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Écrits d'Amazonie. Cosmologies, rituels, guerre et chamanisme.
Présentation
Alfred Métraux
ou « l’ethnologie en nomade [1] »
Historien, ethnographe et anthropologue
Alfred Métraux (1902-1963) compte parmi les grands anthropologues du XXe siècle. Il a marqué l’histoire de la discipline d’une empreinte aussi profonde qu’originale. Ce chercheur suisse naturalisé américain nous a laissé une œuvre immense et composite, riche d’une douzaine d’ouvrages et de plus de deux cent cinquante références au total, parues en français, en anglais et en espagnol - certains de ses livres furent aussi traduits en portugais, en allemand ou encore en italien.
Pour le grand public, tout particulièrement français ou francophone, le nom d’Alfred Métraux reste aujourd’hui encore surtout attaché à la mystérieuse île de Pâques et au spectaculaire culte de possession du Vaudou haïtien, à l’étude desquels il consacra deux ouvrages désormais classiques. Publiés en français dans la prestigieuse « Bibliothèque des Sciences Humaines » des Éditions Gallimard (1941, 1958), ces deux livres remarqués par les professionnels connurent aussi un succès éditorial qui lui valut une renommée notable et durable bien au-delà des seuls milieux académiques. [14] Aux yeux des anthropologues, Métraux le touche-à-tout à la curiosité sans bornes était certes un fin connaisseur des cultures polynésiennes ainsi qu’un éminent expert des cultes religieux des populations afro-américaines des Caraïbes, mais il fut surtout en son temps l’un des meilleurs spécialistes des Indiens d’Amérique du Sud. De l’avis de beaucoup, il s’imposa alors sans conteste comme l’un des plus complets et des plus prolixes de ces spécialistes. Par ailleurs, après la génération des pionniers, il apparaît comme l’auteur d’un premier bilan synthétique des études sud-américanistes modernes - nous y reviendrons bientôt plus en détail.
À l’évidence, Alfred Métraux possédait des qualités très rarement réunies chez un seul chercheur : une extraordinaire expérience du terrain ethnographique, une solide connaissance théorique, un savoir encyclopédique de la littérature spécialisée alors disponible, et une étonnante capacité de synthèse, doublée d’un vrai talent pour la vulgarisation scientifique [2]. Ce citoyen du monde avant l’heure exerça une influence considérable sur ses collègues ainsi que sur les générations suivantes d’anthropologues (qu’ils aient été ou non ses élèves), tant en Europe que dans les Amériques, où il résida longtemps.
Au gré de ses déplacements constants lors des quarante années de sa vie professionnelle aussi fournie qu’agitée - il parlait lui-même de « vie vagabonde » et « d’errances » dans une lettre à son grand ami et « presque jumeau », Pierre Verger (1992 : 117) -, il n’eut de cesse de multiplier avec un engouement constant les terrains de recherche, les activités scientifiques les plus diverses, les projets de collaboration en tout genre et les responsabilités les plus variées. Résumer ses apports à l’anthropologie en quelques phrases n’est pas chose aisée tant ils sont multiples. Analyser brièvement la trajectoire parfois déroutante de sa singulière carrière n’est guère plus facile, puisque celle-ci s’épanouit dans bien [15] des domaines, emprunte les directions les plus inattendues, et embrasse plusieurs disciplines parentes, parfois dans un seul élan.
On a beaucoup dit d’Alfred Métraux qu’il était avant tout un ethnographe passionné. Il est vrai qu’il accumula en la matière une expérience d’une richesse sans doute inégalée. Il partagea en effet longuement la vie quotidienne de nombreux groupes indiens du Gran Chaco, des Uru des hauts plateaux boliviens et du lac Titicaca, des Pascuans du Pacifique et des Afro-américains d’Haïti, sans oublier ses expériences plus brèves en Allemagne, dans les Guyanes, dans le Brésil central, auprès des paysans métis de l’Amazone, dans les Andes péruviennes, à Cuba, au Mexique, et même en Inde ou encore en Afrique... Alfred Métraux conserva intacte tout au long de sa vie sa passion précoce pour la découverte de l'Autre par la pratique de l’ethnographie. Il projeta d’ailleurs jusque dans les derniers moments de sa vie de retourner sur les terrains sud-américains qu’il avait longuement connus plus jeune ou de se lancer bientôt dans de nouvelles aventures ethnographiques en partant étudier des sociétés amérindiennes méconnues dont les caractéristiques socioculturelles l’intriguaient et attisaient sa volonté d’en connaître davantage à leur sujet (les Guayaki du Paraguay, finalement étudiés par Pierre Clastres, par exemple).
