-plébisci-taire immédiate participe d’une stratégie à plus long terme d’intégration conservatrice des masses par la banalisation de l’acte électoral. Au premier degré, le plébiscite n’est que l’artifice de légitimation personnelle du César besogneux qu’est Napoléon III, par extension celui de la légalisation par contrecoup de la caste fonctionnariale, humiliée jusqu’alors par l’avantage comparatif des représentants élus en matière de captation de vote. Toutefois, une lecture au second degré isole mieux les trois présupposés majeurs du projet plébiscitaire.

Louis Girard cerne deux d’entre eux, lorsqu’il rappelle que sa connotation autoritaire ne doit pas masquer que « le bonapartisme […] se réclame des principes de 1789, de la souveraineté nationale et du suffrage universel » ; étant entendu que, simultanément, la Révolution ne forme pas un bloc aux yeux de ses artisans, pour qui une distinction s’impose entre « ce qui procède de la volonté nationale et ce qui vient des factions » (Girard, 1977, p. 23). Dans cet esprit, l’intervention bonapartiste ou bismarckienne survient au moment précis où la revendication du suffrage universel devient irrépressible, mais où il demeure possible de la canaliser sans la heurter de front pour peu qu’un leader providentiel et un État fort remédient aux agissements désordonnés des factions. L’objectif consiste à apprivoiser l’électorat élargi, jusqu’au moment – indistinct – où il pourra être rétrocédé sans péril aux démagogues et aux partis eux-mêmes assagis. Ce qui suppose une période probatoire de personnalisation plébiscitaire des enjeux du vote, ainsi qu’une limitation des choix offerts aux électeurs à l’éventail sécurisant de partis conservateurs et d’une opposition de contribution ; période d’apprentissage d’une citoyenneté modérée, sublimée autant que possible par les mythes de l’unité nationale et du dépassement de la lutte des classes.

De son côté, le troisième de ces présupposés emprunte déjà les ressources de la technologie électorale contemporaine, par une sorte d’application précoce des thèses développées plus tard par Tingsten (Tingsten, 1975) et par Kornhauser (Kornhauser, 1959, p. 36). Thèses selon lesquelles l’universalisation du suffrage, à l’époque de son extension aux masses paysannes, entraîne un effet conservateur que le vote censitaire ne garantit plus. Alors que le barrage censitaire en vient graduellement à servir moins les élites établies que les « contre-élites » radicales qui le contestent, l’instauration du suffrage universel élargit à point nommé un corps électoral toujours soumis en grande partie à l’influence des notables, et coupe l’herbe sous le pied des leaders radicaux sans prise sur la clientèle rurale. En rétablissant [288] le suffrage universel proclamé puis abrogé aussitôt par la IIe République, Napoléon III ne s’offre pas uniquement le plaisir de déjouer les démocrates face à la répression républicaine. Il mise sur la province modérée et majoritaire contre le Paris minoritaire des barricades. Il induit de la sorte le facteur de stabilité qui permettra l’enracinement ultérieur de la IIIe République. Il configure plus largement un tempérament politique français marqué de façon contradictoire par l’amour du verbalisme révolutionnaire et la crainte petite-bourgeoise du changement. Par ailleurs, si Bismarck échoue dans sa tentative de ralliement des paysans catholiques à son dessein électoral, il jette à tout le moins les bases d’un bonapartisme topographique, où la Prusse agraire et militarisée fournit le contrepoids des velléités plus contestataires de l’Allemagne de l’Ouest bourgeoise, prolétarienne et industrialisée. En outre, il compense son demi-échec électoral par le développement d’un régime de protection sociale des travailleurs en avance de cinquante ans sur le Welfare State anglo-scandinave, avec pour résultat de conforter une fraction importante du prolétariat dans une satisfaction matérielle paisible, et d’engager le mouvement syndical dans une pratique à long terme de concertation avec le patronat et l’État. À ce titre, la stratégie bismarckienne préfigure à certains égards les populismes du siècle présent, à cette différence importante près qu’elle s’abstient délibérément d’exploiter l’aspect idéologique de cette politique (tandis que le Second Empire fait plutôt l’inverse en cultivant une phraséologie populiste dépourvue de contrepartie pratique).

Au total, on voit que la logique de l’autoritarisme libéral du xixe siècle éclaire celle de divers régimes plus proches de notre temps. À condition de ne pas trop le lier aux spécificités sociales et historiques de son réfèrent français, le modèle bonapartiste peut cerner les ressources et les finalités d’une stratégie semi-autoritaire de modernisation conservatrice, dans un cadre économique et intellectuel libéral. Il identifie ce que Max Weber appelle un « type de transition » plébiscitaire entre les situations autoritaires oligarchiques et la démocratie ouverte (Weber, 1971, p. 275). Type de transition reposant sur la connivence de grands entrepreneurs capitalistes et de leaders tentés par le populisme sans qu’ils osent y recourir vraiment, dans le cadre d’une prééminence assez absolue du pouvoir exécutif, et dans une perspective d’industrialisation accélérée mais compensée par l’élargissement d’un suffrage canalisé par un système de partis excluant les courants radicaux. Ainsi entendu, le bonapartisme a eu beaucoup d’adeptes après Napoléon III, du général Pilsudsky au président Bourguiba, en passant par Mustapha Kemal, Primo de Rivera, les militaires brésiliens des années 1970 et bien d’autres.

B. LES POPULISMES

Par rapport aux gouvernements bonapartistes les régimes populistes se caractérisent précisément par l’exaltation d’un principe populaire qui ne se trouve exprimé que de façon prudente ou réticente dans le bonapartisme. De la même façon qu’on parle de modèle bonapartiste, Ionescu et Gellner, notamment, font de ce populisme manifeste le dénominateur commun de stratégies autoritaires d’endiguement de la mobilisation des masses, inaugurées dans le contexte du libéralisme exotique de l’Amérique latine (Ionescu, Gellner, 1969).

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De toutes manières, la stratégie populiste obéit comme celle du bonapartisme à un dessein volontariste de contrôle depuis le sommet d’une revendication du suffrage universel acceptée sous la pression des faits plutôt qu’en vertu d’une conviction des dirigeants. Dans les deux cas également, la manipulation plébiscitaire – au sens technique ou moral – apporte l’instrument du désamorçage de l’agressivité populaire, sur la base d’un régime de gouvernement où l’autoritarisme ne veut fondateur d’une démocratie sans épines que le barrage censitaire ou le clientélisme « privé » ne peuvent produire. Pourtant, les différences sont importantes entre le populisme et le bonapartisme, s’agissant en particulier des contextes où ils se situent.

La première différence relève de la persistance en Amérique latine d’une structure latifundiaire demeurée prédominante jusqu’au milieu de ce siècle dans nombre de pays, alors que la grande propriété européenne ou nord-américaine avait cessé de l’être avec l’expansion industrielle. De plus, cet élément s’associe au maintien des ressorts économiques et culturels d’un contrôle clientéliste à l’état pur, appliqué à des paysans qui constituent encore l’immense majorité de la population dans la plus grande partie de l’espace latino-américain. En deuxième lieu, le populisme se développe dans un contexte caractéristique de faiblesse de l’État, d’absence de pénétration de son autorité hors de quelques grandes villes, de patrimonialisation du pouvoir par les caciques. Enfin, l’urbanisation galopante qui affecte les pays latino-américains après 1918 n’y représente pas le corollaire de l’industrialisation comme en Europe ; la fuite des paysans misérables vers les métropoles devance l’expansion industrielle, elle « ruralise » les villes sans entraîner dans la plupart des cas le développement d’un mouvement ouvrier moderne, n’a guère d’autre conséquence politique que l’inquiétude que cette immigration engendre dans une petite-bourgeoisie urbaine en quête d’identité.

De la sorte, l’Amérique latine n’apparaît pas mûre pour la révolution démocratique par le bas, pas davantage pour une mutation de style bonapartiste lorsque l’usure du parlementarisme oligarchique devient manifeste. La pression sociale en faveur de la démocratie y est trop faible pour déplacer sensiblement l’oligarchie. Par ailleurs, la solution bonapartiste se révèle impraticable en raison des carences de l’État, d’autant que nulle menace prolétarienne directe ne justifie une dictature de ce type autrement que par une imitation très approximative. En revanche, le caractère très minoritaire de la classe ouvrière suggère une autre issue préventive du bouleversement social attendu plutôt que menaçant. Issue qui consiste à flatter et à avantager matériellement ce groupe ouvrier restreint, avec l’espoir de lui épargner la tentation du radicalisme révolutionnaire et de rajeunir dans le même temps le système de domination garant de l’essentiel : c’est-à-dire de la stabilité du contrôle patrimonial dans les zones rurales. Au regard de ce double avantage, ce calcul stratégique ne comporte que des inconvénients parfaitement maîtrisables sur le plan politique. S’il requiert une ponction économique accrue sur le monde paysan, celui-ci reste bien encadré par le système clientéliste. S’il risque, également, de provoquer l’expression d’un certain désagrément de la part des entrepreneurs industriels, ceux-ci demeurent heureusement assez marginaux au sein de l’élite.

