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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Domination, dépendances, globalisation. Tracés d’anthropologie politique. (2002)
Préface


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Bernard Hours, Domination, dépendances, globalisation. Tracés d’anthropologie politique. Paris: Les Éditions L’Harmattan, 2002, 178 pp. Collection “Anthropologie critique.” [L’auteur nous a accordé, le 1er avril 2022, l’autorisation de diffuser en libre accès à tous ce livre dans Les Classiques des sciences sociales.]

[13]

Domination, dépendances, globalisation.
Tracés d’anthropologie politique.

Préface

Gérard ALTHABE

La globalisation est devenue depuis quelques années l’objet d’une torrentielle réflexion et cet ouvrage apporte un regard original : il est une tentative qui nous permet de construire le sens d’un processus qui le plus souvent relève de descriptions structurées entièrement par l’économisme et les explications se réduisent à montrer une logique économique qui sert de clé ultime à la compréhension du social, du symbolique, du politique.

Le processus de globalisation doit être considéré comme une étape dans une logique dialectique de la continuité et de la discontinuité dans le cadre de la construction d’une société capitaliste : l’horizon en serait un univers social et symbolique entièrement produit par le capitalisme et non point une société dans laquelle le capitalisme se développe dans une altérité dans laquelle il est contraint de s’articuler avec des dimensions qui sont en dehors de lui, entre autres la dimension politique concrétisée dans l’État-nation ; cette articulation a été la condition de son fonctionnement et, ainsi, dans le mouvement historique des deux derniers siècles , le capitalisme passe progressivement d’une position subordonnée à une position dominante ; maintenant l’accomplissement de ce mouvement serait en cours avec un capitalisme ayant résorbé en lui toute altérité.

On peut s’interroger sur le monde qui serait imposé à la planète : la transfiguration en marchandises de tous les aspects de l’existence depuis celle des tranches de temps vendues par les agences de tourisme bientôt jusqu’à celle de morceaux du corps devrait se poursuivre sans entraves, mais le rapport marchand serait la matrice du lien social à travers l’individualisation de l’individu autoréférencié ; les cadres [14] d’échanges seraient alors extérieurs aux acteurs qui ne communiqueraient entre eux qu’indirectement par des symboliques imposées du dehors. Il s’agit d’une figure exemplaire de l’aliénation.

L’émergence de cette société capitaliste se produit dans une rupture drastique, dans une discontinuité absolue et elle réinvestit en elle à la fois la continuité historique et les dimensions culturelles qui en sont le terreau ; il suffit d’évoquer le disneyland historique qu’est devenu le centre de Paris avec ses millions annuels de touristes.

Pour comprendre ce processus, il faut établir la comparaison avec les deux autres formes de domination qui ont marqué le siècle dernier : la domination coloniale et le système communiste ; dans les deux cas, il y a eu la volonté de créer une société nouvelle, avec d’ailleurs des différences considérables ; le système communiste a été un effort extraordinaire pour créer une société fondée sur le rapport politique auquel la dimension économique était subordonnée ; dans la domination coloniale a été manifeste la volonté d’ accompagner l’introduction des rapports marchands par la réorganisation autour d’eux des univers sociaux existants .

Est frappante en revanche la discontinuité du mode de domination actuel, souligné dans l’ouvrage, à travers l’anonymat et l’impossible identification du maître : on a affaire à un Olympe peuplé de cotations boursières, de sigles et de logos d’entreprises multinationales ; les politiciens étatiques sont visibles mais ils sont des faux maîtres, des valets qui se font passer pour le patron comme dans quelque commedia dell’arte. Ce constat amène l’auteur à parler de domination sans rapport de dépendance, ce qui d’ailleurs rend obsolètes les modes antérieurs de résistance et de révolte. Ce nouveau mode de domination est la conséquence directe de la recomposition présente du capitalisme fondé sur le refus de quelque altérité que ce soit.

La globalisation actuelle apparaît neutraliser tous les obstacles pour imposer à la population de la planète une société capitaliste : l’extérieur, le dehors sont phagocytés pour éviter qu’ils ne soient la source d’une subversion, avec l’épilogue figurée dans l’image des barbares wisigoths s’emparant de Rome ; dans le même temps le dehors est inclus dans le [15] dedans, ce qui est la manière la plus sûre de pacifier ce danger. Les Ong sont installées dans ce point d’articulation décisif, elles occupent ce front pionnier.

