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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Alfred Métraux, L'Île de Pâques. (1941) [1966]
Préface


Une édition électronique réalisée à partir du livre d'Alfred Métraux, L'Île de Pâques. Paris: Les Éditions Gallimard, 1966, 196 pp. Édition revue et augmentée originalement publiée en 1941. Collection “Tel.”. [Autorisation accordée par la veuve de l'auteur, Madame Fernande Schulmann, de diffuser les publications de son défunt mari dans Les Classiques des sciences sociales. Madame Schulmann a confirmé cette autorisation à Jean Benoist en personne.]

[11]

L’ÎLE DE PÂQUES

Préface

L’Île de Pâques nous est apparue par un jour pluvieux de l’hiver austral, à la fin de juillet 1934. Je revois encore les hautes falaises de la presqu’île de Poike estompées dans la brume, la masse arrondie des volcans et ce récif noirâtre, tordu, hérissé d’arêtes et d’aiguilles rocheuses auxquelles se déchirent les vagues. Les prairies qui s’étalent au loin vers l’intérieur, les collines aux contours mous et réguliers ont quelque chose de profondément paisible et champêtre. Par endroits, leur teinte d’un vert tendre, comme lavé, fait songer à la côte de la Skanie. La ressemblance avec la Suède serait parfaite n’était ce premier plan de rochers farouches, étranges, diaboliques.

Le Commandant de l’aviso nous avait convoqués sur la dunette pour nous faire part d’une mauvaise nouvelle : la mer du côté de Hanga-roa était démontée et il ne pouvait garantir le débarquement de nos quatre-vingt-dix caisses qui encombraient ses cales. Comme ses instructions ne spécifiaient pas l’endroit de l’Ile où il devait nous laisser, il avait décidé de nous déposer, nous et nos provisions, sur un point quelconque du rivage.

Le Rigaut-de-Genouilly mouilla cependant devant la baie de Hangaroa, le seul village de l’Ile, où vivent les derniers Pascuans. Peu d’instants auparavant, devant les falaises et le littoral lacéré de la côte nord, j’avais songé à la lointaine Suède ; maintenant cette impression première était accentuée par les maisons indigènes que nous distinguions à la jumelle, dispersées non loin du rivage et mal dissimulées derrière des figuiers. Si nous avions caressé le rêve de voir surgir ici la silhouette classique d’une plage polynésienne, nous aurions été vivement déçus. La capitale de la légendaire Ile de Pâques s’est présentée à nous comme un humble hameau européen par une pluvieuse journée d’automne.

Ce premier jour à l’Île de Pâques restera à jamais gravé dans notre souvenir. Le vent, qui soufflait par rafales, faisait courir vers la terre de gros rouleaux et, près des récifs, la barre prenait des proportions de plus en plus inquiétantes. Les indigènes massés sur le rivage ne semblaient pas, au premier abord, disposés à venir à notre rencontre. L’annonce de notre arrivée s’était répandue dans le village et, sur tous les sentiers qui conduisaient à la mer, des cavaliers accouraient [12] à toute bride. Sur la plage, près des « maisons des bateaux », se tenait une palabre dont nous suivions les péripéties, impatients et alarmés de sa longueur. Si les indigènes renonçaient à aborder notre bateau, c’était pour nous l’obligation désagréable de retourner au nord de l’Île, à l’abri du vent, mais loin de tout site peuplé. Aussi c’est avec soulagement que nous vîmes venir vers nous une, puis deux, puis trois barques indigènes. Dans la première, conduite par le Gouverneur de l’Île, des Pascuans habillés en marins chiliens, ramaient en parfaite cadence. Les autres barques faisaient preuve de plus de fantaisie. Elles étaient pleines à sombrer d’indigènes arborant presque tous des guenilles européennes. La seule note exotique était fournie par quelques casques de plumes qui, loin d’être des survivances d’un autre âge, constituaient des articles de troc, presque de bazar, destinés à exciter la convoitise des marins et à activer la vente des « curios » dont ces embarcations étaient surchargées.

