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Introduction
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1. Présentation de la recherche
Les Antilles constituent un terrain de recherche particulièrement intéressant pour les spécialistes de toutes les branches des sciences sociales. Creuset où se sont succédées et mêlées différentes races et ethnies, où les caractères écologiques ont favorisé l’apparition de certains systèmes d’exploitation agricole qui ont donné lieu à des types particuliers d’organisation sociale, où, enfin, les événements historiques ont provoqué, à partir d’infrastructures analogues, une diversification culturelle, cette aire pose de multiples problèmes.
Mais ce terrain de choix n’a suscité qu’une curiosité inégale et partielle, notamment en ce qui concerne les travaux ethnologiques. Si les îles anglaises et américaines ont été plus étudiées que les françaises, exception faite de Haïti, les ethnologues s’y sont de toute façon attachés surtout à l’examen des populations de couleur et de certaines structures qui leur sont propres. Bien que l’élément de couleur forme la majorité de la population antillaise, il nous semble qu’une étude globale des Antilles ne puisse négliger la population strictement blanche de ces îles : malgré sa faible importance numérique, elle exerce une influence prépondérante au niveau socio-économique et constitue un pôle d’attraction au niveau culturel. Les Antilles ne sont d’ailleurs pas la seule région où existe une « minorité dominante » ou une « oligarchie blanche », mais les travaux ethnologiques concernant ces groupes demeurent très rares. Nous pensons non seulement que leur analyse plus détaillée viendrait élargir et compléter la connaissance des sociétés dont ils font partie, mais aussi qu’ils présentent un sujet d’étude important du point de vue tant descriptif que comparatif. Le but de notre travail est de contribuer à la connaissance de ces groupes.
Le choix du groupe à étudier les Blancs Créoles de la Martinique nous a été suggéré en 1964 par les professeurs [8] Jean Benoist et Guy Dubreuil, de l’Université de Montréal, qui, ayant déjà effectué des recherches dans l’île, s’étaient rendu compte du rôle prépondérant des Créoles dans la société locale. La Martinique est connue surtout par des travaux historiques et par l’ouvrage géographique de Revert (1949) qui aborde aussi des questions sociales. Mais jusqu’ici trop peu de chercheurs se sont consacrés à l’analyse des différents secteurs de la population ainsi qu’aux problèmes d’ordre social et culturel. Il faut cependant mentionner l’étude de la paysannerie de Delawarde (1936), l’étude de communauté de Horowitz (1959) et les recherches de Dubreuil (1958) et de Kreiselman (1958) concernant la famille de couleur et le foyer matrifocal. Ces trois derniers ouvrages n’ont pas été publiés. Enfin, l’étude de Michel Leiris (1955) demeure, en ce qui concerne l’analyse de la société antillaise, d’une grande actualité. Notre connaissance de la société martiniquaise reste donc très fragmentaire et de nombreuses recherches seraient nécessaires avant de pouvoir procéder à une analyse globale approfondie. Pour notre travail, nous nous sommes donc volontairement limité à un seul secteur de la population, celui des Blancs Créoles, groupe qui pourrait être défini ou envisagé du point de vue de l’anthropologue physique (BENOIST, 1963) en tant qu’isolât mais que nous avons étudié selon l’optique de l’ethnologue, son caractère d’isolat découlant des caractéristiques de sa structure sociale et de ses options idéologiques. Il nous a semblé qu’étudier le groupe des Créoles n’était pas l’isoler arbitrairement car bien qu’il soit partie intégrante de la société martiniquaise et en interaction constante avec celle-ci, il présente des caractères raciaux et sociaux qui lui sont propres. Notre but est d’approfondir l’analyse de ces caractères non seulement pour la valeur monographique de cette connaissance, mais surtout pour mieux comprendre la société globale dont ce groupe forme un pôle à la fois isolé et fonctionnellement intégré. Ainsi, bien que notre travail porte essentiellement sur les Blancs Créoles, il y sera aussi question de la population de couleur car il est indispensable de tenir compte de cette dernière pour expliquer les modèles sociaux des Créoles, de même qu’une connaissance plus détaillée du groupe des Créoles ouvre la voie à une meilleure compréhension de la société martiniquaise, de son organisation et de ses problèmes.
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La question fondamentale qui a servi de point de départ à notre étude est la suivante : alors qu’après trois siècles d’histoire martiniquaise les Créoles ne constituent plus que 1% de la société globale, quels sont les facteurs qui ont permis à cette minorité de maintenir sa spécificité raciale et sa position économique prédominante ?
