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Revue CRITÈRE, No 34,
“L’après-crise.
1° économique et sociale.”
VIE SOCIALE
“Démédicaliser la santé.
Entretien avec Serge Mongeau.”
Serge MONGEAU *

CRITÈRE. Vous venez de publier un petit livre de 140 pages extrêmement clair et simple dans son expression. On y trouve de multiples prescriptions faciles à suivre et susceptibles de nous permettre d'améliorer éventuellement notre santé sans nécessairement avoir recours à un intermédiaire. Quel est l’objectif principal de ce recueil ?
Serge Mongeau. Nous avons tous oublié que l’objet de la médecine, c’est la maladie, pas la santé. La santé, c’est l’affaire de la personne dans son rapport avec son propre corps ; c’est encore plus l’affaire de l’ensemble des personnes, de la population.
CRITÈRE. Il y a donc, à la base, une dialectique santé-société que nous aurions oubliée ?
S.M. Souvent la prescription médicale décourage les gens à coups de diagnostics. Or le diagnostic de la maladie ne doit pas cesser d’être relié à la prise en charge de la santé [128] par les individus eux-mêmes. Les médecins nous ont inculqué une perception médicale de la santé.
CRITÈRE. Tout votre second chapitre consacré à une dénonciation de la mainmise de l’enseignement médical dans l’Amérique septentrionale par les médecins allopathes met en lumière le rapport « autoritaire » c’est le mot que vous choisissez que nous subissons de la part des corps publics qui nous manipulent comme leur propriété.
S.M. Il y a des moyens d’arriver à n’être plus seuls pour surveiller notre santé. Prenons l’exemple de l’écologie : seul je ne peux rien faire ; mais il ne faut pas se laisser démobiliser. Les pouvoirs publics ont tendance à dire « laissez-nous faire, nous nous occupons de tout... ». Il faut plutôt se regrouper et, ensemble, engendrer des réactions significatives ou même d’autres actions qu’on ne peut entreprendre seuls. C’est la prévention primaire et la connaissance des causes des maladies qu’il faut entreprendre...
CRITÈRE. La science des causes ; ce n'est pas loin d'une médecine philosophique ...
S.M. Mais la médecine que nous connaissons est mécaniste. Alors qu’une maladie n’a jamais une seule cause ; c’est un phénomène multifactoriel. Les médecins, disons-le, ne sont pas formés à la prévention. D’ailleurs la prévention n’a pas nécessairement à revenir au médecin d’abord. C'est à la personne que revient le soin de la prévention. Qui devra me dire comment je dois vivre, sinon moi-même ? Dans notre société, il y a une prescription sanitaire : changer notre façon de vivre. Et la personne, non le médecin, doit être au centre de cette prise de décision.
CRITÈRE. Et pourquoi ne le faisons-nous pas, pourquoi continuons-nous à tant nous fier aux médecins ?
S.M. Les médecins constituent une figure du pouvoir pour la simple raison que nous avons tous peur de mourir. N'oublions pas que les politiciens sont eux aussi des malades potentiels. Tous veulent se ménager les meilleurs moyens de s’en sortir. Que les professionnels de la maladie soient au pouvoir ne doit donc pas étonner. Mais le non-étonnement [129] ne doit pas être synonyme d’acceptation de notre part.
CRITÈRE. Il faudrait démystifier la médecine, sinon notre peur de la mort...
S.M. D’une part, on a démystifié la fonction médicale en présentant, par exemple, le médecin comme personne accessible dans certaines émissions de télévision. Mais, d'autre part, on cherche à remystifier autrement cette même fonction médicale. Les transplantations cardiaques n’ont aucun sens, c’est de la poudre aux yeux. Serait-il utile d’en arriver à transplanter le cœur de tout le monde !
CRITÈRE. On y entrevoit une humanité de cauchemar !
S.M. Mais ceux qui orientent la fonction médicale en ce sens sont très forts, quoique j'observe un désenchantement progressif récent face à la médecine traditionnelle de notre société. Je constate aussi une recherche réelle d’alternatives : la phytothérapie (traitement par les plantes), l’homéopathie qui est une médecine beaucoup plus lente et plus humaine. Mais l’homéopathe est un médecin lui aussi. Il ne faut pas chercher une formule de remplacement style « remplacement de l’allothérapeute par l’homéo ». Ce qui compte, c’est de faire la différence entre santé et maladie, de prendre en charge sa santé et de demeurer critique face aux spécialistes de la maladie. On n’améliorera rien en changeant les structures. Quand bien même les médecins seraient meilleurs, on n’aurait rien changé. Ce n'est pas le combat principal. Les réformes venues d’en-haut sont des cadeaux. Il faut plutôt que les patients, en bas, aient davantage d’exigences.
