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Introduction
COLLECTION "RECHERCHES & DOCUMENTS"
L’analyse des rapports entre un appareil syndical et une problématique politique particulière a été maintes fois entreprise, tant à l’étranger qu'au Québec. Cependant, si des études ont été faites sur la Confédération des Syndicats Nationaux (CSN) d'une part, et sur la question nationale au Québec et au Canada d'autre part, nous ne pensons pas que l'analyse de la contradiction entre ces deux éléments ait déjà été envisagée. La présente recherche tentera d'engager une telle analyse.
Notre exposé s'est limité dans le temps et dans l'espace pour des raisons pratiques de recherche documentaire et aussi à cause de l'intérêt propre que suscite l'évolution de la CSN, du début de la "Révolution tranquille" en 1960 à la période actuelle (1973), face à la question nationale au Québec.
Bien sûr, nous n'avons pas ici la prétention de développer une méthode et encore moins une théorie nouvelle des rapports entre syndicalisme et question nationale. Mais nous croyons qu'il faut aller plus loin qu'un simple constat de contradiction entre les deux réalités étudiées ou une simple énumération historique des prises de position [2] d’un appareil syndical sur le nationalisme et vice versa.
Dans le premier cas, l'exemple le plus typique serait celui de Lénine qui, en 1913, dans le contexte irlandais, écrit :
- Les événements de Dublin marqueront un tournant dans l’histoire du mouvement ouvrier et du socialisme en Irlande. MURPHY (un capitaliste irlandais) menaçait d’anéantir les syndicats ouvriers irlandais. Il n’a anéanti que les derniers vestiges de l’influence de la bourgeoisie irlandaise nationaliste sur le prolétariat de l’Irlande. Il a contribué à aguerrir en Irlande un mouvement ouvrier indépendant révolutionnaire, exempt de préjugés nationalistes... Mais les nationalistes ont déjà perdu leur influence sur les ouvriers, fort heureusement. On entend déjà les nationalistes irlandais exprimer leur inquiétude que Larkin (un chef syndicaliste) forme un parti ouvrier irlandais indépendant dont il faudra tenir compte au premier parlement national irlandais. [1]
On voit ici, en rapprochant le cas irlandais et celui du Québec, que cette contradiction n'est pas nouvelle et que sa solution n'est pas simple.
Dans le deuxième cas, l'étude de M. René Parenteau sur la CSN et l'idéologie nationaliste au Québec [2], nous donne une bonne énumération des liens traditionnels qui unissaient la CTCC (CSN première manière) et l'idéologie nationaliste, depuis sa fondation en 1922, jusqu'à la fin de la "Révolution tranquille".
Pour nous, il s'agit d'aller un peu plus loin que [3] ces deux perspectives, sans pour autant prétendre développer ici une théorie nouvelle sur la question. Notre hypothèse se fonde sur le fait que le mouvement syndical au Québec, et en particulier, la CSN, est bien placé pour résoudre cette contradiction entre syndicalisme et question nationale. On tentera de décrire le chemin qu’un appareil syndical, en l’occurrence la CSN, peut ouvrir pour aller au-delà du simple constat d'une contradiction irréductible tout en ne tombant pas dans le piège de la dépendance idéologique, comme ce fut justement le cas de la CSN dans la première partie de son existence.
Mais pourquoi choisir la CSN en particulier et quel est cet intérêt que suscite cette période, de 1960 à 1973 ? Ce choix est lié à l’originalité même de ce mouvement syndical en Amérique du Nord, à sa spécificité québécoise et aux groupes sociaux qui le composent. Ainsi, même si la CEQ, Syndicat des Enseignants au Québec, est aussi d’origine spécifiquement québécoise, elle ne regroupe que les enseignants et ne peut, par conséquent, prétendre à l’éventail social dont est composée la CSN. Par contre, si la FTQ regroupe bien des travailleurs québécois dans tous les secteurs de l'économie québécoise, elle a une origine et une histoire bien plus souvent liées aux traditions et au type d'organisation du syndicalisme international américain, sans compter sa tendance marquée à organiser les travailleurs des entreprises contrôlées par les Américains. Ceci s’explique par les préférences de ces entreprises [4] à négocier avec des organisations qu'elles connaissent déjà et par la plus grande facilité de syndicalisation dans les grandes entreprises qui réunissent une plus grande masse de travailleurs, en grande majorité, financée par le capital américain. Quant à la période considérée, elle est liée au développement nouveau de la question nationale au Québec, issue du renouveau d'une idéologie néonationaliste et de la transformation d'un état provincial complètement dépendant et archaïque, en un appareil d'État moderne se tournant vers le capitalisme monopoliste d'État.
