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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Histoire de de la Gaspésie. (1996)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Marc Desjardins, Yves Frenette, Jules Bélanger et Bernard Hétu, Histoire de la Gaspésie. Québec: Les Presses de l'Université Laval, 1996, 797 pp. Collection “Les régions du Québec, no 1.” Collection dirigée par Normand Perron. [Autorisation accordée par la directrice des Presses de l'Université Laval, Mme Marie-Hélène Boucher, en juillet 2024.]

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Histoire de de la Gaspésie.

Introduction

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Qu’un espace géographique donné soit considéré comme une région a trait à sa spécificité, c’est-à-dire qu’il a la cohérence nécessaire pour se distinguer des espaces limitrophes. L’identité rattachée à cet espace régional se définira alors par la combinaison de certains traits qui le caractériseront singulièrement. Cette identité spécifique sera perçue par ses habitants et par les observateurs de l’extérieur comme une réalité.

Les espaces régionaux sont porteurs à la fois de ressemblances et de différences. Qu’il s’agisse des caractéristiques physiques d’un territoire (relief, bassins hydrographiques, zones climatiques et végétales), de son organisation spatiale (découpages administratifs de l’État, de l’Église et des corps constitués), des particularités liées aux modes de vie (activités économiques, niveaux d’industrialisation et d’urbanisation, caractéristiques sociales), des éléments coutumiers ou rituels (imaginaire collectif, culture matérielle, traditions, langage) ou encore des perceptions locales (vécu des résidents, symbolique de l’appartenance), cet espace peut être structuré ou découpé de différentes façons.

Quand on applique la plupart de ces critères à la Gaspésie, ils s’ajustent facilement à l’entité territoriale que cet ouvrage recouvre. Ce sont surtout les caractéristiques physiques et l’évolution historique de cette région qui lui ont permis de se définir une identité particulière, mieux circonscrite en tout cas qu’en bien d’autres endroits au Québec.

La Gaspésie c’est d’abord une vaste péninsule de 21 000 kilomètres carrés qui s’avance dans le golfe du Saint-Laurent, à l’extrémité sud-est du Québec. Géologiquement vieille de centaines de milliers d’années, elle était appelée par les aborigènes « Gespeg », c’est-à-dire « fin des terres, bout, extrémité ». Unique par sa configuration géographique, la Gaspésie l’est aussi par ses lieux et ses paysages tout en contrastes. On peut même y définir des sous-régions, aux caractéristiques physiques, démographiques, économiques et culturelles particulières.

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Délimiter les frontières de la Gaspésie s’avère un exercice plus facile que pour bien d’autres régions du Québec. En effet, il n’y a que la zone ouest de la péninsule qui ne soit pas bordée par la mer. Cependant, la gamme des opinions sur la localisation de cette frontière avec le Bas-Saint-Laurent est assez élastique et alimente depuis longtemps la polémique. D’aucuns prétendent en effet qu’on est en Gaspésie dès que, voyageant vers l’est, on a dépassé Rivière-du-Loup ou Rimouski. Un plus grand nombre considère que c’est la route de ceinture qui délimite le territoire et que la Gaspésie commence à Sainte-Flavie, incluant donc la vallée de la Matapédia et le secteur de Matane.

Pour nous, la Gaspésie, si on la définit comme région historique ou d’appartenance, c’est le territoire compris entre Capucins au nord-ouest et Matapédia au sud-ouest. Il inclut cinq municipalités régionales de comté (MRC) : Denis-Riverin, La Côte-de-Gaspé, Pabok, Bonaventure et Avignon. Ces limites excluent donc les secteurs de Matane et de la vallée de la Matapédia, plus intégrés au Bas-Saint-Laurent quant à la géographie, au peuplement et aux caractéristiques socio-économiques.

Pendant près de trois siècles, la pêche conditionnera le peuplement et l’aménagement de l’espace gaspésien, ainsi que les modes de vie de sa population. Dès le XVIe siècle, la péninsule est la base terrestre de pêcheurs saisonniers venus d’Europe, qui baptisent les lieux de toponymes empruntés aux aborigènes. Ainsi, les Iroquoiens que rencontre Jacques Cartier en 1534 utilisent le terme « Honguedo » pour désigner ce territoire de passage ; l’appellation est dès lors reprise par les Européens. À la fin du XVIe siècle, c’est le toponyme micmac « Gespeg » et ses diverses variantes (Gaspay, Gaspei, Gaschepé, Gachepay et autres) qui apparaît sur les cartes. Dès le début du XVIIe siècle, cette appellation devient d’utilisation courante. En 1691, le récollet Chrestien Le Clercq intitule son ouvrage sur les Micmacs de la péninsule, Nouvelle Relation de la Gaspésie, consacrant alors ce toponyme.

