[15]
Histoire du Bas Saint-Laurent. (1993)
Introduction générale
Aborder l’histoire d’une région n’est pas tâche facile. Pour d’aucuns, l’existence même d’unités territoriales suffisamment homogènes pour que l’on tente d’en écrire l’évolution n’est pas évidente ; la carte des régions historiques du Québec, que l’on retrouve aux dernières pages du présent ouvrage, en étonnera plusieurs. Ces découpages spatiaux arbitraires varient d’ailleurs selon la discipline de ceux qui s’y intéressent : la région de l’historien concorde souvent peu avec celle du géographe, de l’économiste ou de l’aménagiste. Ces régions d’appartenance, forgées au fil du temps, n’ont pas toutes la même force d’évocation. Certaines, fortement typées, sont même largement connues à l’étranger, et cette renommée exerce un pouvoir d’attraction sur les espaces limitrophes. Nombre de Matanais ou de Mont-Joliens, interrogés sur leur lieu d’origine, se diront Gaspésiens, pour rejoindre la représentation mentale du Québec de leurs interlocuteurs montréalais.
Cette ambivalente complicité entre Gaspésiens et Bas-Laurentiens ne date pas d’hier. C’est la création du district judiciaire de Gaspé, en 1788, qui fournit la frontière orientale du Bas-Saint-Laurent, inchangée depuis. À mesure que cette société de pêcheurs aux accents de France et d’Acadie, de Nouvelle-Angleterre et des îles anglo-normandes, d’Ecosse et d’Irlande, affirme sa personnalité, la société des défricheurs venus de Côte-du-Sud, de Québec et de Charlevoix, trouve la sienne. C’est simple : vers l’est, le Bas-Saint-Laurent [16] finit où la Gaspésie commence, chacun vous le dira ! Dans les années 1960, la réunion forcée de ces régions séculaires, à des fins d’administration et d’aménagement du territoire, s’avère un échec. Les Gaspésiens et Madelinots n’auront de cesse que disparaisse ce monstre hybride qui leur impose Rimouski comme factice capitale. Lors de la création de la nouvelle région administrative de Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine, en 1988, la frontière de 1788 est à nouveau adoptée.
Cette dernière réforme administrative consacre cependant l’inclusion du vieux pays de Kamouraska dans les frontières du Bas-Saint-Laurent. Si la gestion de l’État y trouve son compte, l’intégration de cette partie de la Côte-du-Sud rebute l’historien. En fait, pendant tout le Régime français et même au-delà, on semblait reconnaître la seigneurie de Kamouraska comme le dernier lieu d’agriculture possible vers l’est, avant l’étranglement de la frange littorale à la hauteur des seigneuries de l’Islet-du-Portage et de Grandville. Cette perception, bien que démentie par la suite, influence la marche du peuplement et cette coupure entre Kamouraska et Rivière-du-Loup, on mettra près d’un siècle à la franchir. En 1829, lors de la création du district électoral de Rimouski, cette frontière entre Saint-André-de-Kamouraska et Notre-Dame-du-Portage, déjà consacrée par l’usage, est reconnue. Ce sont les multiples divisions de ce grand comté de Rimouski, qui s’étend de Notre-Dame-du-Portage à Capucins, qui donneront les comtés de Témiscouata, de Matane, de Matapédia et de Rivière-du-Loup, suivant les exigences de la représentation électorale.
C’est ce mouvement d’extension du peuplement depuis les basses terres vers les plateaux appalachiens et laurentiens qui révèle la nécessité d’un encadrement civil et religieux plus complexe, d’où sortira cette familière organisation administrative à trois niveaux, local, régional et national. Jusqu’au XIXe siècle, les seigneuries et les paroisses religieuses demeurent sous l’autorité des trois gouvernements de Québec, Trois-Rivières et Montréal, réunis dans l’unique diocèse de Québec. Bientôt la paroisse succède à la seigneurie comme premier lieu d’appartenance, et c’est dans ce cadre territorial que s’exprime la démocratie naissante, au conseil de fabrique, à la commission scolaire et au conseil municipal. Le comté électoral, destiné à une nécessaire mouvance au gré du peuplement, s’avère néanmoins un cadre utile pour une première ébauche de décentralisation administrative, dont bénéficie tout d’abord le système judiciaire. Le pouvoir religieux n’échappe pas à cette décentralisation [17] et Rimouski hérite du siège épiscopal de l’un des dix diocèses nés de l’éclatement de celui de Québec au XIXe siècle. Mais on devra attendre l’amputation de sa partie gaspésienne, en 1922, pourvoir les limites diocésaines correspondre approximativement au Bas-Saint-Laurent historique.