Chaque fois que j’emploie le terme « indigènes » pour parler des habitants actuels de l’Île de Pâques, j’éprouve la même hésitation que j’ai ressentie lorsque, penché sur le bastingage, je les ai contemplés pour la première fois. Ce mot qui évoque un teint sombre, des traits peu familiers ne convient guère à ces visages si européens. Combien de nations n’ont-elles pas mêlé leur sang à celui des vieux Maoris ! C’est l’histoire de bien des escales que l’on pouvait lire sur ces faces qui se tournaient vers nous. La vieille Polynésie, l’ancienne race de marins et de prêtres savants, où était-elle ? Certainement dans le nez busqué d’un homme de barre, dans la barbiche en pointe d’un jeune homme à la figure émaciée, dans le front bombé d’un marchand de statuettes. Elle était aussi dans la douceur du langage, dans ces regards pétillants de malice, dans cette animation et dans cette gaieté facile. Ils nous interpellaient en anglais, en espagnol et en français. « Du savon, du savon, capitaine, lieutenant, du savon. » « Deux morceaux de savon pour ma statuette et ajoutes-y une miche de pain. » « Ton savon est trop petit, le savon chilien est plus grand. Ajoute encore un savon. Vous êtes des rakerake, des ladres. Quand vous viendrez à terre, souvenez-vous de moi, j’ai un bon cheval pour vous conduire au volcan ! »

Au milieu de tout ce brouhaha, une grande mélancolie m’étreignit. Les sculpteurs des statues géantes, les prêtres qui avaient peuplé le ciel et la terre de divinités aux symboles subtils, s’étaient-ils perpétués dans cette pègre levantine ?

Sur le pont s’entassaient des statuettes grotesques, des cannes et des sabres de bois. Ces « curios » me navraient tout autant. Ils avaient remplacé les belles images d’autrefois, taillées avec patience et art dans de pauvres morceaux de bois. Ce n’étaient plus que des marionnettes ridicules que l’on échangeait, au milieu de rires moqueurs, pour des pantalons et des savons.

[13]

Un assez beau garçon, Pedro Atam, ayant appris que nous nous proposions de rester dans son île, nous demanda le motif de notre séjour. Nous lui expliquâmes que nous étions des archéologues en quête de choses anciennes. Il nous comprit sans peine et déclara d’un ton détaché : « Des objets anciens, il n’en est plus beaucoup et il faudra du temps pour les chercher. Mais soyez sans inquiétude, on vous en fabriquera autant que vous en voulez. Tout ce que vous souhaitez, on vous le donnera. Chez vous, personne ne verra la différence. » Pedro, avec sa moustache et sa belle prestance, nous apparaissait au seuil de ce monde nouveau comme Satan venu nous induire en tentation. Nous déclinâmes son offre, tout en formulant le vœu que les pièces que ses compatriotes nous offriraient fussent réellement anciennes.

Laissant les Pascuans se démêler avec les matelots, nous allâmes faire la connaissance du Gouverneur, ou Subdelegado, pour lui donner son vrai titre. Il était en grand uniforme et semblait fort ahuri par notre visite. En quelques mots nous lui fîmes part de nos ennuis et du refus du Commandant du Rigault-de-Genouilly de débarquer nos caisses à Hanga-roa. Il nous promit de tout arranger avec la collaboration des indigènes et nous invita à prendre place dans son canot.

Une fois descendus, nous nous rendîmes compte de l’état de la mer. Nous fûmes jetés de-ci, de-là et aspergés par les vagues qui nous attaquaient de tous côtés. Le calme et l’assurance des rameurs, il est vrai, nous enlevaient tout sentiment de danger, mais les choses se gâtèrent à hauteur de la barre. Nous eûmes soudain la sensation d’être soulevés au-dessus des flots, puis d’une lutte entre les muscles de nos rameurs et les vagues qui nous tiraient en arrière, enfin d’une descente en toboggan. En quelques minutes, nous étions à l’abri, le long d’une jetée en pierres. Notre inquiétude ayant été brève, nous nous sentîmes disposés à examiner la maçonnerie du môle, fait des débris d’anciens mausolées. C’est tout ce qui restait des monuments décrits par Cook et La Pérouse. Des mains vigoureuses nous poussèrent sur la jetée et, en un instant, nous fûmes environnés d’une foule composée en majeure partie de femmes et d’enfants qui nous interpellaient en pascuan, en espagnol et en anglais. Mouillés jusqu’aux os par la pluie et les vagues, encore quelque peu étourdis par notre traversée, nous ne savions que dire ni que faire. Notre désarroi venait aussi de l’émotion que nous éprouvions à fouler le sol de cette île à laquelle nous n’avions cessé de penser pendant ces longs mois de navigation.

