RECHERCHE SUR LE SITE

Références
bibliographiques
avec le catalogue


En plein texte
avec Google

Recherche avancée
 

Tous les ouvrages
numérisés de cette
bibliothèque sont
disponibles en trois
formats de fichiers :
Word (.doc),
PDF et RTF

Pour une liste
complète des auteurs
de la bibliothèque,
en fichier Excel,
cliquer ici.
 

Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Renée HOUDE, “La vie adulte, un long fleuve non tranquille.” Un article publié dans LE DEVOIR, Montréal, édition des 23 et 24 août 2003 — idées. [L’auteure nous a accordé, le 25 juin 2021, l’autorisation de diffuser en libre accès à tous ce texte dans Les Classiques des sciences sociales.]

Renée HOUDE

Ph.D, professeure retraitée,
Département des communications sociale et publique, UQAM.

La vie adulte,
un long fleuve non tranquille
.”

Un article publié dans LE DEVOIR, Montréal, édition des 23 et 24 août 2003 — idées.

Bien des événements de la vie privée le prouvent, nos rituels de passage sont à se réinventer. Tous les samedis et mercredis d'août, en reportages ou en page « Idées », Le Devoir explore ce changement avec ceux qui l'étudient de près, tant dans ses généralités qu'associé à des moments précis de la vie. Aujourd'hui : le monde adulte, ce grand oublié.

À l’échelle de l’histoire humaine, il n’y a pas un siècle que nous vivons si longtemps. La récente longévité a entraîné de nouvelles donnes, sources de questionnements et de nouvelles disciplines de recherche (dont celle du développement psychosocial de l’adulte). Un peu comme dans les contes de fée où le récit se termine souvent par « Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants », ainsi en était-il de la vie adulte : on avait étudié la psychologie de l’enfant et de l’adolescent, mais continent noir sur la vie adulte. Il faudra attendre les années trente pour qu’émergent les premières recherches sur le développement de l’adulte.

Comme s’il ne se passait rien entre 20 et 90, voir plus de cent ans!

Le mot « adultus » corrobore la conception qui était en vogue alors. L’étymologie confirme l’ancien paradigme sur la vie adulte. Apparu en 1394 dans la langue française - dixit le Grand Robert ; le mot vient du terme adultus, participe passé du verbe adolescere, qui signifie croître, grandir, se développer. Incidemment, le mot adolescence vient directement de adolescere et exprime l’idée de « qui est en train de se développer et de croître ». Le participe passé adultus, ainsi que l’indique ce mode verbal qui  exprime la participation au passé, signifie « qui  a grandi, qui est développé, qui a cru » ;  longtemps l’adultus a été défini en fonction de l’adolescence passée et de la croissance qui la caractérise, et compris comme quelqu’un « qui a été adolescent ». De là à y associer l’idée que l’adulte est quelqu’un … « qui a cessé de croître , de grandir », le pas était facile à franchir. Et il le fut. Cette conception de la vie adulte ne laissait pas entrevoir les changements et les crises qu’on lui associe maintenant. Elle était en quelque sorte un fleuve tranquille.

On imagine – à tort peut-être - que l’adulte d’autrefois évoluait dans un fleuve tranquille : les virages étaient prévisibles, les événements marquants (entrer dans le monde du travail, fonder une famille, prendre sa retraite, perdre son conjoint) relativement bien campés, et les rituels de passage plus explicites. Bref le tracé était plus clair. Certes la linéarité des parcours était plus rigide. Le changement était souvent décodé comme une forme d’instabilité. Rien de tel aujourd’hui où le changement est hautement valorisé et où la vie adulte est vue comme recelant de multiples changements.

Que nous réserve la vie adulte ? Qu’est-ce que devenir adulte? Qu’est-ce qu’être adulte?

Lieben und arbeiten

Freud, interrogé sur ce qu’était être adulte, aurait répondu « Lieben und arbeiten », i.e. « Aimer et travailler ».

Tout adulte appartient à une cohorte, à une génération, ce qui l’inscrit dans un temps de l’histoire humaine et un temps de société qui le façonnent. « J’avais 20 ans quand le mur de Berlin est tombé ». « J’avais 20 ans quand on a marché sur la lune. »  La vie de couple d’Emilie et d’Ovila  – dans Les filles de Caleb, - ne se situe pas dans les mêmes tonalités que celle des femmes et des hommes qui ont 20 ans en 2003. Or chaque époque propose, dans l’air du temps, un sens au travail, un sens à l’amour, comme une toile qui sert de trame et de fond.

