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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir du texte de Talcott PARSONS (1968), “Le concept de pouvoir.” Un texte publié dans Sociologie politique. Tome 1, pp. 60-83. Textes réunis par Pierre Birnbaum et François Chazel. Paris: Librairie Armand Colin, 1971, 346 pp. Collection U2, sociologie politique. [M. Pierre Birnbaum nous a accordé le 28 septembre 2010 son autorisation de diffuser en accès libre à tous ce livre dans Les Classiques des sciences sociales.]

[60]

Sociologie politique.
Tome 1.

Le concept de pouvoir.”

Tatcott PARSONS

Le pouvoir est ici conçu comme un intermédiaire analogue à l’argent, circulant au sein de ce qu’on appelle le système politique, mais débordant largement les limites de celui-ci, et pénétrant dans les trois sous-systèmes fonctionnels voisins d’une société (tels que je les conçois), le sous-système économique, le sous-système d’intégration et le sous-système de maintien des modèles culturels. C’est en essayant de décrire très brièvement les propriétés adéquates de l’argent en tant qu’instrument de ce type dans l’économie que l’on pourra le mieux spécifier les propriétés du pouvoir.

L’argent, ainsi que le disaient les économistes classiques, est à la fois un moyen d’échange et un « étalon des valeurs ». Il est symbolique en ceci que, tout en mesurant, et donc en « exprimant » la valeur économique ou l’utilité, il ne possède pas par lui-même d’utilité au sens premier de consommation. Il n’a pas « valeur d’usage », mais seulement « valeur d’échange », c’est-à-dire qu’il permet de posséder des choses ayant une utilité. L’argent sert donc à transmettre des offres d’achat ou au contraire de vente de biens utiles. Il ne devient un intermédiaire essentiel que lorsque l’échange n’est pas attributif, comme l’échange de dons entre catégories déterminées de parents, ou qu’il n’a pas lieu sur la base du troc, un bien ou un service étant échangé contre un autre.

En contrepartie de son manque d’utilité directe, l’argent [61] donne à celui qui le reçoit quatre degrés importants de liberté dans sa participation au système total d’échanges :

1. il est libre de dépenser l’argent qu’il détient pour acquérir un bien quelconque ou n’importe quel assortiment de biens disponibles sur le marché dans la mesure de ses moyens ;

2. il est libre de choisir entre plusieurs sources d’offre des biens désirés ;

3. il peut choisir le moment qui lui convient pour cet achat ;

4. il est libre d’étudier les conditions qu’en raison de sa liberté dans le choix du moment et de la source, il peut, suivant les cas, accepter ou refuser. En revanche, dans le cas du troc, le négociateur est lié par ce que son partenaire détient ou désire en échange de ce qu’il avait et cédera au moment donné. En contrepartie du gain en degrés de liberté, il y a naturellement le risque lié au caractère hypothétique de l’acceptation de l’argent par d’autres, comme de la stabilité de sa valeur.

L’argent primitif est un intermédiaire qui est encore très proche d’une marchandise, dans le cas le plus commun, le métal précieux, et beaucoup pensent encore que la valeur de l’argent est « réellement » fondée sur la valeur marchande de la base métallique. Sur cette base, toutefois, dans les systèmes monétaires développés, on a édifié une structure complexe d’instruments de crédit, de telle sorte que seule une infime fraction des transactions réelles s’opère en espèces métalliques — qui deviennent une « réserve » disponible pour certaines éventualités, et sont en fait utilisées à titre principal pour le règlement des balances internationales. Je traiterai plus longuement de la nature du crédit dans une autre partie de cet article. Pour le moment, il suffit de dire que, si importante que soit, dans certaines éventualités, la disponibilité des réserves métalliques, aucun système monétaire moderne ne fonctionne essentiellement avec le métal comme [62] intermédiaire réel, mais utilise de l’argent « sans valeur ». En outre l’acceptation de cet argent « sans valeur » repose sur une certaine confiance institutionnalisée dans le système monétaire. Si la garantie des engagements monétaires reposait seulement sur leur convertibilité en espèces métalliques, alors dans leur écrasante majorité, ils seraient sans valeur pour la simple raison que la quantité totale de métal ne peut en couvrir qu’un petit nombre.

Enfin l’argent n’est « bon », c’est-à-dire ne fonctionne comme un intermédiaire, qu’au sein d’un réseau relativement défini de rapports de marché qui, à coup sûr, a atteint maintenant l’échelle mondiale, mais dont le maintien exige des mesures spéciales pour assurer la convertibilité réciproque des monnaies nationales. Un tel système est un domaine de virtualités d’échange, au sein duquel l’argent peut être dépensé, mais à l’intérieur duquel certaines conditions relatives à la protection et la gestion de l’unité sont maintenues, à la fois par la loi et par les autorités responsables sous le contrôle de la loi.

Le concept d’un système de pouvoir institutionnalise fait d’abord apparaître, de façon analogue, un système relationnel au sein duquel certaines catégories d’engagements et d’obligations, assignés ou volontairement assumés — par exemple par contrat — sont considérés comme exécutoires, c’est-à-dire que, dans des conditions normativement définies, les agents appropriés peuvent exiger leur accomplissement. En outre, dans tous les cas de refus réels ou de velléités de refus d’obéissance par lesquels l’acteur tente de se soustraire à de telles obligations, on les « fera respecter » en le menaçant de lui appliquer effectivement des sanctions situationnelles négatives qui ont une fonction de dissuasion dans un cas, de punition dans l’autre. Ce sont des événements dans la situation de l’agent concerné qui changent intentionnellement sa situation (ou menacent de le faire) à son désavantage, quel que puisse être le contenu spécifique de ces changements.

