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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Histoire des Laurentides. (1989)
Préface


Une édition électronique réalisée à partir du livre Serge Laurin, Histoire des Laurentides. Québec: Institut québécois de recherche sur la culture [IQRC], 1989, 895 pp. Collection “Les régions du Québec, no 3.” Collection dirigée par Normand Perron. [Autorisation accordée par la directrice des Presses de l'Université Laval, Mme Marie-Hélène Boucher, en juillet 2024.]

[13]

Histoire des Laurentides.

Préface

Les Laurentides ne s’imposent pas au premier abord comme une région ayant développé une forte identité, contrairement à des régions telles que le Saguenay—Lac-Saint-Jean ou la Gaspésie. Rares sont ceux qui possèdent une vision d’ensemble de son histoire. Pour tout dire, avant la publication de cette volumineuse synthèse de Serge Laurin, aucun historien n’avait tenté une explication globale de la naissance et de l’évolution de cette vaste région qui s’étend de la rivière des Mille îles jusqu’au nord de Mont-Laurier et qui embrasse, d’est en ouest, un territoire compris entre Terrebonne et les limites du comté d’Argenteuil.

Paradoxalement, il n’est pas de région plus fréquentée par les Montréalais que le « nord de Montréal », comme on l’appelle familièrement. Saint-Sauveur, Sainte-Adèle, Sainte-Agathe, Sainte-Marguerite... cette litanie de saints, comme il s’en trouve un peu partout au Québec, n’a pas la même connotation lorsqu’on fait référence aux Laurentides. Pour plusieurs, ce sont des saints familiers, presque des membres de la famille. Peut-être parce que ces localités évoquent des souvenirs personnels et suscitent une affectivité tout à fait spéciale.

Connue et fréquentée par les touristes, autant l’hiver que l’été, la région des Laurentides demeure mal connue non seulement pour les visiteurs de l’extérieur, mais aussi pour ceux qui l’habitent. Sans doute ne laisse-t-elle pas deviner sa cohérence au premier abord. Quels liens, en effet, pourrait-on établir spontanément entre les Basses-Laurentides, qui appartiennent à la plaine de Montréal, et les Hautes-Laurentides, ce treillis de lacs et de montagnes ? Comment savoir que Terrebonne, Sainte-Thérèse, Saint-Eustache et Lachute s’inscrivent dans la même mouvance historique que Saint-Jérôme, Labelle, Nominingue et Mont-Laurier ?

Pour la majorité des touristes, la région c’est d’abord l’autoroute des Laurentides. Les plus vieux peuvent évoquer le souvenir du chemin de fer et du « p’tit train du Nord », si cher à Félix Leclerc. D’autres rappelleront le rôle joué par le curé Labelle en faveur de la colonisation, ayant également à l’esprit des épisodes de la série télévisée « Les belles histoires des Pays-d’en-Haut » de Claude-Henri Grignon.

Ces mêmes images viendront sans doute à l’esprit des résidents de la région, et s’y ajouteront d’autres représentations liées aux pratiques de la vie quotidienne. Le commerçant de Lachute, l’agriculteur de Sainte-Anne-des-Plaines, l’étudiant de Saint-Jérôme et le travailleur forestier de Mont-Laurier ont également [14] leur vision particulière de la région, car les Laurentides apparaissent bien souvent comme un agrégat de sous-régions dont certaines sont tournées vers Montréal alors que d’autres ont développé un fort sentiment d’appartenance locale. De plus, les Laurentides n’ont pas toujours connu les frontières administratives qu’on leur attribue depuis 1985. Il fut un temps où certaines localités d’Argenteuil s’identifiaient davantage à ce qu’on appelait alors la vallée de l’Outaouais (The Ottawa Valley). Par ailleurs, jusqu’à son rattachement à la région des Laurentides en 1985, la sous-région de Labelle dépendait administrativement de la région de l’Outaouais et cette double appartenance a laissé des traces au niveau du sentiment d’appartenance de la population régionale.

