|
SUR
L'INDIVIDUALISME
Théories et méthodes
Sous la direction de
Pierre BIRNBAUM et Jean LECA
[11]
Présentation
Un spectre liante périodiquement l'Occident contemporain et ses intellectuels : l'individualisme. Des spectres il a presque toutes les caractéristiques : l'indétermination des contours, la puissance évocatrice, la multiplicité des attributs qu'on lui prête et qui lui permettent de couvrir un champ considérable, le côté bienveillant ou terrifiant selon les projections dont il est l'objet, et peut-être surtout, l'annonce qu'il est supposé délivrer quand il (ré)apparaît, annonce de changements historiques, accomplis ou en cours, qui vont ébranler les fragiles bases de notre connaissance et de notre existence. D'où son utilisation incantatoire par tous les visionnaires plus préoccupés d'invocation que de connaissance. D'où, par réaction, la tentation agacée de le nier, ou du moins de le réduire à une « prénotion », ou de l'abandonner aux idéologues et aux (faux) prophètes [1].
L'ennui est qu'il ne suffit pas de conjurer les spectres pour les faire disparaître, surtout si le climat général qui les entoure leur confère une consistance certaine : la suspicion qui frappe désormais les idéologies totalisantes, la crise du marxisme comme système de connaissance, la fin du positivisme, le déclin des solidarités et des identités collectives en sont autant d'éléments. Il vaut donc peut-être mieux « y aller voir », et de près. Cet ouvrage ne prétend pas effectuer une exploration complète. Il existe d'ailleurs d'excellents guides que l'on peut consulter avant de s'engager dans le voyage [2]. Pas davantage il ne veut, ni ne peut, être un inventaire conceptuel de toutes les connotations et dénotations du terme, des contextes dans lesquels il [12] se manifeste, de ses significations et de ses usages sociaux. Il est encore moins une entreprise systématique de désagrégation de cette énorme nébuleuse pour la réduire à des éléments plus simples et univoques dont on analyserait à loisir les multiples combinaisons et dérivations sous l'effet de processus chimiques complexes. Les recommandations ou les souhaits de Weber ou de Lovejoy [3] ne reçoivent pas ici complète satisfaction. Il serait certes excitant de convoquer la foule des « individualistes » de toute sorte à une énorme confrontation. « L'individualisme utilitariste » propose la vision d'une société d'atomes équivalents mus par la poursuite de leur intérêt, « l'individualisme romantique », celle d'individus incommensurables, dont chacun est irremplaçable ; « l'individualisme de marché » évoque l'homme libéré de ses passions et entrant dans une nouvelle communauté morale formée par le « doux commerce », ainsi qu'un moyen (celui de la science économique) pour mieux analyser son comportement ; « l'individualisme juridique » rappelle les grandes controverses sur les sources (l'individu peut-il être considéré comme source créatrice de droit(s) ?) et les fins du droit (y a-t-il des systèmes de droits qui ont pour fin l'autonomie de l'homme individuel exclusive des intérêts collectifs ou communautaires ?). On retrouve ces deux débats avec « l'individualisme éthique » : la conscience individuelle doit-elle être le tribunal suprême de la validité des normes morales, et l'évaluation des sociétés doit-elle être fondée exclusivement sur le bonheur et l'autonomie des individus ou sur des valeurs qui ne sont pas l'objet du calcul de ceux-ci ? « L'individualisme sociologique » dénote la multiplication et la différenciation des rôles sociaux et l'émancipation (ou la prise de distance) du « moi » par rapport aux rôles qu'il « tient », mais aussi la tendance au retrait dans la « vie privée » au détriment de « l'engagement public » ; « l'individualisme épistémologique » fait de l'individu un sujet connaissant séparé de son objet (qu'il a à construire), doutant de ce que la « réalité » lui propose, et cherchant à fonder les conditions d'une connaissance vraie. L'on pourrait multiplier les « grands débats » mêlant Bentham et Simmel, Mandeville [13] et Lamennais, Durkheim et Tocqueville, Kant et Nietzsche, John Stuart Mill et Schumpeter, etc.
Il est plus raisonnable de sélectionner des problèmes et de repérer quelle place tient l'individualisme (et en quelle acception) dans le traitement limité de problèmes, eux-mêmes réduits à quelques questions.
1. L'individualisme peut être un élément d'un processus de caractérisation des institutions et des comportements sociaux. C'est en ce sens que l'on parle d'individualisme sociologique, d'individualisme économique ou d'individualisme juridique, voire « d'individualisme poétique », ou encore que l'on se demande si le XIIe siècle européen a « découvert l'individu »... à moins que ce ne soit la Renaissance [4].
