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Les approches québécoises de l'éthique appliquée :
Les perspectives générales
Analyse du corpus des auteurs de 1970 à 2000
Introduction
pour comprendre les approches transversales
en éthique appliquée
La recherche et la publication ont profondément changé de nos jours. Elles ne se produisent plus selon le modèle unique de l’auteur solitaire, qui après avoir suffisamment médité et écrit, déposait chez l’éditeur le résultat de ses savantes réflexions. Nous n’en sommes plus là, et encore moins que dans d’autres domaines sur des questions comme celle de l’éthique, qui est devenue une question de société travaillée ou traitée de diverses manières par des tas de gens instruits et informés. Dans le contexte canadien et québécois c’est sans doute particulièrement vrai. Dans l’ensemble, au Québec les chercheurs en sciences humaines et les professeurs ne sont pas deux groupes séparés. Les professeurs, tant anglophones que francophones, ne sont pas détachés de tout enseignement universitaire ou de tout encadrement d’étudiants gradués, mais se situent plutôt dans un contexte où recherche, enseignement et bien souvent tâches administratives sont étroitement liées. Ce n'est d’ailleurs pas toujours un mal bien au contraire, car cela les oblige au contact permanent avec leur public et avec les besoins de leur société.
Le présent ouvrage fait partie d’une série de trois petits livres qui donnent au public intéressé par l’éthique appliquée les résultats d’un travail extensif de recherche menée ces dernières années sur le corpus des auteurs québécois en éthique appliquée. L’un de ces ouvrages considère en particulier les approches développées en bioéthique, alors que l’autre examine ce que nous appelons les approches sectorielles : le travail fait en éthique environnementale, des affaires, des communications. Les textes ont été produits en se posant des questions bien précises : quel est la formation des auteurs, quel est leur arrière-plan conceptuel, sous quel paradigme pouvons-nous les situer, sont-ils de l’une ou l’autre famille idéologique, et surtout quelles sont les caractéristiques de leur approche de l’intervention [10] en éthique appliquée. [1] Le présent ouvrage concerne ce que nous avons appelé des « perspectives générales » : approches qui ne sont pas limitées à un seul champ (comme la bioéthique, l’éthique de l’environnement) mais qui concernent une pluralité de champs. Nous parlons souvent à cet égard d’approches transversales, indiquant par là que certaines questions se posent quel que soit le champ disciplinaire où l’on se situe.
Sans vouloir devancer les analyses qui figurent dans l’ouvrage, disons quand même quelques mots de présentation pour les auteurs traités ici. Depuis plusieurs années maintenant, Luc Bégin, professeur à la Faculté de philosophie de l’Université Laval, s’est intéressé aux problèmes spécifiques de la philosophie du droit. Ses premiers travaux, qu’il a d’ailleurs poursuivis, ont concerné l’éthique appliquée, avec Georges A. Legault au départ, puis en collaboration avec Marie-Hélène Parizeau : ce que nous avons examiné en particulier, c’est sa contribution sur la question du consensus et celle de la normativité. Il est président de l’institut d’éthique appliquée de l'Université Laval. Guy Bourgeault, professeur d’éducation à l’Université de Montréal, a formé plusieurs générations au questionnement critique sur l’éthique, en particulier dans le domaine des sciences du vivant, mais aussi en éducation et en communications (il fut notamment président du Conseil de presse du Québec). André Duhamel, philosophe et professeur à l’Université de Sherbrooke, actif dans le domaine de l’éthique depuis près de vingt ans, il est très inspiré par Aristote et Paul Ricoeur notamment. Monique Dumais, théologienne de formation, a joué un rôle central dans le développement de l’éthique féministe au Québec. Elle ne pouvait pas être laissée de côté ici, car elle fait partie des pionnières de l’éthique à l’UQAR, tout