CRITÈRE. Mais comment nous débarrasser de la hantise du médecin quand nous pensons à notre santé ?
S.M. On nous maintient dans la peur en exagérant la faiblesse du corps humain. On nous a conditionnés à ne plus pouvoir endurer la moindre douleur. Or la douleur est fréquente. Combien d’éléments de l’armatorium médical ont précisément pour fonction de calmer la douleur. Les médecins pourraient très bien expliquer aux gens et cesser leurs prescriptions automatiques du traitement [130] des symptômes. On comprend de plus en plus que la fièvre est une réaction de notre corps permettant une démultiplication de certains microbes. Pourquoi alors stopper la fièvre ! Même chose pour la diarrhée et la toux. Et notre société qui nous défend de cracher...
CRITÈRE. Notre corps n’est pas si fou !
S.M. Notre corps a plein de mécanismes pour se réparer lui-même si on lui donne le temps de le faire. Mais il ne faut pas non plus exagérer dans le sens contraire. On commence à poser beaucoup de questions sur l’auto-examen des seins. Il ne faut pas aboutir à faire des compulsifs, des obsédés de la maladie, de la mort. Vivre ne consiste pas à essayer de ne pas mourir. On brandit le spectre du hasard qui peut frapper en tout temps le corps. Or, le hasard a fort peu à faire dans la maladie. Ce sont les conditions de vie qui sont importantes pour vivre en santé. Surveiller ses conditions de vie s’avère beaucoup plus utile que se déculpabiliser sur le hasard.
Et dans les conditions de vie, le facteur de motivation est très important. Norman Cousins rejoint René Dubos : la volonté de guérir et de vivre est fondamentale. Rappelons-nous comment Cousins, condamné par la médecine, s'est guéri par l’humour en visionnant des films de Chaplin. Cousins enseigne aujourd’hui la médecine dans une université américaine.
CRITÈRE. Faut le faire ...
S.M. Cette obsession de la maladie fait passer le temps ; mais cette recherche vise quelque chose qui, une fois apparu, fera qu'il sera trop tard. C’est encore de la prévention secondaire. Ce n’est pas sur cela qu’il faut travailler ; il faut revenir, je le répète, avant tout cela à la façon de vivre. Le cancer est un symptôme ...
Le rôle de la médecine consiste peut-être à nous soulager des symptômes ou des maladies. Mais ce n’est pas cela la santé. La maladie appartient peut-être au médecin ; pas nécessairement la santé. Et la santé est d’abord un choix de style de vie, vivre pour quelque chose, un but précis. Des gens choisissent une vie risquée. Gilles [131] Villeneuve aimait ce qu'il faisait ; il avait choisi un genre de vie, tout en sachant qu’il comportait d’énormes risques. C’est cela qui est important.
La vie n’est pas un absolu. Des gens se suicident directement ou indirectement par la maladie. Il y a aussi des gens qui résistent à tout. Ces derniers tiennent à la vie ; voilà la différence. La vie est jalonnée de risques. L’objectivation et la hantise de la maladie font l’affaire de la médecine. L’obésité n’est pas une maladie. L’obèse n'est pas un malade ; l’obèse mange trop. Je dirais qu’il choisit de trop manger. Mais la médecine décrète ici une maladie. On donne des injections. On médicalise nos comportements à outrance pour ensuite les traiter.
CRITÈRE. Que faire au niveau de la lutte ?
S.M. Il faut relativiser le monopole de la médecine en répondant par d’autres façons de soigner. Et là, la formule collective est importante. Par l’échange, les gens se rendront compte qu’ils ne sont pas seuls. En ce sens, les cliniques d’auto-santé des femmes offrent un modèle intéressant. On sait que les femmes sont « psychiatrisées » à cause de leur vécu social. On ne sort pas du social quand on veut parler de santé.
CRITÈRE. Y a-t-il plusieurs médecins « convertis » au social ?