[63]

Le pouvoir est donc la mise en œuvre d’une capacité généralisée consistant à obtenir des membres del organisation collective l’accomplissement d’obligations légitimées par leur importance pour les fins collectives et permettant éventuellement de contraindre le récalcitrant par l’application de sanctions négatives, quel que soit l’agent réel de cette opération.

On notera que j’ai utilisé les notions de généralisation et de légitimation pour définir le pouvoir. S’assurer la possession d’un objet d’utilité en l’échangeant contre un autre objet n’est pas une transaction monétaire. De même, dans ma définition, s’assurer la satisfaction d’un désir, qu’il soit défini comme une obligation de l’objet ou non, par la simple menace d’une force supérieure, ne constitue pas un acte de pouvoir. Je sais bien que la plupart des théoriciens politiques choisiraient une définition différente, et verraient ici un exemple de pouvoir (conformément par exemple à la définition de Dahl), mais je souhaite m’en tenir à ma définition et en explorer les conséquences. La capacité d’assurer la satisfaction d’un désir doit être généralisée, pour qu’on puisse l’appeler pouvoir, dans le sens que je donne à ce terme, et ne pas être uniquement fonction d’un acte particulier de sanction qu’une personne est en mesure d’imposer [1] ; enfin l’intermédiaire utilisé doit être « symbolique ». En deuxième lieu, j’ai présenté comme une propriété du pouvoir la légitimation. Cela découle nécessairement de ma conception du pouvoir comme « symbolique », qui, s’il est échangé contre quelque chose d’intrinsèquement valable pour l’efficacité collective, à savoir l’obéissance, ne laisse au bénéficiaire, à savoir la personne qui a satisfait à l’obligation « aucune valeur tangible ». C’est-à-dire qu’il ne lui [64] reste rien d’autre qu’un ensemble d’anticipations, à savoir que, dans d’autres contextes et dans d’autres occasions il peut faire appel à certaines obligations de la part d’autres unités. La légitimation est donc, dans les systèmes de pouvoir le facteur analogue à la confiance dans l’acceptabilité réciproque et la stabilité de l’unité monétaire dans les systèmes monétaires.

Les deux critères sont liés en ceci que la mise en question de la légitimité de la possession et de l’usage du pouvoir conduit à recourir à des moyens progressivement plus surs d’obtenir la soumission. Ceux-ci doivent être de plus en plus efficaces « intrinsèquement », et donc mieux adaptés aux situations particulières des objets du fait de leur moindre généralité. En outre, dans la mesure ou ils sont intrinsèquement efficaces, la légitimité devient progressivement un facteur moins important de leur efficacité — au terme de cette escalade se trouve le recours, d’abord a des types varies de coercition, finalement à l’usage de la force comme au plus intrinsèquement efficace de tous les moyens de contrainte.

J’aimerais maintenant essayer de placer à la fois argent et pouvoir dans le contexte d’un paradigme plus général, qui est une classification analytique des moyens dont dispose, dans les processus d’interaction sociale, une unité d’un système donné pour provoquer intentionnellement, par ses actions, un changement dans ce qu’auraient été autrement les actions d’une ou plusieurs autres unités — ces moyens seraient donc tous rangés sous la rubrique du pouvoir dans la conception de Dahl. On adoptera ici, pour des raisons de commodité, la convention qui consiste à appeler ego l’unité de référence agissante — individuelle ou collective — et autrui l’objet sur lequel il essaie d’ « agir ». Nous pouvons alors classer les options possibles pour ego a partir de deux variables dichotomiques. D’une part ego peut essayer de parvenir à ses fins aux dépens d’autrui soit en utilisant une certaine forme de contrôle de la situation dans laquelle autrui est placé, pour la modifier réellement ou menacer de [65] le faire afin d’accroître les chances qu’autrui agisse dans le sens souhaité, soit en essayant de modifier les intentions d’autrui, c’est-à-dire en manipulant des symboles significatifs pour autrui de manière à lui faire « voir » qu’il est dans son intérêt de faire ce qu’ego souhaite.

La seconde variable se rapporte aux types de sanctions qu’ego peut employer pour essayer de faire faire par autrui ce qu’il attend de lui. La dichotomie s’opère ici entre sanctions positives et négatives. Ainsi, dans le cas où l’on choisit comme terrain la situation, une sanction positive est un changement dans la situation d’autrui que ce dernier a de fortes chances de considérer comme à son avantage, et dont ego se sert pour avoir un effet sur les actions d’autrui. Une sanction négative est en revanche une altération de la situation d’autrui au désavantage de ce dernier. Si l’on choisit le niveau des intentions, la sanction positive est l’expression des « raisons » symboliques pour lesquelles la satisfaction des souhaits d’ego est, indépendamment de toute action ultérieure de la part d’ego, une « bonne chose » pour autrui, et devrait de ce fait être ressentie par lui comme « personnellement avantageuse », tandis que la sanction négative consiste à présenter les raisons pour lesquelles la non-satisfaction des désirs d’ego serait ressentie par autrui comme dommageable à ses intérêts les plus vitaux et devrait donc être évitée. Quatre types de stratégies s’offrent donc à ego, auxquels j’aimerais donner les noms suivants :

1. dans le cas d’une sanction positive, appliquée au niveau situationnel, on parlera « d’incitation à l’aide d’offres » ;

2. dans le cas d’une sanction négative, appliquée encore au niveau situationnel, de « coercition » ;

3. dans le cas d’une sanction positive, appliquée au niveau intentionnel, de « persuasion » ;

4. dans le cas d’une sanction négative, appliquée au niveau intentionnel, d’« activation des engagements ».