2. Il peut aussi s'inscrire dans un processus intentionnel de légitimation plus ou moins systématique (« doctrinale ») des institutions et des normes et valeurs, notamment politiques : en ce sens Macpherson traite de « l'individualisme possessif » et de ses difficultés à résoudre le problème de l'obligation politique qu'il a contribué à mettre à jour [5]. L'individualisme éthique et, dans une moindre mesure, l'individualisme « philosophique » entrent dans ce débat, ainsi que l'individualisme « politique » si, par exemple, on pose que le « contractualisme » est la seule base rationnelle logiquement concevable de la justification de l'autorité politique, ou que l'agrégation des préférences individuelles est le moyen le moins coûteux (pour la raison et l'éthique) de parvenir à des choix collectifs (ou plus modestement que le jeu des stratégies individuelles dans le cadre de procédures que chacun doit respecter est un processus politique plus légitime que la définition de buts totalisants).
3. L'individualisme peut enfin être la base d'un processus d’explication : une problématique et une manière de concevoir des réponses à des questions de recherche. L'individualisme « méthodologique », [14] qui tend à expliquer des phénomènes collectifs « macroscopiques » à partir des comportements et des stratégies individuels (« microscopiques »), apparaît nettement distinct des autres individualismes puisqu'il est ici un attribut du chercheur et non un attribut de l'objet : il ne caractérise pas le processus étudié mais la méthode de son étude. D'autre part, il n'est pas une entreprise de légitimation d'institutions ou de valeurs... sauf celles qui sont indissolublement liées à son fonctionnement comme méthode.
Trois types de problèmes, trois séries d'individualismes qui n'ont apparemment pas de lien logique entre elles. On peut, comme Durkheim, caractériser la société où s'impose la solidarité organique comme individualiste, adhérer normativement à cet individualisme, sans en faire pour autant la base contractualiste de la légitimation du pouvoir ni accepter l'individualisme méthodologique. Inversement, de même qu'il existe des organicistes « de droite », il existe des individualistes méthodologiques « de gauche ». Il serait d'ailleurs intéressant de distinguer les « écoles » et les univers de sens par la façon dont ces trois problèmes sont distingués (ou confondus) et combinés, et selon quelle articulation. En apparence, le climat intellectuel de l'Occident contemporain est peut-être moins unanime qu'il y a seulement cinquante ans sur la caractérisation individualiste des sociétés démocratiques capitalistes, et ceci au moment même où un Zinoviev met en relief les aspects contradictoires de la société soviétique, à la fois holiste comme fournisseur d'identité à l'individu, et individualiste comme répandant les « valeurs » du « chacun pour soi ». La légitimation individualiste paraît, en revanche, singulièrement plus forte : fascisme, traditionalisme, démocratie-chrétienne, personnalisme, marxisme sont en baisse, voire en perdition, en Europe (ils n'ont jamais été très influents aux États-Unis). N'oublions pas pour autant que, par exemple, l'affrontement des sociétés arabo-musulmanes au marché capitaliste et à la crise de l'État produisent des légitimations concurrentes où l'individualisme de « l'âge libéral » est sévèrement battu en brèche. En même temps, les « nouveaux contractualistes » américains viennent renouveler une théorie politique individualiste un peu en panne depuis John Stuart Mill, et atteinte par les coups de boutoir du marxisme, et peut-être plus discrètement mais plus profondément, par la critique corrosive de Schumpeter. Enfin, sur le marché de l'explication, et c'est peut-être le plus nouveau, l'individualisme méthodologique est sorti de la science économique où il régnait largement pour jeter de solides têtes de pont dans les places [15] fortes sociologiques et anthropologiques où le fonctionnalisme et le structuralisme paraissent inexpugnables, étayés par d'impressionnantes analyses de groupes, de classes, de cohortes générationnelles, d'ethnies, de cultures et autres variables lourdes. La relecture individualiste de Max Weber n'était probablement pas celle de son plus éminent introducteur dans les universités américaines, Talcott Parsons [6]. Qu'un Weber ou un Schumpeter, si sceptiques sur l'individualisme comme principe de légitimation des institutions, soient évoqués comme des maîtres de l'individualisme méthodologique, que Marx lui-même puisse être convoqué par Raymond Boudon à la tribune de ses pères fondateurs, aux côtés de Simmel et Popper, cela montre assez les évolutions autonomes des positions par rapport aux trois problèmes que nous avons distingués.