La région historique est avant tout la région d’appartenance, celle qu’un Québécois nomme pour s’identifier, en sachant que ce régionyme fait partie du bagage culturel de son interlocuteur. Or le régionyme Bas-Saint-Laurent a mis longtemps à s’imposer. Des années 1850 aux années 1920, on s’identifie avant tout par la localité et le comté ; on vient de Saint-Arsène au Témiscouata, de Sainte-Luce dans Rimouski. On peut ajouter une référence au « bas de Québec », qui recouvre tout ce qui se trouve entre la ville de Québec et l’Atlantique. Ce besoin de nommer la région et d’en définir les frontières vient d’une obligation professionnelle de ceux qui la représentent, la décrivent ou la publicisent. Tour à tour le député, le propagandiste de la colonisation, le journaliste, le fonctionnaire responsable d’un district, l’agronome, le géographe, l’économiste, l’historien et l’aménagiste, imposent le régionyme qu’ils estiment le plus apte à décrire leur territoire d’intérêt. Un sondage dans les études à caractère scientifique reposant sur un cadre régional, les rapports gouvernementaux et la presse hebdomadaire régionale, a permis de dresser une liste de ces façons de nommer cette région entre la Côte-du-Sud et la Gaspésie.
À mesure que le peuplement progresse le long des rives du fleuve au XIXe siècle, la référence au Saint-Laurent s’impose de préférence au « bas de Québec » ou au district de Québec. Le premier texte auquel réfère le tableau ci-contre appartient au député rimouskois Joseph-Charles Taché qui décrit les « deux rives du Bas-Saint-Laurent à l’exception du district de Gaspé ». Il ne s’agit donc que d’une variante du « bas de Québec », incluant toute la rive sud depuis Lévis, et la rive nord jusqu’au détroit de Belle-Isle, avec la dépression du lac Saint-Jean. Mais, dans ce rapport du député Taché, les comtés de Montmorency ou de Rimouski semblent une référence beaucoup plus précise et connue que son vaste Bas-Saint-Laurent aux contours incertains. L’ouverture de nouvelles régions aux potentiels agricoles et forestiers différenciés forcera dès lors la recherche de régionymes plus précis et évocateurs.
[18]
Quelques façons de nommer une région...

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, les élites politiques, nationalistes et cléricales se mobilisent pour mettre un frein à l’exil des Canadiens français vers les États-Unis. La colonisation des régions vierges ou encore peu peuplées des plateaux laurentiens et appalachiens leur semble le projet le plus valable comme alternative à l’exode. Toute une littérature vient appuyer ce noble dessein et la monographie de colonisation, un ouvrage descriptif des régions d’accueil, se révèle un efficace outil de propagande. Selon le géographe [19] Gilles Sénécal, cette abondante production littéraire lègue aux Québécois une représentation mentale des différentes régions de leur pays. Dès 1863, Stanislas Drapeau, propagandiste de la colonisation, restreint l’appellation Bas-Saint-Laurent à la rive sud, depuis la rivière Chaudière jusqu’à la Gaspésie confinée aux comtés de Gaspé et de Bonaventure. Cette grande région de Lévis à Cap-Chat s’impose graduellement jusqu’au premier conflit mondial.
Mais bientôt le mouvement d’occupation de nouveaux territoires, dans cette longue rive sud, laisse apparaître deux régions à la dynamique nettement différenciée. La vieille Côre-du-Sud des comtés de Bellechasse, de Montmagny, de L’Islet et de Kamouraska, a tôt fait d’épuiser son maigre bassin de terres colonisables, alors que vers l’est, dans un Bas-Saint-Laurent restreint aux comtés de Rivière-du-LoupTémiscouata, de Rimouski et de Matane-Matapédia, le peuplement repart. De 1890 à 1920, la population des vallées du Témiscouata et de la Matapédia passe de 7 000 à 34 000. Au cours des années 1920 à I960, le régionyme Bas-Saint-Laurent semble enfin avoir trouvé son territoire, celui de l’actuel diocèse de Rimouski, auquel s’ajoute le grand Rivière-du-Loup. Les entreprises l’adoptent, et la « Compagnie de pouvoir du Bas St-Laurent », la « Compagnie de transport du Bas St-Laurent », le journal L’Écho du Bas St-Laurent, visent le marché entre le Kamouraska et la Gaspésie. Les institutions qui œuvrent dans le cadre diocésain y réfèrent, et le Conseil d’orientation économique du Bas-Saint-Laurent (COEB), fondé en 1956, limite à ses frontières son territoire d’intervention et d’étude. Dans les années 1950, la participation de la main-d’œuvre bas-laurentienne au développement de la Côte-Nord est telle que l’on suggère d étendre le régionyme Bas-Saint-Laurent à la rive nord, comme au siècle précédent : cette initiative suscite peu d’écho chez les principaux intéressés.