[66]

Le tableau suivant l’illustre ainsi :

Type de sanction

Terrain d’action

Intention

Situation

Positive

Persuasion

Incitation

Négative

Activation des engagements

Coercition


Il est nécessaire d’introduire maintenant une dimension nouvelle. Considérons une sanction comme un acte intentionnel d’ego portant sur l'intention, acte dont il attend qu’il change sa relation à autrui. C’est là où l'imposition réelle d’une sanction dépend d’une décision ultérieure d’autrui qu’elle peut opérer le plus manifestement comme un moyen de l’amener à modifier son action. Un processus d’incitation à l’aide d’offres agira donc à deux niveaux : ego promettra d’abord à autrui une « récompense », sous réserve que ce dernier satisfasse ses désirs. Ensuite, si autrui s’exécute effectivement, ego accomplira l’acte-sanction. Dans le cas de la coercition, le premier niveau est constitue par une menace sous réserve, menace d’appliquer la sanction négative à moins qu’autrui ne décide de s’exécuter. Si toutefois autrui s’exécute, rien d’autre ne se produit alors, mais s’il décide de ne pas s’exécuter, ego doit alors mettre sa menace à exécution, ou se trouver en position de faire « comme si ce n’était pas ce qu’il avait vraiment voulu dire ». Dans les cas d’action au niveau de l’intention, le premier acte d’ego est soit de prédire l’événement, soit d’annoncer sa propre intention de faire quelque chose susceptible d’affecter les sentiments ou les intérêts d’autrui. L’élément de contingence intervient quand ego « affirme » à autrui que, si l’événement se produit, on attendra de lui [67] qu’il « comprenne » son intérêt, qui est de satisfaire les désirs d’ego — cas positif — ou bien au contraire que, s’il ne le fait pas, il soit conscient des importants coûts subjectifs qui en résulteront pour lui. Dans le cas positif, ego ne se contente pas de prendre acte qu’autrui s’est bien exécuté, mais il est obligé en outre de lui témoigner positivement, par ses attitudes, son approbation. Dans le cas négatif, la sanction correspondante de désapprobation n’est mise à exécution qu’en cas de non-soumission.

A partir de là il est clair qu’il y a une asymétrie fondamentale entre le côté positif et le côté négatif du paradigme envisagé sous l’angle de la sanction. C’est que, dans les cas d’incitation à l’aide d’offres et de persuasion, la soumission d’autrui oblige ego à « accorder » la sanction positive promise, qu’il s’agisse d’avantages situationnels, comme dans le premier cas, ou de l’approbation du « bon sens » d’autrui, comme dans le second. En revanche, dans les cas négatifs, la soumission d’autrui oblige ego, dans le cas d’une action au niveau de la situation, à ne pas mettre sa menace à exécution, et, dans le cas d’une action au niveau de l’intention, à ne pas marquer à autrui de désapprobation, mais plutôt à l’assurer que sa soumission lui a en fait épargné les conséquences subjectives indésirables qui auraient résulté, sans l’intervention d’ego, de la mise à exécution de ses intentions antérieures, à savoir la culpabilité découlant d’une violation de ses engagements.

En définitive, la liberté de décision dont dispose autrui est aussi une variable. Cette marge de liberté a une limite inférieure où l’élément conditionnel disparaît. Ego en effet peut très bien ne pas dire : « si vous agissez de telle et telle manière, j’interviendrai, soit par des manœuvres dans le domaine de la situation, soit par des « arguments » en tel ou tel sens », mais il peut simplement accomplir un acte ouvertement et mettre autrui devant le fait accompli [2]. Dans [68] le cas de l’incitation à l’aide d’offres (inducement), le don qui est un objet de valeur et à l’égard duquel l’autre n’a d’autre possibilité que de l’accepter est le cas limite. En ce qui concerne la coercition, la contrainte, qui revient simplement à imposer à autrui une modification désavantageuse de sa situation et ensuite à laisser l’autre « se débrouiller », est le cas limite.

L’asymétrie dont nous avons parlé apparaît ici également. Dans la mesure où elles sont conditionnelles, on peut dire des sanctions négatives qu’elles sont d’abord des moyens de prévention. Si elles sont efficaces, on n’a pas besoin d’autre action. Le cas de la contrainte est celui où l’on met autrui dans l’impossibilité d’éviter une punition de la part d’ego. Dans le cas de sanctions positives, ego se prive, par exemple en faisant un don à autrui, du bénéfice qui aurait dû résulter pour lui des seules actions d’autrui présumées à son avantage.

Sanctions positives et sanctions négatives peuvent cependant être choisies les unes et les autres pour leur effet sur l’action d’autrui dans des séquences d’interactions futures. On peut avoir « fait la leçon » à l’objet de la contrainte, et, en conséquence, il peut être moins tenté de ne pas satisfaire les désirs d’ego dans le futur, à partir du moment où il a été empêché d’accomplir un acte indésirable du point de vue d’ego ; il se peut pareillement que le bénéficiaire d’un don ressente un « sentiment d’obligation » qui l’incite à la réciproque sous une forme quelconque dans le futur.

