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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir du texte de Gilles LANE, “L'avenir des valeurs.” Un article publié dans la revue CRITÈRE, no 35, printemps 1983, pp. 85-102. Un numéro intitulé: “L'après-crise culturelle et politique”, printemps 1983, 285 pp. Montréal: La Société de publications Critère inc. [Autorisation accordée par Jacques Dufresne le 27 décembre 2022.]

[85]

Revue CRITÈRE, No 35,
L’après-crise.
2° culturelle et politique.


L’avenir des valeurs.
Le problème des «vraies» valeurs.”

Gilles LANE *

Qui peut dire qu'il n’y a plus de valeurs, aujourd’hui ? Des valeurs, il y en a plus que jamais ... De même que des marchands de valeurs, et de valeurs de toutes les sortes. Mais il y a aussi beaucoup d’insécurité ou même de désarroi, et, à cette occasion, beaucoup d’opportunisme et d’idéologies. Lorsque plusieurs disent qu’il n'y a plus de valeurs, ils pensent évidemment à des valeurs qui en seraient « vraiment », à celles que les gens « raisonnables » pourraient tous reconnaître, puis s’entendre entre eux pour les adopter, les réaliser. Mais serait-il naïf de penser qu’il y en aurait, en fait ? Ou d’espérer qu’il y en ait ? Est-il même concevable qu’il y en ait, ou qu'il puisse un jour y en avoir ? Que pourrait-on d’ailleurs vouloir dire, au juste, lorsqu’on parle de « vraies » valeurs, ou de valeurs qui seraient, comme on dit parfois, « objectives » ?

Je voudrais tenter, dans ces quelques pages, d’entrevoir la possibilité d’une éventuelle réponse à ces questions. Il s’agira d’examiner d’abord le phénomène de nos perceptions des valeurs, de noter leur contexte, et quelques-unes [86] de leurs caractéristiques, puis de formuler une hypothèse de recherche qui permette au moins de concevoir, ou d’imaginer comment il serait possible qu’il y ait — si jamais cela pouvait aussi exister — ce type de valeurs qui semble manquer à un si grand nombre, aujourd’hui.

Valeurs spontanées, valeurs « objectives »

Il y a, bien sûr, les choses que l’on aime, désire, approuve, ou apprécie spontanément, et les choses à propos desquelles, au contraire, on éprouve spontanément de l’aversion, ou même une certaine répugnance. Ce sont là nos valeurs « spontanées », positives ou négatives. Chacun peut constater que les unes sont plutôt constantes, alors que les autres n’en sont que pour quelques instants, ou seulement dans des circonstances assez peu fréquentes, et que, de plus, les mêmes choses peuvent être tantôt aimées, tantôt répugnantes. Enfin, on peut noter que certaines valeurs spontanées le sont à peu près constamment, et pour la plupart des gens : ce seraient des valeurs « universelles ». (La santé, par exemple, a peut-être été depuis toujours, et pour tous les humains, la plupart du temps, une valeur positive et spontanée, constante et universelle.) Voilà des faits que les sciences psychologiques, anthropologiques, sociologiques, peuvent observer, préciser, classifier, puis expliquer par des théories à la fois unifiantes et éclairantes.

Nos valeurs sont donc évidemment des valeurs subjectives. Qu’elles soient innées ou acquises, elles sont factuelles et spontanées, plus ou moins constantes et universelles, ou, au contraire, variables. Jusqu'ici on ne voit pas quel problème il y aurait, concernant ces simples faits que sont nos valeurs.

Chacun a pourtant l’impression, d’autre part, qu’il lui faille souvent intervenir dans le déroulement de sa propre vie, s’il veut voir se produire les choses qui, sans cela, risqueraient de ne pas se produire. (Ces choses seraient donc pour lui, à ce moment-là, des valeurs.) Mais chacun a aussi fait l’expérience, cependant, d’être intervenu pour que telle ou telle valeur soit réalisée, puis d’avoir regretté, après coup, son intervention. (Il a mangé [87] des mets qu'il ne connaissait pas mais qui lui plaisaient, puis a dû subir une pénible indigestion. Ou il a longtemps promu et défendu la méthode ferme et autoritaire, en éducation, ou un certain type de libéralisme, en politique, pour s’apercevoir en fin de compte qu’il s’était malheureusement trompé.) De telles expériences ont fait que chacun soit devenu plus ou moins méfiant vis-à-vis de ses valeurs spontanées, y compris ses propres valeurs constantes, et même, dans certains cas, à l’endroit de valeurs spontanées et universelles. Et pourtant, chacun demeure la plupart du temps convaincu qu’il faille sans doute intervenir, dans beaucoup de circonstances, pour augmenter les chances que soient découvertes à temps, puis instaurées, les situations où pourraient être réalisées le plus grand nombre de valeurs positives qui en seraient « vraiment » (ou du moins les plus appréciées de celles-ci), et où serait évitée la réalisation des valeurs négatives qui en seraient « vraiment ». Chacun est donc aux prises, plus ou moins fréquemment, avec « le problème des valeurs ».