Alfred Métraux pratiqua sa vie durant l’ethnographie en nomade : « il était resté un chercheur à l’ancienne mode, gardant un peu de l’esprit aventureux de ces voyageurs ou pionniers d’il y a quelques siècles dont il a toujours goûté fortement les récits » (Leiris 1968 : 7). Il s’employa inlassablement à recueillir lui-même de volumineux corpus de données ethnographiques pour épancher son inépuisable soif de connaissances nouvelles mais aussi pour satisfaire son besoin de les partager au plus vite avec ses collègues et le plus grand nombre. Il aimait alimenter de matériaux ethnographiques et historiques originaux les nombreuses publications qu’il s’imposait lui-même constamment de soumettre à la critique des lecteurs. Dans la lettre envoyée à son collègue brésilien Herbert Baldus quelque temps avant sa mort, il écrivait ainsi :
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« Malheureusement, je commence à manquer de matériel original et il est grand temps que moi-même, je retourne chez les Indiens » (Baldus 1963 : 46).
La vocation professionnelle des ethnologues et leur intérêt initial pour l’Autre et l’Ailleurs s’enracinent bien souvent dans un certain mal-être et dans un troublant sentiment d’étrangeté au sein de leur propre culture. Alfred Métraux, dont le tempérament était sans nul doute inquiet et l’âme tourmentée, était de ceux-là. Son ami proche Michel Leiris évoquait ainsi « le violent désir d’évasion hors des murs de la banalité quotidienne [qui] le possédait » (1968 : 10). De l’aveu même de Métraux, son engouement immuable pour le travail de terrain relevait aussi de sentiments personnels, et la pratique ethnographique contribuait grandement à favoriser son propre épanouissement : en d’autres termes, il se sentait mieux sur le terrain que nulle part ailleurs. Il le confiera avec une certaine pudeur lors d’un entretien réalisé au début des années 1960 :
« Dans ces cultures nouvelles - nouvelles pour moi, pour nous - que j’ai pu étudier, et qui appartiennent pour la plupart à l’Amérique du Sud, j’ai éprouvé un sentiment très différent de celui auquel j’aurais pu m’attendre : je m’y suis senti extrêmement à l’aise et beaucoup moins dépaysé que dans ma propre civilisation » (Bing 1964 : 21).
Alfred Métraux fut tout d’abord formé à l’École sociologique française de Marcel Mauss puis à l’Ecole diffusionniste du grand savant suédois Erland Nordenskiöld. Il fut fortement inspiré dans sa jeunesse par l’approche de ce dernier ; en revanche, l’influence du premier fut moindre, tout particulièrement sur son œuvre sud-américaniste (Bossert & Villar 2007). Il est toutefois frappant de constater qu’Alfred Métraux ne se départit jamais d’une certaine méfiance de principe à l’égard des théories. Il craignait tout particulièrement les théories totalisantes, qui enferment souvent les matériaux patiemment recueillis sur le terrain davantage qu’elles [17] n’en rendent compte. Aux explications absolues et aux systèmes généraux hâtivement construits, Métraux préférait la description minutieuse et détaillée des faits ethnographiques observés au quotidien, dans un style clair et accessible, permettant de restituer le plus fidèlement possible l’expérience du terrain au lecteur. En ce sens, « [il] restera comme le type parfait de l’ethnographe » (Bastide 1963).
Si Alfred Métraux pratiqua toute sa vie durant l’ethnographie en nomade et s’il fut un observateur de qualité, attentif au moindre détail de la vie sociale de ses nombreux hôtes successifs, il serait néanmoins réducteur et infondé de restreindre son œuvre féconde à cette seule dimension de son travail, aussi importante soit-elle. Loin de n’être qu’un ethnographe scrupuleux, il était aussi un ethnologue éclairé et un anthropologue toujours soucieux de proposer des synthèses comparatives ambitieuses à l’échelle régionale voire continentale (cf. Métraux 1928a, 1928b, 1940). On retrouve ces caractéristiques dans l’ensemble de ses travaux relatifs à l’Océanie et à Haïti mais sans doute plus encore dans ses écrits sud-américanistes.
L’anthropologue suisse ne rejetait, ni ne sous-estimait aucune des disciplines susceptibles d’éclairer la trajectoire d’une société donnée, de favoriser son inscription au sein du paysage ethnique régional ou de faciliter la compréhension de sa vie sociale ancienne ou contemporaine. C’est pourquoi son œuvre « se déploie [...] dans les directions les plus variées : l’archéologie, le dépouillement et la publication d’archives, l’ethnographie de terrain » (Lévi-Strauss 1963 : 6), auxquels il convient d’ajouter la linguistique (cf. Métraux 1935, 1941, 1942, etc.). Pour mieux comprendre son inclination pour la multidisciplinarité dans les sciences humaines, sans doute faut-il évoquer les modalités de la rigoureuse méthode de travail qu’il fit sienne tout au long de sa carrière :
« d’abord, s’entourer de tout l’appareil critique, de toute la masse des informations disponibles, l’analyser, la dépouiller, la discuter, la classer, l’exploiter ; ensuite vivifier tout cela par l’expérience du terrain, [18] et ne jamais céder aux complaisances de l’imagination, trop encline aux reconstructions fantaisistes » (ibid. : 7).