En bref, les stratégies populistes procèdent d’une réinterprétation de la ressource clientéliste dans une perspective étatiste d’ambition plus modeste que dans le [290] bonapartisme. De plus, elles trouvent un renfort opportun dans le déphasage du développement économique latino-américain par rapport à celui de l’Europe ou de l’Amérique du Nord. Le retard de l’Amérique latine y crée un sentiment de dépendance et de frustration. Mais cet effet négatif nourrit précisément l’idéologie sommaire des populismes. Il permet de présenter la dénonciation nationaliste de l’impérialisme occidental comme l’alternative de la doctrine – infiniment moins engageante pour les patriciens – de la lutte des classes à l’intérieur de chaque pays.

Les définitions données du populisme synthétisent rarement cette combinaison machiavélienne, et la plupart ne font que reprendre le mythe légitimateur diffusé par les stratèges populistes eux-mêmes. Pour ceux-ci, en particulier pour Getulio Vargas qui a été le génie de cette rhétorique dans le Brésil des années 1930-1945 et 1950-1954, le thaumaturge populiste est le « Père des pauvres », le chef charismatique qui ne veut aucun intermédiaire entre le peuple de places publiques et lui-même. Tel est le cliché dont Edward Shils s’empare quand, parmi les premiers analystes du phénomène, il le perçoit comme l’affirmation par un leader du primat de la volonté populaire en tant que source de sa souveraineté providentielle, et comme l’inscription de ce primat dans une relation directe – celle de l’acclamation par les multitudes – entre le dictateur bien-aimé et le peuple mobilisé pour cette démonstration (Shils, 1956, pp. 98-104). Telle est également la perception de Gino Germani qui, confondant la démagogie verbale et le conservatisme réel, désigne le populisme comme « une revendication de l’égalité […] fondue dans une sorte d’autoritarisme » (Germani, 1975, p. 88).

Germani distingue pourtant un trait plus profond de populisme. Soit l’habileté qu’ont ses inventeurs et guides d’offrir aux masses déçues par des élections corrompues un jeu politique moins abstrait : celui d’une politique vécue au travers des manifestations de foules et de la promotion de la dignité populaire face à l’impérialisme cosmopolite. Idée que Mac Rae exprime plus clairement, lorsqu’il assimile le populisme à une gestion du déracinement de populations bousculées par le changement urbain et capitaliste (Ionescu, Gellner, 1969, p. 154). Dans cette optique, le populisme peut transcender sa connotation conservatrice pour participer d’un romantisme primitif à la Rousseau, fruit d’une compénétration du mode de domination patriarcale des caudillos et des techniques modernes de communication et de gouvernement. À ce niveau, les trois ingrédients du populisme se recoupent : l’attente des masses désireuses d’accéder à une certaine existence politique trouve son exutoire dans le discours anti-impérialiste, qui couvre à son tour l’opération prodigieuse qui dévie cette attente vers un statu quo idéalisé en mouvement pour le plus grand bien des notables.

Cette interprétation introduit l’énoncé que Peter Worsley fait d’autres attributs du populisme (Ionescu, Gellner, 1969, pp. 167-171). En particulier de sa dynamique « moraliste plutôt que pragmatique », autrement dit de sa méfiance calculée à l’endroit des projets industrialisateurs. Également de son effet en retour, en vertu duquel le « contact mystique avec les masses » affecte aussi bien celles-ci que les leaders captivés par leur propre gesticulation et pénétrés de ce fait de leur légitimité. Enfin, du caractère grossier et anti-intellectuel de son idéologie, de son exaltation du « petit » et de l’indigène liée à une critique de la grande entreprise, en général de sa [291] phraséologie agressive, qui ne couvre pourtant aucun dessein révolutionnaire dans la mesure où le populisme orthodoxe tend justement à sauvegarder les inégalités traditionnelles.

En définissant le populisme comme un « socialisme patrimonial », qui serait « la résultante d’une coalition liant au premier chef un leader – patrimonial – et une classe ouvrière intégrable parce que peu nombreuse », James Kurth lui restitue toute son ambiguïté (Collier, 1975, p. 187). À condition, toutefois, de ne pas oublier que la subordination clientéliste du peuple des campagnes nourrit cette alliance disparate des notables et de la plèbe urbaine. À condition, également, de remarquer que cette interprétation générique doit s’assortir d’un répertoriage des formes multiples et contradictoires des pouvoirs populistes réels.

François Bourricaud se préoccupe de ces nuances quand il rappelle l’ancienneté du phénomène. Le populisme ne se limite pas à son expression latino-américaine, et dans ce cadre même il repose aussi sur le soutien des classes moyennes qui n’ont que rarement de bons sentiments à l’égard de l’oligarchie dominante. Mais ce complément d’analyse applicable surtout à la révolution mexicaine et au péronisme ne représente pas l’essentiel. Le propos de Bourricaud consiste, de façon primordiale, à souligner le caractère protéiforme du populisme. Avant de toucher l’Amérique latine, il connaît au xixe siècle une occurrence nord-américaine au travers de la fronde des petits agriculteurs des régions intérieures contre la caste patricienne ou capitaliste de la côte est des États-Unis. À la même époque, le populisme transparaît aussi dans le courant boulangiste, puis dans la sensibilité du courant « catholique populaire » dont Péguy se fait le chantre avant qu’il ne débouche sur la démocratie chrétienne en Europe occidentale (Bourricaud, 1980, pp. 95-98). Il faudrait remarquer, plus largement, que le populisme procède de la sentimentalité romantique du retour aux valeurs ancestrales, de cette volonté de « ressourcement » commune aux narodniki russes et aux hérauts pangermanistes du Volkgeist (Esprit du peuple).

Mais plutôt que de tenter d’épuiser le débat sur les essences du populisme, on conclura à ce point par une esquisse de repérage de ses diverses manifestations en tant que catégorie de gouvernement. Ce qui laisse de côté l’utilisation du charisme populiste faite dans le cadre d’un jeu politique concurrentiel et réputé démocratique, où celui-ci ouvre la voie vers le pouvoir au lieu d’en constituer l’instrument central et permanent, où existent aussi des situations pluricharismatiques compatibles avec un jeu démocratique concurrentiel. Demeure, donc, le populisme d’intention proprement autoritaire, parce que soustrait à la pesanteur d’institutions représentatives qu’il prétend transcender. Dans cette perspective, la configuration populiste la plus classique correspond probablement au « gétulisme » brésilien [2], qui répond à un objectif d’intégration politique multiclassiste à fin conservatrice, reposant dans les campagnes sur une domination caciquiste quasiment inchangée et, dans les villes, sur la création sous l’égide de l’État et de son leader providentiel de deux partis, chargés l’un de la captation de la petite bourgeoisie (le Parti social-démocrate), l’autre de celle de la classe ouvrière (le Parti travailliste).

La seconde variété de populisme est au vrai non moins classique. Elle est [292] représentée par le système de parti dominant toujours en vigueur au Mexique, et par le courant avorté dont Raul Haya de la Torre et l’apra se sont faits les propagateurs au Pérou. Ces variantes ont pour particularité commune d’être révolutionnaires en apparence : d’abord en ce qu’elles lèsent le statu quo oligarchique en opérant ou en préconisant la réforme agraire ; ensuite en vertu de leur dimension « indigéniste », fondée sur l’exaltation mythique de l’élément indien de l’identité nationale et sur la promotion parcimonieuse des communautés indigènes, au plan linguistique en particulier. Par ailleurs, le populisme mexicain revêt cette spécificité supplémentaire d’exclure le charisme durable d’un guide transcendant les institutions. Le charisme est en somme à mandat limité ; il ne revient qu’à titre provisoire à un président pourvu de tous les pouvoirs mais coopté par des pairs. Globalement, il apparaît plus comme l’apanage collectif de la coterie dominante appelée Parti révolutionnaire institutionnel que comme l’attribut d’un homme qui n’est que l’émanation de cette coterie. Autant dire que si le populisme mexicain est révolutionnaire, il l’est dans le sens plein – ou circulaire – du terme : la révolution aboutit à son terme parfait dans la mesure où une oligarchie nouvelle en remplace une autre plus ancienne par une sorte de retour au point initial, au prix indispensable d’un bouleversement de la propriété foncière (voir Padgett, 1976 ; Reyna, Weinert, 1977 ; Garrido, 1982).