En effet…

Le modèle amoureux a changé . Le famille a changé.  Le modèle de travail a changé. Le mariage ne se fonde plus sur les anciennes prémisses. La linéarité est rompue. Balisés sont les temps d’une vie. La personne adulte rencontre des temps courts de formation parsemés tout au cours de la vie, elle s’attend le plus souvent à avoir plus d’un emploi, à changer – ou du moins à évoluer – au travail; les temps de travail oscillent avec des temps de non-travail (chômages non souhaités, congés autogérés). Ses attentes sur le couple et sur la famille sont autres : non seulement le pacte amoureux  évolue t-il selon les âges de la vie, mais le divorce est en quelque sorte  devenu une des phases prévisibles de la famille. L’union amoureuse prend des formes multiples et comporte discontinuités et ruptures. L’illusion du temporaire a  supplanté l’illusion du permanent. De plus, le privé et le public ne sont plus aussi étanches qu’autrefois : le cellulaire, pour n’en nommer qu’un seul, a aboli les frontières.

La vie de l’homme et de la femme post-modernes est fracturée, scandée de bascules et de reprises, de périodes de stabilité et de périodes de transition. La quête de sens et d’identité n’en est que plus vive.

La quête d’identité et les crises de la vie adulte

Erik Erikson, en 1950,  a insisté sur le travail de développement de l’identité à l’adolescence, une période où les forces développementales, un peu comme la débâcle au printemps, sont super-actives. Toutefois le façonnement de l’identité se poursuit tout au cours du cycle de vie.

Devenir adulte est un projet qui ne va pas de soi, et nulle part il n’est écrit combien de temps il faut pour y arriver.  Il faudra pour cela traverser différentes crises de développement.

De nombreux défis – un peu comme des obstacles à relais -  jalonnent la vie adulte.  Crise de couple, crise au travail, crise personnelle, crise d’identité, crise de la retraite, crise de jeunesse, crise du mitan, crise de la vieillesse, etc. … Pourtant les crises de la vie adulte sont des occasions de croissance. Nos insatisfactions sont des indices de nos aspirations. Nos frustrations peuvent nous dire quelque chose de ce à quoi nous tenons vraiment.  Voilà qui oblige au questionnement, à la réflexion, au repositionnement.  Le développement identitaire n’est pas de tout repos : les saisons de la vie comportent des périodes de stabilité et des périodes de transition. Pendant les périodes de transition, on met fin à quelque chose et quelque chose de nouveau commence; elles sont donc porteuses du changement :  s’y lovent les naissances de la vie adulte.

Ainsi chaque personne a quelque chose dans le ventre qui n’est qu’à soi, qu’elle porte et qui l’anime – par delà les aléas des sociétés. Son sentiment d’être en vie, sa vitalité s’y enracinent.  Chaque personne a à tenir compte de son « mythe personnel » , celui qui la forge et l’anime à son insu. Et à trouver sa niche, au travail, en amour, dans le monde.

Chaque vie comprend ces zones de vie : la vie personnelle (valeurs, croyances, rapport à soi), la vie familiale (famille d’origine et famille actuelle), la vie professionnelle (travail rémunéré ou non), la vie sociale (implications dans diverses associations ou insertions dans sa société) et vie interpersonnelle (réseaux et liens qui recoupent aussi les autres zones). Ces sphères de vie sont imbriquées les unes dans les autres. C’est dire qu’un changement dans une zone de vie affecte les autres zones. Il est rare que ce qu’on a appelé le burn-out ne concerne que la vie au travail :  la personne est un système fluide. Les zones de vie ne fonctionnent pas comme des tiroirs, mais comme des vases communiquants. Certains tentent de compartimenter leur vie, mais je fais l’hypothèse que leur sentiment de vitalité s’en ressent.