En dépit du grand nombre de ses terrains ethnographiques et du foisonnement de ses centres d’intérêt thématiques, Métraux s’est néanmoins essentiellement focalisé dès ses débuts sur l’étude de deux domaines : la culture matérielle et la vie religieuse. Très vif dans sa jeunesse, son attrait pour la première diminua progressivement mais l’attention qu’il porta à la seconde ne cessa jamais. En effet, il n’est pas un seul terrain ethnographique où Métraux s’abstînt d’étudier et d’analyser les représentations et les pratiques religieuses de ses hôtes : peut-être, était-ce, comme l’écrira Bastide, parce qu’« il sentait que pour comprendre les hommes, il n’y avait pas de meilleur moyen que d’écouter leurs prières car dans ces prières, ils se montrent eux-mêmes sans fard et sans masques avec leurs misères morales comme physiques, avec leurs détresses et leurs espoirs » (1963 : 4).
Enfin, il convient de relever que Métraux ne fut pas seulement un infatigable homme de science aux talents multiples : il fut aussi un homme d’action engagé « dont l’exigence éthique a été source d’une activité exemplaire au service des droits de l’Homme » (Dreyfus-Gamelon 1991). Très sensible à la condition de ceux qu’il a étudiés - ses publications en attestent à maintes occasions -, il entame une carrière de diplomate international (ONU, Unesco) avec l’ambition militante d’œuvrer à l’amélioration du sort de ces laissés-pour-compte. Il débute celle-ci comme chef de la Section d’Étude et de Recherche du Département des Affaires Sociales de l’Organisation des Nations unies (New York), la poursuit en tant que conseiller de l’Unesco (Paris), et l’achève en devenant directeur du Département des Sciences Sociales de ce même organisme, fraîchement créé. Entre ses missions répétées d’anthropologie appliquée en Amérique du Sud ou dans les Caraïbes pour l’Unesco et ses activités d’éditeur de trois collections scientifiques contre les discriminations raciales, Alfred Métraux poursuit néanmoins tant ses propres recherches sur le terrain et [19] en cabinet que ses enseignements universitaires à l’École pratique des hautes études.
Une œuvre sud-américaniste pionnière
Cinquante ans après sa mort, pourquoi puiser dans l’œuvre sud-américaniste d’Alfred Métraux et éditer en français une sélection de ses écrits sur les Indiens de l’Amazonie et du Chaco ? Pourquoi proposer aux lecteurs francophones des textes déjà parus en d’autres langues ? Pourquoi s’en tenir à ses travaux sur les basses terres sud-américaines ? Pourquoi en d’autres termes écarter ses contributions sur les cultures polynésiennes, le culte du vaudou haïtien ou les Indiens des hautes terres andines, alors qu’il s’agit là aussi pour la plupart de textes de tout premier plan, considérés comme autant de références incontournables ?
Le choix de faire ici l’impasse sur les écrits d’anthropologie andiniste d’Alfred Métraux peut s’expliquer par les raisons suivantes : ils sont nombreux et volumineux, présentent une cohérence propre et partant, méritent de faire l’objet d’un volume distinct, vaste tâche éditoriale, à laquelle nous souhaiterions nous atteler collectivement dans un futur proche. Les travaux d’Alfred Métraux sur l’île de Pâques et le culte de possession du Vaudou haïtien ont pour leur part été réédités à plusieurs reprises en Europe et dans les Amériques. Ils ont par ailleurs suscité de nombreuses publications et ont déjà été amplement analysés, évalués, discutés et célébrés. C’est en revanche loin d’être le cas de ses écrits sur l’Amazonie et le Chaco. Ceux-ci ont pour la majorité d’entre eux été publiés dans des revues aujourd’hui disparues ou exclusivement accessibles dans quelques rares bibliothèques spécialisées qui n’en possèdent du reste qu’une faible partie. Le lecteur intéressé par ces contributions doit donc déployer de nombreux et pénibles efforts pour parvenir à se faire par lui-même une idée précise de l’ensemble de ces travaux et de leurs apports respectifs. Et il demeure ainsi hélas dans l’incapacité d’apprécier la grande [20] cohérence interne de ce corpus et des analyses de l’auteur. Par ailleurs, nombre de ces textes n’ont été publiés qu’en anglais ou en espagnol : nous avons donc jugé indispensable de traduire et de réunir dans ces pages ceux d’entre eux qui nous paraissaient le mieux révéler l’unité de la pensée d’Alfred Métraux.
Bien sûr, nous n’ignorons pas que certains des articles les plus marquants de l’auteur sur les sociétés de l’Amazonie et du Chaco ont déjà été rassemblés en 1967 dans Religions et magies indiennes d’Amérique du Sud, ouvrage édité à titre posthume par Simone Dreyfus-Gamelon. Alfred Métraux avait lui-même souhaité la publication de ce livre puisqu’au moment de sa mort, il en préparait le manuscrit (modestement intitulé Ethnographie de l’Amérique du Sud), qu’il laissa inachevé. Certains de ces textes avaient été « rajeunis » par l’auteur et complétés d’observations ou de références plus récentes, d’autres avaient été republiés tels quels par Simone Dreyfus-Gamelon, qui ne s’autorisa pas à les modifier. Ce recueil de 1967 de plusieurs de ses articles sud-américanistes majeurs jusque-là dispersés dans des revues difficiles d’accès constitue un pas décisif dans la divulgation des articles de Métraux auprès du plus grand nombre. D’une étonnante modernité, certains de ces textes constituent les premiers essais interprétatifs et les premières synthèses analytiques de phénomènes socioculturels d’importance : nous pensons en particulier à Messies indiens, à L’Anthropologie rituelle des Tupinamba, au Chaman dans les civilisations indigènes des Guyanes et de l’Amazonie, au Chamanisme chez les Indiens du Chaco ou encore, à L’expression sociale de l’agressivité et du ressentiment chez les Indiens Mataco du Gran Chaco.