Jusqu’à maintenant dans cette discussion, on a examiné les sanctions du point de vue de leur signification « intrinsèque » à la fois pour ego et autrui. Il se peut que l’incitation porte sur la possession d’un objet particulier d’utilité et que la menace de coercition laisse envisager une perte particulièrement redoutée, ou une autre expérience ennuyeuse. Mais, de même que, dans la phase initiale d’une séquence, ego transmet symboliquement ses intentions conditionnelles à autrui par le moyen de la communication, de même les [69] sanctions impliquées peuvent aussi être symboliques : par exemple, à la place de certains biens intrinsèquement dotés de valeur, ego peut offrir une somme d’argent. Ce que nous avons appelé les moyens généralisés d’interaction peuvent alors être utilisés comme types de sanction que l’on peut analyser d’après le paradigme susmentionné. Toutefois, les facteurs de généralisation et de légitimation de l’institutionnalisation introduisent, comme on l’a vu plus haut, certaines complications dont nous devons maintenant tenir compte dans le cas du pouvoir. D’après ce qui vient d’être dit, on peut considérer le pouvoir comme un instrument généralisé de coercition, mais cette formule exige à tout le moins une interprétation très prudente — en fait elle se révélera à elle seule inadéquate.

J’ai parlé plus haut du « fondement » de la valeur de l’argent dans la valeur marchande du métal monétaire, et j’ai suggéré qu’il existe une relation correspondante entre la « valeur », c’est-à-dire l’efficacité du pouvoir, et l’efficacité intrinsèque de la force physique comme moyen de coercition, et dans le cas limite, de contrainte.

En interprétant cette proposition, il faut bien tenir compte de l’asymétrie précédemment discutée. Le rôle spécial de l’or comme base monétaire repose sur des propriétés telles que sa durabilité, sa valeur élevée sous un faible volume et ses chances élevées d’acceptabilité lors des échanges, c’est-à-dire comme moyen d’incitation, dans un très large éventail de conditions qui ne dépendent pas d’un ordre institutionnalisé. En revanche le but premier d’ego en recourant à la contrainte ou à la coercition est d’écarter une action indésirable de la part d’autrui. La force est donc, dans un premier temps, importante comme moyen « ultime » de dissuasion. C’est le moyen, là encore indépendant de tout système d’ordre institutionnalisé, dont on peut supposer qu’il sera « intrinsèquement » le plus efficace dans le contexte de la dissuasion, quand les instruments d’efficacité qui dépendent d’un ordre institutionnalisé ne sont plus sûrs [70] ou échouent. En conséquence, l’unité d’un système d’action qui contrôle une force physique suffisante pour faire reculer toute menace de recours à la force proférée par l’adversaire est plus sûre que toute autre dans un état de nature selon Hobbes.

Mais de même qu’un système monétaire qui repose entièrement sur l’or comme intermédiaire réel d’échange est un système très primitif, qui ne peut pas faire fonctionner un système complexe d’échanges de marché, de même un système de pouvoir, dans lequel la seule sanction négative est la menace de la force, est un système très primitif qui ne peut faire fonctionner un système complexe ou une coordination organisationnelle — c’est un instrument beaucoup trop « grossier ». L’argent ne peut être seulement une entité intrinsèquement porteuse de valeur d’incitation, s’il doit servir d’instrument généralisé, mais il doit, comme nous l’avons dit, être institutionnalisé en tant que symbole, il doit être légitimé et inspirer la « confiance » dans le système, il doit aussi, à l’intérieur de limites, être géré consciemment. De façon analogue, le pouvoir ne peut pas être seulement un instrument de dissuasion intrinsèquement efficace, s’il doit être l’instrument généralisé de mobilisation des ressources pour une action collective efficace et assumer les engagements pris par les collectivités envers leurs éléments constitutifs, il doit être aussi généralisé sous forme de symbole, et légitimé.

Il y a un lien direct entre le concept de caractère exécutoire des obligations, tel que nous l’avons présenté plus haut, et la dissuasion. Considérer un engagement, ou toute autre forme d’anticipation de comportement comme exécutoire, c’est attribuer une importance spéciale à son accomplissement Là où il n’est pas simplement question de maintenir une routine établie, mais bien d’entreprendre de nouvelles actions dans des circonstances différentes, là où l’engagement consiste à définir des types d’action en fonction de l’évolution de la situation, il faut réduire au minimum le risque [71] que de tels engagements conditionnels ne soient pas exécutés lorsque lesdites circonstances apparaîtront. Considérer l’anticipation ou l’obligation comme exécutoire, cela revient à dire qu’il faut prendre toutes les dispositions nécessaires pour empêcher, si possible, l’absence d’exécution. La volonté d’imposer des sanctions négatives, vue sous cet angle, revient simplement à tirer les conséquences du fait qu’on considère les engagements comme exécutoires et signifie que l’agent qui y fait appel est prêt à insister sur leur accomplissement.

D’autre part, il y a des zones dans les systèmes d’interaction où il y a un éventail d’alternatives parmi lesquelles on peut en choisir une, en fonction du caractère avantageux, situationnel ou « intentionnel », de la promesse, comparée aux autres choix. Les sanctions positives, telles qu’elles sont ici conçues, constituent une augmentation conditionnelle des avantages relatifs, situationnels ou intentionnels, de l’option qu’ego désire voir choisie par autrui.

Si un intermédiaire symbolique et généralisé doit intervenir à la place d’avantages intrinsèques, il doit y avoir un élément d’obligation dans l’institutionnalisation de l’intermédiaire lui-même, reconnaissable, par exemple, au fait que la monnaie d’une société a un cours légal et doit par conséquent être accepté en règlement de dettes qui ont le statut d’obligations contractuelles d’après la loi. Dans le cas de l’argent, je suggère que l’unité type agissant dans un système de marché est libre d’entreprendre telle ou telle action spécifique mais qu’elle est tenue d’accepter l’argent impliqué dans les transactions, et qu’il ne lui appartient pas de juger si cet argent est « bon » ou non. La même chose est fondamentalement vraie des obligations contractuelles qu’elle assume.