De son côté, le populisme militarisé nourrit une autre de ses expressions qui, pour une fois, n’a pas trouvé son paradigme originel en Amérique latine mais dans l’Égypte de Nasser. Dans sa stratégie de promotion « révolutionnaire » d’une nouvelle oligarchie sur la base d’une réforme agraire contrôlée dans ses effets démocratiques, le nassérisme s’apparente à la variété mexicaine du populisme. Mais il en diffère par le classicisme de son exaltation du charisme personnel de son leader, aussi bien dans sa phase fondatrice (avec Nasser) que dans sa phase ultérieure de routinisation bourgeoise (avec Sadate). En outre, le mythe de l’identité arabe y remplace avec beaucoup d’avantages celui de l’indigénisme indien. Étant entendu, toutefois, que le nassérisme est devenu à son tour objet d’imitation en Amérique latine, spécialement pendant la phase radicale de la dictature militaire péruvienne des années 1968-1975 (voir Löwenthal, 1975).

Restent, enfin, les populismes autoritaires plus authentiquement révolutionnaires, qui cessent peut-être par là de relever de la même catégorie générique. Tel est assurément le cas du castrisme des premières années, dont l’inventeur se comporte comme un caudillo mais qui dérive par la suite vers tout autre chose qu’une simple restructuration du clientélisme libéral. En revanche, le péronisme représente bien l’exception qui confirme la règle (Waldmann, 1971, pp. 94-106 ; Schoultz, 1977, pp. 1423-1446). Celle d’un populisme nullement déstabilisateur de l’ordre social dans son intention première, mais qui se trouve réduit, faute de support petit-bourgeois et d’une compréhension suffisante de la part de l’oligarchie, à miser trop sur son outil de mobilisation populaire formé par un syndicat d’État. L’instrument syndical, qui aurait dû demeurer subordonné, devient le fer de lance d’une radicalisation qui contribue à la délégitimation de Perón comme artisan de l’intégration politique des masses argentines. La raison d’être du populisme autoritaire est la conciliation sociale, faute de quoi il se perd dans les méandres d’une démagogie au jour le jour.

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4. L’autoritarisme contemporain

A. LES FASCISMES

On bouscule ici la chronologie, puisque l’autoritarisme populiste coïncide avec l’émergence des fascismes et leur survit même dans de multiples circonstances. Mais ce procédé apparemment désordonné a en réalité une double justification. D’un côté, le syndrome fasciste marque une rupture avec la logique libérale à laquelle les dictatures de style bonapartiste ou populiste échappent à peine moins que les régimes démocratiques. De l’autre, il se situe au point de départ d’une dynamique autoritaire nouvelle, caractérisée par une répudiation explicite de la souveraineté populaire comme source de la légitimité du pouvoir. Répudiation dont il faut ajouter qu’elle est absolue et définitive de la part des régimes fascistes, alors qu’elle n’est présentée que comme une phase nécessaire mais provisoire de reconstruction politique et sociale dans le cas, plus actuel, des nouvelles dictatures militaires ou« bureaucratiques autoritaires ». D’où la distinction opérée entre ces deux catégories autoritaires : l’une – fasciste – animée par une réaction teintée de totalitarisme contre l’individualisme libéral ; l’autre – technocratique et positiviste – mue par le dessein d’opérer la « révolution par le haut » sans recourir pour autant à l’antilibéralisme. Dans les deux cas, cependant, l’autoritarisme se manifeste en quelque sorte sans fard, alors qu’il avance masqué par la référence à la souveraineté du peuple dans les dictatures bonapartistes ou populistes.

Élucider la nature et le visage des fascismes ne constitue pas une tâche facile. La première difficulté provient de ce qu’il n’existe de nos jours, dans le discours politique, de qualificatif plus infamant que celui de fasciste. En second lieu, l’utilisation du pluriel – les fascismes – répond à un constat plus gênant pour l’analyse, qui tient à l’extrême diversité de ces régimes sur l’échelle de la tyrannie. En un sens, le nazisme incarne la norme d’un fascisme devenu totalitaire au regard de son horreur sanglante. Mais l’habitude prise à propos du stalinisme pourrait conduire tout autant à ne le percevoir que comme « déviation hitlérienne » d’un courant dont l’Italie mussolinienne fournirait le modèle un peu folklorique, et dont le franquisme finissant ou le salazarisme seraient les rejetons convertis à un autoritarisme banal et d’esprit libéral. Enfin, la littérature consacrée au fascisme est si abondante, et souvent de qualité, qu’on ne peut faire plus qu’en donner un aperçu à la suite des synthèses déjà livrées par A. James Gregor (Gregor, 1974) et Stanley Payne (Payne, 1980).

Certaines de ces analyses se situent, il est vrai, dans des perspectives qui relèvent moins de l’étude des régimes autoritaires que de la psychologie ou de la philosophie politiques. Ainsi en est-il de l’interprétation en termes de crise de l’individualisme européen élaborée aussi bien par les fascistes eux-mêmes, avec Giovanni Gentile et Dino Grandi, que par des observateurs plus distants comme Benedetto Croce, Ortega y Gasset ou, plus près de nous, Talcott Parsons et William Kornhauser (Kornhauser, 1959). De son côté, Hannah Arendt établit dans le même esprit le lien entre cette perception morale ou philosophique et sa rationalisation psychologique, en assimilant [294] la pulsion totalitaire fasciste et surtout nazie à une réaction anti-individualiste des membres de sociétés atomisées en recherche d’une identité collective reconstruite sur une base culturelle ou ethnique (Arendt, 1972). Réaction que Peter Nathan (Nathan, 1943) et Wilhelm Reich appréhendent à la lumière d’un concept freudien assez orthodoxe, tandis qu’Erich Fromm (Fromm, 1963) lui applique un schéma marxo-freudien et que T. W. Adorno introduit à ce même propos son fameux modèle expérimental de la personnalité autoritaire (Adorno, 1950).

Plus directement utiles pour la saisie des ressorts historiques et des mécanismes des régimes fascistes sont les travaux portant sur leur genèse sociale et leurs modalités d’organisation. À cet égard, il est réconfortant de constater que l’interprétation marxiste du phénomène échappe vite à la définition pesamment ciselée par les rédacteurs de la IIIe Internationale en 1935 (le fascisme y étant présenté comme « dictature ouverte et terroriste des éléments les plus réactionnaires, les plus chauvins et les plus impérialistes du capitalisme financier »). Certes, les études postérieures de cette école se ressentent toujours un peu de la vérité d’obligation de la lutte des classes et de l’imprescriptible détestation du grand capital. Mais elles le font fréquemment avec une désinvolture qui tourne à l’objectivité. Elles montrent, en particulier, que le fascisme italien et le nazisme procèdent moins des machinations des banquiers et des industriels que de la frustration traduite en actes de petites bourgeoisies privées jusqu’alors d’accès aux sommets du pouvoir, et menacées de se voir coiffer au poteau par la classe ouvrière au moment où elles s’estiment en droit d’y parvenir.

Dès avant 1935, Léon Trotsky note que « le mouvement fasciste fut, en Italie, le mouvement spontané de larges masses », à peu près dans le même temps qu’Otto Bauer lève complètement la garde pour discerner sans ambages sa dynamique petite-bourgeoise. Ils introduisent, par là, les réinterprétations marxistes modernes du phénomène. Ainsi celle de Barrington Moore, qui le caractérise comme une « tentative de donner à la réaction et au conservatisme une dimension populaire et plébéienne » (Moore, 1969, p. 357). Ou encore l’analyse plus tardive de Bauer, pour qui le fascisme traduit l’antagonisme des classes moyennes vis-à-vis des élites, leur revendication d’un statut politique qui ne serait plus subalterne, leur volonté d’assumer le pouvoir en leur nom propre plutôt que dans le cadre délégué de régimes parlementaires dont le jeu aristocratique autant que démagogique les ignore (Bauer, 1967, pp. 143-167). De la sorte, le fascisme revêt une dimension doublement antioligarchique. Sur le long terme, il libère les ambitions rentrées de couches intermédiaires qui ne tolèrent plus leur effacement dans des sociétés en pleine mutation industrielle. Sur le court terme, il reflète – à tort plus qu’à raison – leur crainte de voir les patriciens gouvernants conclure, à leurs dépens, un arrangement tactique avec la classe ouvrière dans une période de crise économique et de bouleversement social.