L’objectif du présent ouvrage est de poursuivre cet effort salutaire. Mais son but est aussi quelque peu différent de celui de Religions et magies indiennes d’Amérique du Sud. Celui-ci visait surtout à rendre manifeste la diversité et la richesse des travaux sud-américanistes d’Alfred Métraux alors qu’Écrits de l’Amazonie vise plutôt à démontrer que son œuvre sur les Indiens de ces deux [21] régions voisines était simultanément d’une grande cohérence et tout à fait pionnière.
Les travaux ici réunis sont aujourd’hui loin d’être tombés dans l’oubli, mais force est néanmoins de constater qu’ils sont insuffisamment considérés et honorés par les spécialistes. Ils fourmillent pourtant d’observations originales, d’interprétations de grande portée théorique et de pistes de recherche prometteuses. Alfred Métraux est aujourd’hui paradoxalement bien plus souvent cité pour ses articles les plus ethnographiques que pour ses écrits comparatifs. Beaucoup d’entre eux semblent l’avoir oublié, mais bon nombre des idées que les anthropologues sud-américanistes tiennent désormais pour autant de lieux communs ou d’évidences de la discipline ont été formulées pour la première fois sous sa plume. À l’évidence, quantité de ses conclusions personnelles sont passées dans le bagage commun des spécialistes de ce domaine régional sans que la paternité de ces idées ne lui en soit toujours reconnue. Cet état de fait regrettable vaut tout particulièrement pour ses synthèses sur les cosmologies, les rituels et les systèmes chamaniques des Indiens des basses terres sud-américaines, c’est-à-dire les sujets sur lesquels sa contribution fut la plus novatrice.
« L'ethnologie en nomade »
Dans les pages à suivre, nous avons souhaité éclairer pour le lecteur les grandes lignes de la trajectoire américaniste d’Alfred Métraux. Il n’est pas question ici de livrer une biographie intellectuelle détaillée de l’anthropologue. Un tel effort exigerait de mener une véritable enquête et de réunir une vaste documentation. Une biographie intellectuelle requiert une connaissance exhaustive de la vie professionnelle d’un auteur, de l’ensemble de sa production scientifique et du contexte intellectuel de son époque. Aussi laissons-nous cette tâche à d’autres, déjà rompus à cet art difficile et armés pour ce périlleux exercice. Notre propos est de montrer que la multiplication des terrains ethnographiques sud-américains [22] d’Alfred Métraux tenait non seulement à sa curiosité sans cesse renouvelée mais aussi plus prosaïquement aux aléas d’une vie professionnelle mouvante.
- Les années de formation
Alfred Métraux naît en 1902 à Lausanne (Suisse) d’un père vaudois protestant qui étudiait la médecine et d’une mère juive originaire de Tiflis (Géorgie), Cipora Saffris, engagée dans le même cursus universitaire que son futur époux. Dès 1908, la famille décide d’émigrer en Argentine, à Mendoza, ville située aux pieds de la Cordillère des Andes, où Alfred Métraux père exerce la profession de médecin. Alfred Métraux fils revient avec sa mère en Suisse à l’âge de dix ans pour y suivre sa scolarité. Il retourne toutefois assez fréquemment en Argentine pour rendre visite à son père.
L’origine de sa vocation pour l’ethnologie trouva ses racines dans ce contexte. Le jeune Alfred Métraux a vécu de six à dix ans en Argentine dans un paysage original qui le fascinait et dans un environnement multiculturel, où les immigrés européens désargentés voisinaient avec des paysans plus anciennement établis, et des Indiens urbanisés et prolétarisés se fondant peu à peu dans la population régionale. L’on sait qu’il quittait fréquemment la maison familiale pour rejoindre à cheval les enfants de son âge issus des populations indigènes qui vivaient dans les alentours de Mendoza. Et il affirma lui-même : « Je crois que l’inclination marquée que j’ai ressentie dès mon plus jeune âge pour le paysage argentin est à l’origine de ma carrière » (1953 cité par Monnier 2003 : 14).
Au début des années 1920, Alfred Métraux quitte la Suisse pour venir poursuivre ses études à Paris. Il devient élève, à titre étranger, de la prestigieuse École nationale des chartes, où il se forme aux techniques de la recherche historique. Il y rencontre notamment Georges Bataille avec qui il nouera une amitié solide [23] et durable : il lui fera découvrir des ouvrages d’anthropologie et les textes de l’Ecole sociologique française, et tous deux suivront désormais leurs travaux respectifs d’un œil attentif. Il est aussi inscrit à l’Ecole pratique des hautes études (Paris), où il s’initie aux Religions de l’Amérique précolombienne.