J’aimerais maintenant suggérer que c’est en un certain sens l’opposé qui est vrai du pouvoir. Son importance intrinsèque réside dans sa capacité de garantir le caractère exécutoire des obligations et, en cas de nécessité, de les faire respecter au moyen de sanctions négatives. Mais, pour que [72] le pouvoir fonctionne comme un intermédiaire généralisé dans un système complexe, c'est-à-dire qu'il mobilise les ressources en vue de l'action collective, il doit être « légitimé », ce qui dans ce contexte signifie qu'à certains égards la soumission, qui est le facteur commun entre nos divers intermédiaires, n'est ni obligatoire ni imposée par la force mais optionnelle. Le domaine à l'intérieur duquel existe un réseau continu d'obligations exécutoires est essentiellement celui des relations internes d'une collectivité organisée telle que nous la concevons et des obligations contractuelles assumées en son nom à ses frontières.

Les points sur lesquels s'exercent les facteurs optionnels se trouvent dans les relations périphériques de la collectivité, où d'importants facteurs pour le fonctionnement collectif autres que des obligations exécutoires sont échangés contre de tels engagements de la part de la collectivité et réciproquement certains produits de la collectivité, n'entraînant par eux-mêmes aucune obligation, y sont échangés contre des engagements exécutoires envers elle. Ces facteurs « optionnels » consistent d'une part dans le contrôle de la productivité de l'économie et de l'autre dans l'influence exercée à travers les relations entre le « leadership » et les demandes du public.

C'est sur ce point   que la  dissociation  du concept   de « système politique » (polity) de celui de gouvernement et le renoncement à cette relation exclusive deviennent particulièrement  importants.   Dans   une   société   suffisamment différenciée, les relations périphériques de la grande majorité de ses unités importantes d'organisation collective (y compris, dans certains cas, celles du gouvernement) sont caractérisées par le fait que l'écrasante majorité des décisions d'engagement sont optionnelles au sens défini ci-dessus, bien qu'une fois prises leur accomplissement soit exécutoire. Ceci, toutefois, n'est effectivement possible que dans le cadre d'un ordre normatif institutionnalisé  suffisamment  stable,  destiné  à protéger les degrés indispensables de liberté, notamment dans les domaines de l'emploi et de l'encouragement des [73] revendications liées aux intérêts ainsi que des décisions relatives au soutien politique.

Le problème à somme nulle

Nous sommes à même d’aborder maintenant le dernier des problèmes importants que nous avons décidé de traiter dans le cadre de cet article, qui est de savoir si le pouvoir est un phénomène à somme nulle, en ce sens que, dans un système tout gain de pouvoir par une unité A est en l’espèce la cause d’une perte correspondante de pouvoir par les autres unités, B, C, D... Le parallèle avec l’argent sur lequel nous avons insisté depuis le début devrait nous aider à formuler la réponse, qui, nettement affirmative dans certaines circonstances, ne l’est en aucun cas dans toutes.

Dans le cas monétaire, il est clair que dans l’établissement d’un budget destiné à utiliser un revenu donné, toute affectation à l’un quelconque des postes doit se faire aux dépens des autres. La question est de savoir si de semblables limites s’appliquent à l’économie conçue comme un système global. Pendant longtemps, il sembla à beaucoup d’économistes que c’était le cas ; c’était le plus lourd handicap de l’ancienne « théorie quantitative de la monnaie ». Le parallèle politique le plus évident est celui de la hiérarchie d’autorité au sein d’une collectivité particulière. Il semble évident que si A, qui a occupé une position assortie d’un réel pouvoir, est ramené à un rang inférieur, et si B prend sa place, A perd le pouvoir et B le gagne, la somme totale restant inchangée dans le système. Beaucoup de théoriciens, comme Lasswell et C. Wright Mills, ont cru que cette règle s’appliquait également aux systèmes politiques dans leur ensemble [3].

[74]

Le point le plus évident et le plus important sur lequel la théorie de la somme nulle s’effondre, c’est la création de crédit par les banques commerciales. Ce cas est si important comme modèle qu’une brève discussion s’impose ici. Lorsque les déposants remettent leurs fonds à une banque, ils ne les mettent pas seulement en sûreté mais les laissent à la disposition de la banque qui peut alors les prêter. En agissant ainsi, ils n’abandonnent pourtant aucun droit de propriété sur ces fonds. Les fonds sont remboursables par la banque en totalité sur demande, les seules restrictions normales étant fonction des heures d’ouverture des banques. La banque toutefois utilise une partie des encaisses en dépôt pour consentir des prêts à intérêt, en vertu desquels elle met non seulement une somme d’argent à la disposition de l’emprunteur, mais elle assume dans la plupart des cas l’obligation de ne demander le remboursement qu’en pleine conformité avec les accords passés, qui, en général, laissent à l’emprunteur un contrôle que rien ne vient troubler pendant une période convenue — ou l’obligent à des versements stipulés à l’avance en vue de l’amortissement de son emprunt. En d’autres termes, les mêmes dollars en viennent a avoir « une double fonction » : ils sont considérés comme leur possession par les déposants, qui conservent leurs titres de propriété, et également par le banquier, qui acquiert le droit de les prêter, comme s’ils étaient « siens ». Il y a donc une augmentation correspondante des sommes en circulation, mesurée par la quantité de prêts en cours par rapport au volume des dépôts à vue [4]...