Il faudrait donc intervenir, il faudrait donc agir, croit-on naturellement. Mais on ne peut agir sans vouloir agir, comme on ne peut vouloir agir sans que ce soit dans tel sens plutôt que dans tel autre, c’est-à-dire sans préférer l’agir dans un sens à l’agir dans un autre sens, et, finalement, sans préférer les conséquences que viserait l’agir dans un sens aux conséquences que viserait l’agir dans un autre sens (ou à celles d'une omission de tout agir). En d’autres termes, on ne saurait intervenir, ou agir, sans viser une valeur spontanée de préférence à d’autres valeurs spontanées (ou certaines valeurs spontanées de préférence à d’autres), et dont on voudrait justement provoquer, en ce moment, la réalisation plus ou moins exclusive. Mais si l’on veut ainsi agir, et donc choisir, c’est que l’on se méfie de ses propres valeurs spontanées. On soupçonne en effet que si l’on ne fait rien, alors tel désir du moment, ou la résultante du jeu variable des pulsions ou des désirs entraînants qui ont justement fait naître nos valeurs spontanées, pourraient fort bien nous conduire, tôt ou tard, à des situations pénibles ou regrettables, et peut-être même définitives et irrémédiables. Par exemple, à une maladie paralysante et incurable. Mais [88] on soupçonne aussi que si l’on fait au contraire quelque chose, il se pourrait que les conséquences imprévues — toujours possibles, lorsqu’il s’agit des conséquences lointaines — soient encore plus regrettables que si l’on n'avait rien fait, ou que si l’on avait fait autre chose. Comment donc choisir ? Comment reconnaître, et à temps, s’il serait préférable d’agir dans le sens de telle ou telle de nos valeurs spontanées, ou plutôt dans le sens de telle ou telle autre, même « négative » ?

Une chose semble sûre : cette prudence, cette méfiance, témoignent du souci de faire ce qu’il faudrait pour que se réalise une certaine valeur subjective et spontanée, sans doute plus constante et universellement vécue que d’autres, et qui serait « la vie la meilleure et/ou la plus heureuse possible », ou, comme on dit plus souvent : « le bonheur ». Convaincu que cette valeur spontanée pourrait fort bien ne pas se réaliser toute seule, chacun cherche à découvrir, au moins à certains moments, ce qu’il lui faudrait faire pour en provoquer la réalisation, et donc quelle valeur spontanée il lui faudrait vouloir valoriser (ou préférer valoriser), plus immédiatement, pour que cette valeur spontanée, plus fondamentale ou accaparante, soit réalisée. Mais, encore une fois, comment serait-il possible de discerner ce qu’il faudrait faire, et ce qu’il faudrait donc préférer valoriser à chaque instant, ou une fois pour toutes ?

On comprend qu’il puisse arriver à quelqu’un de penser, lors de semblables préoccupations, qu’il y aurait peut-être quelque chose à faire et donc à valoriser, plus immédiatement, mais qui ne serait pas nécessairement une valeur spontanée. Une chose qui serait sans doute une valeur — du moins (et par définition) au moment où il se mettrait à vouloir et à préférer la réaliser, ou à faire ce qu’il faudrait pour qu’elle se produise ou soit réalisée —, mais dont il constaterait qu’il n’éprouve encore aucun désir de la réaliser, aucune inclination actuelle à vouloir la réaliser. (Il se pourrait même qu’il éprouve au contraire une certaine aversion à son endroit.) Bien qu’elle ne soit pas une valeur spontanée, cette chose serait pourtant, au moment où il penserait (seulement) qu’il doive nécessairement la réaliser, et donc la valoriser, [89] pour que son « bonheur » lui-même se réalise (c’est-à-dire cette valeur particulière pour laquelle il éprouve déjà, en ce moment, un désir plus ou moins accaparant ou entraînant) ; cette chose, donc, serait une chose à réaliser, à vouloir et à préférer réaliser, ou, en d’autres termes, à vouloir et à préférer lui-même valoriser. On pourrait appeler cette chose, en ce sens, une valeur « objective ». (Il faudrait noter, ici, que pour être « objective » en ce sens — c’est-à-dire dans ce cas —, il ne serait pas nécessaire que la valeur en question soit constante, ou universelle de par une simple et factuelle « intersubjectivité ».)