Comme tout à l’heure, en voyant le village de Hanga-roa sous la pluie, nous nous refusions à nous croire en Polynésie au milieu de cette cohue de femmes, laides pour la plupart, couvertes de vêtements décolorés et collés sur des corps peu gracieux.

[14]

Un incident vint interrompre ces instants d’incertitude. Une jeune femme s’était approchée de mon collègue et lui avait demandé une cigarette. Machinalement il lui tendit un paquet dont elle s’empara d’un mouvement furtif et s’enfuit à toutes jambes. Ce larcin nous fit plaisir. Nous étions du coup transportés dans l’ancienne atmosphère de l’Île telle qu’elle se dégage des récits des premiers navigateurs. Tout comme les marins de Cook ou de La Pérouse, au même endroit, nous devions nous prémunir contre le goût du vol que les Pascuans montrèrent dès leur premier contact avec les blancs. Nous saluâmes l’incident comme étant d’heureux augure et nous nous sentîmes plus enclins à nous réconcilier avec les gens et les choses de ce petit univers dans lequel nous venions de tomber si inopinément.

La curiosité avec laquelle femmes et enfants se pressaient autour de nous pour nous contempler ne laissait aucun doute sur le succès du spectacle que nous offrions. La vie est monotone sur cette île et l’arrivée d’un bateau est un événement qui alimente les conversations pendant des mois.

Nous vîmes s’avancer vers nous un petit gnome hirsute avec des vêtements manifestement trop longs pour lui. Cet être bizarre tendant une pauvre main de vieillard fatiguée à remuer la terre, nous dit en français : « Bonjour, messieurs ». Je reconnus alors Vincent Pons dont on m’avait parlé au Chili et que d’autres voyageurs avaient mentionné dans leurs récits. Il y avait soixante ans que Pons, après avoir navigué sur des goélettes dans toutes les Mers du Sud, s’était établi à l’Ile de Pâques où il prit femme. Il est aujourd’hui l’aïeul de toute une lignée de solides garçons qui passent pour les plus mauvaises têtes de l’Ile. Malheureusement le vieux Pons ne s’était jamais beaucoup soucié des usages de sa famille indigène et il ne fut que de peu de secours dans nos enquêtes.

Suivis de notre cortège de femmes et de marmots, nous avancions lentement vers la Subdelegación — la maison du Gouverneur. Au milieu de la confusion, nous eûmes le temps d’entrevoir un visage complètement enfariné : c’était l’une des plus jolies filles de l’Ile qui s’était copieusement enduite de poudre de riz pour se rendre plus attrayante.

Près de la « résidence » du Gouverneur, deux hommes nous attendaient : Mr. Morisson et Mr. Smith, les administrateurs de la Compagnie. En quelques mots courtois, ils nous invitèrent à nous établir à Mataveri, la ferme de la Compagnie Williamson et Balfour à laquelle l’Ile appartenait. Nous acceptâmes avec reconnaissance, sachant à l’avance tout ce que cette hospitalité nous réservait de confort et de sécurité. À l’entrée de la Subdelegación, Madame la Gouverneur, jeune femme assez belle, mais aux traits tirés, nous attendait avec un bébé malingre dans les bras. Elle sourit faiblement, absolument indifférente à l’invasion de sa maison par une bande de gens mouillés [15] jusqu’aux os. Un homme bouffi, en pyjama et pantoufles, à la barbe mal rasée, se présenta à nous. Ce personnage disgracieux était un commerçant chilien en faillite qui s’était réfugié dans l’Île où il exerçait la double fonction de maître d’école et d’écrivain public. Pendant tout notre séjour, nous lui verrons le même pyjama et le même visage hirsute.