Dans les années I960, au moment où le sentiment d’appartenance semble bien forgé, les régions de Kamouraska, du Bas-Saint-Laurent, de Gaspésie et des Îles-de-la-Madeleine sont invitées à une nécessaire éclipse. Cette identification à un territoire fortement typé est vue comme un frein aux efforts de modernisation de l’économie et à la mise en place des structures administratives de l’« Est du Québec ». De façon délibérée, les innombrables études menées dans le cadre du Plan de développement par le Bureau d’aménagement de l’est du Québec, vont négliger l’aspect historique, source de cet « esprit de clocher » si nuisible à la « concertation » régionale. À ce grand banquet de la recherche en sciences humaines, où l’immense territoire-pilote est offert en [20] pâture aux chercheurs et animateurs de l’État, l’historien n’a pas été convié. La monographie typique de cette époque débute par un court paragraphe, vaguement historique, dans lequel la formule chinoise d’« avant 1949 » est remplacée par la non moins sibylline « avant I960 ».
En 1981, la parution de Histoire de la Gaspésie sonne l’heure d’un nécessaire retour à des régions historiquement et culturellement identifiables. On se rend compte que si les institutions, les infrastructures, les services et les fonctionnaires peuvent être « est-québécois », l’histoire, elle, ne le peut pas. Le Bas-Laurentien a trouvé passionnante la chronique de ce Finistère québécois aux accents tantôt acadiens, tantôt loyalistes, où la mer fait autant partie de l’inconscient que du paysage, mais il ne s’y est pas reconnu, et pour cause : cette histoire n’était pas la sienne. La création des municipalités régionales de comté (MRC) par le gouvernement québécois va dans une direction opposée à celle qui fut adoptée deux décennies plus tôt. La nouvelle région d’appartenance s’approche du local au sens élargi, celle d’un territoire rural polarisé par un chef-lieu, vers lequel des populations, désormais très mobiles, vont chercher l’emploi et les biens de consommation, les services de santé et d’éducation. La nouvelle région administrative née de la réunion de quelques-unes de ces MRC respecte, en gros, le territoire des régions culturelles.
En fait, l’éclipse du Bas-Saint-Laurent comme objet d’étude de l’historien, au cours des années 1960-1970, survient à un bien mauvais moment. Ailleurs au Québec, la discipline historique, qui profite d’un renouvellement de la géographie humaine, de la sociologie, de l’ethnologie, de l’anthropologie et de l’archéologie amérindienne, n’a jamais été aussi bien outillée. Les sociétés d’histoire locale et la Société d’histoire régionale, qui naissent au cours de ces années, ne possèdent ni le mandat, ni les ressources pour mener à bien une reconstitution de l’histoire du Bas-Saint-Laurent. Pour retracer une tentative de synthèse de l’histoire de la région, on doit référer à la partie historique d’ouvrages déjà anciens, comme L’est du Canada français du géographe Raoul Blanchard, publié en 1935, ou encore à La mise en valeur des ressources naturelles de la région GaspésieRive-Sud de 1962, par l’économiste Pierre-Yves Pépin.
Mais l’œuvre de Blanchard soulève un problème fondamental auquel se heurte depuis la recherche historique. En 1930, lors de son voyage d’étude sur le « rebord sud de l’estuaire du Saint-Laurent », le géographe français découvre deux espaces aux genres de vie nettement différenciés. La région des [21] terrasses bordant l’estuaire, dont la colonisation remonte au Régime français, et le plateau appalachien, alors ouvert à l’occupation depuis seulement quelques décennies, offrent l’image de deux sociétés au niveau de vie, aux occupations et à l’habitat particuliers. Pour le chercheur, le respect de ces deux régions naturelles impose un énorme travail de réaménagement et de réinterprétation des matériaux dont on fait l’histoire. Ainsi a-t-il fallu reconstituer les statistiques de population et les statistiques agraires selon des espaces qu’ignorent les districts de recensement. Au seul chapitre des populations, il s’est avéré nécessaire de retracer l’évolution des effectifs, localité par localité, et de dépouiller des milliers de registres de l’état civil pour l’analyse des mouvements naturels et des bilans migratoires des deux grandes régions.
Cette Histoire du Bas-Saint-Laurent ne fait pas seulement le point des connaissances acquises, elle en propose de nouvelles ; son objectif est également d’ouvrir des sentiers et de dégager des perspectives stimulantes pour la poursuite de la recherche. Ce livre qui fournit autant de questions que de réponses est en fait une introduction à l’histoire du Bas-Saint-Laurent.
|