Cette contribution marxiste à la compréhension de la sociogenèse du fascisme apparaît d’autant plus utile qu’elle débouche, avec Lukács et surtout Michaly Vajda, sur une reconsidération proprement iconoclaste du processus qui fait suite à cette phase fondatrice. Car il est abusif d’accorder trop de crédit à l’idée selon laquelle le personnel plébéien des fascismes italien et allemand n’aurait servi que de couverture aux intérêts capitalistes, la « preuve » étant que ces régimes n’auraient pas altéré les [295] éléments essentiels de l’autonomie de la société civile et de son mode de production. Vajda souligne que, dans la réalité, les dirigeants fascistes ne possèdent pas cette seule particularité d’être profondément étrangers à l’ancienne caste dirigeante aristocratique, militaire et grande bourgeoise en ce qui concerne leur origine, leur mentalité et leurs fins. Au-delà, ils contredisent de plus en plus frontalement les intérêts de cette caste sur le plan économique comme sur les autres plans. Ils induisent de la sorte un processus de modernisation sociale à longue échéance, dans la mesure où ils abaissent définitivement le statut de cette couche dominante au profit d’un nouvel agencement plus largement méritocratique, voire « médiocratique », de l’accès au pouvoir (Vajda, 1979, pp. 9-13).

Au regard de cet apport marxiste, celui des politologues non marxistes paraît quelquefois modeste, s’agissant même de l’analyse magistrale que Seymour M. Lipset livre du fascisme comme expression politique des classes moyennes (Lipset, 1963, pp. 127-179). Cependant, on remarquera que Ralf Dahrendorf devance Vajda dans la découverte des effets égalitaristes du nazisme (Dahrendorf, 1962). On notera également l’originalité des pistes ouvertes par Juan J. Linz et Stein Rokkan. Le premier est connu pour l’attention qu’il a portée sur la distinction à opérer entre les régimes fascistes de style totalitaire implantés en Italie et en Allemagne, et les fascismes d’imitation diffusés ailleurs, spécialement en Espagne mais aussi au Portugal, en Hongrie, en Roumanie, en Croatie et en Slovaquie (Linz, 1964, pp. 291-341). Il l’est moins, en revanche, en ce qui touche à sa considération plus récente d’un aspect jusqu’alors assez négligé de la dynamique originelle des fascismes fondateurs ou d’imitation, qui a trait non plus à leur génétique sociale au sens large mais à la relation existant entre cette dynamique, la structure de l’État et celle des forces politiques dans chaque cas singulier. Linz suggère, à ce propos, que le fascisme, en tant que mouvement de masse et que parti dirigeant, ne se développe pas de façon achevée dans les pays – du Sud et des Balkans – où les groupes réactionnaires trouvent des armées, des monarchies ou des bureaucraties d’État qui le suppléent (Linz, 1980, pp. 153-189). De son côté, Stein Rokkan situe le syndrome fasciste dans le long terme historique, pour souligner que son aire privilégiée coïncide avec l’héritage impérial – le Saint-Empire romain germanique et sa variante espagnole – et la zone périphérique de l’ensemble économique européen jusqu’au xixe siècle. Pour lui, le fascisme pourrait représenter l’un des aspects d’une réaction contre cette situation de retard dans la construction d’une identité économique nationale forte (Rokkan, 1980, pp. 131-152).

Par ailleurs, il faut rendre cette justice aux politistes ou historiens non marxistes qu’ils sont pratiquement seuls à considérer quelque peu les mécanismes de gouvernement des régimes fascistes. À cette nuance près que l’étude de Z. Brzezinski et C. Friedrich – qui aurait pu représenter l’œuvre maîtresse à cet égard – s’attache, par référence aux exemples de l’Italie fasciste, de l’Allemagne nazie et du système soviétique, à identifier un modèle totalitaire plutôt qu’autoritaire, caractérisé par l’hégémonie d’un parti, l’omnipotence policière, le monopole d’une idéologie et le déni du droit (Friedrich, Brzezinski, 1965). Dans ces conditions, l’analyse la plus pertinente du fascisme comme pouvoir autoritaire observé dans son jeu réel plutôt qu’interprété dans son essence génétique reste sans conteste celle livrée par Juan [296] Linz [3]. Malheureusement, ces recherches éclairantes présentent l’inconvénient inverse de celles de Friedrich et Brzezinski, qui est leur référence privilégiée au régime franquiste, autrement dit à un fascisme d’imitation de plus en plus éloigné de la norme italienne et surtout allemande. S’agissant de ces expressions centrales du fascisme en tant que mode de gouvernement il convient de la sorte de se reporter surtout aux études plus historiques qu’Ernst Nolte (Nolte, 1969 et 1970-1975) et Renzo de Felice (Felice, 1970) ont consacrées à l’Allemagne nazie et à l’Italie mussolinienne. En dépit de son ancienneté, on retiendra aussi l’analyse de la structure et de la pratique du national-socialisme effectuée par Franz Neumann (Neumann, 1942 et 1957), ainsi que les synthèses plus récentes et didactiques de P. Milza, M. Benteli (Milza, Benteli, 1973) et M. Steinert (Steinert, 1972). Il faut rappeler, surtout, que les études de Lasswell (Lasswell, Sereno, 1937, pp. 914-929) et de Lerner (Lerner, 1951) sur le renouvellement des élites sous le fascisme et le nazisme demeurent précieuses, en dépit des analyses postérieures de Gerth (Gerth, 1959, pp. 100-113) et de Sarti (Sarti, 1970). Enfin, les travaux de Paul Corner (Corner, 1975) sur le fascisme dans la région de Ferrare apportent, pratiquement, la seule étude de cas véritablement fouillée dans ce domaine. Ils revêtent à ce titre une importance exceptionnelle.

B. THÉORIES PRÉSENTES DE L’AUTORITARISME :
DU PARADIGME DU DÉVELOPPEMENT POLITIQUE
AU RETOUR À L’HISTOIRE


Les systèmes fascistes représentent l’avant-dernière phase d’un autoritarisme moderne représenté, aujourd’hui, par les nouvelles dictatures technocratiques ou militaires des sociétés « avancées » et par les expressions variées de l’autoritarisme du Tiers Monde. À ces visages divers du phénomène autoritaire présent répondent deux orientations génériques de l’analyse politique depuis 1960 à peu près. D’une part, celle qui procède de l’interprétation évolutionniste de l’école américaine du développement politique, appliquée d’abord à la dynamique du pouvoir dans l’univers non occidental. D’autre part, celle qui recouvre en fait une série de tentatives dispersées de reconstruction d’une typologie autoritaire propre à l’Amérique latine et à l’Europe du Sud.

L’excellente présentation de l’école du développement politique effectuée par Bertrand Badie (Badie, 1978) permet de se limiter ici à la seule considération de ses références spécifiques à l’autoritarisme. Au départ, l’idée directrice est, avec Shils (Shils, 1960) ou Almond et Coleman (Almond, Coleman, 1960), que les gouvernements autoritaires marquent une étape dans un processus de développement qui débouche, dans les meilleures circonstances, sur une différenciation sociale et une sécularisation des attitudes capables de donner lieu à une phase démocratique ultime. Idée nuancée ensuite par Pye (Pye, 1967), lorsqu’il considère que l’autoritarisme ne s’inscrit pas forcément dans une taxonomie hiérarchisée qui privilégierait ce [297] débouché démocratique, et qu’il peut constituer en lui-même une forme moderne de gouvernement.

Par la suite, ce courant interprétatif esquive quelque peu la notion d’autoritarisme. Soit qu’il ne lui attribue plus qu’une pertinence secondaire avec Apter ou Huntington, soit qu’il tende à la remplacer par un autre vocable avec Dahl. Apter ignore le concept dans la distinction qu’il introduit entre le développement politique – la dynamique intrinsèque du pouvoir dans les sociétés non occidentales – et la modernisation politique – ou l’imitation par ces sociétés du modèle occidental de gouvernement (Apter, 1965 et 1970). D’une autre manière, Huntington l’oblitère également. Pour lui, le clivage primordial sépare les« sociétés civiles » et les« sociétés prétoriennes » (Huntington, 1968, pp. 79-80). Il entend, par là, que les formes de gouvernement importent moins, dans chaque pays, que l’existence ou non d’un processus de diversification sociale et d’autonomisation de l’État conduisant au mécanisme classique de séparation des sphères de l’activité privée et de l’action politique. De ce processus dépendent l’apparition d’institutions représentatives (dans les sociétés civiles), ou l’accaparement d’un pouvoir patrimonialisé par de petits groupes (dans les sociétés prétoriennes). Selon cette épure, l’autoritarisme ne coïncide qu’imparfaitement avec le« prétorianisme », bien qu’Hungtington ait jugé bon, par la suite, de compléter sa démarche abstraite par une analyse très banale des régimes de parti unique érigés en paradigme du pouvoir autoritaire (Huntington, Moore, 1970). De son côté, Robert Dahl ne fait que renouveler le lexique politique. Dans son langage, le phénomène autoritaire – qu’il ne désigne plus sous ce nom – s’intègre dans un schéma centré sur la relation que les gouvernants entretiennent avec les gouvernés au regard du rôle attribué à l’opposition. Cette sorte d’évidence trop simplifiée s’inscrit dans un tableau bipolaire qui contraste les deux types idéaux représentés par les « systèmes polyarchiques » (ouverts à l’opposition et démocratiques) et les« systèmes hégémoniques » (excluant toute opposition). Antinomie qui se trouve nuancée dans la pratique par l’imperfection dominante des polyarchies incomplètes (oligarchies compétitives) et des dictatures relativement réceptives aux demandes de leur environnement (Dahl, 1973, p. 1-25).