Le peuplement permanent, commencé dans la première partie du XVIIIe siècle, s’effectue d’abord autour des pôles de la baie de Gaspé et de Percé. Après la Conquête de 1760, c’est la Baie-des-Chaleurs qui devient le principal pôle de peuplement. Pendant près d’un siècle, la population demeure concentrée entre Rivière-au-Renard et Ristigouche, sauf pour quelques îlots [17] de peuplement à l’est de Cap-Chat. La création du district de Gaspé en 1788, puis celle du comté du même nom en 1792, viennent coiffer cette entité géographique. En 1829, la circonscription de Gaspé est scindée en deux avec la création du comté de Bonaventure. La population gaspésienne est alors principalement formée de pêcheurs issus de différentes ethnies. Isolée du reste de la province, tournée vers la mer et le monde atlantique, cette population a plus d’affinités avec les Néo-Brunswickois, les Néo-Écossais ou les Terre-Neuviens qu’avec les autres Québécois.

À la fin du XIXe siècle, suite à l’extension des pêcheries, au développement de l’industrie forestière et à l’ouverture de nouvelles terres, on assiste à une croissance démographique qui favorise l’étirement du peuplement vers l’ouest. Se forme alors une première ceinture d’habitations et de villages, faisant lien, au nord et au sud, avec le Bas-Saint-Laurent. À partir de cette époque, la Gaspésie, que ce soit au niveau de sa démographie, de ses communications, de ses activités économiques et de son organisation sociale, ressemble de plus en plus aux autres régions du Québec. La définition et les délimitations de l’espace régional existant ne seront toutefois pas remises en cause et la création du diocèse de Gaspé, en 1922, vient confirmer la rationalité des frontières établies à la fin du XVIIIe siècle.

Un peu plus tard, avec l’ouverture de la route de ceinture qui passe par la vallée de la Matapédia, récemment peuplée, se voit perturbée la séculaire définition du territoire gaspésien. Le visiteur assimile alors la Gaspésie au territoire bordant la route qu’il parcourt et dont la boucle se ferme à Sainte-Flavie, près de 150 kilomètres à l’est de Cap-Chat. Le résident d’Amqui, de Mont-Joli ou de Matane en vient ainsi à être défini et, parfois même, à se définir comme Gaspésien. Cette perception, somme toute assez récente, est donc liée à la populaire référence au « tour de la Gaspésie » (c’est d’ailleurs encore le territoire couvert par l’Association touristique régionale).

Cette vision se renforce au début de la décennie de 1960 avec le regroupement des régions du Bas-Saint-Laurent, de la Gaspésie et des Îles-de-la-Madeleine sous le vocable de région-pilote de l’Est du Québec et, un peu plus tard, de région administrative 01. Ainsi, en 1963, en mettant en place le Bureau d’aménagement de l’Est du Québec (BAEQ), le gouvernement du [18] Québec planifie une réorganisation du territoire. Cette expérience de restructuration de l’espace obtient un succès mitigé puisque l’approche du BAEQ se veut urbaine dans un milieu traditionnellement rural. Désormais étroitement associée aux préoccupations d’aménagement et de développement de ses deux voisines, la Gaspésie n’en perdra pas pour autant son identité séculaire.

Au contraire, cette fusion, qui fait de Rimouski une lointaine capitale régionale, ne sera jamais acceptée par la plupart des Gaspésiens. Elle fait plutôt naître chez eux un sentiment régionaliste et un mouvement d’affirmation qui auront des effets positifs aux plans politique, culturel et économique. Ainsi, en 1985, est constituée officiellement la région administrative de la Gaspésie (région 11), épousant les frontières de 1788. Le sentiment régional continue d’ailleurs de s’exprimer de différentes façons, principalement par les efforts des Gaspésiens en vue d’intensifier le développement économique de leur région.

Cette géographie et cette histoire, en symbiose avec le monde de la mer et celui des pêches, ont également été déterminantes sur la localisation de la population. En effet, celle-ci est concentrée sur la portion littorale du territoire, l’intérieur demeurant très peu peuplé. C’est le long de la route de ceinture que se retrouve surtout cette population. Tout au long de cette voie sinueuse qui épouse les rives de la mer, le panorama se fait capricieux, passant des falaises aux anses, des caps aux plaines, des vallées enchâssées entre les montagnes aux plages allongées.