S.M. La situation n’est pas désespérée. La médecine holistique (la médecine s’intéressant à la totalité de la personne) qui apparaît chez les américains est encourageante. Les gens y sont renvoyés à leur situation sociale. Plusieurs médecins d’ici sont insatisfaits des conditions de leur pratique professionnelle. Au Québec la médecine est très monolithique et ne tolère pas beaucoup d’écarts de la part de ses membres. L'auriculo-thérapie est apparue chez-nous. Un médecin a été harcelé par sa corporation pour stopper son affichage d’auriculo-thérapeute ; alors qu'en France ce courant est très développé, sans parler des 6,000 médecins qui y pratiquent l’homéopathie.
CRITÈRE. Mais même dans cette situation et ce conditionnement social particulier, le médecin ne demeure-t-il [132] pas le professionnel le plus susceptible de dénoncer ce rapport perverti du sanitaire et du social ?
S.M. Au contraire. Mes activités actuelles s’expliquent par le fait que, précisément, je me suis éloigné de la médecine. Mon prochain livre se titre Adieu médecine, bonjour santé. Le fait d'être médecin m’a certes aidé au niveau de l’autorité. Mais j’ai pu désapprendre suffisamment pour voir ce que je veux montrer maintenant aux autres. C’est la raison pour laquelle j’ai cessé mon enseignement universitaire. De l’intérieur, on est vite récupéré. Je crois personnellement que la solution est à l’extérieur. Mon message à l’intérieur n'était qu’une goutte d’eau pour donner bonne conscience aux traditionalistes.
Les médecins convertis sont des alliés, mais alliés seulement de la tâche principale qui revient à la population. Cette tâche consiste à modifier l’image, le concept que nous avons de la santé. La santé ne doit plus être considérée comme étant avant tout une lutte contre la maladie, mais comme la recherche du bien-être par l'amélioration des conditions de vie.
CRITÈRE. Dans votre livre, vous donnez précisément de multiples prescriptions ayant pour objectif de nous aider à améliorer nos conditions de vie, donc notre santé, sans devoir passer par le cabinet du professionnel de la maladie ...
S.M. Il faut cependant faire plus que d’appliquer des prescriptions, fussent-elles en conformité avec la vie. On peut être tout autant malade en se surveillant trop. Il faut accepter un phénomène vital fondamental : les écarts. Il faut des fêtes. La vie, ça bouge. Il faut accepter que dans la vie il y a aussi la maladie, qu'il est naturel d’être malade. Accepter, comme on le fait pour un lendemain de fête, le malaise et la maladie ; évidence oubliée entre toutes. Une philosophie stricte de la santé m’empêcherait de courir le marathon. J'ai couru le marathon l’année dernière. Après le marathon, qui constitue un abus pour le corps, on ne se sent pas bien. L’exploitation de nos limites ne se fait pas sans quelques excès. Je ne me précipite pas chez un médecin après le marathon. Je trouve naturel mon malaise. Tout cela pourrait être simple au fond. Je ne cours pas le [133] marathon pour allonger ou raccourcir ma vie de 2 ans, mais bien pour ma vie actuelle. C’est un écart que je choisis. Accepter l'écart et même choisir certains écarts. Accepter la douleur ensuite. Et mener une vie qui a un sens pour moi.
CRITÈRE. Qu’est-ce qu’une vie qui a un sens ?
S.M. Il n’y a pas de réponse absolue. Il faut être conscient de cela. L’entreprise médicale nous exproprie de notre corps et de notre conscience. Les médecins ne nous enseignent pas à nous interroger sur les causes de nos maladies, ils nous montrent plutôt la façon de faire disparaître les symptômes.
CRITÈRE. Les médecins pourraient alors avoir pour fonction de nous enseigner à nous maintenir en santé !
S.M. On n’a pas besoin d'une connaissance et d’un appareillage technologiques pour lire son propre corps.
CRITÈRE. Votre livre Vivre en Santé énonce que les fondements de la santé sont l’alimentation, l’exercice physique, la lutte contre le stress, le bonheur et l’environnement physique. Très peu médical, tout cela ...
S.M. Il faut redéfinir la santé, et, plus profondément, redéfinir la vie.
CRITÈRE. Je vous remercie.
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* Le docteur Serge Mongeau publiait récemment un petit ouvrage intitulé Vivre en Santé (Montréal, Ed. Québec-Amérique, 1982) dans lequel il traçait quelques balises concernant le traitement actuel que nous appliquons à nos santés respectives. Le docteur Mongeau écrit aussi abondamment dans L'actualité, Châtelaine et Dimanche-Matin. Claude Gagnon l’a rencontré.
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