De façon presque singulière eu égard à ce point de départ fonctionnaliste, l’école du développement politique n’est, en outre, pas étrangère au retour à l’histoire opéré par la sociologie anglo-saxonne, dans sa quête cette fois des ressorts de la différenciation des systèmes de pouvoir occidentaux. Dans cette perspective, l’apport de Barrington Moore est décisif (Moore, 1969). Certes, Moore n’énonce rien d’original dans son repérage des trois voies de la modernisation politique, représentées par la « révolution bourgeoise » de type anglo-américain ou français, la « révolution par le haut » de style prussien ou japonais, et la « révolution paysanne » où un collectif dictatorial récupère le pouvoir comme en Russie ou en Chine. En revanche, il innove en dépassant l’explication massive du politique par le déterminisme économique et en centrant cette explication sur une variable opératoire précise. Celle du mode de contrôle du surplus commercialisable créé par la révolution agricole des xviiie et xixe siècles, conçu comme facteur primordial de l’agencement parlementaire, autoritaire-réactionnaire ou révolutionnaire-autoritaire des États modernes sur le long terme. Selon Moore, la conquête de ce surplus par une élite bourgeoise – ou bourgeoise [298] et nobiliaire – explique que celle-ci ait pu disposer, en Europe de l’Ouest et en Amérique du Nord, d’une base matérielle capable de favoriser son émancipation de l’État monarchique, puis de la mettre en mesure d’assumer directement le pouvoir parlementaire et représentatif. À l’inverse, le fait que l’État ait lui-même pris le contrôle de cette ressource économique, en Prusse et au Japon, éclaire la situation subordonnée de leurs élites, par là le destin longtemps autoritaire de ces pays privés du ferment « démocratique » représenté par l’autonomie matérielle d’une fraction au moins de la société. Enfin, l’autoritarisme révolutionnaire de la Russie et de la Chine relèverait, au début, d’un processus assez semblable au précédent, contrarié à un moment donné par une révolte paysanne non compensée par un contrepoids bourgeois, donc assez inévitablement canalisée par une minorité de dirigeants radicaux dépourvus d’assise sociale et, un temps, d’intérêts propres.

Theda Skoçpol étend ce raisonnement au cas de la France, où la prévalence de l’État dérive, à ses yeux, d’un mécanisme parent de la révolution paysanne niveleuse et sans véritable contrepartie capitaliste, où une élite – jacobine – assez dépourvue de base matérielle capte ce mouvement pour asseoir son hégémonie grâce à des ressources purement politiques (Skoçpol, 1979). De son côté, Fernando Uricoechea fait une application originale du modèle de l’agriculture répressive à la prussienne comme source d’une tradition autoritaire extra-européenne, dans son étude de haute qualité sur les origines sociales de l’État patrimonial brésilien (Uricoechea, 1978). Enfin, l’analyse qu’Immanuel Wallerstein effectue de la genèse d’un nouveau système économique mondial, du xvie au xviiie siècle, recoupe les thèses de Barrington Moore. Elle suggère, en particulier, que l’instauration dans des pays « périphériques » à l’époque – comme la Prusse et la Russie – d’un servage d’État, imposé par les impératifs technologiques de leur spécialisation dans l’agriculture d’exportation, constitue l’un des éléments essentiels de leur tendance assez durable à l’autoritarisme (Wallerstein, 1974).

Par ailleurs, l’œuvre de Stein Rokkan enrichit la socio-histoire de l’autoritarisme dans une perspective plus culturaliste ou directement politique, focalisée de plus sur la seule Europe de l’Ouest. Il a déjà été question du lien que Rokkan établit entre le développement du fascisme et la spécificité historique des pays de l’Europe centrale et méridionale, presque tous affectés par l’obstacle que le Saint-Empire romain germanique ou l’empire des Habsbourg ont opposé à leur émergence en tant qu’États et que nations unifiées. Dans ce contexte, l’autoritarisme représenterait une solution d’urgence et un remède expéditif à ce retard dans la construction nationale (Rokkan, Hagtvett, 1980, pp. 131-152). En outre, cette hypothèse s’intègre dans un schéma explicatif plus vaste. Celui d’une « cartographie conceptuelle » de la formation des clivages politiques en Europe. Cartographie dont la référence initiale se situe à l’époque de la Réforme et des prémices du bouleversement capitaliste, et dont les deux axes correspondent, d’une part, à la distance qui sépare les unités politiques en cours de formation du pouvoir spirituel représenté par Rome (axe nord/sud), d’autre part, à celle qui les éloigne ou les rapproche des cités marchandes et politiquement autonomes de la Hollande, de la vallée du Rhin et du nord de l’Italie (axe est/ouest). Au regard de cette topographie, Rokkan considère que la permissivité politique – puis les tendances démocratiques – des gouvernements de la périphérie Nord-Ouest [299] (Angleterre et Hollande en particulier) peut s’interpréter en fonction de leur éloignement simultané du foyer de l’autoritarisme catholique – la papauté romaine – et du site central de la démonstration d’indépendance pernicieuse des cités rhénanes ou hollandaises. Corollairement il explique la non-permissivité – ou l’autoritarisme – des pays« centraux » (France et Allemagne notamment) par leur proximité du pouvoir romain, ainsi que par leur souci de couper court à toute contagion du modèle offert par les bourgeoisies gouvernantes des cités souveraines de l’Europe médiane toute proche (Rokkan, 1975, pp. 562-600).

C. THÉORIES DE L’AUTORITARISME PRÉSENT :
LA RECHERCHE DE CATÉGORIES NOUVELLES


Les paradigmes de l’école du développement politique ou de la socio-histoire n’épuisent pas l’état des travaux récents sur l’autoritarisme. Aujourd’hui, celui-ci se nourrit plus encore d’une série de tentatives d’élaboration de catégories autoritaires applicables au temps présent qui, de façon cumulative, esquissent une typologie contemporaine du phénomène.

Les travaux de Juan Linz retiennent une fois de plus l’attention à ce propos. En effet, Linz ne se contente pas de proposer une définition générique de l’autoritarisme lorsqu’il le décrit comme un mode de gouvernement « à pluralisme limité » (Linz, 1964, pp. 291-341 ; 1970, pp. 251-275). Ce faisant, il désigne plutôt un type de pouvoir conservateur qui, faute de pouvoir recourir de nos jours à l’exclusion censitaire pour rejeter les masses hors du champ politique légal, utilise dans le même esprit l’interdiction globale ou sélective des partis et syndicats. Dans ce dispositif d’admission des seuls courants compatibles avec le maintien de l’équilibre social, les forces situées du bon côté de la frontière du pluralisme peuvent intervenir licitement auprès du pouvoir par le canal d’organisations prétendument non partisanes, voire de partis triés sur le volet du conformisme dominant. À l’inverse, celles qui menacent le statu quo se condamnent à l’illégalité et à une clandestinité qui justifie une répression sans fard. À ce titre, ces systèmes prennent figure de semi-dictatures « libérales » post-censitaires et post-parlementaires, régies par un exécutif prééminent et servies souvent par la figure d’un leader charismatique à l’image du général Franco ou du président Salazar. Cependant, ils peuvent se concilier aussi avec un présidentialisme fort mais constitutionnel comme au Mexique (Purcell, 1973, pp. 28-54 ; Reyna, Weinert, 1977), ou encore avec une direction quasi collégiale assortie d’une délégation de mandat à unprimus interpares comme dans le régime militaire brésilien (Schmitter, 1971 et 1973). Ils peuvent également se transformer en systèmes de cooptation à géométrie variable, dans la mesure où ils s’ouvrent parfois à de nouveaux soutiens de tendance éventuellement populiste (Hermet, 1974, pp. 241-269). Dans cette perspective, l’autoritarisme à pluralisme limité serait à la dictature ce que le trasformismo italien a pu être au parlementarisme.