De plus en plus mouillés et en outre exaspérés par le débarquement de nos caisses qui nous causait de grands soucis, nous sentions fondre notre courage et nos espoirs. Était-ce là la fameuse Île de Pâques : ces faces un peu vulgaires, ces airs obséquieux et facilement insolents ?

L’arrivée de Victoria Rapahango, vêtue de blanc, ses longs cheveux ondulés flottant sur ses épaules, suffit cependant à recréer un peu de cette atmosphère polynésienne dont nous nous sentions de plus en plus éloignés. Une longue amitié ne devait pas détruire cette première impression. Par la distinction de ses manières, par son humeur enjouée, par sa douceur un peu triste, cette femme de la tribu royale des Mini perpétuait au sein de la culture décadente de son milieu, le charme des vieilles aristocraties océaniennes.

Après une accalmie, la pluie se mit à redoubler. Toute l’Île disparaissait sous une brume épaisse et notre champ de vision se bornait à une plage boueuse et à des rochers rébarbatifs. Nos caisses furent acheminées au milieu de la foule qui n’avait pas quitté la jetée. On ne cessait de nous répéter qu’il fallait veiller à ce que rien ne disparût, car « ces gens sont si voleurs ». Les protestations d’honnêteté faites à tout instant par les indigènes n’étaient guère rassurantes. Nous restâmes donc en faction, observant les gens de notre équipe et les spectateurs. Quelques femmes s’approchant de nous d’un air gêné nous demandèrent à voix basse si nous avions du savon. Enhardies par une réponse amicale, elles firent alors allusion aux étoffes imprimées et à la « Pompeia », ce parfum vulgaire si estimé dans l’Île.

À la tombée du soir, nous nous dirigeâmes vers Mataveri, la ferme de l’administrateur anglais, en suivant un chemin en pente, bordé 'de mûriers et d’un mur bas en pierres sèches. Cette allée champêtre que nous apprîmes à aimer, nous désolait alors par tout ce qu’elle évoquait de prosaïquement européen. Lorsque nous ouvrîmes le portail qui donne accès au plateau de Mataveri, une ombre s’approcha de nous : un personnage dégingandé, à l’allure traînante, nous glissa dans la main quelques objets en pierre que nous reconnûmes immédiatement être des pointes de lance en obsidienne. En nous les remettant, il nous dit d’un air mystérieux : « Regalo » (Cadeau). Ce fut là notre premier cadeau, notre entrée dans un cycle dont nous ne devions plus sortir. En acceptant ces modestes présents, nous jetions les fuses de ce réseau subtil d’obligations réciproques qui, pendant notre séjour, allait nous lier à tant d’êtres inconnus.

[16]

Nous entrâmes sous un bois d’eucalyptus de belle venue qui donne à la ferme une ombre que l’on trouve rarement sur cette île désolée. Mrs. Smith, à l’hospitalité affairée et charmante, nous reçut dans une grande salle à manger. Nous fîmes connaissance d’un bébé blond qui venait de naître au milieu du Pacifique, et qui était sans doute le premier blanc ayant vu le jour dans le voisinage des grandes statues. Ces voix anglaises, la lampe sur la table, le bébé blond, Mrs. Smith formaient un monde à part, aussi loin de l’Île de Pâques que l’Écosse l’est des Mers du Sud. Entre ces deux univers, aucun lien de sympathie, de compréhension ou même d’intérêt. Ici c’était un milieu simple et honnête, là-bas un grouillement de gens un peu inquiétants.