Lorsqu’on examine attentivement les faits, on prend conscience du caractère dualiste des Laurentides. D’une part, les résidents, dont certaines vieilles familles sont à l’origine de la région et, d’autre part, les touristes et les estivants, originaires pour la plupart de la grande région de Montréal. Cette double occupation du territoire n’est pas nouvelle puisqu’on peut en retracer l’origine dès les débuts du XIXe siècle, alors que Terrebonne était déjà un centre de villégiature pour la bourgeoisie montréalaise. Le mouvement s’est développé, un siècle plus tard, avec l’arrivée du chemin de fer, pour ensuite prendre de l’ampleur après la Deuxième Guerre mondiale par suite du spectaculaire développement routier et autoroutier. On connaît aussi le phénomène plus récent de la résidence secondaire quatre saisons et du condominium à la campagne baptisé du nom baroque de « villégiaturbanisation ».

Ce dualisme qu’on peut observer dans les Laurentides a eu une influence marquante sur le développement des structures régionales et sur l’évolution économique, sociale et culturelle. Ainsi, l’appartenance à la grande région de Montréal, dans le cas des Basses-Laurentides et des Pays-d’en-Haut, a favorisé, outre le tourisme, l’économie agricole et industrielle, compte tenu de la proximité des marchés. Par contre, on peut penser que cette même proximité de la métropole a retardé le développement des institutions régionales proprement dites. À cet égard, les Hautes-Laurentides, et plus particulièrement la région de Labelle, ont été davantage incitées à établir de telles institutions autour de Mont-Laurier, compte tenu de leur isolement relatif des grands centres urbains. Quant aux Basses-Laurentides, leur sous-développement institutionnel s’apparente davantage à la situation qui a prévalu dans l’Outaouais québécois, longtemps sous la dépendance d’Ottawa.

Cette situation générale, où les forces internes et externes à la région entrent en interaction, n’est certes pas unique aux Laurentides ; mais il apparaît que l’ampleur de cette interaction est telle qu’on peut y voir l’une des caractéristiques majeures de cette partie du Québec.

[15]

Mais pour bien comprendre les tendances lourdes de la région, il importe avant tout d’en faire l’histoire. C’est ce à quoi s’emploie avec une énergie inlassable Serge Laurin, à travers les dix-sept chapitres de cette synthèse historique. Des faits qui avaient sombré dans l’oubli ont été ramenés à la conscience du lecteur. Mais surtout, ces événements, en apparence sans liens les uns avec les autres, ont été reliés à une trame historique qui met en lumière les transformations démographiques, économiques, sociales et culturelles qui ont affecté les Laurentides et qui ont façonné la région que nous connaissons aujourd’hui.

Les premiers occupants n’ont pas été oubliés, puisqu’un chapitre est consacré aux peuples autochtones qui ont vécu sur le territoire avant et pendant l’occupation du territoire par les Blancs. Il reste néanmoins beaucoup de recherches archéologiques à entreprendre pour mieux connaître leur histoire, particulièrement dans les Hautes-Laurentides.

L’ouvrage de Serge Laurin met en relief le rôle de Terrebonne comme berceau des Laurentides au XVIIIe siècle, bien avant que ne soit construite la Grande Ligne qui allait donner naissance à la célèbre route 11, ce principal axe de pénétration de la région, parallèlement au chemin de fer du curé Labelle. L’auteur suit à la trace la naissance et le développement des différentes paroisses des comtés de Terrebonne, de Deux-Montagnes et d’Argenteuil, bien avant l’entrée en scène du Roi du Nord. On est frappé par l’âpreté des rivalités et des luttes locales qui ont accompagné, dans les Basses-Laurentides, la naissance de nouvelles paroisses par suite du démembrement des plus vieilles. À cette époque, l’autorité religieuse exerçait une influence considérable sur la vie politique et sociale. Tout au long du XIXe siècle, la paroisse est demeurée, dans les Laurentides comme ailleurs au Québec, la principale structure d’encadrement du milieu rural et régional. Elle a été particulièrement utile au moment de la colonisation qui s’est amorcée dans la seconde moitié du XIXe siècle.