Cette pensée qu’il puisse peut-être exister quelque valeur « objective », et qui serait même reliée à la réalisation éventuelle du bonheur, n’est pas une pensée purement théorique. Il arrive en effet que l’on sente tout à coup qu’il serait préférable de faire ceci ou cela, et donc de valoriser (ou de se mettre de soi-même à valoriser) ceci ou cela, mais sans savoir pourquoi, au juste, on voudrait le faire. Ne sentant toutefois aucune véritable inclination à le faire — ou sentant au contraire une inclination à le faire, mais en éprouvant aussi une autre inclination, plus ou moins forte que celle-là, à faire autre chose —, et ne voyant pas vraiment de rapport entre la réalisation de cette valeur « objective » et la réalisation à plus ou moins longue échéance du bonheur lui-même, on hésite. Il se peut que l’on éprouve même une certaine aversion, à un moment donné, à l’idée de se mettre à valoriser cette chose que l’on ne valorise pas encore.

Et pourtant, il se peut que cette pensée persiste, ou revienne, qu’il serait malgré tout préférable, ou qu’il pourrait fort bien être préférable — et, dans ces circonstances, « objectivement » préférable — de valoriser la chose en question. Il arrive parfois que l’on puisse soupçonner ou prévoir que l’on éprouverait une certaine tristesse, après coup, à l’idée de ne pas avoir choisi soi-même de la valoriser, c’est-à-dire de « répondre » à ce qui se présente en ce moment comme quelque chose qui ressemblerait à une espèce d’« obligation », accompagnée toutefois, ou en fin de compte, de ce qui ressemblerait à son tour à une espèce d’« invitation », puisque laissant chacun libre, tout compte fait, d’accepter ou non. (Ces phénomènes [90] sont parfois très complexes, mouvants, et nuancés, et donc à examiner de très près, bien qu’il ne soit pas nécessaire d’être un scientifique, ou particulièrement intelligent, pour être en mesure d’en prendre conscience ...)

Il arrive enfin que tous les avantages auxquels on s’efforce de penser, pour simplement comprendre ce qui ferait la valeur de cette valeur « objective », n’apparaissent jamais suffisants, ou complètement suffisants. (Agir dans son sens pourrait sans doute favoriser, par exemple, la réalisation de telle ou telle valeur subjective et spontanée, c’est-à-dire d’une chose pour laquelle on éprouve déjà, ou souvent, un certain désir. Mais cela peut ne pas suffire, car il se trouve en ce moment que l’on n'éprouve aucun désir bien particulier, ou assez particulier, pour cette chose ...)

Que penser maintenant de ce phénomène assez courant et fréquent, parfois très net et très conscient, de la perception de valeurs apparemment « objectives » ? La question mériterait sans doute qu’on la considère, puisque tout examen (même prolongé) des seules valeurs spontanées et subjectives — que l’on pourrait appeler aussi « relatives », c'est-à-dire relatives à des inclinations et désirs déjà factuellement éprouvés — ne semble jamais faire surgir une quelconque possibilité de choix éclairés, ou suffisamment motivés. Serait-il préférable, par exemple, de favoriser le capitalisme, ou du moins telle forme de capitalisme, étant donné (seulement) que l’on éprouve une forte propension à le faire, et une moindre inclination à favoriser, au contraire, le socialisme ? Serait-il préférable de favoriser l’avortement, dans telles ou telles circonstances ? Devrais-je le favoriser, moi ? (Sinon toujours, du moins dans le cas présent ?) Serait-il préférable que je m’efforce de devenir ingénieur (ça me plairait tellement !), ou plutôt un travailleur social, mais célèbre et efficace ? Quelles seraient les conséquences à long terme d’un agir dans la direction de ces valeurs spontanées ? Est-ce que je pourrai au moins les découvrir plus tard, et surtout à temps ? Qu’est-ce qui me permettra de vivre la vie la meilleure, ou la plus heureuse possible, sinon dès maintenant, du moins plus tard ?

[91]

Le « bonheur »

Il semble que ni l’examen des valeurs subjectives, ni celui, non plus, des valeurs apparemment objectives (mais purement factuelles), n’aboutit à la possibilité de choix qui pourraient être effectués en véritable connaissance de cause. Ce qui manque toujours, ce serait de voir un certain rapport entre un agir dans le sens de l’une ou l’autre de ces valeurs, et la réalisation éventuelle de la valeur positive et particulière que serait cette vie « la meilleure et/ou la plus heureuse possible ». Mais comment découvrir ce rapport — s'il existait —, lorsqu’on ne sait même pas ce que serait cette vie, ce « bonheur » ? Il est vrai qu’on en connaît tout de même certains aspects.