Il me tardait de connaître exactement les rapports entre la Compagnie et les indigènes. Durant notre séjour au Chili, on nous avait prévenus contre elle et on nous avait dénoncé sa brutalité et son égoïsme envers les Pascuans. Plusieurs Chiliens nous avaient dépeint en termes pathétiques le sort des indigènes cantonnés dans un coin de leur île et qui se voyaient refuser le droit de parcourir librement la terre de leurs ancêtres. Nous avions aussi été informés des bas salaires payés aux rares indigènes employés par la Compagnie. Une longue expérience de l’Amérique du Sud m’avait familiarisé avec la malveillance systématique qui entoure toute entreprise anglo-saxonne, mais d’autre part je savais que les Compagnies ne sont pas toujours généreuses envers la main-d’œuvre indigène. Pour être fixé, je posais la question à M. Smith qui m’apprit que la Compagnie payait ses ouvriers quatre pesos par jour et leur allouait en plus une ration quotidienne de viande. À l’époque de la tonte, les femmes et les jeunes gens qui sont embauchés pour l’occasion sont payés à la pièce, c’est-à-dire selon le nombre de moutons qui passent entre leurs mains.

Le taux de ces salaires était à cette époque (1934) supérieur à celui des peons chiliens. Lorsque je répétais à mon hôte les propos que j’avais entendus au sujet des bénéfices réalisés par le magasin de la compagnie, il s’en montra indigné' et m’assura que les produits y étaient vendus au prix de gros, en dépit des frais de transport et que la marchandise y était meilleur marché que sur le continent, à telle enseigne que les équipages des bateaux chiliens en profitaient lors de leur séjour dans l’Île.

Les indigènes se plaignaient néanmoins des prix imposés par la Compagnie et du renchérissement constant des articles qu’ils y achetaient. Ils étaient sans le savoir, les victimes de la crise économique qui sévissait au Chili.

Ayant fait allusion au cantonnement forcé des indigènes dans le village de Hanga-roa et dans ses environs immédiats, l’administrateur de l’Île me fournit les explications suivantes : « L’Île de Pâques appartient au Chili, mais est en fait la propriété privée de la Compagnie [17] Williamson et Balfour qui y élève des moutons et dans une faible mesure, du bétail et des porcs. Les pâturages et le climat de File sont très favorables aux moutons qui s’y multiplient et sont aujourd’hui au nombre d’environ 40.000. Ce ne sont pas des animaux comparables à ceux de la Nouvelle-Zélande, mais ils produisent d’assez bonne laine. Le soin des troupeaux serait facile sans les indigènes qui ne cessent de nous piller. Ils se sont emparés sans façon des premiers moutons apportés par leurs missionnaires, et ils auraient continué à faire de même, si nous n’avions pris nos précautions. À cet effet, nous avons séparé le village et les territoires attenants par un réseau de fils de fer barbelés et nous avons organisé une police indigène qui se compose des éléments les plus honnêtes et les plus dévoués. Personne, après le coucher du soleil, n’est autorisé à franchir les barrières des champs sans autorisation spéciale. En dépit de ces mesures, nous avons perdu l’année dernière 3.000 moutons. Deux jours avant votre arrivée, ils sont entrés dans la ferme et ont volé tous les béliers. Nous connaissons les coupables, la police est informée de tous les détails du raid, mais personne n’a été pris sur le fait. Tous nos policiers sont apparentés de près ou de loin avec les voleurs et les liens du sang les empêchent de dénoncer les coupables ou de les arrêter au moment opportun. Si nous nous plaignons au gouverneur, il s’indigne, menace, promet de punir les coupables et ne fait absolument rien. Au fond il est ravi de nos ennuis et ne fait rien pour les éviter. Les indigènes sont des fripons invétérés. Au début de l’année, ils ont crocheté la porte de notre magasin et l’ont mis au pillage. Nous n’avons plus ni sucre, ni tabac, ni savon et il nous faut attendre six mois la venue du prochain bateau. Il n’est pas un enfant dans le village qui ne connaisse les coupables, mais comment sévir ? Nous n’avons aucune preuve et ceux-là mêmes qui sont venus dénoncer les voleurs, jureront n’avoir rien dit, ni rien vu. Le Gouverneur cette fois-ci a été quelque peu alarmé, car il avait aussi besoin de nos produits, mais après avoir juré et tempêté, il a renvoyé l’affaire à mañana. »