Mais... peut-on aussi aisément sérier les problèmes ? N'y a-t-il pas une « aperception » individualiste globale qui touche ensemble l'objet social et le chercheur, et gouverne aussi bien la caractérisation et la légitimation que l'explication ? sans pour autant bien entendu que tous les participants de ce Zeitgeist soient d'accord sur toutes les questions, encore moins sur les réponses. La construction de Louis Dumont [7] nous rappelle utilement l'existence d'un climat commun qui englobe aussi bien l'individualisme sociologique et doctrinal que l'individualisme méthodologique mais elle ne nous empêche pas de maintenir certaines distinctions. Jamais l'individualisme méthodologique ne considérerait l'individu comme « non social », ni n'adhérerait à une conception « atomiste » de la société. Pas davantage, il n'emporte obligatoirement adhésion au libéralisme économique ou à l'individualisme éthique. Employer une méthode individualiste n'implique pas que l'on considère toute société comme gouvernée par les valeurs individualistes, et, réciproquement, tenir que la société moderne (et nous-mêmes) baignent dans « l'idéologie individualiste », n'empêche pas d'employer une méthodologie « holiste ». Des relations ou des situations perçues et comprises (notamment par leurs protagonistes) comme « communautaires » peuvent être expliquées à partir de stratégies individuelles. Il n'y a pas de raison de lier une méthode à un [16] objet, comme si à chaque étape d'une évolution, peut-être imaginaire, un fait social devait être analysé à l'aide d'une méthode spécifique. La tendance à enfermer dans un même corpus plusieurs individualismes et à traiter en même temps les problèmes de l'objet et ceux du chercheur est certes très forte. Une illustration en est fournie par les théories monétaristes et par le développement, autour de James Buchanan et de l'école de Virginie, d'un credo néo-libéral combinant l'individualisme politique, le libéralisme économique classique et l'individualisme méthodologique [8]. Celui-ci est trop souvent réduit à la théorie économique (monétariste, ou celle des choix rationnels), elle-même haussée au statut de théorie explicative et prescriptive de l'ensemble des mécanismes sociaux. Mais on peut se demander si ces élégantes constructions sont cohérentes avec leurs prémisses. La théorie monétariste, vue sous un certain angle, est plus « holiste » qu'« individualiste » : ces gouvernements qui causent l'inflation en accroissant l'offre de monnaie au-delà de ce qui est « nécessaire » à l'économie, parce qu'ils ne peuvent résister aux puissants « intérêts » (en particulier ceux de la bureaucratie) et cherchent à courtiser l’électorat en le berçant d'espoirs trompeurs, évoquent une sociodicée où des sujets historiques tout-puissants sont à l'œuvre pour dépouiller le malheureux individu du choix rationnel qu'il est pourtant supposé exercer d'après la base de la théorie. Du coup « l'individu » soi-disant rationnel est frappé de schizophrénie : rationnel comme acteur économique, il est incompétent comme citoyen. Le problème posé ici n'est pas qu'aux yeux de ce type de théorie « l'individu » du marché est préférable à celui qui agit dans les organisations politiques (cela n'est pas incohérent si ce n'est très original), ni même que les comportements économiques et politiques n'obéissent pas aux mêmes règles (ce qui est plausible et banal bien qu'inattendu sous la plume d'auteurs qui croient en général à la rationalité unificatrice de tous les comportements), mais que l'explication de l'ensemble du processus doit à un [17] moment abandonner l'individualisme méthodologique pour faire un saut vers l'irrationalité (quand il s'agit des électeurs) ou vers le sujet collectif (quand il s'agit des bureaucraties, avatar inattendu des « deux cents familles » ou du « capital ») [9]. Mêler sans précaution caractérisation, légitimation et explication peut avoir d'encombrants effets. L'on peut donc tenir comme règle de méthode une séparation logique entre les individualismes descriptifs, justificatifs et explicatifs. Cela n'empêche pas de traiter ces deux ou trois problèmes de façon connexe. Ainsi, par exemple, Ernest Gellner est intéressé par la caractérisation de la modernité en termes de Zweckrationalität, ce qui suppose l'individualisme sociologique comme cadre culturel et l'individualisme méthodologique comme épistémologie, mais il se demande si cela peut fournir un moyen de se repérer dans le monde et une base de légitimation politique. Alessandro Pizzorno attaque l'individualisme méthodologique à la fois comme mode de connaissance et comme mode de légitimation de la démocratie. Georges Lavau interroge l'individualisme comme caractérisation du comportement de l'électeur et comme méthode soulignant principalement ce caractère. Pierre Birnbaum en use de même à propos des stratégies ouvrières : sont-elles marquées par l'individualisme, dans quels cas, et sont-elles mieux expliquées par l'individualisme méthodologique ? Il met en relief les faiblesses des approches holistes qui voient les acteurs collectifs comme des groupes unifiés dotés de conscience et de volonté propres. Bertrand Badie analyse les représentations individualistes et communautaires et critique les visions qui feraient des concepts de « communauté » et « d'individu » les désignateurs de mondes étanches l'un à l'autre et de méthodes spécifiquement adéquates pour les connaître. Charles Tilly et François Chazel s'interrogent plus exclusivement sur la valeur des méthodes individualistes (théorie des jeux, paradigme d'Oison) pour l'explication des phénomènes de mobilisation collective, cependant que Jon Elster et Adam Przeworski concentrent leurs réflexions sur le défi porté au marxisme par l'individualisme méthodologique. Jean Leca analyse les rapports de l'individualisme sociologique [18] et de la citoyenneté, et les problèmes qu'ils suscitent quand il s'agit de légitimer l'obligation politique. Les combinaisons individualisme-citoyenneté sont également traitées par Guy Hermet qui débusque les légitimations implicites ou explicites à l'œuvre dans la théorie, qualifiée à tort de « webérienne », faisant de la liaison protestantisme-individualisme la pierre de touche et le modèle obligé du processus de l'individualisation des sociétés occidentales.