Mais en quoi le mouvement syndical au Québec a-t-il un rôle à jouer ou un mot à dire dans la question nationale ? Généralement, dans les autres pays, là où la question nationale s'est posée, les intérêts du prolétariat, comme ceux du mouvement ouvrier en général, se sont toujours posés dans le cadre de partis politiques représentant ou tentant de représenter les intérêts de ceux-ci sur cette question. Les appareils syndicaux n'avaient alors que deux choix, suivre la ligne des partis auxquels ils étaient affiliés ou ne pas la suivre. Au Québec, le mouvement syndical n'a jamais suivi la ligne des partis révolutionnaires (parti communiste du Canada) ou des partis sociaux-démocrates (CCF/NPD), parce qu'ils ont toujours tenté d'esquiver et de nier la question nationale au Québec. [3] Le résultat a été qu'aucun parti révolutionnaire ou social-démocrate canadien n'a réussi à s'implanter sérieusement au [5] Québec et à représenter massivement les intérêts politiques des travailleurs québécois. Bien sûr, certains appareils syndicaux, comme celui de la FTQ, ont maintes fois appuyé un parti comme le NPD, mais jamais la base n’a suivi les mots d'ordre des dirigeants » et ce, pour la simple et bonne raison que les partis de la bourgeoisie, et en particulier le parti libéral, savaient mieux utiliser le langage et l’idéologie nationaliste, sans pour autant, résoudre la contradiction principale que constitue la question nationale.
En 1960, lorsque la '‘Révolution tranquille" au Québec remet le nationalisme et la question nationale à l'ordre du jour, le mouvement syndical québécois, et surtout la CSN, est le seul à pouvoir représenter les intérêts des travailleurs sur cette question. Mais alors il y sera très mal préparé.
La CSN, née elle-même de cette contradiction principale, avait été créée justement sur la base d'une idéologie nationaliste (et cléricale) qui voulait s'opposer à l'influence des syndicats internationaux américains, dont 1'idéologie areligieuse et antinationaliste, risquait d'enlever toute la domination idéologique de la petite bourgeoisie québécoise et canadienne-française sur la grande masse des travailleurs canadiens-français.
Mais de 1922 à 1945, l'influence de la CTCC/CSN fut [6] peu importante tant qu'elle ne réussit pas à prouver son efficacité dans les simples luttes économiques, que ce soit contre les entreprises étrangères ou autochtones. Après cette date et surtout après la grève d'Asbestos en 1949, la CTCC/CSN réussit à démontrer sa combativité et perdra de plus en plus ses couleurs nationalistes et cléricales traditionnelles, surtout lorsque le nationalisme et le cléricalisme seront les armes préférées de la réaction duplessiste contre les activités des syndicats, même catholiques comme la CTCC/CSN.
C’est à partir de cette date et même après 1960 que la CSN se voudra rigoureusement apolitique et même antinationaliste face au développement de l’idéologie néonationaliste des années soixante au Québec.
Le but de cette étude est de démontrer comment la CSN fut confrontée à une reformulation de la question nationale provoquée par l'émergence d'un néonationalisme dont le Parti Québécois en est aujourd'hui le meilleur représentant. Comment à cause de l'émergence d'un nouvel appareil d'État au Québec elle doit changer sa pratique syndicale traditionnelle, et pourquoi elle a vu dans le socialisme le seul moyen de résoudre à la fois la question nationale (contradiction principale) et la crise du syndicalisme dans sa lutte contre la bourgeoisie et son appareil d'État (contradiction fondamentale). [4]
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Le plan de notre étude sera d'ailleurs construit dans le cadre de cette dialectique :
- I. La CSN face au nouvel appareil d'État au Québec ;
- II. La CSN devant le développement du néonationalisme ;
- III. La CSN et le socialisme.
Nous aurons aussi l'occasion d'établir une différence entre le concept d'appareil syndical et de mouvement syndical ; la relation entre les deux n'étant pas toujours univoque, et même, apparaissant parfois diamétralement contradictoire sur les questions que nous allons développer et à travers les crises que nous allons décrire. Cependant, il n'est pas dans les objectifs de cette étude d'entrer dans la description des structures internes de la CSN ni d'en comprendre les mécanismes complexes et parfois très lourds. Qu'il soit bien précisé cependant, qu'à la CSN, contrairement à la FTQ par exemple, les structures peuvent être extrêmement centralisées et que les dirigeants syndicaux peuvent avoir une très grande influence idéologique.