[75]

Le cas du pouvoir : somme nulle ?

Essayons maintenant de développer une analyse parallèle, et tout aussi rigoureuse pour les systèmes de pouvoir. Je suggère qu’il existe un flux circulaire entre la sphère politique et l’économie consistant essentiellement en un échange entre un facteur d’efficacité politique — dans ce cas une participation au contrôle de la productivité de l’économie — et un produit pour l’économie qui consiste en un contrôle des ressources pouvant par exemple prendre la forme d’un prêt à l’investissement. Ce flux circulaire est réglé par l’intermédiaire du pouvoir en ce sens que le facteur constitue par les obligations exécutoires, en particulier par l’engagement pris d’exécuter des services, équilibre largement le produit constitué par les chances offertes d’une action efficace.

Ma suggestion est que l’une des conditions de la stabilité de ce système de circulation réside dans un équilibre des facteurs et des produits du pouvoir de part et d’autre. C’est une autre manière de dire que cette condition de stabilité se formule de manière idéale comme un système à somme nulle, en ce qui concerne le pouvoir, bien que la même chose ne soit pas vraie, à cause du processus d’investissement, des fonds monétaires impliqués dans les échanges. Le système de flux circulaire propre à l’univers politique est alors conçu comme le lieu de la mobilisation habituelle des attentes relatives aux accomplissements ; cette mobilisation peut se faire de deux manières : soit on fait appel à des obligations découlant d’anciennes relations contractuelles et, dans certains cas comme par exemple la citoyenneté, attributives ; soit on assume, dans des proportions stables, de nouvelles obligations contractuelles venant ainsi remplacer les anciennes obligations dont on s’est acquitté. L’équilibré s’applique bien sûr au système et non à des unités particulières...

[76]

[...] Existe-t-il un équivalent politique du système bancaire, un moyen qui ouvrirait une brèche dans la circularité du flux de pouvoir, permettant d’apporter des additions nettes à la quantité de pouvoir dans le système ? Le sens de l’argumentation tend à montrer qu’il doit en exister un, et que son foyer réside dans le système de soutien, c’est-à-dire dans la zone d’échanges entre pouvoir et influence, entre système politique et système d’intégration.

En premier lieu, je suggère que, et c’est particulièrement évident dans le cas des systèmes électoraux démocratiques, le soutien politique doit être conçu comme une concession généralisée de pouvoir, qui, si elle conduit à un succès électoral, place les leaders élus dans une position analogue à celle du banquier. Les « dépôts » de pouvoir faits par les électeurs sont révocables, sinon à volonté, du moins à l’élection suivante, par une condition analogue à la régularité des heures de fonctionnement de la banque. Dans certains cas, l’élection est liée à des conditions comparables au troc, plus précisément à l’attente de l’exécution de certaines mesures spécifiques défendues par les électeurs stratégiquement décisifs, et par eux seuls. Mais, surtout dans un système qui est pluraliste non seulement quant à la composition du soutien politique, mais aussi quant aux problèmes à résoudre, un tel leadership acquiert la liberté de prendre certains types de décisions exécutoires, liant en l’occurrence des éléments de la collectivité autres que ceux dont l’« intérêt » est directement servi. On peut concevoir cette liberté comme restreinte au flux circulaire, ce qui équivaudrait à dire que le facteur de pouvoir passant par le canal du soutien politique serait exactement équilibré par son produit, les décisions politiques pour les groupes d’intérêt qui les ont spécifiquement réclamées.

Il existe, toutefois, une autre composante de la liberté des leaders élus qui est décisive ici. C’est la liberté d’utiliser l’influence, — par exemple, grâce au prestige de la fonction, [77] distingué de ses pouvoirs propres — pour se lancer dans de nouvelles entreprises relatives à l’« équation » du pouvoir et de l’influence. C’est l’utilisation de l’influence pour accroître l’offre totale de pouvoir. Comment peut-on s’en représenter le fonctionnement ?

Un point important est que la relation entre les moyens impliqués dans les sanctions positives et négatives est l’inverse du cas de la création de crédit par les banques. Là, en effet, c’était l’utilisation du pouvoir concrétisé dans le caractère exécutoire des contrats de prêt qui « faisait la différence ». Ici, c’est la capacité optionnelle d’exercer de l’influence par le biais de la persuasion. Ce processus semble jouer par l’intermédiaire de la fonction de direction qui, au moyen des rapports qu’elle entretient avec différents aspects de la structure du corps électoral de la collectivité, engendre et structure de nouvelles « demandes », dans le sens spécifique de demandes de décisions.

On peut alors concevoir que de telles demandes, dans le cas de ceux qui décident, justifient une production accrue de pouvoir qui est précisément rendue possible par la généralité du mandat du soutien politique ; comme ce mandat n’est pas accordé sur une base de troc en échange de décisions spécifiques, mais une fois que 1’« équation » du pouvoir et de l’influence a été établie par l’élection, il constitue un moyen de réaliser dans les limites constitutionnelles ce qui semble, sur le plan gouvernemental, le plus conforme « à l’intérêt général ». On peut alors considérer les dirigeants comme des banquiers ou des « courtiers » qui peuvent mobiliser les engagements de leurs mandants de telle sorte que la totalité des engagements pris par l’ensemble de la collectivité puisse être accrue. Cet accroissement doit toutefois être justifié par la mobilisation d’influence : il faut donc qu’il soit à la fois ressenti comme conforme aux normes en usage et s’appliquant à des situations qui « appellent » une action au niveau des engagements collectifs.