On peut noter, par exemple, que la vie la meilleure et la plus heureuse possible ne serait pas nécessairement celle qui ne contiendrait aucune souffrance. Chacun peut en effet se sentir heureux, ou fondamentalement heureux, pourvu seulement qu’il soit en train de faire ce à quoi il tiendrait lui-même le plus ; ou à la condition qu’il soit au moins en train de marcher sans crainte d’échec — ou d’échec insurmontable — vers la réalisation de ce à quoi il tiendrait le plus. Un froid pénible, une chaleur accablante, une maladie douloureuse (et même incurable), les humiliations de toutes sortes, n'empêchent pas quelqu’un de se sentir profondément heureux, ni de penser qu’il soit en train de vivre la vie la meilleure possible, s’il est en train de marcher malgré tout sans crainte, avec confiance, vers une personne qu’il aime par-dessus tout (et dont il se sait merveilleusement aimé). Ou s’il est en train de travailler avec succès, et sans crainte, à la réalisation de la carrière qu’il tient absolument à réaliser. C’est à peine si, dans ce cas, il remarque le froid, la chaleur, sa maladie, ou les humiliations. Du moins à certains moments, ou dans des cas semblables. Ces souffrances ne deviennent au contraire incompatibles avec une vie heureuse, ou bonne, qu’au moment où il craint qu’elles augmentent ou se multiplient au point de l’empêcher — surtout si ce devait être définitivement — de vivre la vie la meilleure et la plus heureuse possible. Voilà donc, encore, des faits assez fréquents, et qu’il serait facile de remarquer chez soi, ou chez autrui.

[92]

Cette vie, ou le « bonheur », ne consisterait pas nécessairement non plus — du moins pas fondamentalement ou principalement — à ressentir ou à goûter les sensations les plus agréables ou réjouissantes, qu’elles soient physiques, psychologiques, « spirituelles », ou autres. Même s’il arrivait qu’on les désire vivement mais qu'on en soit privé, cela « ne ferait rien », cela « ne serait pas grave », pourvu toutefois que leur absence ne nous empêche pas, ou ne menace pas de nous empêcher de continuer à poursuivre ou à réaliser, sans crainte sérieuse, les réalisations ou les expériences que l’on serait en train de poursuivre ou de réaliser, en ce moment, et que l’on tiendrait soi-même, et par-dessus tout, à poursuivre, à réaliser, ou à vivre.

Ce qui caractériserait donc davantage la vie la meilleure et la plus heureuse possible, ce serait, semble-t-il, le fait de vivre soi-même, c’est-à-dire activement, la vie que l’on tiendrait soi-même à vivre, et donc la vie que l'on aurait choisi soi-même de tenir à vivre. Si un autre, ou toute société, imposait à un individu de vivre telle sorte de vie, ou si quelque chose le forçait à vivre, ou même à tenir à vivre telle sorte de vie, mais qu’il se sentait la plupart du temps incapable de le faire, et surtout de vraiment vouloir le faire, alors non seulement cet individu en souffrirait-il, mais il ne pourrait s'empêcher de penser, à certains moments, que tout aurait été très différent et beaucoup mieux, et qu’il aurait pu vivre la vie la meilleure et la plus heureuse possible — ou une vie certainement plus heureuse, en tout cas — s’il avait pu au moins choisir lui-même, librement, la sorte de vie à laquelle il aurait aussi choisi lui-même de tenir. Sans doute pourrait-il constater dans ces mêmes moments, ou après réflexion, qu’il ne sait pas vraiment quelle sorte de vie il aurait choisie, concrètement, ou quelle est celle qu’il choisirait en ce moment... Mais il lui semble parfois — et même souvent — que le simple fait de la choisir lui-même, librement, serait une composante indispensable de la vie qui serait pour lui, ou à son avis, la vie la meilleure et la plus heureuse possible.

Il peut même sembler que ce soit cette composante d’un choix personnel qui ferait d’une vie qu’elle soit non [93] seulement la plus heureuse possible, mais aussi la meilleure possible. Bien que l’on puisse penser, à certains moments, que l’on serait prêt à vivre n’importe quelle vie, pourvu que l’on soit capable de le faire, et pourvu surtout que cette vie soit la plus heureuse possible (ou du moins très heureuse la plupart du temps), il arrive pourtant que l’on voudrait, si possible, que la vie la plus heureuse, pour soi-même, soit aussi la vie la meilleure, et non pas une vie en elle-même insignifiante. (S’il fallait choisir entre les deux, il faudrait sans doute reconnaître qu’il y aurait des moments où l’on se replierait probablement sur la vie la plus heureuse, en laissant l’héroïsme à d’autres ... Mais une certaine nostalgie pourrait toutefois demeurer. Par contre, il y aurait aussi le cas où, apparemment condamné à ne jamais vivre pleinement heureux, on voudrait pouvoir vivre au moins la vie la meilleure possible.)