Dans leur diversité, les contributions écrites pour cet ouvrage se rejoignent pour admettre le caractère individualiste des sociétés démocratiques capitalistes, manifester quelque réserve envers les légitimations individualistes présentées systématiquement par des auteurs comme Robert Nozick, et reconnaître (même si certains maintiennent une réserve distante) l'importance grandissante des explications fondées sur l'individualisme méthodologique. Mais on doit relever des nuances, voire des oppositions portant : 1. sur l'individualisme sociologique comme caractère ; 2. sur l'individualisme méthodologique comme système d'explication.
1. Chacun s'accorde à refuser de qualifier les sociétés historiques comme totalement « individualistes » ou « holistes ». Ce n'est pas nier les séquences ou les changements que de souligner comme Ernest Gellner (le plus sensible aux changements historiques massifs), Bertrand Badie, Pierre Birnbaum et Georges Lavau, la présence simultanée de traits holistes et individualistes dans une société historique concrète (dans les termes de Gellner la combinaison de capital cognitif fixe et de capital cognitif variable). Mais il faut entrer au préalable dans le débat vertigineux portant sur l'isolement et la qualification d'attributs « individualistes » univoques affectés aux comportements et aux institutions. Doit-on, par exemple, qualifier d'« individualiste » tout comportement stratégique induit par les règles du jeu d'un site particulier, tel celui des clients de Lian Po, illustre général du royaume de Zhao ?
Au moment de sa disgrâce, ses clients l'avaient abandonné ; une fois qu'il fut rétabli dans son commandement, ils revinrent à lui.
- Allez-vous-en ! leur cria-t-il. L'un d'eux rétorqua : Voyons, Monsieur, soyons de notre temps. Ne savez vous pas que c'est la loi du marché qui gouverne les relations humaines ? Vous tombez en disgrâce, nous vous quittons ; vous retrouvez la faveur du roi, nous revenons vous servir. C'est aussi simple que ça, il n'y a pas de quoi en faire un monde [10].
[19]
Bel exemple « d'exaltation du moi » où un lecteur non prévenu verra (peut-être avec raison) le contraire de la morale confucéenne qui prône le respect des vieillards et de la tradition, la soumission aux codes et aux rites, la retenue et l'obéissance. Ici ce n'est que calcul rationnel, utilitarisme froid et cynique, stratégie adaptative, attitude flexible, refus d'un comportement prescrit (la fidélité sans espoir pour l'honneur). Pourquoi ne pas y voir de l'individualisme ? Les clients de Son Excellence Eugène Rougon n'agissent pas autrement. Du coup, on a de fortes chances de trouver de l'individualisme à peu près n'importe où dès que l'homme est confronté aux relations problématiques qui distinguent le « moi », « l'autre » et le « monde », et qu'il y applique quelque réflexion, même la plus pratique et la plus cynique [11]. Pourquoi, d'ailleurs, ne pas opposer au comportement militariste du client un autre comportement tout autant (sinon plus) « individualiste » fondé non plus sur l'intérêt mais sur le choix « libre » entre une gamme de motifs : le jeu esthétique, le culte de la prouesse, la passion de l'honneur [12] ? Ou bien l'individualisme ne se manifesterait-il pas plutôt chez le guerrier arabe pré-islamique qui s'avance hors de son groupe pour lancer un défi personnel à l'ennemi ? La thèse a été soutenue [13] ... aussitôt contredite par ceux qui voient dans l'héroïsme du chevalier chrétien ou du guerrier arabe une manifestation non d'individualisme mais de conformité, et dans les chants glorifiant les héros un moyen de socialiser ceux qui les écoutaient en assurant leur apprentissage d'un certain type de guerre [14].