La catégorie des régimes autoritaires corporatistes participe largement de ce schéma, au regard de la relation directe ou extra-parlementaire qui s’établit en leur sein entre des forces sociales ou économiques cooptables et le pouvoir central. À condition, toutefois, de ne pas suivre Howard J. Wiarda lorsqu’il déduit son « modèle [300] corporatiste » d’une prédisposition culturelle des sociétés de « tradition ibéro-latine » à un autoritarisme lié à leur incapacité d’assimiler d’autres rapports socio-politiques que ceux inspirés par l’Ancien régime espagnol (Wiarda, 1973, pp. 206-235). En revanche, la démarche de Philippe C. Schmitter prolonge celle de Juan Linz, bien qu’il considère le Portugal salazarien et non plus l’Espagne franquiste. Schmitter montre, en particulier, que l’arrangement « corporatiste étatique » se substitue à l’articulation censitaire et parlementaire dans le Portugal d’avant 1974, comme, de façon plus discutable, dans le Brésil d’après 1964. Surtout, il souligne que cet agencement substitutif s’accompagne d’une délégation de certains des attributs de l’État à des corps intermédiaires de nature professionnelle, culturelle ou éducative, ce qui représente une concession « libérale » assez paradoxale à première vue de la part de gouvernements autoritaires (Schmitter, 1974, pp. 85-131 ; 1975 a et 1975 b).

De son côté, la notion de stratégie « néo-bismarckienne » emprunte à la fois au concept bonapartiste et à celui de pluralisme limité. Hélio Jaguaribe inaugure l’usage de cette expression (Jaguaribe, 1962, pp. 83-84 ; 1968 et 1973). Il le fait par référence à la pratique de gouvernements semi-autoritaires, soucieux de canaliser les clivages qui apparaissent dans des pays en cours d’industrialisation dans le cadre d’un système pluripartiste créé sous l’égide de l’État, dans une perspective de socialisation conservatrice des masses petites-bourgeoises et ouvrières. D’où la filiation intellectuelle que cet auteur établit entre la technologie politique de Bismarck et celle de Vargas puis du président Kubitschek dans le Brésil des années 1950. Par ailleurs, notre analyse, postérieure à celle de Jaguaribe, s’attache à souligner la finalité dans le même temps modernisatrice et conservatrice d’une stratégie bismarckienne au sens métaphorique du terme. Elle se rapporte aussi à l’instrumentation de cette stratégie, fondée sur un recours maximal à une rationalité technocratique appliquée aussi bien au domaine économique qu’à celui de la socialisation – ou de la démobilisation – politique, dans un contexte d’ouverture au capital étranger et de distension sociale par la diffusion des avantages de la société de consommation (Hermet, 1975, pp. 1029-1061). Telle est, spécialement, la dynamique autoritaire de « fuite dans le développement économique » propre au régime franquiste d’après 1958, au régime militaire brésilien ou à la dictature éclairée du dernier Shah d’Iran. Probablement, peut-on considérer aussi que la Turquie de Mustapha Kemal et d’Ismet Inönü participe d’une logique assez semblable, de même que le gouvernement de la Corée du Sud au cours des années 1960 et 1970 (Lyman, 1971).

En revanche, le modèle « bureaucratique-autoritaire » de Guillermo O’Donnell obéit à une démarche différente des précédentes. Au départ, O’Donnell (O’Donnell, 1973) entend s’interroger avant tout sur deux aspects spécifiques de la problématique autoritaire latino-américaine : d’une part, sur le lien établi entre la dépendance économique et culturelle des pays d’Amérique latine et l’émergence dans ceux-ci d’un type nouveau de dictature militaire (voir aussi Cardoso, 1973 et 1978) ; d’autre part, sur l’institutionnalisation de ces régimes, autrefois transitoires ou accidentels et désormais artisans sur le long terme d’une redéfinition des rapports entre l’État et la société. Pour lui, les nouvelles dictatures bureaucratiques-militaires s’assignent une fin modernisatrice, tout en prétendant esquiver le danger de bouleversement social impliqué par les stratégies populistes antérieures. À l’inverse également des gouvernements [301] populistes, elles utilisent peu le ressort nationaliste, lui préférant des doctrines de « sécurité nationale » conciliables avec leur ouverture aux firmes multinationales maîtresses du processus d’industrialisation. Enfin, ces régimes se proposent, selon O’Donnell, d’instaurer ou de restaurer l’autorité de l’État, sous l’égide du seul groupe – les militaires – techniquement et socialement capable d’assumer cette opération.

Toutefois, O’Donnell nuance plus tard son modèle (O’Donnell, 1979, pp. 285-318), en raison notamment des critiques que lui adresse Albert Hirschman (Hirsch-man, 1979, pp. 61-99). ^ convient, en particulier, de ce que la stratégie de modernisation économique et sociale de l’État bureaucratique autoritaire n’appartient pas en propre à des régimes militaires comme ceux du Brésil, de l’Uruguay et à certains moments de l’Argentine. L’État bureaucratique peut très bien s’incarner dans un pouvoir civil fort ou en voie de démilitarisation. Il peut même concilier la prééminence de l’exécutif avec les règles majeures de la démocratie, ou induire celle-ci par les transformations structurelles et culturelles qu’il provoque. À la limite, l’interprétation corrigée d’O’Donnell coïncide avec celles de Collier (Collier, 1975, pp. 331-359 ; 1978, pp. 593-6l4) et de Kurth (Kurth, 1979, pp. 319-362), pour qui l’accès à la consommation de masse favorisée par l’autoritarisme bureaucratique débouche sur son dépérissement au profit d’une forme de gouvernement plus représentative et homologue de celle – démocratique – en vigueur dans les pays plus anciennement industrialisés. Telle est, du moins, la leçon qu’ils tirent de l’exemple espagnol et qu’ils augurent dans le cas brésilien, par une sorte d’extrapolation des thèses de Karl de Schweinitz (de Schweinitz, 1964) sur l’interdépendance des phases de l’industrialisation et des modes de gouvernement.

Le paradigme « bureaucratique-autoritaire » introduit la catégorie des régimes militaires même s’il la dilue. De toutes manières, l’autoritarisme martial reste l’une des formes de dictature les plus anciennes, qui remonte au moins au pouvoir des Mamelouks dans l’Égypte des xie-xviiie siècles, et qui est en général consubstantielle des prémices de l’État moderne. S’agissant du présent, il a en outre été l’objet d’une littérature abondante au cours des vingt-cinq dernières années, marquées par l’irruption politique des armées dans l’ensemble du Tiers Monde et non plus seulement en Amérique latine ou dans l’Asie du Sud-Est.

Malheureusement, ces travaux innombrables achoppent sur la complexité et la variété des interventions militaires. D’une part, celles-ci recouvrent des expressions multiples et d’intensité martiale inégale, qui vont de l’accaparement total de l’État par les forces armées à la simple élévation d’un général comme leader providentiel ou non d’un régime où les militaires ne dominent pas forcément, en passant par la participation non monopolistique des officiers au gouvernement. D’autre part, les interventions militaires se sont produites depuis 1945 dans des contextes nationaux, régionaux et historiques extrêmement divers, parmi lesquels il importe de distinguer avant tout celui des États africains récemment décolonisés du contexte différent des pays plus anciens d’Amérique latine, du Proche-Orient ou d’Asie. Enfin, ces dictatures militarisées à des degrés divers ont correspondu et correspondent toujours à des orientations idéologiques et pratiques de toutes espèces. Le marxisme-léninisme de style exotique ou polonais, le populisme radical de tonalité libyenne ou péruvienne, [302] le conservatisme dirigiste et modernisateur brésilien, ou encore la répression contre-révolutionnaire mais néo-libérale du général Pinochet et des militaires argentins relèvent tous de l’autoritarisme martial d’aujourd’hui, sans en épuiser pour autant les facettes contradictoires.

Ceci peut expliquer pourquoi les spécialistes de l’autoritarisme militaire se sont, soit limités à cerner des aspects très généraux d’une essence politique martiale, soit contentés de décrire ses manifestations en laissant dans l’ombre les ressorts et mécanismes moins accessibles du phénomène. Au niveau général, le débat s’est traduit par une dispute inépuisable entre les tenants d’une propension spécifique des militaires à la prise du pouvoir (Finer, 1962), ceux d’une interprétation en termes de suppléance par les officiers d’une élite civile introuvable ou trop faible pour diriger le pays (Yannopoulos, Martin, 1972, pp. 847-882), et les adeptes de la théorie de la dépendance pour qui l’usurpation martiale est l’instrument subalterne de la domination « impérialiste » ou le produit des intrigues des États-Unis (Gardoso, Faletto, 1978 ; Touraine, 1976). De leur côté, les études de cas sont souvent demeurées au stade de la chronologie commentée ou de l’anecdote savante, si l’on met à part quelques analyses remarquables telles que celles que Ruth First (First, 1970) et Robin Luckham (Luckham, 1971) ont consacrées à l’Afrique, plus encore l’étude d’Alain Rouquié sur l’Amérique latine (Rouquié, 1982).