On ne saurait, par ailleurs, passer sous silence les événements politiques qui ont mené à la Rébellion de 1837-1838 et à la bataille de Saint-Eustache. Les troubles de 1837 ont eu un impact majeur dans les Basses-Laurentides. Après l’échec politique des Patriotes, les énergies s’orientent vers la colonisation des Hautes-Laurentides, comme solution à la crise démographique et à l’émigration des Canadiens français aux États-Unis.

Augustin-Norbert Morin, Édouard Masson et d’autres membres de l’élite canadienne-française régionale deviendront ainsi les précurseurs d’un mouvement qui connaîtra son apogée avec l’épopée du curé Labelle, au cours des années 1870 et 1880. Ainsi, les Pays-d’en-Haut, la vallée de la Rouge et la vallée de la Lièvre seront-elles peu à peu ouvertes à la colonisation agro-forestière. Parallèlement, un mouvement de colonisation concurrent, d’origine anglo-protestante, se développera au nord du comté d’Argenteuil jusqu’à Arundel et Saint-Jovite, où se fera la jonction avec le mouvement francophone. Par la suite, les [16] anglophones préféreront émigrer vers l’Ouest canadien, laissant aux francophones l’initiative, plus au nord.

L’œuvre du curé Labelle a connu ses propagandistes et ses détracteurs. Mouvement utopique ou seule solution praticable à l’époque ? Serge Laurin tente de faire la part des choses en situant l’homme dans son contexte. Il n’en demeure pas moins que ce personnage mythique est incontournable, même s’il ne résume pas à lui seul toute l’histoire de la région. Car, sous-jacents à l’action des hommes, se profilent des structures économiques et un environnement biophysique. Les Hautes-Laurentides pouvaient-elles supporter un mouvement de colonisation d’envergure ? Dès l’époque de son ouverture au peuplement, on est frappé par l’instabilité des nouvelles paroisses et par l’amplitude des migrations intra régionales.

Avec le recul du temps, il apparaît évident que le potentiel agricole des Hautes-Laurentides était bien faible, à l’exception de certaines terres de la vallée de la Lièvre. Mais l’industrie forestière, qui s’est développée parallèlement, aurait pu servir de moteur au développement économique régional, une fois écartée la solution agricole. Une analyse des faits nous amène plutôt à constater que la forêt a surtout créé des emplois liés à la coupe du bois et au flottage des billots vers les moulins de l’Outaouais. L’industrie du sciage a certes connu des années prospères, entre 1890 et 1920, mais son remplacement par la coupe du bois de pulpe, auquel il faut ajouter l’épuisement des forêts à proximité des zones habitées, a constitué un frein au développement. La décision d’implanter les usines de pâtes et papiers dans l’Outaouais plutôt que dans la région de Labelle a empêché l’amorce d’un mouvement d’industrialisation, et les effets de ces décisions continuent de se faire sentir de nos jours. Les Hautes-Laurentides ont ainsi dû se rabattre sur le tourisme et sur l’économie des services pour assurer leur développement.

À la même époque, soit dans le dernier tiers du XIXe siècle, s’amorce l’industrialisation des Basses-Laurentides autour de Saint-Jérôme, de Lachute, de Sainte-Thérèse et de Terrebonne. Saint-Jérôme, en particulier, connaît un développement manufacturier digne d’intérêt, compte tenu de sa fonction de ville-satellite par rapport à Montréal et grâce au dynamisme de ses élites locales.

Ainsi, à l’aube du XXe siècle, les grandes tendances du développement économique de la région des Laurentides sont déjà en place et se poursuivront dans le même sens. On peut cependant noter, à la suite de l’auteur, une accélération de ce développement dans les Basses-Laurentides à la faveur de la seconde guerre mondiale, de l’après-guerre et du mouvement de suburbanisation postérieur aux années 1950. De la même façon, les moyens de transport et de communication, dont l’insuffisance chronique marque une bonne partie de l’histoire de la région, particulièrement dans les Hautes-Laurentides, finiront par s’améliorer avec l’arrivée du chemin de fer jusqu’à Mont-Laurier, en 1909, et avec le développement routier dans les années cinquante.