Il est difficile de savoir ce qui ferait d'une vie — heureuse ou non — quelle soit « la meilleure ». Il semble pourtant que, même heureuse, une vie le serait encore davantage si l’on pouvait vouloir soi-même la vivre, choisir soi-même de la vivre, ou si elle était telle qu’on ne pourrait pas la vivre si on ne voulait pas soi-même la vivre, ou si l’on ne choisissait pas soi-même de la vivre, ou de tenir à la vivre. Car si on le pouvait, alors vivre heureux consisterait justement à faire — lorsque l’on serait en train de faire quelque chose — ce que l’on choisirait soi-même de faire, et que l’on serait en train, sans cesse, de vouloir soi-même faire. Ou encore, ce serait faire (ou obtenir, mais activement) ce que l’on se donnerait sans cesse « le goût » de faire (ou d’obtenir). Et vivre parfaitement heureux, ce serait le faire sans aucune crainte d’en être jamais empêché. Mais vivre heureux, dans ce cas, ce serait aussi vivre la vie « la meilleure » possible, puisque cette vie serait le terme d’un choix personnel, et que l'on imagine assez mal qu'une préférence personnelle puisse s’arrêter, comme choix — et rien ne l'en empêcherait —, sur autre chose que le meilleur sinon pour soi, du moins à son propre avis.

Ces quelques caractéristiques de la vie la meilleure et la plus heureuse possible ne suffisent pourtant pas à faire apparaître la sorte particulière de vie qui serait [94] effectivement la meilleure et la plus heureuse, c’est-à-dire la valeur spontanée qui serait la plus sérieusement accaparante, du moins chaque fois qu’elle le serait. Encore une fois, c’est seulement si l’on savait de quelle sorte de vie il s’agit, que l’on pourrait choisir en véritable connaissance de cause — c’est-à-dire vraiment choisir soi-même — d’agir dans le sens de telle ou telle valeur spontanée et actuelle, plutôt que dans le sens de telle ou telle autre, afin de pouvoir vivre ainsi, et peut-être déjà, la vie la meilleure et la plus heureuse possible. (Ou au moins pour marcher effectivement, et déjà, vers la situation où l’on pourrait enfin parvenir à vivre cette vie, puis à continuer de le faire.) Mais comment même concevoir ou imaginer, en ce moment, la sorte de vie qui serait telle que l’on verrait que l’on puisse choisir soi-même de la vivre, celle-là, et donc vouloir et préférer soi-même la vivre ?

On peut déjà noter quelque chose à ce propos. S’il était vrai que l’on pouvait choisir soi-même — et vouloir tout à fait de soi-même — la réalisation de cette sorte de vie, il faudrait sans doute qu’il s’agisse d’une vie que l'on puisse tout aussi bien choisir de ne pas vivre, ou de ne pas vouloir et préférer vivre. Il faudrait, en d’autres termes, que l’on puisse s’empêcher de vouloir la vivre, au moins au tout dernier instant qui précéderait ce « vouloir », et qu’elle ne soit donc pas ce que l’on a appelé une valeur spontanée. (Que si elle pouvait l’être, ou continuer à l’être pour le désir, qu’elle ne le soit pas pour le vouloir lui-même.) Il faudrait plutôt qu’elle soit, pour un vouloir que chacun pourrait se donner de lui-même, la sorte de valeur que l’on a appelée « objective », c’est-à-dire quelque chose, ou une vie, que l’on pourrait — mais seulement si on le voulait bien — se mettre de soi-même à valoriser. Une chose ou une vie dont on saurait quelle serait déjà (et en fait) valorisable, choisissable, et préférable par soi-même seul. (D’autres pourraient sans doute aussi la valoriser, mais il faudrait que ce soit de par eux-mêmes seuls, et non pas qu’ils soient par exemple irrésistiblement entraînés à le faire, y compris au tout dernier instant, par quelque force extérieure, ou par quelque force ou désir subjectifs et factuels, conscients ou inconscients.)

[95]

La difficulté serait évidemment de concevoir comment il serait possible que l’on se mette, de soi-même, à valoriser une chose, une vie, pour laquelle on n’éprouverait déjà aucun désir de la valoriser, aucune inclination à le faire. Et aucune inclination irrésistible, ou irrésistiblement plus forte que d’autres. Car pourquoi arrêterait-on de soi-même son propre choix à ce que vise une telle inclination ? Ou comment pourrait-on le faire, si cette inclination n’est pas irrésistible, ou irrésistiblement plus entraînante que d’autres ? Mais si, par contre, elle l'est, alors comment serait-il encore possible de choisir soi-même cette valorisation, ou de se mettre de soi-même à vouloir valoriser cette chose, ou cette sorte de vie ?