Le bilan d’ensemble serait décevant si une nouvelle direction de recherche ne s’esquissait. Assez parente – bien que de façon non explicite – de la pensée de Samuel Huntington sur la dynamique « prétorienne » du rapport État-société, elle tend en premier lieu, avec Alain Rouquié, à inscrire les expressions plurielles de l’autoritarisme militaire dans le type de relation qui existe dans chaque cas national entre un État en crise et son bras armé (Rouquié, 1982). En second lieu, ce courant s’efforce de dépasser le mythe de l’incommunicabilité de la politique martiale, d’en appréhender le fonctionnement dans le jeu de« partis militaires » qui ne se confondent pas nécessairement avec l’appareil de pouvoir proprement dit (Rouquié, 1981).

Enfin, il faudrait s’étendre plus qu’il n’est loisible de le faire ici sur une série de travaux récents consacrés aux systèmes autoritaires non occidentaux. À cet égard, on ne dira qu’un mot de ceux qui partagent l’originalité de dépasser l’application abstraite du modèle patrimonial ou de la théorie de la dépendance pour analyser, sans a priori d’école, la réalité de la construction de l’État dans les pays décolonisés de l’Afrique au sud du Sahara. Aristide Zolberg (Zolberg, 1964 et 1967) et Christian Coulon (Coulon, 1972, pp. 1049-1073) ont ouvert la piste dans ce domaine ; notamment en situant leur démarche dans le cadre de relations centre-périphérie dégagées de l’habituelle confusion avec le conflit tradition-modernité. Depuis quelques années, ils reçoivent le renfort de Jean-François Bayart qui, à partir d’une vision pénétrante du régime de parti unique du Cameroun (Bayart, 1978, pp. 5-35 ; 1979), aborde désormais le champ plus vaste d’un « autoritarisme sociétal » – mais non traditionnel – qui caractériserait pour lui l’Afrique (Bayart, 1983, pp. 23-39 ; 1980) pp. 727-742). Cet autoritarisme serait celui de sociétés « comme les autres », façonnées par une spécificité historique qui réinterprète le passé local aussi bien que colonial dans la perspective de l’aménagement de systèmes de domination originaux plutôt que dépendants ou calqués du modèle européen. Selon cette interprétation, le [303] paradigme patrimonial n’apporte qu’un élément d’interprétation parmi d’autres, même s’il revêt une importance considérable ainsi que Jean-François Médard le montre dans le cas de la Côte d’Ivoire (Médard, 1982).

5. La mécanique de l’autoritarisme

A. DYNAMIQUE INTERNE
ET RELATIONS AVEC L’ENVIRONNEMENT


Imaginer qu’on puisse étudier les gouvernements africains de la même façon que« les autres » tient de la hardiesse. Mais avancer qu’on doive faire de même pour les régimes autoritaires en général relève presque du scandale. Les États autoritaires représentent pour la science politique orthodoxe des monstres qu’elle se contente de nommer sans oser les pénétrer. Ceci alors même que leur dynamique interne et leur relation avec l’environnement sont non pas insaisissables, mais placées simplement sur des sites inhabituels. Rompus à l’analyse empirique de la production de la légitimité dans les démocraties, les politologues se trouvent comme inhibés devant l’exploration pragmatique des sites d’exercice de l’illégitimité dictatoriale. Énoncer les pistes de la recherche sur le « fonctionnement » des régimes autoritaires revient par conséquent à énumérer des lacunes, étant entendu que le maigre bilan qui en résulte est d’autant plus digne de considération.

L’un de ces sites se rapporte à l’institutionnalisation des régimes autoritaires, dont Juan Linz (Linz, 1973, pp. 233-254) est pratiquement seul à traiter alors que ces régimes se caractérisent souvent par une frénésie légiférante insoupçonnée par le profane. Un autre terrain à peine foulé concerne leur pratique idéologique, les procédures de persuasion et de légitimation de l’illégitime. On ne peut guère citer, sur ce point, que les études de Gregor (Gregor, 1969 et 1974) et Jean-Pierre Faye (Faye, 1972) sur la socialisation fasciste et son langage, celle de Jorbas Medeiros (Medeiros, 1978) sur l’idéologie autoritaire brésilienne, les travaux de Laennec Hurbon sur le culte duvaliériste en Haïti (Hurbon, 1979), ou notre analyse de la stratégie du franquisme en matière d’information (Hermet, 1978, pp. 44-67). Mais plus singulier apparaît le manque d’intérêt pour les procédures de répression ou de contrôle de la population dont les dictatures devraient fournir l’exemple d’excellence. Érigé souvent en critère distinctif du totalitarisme, cet aspect primordial n’est généralement abordé que par allusions non démontrées. À cet égard, les doigts d’une main suffisent pour recenser les recherches exemplaires d’Howard Payne et de Théodore Zeldin sur le Second Empire (Payne, 1966 ; Zeldin, 1958), les considérations rapides de Chapman sur l’État policier (Chapman, 1968, pp. 428-440), l’analyse fouillée de Wiarda sur les méthodes de la dictature de Trujillo en République dominicaine (Wiarda, 1968) et l’étude de Waterbury sur la corruption d’État au Maroc et en Égypte (Waterbury, 1976, pp. 426-445).

De leur côté, les travaux consacrés aux partis autoritaires uniques ou dominants sont à peine plus nombreux, pour qui s’intéresse à leur structure et à leurs processus internes. Il convient donc de remarquer spécialement, parmi les études qui abordent [304] ces partis du dedans, l’analyse du parti nazi effectuée par Gerth (Gerth, 1952, pp. 100-113), les études fondamentales de Stanley Payne (Payne, 1965) et surtout de Linz (Linz, 1970, pp. 128-203) sur la Phalange espagnole, ou encore les travaux de Garrido sur le pri mexicain (Garrido, 1982) et de Harik sur le parti unique égyptien (Harik, 1973-1974, p- 80-105). En outre, le catalogage des lacunes quasi absolues pourrait se poursuivre en ce qui concerne la mesure de l’audience ou de la popularité relative des régimes autoritaires, à propos desquelles on ne peut que rappeler l’originalité du tableau de Corner sur le fascisme à Ferrare, et mentionner quelques essais portant sur l’attitude des Espagnols vis-à-vis du franquisme ou le mode de comportement politique que ce régime a imposé à l’Espagne (Hermet, 1970, pp. 5-36 ; 1971).

Finalement, trois sites seulement de l’exercice du pouvoir autoritaire échappent de façon toute relative à cette disette de la recherche empirique. Le premier touche au recrutement des élites et aux procédures de cooptation qui la sous-tendent. On connaît, à ce propos, les études consacrées aux élites fasciste et nazie. Il convient de signaler aussi celles qui portent sur la cooptation mexicaine (Anderson, Gockcroft, 1969, pp. 366-389 ; Smith, 1981), sur l’origine et le jeu des coteries franquistes (Linz, 1964 ; Hermet, 1974, pp. 241-274), ou sur les relations entre l’élite industrielle portugaise et l’État salazarien (Makler, 1976, pp. 495-526). En deuxième lieu, un certain nombre d’analyses de la dynamique réelle du « pluralisme autoritaire » prolongent et élargissent les travaux précédents, en cernant les rapports que le pouvoir dictatorial entretient avec des forces extérieures qui, selon les circonstances, représentent des appendices de l’État, des îlots d’opposition modérée et consentie par les gouvernants, ou une opposition au sens plein, illégal et clandestin. Une fois de plus, l’Espagne franquiste fournit à cet égard le banc d’essai d’une direction de recherche inaugurée par Linz (Linz, 1973, pp. 171-259) et reprise sommairement par Martins à propos du Portugal salazarien (Martins, 1969, pp. 250-263). Direction de travail qui inspire parallèlement une série d’études sur le rôle des forces religieuses comme « partis de substitution » (Hermet, 1973, pp. 439-472), en Pologne (Dembinski, 1973, pp. 537-550), en Afrique (Bayart, 1973, pp. 514-536), au Portugal (Cerqueira, 1973, pp. 473-513) et en Espagne (Hermet, 1980-1981). Parallèlement, la connaissance de l’opposition illégale aux dictatures demeure plus rudimentaire, dans la mesure où ceux qui se sont penchés sur les questions l’ont fait de manière engagée ou militante plutôt qu’analytique. À nouveau, n’existent dans ce domaine que quelques études du mouvement ouvrier ou étudiant dans l’Espagne franquiste (Maravall, 1978 ; Amsden, 1972 ; Ferri et al., 1978), ainsi qu’une analyse du Parti communiste d’Espagne en tant qu’exemple de parti clandestin (Hermet, 1971). Sur ce point, il est paradoxal de constater que ces régimes, à qui l’on prête comme fin primordiale leur volonté de s’opposer à l’expression de la lutte des classes, aient été aussi peu considérés sous l’angle de l’effet pratique de leur action et de ses conséquences sur le mouvement ouvrier…