Cette question a déterminé la forme même de notre recherche, qui revêt un triple aspect : ils s’agit d’abord de retracer l’évolution de la société martiniquaise pour éclairer son aspect et son organisation actuels en même temps que pour connaître le rôle respectif et les rapports des populations blanche et de couleur dans l’histoire de l’île. Ensuite, nous nous sommes attaché à l’analyse du groupe créole : est-il homogène ou, sinon, de quelle manière est-il hiérarchisé ? quelle est la structure interne du groupe ? quels sont les mécanismes sociaux qui lui sont propres ? et quels sont les fondements et les conséquences de ces mécanismes ? Enfin, en replaçant les Créoles dans la société globale, nous avons tenté de déterminer les relations existant entre les groupes raciaux et les strates socio-économiques en présence, ainsi que les modifications qui ont pu survenir dans le rôle des Créoles au sein de la société.
Au cours de notre recherche, nous avons été amené à formuler et à vérifier plusieurs hypothèses de travail :
- L’aspect artificiel de la formation de la société martiniquaise, où des groupes de races différentes ont été mis en contact dans une perspective fonctionnelle pour les besoins de l’économie de plantation a été à l’origine du caractère des relations entre les groupes sociaux en présence. L’étude historique de ces relations permet de dégager les principaux mécanismes sociaux ainsi que les attitudes collectives qui continuent de prévaloir dans la société martiniquaise actuelle.
- Le groupe des Blancs Créoles est caractérisé par son morcellement intérieur et par sa forte cohésion vis-à-vis de l’extérieur, facteur principal de sa survie raciale et du maintien de sa position socio-économique privilégiée. Cette cohésion repose sur une idéologie élaborée, dont la rigueur empêche [10] même l’adhésion spontanée et totale de tous les membres du groupe. Néanmoins, les pressions extérieures et le contrôle social exercé par le groupe jouent dans un sens favorable à cette cohésion.
- Au niveau du la société globale, l’organisation sociale offre un aspect fonctionnel qui permet à la classe possédante - et en particulier à l’élite économique blanche - de maintenir sa position dominante.
Enfin, à travers toute notre étude, un problème essentiel en formait en quelque sorte la trame profonde : la Martinique a longtemps vécu dans un relatif isolement au cours duquel s’est développé un régime de paternalisme économique et social. Depuis une vingtaine d’années, l’île, en devenant un département, est sortie de son isolement et est entrée dans le monde. Cette ouverture a notamment entraîné un changement du régime économique, plus proche maintenant du capitalisme concurrentiel, ainsi qu’une plus grande mobilité géographique des individus, Martiniquais vers la Métropole et Métropolitains vers l’île. Dans quelle mesure cette mutation des structures a-t-elle affecté d’une part la configuration sociale de l’île, d’autre part le groupe des Créoles dans la société et dans sa propre structure interne ? En outre, comment ces changements se traduisent-ils au niveau des valeurs propres au groupe créole, quels conflits ont-ils suscités ? Les relations raciales et sociales entre Créoles, Martiniquais de couleur et Métropolitains se trouvent-elles modifiées ? Même si l’on ne peut encore répondre d’une manière définitive à ces questions ou dégager une typologie véritablement nouvelle des relations entre les groupes sociaux en présence, car cette mutation est récente, peut-être pouvons-nous dès à présent distinguer les problèmes qui se posent aux Créoles et le sens dans lequel ceux-ci opèrent leur adaptation aux données nouvelles.
2. Problèmes de recherche
et de méthodologie
La Martinique, comme la plupart des autres Antilles, fournit l’exemple d’une société multi-raciale, dont l’histoire est connue, et qui fait partie d’un ensemble économique et culturel [11] plus vaste. Il est probable qu’une analyse approfondie de la société globale nécessiterait l’assimilation et le contrôle de données et de variables multiples, tant historiques que contemporaines. Aussi est-ce là un travail qui ne pourrait être effectué que par une équipe de chercheurs disposant d’un temps assez long, comme ce fut le cas pour l’ouvrage sur Porto-Rico (J. Steward et al. 1965). Conscient des difficultés particulières que présente un tel terrain, et compte tenu du fait que nous étions seul pour mener notre enquête, nous avons tenu à circonscrire notre projet de manière qu’il portât essentiellement sur un segment de la société martiniquaise, tout en espérant que des études ultérieures viendront élargir la connaissance de la société globale.