La dualité du dedans et du dehors n’est pas traduisible en termes géographiques, elle est partout aussi bien dans le nord que dans les suds ; New York est une ville double avec ses luxueuses tours et ses petites boutiques, on parcourt deux mondes en remontant Broadway ou quelque autre rue. Semblablement il suffit de prendre la ligne 2 du métro parisien entre Nation et la Place Clichy. À chaque fois, il y a une différence de degré, de localisation de la frontière, on tend à intervenir sur ce front d’une manière identique, comme le montre l’apparition d’Ong dans les banlieues de la région parisienne. Ainsi se révèle clairement l’effacement de la perspective tiersmondiste antérieure

L’ouvrage analyse les interventions qui se jouent dans cette frontière à travers l’action des Ong humanitaires, selon les deux axes que sont la santé et la nourriture ; l’auteur montre - en faisant du camp de réfugiés le lieu emblématique de ces opérations - comment les individus sont constitués comme des victimes .Ils ne sont plus des sujets sociaux et politiques, ils sont réduits à leur condition d’ individus biologiques ; la pratique des actions humanitaires décompose de façon paradigmatique les sociétés existantes .

La santé est une source infinie de métaphores habillant les interventions et les actions ; par ce biais la Banque mondiale traite la pauvreté ou l’ultrapauvreté comme une maladie et met fin à l’idée de développement qui supposait un but à atteindre et donnait sens aux interventions dans l’anticipation de l’intégration des ‘'bénéficiaires” dans le système global. Le modèle de la thérapeutique médicale englue dans un temps cyclique, une maladie suit une autre, il enveloppe dans un mouvement de décomposition jusqu’à la mort à laquelle nul n’échappe.

Le passage dans le dedans se joue dans la pédagogie démocratique dont les Ong sont les opérateurs pédagogiques majeurs. On quitte alors le camp de réfugiés qui est censé être un lieu de passage, mais le modèle de l’intervention reste identique : on constate un manque, une absence et on les comble tout en niant l’existant qui est le produit d’une histoire. [16] Ce processus est une des conditions de la construction de la société capitaliste.

L’ensemble de ces interventions véhicule une pression idéologique qui semble se fixer autour de deux points stratégiquement décisifs.

Le premier concerne la construction de l’individu en dehors du social donc du politique, dans la société capitaliste. La figure de la victime en est en quelque sorte une des expressions les plus achevées et lorsque les victimes sont regroupées en troupeau, elles ne forment une société que dans le cadre imposé du dehors et elles ne communiquent plus entre elles que comme victimes. Bernard Hours nous montre comment cette figure s’élabore dans la pratique médicale et s’implante partout. Le passage du dehors au dedans se traduit par le déplacement de la victime coupable de son sort à la victime qui a des droits et peut les revendiquer.

À un second niveau, l’individu désocialisé s’édifie sur le terrain du normatif, de la morale : tout ce qui le concerne est retraduit dans les termes de la responsabilité personnelle, et l’idée de responsabilité collective progresse : on devient coupable d’être malade ou pauvre, d’être sous le joug de pouvoirs politiques despotiques ; les normes qui définissent cette responsabilité et cette culpabilité créent la marge, la frontière et alimentent la stigmatisation de ceux qui sont en dehors, tout en hiérarchisant ceux qui sont dedans dans la logique de la proximité et de l’éloignement.

Les mises en scènes médiatiques de l’humanitaire nous offrent des descriptions épouvantables de mondes que l’on nous dit ainsi être le dehors du nôtre, elles nous confortent, nous les spectateurs des pays riches, dans la bulle protégée dans laquelle nous sommes persuadés de vivre ; c’est une manière d’occulter que nous sommes nous aussi pris dans un même destin ; les signes de notre enfermement dans cette condition commune se multiplient. La chronique des inondés de la Somme est ainsi exemplaire : ils sont victimes pêle-mêle de la nature, d’un complot de l’administration et des politiques pour protéger Paris ; ils sont aussi coupables de leur malheur pour avoir construit leur maison à tel endroit ; c’est un récit sans fin. La santé prend une place grandissante dans le théâtre médiatique, elle est présentée sous toutes les formes de la mise [17] en scène, les fictions comprises, l’annonce quasi-quotidienne de découvertes thérapeutiques et elle est devenue un des points centraux du débat public et un des facteurs décisifs de sa dépolitisation.

Dans ce contexte, la place attribuée à l’anthropologie pourrait être grandiose. La chute des dominations coloniales et des systèmes communistes européens doit être une leçon pour l’approche du présent ; ces projets de production d’une société nouvelle ont échappé à leur propre programmation .Leur mise en œuvre dans les situations locales n’a été nullement linéaire et elle a crée une dynamique détentrice de sa propre autonomie. Cette magistrale leçon doit être réinvestie dans la période actuelle marquée par le capitalisme mondialisé. Il se crée toujours de l’inattendu et l’histoire reste ouverte ; l’anthropologie, avec ses méthodes de terrain et ses concepts élaborés dans l’échange avec les gens est un instrument permettant de faire ressortir et de penser cette dimension où en dernière instance est enjeu l’avenir.

[18]



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le lundi 4 avril 2022 6:48
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



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