Dès 1922, après quelques mois seulement au sein de l’École des chartes, Métraux sollicite et obtient l’autorisation de se rendre pendant huit mois en Argentine pour faire ses premières armes d’ethnographe et d’archéologue en étudiant les « derniers descendants des Huarpes » - il publiera les résultats de ce travail sur ces Indiens détribalisés des lagunes de Guanacache plusieurs années après (1929).
À son retour à Paris, séduit et marqué par cette expérience ethnographique initiale, Métraux démissionne sans plus attendre de l’Ecole nationale des chartes et décide alors de se former comme ethnologue professionnel. Deux grandes figures de l’époque marqueront sa formation anthropologique : Marcel Mauss, chef de file de l’Ecole sociologique française depuis la mort de son oncle Emile Durkheim, et le grand savant suédois Erland Nordenskiöld. Métraux s’inscrit à l’Ecole nationale des langues orientales vivantes et à l’École pratique des hautes études. Il est diplômé de la première en 1925 et de la Ve section de la seconde, deux ans plus tard. À l’EPHE, il suit surtout les cours d’histoire et de sociologie comparative « des religions des peuples non civilisés » dispensés par Marcel Mauss. Lors de ces mêmes années, Métraux assiste aussi aux « leçons » de Mauss à l’institut d’ethnologie, dirigé par Paul Rivet (Fournier 2005 : 5 ; Krebs 2005 : 3).
Alfred Métraux s’inscrit en thèse de doctorat à l’Ecole pratique des hautes études sous la direction de Marcel Mauss. Puis il part à Göteborg (Suède) pour compléter sa formation d’ethnologue américaniste dans le célèbre Musée d’Ethnographie de cette ville, auprès d’Erland Nordenskiöld. Tout au long de plusieurs décennies de recherches, ce dernier avait patiemment réuni dans cette institution une très abondante documentation et de riches collections [24] ethnographiques sud-américaines qui fourniront à Métraux l’essentiel de la matière de ses travaux universitaires.
En 1928, à vingt-six ans à peine, Métraux soutient déjà son ambitieux travail de doctorat rédigé en Suède. Sa thèse principale, La civilisation matérielle des tribus Tupi-Guarani, et sa thèse complémentaire, La religion des Tupinamba et ses rapports avec celle des autres tribus Tupi-Guarani, reçoivent toutes deux un accueil très enthousiaste de la part de Mauss, Rivet et Nordenskiöld, qui encouragent leur publication immédiate. Plus largement, la communauté scientifique américaniste se montre alors étonnée par l’ampleur comparative du minutieux travail de l’ethnologue suisse et par sa maîtrise précoce de la littérature relative aux Tupi-Guarani (les chroniques anciennes et les sources modernes dont il est vite devenu familier) : en somme, « à peine formé, ce jeune chercheur [était déjà] passé maître », ainsi que l’écrira Lévi-Strauss plusieurs décennies plus tard (1964 : 6).
Réalisée à partir de l’examen attentif des objets utilitaires et artistiques tupi-guarani ainsi que de la littérature alors disponible sur le sujet, la thèse principale de Métraux consiste en une étude comparative complète de la culture matérielle des groupes de cette famille linguistique. Adoptant les grandes lignes de la démarche de Nordenskiöld, l’ethnologue suisse s’y emploie plus précisément à répertorier et à cartographier l’ensemble des traits matériels de ces sociétés afin de déterminer ce qui relève de leur héritage culturel et matériel commun (i. e. la civilisation des tribus tupi-guarani) ou au contraire d’influences exogènes, c’est-à-dire d’emprunts circonstanciés à des groupes voisins. Ce faisant, il propose d’asseoir l’origine géographique de cette civilisation tupi-guarani à partir de laquelle nombre de ses représentants se seraient progressivement dispersés au sein des basses terres sud-américaines.
La thèse complémentaire de Métraux constitue, quant à elle, un remarquable effort analytique de comparaison et de synthèse des représentations et pratiques religieuses communes à ces sociétés parentes. L’accent y est tout particulièrement mis sur l’étude de [25] la mythologie, des rituels (dont le fameux cérémoniel cannibale), du chamanisme et du prophétisme. Il s’agit là encore de définir ce qui appartient au fonds culturel propre à la civilisation des tribus tupi-guarani.
Quatre-vingt-cinq ans après sa publication, la thèse principale d’Alfred Métraux est pratiquement tombée dans l’oubli à mesure qu’a décliné l’intérêt des spécialistes pour la culture matérielle des sociétés indigènes. Bien que non rééditée, sa thèse complémentaire demeure en revanche abondamment citée et fait figure d’ouvrage fondateur des études d’anthropologie tupi-guarani modernes [3].