L'intérêt de notre étude réside, croyons-nous, dans le fait que la CSN a fait, si l'on peut dire, un virage à I75 degrés dans l'évolution de ses différentes prises de position sur la question nationale au Québec, que cette évolution ne nous semble pas tout à fait terminée, et que les raisons qui ont motivé cette évolution ne dépendent [8] pas selon nous, d'un simple changement de personne dans l'appareil syndical et encore moins de la "pure" influence idéologique du néonationalisme par militants interposés. Bien sûr, ces considérations ont leur importance et il ne nous est pas indifférent de savoir que la CSN était sous la direction des Jean Marchand et des Robert Sauvé., farouchement anti-séparatistes qu'elle collaborait étroitement au développement d'un nouvel appareil d'État avec le libéral Jean Lesage, et qu'à présent, avec les Marcel Pépin et les Michel Chartrand, elle se dit ouvertement socialiste et quasi-indépendantiste.
Le fait même que malgré cette évolution importante de la CSN sur la question nationale, celle-ci n'ait pas encore pris position et ce, de façon précise, révèle qu'il subsiste des problèmes propres à tout mouvement syndical et que la complexité sociale de la base syndicale de la CSN est autrement plus importante et plus déterminante que l'idéologie d'un appareil syndical, même très centralisé.
En effet, on verra que le glissement progressif de la base sociale des travailleurs affiliés à la CSN est autrement plus déterminant que les discours des dirigeants ou même que les résolutions des congrès.
C'est pour cette raison que nous aurons l'occasion dans cette étude, de faire quelque peu allusion à la structure [9] des classes sociales au Québec dans le cadre de la question nationale. C’est pourquoi cette étude doit beaucoup aux exposés théoriques de Mlle Céline St-Pierre [5] d’une part, et d’autre part, de MM. Victor Lapalme et Bernard Normand [6], qui ont donné les justifications théoriques de notre étude.
Enfin, il convient de noter que la recherche documentaire a été à la fois difficile et relativement simple. Nous n’avons pas eu trop de difficultés à nous procurer les documents syndicaux pertinents sur la question, le problème résidant plutôt dans leur rareté même. Ce fait est un peu à l’origine de cette recherche : en effet, comment expliquer qu’un mouvement syndical original et spécifique au Québec, ait pu rester si longtemps muet ou quasi réservé sur cette importante question nationale.
Même un des documents les plus denses et des plus connus de la CSN "Ne comptons que sur nos propres moyens” y fait à pleine allusion, alors que le développement même du sujet (nécessité du socialisme au Québec) réfère directement à la nécessité de s’entendre non seulement sur la fonction et la nature de l’État (au service du capital ou au service du travailleur), mais aussi sur le statut de l’État (Québec indépendant ou pas).
Nous avouons que ce silence nous a laissé perplexe et c’est ce que nous allons tenter d’expliquer à travers cette étude.
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Celle-ci est divisée de façon thématique. Le développement de chacun des thèmes tels que décrits précédemment [7], se fait de façon chronologique afin d’en comprendre la logique et le développement interne. Seul le dernier chapitre tentera d’exposer une synthèse temporaire et de développer quelques hypothèses pour l’avenir. La discussion sur cette question est toujours en cours. Par conséquent, nous ne prétendons pas mettre un terme au débat et encore moins montrer du doigt la direction à suivre.
[1] V. Lénine, ''Guerre de classe à Dublin", Œuvres. 19 (Paris, Moscou), 357-361. P. 2.
[2] René Parenteau, "L’Évolution du nationalisme à la CTCC-CSN'', thèse de M.A. en sociologie, Québec, Université Laval, 1970, 307 p. P. 2.
[3] Pour le NPD voir Henri Gagnon. Le travailleur face au séparatisme, Montréal, Caucus de la gauche québécoise du Nouveau Parti Démocratique 1963, 31 p. P. 4.
Pour le PCC voir Marcel Fournier. "Histoire et idéologie du groupe canadien-français du Parti communiste, 1925-1945", thèse de M.A. en sociologie, Québec, Université de Montréal, 1969, 318 p. P. 4.
[4] Les concepts de contradiction fondamentale et de contradiction principale sont une utilisation du cadre d’analyse d’abord employé par Mao Tsé Toung dans De La Contradiction et adopté au cadre québécois par MM. V. Lapalme et B. Normand dans leur étude Travailleurs Québécois et lutte nationale, (voir note 6) et que nous aurons l’occasion de décrire en détail dans le corps de notre étude. P. 6.
[5] Céline St-Pierre, "De l'analyse marxiste des classes sociales dans le mode de production capitaliste", Socialisme québécois,**24 (1974), 9-33. P. 9.
[6] Victor Lapalme et Bernard Normand, Travailleurs québécois et lutte nationale, (document de travail), Québec, CEQ, 1973, 83 p. - En Coll. Travailleurs québécois et lutte nationale. 2e édition remaniée et augmentée, Montréal, Ed. Militantes, 1974, 175 p. P. 9.
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