On pourrait continuer le débat à loisir et l'étendre, par exemple, à l'esthétique poétique, la démarche scientifique, aux lois successorales (l'abolition du droit d'aînesse est-elle individualiste ?) ou aux modes [20] de décision (par exemple le scrutin secret ou le tirage au sort). Deux règles de méthode devraient être rappelées : 1. distinguer les codes dans lesquels opèrent les différents « moi », militaristes sur un marché, héroïques dans une bataille, altruistes dans une action collective, qualifier avec un minimum de sécurité les différences qui les séparent et éventuellement nommer l'un d'entre eux « individualiste » à l'aide d'un concept proprement formé ; 2. combiner la sélection de caractéristiques empiriques et la prise en compte des contextes globaux : il est téméraire d'identifier l'individualisme à partir d'attributs isolés de leur contexte ; il peut l'être tout autant de reconstruire des totalités (« individualistes » ou « holistes ») à l'intérieur desquelles on qualifierait univoquement les observations empiriques, comme si l'ensemble de la totalité et de ses attributs n'avait qu'un sens et un seul ; cela confère aussi une importance excessive aux reconstructions globales opérées par les théoriciens contemporains ou ultérieurs : on prend pour des informations empiriques valides ce qui est l'interprétation (en elle-même légitime) que ceux-ci nous proposent. Il faut donc garder à la fois le souci du contexte qui éclaire le sens des institutions et des pratiques, et mener une comparaison entre attributs convenablement extraits de leur contexte, afin de résister à la double tentative des caractérisations incontrôlées et des qualifications globales : il y a bien « de l'individualisme » (mais lequel ?) dans la cité antique, dans l'Europe médiévale et dans l'Islam classique, et il n'y a pas que de l'individualisme dans les sociétés « modernes ». Une plaisante confirmation de ce dernier point nous est fournie par Mary Douglas et Aron Wildavsky qui empruntent directement et nommément à Louis Dumont le concept de « hiérarchie » pour l'opposer à « individualisme » ... et l'appliquer à des organisations (les agences de régulation) ou à des petits groupes (certaines sectes) très contemporains [15]. Ce genre d'observations est utile pour garder le sens de la complexité et une saine méfiance envers les généralisations.
2. Une société n'est pas un système, telle est aussi la leçon de l'individualisme méthodologique [16], ce qui rend, par parenthèse, ce paradigme si peu satisfaisant non seulement pour ceux qui cherchent [21] à comprendre le « tout » mais aussi pour ceux qui voudraient trouver à leurs croyances quelque fondement « solide » (c'est-à-dire à la fois explicitement rationnel et à l'abri du débat, du soupçon et du risque de réfutation). Il existe des règles permettant d'analyser les comportements individuels, de tirer des explications de leur interaction et ainsi d'analyser les phénomènes sociaux comme le résultat de l'agrégation de ces comportements, mais les « lois » de la société ne vont pas beaucoup plus loin et celles du « changement social » vont moins loin encore. Autrement dit, les difficultés commencent après. Une lecture attentive de l'analyse serrée (et presque désespérée) à laquelle se livre Adam Przeworski et de sa confrontation avec Jon Elster et Alessandro Pizzorno (qu'il critique directement) est instructive à cet égard : il ne voit pas d'autre théorie disponible que celle de l'individualisme méthodologique ; même le fait « incontestable » que les identités individuelles « sont modelées en permanence par la société » ne détruit pas l'idée que les gens agissent rationnellement en fonction de leurs préférences (ce que disent depuis un certain nombre d'années William Riker et ses partisans) mais... cette théorie ne le satisfait pas. D'accord avec Elster pour jeter au panier les sujets historiques collectifs, le sens de l'Histoire et la ruse de la Raison, et leur remise à neuf sous la forme du fonctionnalisme téléonomique de G.-A. Cohen, il est plus pessimiste que lui sur la fécondité du marxisme et de l'individualisme méthodologique. Le ballet de ces deux prime ballerine assolute ne manque pas d'un certain charme baroque. Elster croit qu'elles pourront danser un pas de deux qui leur assurera à l'une comme à l'autre une carrière glorieuse sur toutes les grandes scènes. Son ballet en trois actes (I. Forces productives et rapports de production ; II. Classe et conscience de classe ; III. Idéologies) voit le rideau tomber sur le triomphe des vénérables vedettes qui ont abandonné chacune leurs idiosyncrasies absurdes (et Dieu sait s'il en repère) pour se convertir mutuellement aux subtilités combinées de la théorie des jeux et de la typologie des fausses consciences. Imaginons, dans