comme Pierre Fortin, Guy Giroux et Bruno Leclerc. Pierre Fortin, qui fut l’âme dirigeante du groupe Ethos de Rimouski pendant quelques décennies et un leader incontesté du développement de l’éthique au Québec, a développé une méthode propre, l’éthicologie ; il s’est occupé aussi d’intervention, en particulier de construction [11] de codes, nous le verrons mieux plus loin. Guy Giroux, est un sociologue également de l’UQAR (maintenant retraité) qui s’est intéressé aux communications et à la dialectique de l’auto et de l’hétéro-régulation, dans une approche qui n’est pas limitée à un seul secteur. Bruno Leclerc, d’abord professeur au Collège de Rimouski puis nommé à l’Université, représente une synthèse intéressante de plusieurs clés méthodologiques ; notons que le signataire a travaillé avec lui sur quelques questions d’actualité comme le traitement médiatique du clonage ainsi que la question du consensus en éthique clinique, ouvrages en voie de publication. Leclerc est depuis quelques années responsable de la maîtrise en éthique et du groupe Ethos de Rimouski. Georges A. Legault, juriste et philosophe, est un auteur qui a fait école par son approche délibérative de la décision. Il a œuvré dans bien des secteurs comme pionnier, notamment l’éthique professionnelle, il préside aux destinées du Ciréa (Centre Interuniversitaire de recherche en éthique appliquée). Jean-François Malherbe, philosophe et théologien, a commencé sa carrière d’éthicien par les questions de bioéthique, puis s’est intéressé à plusieurs secteurs, notamment à l’éthique de la sécurité publique. Il fut le premier titulaire de la Chaire d’éthique appliquée de l’Université de Sherbrooke. Johane Patenaude, philosophe et professeure à la faculté de Médecine de l’Université de Sherbrooke, a marqué par son approche du dialogue, inspirée par le travail philosophique de Francis Jacques. Simone Plourde, philosophe du courant phénoménologique marquée par Lévinas, fut longtemps la directrice et l’animatrice de la revue Ethica basée à Rimouski, qui fut longtemps la seule revue francophone en éthique appliquée. Louis Racine, théologien de formation, fit une bonne partie de sa carrière à la faculté de sciences appliquées de l’Université de Sherbrooke, où il contribua à la formation éthique de plusieurs milliers de jeunes ingénieurs en formation. Alessandro Rada-Donath, professeur à l’Université du Québec à Chicoutimi, sociologue et philosophe, s’intéressa beaucoup à la question des transports et au développement de ce qu’il appelle la techno-éthique.
Notons-le, ces trois ouvrages sont complétés par deux autres : l’un fournit un effort synthèse de modélisation des propositions québécoises, en regroupant les auteurs par familles méthodologiques, l’autre approfondit, par des analyses complétées par des entrevues, les perspectives [12] de six auteurs particulièrement importants sur la scène québécoise. [2] Nous espérons que ces publications permettront de favoriser la discussion dans toute la francophonie sur le statut de l’éthique et en particulier de l’éthique appliquée au XXIe siècle.
Alain Létourneau
André Lacroix
Yves Boisvert
[1] L'ensemble des textes des trois plaquettes a été revu par le chercheur principal. Alain Létourneau. Subvention FCAR, « Méthodes et interventions en éthique appliquée », avec André Lacroix et Yves Boisvert, co-chercheur. Les autres plaquettes ont été revues et complétées d'abord par les co-chercheurs ; voir André Lacroix et al., Les approches québécoises en éthique appliquée : approches disciplinaires, et Yves Boisvert et al.. Les approches québécoises en éthique appliquée : approches bioéthiques, publiée chez GGC.
[2] II s'agit de A. Létourneau (et collaborateurs). L'intervention en éthique : les principaux modèles développés au Québec (1970-2002). Sainte-Foy, PUQ, 2005, et A. Létourneau (avec la collaboration de F. Moreault), Trois écoles québécoises en éthique appliquée. Sherbrooke. Rimouski, Montréal. Sainte-Foy. PUQ. 2005.
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