Nous avions déjà effectué un premier séjour de trois mois à la Martinique pendant l’été 1963. Notre but avait alors été de relever les caractères principaux de l’organisation du groupe créole et nous avions centré notre recherche sur le système des alliances qui, selon nous, reflétait la structure interne du groupe tout en renforçant sa cohésion [1]. Notre second séjour de septembre 1965 à octobre 1966 fut effectué en vue du présent travail. Parti sur le terrain avec l’intention de procéder à une recherche se rattachant plutôt à la sociologie la mobilité sociale chez les Blancs Créoles nous avons assez rapidement renoncé à ce projet pour diverses raisons : raisons d’ordre technique, vu la difficulté de constituer un échantillon satisfaisant à cause de la faible importance de notre population et des liens de parenté qui s’y enchevêtrent ; raisons matérielles aussi, une enquête de ce genre pouvant être plus facilement menée à bien par une équipe de chercheurs ; mais surtout parce que s’est imposée à nous l’idée qu’un tel sujet était trop spécifique et que la réalisation de ce projet n’acquerrait de valeur que si elle reposait sur une connaissance déjà acquise de l’organisation et du fonctionnement social du groupe en question. Cette connaissance de base faisant défaut, il nous a semblé plus essentiel de nous y attacher, comblant ainsi les lacunes de notre étude antérieure en l’élargissant, et essayant de fournir aux chercheurs à venir un acquis sur lequel ils [12] pourraient greffer de nouvelles études. Cette option nous amena presque automatiquement à adopter une optique plus qualitative que quantitative et à nous en tenir dans une large mesure aux méthodes de recherche de l’ethnologie traditionnelle.
Par ailleurs, le fait d’avoir accompli un premier séjour à la Martinique facilita notre enquête à un point notable. Nous avions déjà noué des relations parmi les Créoles, nous connaissions déjà le groupe bien que de manière incomplète et surtout nous savions quelles difficultés inhérentes à la situation sociale martiniquaise nous aurions à surmonter. Au demeurant, ces difficultés restaient entières.
La première d’entre elles résidait dans la grande méfiance des Créoles. Certes, chaque ethnologue connaît sans doute cette expérience. Dans le cas présent, cette attitude était d’autant plus marquée que les Créoles jugeaient avoir été dupés : ayant à plusieurs reprises accueilli des journalistes, ils avaient ensuite lu des articles qui, disaient-ils, les décrivaient d’une manière injuste. Conscient de son caractère de minorité blanche et de sa position socio-économique, le groupe craint toute critique, surtout si elle est publiée. Nous nous sommes donc désolidarisé de toutes les enquêtes dont ils avaient été l’objet, en expliquant les différences entre le journalisme et le travail universitaire et en laissant entendre que nous n’avions aucune orientation idéologique susceptible d’influer sur le sens de notre recherche ou sur ses conclusions. Nous nous présentions comme « sociologue », le mot ethnologue étant moins connu, tout comme celui d’anthropologue qui, en outre, pouvait les amener à croire que notre enquête concernait leur « pureté raciale ». Questionné sur le but de notre recherche, nous répondions : « Je voudrais connaître les familles d’ici, voir comment vous vivez, si vous pensez que la société est en train de changer, etc. » Certains accueillaient ces explications avec scepticisme, en faisant remarquer : « Vous devriez plutôt étudier les Noirs, ce serait plus intéressant ». Cependant, la plupart des Créoles nous recevaient aimablement et même si, en définitive, ils nous éconduisaient, ils le faisaient alors avec courtoisie.
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Tout au long de notre étude, nos interlocuteurs nous posèrent de nombreuses questions sur notre travail, sur nous-mêmes, nos opinions et points de vue sur les sujets abordés. En général, nous avons évité d’exprimer des opinions catégoriques, même lorsqu’elles étaient sollicitées, nous efforçant plutôt d’obtenir plus de renseignements en insistant sur la faible étendue de nos connaissances, ou encore en formulant des objections introduites sur le mode dubitatif : « pourtant, on m’a déjà dit que... » ou « a priori, j’aurais plutôt pensé que.. » Connaissant déjà le terrain, nous avions pour principe d’éviter d’aborder de front certains sujets délicats (les relations raciales, les revendications économiques, le problème politique) et de conduire nos interlocuteurs à en parler les premiers. Ce résultat atteint, nous pouvions au contraire en discuter longuement.