« Ce qui nous indigne, ajouta M. Smith, ce n’est pas tant l’attitude des indigènes envers nous, que l’hypocrisie dont nous sommes victimes. Le Chili ne se soucie pas des indigènes — il s’en désintéresse même complètement. Nous cherchons à remplir nos engagements loyalement ; nous voulons être humains et le résultat est que l’on nous accuse d’abus que nous désirons éviter. »

Le lendemain matin, nous descendîmes vers le village de Hanga-roa. Sur notre chemin nous rencontrions des groupes qui nous saluaient du ia-o-rana tahitien. Nous croisions aussi nos marins chevauchant les haridelles minables qu’ils avaient louées à raison d’une chemise et d’un pain de savon. Près du môle, nous fîmes la connaissance de l’homme qui allait devenir pour nous le lien entre le présent et le [18] passé, l’oracle que pendant cinq mois nous ne cessâmes d’interroger, notre informateur Juan Tepano. La première chose qui nous frappa en lui fut son air malicieux. Il se tenait assis sur un rocher, un bonnet de coton sur la tête, la pipe au bec, tout comme un marin d’estampe romantique. Rien de très Polynésien dans le visage. Nous lui trouvâmes quelque ressemblance avec certains vieux artistes parisiens dont il avait un peu le caractère. D’ailleurs Tepano se considérait comme un sculpteur habile, bien que ses créations fussent bizarres et assez éloignées des traditions de son peuple.

La réputation de Juan Tepano comme autorité en matière ethnographique s’était étendue jusqu’au Chili où on me l’avait désigné comme devant être ma meilleure source d’informations. Mrs. Routledge en parle déjà avec estime et Macmillan Brown avoue lui devoir le plus clair de son livre, assez naïf, sur le Pacifique. La veille, les indigènes qui avaient été mis au courant de nos intentions avaient répété son nom à plusieurs reprises. Il était l’histoire vivante, le Baedecker de l’Île.

Après avoir écouté avec un large sourire de satisfaction quelques compliments que nous lui adressâmes sur son savoir et sa réputation, Tepano de sa voix sentencieuse, nous dit : « Vous autres vous allez tout connaître de l’Île et de son passé. Ceux qui sont venus avant vous n’ont pas su garder les paroles, mais vous les recevrez toutes. Moi je sais. » Il continua : « Les paroles des anciens ont été tordues, mais vous, vous les recevrez droites. » En le regardant pendant qu’il nous parlait, nous fûmes frappés par son air relativement jeune et vigoureux. Nous nous enquîmes de son âge, chose toujours difficile dans une communauté où l’état civil est d’introduction récente. Tepano se lança alors dans une explication confuse d’où il ressortait qu’il devait être à peu près octogénaire. « Je suis l’homme le plus âgé de l’Île », ne cessait-il de répéter. Plus tard nous apprîmes que notre première impression ne nous avait pas trompés et que Tepano devait tout juste approcher de la soixantaine, mais ce jour-là il avait tout intérêt à se faire vieux, aussi vieux que les sculpteurs des statues.

Il nous invita à aller visiter sa maison et en sa compagnie nous entrâmes dans le village de Hanga-roa. Nous suivîmes une allée de mûriers pour aboutir à une petite place en face de l’église et décorée de bancs en ciment. La plupart des maisons étaient en bois et couvertes de tôle ondulée. Partout le même aspect pauvre et banal. Sans la pluie, on aurait pu se croire dans un port du sud du Chili. Nous arrivâmes finalement devant la maison de Tepano qui, à la différence des autres, avait des murs en pierres sèches, « comme les huttes anciennes », nous dit Tepano non sans fierté, lorsqu’il nous invita à y pénétrer. À dire vrai, si la maison était en pierres, c’est qu’il était trop indolent pour acquérir les planches qui lui auraient permis de bâtir une maison en bois. Il nous fit entrer dans une chambre [19] banale, garnie de deux lits de fer et d’une méchante table. Dans la pièce voisine, nous attendait un spectacle plus pittoresque. Autour d’un feu brûlant à même le sol, des femmes s’affairaient devant des marmites, entourées d’une marmaille chassieuse et hurlante. Dans un coin sombre nous distinguâmes une vague forme humaine. C’était celle d’un être étrange, une sorte de monstre, aux mille rides, accroupi sur de la paille, et qui tendait vers nous une main griffue. Cette momie vivante était Viriamo, la mère de Tepano, née « au temps des rois », et tombée en enfance. Son fils qui nous la présentait comme une pièce de musée ou un animal dans un jardin zoologique nous apprit qu’elle était déjà mariée en 1864 lorsque les missionnaires arrivèrent dans l’Île. Il nous obligea à admirer ses cuisses entièrement tatouées et nous assura que jadis elle avait coutume de s’entretenir avec les « diables ». Enfin, il nous déclara tenir d’elle le plus clair de son savoir.