Il semble que ce qu’il faudrait, ce serait de savoir à la fois que l'on pourrait se mettre à vouloir de soi-même valoriser une chose ou une vie — de préférence à une autre, ou à ne pas vouloir la valoriser —, et aussi pourquoi on voudrait le faire, ou pourquoi on choisirait de vouloir le faire. Cette question du « pourquoi » semble être celle de savoir « pour faire ou obtenir quoi d'autre », ou « pour valoriser quoi d'autre », c’est-à-dire pourquoi on pourrait vouloir se mettre à faire ou à valoriser soi-même la chose ou la vie dont on se demande pourquoi, en fin de compte, on voudrait soi-même, et de soi-même, la faire ou la valoriser. Qu’est-ce que l’on pourrait faire ou valoriser soi-même en vivant ou en valorisant soi-même la sorte de vie que l’on voudrait de soi-même vivre ou valoriser, et qui ne serait pas (ou pas seulement), semble-t-il, cette sorte de vie elle-même, c’est-à-dire celle que l’on valorise déjà spontanément, à certains moments, et sans même savoir en quoi elle consisterait, au juste ?

On peut noter que si on ignore cela, mais que l’on vit ou valorise malgré tout cette sorte de vie, alors il semble qu’on ne la vit pas, qu’on ne la valorise pas de soi-même, mais que l’on est plutôt entraîné par autre chose, au moins au dernier instant — et peu importe par quoi —, à « vivre », ou à « choisir » de valoriser et de vivre la vie qu’il nous arrive, alors, de vivre. (On la « valorise » et la « vit » sans doute soi-même, puisque ce n’est pas le voisin, ou un autre être, qui la valorisent ou la vivent, en ce moment : c’est bien soi-même, et soi-même seul. [96] Mais pas de soi-même, ou librement... Et surtout on ne choisit, de soi-même, rien.)

Une hypothèse :
des valeurs « attendues »


Il semble donc que ce qu’il faudrait, ce serait de pouvoir faire ou valoriser autre chose que ce que l'on ferait ou valoriserait, mais du seul fait de faire ou de valoriser ce que l’on serait en train de faire ou de valoriser, et en sachant non seulement que l'on pourrait de soi-même faire ou valoriser par le fait même cette autre chose, mais aussi qu’on ne le pourrait absolument pas, à moins que ce ne soit tout à fait de soi-même seul. Or cette condition pourrait être remplie si, par exemple, il était déjà attendu de soi, par un autre être — et sans doute par un être qui serait capable d’« attendre » quelque chose de soi —, que l’on veuille bien faire, ou vouloir, soi-même, valoriser telle ou telle chose. Car si, dans ce cas, l’on décidait de vouloir faire ou valoriser la chose en question, on se trouverait par le fait même à faire ou à valoriser autre chose que celle-là : on se trouverait à répondre à cette « attente ». Mais comme on ne saurait vouloir répondre à cette attente sans valoriser le fait d’y répondre, ou de vouloir y répondre, on valoriserait non seulement cette réponse, mais sans doute aussi l'attente elle-même, et, finalement, l'être qui serait en train d’attendre ces « choses » de soi.

On peut donc concevoir qu’il soit possible de faire autre chose que ce que l’on ferait, en plus de faire ce que l’on ferait. Mais serait-il possible de le faire, et surtout de vouloir tout à fait de soi-même le faire ? Pour être en mesure de faire ou de valoriser de soi-même cette autre chose, ne faudrait-il pas savoir d’abord pourquoi on le ferait, c’est-à-dire pour faire ou valoriser quelle autre chose encore, et tout simplement en valorisant celle-ci ? Mais ce que je « ferais » en valorisant celle-ci, je le saurais déjà : je répondrais à une attente. Et si j’exigeais de savoir quelle autre chose je pourrais encore valoriser en valorisant l’être qui attend de moi que je veuille bien le faire, je le saurais aussi, pourvu que je m’aperçoive qu’il s’agit d’une sorte d’être qui soit tel, en ce qu’il est, qu’on ne pourrait jamais avoir fini de le [97] valoriser. Ou encore, pourvu que je m’aperçoive que valoriser de soi-même cette sorte d’être est une activité qui serait en principe interminable. (Il pourrait y avoir plusieurs êtres, ou même plusieurs sortes d’êtres, à remplir cette condition.)