les Maîtres chanteurs de Nuremberg, Sixtus Beckmesser et Walther von Stoltzing chantant ensemble le chant de concours sous l'œil avunculaire de Hans Sachs. Voilà un « jeu de coopération » que Wagner n'aurait pas osé imaginer. Le scénario de Przeworski comprend quatre actes (I. La théorie de l'action ; II. Les acteurs collectifs ; III. Le conflit de classe ; IV. L'analyse de l'équilibre). Plus sombre, il évoquerait plutôt les deux filles méchantes du roi Lear : aucun des contre-arguments marxistes à l'individualisme méthodologique ne lui semble convaincant, la théorie marxiste de l'action de [22] classe et de la structure du conflit de classe dans le capitalisme démocratique est qualifiée de périmée, sommaire, non valide du point de vue logique et fausse du point de vue empirique. En même temps, la théorie de l'action collective fondée sur l'individualisme ne lui paraît pas pertinente, au moins pour le moment : son ontologie est défectueuse, du fait de sa vision de la société comme collection d'individus indifférenciés sans relation les uns aux autres ; son dédain de l'historicité la conduit à des analyses formelles non fondées sur des « conceptions de l'équilibre historiquement descriptives », elle ne peut expliquer comment les actions d'individus dans des conditions données produisent des conditions nouvelles. On fera à ce sujet une observation de psychologie de la connaissance : c'est celui (tel Przeworski) qui attend le plus du marxisme en tant que méthode générale d'élucidation des mouvements sociaux et de l'Histoire qui en est le plus déçu. Ce sont ceux (tels Boudon et Elster) qui n'y voient que quelques raisonnements analytiques portant sur des processus spécifiés, déconnectés de toute « grande théorie » de l'Histoire, qui s'en accommodent le mieux.
De ces dialogues croisés, on peut retenir quelques enseignements : le refus du « despotisme des structures » et d'une conception « hyper-socialisée » de l'homme ; l'importance reconnue par la plupart (y compris par Charles Tilly) de la théorie des jeux et l'admission du défi persistant représenté par le « ticket gratuit » (ou le « passager clandestin », free rider) de Mancur Olson ; l'insuffisance (peut-être provisoire) de l'individualisme méthodologique en face de certains problèmes où il est impossible (pour l'instant ?) de rendre compte de données macroscopiques en termes individualistes, c'est-à-dire de faire d'une corrélation statistique le résultat d'un ensemble de comportements obéissant à une logique claire. Charles Tilly élargit la critique faite également par Ernest Gellner et François Chazel : bien des liens qui constituent et encadrent la vie sociale comportent si peu d'action mutuelle stratégique qu'ils exigent d'autres modes d'analyse ; les réseaux de communications, les relations quotidiennes entre patrons et ouvriers, les. flux financiers et fiscaux, les itinéraires des maladies, les migrations en chaîne comportent parfois des éléments d'action mutuelle stratégique mais leur cristallisation et leur transformation exigent aussi à ses yeux une analyse structurelle. Comment se constituent les réseaux sociaux, les orientations de l'action, les facilitations structurelles qui agissent sur le répertoire des acteurs et quelles places tiennent-ils dans l'explication ? A ces questions posées par Tilly et Chazel (et auxquelles Elster tente d'apporter des réponses qui ne [23] convainquent pas Przeworski), il n'est pas sûr que l'individualisme méthodologique soit capable de donner satisfaction.
Encore une fois cette incapacité n'est peut-être que provisoire aux yeux de quelques-uns des contributeurs, mais d'autres sont nettement plus sceptiques. Alessandro Pizzorno va probablement le plus loin en ce sens : il y a des problèmes (et d'abord celui des processus d'identification individuelle et collective) que l'individualisme méthodologique ne peut pas poser. La logique de l'identification ne peut être réduite à une logique de l'utilité [17]. Le monde dans lequel les individus vont exercer leurs capacités stratégiques n'est pas le résultat de celles-ci. Il leur préexiste et constitue les rationalités. Non qu'il soit immuable, mais son changement macroscopique n'est pas (ou n'est pas seulement) le produit des choix microscopiques. La logique de l'appartenance et son corollaire, la logique de l'identification, sont les lieux où s'articulent (mais selon quels modèles ?) les rationalités individuelles et collectives. Leurs rapports sont peut-être plus faciles à analyser dans les sociétés dites « holistes » où les identités étant fortement prescrites, elles peuvent être considérées comme un donné ; ce qui permet d'étudier plus à loisir comment les individus réels, ainsi identifiés a priori par leurs positions et leurs ressources