Le problème critique de la justification est, en un sens, [78] celui du consensus, de sa portée sur le principe de valeur que constitue la solidarité. Le critère qui correspond donc à ce principe de valeur est le consensus.

Le problème est alors de trouver une base pour briser la stabilité circulaire d’un système de pouvoir à somme nulle. Le point décisif est qu’il peut seulement en être ainsi lorsque la collectivité et ses membres sont prêts à assumer de nouvelles obligations exécutoires au-delà et au-dessus de celles qui étaient préalablement en vigueur. Un besoin impérieux se fait alors jour de justifier cette extension et de transformer le « sentiment » que quelque chose devrait être fait en un engagement d’entreprendre une action effective, comportant des sanctions coercitives si nécessaire. Dans ce processus l’agent décisif est constitué par les dirigeants élus, dans la mesure où ils possèdent une caractéristique analytiquement indépendante de la position de pouvoir attaché à la fonction, qui définit le leader comme la personne chargée de proposer les justifications nécessaires pour des programmes politiques qui ne seraient pas entrepris dans l’hypothèse du flux circulaire.

On peut suggérer que le parallèle avec la création de crédit s’avère, entre autres, exact du point de vue de la dimension temporelle. Le besoin d’une plus grande efficacité pour exécuter les nouveaux programmes qui constituent une addition à la charge totale de la collectivité entraîne des changements au niveau des organisations par la combinaison nouvelle des facteurs de production, le développement de nouveaux organismes, l’engagement de personnel, la mise au point de nouvelles normes et même des modifications des bases de légitimation. Par conséquent, les leaders élus ne peuvent être légitimement tenus pour responsables d’une exécution immédiate et, réciproquement, il faut que les sources de soutien politique veuillent bien leur faire confiance, en ce sens qu’elles ne doivent pas demander le « règlement » immédiat — à l’époque de l’élection suivante — de la valeur en pouvoir de leurs [79] votes en décisions dictées par leurs propres intérêts [5].

Il est peut-être légitime d’appeler la responsabilité assumée à ce propos, responsabilité de direction et de la distinguer de la responsabilité administrative qui est centrée sur les fonctions quotidiennes. En tout cas, j aimerais concevoir ce processus d’augmentation du pouvoir d’une manière strictement analogue à l’investissement économique, en ce sens que le « remboursement » doit entraîner un accroissement du niveau de succès collectif au sens dégagé ci-dessus, à savoir un accroissement de l’efficacité de l’action collective dans des zones chargées de valeur auquel on n’aurait pu s’attendre si le leader n’avait pas pris de risque, à la manière de l’entrepreneur dans le cas de l’investissement.

Le fonctionnement des collectivités, gouvernementales et non gouvernementales, fourmille d’illustrations du genre de phénomène auquel je pense, bien qu’il soit difficile de les décrire avec exactitude, en raison du caractère inhabituel de ce type d’analyse. On a souvent fait remarquer que la relation entre la responsabilité exécutive et les intérêts des électeurs est très différente en politique intérieure et en politique étrangère. Je suggère que l’aspect de « création de crédit politique » est particulièrement important dans le domaine des affaires étrangères et que la sanction d’approbation des décisions politiques, là où elle se produit, ne peut pas infailliblement, et certainement pas à court [80] terme, être traduite par des votes. Des considérations du même ordre valent pour ce qu’on peut appeler des entreprises de « développement », dont on ne peut s’attendre à ce qu’elles soient « soutenues » par des intérêts bien structurés comme le serait le maintien de fonctions courantes. Le cas du soutien de la recherche et de l’enseignement est une bonne illustration puisque « la communauté des universitaires » n’est pas un « groupe de pression » très fort, en ce sens qu’il n’a pas la capacité d’influencer directement d’importantes masses d’électeurs.

Il découle de ces considérations qu’il y a, au sein des régimes politiques développés, un élément relativement « libre et flottant » dans les systèmes de pouvoir qui est analogue à un système de crédit. Cet élément devrait dès lors être sujet à des fluctuations du type inflation-déflation, et nécessiter un contrôle global, à un niveau qui dépasse les activités des unités individuelles.

Le parallèle de l’inflation me semble se rapporter à la crédibilité du caractère exécutoire des obligations assumées. Le pouvoir, en tant qu’instrument symbolique, est analogue à l’argent, en ce sens qu’il est lui-même « sans valeur », mais il est accepté dans l’espoir que, plus tard, il pourra être « monnayé », cette fois contre l’activation d’obligations exécutoires. Si toutefois le « crédit de pouvoir » a été trop étendu, sans que la base organisationnelle nécessaire à la satisfaction des attentes ait été établie, alors tout essai de recours aux obligations aboutira à un niveau de sous-réalisation dû à différentes sortes de résistance. Dans une collectivité en cours de désintégration, la même fonction formelle peut avoir moins de « valeur » qu’elle n’en aurait eu autrement à cause de l’usure de ses bases d’efficacité. Les mêmes considérations sont valables dans le cas d'extension excessive de nouvelles anticipations de pouvoir sans dispositions adéquates pour les rendre effectives.

Il va sans dire qu’un système de pouvoir dans lequel cet élément de crédit est développé se trouve dans une situation [81] analogue à celle d’un système monétaire insolvable qui comprend un élément important de crédit réel, c’est-à-dire que ses engagements ne peuvent être tous exécutés immédiatement, même si ceux à qui ils ont été consentis ont des droits formellement légitimes à une telle exécution. Seul un système de pouvoir à somme strictement nulle pourrait remplir cette condition de « disponibilité ». Peut-être est-ce le conservatisme des idéologies politiques qui rend encore plus difficile que dans le cas économique correspondant d’accepter le caractère légitime d’une telle situation — il est trop facile de la définir comme « malhonnête ».