La deuxième difficulté à laquelle nous avons dû faire face provenait des normes sociales établies, de la structure sociale de l’île et des relations entre les groupes. La société martiniquaise est stratifiée à la fois selon un critère économique et selon un critère racial. En anticipant sur la description des différentes catégories sociales, indiquons que la société était traditionnellement divisée en une classe supérieure blanche, une classe moyenne de mulâtres et une classe inférieure noire. Même si, en fait, la division de la société actuelle est, comme nous le verrons, bien plus complexe, cette structure traditionnelle demeure en arrière-plan et les normes régissant les relations entre les groupes subissent l’empreinte du passé. Ces normes, tacitement acceptées, sont fondées sur des attitudes collectives et des préjugés qui trouvent leur source au temps de l’esclavage, quand le Blanc, le Créole, était le maître. Il existe une distance entre les Créoles et le reste de la population comme entre la bourgeoisie de couleur et le prolétariat. En général, les Créoles n’ont de contact officiel avec la population de couleur que dans le cadre économique, c’est-à-dire avec des associés ou des employés. Les autres relations sociales restent limitées et se déroulent en tout état de cause en dehors du foyer créole. Les normes sont particulièrement rigides dès qu’elles touchent le comportement et les fréquentations des femmes créoles qui sont très mal jugées par les leurs si elles ont des relations sociales individuelles avec des gens de couleur. En [14] outre, insularité et surpeuplement relatif rendent malaisée la discrétion dans les relations.
Dans de telles circonstances, il devient presque impossible pour l’étranger de fréquenter également tous les groupes de la société. Très tôt, l’étranger est identifié au groupe qui l’accueille d’abord et de ce fait il se trouve coupé des autres, sauf si sa profession (médecin, haut fonctionnaire) justifie son attitude. L’ethnologue est donc placé devant un dilemme : s’intégrer au groupe qu’il étudie, se faire accepter par celui-ci, ce qui suppose le respect des normes, donc l’isolement, ou chercher aussi à connaître la société globale, ce qui implique des contacts avec les autres groupes, donc un manquement aux normes. Notre cas était d’autant plus délicat que, en notre qualité de Blanche voulant s’intégrer au milieu créole, nous aurions dû nous limiter exclusivement à ce milieu.
Lors de notre premier séjour dans l’île, nous avions fréquenté presque uniquement le milieu créole urbain. À présent, nous tenions à connaître non seulement les Blancs des communes rurales, mais aussi, dans la mesure du possible, les différentes classes de la population de couleur. Évidemment, malgré la discrétion de nos contacts avec cette dernière, les Créoles furent vite avertis de nos démarches. Excepté quelques jeunes gens de notre génération qui nous en parlèrent ouvertement, soit pour affirmer que « cela leur était égal », soit pour exprimer leur curiosité (« qu’est-ce que ça te fait de te promener en voiture avec un Noir ? »), les Créoles n’ont jamais abordé ce problème avec nous. Mais nous avons appris que certaines remarques critiques (« elle donne dans la négraille ») ne manquèrent pas d’être faites. Cependant, comme nous prenions toujours soin d’insister sur les besoins de notre enquête, ces inconvénients n’ont pas constitué dans nos relations avec les Créoles un handicap insurmontable.
En ce qui concerne les techniques utilisées pour notre enquête sur le terrain, nous nous en sommes tenu aux méthodes classiques de l’ethnologie :
a) Nous avons d’abord procédé au recensement de tous les Blancs Créoles habitant la Martinique. Nous avons établi une [15] fiche par foyer, fiche comportant le lieu de résidence, les nom, âge et profession des conjoints, les nom et âge de leurs enfants ainsi que leur profession s’il y avait lieu. Chaque enfant, marié ou non, ne vivant plus au domicile de ses parents, faisait l’objet d’une fiche distincte. Ce fichier fut assez long à établir car les familles blanches sont dispersées dans toutes les communes de l’île, vivant souvent dans des « habitations » assez à l’écart des routes principales. Ne sachant pas conduire, nous devions faire appel à l’aide d’amis martiniquais pour nous rendre dans ces localités ou ces campagnes. Pour les familles vivant en dehors du chef-lieu, nous avons procédé commune par commune ; pour celles résidant à Fort-de-France, nous avons dressé une liste de patronymes, prenant ensuite contact avec un ou plusieurs membres de chaque famille étendue. Nous nous sommes cependant heurté à une difficulté liée au groupe étudié : comment savoir quelles sont les familles « tout à fait blanches » ? Les Créoles eux-mêmes sont souvent en désaccord à ce sujet. Nous avons donc recensé les familles qui sont généralement reconnues comme blanches par les membres du groupe, tout en y ajoutant quelques familles de « petits blancs » peu connues mais dont la généalogie prouve l’appartenance au groupe créole. Néanmoins, il est certain que quelques cas discutables subsistent dans notre recensement, mais nous aurons à revenir sur cette notion de « pureté raciale ».