En troisième lieu, un autre site relativement exploré des mécanismes de l’autoritarisme touche à la technologie électorale propre aux dictatures. La valeur heuristique prêtée à l’étude de ces élections sans choix pour les électeurs procède de deux hypothèses de départ. D’une part, ces scrutins non compétitifs ne sont pas gratuits [305] ou sans enjeu au second degré pour les gouvernants, voire pour les votants ou les abstentionnistes. D’autre part, ces consultations manipulées à l’extrême fournissent, en définitive, l’exemple grossi jusqu’à la caricature des ressources offertes par la technologie politique moderne. En conséquence, elles représentent dans le même temps le terrain le plus accessible pour l’observation d’une dynamique autoritaire qui lève la garde pendant l’instant d’une campagne, et l’occasion d’une réflexion sur la procédure élective en général. Tels sont, en tout cas, les présupposés dont procèdent les recherches novatrices de Goran Hyden et Colin Leys sur les élections kenyanes et tanzaniennes (Hyden, Leys, 1972, pp. 389-420). Tels sont, aussi, ceux de l’entreprise comparative plus vaste menée de 1974 à 1978 dans le cadre de la Fondation nationale des sciences politiques (Hermet, 1974, 7-13 ; Hermet, Linz, Rouquié, 1978 a ; Hermet, Rose, Rouquié, 1978 b). Entreprise qui a couvert parallèlement les champs sud-européen, latino-américain et islamique, et qui trouve un prolongement dans des travaux plus récents sur l’Amérique latine en général (Huneus, 1981, pp. 101-138) et sur le Brésil (Wanderley Reis, 1983, pp. 62-86).

B. RESSOURCES POLITIQUES ET DÉBOUCHÉS

Par-delà la dynamique interne des régimes autoritaires, un constat de carence plus net encore s’impose en ce qui concerne la prise en compte de l’orientation et des conséquences de leurs politiques effectives. Si les analystes du phénomène autoritaire attachent un grand prix aux hypothèses qu’ils émettent sur les objectifs des dictatures, ils inscrivent ces objectifs dans les fins dernières qu’ils leurs prêtent de façon non vérifiable (l’autoritarisme se définit dans cette perspective par le substrat social qu’on lui attribue, au regard d’intérêts qu’on lui assigne par convention idéologique sur ces fins dernières). En revanche, ils ne traitent que par le mépris ou avec une condescendance distraite les actes de gouvernement qui nuanceraient ou bousculeraient éventuellement ce préjugé quasi eschatologique. Or, fonder un cadre d’analyse sur l’idée que l’autoritarisme réel ne constitue qu’un instrument au service d’intérêts minoritaires postulés n’est pas moins vain, au niveau de la méthode, que d’appréhender la démocratie incarnée comme un système excluant tout avantage particulier pour des minorités.

Le préjugé existe toutefois, et il repose sur deux principes simplificateurs. Le premier se rapporte à l’utilisation que tous les gouvernements modernes peuvent faire, dans les sociétés quelque peu industrialisées, de quatre types génériques de ressources politiques : la coercition pure, l’appel aux valeurs ou à l’endoctrinement idéologique, l’octroi de bénéfices symboliques ou statutaires à des individus, des groupes ou des classes sociales, l’allocation d’avantages économiques ou matériels à des catégories spécifiques ou à l’ensemble de la population. Dans ce domaine, l’idée admise est que les dictatures recourent presque exclusivement à l’une et/ou l’autre des deux premières ressources vis-à-vis de la masse de la population, et qu’elles réservent les deux dernières à une couche de privilégiés. L’idée est, aussi, que la légitimité d’un régime se mesure à son renoncement à la ressource coercitive ; renoncement qui serait le propre des démocraties, fondées sur le seul consentement idéologique manifeste lors des élections et conforté par une distribution équitable de [306] ressources symboliques et matérielles. Ce qui signifie, par contraste, que les régimes autoritaires se singularisent par un recours prévalent à la répression ; recours qui entraîne l’illégitimité de leur idéologie et le caractère illusoire – parce que inéquitable par essence – de la redistribution qu’ils opèrent des ressources économiques et symboliques.

Il s’agit là d’une vue de l’esprit, reposant d’une part sur une idéalisation de la persuasion idéologique, d’autre part sur la croyance erronée que les formes politiques transcendent les impératifs du jeu économique dans le cas des régimes autoritaires. Certes, il est clair que ceux-ci éprouvent une difficulté notoire à démontrer leur légitimité selon la norme électorale dominante, spécialement lorsqu’ils pratiquent une répression intense. Mais quant au reste, ils peuvent contredire tout a priori dans leur usage multivarié des différentes ressources du pouvoir. La prédilection insoutenable pour la ressource coercitive n’est, quelquefois, que le signe de l’impuissance de dictateurs faibles. Mais d’autres dictatures plus subtiles, comme celles de Pérón ou de Vargas, n’ont guère utilisé que l’arme idéologique ou l’allocation d’avantages symboliques pour s’assurer le soutien suffisant d’une fraction de la population. Certaines également, plus nombreuses aujourd’hui, ont presque renoncé à l’endoctrinement idéologique et usé de la dose minimale de répression, en accord avec une stratégie basée sur la performance économique et l’octroi d’avantages substantiels à des secteurs infiniment plus large qu’un petit groupe de privilégiés. Tel est, en particulier, le cas du franquisme finissant, de l’autoritarisme de Caetano au Portugal, du pouvoir militaire brésilien d’après 1964 et de toute une série de régimes industrialisateurs asiatiques (Corée du Sud, Taïwan, Singapour) ou africains (Côte d’Ivoire, Tunisie). Régimes qui semblent avoir voulu puiser leur légitimité non plus dans le discours nationaliste ou le massacre des opposants, mais dans la démonstration de l’efficacité pratique d’un gouvernement soustrait aux aléas du marché politique concurrentiel. Dans ce cas, l’autoritarisme des pays avancés sur la voie de l’industrialisation doit s’appréhender aussi – comme dans les démocraties – au travers de ses politiques économiques et sociales, ou encore des processus de décision qui sous-tendent ces politiques. Mais mieux vaut reconnaître que les recherches menées dans cette direction sont très rares. Elles concernent avant tout l’Italie fasciste et l’Espagne franquiste (Gregor, 1979 ; Anderson, 1970) et, de façon plus succincte, le Portugal (Schmitter, 1975, pp. 24-37), Ie Brésil d’après 1964 (Tavares, Serra, 1973, pp. 61-99 ; Faria, 1983, pp. 118-163) ou le Mexique (Purcell, 1973, pp. 28-54).

Par ailleurs, un second principe simplificateur conduit, en ce qui concerne au moins les sociétés occidentalisées, à ne voir dans les États autoritaires que des régimes d’exception ou des pouvoirs « successeurs » de gouvernements oligarchiques ou démocratiques réputés plus normaux. En fait, cette considération reflète une normativité purement esthétique, un refus de percevoir l’apport « constituant » de l’autoritarisme dans le monde occidental et, sans doute, non occidental. Les régimes autoritaires ne sont accidentels qu’en jouant sur les mots. Comme les autres, ils relèvent du croisement des facteurs profonds et d’épisodes conjoncturels. Ils contribuent à leur façon, sur le long terme, aux équilibres et aux déformations politiques propres à chaque pays, laissant un legs durable où les effets négatifs ne prédominent pas forcément. Enfin, ils se révèlent sensibles au même titre que les démocraties aux [307] retombées contradictoires de la dynamique du temps présent. À cet égard, on peut partager d’un côté l’inquiétude de tous ceux qui ont noté que les tensions engendrées par l’industrialisation minent le consensus démocratique et servent l’autoritarisme. Mais, d’un autre côté, on aimerait croire que les dictatures se trouvent affaiblies, à l’inverse, par le bouleversement économique et social qu’elles induisent fréquemment de nos jours, qu’elles deviennent par là les apprentis sorciers d’une modernisation mère de la démocratie. Reste que la réponse n’est peut-être pas envisageable de cette manière, et que Philippe Schmitter n’a pas tort de penser que « la modernisation sociale déstabilise toutes les formes de gouvernement » (Schmitter, 1982, pp. 2-3). Ce qui laisse l’espoir aux démocrates sans diminuer malheureusement l’entraînement vers l’autoritarisme…

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[1] Sans doute faut-il convenir que ces différents traits de l’autoritarisme patrimonial remodelé par un libéralisme agreste ne sont pas exclusifs de l’Amérique latine. Le Cameroun ou la Côte d’Ivoire, par exemple, les partagent dans une large mesure.

[2] Par référence à Getulio Vargas.

[3] Les travaux de J. Linz sont cités de façon non exhaustive dans la bibliographie.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le vendredi 15 avril 2022 6:57
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



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