En grec, le mot crisis signifie choix; il fait bon de se le rappeler. Il faut donc recadrer les crises de la vie adulte qui sont des occasion d’avancer, d’actualiser d’autres parties de son être, de s’individuer davantage. Sortir de l’emmêlement des autres est une tâche qui incombe à chacun : c’est le chemin pour devenir animé de l’intérieur plutôt que mû de l’extérieur On appelle cela prendre sa vie en main ou encore

Le phénomène de l’accompagnement

Même si devenir adulte est une affaire éminemment personnelle, les autres y sont pour quelque chose dans la personne que nous devenons . Les figures significatives de nos vies disent quelque chose sur la construction de notre identité. La qualité des relations que nous vivons est capitale, et tout comme l’air que nous respirons, elle nous regénère. Pas étonnant que l’adulte contemporain demande à être accompagné ! Les formules d’accompagnement de l’adulte se sont multipliées au cours des dernières décennies: accompagnement en cours de formation, formation continue ou sur le tas, tutorat, mentorat ou entrainement professionnel [1], conseillers et psychothérapeutes, accompagnement en histoire de vie, en relecture de vie, et ce jusque dans la mort : accompagnement des mourants.

Certains y verront un signe de l’immaturité de l’adulte. À mes yeux,  rien de tel. Les multiples figures d’accompagnement témoignent plutôt de trois facteurs . On a compris récemment à quel point la personne se fabrique à l’intérieur d’un tissu social et relationnel. Les psychologues Freud, Kohut, Harry Stack Sullivan, Carl Rogers ont insisté sur le phénomène de la rencontre nourrissante et son pouvoir de transformation. Les philosophes Heidegger, Merleau-Ponty, Paul Ricoeur, sur l’intersujectivité humaine et, d’autres après eux, sur la construction du sujet, bref sur la construction identitaire .

L’accompagnement et le besoin d’accompagnement de l’adulte contemporain sont un corollaire de cette affirmation :  nous naissons dans la mutualité et nous nous transformons dans la mutualité (la formulation est de Roger Gould).  Ils sont aussi – et c’est là le deuxième facteur - tributaire de la dispartion des anciens lieux d’appartenance (famille, réseau de voisinage, paroisse) et du besoin d’être reconnu et confirmé comme sujet et comme personne; dès lors,  le besoin d’appartenance s’est logé à d’autres enseignes. Enfin, - et c’est là le troisième facteur, devant la surabondance de l’information et la complexité de nos institutions, il fait bon avoir un fil d’Ariane pour s’y retrouver : professeurs,  mentors jouent dorénavant ce rôle.

Loin d’y voir le signe d’une immaturité, d’une incompétence, voir d’une pathologie de l’adulte à faire face aux nombreux défis qu’il rencontre (vivre étant alors vu comme une maladie dont on ne guérit qu’en mourant), j’y vois l’expression d’une nouvelle application de découvertes récentes (on sait mieux comment se fabriquent les personnes, de l’enfance à la vieillesse), des nouvelles solidarités et des nouveaux attachements que nous trouvons pour mieux vivre ensemble, enfin d’adaptations inventives au village global et à la surinformation qui nous entoure.  Chacun a à faire son chemin. Et c’est en marchant que le marcheur fait son chemin. « L’homme en marche » ou « le marcheur » de Giacommetti est sans doute pour moi le symbole le plus prégnant de ce qu’est la vie adulte pour nos contemporains..

*  *  *

L’adulte sait que le fleuve n’est pas tranquille et que la route est à inventer, qu’elle n’est pas tracée d’avance.  Son inachèvement est aussi sa maturité : un temps de la vie succède à l’autre. L’air du temps prescrit à l’adulte d’aujourd’hui le devoir de s’inventer et d’inventer les rituels qui accompagnent les grands événements d’une vie : ce qui n’est pas une mince affaire. Une identité jamais totalement acquise, la certitude de nos incertitudes, des défis de développement à relever, un regard au diapason du monde. Et à la mesure de chacun, le devoir d’humanitude.

La vie adulte, un long fleuve non tranquille, disions-nous. Pas simple d’être adulte, mais passionnant !

- 30 -



[1] Dans le cadre du développement adulte, j’ai choisi de traduire le mot « coach » par entraineur et le mot « coaching par « entraînement professionnel ».



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le samedi 11 décembre 2021 6:30
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



Saguenay - Lac-Saint-Jean, Québec
La vie des Classiques des sciences sociales
dans Facebook.
Membre Crossref