b) Nous avons également utilisé l’interview en profondeur. Le choix des répondants fut établi de la manière suivante : nous avons délimité des catégories socio-économiques (grands propriétaires et commerçants [2] ; moyens et petits propriétaires et commerçants ; employés, en distinguant cadres et petits employés ; membres des professions libérales) ainsi que des classes d’âge (25-35 ans ; 35-50 ans ; plus de 50 ans). En outre, nous tenions à interviewer au moins un Créole ayant épousé une Métropolitaine et un autre ayant épousé une Martiniquaise de couleur. Cette délimitation opérée, nous avons demandé à [16] quatre Créoles (trois hommes et une femme) de nous indiquer dans chaque catégorie deux ou trois individus représentatifs et les répondants furent déterminés par le recoupement des noms ainsi choisis.
Notre questionnaire [3] était relativement structuré mais lors de chaque interview des questions supplémentaires s’y sont greffées, en fonction des préoccupations ou de la situation sociale ou matrimoniale particulière du répondant. Nous avons pu interviewer vingt personnes et nous nous sommes heurté à quelques refus. L’entrevue était assez longue, de six à huit heures, et dans quelques cas, elle eut lieu en deux fois. Notre but était de laisser parler le répondant librement et autant qu’il le désirait. Les réponses furent notées devant lui, sauf en ce qui concerne les jugements personnels ou les confidences que nous notions plus tard, de mémoire. Le plus souvent, l’entrevue se déroulait dans une ambiance cordiale, soit chez le répondant qui, parfois, nous invitait pour la journée, soit à son bureau. Lorsque nous parvenions à interroger deux conjoints, nous le faisions toujours séparément.
c) Nous avons longuement et à plusieurs reprises conversé avec cinq personnes (un Créole, deux Métropolitains dont l’un est marié à une Créole, deux Martiniquais de couleur) connues pour l’intérêt qu’elles portent à la société martiniquaise. Par la suite, nous avons pu enregistrer sur bande magnétique des interviews sous forme de débat avec trois d’entre eux.
d) Nous avons aussi largement pratiqué l’observation participante. Nous avons été accueilli dans de nombreuses familles et nous avons pu assister à des mariages, des réceptions, des repas de famille, des réunions au bord de la mer ou à la campagne, des bals de jeunes, etc. Ainsi, nous avons eu l’occasion non seulement de partager divers aspects de la vie des Créoles (et aussi des Martiniquais de couleur), mais encore de prêter attention et de prendre part à de nombreuses discussions informelles.
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e) Nous avons utilisé un certain nombre de documents écrits : généalogies, recensements, publications officielles ou études portant sur des problèmes politiques, économiques et sociaux. L’exploitation de divers documents s’avérait souvent difficile, car bon nombre étaient rédigés à partir de certaines options politiques. Nous avons donc tenté d’examiner ces problèmes avec des interlocuteurs de milieux et d’orientation divers. Par exemple, pour les questions ouvrières, nous avons conversé avec des patrons, des employés et af) ussi avec un responsable syndical.
En dernier lieu, nous n’avons pas négligé les données d’ordre historique, nous bornant toutefois à consulter les ouvrages principaux. Par ailleurs, étant donné la rareté des études portant sur la deuxième moitié du XIXe siècle et le début du xx, nous avons recueilli des éléments d’information auprès de membre de la Société d’Histoire de la Martinique se livrant à des recherches et ayant consulté de nombreux document d’archives.
L’utilisation de ces méthodes traditionnelles nous a semblé la mieux adaptée à l’optique et au but de notre recherche : cerner la réalité sociale et les mécanismes internes du groupe créole, étudier son interaction avec la société globale martiniquaise.
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[1] « Mariage et cohésion sociale chez les Blancs Créoles de la Martinique », 1964 ; thèse de maîtrise présentée à l’Université de Montréal.
[2] Les grands propriétaires comprenaient les usiniers, les possédants des principales distilleries, ainsi que les principaux producteurs de bananes. Pour une moindre superficie de terre, cette dernière denrée est en effet plus rentable que la canne à sucre. Ce sont en fait nos informateurs qui établissaient la distinction entre grands et moyens propriétaires, et les noms indiqués se recoupaient d’une manière très nette.
[3] On trouvera le texte du questionnaire en appendice.
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