Valoriser un être, ou vouloir le faire — c’est-à-dire se donner de soi-même un intérêt, de la considération, ou une attitude appréciative (ou « positive ») à l’endroit de cet être lui-même —, est en effet une activité qui ne saurait atteindre son terme, ou cet être lui-même, que si et aussi longtemps seulement que l'on serait en train de le valoriser de soi-même, et donc de choisir de soi-même de le valoriser. Une activité libre est en principe une activité que l’on pourrait toujours interrompre, que l’on pourrait sans cesse ne pas (ou ne plus) vouloir produire ; ou qui n’existe que s’il est vrai que l’on peut toujours cesser, en principe, de la faire exister. Lorsqu’elle existe, elle est donc à ce même moment, et en ce sens, toujours déjà « maintenue ». Et par soi-même seul. Par son propre vouloir.

En d’autres termes, valoriser de soi-même un être demeure toujours vouloir de soi-même le valoriser, de sorte que la question : « Pourquoi est-ce que je valoriserais, moi, cet être ? » serait toujours, en ce qui concerne notre propre et seule activité : « Pourquoi voudrais-je le valoriser ? » Mais on en connaîtrait déjà la réponse, qui ne pourrait être que celle-ci : « Pour valoriser cet être lui-même, ou pour continuer de le faire ». Mais si la question était plutôt : « Pourquoi voudrais-je de moi-même le valoriser, ou répondre à son attente plutôt que de ne pas vouloir le valoriser, ou plutôt que de ne pas répondre à son attente ? », la réponse serait encore connue : ce serait pour faire ce que je choisirais moi-même de faire, ou, au contraire, pour ne pas faire ce que je choisirais moi-même de ne pas faire. Je n’aurais donc plus qu'à choisir, qu’à me décider. Mais cette fois, en véritable ou suffisante connaissance de cause (ou de possibilité réelle). En fait, je serais alors forcé de choisir. Non pas forcé de répondre, ou forcé de refuser de répondre à cette attente ; non pas forcé de valoriser, ou forcé de ne pas valoriser cet être ; mais carrément forcé, cependant, de choisir entre les deux, ou de préférer.

[98]

Quoi que puisse faire, en effet, celui qui, à un moment donné, saurait qu’il est lui-même le terme de cette sorte d’attente (qui pourrait être appelée, parce que s’adressant à sa propre liberté, une sorte particulière d’« invitation ») ; ou quoi que fasse celui qui croirait seulement, mais inévitablement, être actuellement « invité », il ne pourrait qu’être en train de faire aussi, et aussi longtemps qu’il demeurerait factuellement conscient de cette attente, ce qui équivaudrait surtout à répondre, ou, au contraire, à refuser de répondre, à cette « invitation ».

Bien que l’on puisse montrer, mais ailleurs que dans ces quelques pages, que la seule sorte de « chose » que n’importe quel être libre puisse faire tout à fait de lui-même, en fin de compte, ce serait de valoriser sans cesse un autre être libre — chacun des deux le faisant en invitant l’autre à le faire aussi —, on comprend que n’importe quel être libre puisse aussi (du moins chaque fois qu’il serait en fait libre) faire ou valoriser une foule d’autres choses. (Non seulement des choses « nobles », comme sacrifier sa vie pour les siens, ou travailler comme artiste ou réformateur social, ou faire l’amour, etc., mais aussi des choses moins « élevées », comme se détendre, boire de l’alcool, faire son épicerie, faire l’amour (oui, encore !), et même — pourquoi pas ? — regarder la télévision, etc.) Il suffirait en effet que la production ou la valorisation de ces autres sortes de choses soient en fait des moyens concrets d’« inviter » un autre, en fin de compte, à cette sorte de valorisation mutuelle. Ou à ce que l’on pourrait peut-être maintenant appeler, sans craindre de trop faciles méprises : un incessant échange d’amitié, ou d’amour. (J’ai effectivement tenter de montrer ces quelques propositions, plus longuement et plus en détail, dans un livre qui devrait paraître assez prochainement.)

*   *   *

L’hypothèse qui vient d'être présentée — ou toute autre hypothèse meilleure, mais qui serait alors équivalente à celle-ci — permettrait donc de concevoir comment il pourrait devenir possible que chacun vive soi-même sa propre vie, en même temps que la vie la meilleure et la [99] plus heureuse possible. Etre en train de valoriser un autre être, ou de faire ou de valoriser les choses qu’il faudrait faire ou valoriser pour offrir concrètement son attention appréciative à un autre être (qui attendrait déjà cela de soi), ce serait vivre déjà, et sans cesse, la sorte de vie que l’on serait en train de choisir soi-même de vivre, de vouloir soi-même vivre, et de tenir soi-même à vivre. Ce serait vivre soi-même, activement, sa propre vie. Ce serait vivre la vie la meilleure, comme activité, parce que choisie par soi-même, et de soi-même seul.