Il y a, toutefois, une profonde différence entre le leadership politique solidement responsable et constructif qui en fait engage la collectivité au-delà de ses capacités d’exécution instantanée de toutes les obligations et l’extension inconsidérée du champ des obligations, tout comme il y a une profonde différence entre l’activité bancaire responsable et la spéculation aventureuse.

En outre, sous des pressions inhabituelles, même un leadership très responsable peut être placé dans des situations où une spirale « déflationniste » se dessine, selon un modèle analogue à celui de la panique financière. Par exemple, je considère que le maccarthysme constitue une spirale déflationniste de ce type, dans le domaine politique. C’était dans le secteur des relations internationales que la plus grande extension s’était produite : les États-Unis en étaient arrivés rapidement à porter la plus grande part de responsabilité dans le maintien de l’ordre politique mondial contre un mouvement communiste en expansion. La « perte de la Chine » fut dans certains milieux une expérience particulièrement traumatisante, et la guerre de Corée un symbole très lourd des coûts de cette nouvelle gestion.

Un système politique pluraliste comme le système américain dispose toujours d’une grande masse de créances en suspens sur la loyauté de ses citoyens à l’égard de leur [82] gouvernement, portant non seulement sur leurs « bons sentiments » mais impliquant également des « sacrifices », encore qu’on ne soit censé les demander que dans des circonstances véritablement critiques. McCarthy cependant définissait la situation de telle sorte que pratiquement toute personne occupant un poste de responsabilité véritable devait non seulement reconnaître la priorité occasionnelle de la loyauté nationale — qui n’est pas nécessairement la plus élevée dans la hiérarchie de nos valeurs fondamentales —, mais encore explicitement renoncer à toutes les autres loyautés, y compris celles de l’amitié et du sang, susceptibles d’entrer en compétition avec elle. Cela revenait en effet à demander la liquidation de tous les autres engagements au profit du seul engagement national, demande à laquelle, en l’espèce, on ne pouvait faire face sans des conséquences désastreuses dans de nombreux domaines. On allait dans le sens d’une « déflation » du système de pouvoir, puisque étaient sapées les bases fondamentales de confiance sur lesquelles reposait nécessairement l’influence de nombreux éléments dotés des responsabilités formelles et informelles de direction qui bénéficiaient justement d’un « crédit de pouvoir ». Le cas peut-être le plus frappant fut l’allégation d’infiltration communiste et de « trahison », qui s’était de ce fait largement répandue dans l’armée, allégation exploitée pour essayer de forcer le commandement de l’armée à mettre en « disponibilité » les engagements de tout le personnel qui lui était associé, y compris, par exemple, les chercheurs scientifiques. Deux traits marquants du mouvement McCarthy le désignent comme spirale déflationniste : d’abord le cercle vicieux des implications gagnant, de proche en proche, et jetant le soupçon sur des cercles de plus en plus larges d’éléments par ailleurs présumés loyaux de la société ; et, en second lieu, la fin étonnamment abrupte de la spirale, une fois que « la bulle fut crevée » et « la confiance restaurée », événements associés en particulier à la réaction du public devant le comportement de McCarthy lors des [83] débats télévisés sur l’Armée et la protestation du sénateur Flanders à la tribune du Sénat [6].

« On the concept of political power »,
Sociological Theory and Modern Society,
New York, The Free Press of Glencoe, 1968,
chap. 10, pp. 306-315, 332-333, 337-338. 343.


[1] Il y a un certain élément de généralité dans la force physique considérée comme sanction négative, qui lui donne une place spéciale dans les systèmes de pouvoir. Ce point sera repris plus tard dans la discussion.

[2] En français dans le texte.

[3] Lasswell et Kaplan, Power and Society, et Mills, The Power Elite.

[4] Que ce fait soit interprété comme une addition nette à la masse en circulation ou comme un accroissement de la vitesse de circulation de la masse des dépôts « lents » est sans importance, parce que les conséquences économiques sont les mêmes.

[5] Peut-être est-ce un cas exceptionnellement clair de la relativité du sens formel attaché au caractère exécutoire des engagements. Ainsi l’aspect populiste du gouvernement démocratique lie d’une manière assez rigide l’exécutif et le législatif dans leurs possibilités de promesses formelles. Toutefois, il existe beaucoup d’obligations de facto assumées par le gouvernement qui sont bien près d’être exécutoires. Ainsi, légalement, le Congrès pourrait retirer la totalité des fonds accordés récemment' aux Universités pour financer la recherche et l’enseignement, les crédits étant affectés chaque année. Les universités, toutefois, établissent leurs plans en comptant sur le maintien de ces crédits, et leur maintien est en quelque sorte une obligation de facto du Congrès.

[6] J’ai traité de quelques aspects du maccarthysme dans « Social Strains in America », qui constitue le chapitre 7 de Structure and Process in Modem Societies ; Edward Shils, dans The Torment of Secrecy, montre très fortement qu’une demande de « sécurité absolue n’a pas de sens dans un système pluraliste. Smelser, présente dans Theory of Collective Behavior, spécialement au chapitre 6, un paradigme général de la manière dont ce type de phénomènes entre dans la catégorie du « comportement collectif ».



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mardi 22 décembre 2020 9:24
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



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