Si courte et rapide fût-elle, la période de formation de Métraux semble essentielle pour mieux saisir la suite de sa trajectoire intellectuelle, la constance remarquable de son intérêt pour les mythes et les rites, ainsi que sa méthode ethnographique. Il ne fait aucun doute que Métraux fut impressionné par Marcel Mauss : il adopta largement sa méthode d’ethnographie et portait, comme lui, un intérêt soutenu à chaque aspect de la vie socioculturelle des indigènes. Certains auteurs suggèrent à juste titre que l’intérêt jamais démenti de Métraux pour l’étude des mythologies indigènes et de l’ensemble de la vie religieuse trouve en grande partie son origine dans les enseignements de Mauss (Baldus 1963, Villar & Bossert 2007). Mais sans doute l’empreinte laissée par le diffusionniste Briand Nordenskiöld sur Métraux fut-elle plus profonde et plus durable. Ce dernier reconnut Nordenskiöld comme son véritable mentor et maître : dans un article d’hommage appuyé à son œuvre muséale à Göteborg, il louait son « dévouement à la science », son ardeur à la tâche, et n’hésitait pas à affirmer qu’il s’agissait de « l’un des plus grands ethnographes de tous les temps » (1932).
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Dans sa nécrologie de Métraux, Baldus relevait que ce dernier avait hérité « des tendances diffusionnistes et de l’amour de l’Indien » du savant suédois. Il est exact d’affirmer que Métraux partageait avec lui un profond respect des Indiens. Mais tous deux avaient bien plus en commun : un attrait durable pour le Chaco indigène, la passion de l’ethnographie de terrain, un même intérêt pour les arts et la vie matérielle des Indiens, ainsi qu’une angoisse commune à l’idée de leur rapide disparition sous l’effet de l’inexorable avancée des fronts de colonisation. Il est tout aussi exact d’indiquer que le diffusionnisme de Nordenskiöld exerça une influence significative sur Alfred Métraux : sa thèse principale sur la civilisation matérielle des tribus Tupi-Guarani et plusieurs de ses travaux sur les Chiriguano en attestent avec éloquence, et le lecteur en trouvera par ailleurs trace à plusieurs reprises dans certaines de ses synthèses sur la mythologie réunies dans cet ouvrage. Mais encore faut-il préciser que Nordenskiöld était un diffusionniste « modéré » (Bossert & Villar 2007) et que son élève Métraux l’était plus encore, devenant peu à peu de plus en plus conscient des travers de la méthode analytique de son maître.
- De Tucumán à l’Île de Pâques : les exils ethnographiques
(1929-1936)
Fraîchement docteur, Métraux peine à trouver un poste en France. Mais il est bientôt recommandé par Paul Rivet [4] pour assurer en Argentine la fondation et la direction de l’institut d’ethnologie de l’université nationale de Tucumán, de sa revue scientifique et de son musée d’Ethnographie, qu’il dirige simultanément plusieurs années durant (1928-1934).
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Métraux rejoint Tucumán avec un enthousiasme débordant puisqu’il compte y développer un musée ethnographique ainsi qu’une bibliothèque sur le modèle de Göteborg et profiter de la proximité géographique pour réaliser des expéditions ethnographiques dans le Chaco et les hauts plateaux andins. Il s’y emploiera avec un zèle admirable, aidé par des moyens relativement importants mis à sa disposition par l’université de Tucumán : il mène alors plusieurs enquêtes successives chez les Chiriguano, les Toba-Pilagá et les Mataco du Chaco, les derniers Uni du Lac Titicaca, et leurs parents, les Uru-Chipaya de Carangas ; il profite de chaque mission pour collecter quantité d’objets ethnographiques pour « son » musée et organise par ailleurs des campagnes de fouilles archéologiques en Argentine et en Bolivie. Il analyse aussi immédiatement une grande partie des corpus ethnographiques collectés et publie au plus vite ses résultats dans la revue qu’il dirige, tout en écrivant pour le Journal de la Société des Américanistes de Paris.
Mais peu à peu, le découragement gagne Métraux. Les moyens économiques viennent à manquer pour sa revue et ses expéditions, son musée stagne et demeure relativement modeste, et l’isolement scientifique lui pèse beaucoup.
En 1934, il rentre à Paris pour un bref séjour au cours duquel Paul Rivet lui propose de rejoindre en qualité de linguiste et d’ethnologue la Mission pluridisciplinaire franco-belge en partance pour l’Île de Pâques. Métraux accepte volontiers. Après la mort de Charles Watelin lors du voyage, il assurera même la responsabilité de la mission. Mais là encore, la déception de Métraux l’emporte : les résultats ethnographiques et linguistiques obtenus lors des six mois sur place lui semblent bien maigres, le terrain pascuan l’a beaucoup éprouvé et l’isolement au milieu du Pacifique lui a été fort difficile.