Sur le littoral nord, soit de Capucins à Rivière-au-Renard, le domaine habité se fractionne en courts segments sur une étroite plaine côtière, car le relief vigoureux a forcé les riverains à se concentrer dans d’étroites alvéoles creusées dans les plis du relief, dans des rentrants de rivières et sur de petits lambeaux de terrasses littorales. Subissant beaucoup moins la contrainte du relief, les résidents de la Côte-de-Gaspé, soit de Rivière-au-Renard à Newport, et surtout ceux de la Baie-des-Chaleurs, c’est-à-dire d’Anse-aux-Gascons à Matapédia, ont eu le loisir d’étaler plus librement leurs demeures sur le replat des larges terrasses et sur les petites plaines marquant la rencontre entre la mer et la montagne. Ainsi, entre Paspébiac et Nouvelle, le littoral est habité de façon continue et prend la forme d’un long village-rue, selon l’expression du [19] géographe Clermont Dugas. À différents endroits, là où un large plateau côtier unit la mer à la plate-forme appalachienne, des trouées dans la forêt sont occupées par de petits villages ou découpées par des chemins de rang le long desquels s’égrènent les habitations.

La linéarité du tissu de peuplement gaspésien a favorisé l’apparition d’un grand nombre de localités éparpillées sur un vaste territoire et faiblement peuplées. Les habitations sont pour la plupart éloignées les unes des autres. Seules de petites baies bien abritées, équipées d’infrastructures portuaires, et certaines activités de transformation du bois à l’embouchure de rivières ont provoqué une relative concentration de l’habitat dans quelques localités. La population se caractérise par un taux de mobilité géographique impressionnant afin d’atteindre les points de service ou les lieux de travail.

En effet, cet étirement du peuplement a entraîné une dispersion parallèle des infrastructures de service, si bien que l’urbanisation s’est manifestée très timidement. Si l’on exclut les 16 500 citoyens de la ville de Gaspé, regroupement artificiel d’une douzaine de petites localités éparses, la plus importante agglomération est Sainte-Anne-des-Monts, qui compte près de 6 000 personnes. La grande majorité des centres de population ont moins de 2 000 habitants et la moitié moins de 1 000. D’ailleurs, toute la région renferme moins de 100 000 personnes.

La grande dispersion de la population trouve son origine dans un passé où l’exploitation des ressources naturelles constituait l’activité économique de base. La pêche côtière s’accommodait bien d’une localisation ponctuelle des pêcheurs le long de la côte. L’agriculture impliquait de par sa nature une large diffusion spatiale et une faible densité des unités d’habitation. La coupe du bois tirait aussi profit d’un émiettement de la main-d’œuvre forestière à la lisière ou à l’intérieur des terrains boisés.

Les caractéristiques physiques de la péninsule, son climat, son couvert forestier, ses sols cultivables et sa faune marine ont donc fortement conditionné le peuplement de la Gaspésie. L’occupation s’est déroulée essentiellement en fonction de la mise en valeur des ressources naturelles, en particulier celles qu’offrait la mer, riches et facilement exploitables.

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Les attributs particuliers de sa géographie et les traces matérielles de sa riche histoire font que la Gaspésie a toujours su charmer le visiteur. Il n’est pas surprenant quelle soit devenue la première région touristique du Québec. Depuis longtemps déjà, elle est le point de mire de nombreux chroniqueurs et villégiateurs, le laboratoire d’une foule de chercheurs des sciences naturelles et physiques, la source d’inspiration de combien d’artistes, de folkloristes, de cinéastes et d’auteurs divers. Elle a donc été approchée, décrite et analysée de toutes les façons et sous toutes ses composantes.

Parmi ses observateurs les plus attentifs et dont les travaux furent les plus marquants, signalons les noms du géologue John Mason Clarke, de l’historien Antoine Bernard, du géographe Raoul Blanchard ou du Père Pacifique de Valigny, spécialiste des Micmacs. Parmi ses chantres les plus reconnus, citons le nom de la poétesse Blanche Lamontagne. On pourrait ajouter à ces noms ceux de nombreux auteurs, artistes, historiens et scientifiques contemporains.

La documentation sur la Gaspésie est riche et variée. Matériaux essentiels de l’historien, ces divers documents, ouvrages et études ont permis aux auteurs de l'Histoire de la Gaspésie d’être bien outillés pour cerner la trame évolutive de la péninsule, et ce, malgré diverses lacunes historiographiques, en particulier sur la période du tournant du XXe siècle. Certaines sources ont été privilégiées : témoignages de contemporains, chroniques de toutes sortes, rapports gouvernementaux et fonds d’archives divers. Pour des aspects particuliers, notamment les pêcheries, des travaux récents ont permis de limiter la quête documentaire.

Les différentes conjonctures de l’histoire gaspésienne ont amené le découpage de l’ouvrage en cinq parties. À travers ce découpage, c’est l’approche thématique qui a généralement été retenue car elle permet de mettre en relief les principales composantes de la vie régionale.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le vendredi 27 septembre 2024 11:11
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



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