matérielles et cognitives, manoeuvrent stratégiquement dans le cadre de leur rationalité. Bien entendu, l'individu « holiste » peut se retrouver « différent » à la fin du jeu, mais au départ les identités sont claires. L'identité des « entrants » dans le jeu ne faisant pas de problème (ce qui expliquerait pourquoi les processus de constitution des identités prescrites - langue, ethnie, etc. - ont été relativement peu étudiés) [18], seuls leur mobilisation et leurs jeux stratégiques peuvent être scrutés à bon droit, et l'individualisme méthodologique peut y contribuer au moins partiellement. La situation est évidemment tout autre dans les sociétés bourgeoises plus fortement individualistes : ici, la mobilisation « de classe » est le pont aux ânes de nombreuses recherches. Et pour cause : elle est fondée - tout comme la mobilisation « nationale » [19] [24] - sur des Identités collectives non constituées a priori. Pizzorno en fait même la valeur centrale de la démocratie individualiste moderne, non pas la liberté de choix politique mais la liberté de participer à des processus d'identification collective (en d'autres termes, l'individu est impuissant sur le résultat du jeu mais il peut fabriquer les équipes). Si cette suggestion était correcte, elle expliquerait pourquoi l'individualisme méthodologique est à la fois séduisant et insuffisant. Séduisant car si les .groupes ne sont pas « donnes », il vaut mieux appréhender les macro-processus à partir de l'agrégation de préférences individuelles plutôt que d'hypothétiques conflits de groupes structurellement disposés. Insuffisant, car il ne permet pas de comprendre la constitution des identités collectives non plus que des conflits de rationalités [20]. Ainsi, par une ironie supplémentaire, ce serait dans les sociétés où règne l'individualisme sociologique que l'individualisme méthodologique décevrait les espoirs excessifs qu'il suscite. On dira peut-être que la question est mal posée et qu'il n'appartient pas à l'individualisme méthodologique de résoudre les problèmes historiques posés par l'individualisme sociologique. Mais une question ne s'évanouit pas pour la seule raison que sa formulation peut être inadéquate.
Pierre BIRNBAUM et Jean LECA
[1] Comme le faisait, avec un sérieux impayable, le Vocabulaire de Lalande : « Mauvais terme, très équivoque, dont l'emploi donne lieu à des sophismes continuels » (Vocabulaire technique et critique de la philosophie, Paris, PUF, 1960, 6e éd. Voir « Individualisme »).
[2] Lukes (Stevens), Individualism, Oxford, Blackwell, 1974. Lindsay (A.), « Individualiste », Encyclopedia of the social sciences, New York, Macmillan, 1930-1935. Plus particulièrement, sur l'individualisme méthodologique O'Neill (J.) éd., Modes of individualism and collectivism, Londres, Heinemann, 1973.
[3] Weber recommandait une enquête systématique sur un terme recouvrant « les notions les plus hétérogènes que l'on puisse imaginer » (Weber (Max), L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme, Paris, Pion, 1965, p. 122). Lovejoy signale que la plupart des mots en « isme » renvoient à des combinaisons de doctrines distinctes et souvent conflictuelles auxquelles des qualificatifs ont été appliqués, par leurs auteurs ou par les historiens : il convient donc de les isoler et de les réduire à des éléments plus simples, afin de restituer les motifs et les influences historiques qui ont conduit à leurs combinaisons (Lovejoy (Arthur O.), The Great chain of being, Cambridge, Harvard University Press, 1936).
[4] Il faut rappeler ici les importants travaux qui ont suivi les ouvrages magistraux d'Otto von Gierke (Les théories politiques du Moyen Age, traduction peu fidèle du titre allemand Deutsches Genossenschaftrecht, Paris, Sirey, 1914) et de Jacob Burckhardt (La civilisation en Italie au temps de la Renaissance, Paris, 1885). Le thème désormais suspect de la « découverte de l'individu » est traité par C. Morris (The discovery of the individual, 1050-1200, Londres, SPCK, 1972). Cf. la remarquable mise au point de Walker Bynum (Caroline), « Did the twclfth century discover the individual ? » in Jesus as mother. Studics in the spirituality of the High Middle Ages, Berkeley, University of California Press, 1982, p. 82-109.
[5] Macpherson (C.B.), La théorie politique de l'individualisme possessif. De Hobbes à Locke, Paris, Gallimard, 1971.
[6] Il est vrai que François Bourricaud a qualifié Parsons d'« individualiste institutionnel », mais le débat est trop technique pour que nous puissions faire autre chose que le signaler ici (L'individualisme institutionnel. Essai sur la sociologie de Talcott Parsons, Paris, PUF, 1977).
[7] Dumont (Louis), Homo aequalis, Paris, Gallimard, 1977, et Essais sur l'individualisme, Paris, Le Seuil, 1983.