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En 1937, Métraux est invité à demeurer à Hawaï pendant deux années par le Bernice Bishop Muséum d’Honolulu pour publier le fruit de ses enquêtes sur l’île de Pâques. Il se met en congé de l’université de Tucumán et, retrouvant les bibliothèques bien garnies qui lui ont tant manqué, il écrit alors Ethnology of Easter Island (1940) - la version française paraîtra un an plus tard - ainsi que de nombreux articles. Ces contributions seront vite saluées par les océanistes qui sauront notamment gré à Métraux d’avoir permis de restituer à l’île de Pâques sa place au sein du paysage culturel polynésien dans son ensemble grâce à son effort comparatif soutenu. Déjà ethnologue américaniste de renom, voilà donc Métraux rapidement devenu spécialiste des cultures polynésiennes. Et les océanistes sont nombreux à avoir regretté que son intérêt pour cette région n’ait pas été plus durable.
- Le séjour aux États-Unis : l’heure des synthèses (1938-1945)
Après Hawaï, Métraux gagne les États-Unis : il devient professeur visiteur à l’université de Californie à Berkeley (1938) puis au Bishop Muséum de l’université de Yale (1939-1940) où il partage ses connaissances avec ses cadets impressionnés par l’étendue de son savoir ethnographique et historique (Wagley 1964). Il reprend ses travaux sud-américanistes là où il les avait laissés et publie massivement à partir des données collectées dans le Chaco plusieurs années auparavant. Il est boursier de la Fondation Guggenheim de 1939 à 1941.
Métraux découvre les grands courants de l’anthropologie nord-américaine dont les études sur l’acculturation qui le mèneront à modérer son pessimisme quant à la disparition des sociétés indigènes. Il prend alors un certain recul avec ses idées passées et affirme que l’ethnologie « devra servir à analyser les crises et prédire l’effet d’innovations ou de découvertes sur la structure sociale » (Métraux 1952 : 145-146).
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Membre du Bureau of American Ethnology de la prestigieuse Smithsonian Institution de 1941 à 1945, il collabore avec Julian Steward à l’écriture du monumental Handbook of South American Indians (7 vols., 1946-1950), qui restera pendant longtemps la référence absolue et la bible des anthropologues sud-américanistes. S’il est l’un des architectes et l’ouvrier diligent de ce titanesque projet de publication, il n’en sera pas coéditeur alors qu’il a signé plus d’entrées qu’aucun autre auteur de cette somme de plus de 7 000 pages.
Les années de ce séjour nord-américain seront d’une extrême fécondité pour l’œuvre de Métraux. Ce sont sans aucun doute les années de son épanouissement intellectuel. Il bénéficie enfin d’un environnement favorable et de conditions de travail idéales : stimulé par la présence de collègues spécialistes des régions dont il est familier, il prend conscience à leur contact de la richesse de ses propres données et de la profondeur de son érudition, et il peut profiter de bibliothèques on ne peut mieux achalandées à portée de main. Plus encore qu’à n’importe quel autre moment de sa vie professionnelle, il se lance avec frénésie dans la publication d’articles et de livres thématiques, d’ouvrages comparatifs et de synthèses systématiques à l’échelle régionale sud-américaine qui feront tous date (1938, 1941a, 1941b, 1942, 1943, 1944a, 1944b, 1945, 1946). La plupart des articles de Métraux sur la mythologie, le chamanisme, la guerre ou les rituels réunis dans cet ouvrage ont d’ailleurs été écrits lors de cette période particulièrement favorable.
En 1941, Métraux adopte la citoyenneté américaine. Avec l’aide de Robert Lowie, il parvient à faire inclure in extremis Claude Lévi-Strauss dans la dernière liste du plan organisé par la fondation Rockefeller pour sauver une centaine de savants européens, menacés par le régime nazi.
Si tout au long de ses années, Métraux s’installe de façon presque permanente aux États-Unis, il ne renonça pas pour autant totalement à ses habitudes d’ethnologue nomade. En 1939, il retourne ainsi grâce à la Fondation Guggenheim dans le Chaco et en [30] Bolivie pour prolonger ses travaux sur les Indiens déjà étudiés auparavant. Quatre ans plus tard, il mène au Mexique une mission au sein de la population noire de la Costa Chica et enseigne à l’École d’anthropologie de Mexico ainsi qu’au Collège de cette même ville. En 1944, il se rend en Haïti et commence à observer le culte de possession du Vaudou. Ces pratiques le passionneront bien vite et il deviendra au cours des années suivantes l’un des grands spécialistes de ce sujet particulièrement difficile à étudier.
- De l’ethnologue impliqué à l’ethnologie appliquée
Dès 1945, Métraux donne une orientation nouvelle et inattendue à sa carrière déjà bien remplie, et renoue avec sa vie d’ethnologue nomade. Il participe tout d’abord à l’effort de guerre américain en rejoignant la Morale Division of the US Strategic Bombing Survey, une commission d’experts composés de sociologues et psychologues « chargée d’étudier avant l’armistice les effets psychologiques et sociaux des bombardements sur les villes allemandes » (Métraux 1953).
Puis dès l’année suivante, il débute véritablement son travail d’expert international en devenant chef de la Section d’étude et de recherche du département des affaires sociales de l’Organisation des Nations unies (New York). Il y est chargé de la création de centres internationaux de recherche scientifique. Dans cette fonction, il assure en 1947 le rôle de conseiller pour le projet Hylea amazonienne, un institut d’études tropicales que l’Unesco souhaite créer à Manaos (Brésil). Il séjourne alors dans les Guyanes et dans la région de l’Amazone.