Si nous étions venus quelque vingt ans plus tôt, cette femme aurait encore pu nous raconter la vie quotidienne dans les huttes de jonc. Elle nous aurait décrit les fêtes sur les ahu, les rites de l’homme-oiseau et peut-être se serait-elle souvenue des chants psalmodiés par les prêtres. Mais la pauvre femme était maintenant comme l’Ile de Pâques elle-même, un corps sans âme.

La nouvelle de notre venue s’étant répandue dans le village, la pièce où nous nous tenions fut envahie par une bande de jeunes gens qui riaient et se poussaient du coude comme des villageois timides et moqueurs. Nous fûmes harcelés de questions sur les marchandises que nous apportions. Le moment était venu d’annoncer notre intention de payer en vêtements tout objet ancien qui nous serait offert. Quelques instants après des hommes revinrent avec des hameçons en os. Ce même soir, dans le plus grand secret, une femme nous glissa dans la main un splendide hameçon en pierre pour lequel elle demanda une pièce de tissu. Une fois le marché conclu, nous nous aperçûmes que le magnifique exemplaire était un faux. L’incident nous servit de leçon, car pendant tout notre séjour, les Pascuans nous offrirent des objets contrefaits avec un tel art, qu’en dépit de toutes nos précautions, nous ne pûmes parfois éviter d’être induits en erreur. Ces imitations de pièces anciennes étaient souvent si fidèles et leur patine si authentique qu’elles méritaient les payements que les faussaires reçurent pour leur peine.

Tel fut notre premier contact avec l’Île de Pâques. Une plus longue intimité avec elle ne modifia guère la première impression que nous avions reçue. Quelques jours plus tard, en compagnie de Tepano et de sa famille à laquelle Pacomio était venu se joindre, nous établîmes notre premier camp à l’ahu Tepeu. Nous nous déplacions lentement, faisant des séjours de plusieurs semaines en chaque point de l’Île où les monuments étaient nombreux. Pendant [20] que mon collègue, le Dr Lavachery, mesurait et décrivait les ruines, Tepano me dictait les légendes et les traditions attachées aux divers sites que nous explorions. Les deux derniers mois furent passés à proximité du village de Hanga-roa pour compléter notre documentation ethnographique. Le Dr Drapkin, médecin de notre Mission, se consacra à soigner les indigènes et à réunir des données démographiques ou d’anthropologie physique.

Quelques semaines après, nous connaissions presque tous les indigènes et nous étions fidèlement tenus au courant des commérages de l'Ile. Nos informateurs nous parlaient espagnol, mais au bout de deux mois, nous étions à même de les comprendre lorsqu’ils s’adressaient à nous en pascuan. La recherche du passé qui constituait le principal objet de notre mission ne nous laissa pas le temps nécessaire pour faire une étude exhaustive de la population actuelle de Hanga-roa. Ce travail se révélera sans doute fort important car il permettra de déterminer ce qui dans la vie moderne de l’Île appartient à l’héritage culturel de la Polynésie et ce qui a été modifié par des années de métissage et de contacts avec des éléments divers venus d’Europe et du Chili. Une telle enquête doit être entreprise par un ethnographe familier avec la Polynésie et qui saura découvrir le vieux fonds indigène sous le vernis européen.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le dimanche 18 février 2024 16:06
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



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