[8] Buchanan (James M.), Tullock (Gordon), The calculus of consent : logical foundation of constitutional democracy, Ann Arbor, University of Michigan Press, 1962 ; Buchanan (James M.), The limits of liberty : between anarchy and Leviathan, Chicago, University of Chicago Press, 1975 ; Buchanan (James M.), Wagner (Richard E.), Democracy in deficit : the political legacy of Lord Keynes, New York, Academic Press, 1977. Cf. Les critiques de Brian Barry : « Review », Theory and decision, 12, mars 1980, p. 95-106 ; « Methodology versus ideology : the "economic" approach revisited » in Ostrom (Elinor) ed., Strategies of political inquiry, Londres, Sage, 1982, p. 123-147 ; « Does democracy cause inflation ? Political ideas of some economists » in Lindberg (Léon N.), Maier (Charles S.) éd., The politics of inflation and cconomic stagnation, Washington (DC), Brookings Institution, 1985, p. 280-317.
[9] Cf. Lindberg (Léon N.), « Models of the inflation-desinflation process », in Lindberg (Léon N.), Maier (Charles S.) ed., op. cit., p. 37-44, et Lindberg (Léon N.), Maier (Charles S.), « Alternatives for future crises », op. cit., p. 569-571. Toutes les théories économiques à fondement individualiste ne sont pas si évidemment contradictoires, bien qu'elles tendent plus ou moins à voir dans les mécanismes politiques (réels ou souhaités) des procédures monofinalisées permettant à l'individu rationnel de s'y ébattre comme sur un marché, ce qui les porte à considérer les mécanismes non conformes au modèle comme le résultat d'une conspiration ... ou d'un délire.
[10] Histoire empruntée aux Mémoires historiques de Sima Qian écrits il y a environ deux mille ans et citée par Simon Leys (La forêt en feu. Essais sur la culture et la politique chinoises, Paris, Hermann, 1983, p. 191-192).
[11] Ce que certains auteurs appellent « individualité primaire ». Cf. Schottmann (Uwe), Primäre und Sekundare individualität, Stuttgart, Enke, 1968.
[12] Il ne manque pas d'auteurs pour relier, en Occident, l'individualisation au héros militaire nordique et pour assigner un effet « individualisant » à la communauté militaire (Nisbet (Robert), The social pbilosophers : community and conflict in Western thought, New York, Crowell, 1973, p. 11-90). Qualifier cette individualisation d'« individualiste » aurait probablement pétrifié d'horreur tous les défenseurs de l'honneur de l'armée menacée par « l'individualisme » au temps de l'affaire Dreyfus... Sur ces logiques, cf. Kavolis (Vytaulas), « Logic of selfhood and modes of order : civilizational structures for individual identities » in Robertson (Roland), Holzner (Burkart) éd., Identity and authority, Oxford, Blackwell, 1980, p. 40-60.
[13] Goitein (Shelomo Dev), « tndividualism and conformity in classical Islam » in Banani (Amin), Vryonis (Speros) éd., Individualism and conformity in classical Islam, Wiesbaden, Otto Harrassowitz, 1977, p. 3-18. Goitein qualifie ce type d'« individualiste modèle » (p. 12).
[14] Benton (John F.), « Individualism and conformity in médiéval Western Europe » in Banani (A.), Vryonis (S.) éd., op. cit., p. 145-158, notamment p. 152.
[15] Douglas (Mary), Wildavsky (Aron), Risk and culture. An essay on the selection of tecbnical and environmental dangers, Berkeley, University of California Press, 1982, p. 90-113.
[16] Il n'est certes pas le seul à délivrer ce message (classique au demeurant) et Ernest Gellner, assez sceptique sur l'individualisme méthodologique, y souscrit d'autant plus volontiers qu'il soupçonne précisément le modèle fins-moyens de faire de la société réelle un système.
[17] Arthur Stinchcombe a cependant présenté une version sophistiquée de cet exercice. Voir la contribution de Jean Leca dans ce volume.
[18] Sauf, et encore est-ce assez récent, quand ces processus se déroulent dans des sociétés « modernes » ou du moins nationales-étatiques. Cf. par exemple Kasfir (Nelson), « Explaining ethnie political participation », World Politics, 1, 1979, p. 345-364 ; Young (Crawford), « Pattern of social conflict : state, class and ethnicicy », Daedalus, 111, 1982.
[19] Sur les processus de construction des identités « nationales » (non constituées a priori mais fabriquées pour produire un effet - ou une illusion - de caractère prescrit), la littérature est plus abondante. Cf. Gellner (Ernest), Nations and Nationalism, Londres, Blackwell, 1983 ; Birnbaum (Pierre), « Nation, État et culture : l'exemple du Sionisme », Communication, juin, 1986 (numéro sur la nation).
[20] Voir les observations d'un converti récent (et non fanatique) à l'anthropologie culturelle : Wildavsky (Aron), From political economy to political culture, or rational people défend their way of lifet congrès mondial de l'Association internationale de science politique, Paris, juillet 1985 (ronéo).
|