De 1948 à 1950, Métraux est mis à disposition de l’Unesco et dirige en Haïti le projet de la Vallée de Marbial, qui vise à la réduction de la pauvreté en milieu rural et fait partie d’un grand programme d’éducation de base. À partir de cette dernière année, il devient directeur du Département des Sciences Sociales de l’Unesco et s’emploie tout spécialement à la lutte [31] contre les discriminations raciales. Il effectue diverses missions au Brésil en supervisant un projet de recherche relatif aux relations raciales en milieu urbain et rural. Il dirige plusieurs collections d’ouvrages contre le racisme et fera notamment paraître Races et Classes dans le Brésil rural de Charles Wagley, Race et Histoire de Claude Lévi-Strauss ou encore Contacts de civilisation en Martinique et en Guadeloupe de Michel Leiris.
En 1954, il est détaché auprès de l’Organisation internationale du travail pour un projet au Pérou et en Bolivie sur l’opportunité d’organiser des migrations de paysans andins vers les vallées chaudes et plus fertiles du piémont.
Au cours de ces années, Métraux voyage beaucoup et tente de mener des observations ethnographiques plus classiques dès qu’il en a l’opportunité. Entre ses missions répétées d’anthropologie appliquée en Amérique du Sud ou dans les Caraïbes pour l’Unesco et ses activités d’éditeur de trois collections d’ouvrages scientifiques contre les discriminations raciales, Alfred Métraux trouve le temps de poursuivre ses propres recherches sur le terrain et en cabinet.
Il consacre beaucoup d’attention et d’énergie à l’étude du culte du Vaudou haïtien et livre un ouvrage fondamental sur ce sujet en 1958. Mais il ne renonce pas pour autant à ses premières amours américanistes. En 1959, il est nommé à Paris directeur d’études à la VIe section de l’Ecole pratique des hautes études (« Chaire d’ethnologie et sociologie des populations indigènes de l’Amérique du Sud »), institution dont il fut jadis élève. Il contribue alors activement à la formation de la nouvelle et brillante génération française d’ethnologues sud-américanistes (Pierre Clastres, Lucien Sebag, Simone Dreyfus-Gamelon, etc.). Il publie Les Incas en 1962, là encore un remarquable ouvrage de synthèse générale. En 1963, l’année où il mit fin à ses jours, il prévoyait de retourner dans le Chaco de ses débuts pour y « étudier en profondeur les structures sociales, les systèmes de parenté et les formes de l’autorité dans quelques tribus » (Métraux cité par Monnier 2003 : 22) [32] et songeait à rejoindre Clastres et Sebag qu’il avait envoyés chez les Guayaki du Paraguay.
- Le projet éditorial
Le sous-continent latino-américain est la matrice de son questionnement anthropologique et le foyer de ses recherches. Il élabore dans ses travaux relatifs aux basses terres de grandes synthèses se fondant tant sur les premiers témoignages écrits peu après la Conquête que sur les travaux les plus récents dont ceux issus de ses longues enquêtes de terrain. D’un tel croisement, il dégage des ensembles socioculturels et formule des hypothèses. Pour ce faire, il a adopté une démarche multiple, se servant des différents champs des sciences humaines, principalement l’histoire, l’archéologie, la linguistique et l’ethnologie.
Son travail est précurseur et novateur même si ses contributions contiennent des analyses souvent suggérées plutôt que développées. Certaines le seront ensuite par lui et reprises par d’autres, sans que toujours lui en soit accordé la paternité.
Ses apports lui assurent une place pionnière et ses propositions restent actuelles dans les études américanistes. Ce n’est pas seulement comme brillant chercheur, mais aussi pour avoir suscité un durable intérêt pour les basses terres amazoniennes qu’il mérite d’être reconnu et célébré.
La publication de ce recueil de contributions d’Alfred Métraux est plus qu’une restitution, elle est une reconnaissance de la place qui est la sienne au sein de l’ethnologie américaniste et de l’anthropologie engagée.
[1] Cette expression est empruntée à Clastres (1992 : 31).
[2] Bastide qualifiera par exemple son ouvrage de synthèse sur les Incas de « petit chef-d’œuvre d’intelligence et de mise au point » (1963 : 4).
[3] Il est à signaler que grâce à la multiplication contemporaine des travaux, l’intérêt des chercheurs sud-américanistes pour les synthèses comparatives anthropologiques à l’échelle des familles ethnolinguistiques indigènes fut ravivé au cours des vingt dernières années. Ce constat vaut tout particulièrement pour les sociétés de la famille tupi-guarani dans le domaine de la vie religieuse : Viveiros de Castro (1992) et Fausto (2001) ont ainsi fourni des contributions décisives en la matière.
[4] Rivet s’était adressé en ces termes au recteur de l’université de Tucumán à propos de Métraux : «Je vous donne une perle et si vous l’acceptez, je peux vous dire que Tucumán aura le meilleur ethnologue de toute l’Amérique latine » (cité par Berberian & Capuano 1974 : 10).
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