Mais ce serait aussi vivre la vie la plus heureuse possible, si on était assuré que l’on puisse toujours — ou un jour — vivre cette sorte de vie, puisque, des souffrances qui pourraient sans doute surgir, on pourrait alors dire que « ça ne fait rien », ou que « ce n’est pas grave ». Et cette vie d’un incessant échange d’appréciation mutuelle, et librement offerte, ne saurait jamais devenir fastidieuse, ou ennuyante à la longue — du moins chaque fois qu'elle serait en train de se dérouler —, puisqu’il y aurait toujours un quelque chose à obtenir et à « goûter », mais surtout à faire, pour continuer à l’obtenir, à le goûter, et... à le faire, c’est-à-dire pour vivre soi-même cette vie que l’on choisirait sans cesse de vivre.

Qu'il soit par ailleurs possible de faire des rapprochements entre certains éléments de cette hypothèse, et l’une ou l’autre croyance de certaines religions, cela ne devrait pas infirmer le caractère strictement philosophique, ou « naturel », de cette hypothèse elle-même, qui n’a été construite — comme on pourrait facilement le constater — qu’à partir d'observations assez courantes, et d’éléments que des personnes de n’importe quelle idéologie pourraient sans doute reconnaître comme étant logiquement acceptables. Il ne s’agit toutefois que d’une hypothèse de recherche, dont l’éventuelle « vérification », dans tel ou tel modèle plus concret, aurait à être effectuée par chacun, personnellement.

Cette hypothèse permet sans doute de concevoir, mais peut-être encore trop formellement, comment il serait possible de parler enfin sensément de valeurs soi-disant « objectives » (ou de valeurs « en soi », ou « absolues », plutôt que simplement relatives à des désirs déjà factuellement [100] éprouvés), et même de « vraies » valeurs, par opposition à celles qui, ne pouvant conduire que trop peu sûrement à la possibilité réelle de vivre la vie la meilleure et/ou la plus heureuse possible, pourraient être illusoires, ou susciter, en tout cas, une très juste méfiance. (Elle permettrait aussi de montrer en quel sens il pourrait y avoir du « bien », du « moins bien », et surtout du « mal » qui seraient « objectifs », de même que des. obligations qui seraient morales, c’est-à-dire « objectives ».)

Notons enfin que si jamais la présente hypothèse — ou une meilleure, mais formellement équivalente — pouvait être reconnue comme tout à fait irrecevable ou non pertinente, alors la possibilité demeurerait toujours qu’il n’y ait de valeurs que purement subjectives et factuelles, et que chacun, dans son agir et ses attitudes, ne soit en fait autre chose qu’une marionnette — parfois très heureuse, parfois craintive ou même angoissée — évoluant au gré d'un hasard ou d’un destin parfois prévisible (du moins en partie), mais plus souvent capricieux, ou franchement énigmatique. Et toute intervention des dirigeants ou des réformateurs socio-politiques (ou religieux) ne saurait être que le tir impulsif de certaines marionnettes sur le clavier physique et bio-psychologique des autres marionnettes, c’est-à-dire une incidence plus ou moins forte, à résultats plus ou moins remarqués et appréciés, de « social engineering ».

Si, par contre, cette hypothèse était pertinente, alors son impact sur la vie en société pourrait être considérable. On verrait en effet pourquoi nul ne saurait rien attendre des autres, comme attitudes ou comportements, que sur « invitation » (ou par ce qui en serait un équivalent concret), et pourquoi les dirigeants de tous genres, s’ils étaient librement soucieux de certaines valeurs « objectives », et finalement d’un certain « bien commun », ne pourraient procéder, tôt ou tard, que par l’équivalent d’« invitations » — celles qu’ils devraient être eux-mêmes « invités », de quelque façon, à faire —, et que l’usage de la force, en particulier, si nécessaire qu’il puisse devenir à certains moments, ne saurait être envisagé qu’en vue de rendre possibles, et au plus tôt, certaines « invitations libératrices ». Car les « vraies » valeurs, si jamais il pouvait y en [101] avoir, seraient celles que chacun ne pourrait être qu’« invité » à faire siennes, et à vivre. Et plus particulièrement la valeur spontanée, subjective, et la plus souvent accaparante que serait une vie « la meilleure et la plus heureuse possible ».

BIBLIOGRAPHIE

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Nozick, R., Philosophical Explanations, Cambridge, Mass., The Belknap Press of Harvard University Press, 1981.

Rawls, J., A Theory of Justice, Cambridge, Mass., The Belknap Press of Harvard University Press, 1971.

Wilson, Ed. O., De l'humaine nature, Paris, éd. Stock, 1979.

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* Département de Philosophie, Université de Montréal.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le samedi 20 décembre 2025 14:06
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



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