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Mais aucune évolution historique n’est linéaire. Les Laurentides ont aussi connu d’importantes crises économiques et sociales. En plus des problèmes évoqués plus haut, il faut mentionner, au passage, la crise agricole du début du XIXe siècle et ses effets sur les troubles de 1837, les ajustements qu’ont nécessités la conversion de l’agriculture régionale à l’industrie laitière dans les années 1880 et, plus récemment, le débat sur les terres agricoles, suscité par les expropriés de Sainte-Scholastique, lors de la construction de l’aéroport de Mirabel. Sur le plan industriel, la région a dû faire face, au cours des années I960 et 1970, à plusieurs crises liées à une structure manufacturière vieillissante, notamment à Saint-Jérôme et à Lachute. Le mouvement ouvrier, lent à se manifester dans la région avant la seconde guerre mondiale, a connu par la suite plusieurs conflits majeurs. Il suffit de se rappeler la célèbre grève de Lachute, en 1947, et les événements de la Regent Knitting à Saint-Jérôme qui ont conduit à l’expérience autogestionnaire de Tricofil, au milieu des années 1970. À la même époque, la fermeture de l’usine de Sogefor, à Mont-Laurier, a donné naissance à un mouvement régional de contestation qui n’est pas sans analogie avec celui alors observé à Cabano, dans le Bas-Saint-Laurent.

L’histoire des institutions régionales et de la culture mérite également notre attention. Comme ailleurs au Québec, l’Église catholique est à l’origine du développement institutionnel dans le domaine de l’éducation, de la santé et des services sociaux. Bien plus, à une époque où l’État québécois s’en tenait à des interventions limitées, le clergé régional a contribué à orienter l’aménagement du territoire en imposant ses choix dans la localisation de certaines institutions. La bataille entre Nominingue et Mont-Laurier pour l’obtention du siège épiscopal du futur diocèse de la région de Labelle est à cet égard particulièrement significatif. La victoire de Mont-Laurier, en 1913, a marqué le début de l’expansion institutionnelle de cette ville et le déclin de sa rivale.

D’une façon plus générale, si la structure diocésaine a pu exercer une influence sur le développement institutionnel dans le cas du diocèse de Mont-Laurier, cette influence s’est avérée plus modeste dans le cas du diocèse de Saint-Jérôme, fondé beaucoup plus tard, en 1951, dix ans à peine avant les grandes transformations de la Révolution tranquille. L’échec du curé Labelle dans sa tentative d’y fonder un diocèse au cours des années 1880 et les refus qu’il a essuyés de la part de l’évêque de Montréal, monseigneur Fabre, concernant ses projets de créer certaines institutions scolaires dans cette ville peuvent expliquer, pour une bonne part, l’origine du retard institutionnel de la capitale du Nord. Sans doute la proximité de Montréal a-t-elle nui également au développement des infrastructures en matière de santé, de services sociaux et d’éducation à Saint-Jérôme avant les années I960. Une exception cependant est digne de mention : le Petit séminaire de Sainte-Thérèse, fondé par le curé Ducharme dès 1841, et dont le rayonnement a largement dépassé les frontières de la région.

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On saura gré à l’auteur d’avoir couvert le champ jusqu’ici peu exploré de l’histoire de la vie culturelle régionale. À l’instar des autres régions du Québec, les activités culturelles dans les Laurentides subissent l’influence des médias de masse avec l’avènement de la radio, du cinéma, du phonographe et, plus tard, de la télévision. Cependant, des manifestations d’une vie culturelle proprement locale ou régionale peuvent être observées au cours des décennies. Ainsi, le journalisme régional possède-t-il une longue tradition qui remonte aux Nantel, Buies, de Montigny, Prévost, auxquels se sont ajoutés plus tard les Grignon, Giles, Bertrand et plusieurs autres. De même, le théâtre et le spectacle ont connu une période faste entre 1900 et 1930 avant de subir, par la suite, un déclin suscité par la concurrence des médias de masse. Ils renaîtront de plus belle au début des années I960 avec l’essor des théâtres d’été et des boîtes à chanson, auxquels il faut ajouter quelques centres d’art.

Dans sa fresque historique sur les Laurentides, Serge Laurin a voulu non seulement faire revivre le passé, mais aussi éclairer les transformations récentes de la société régionale. S’il s’est intéressé à l’évolution des structures, il n’a jamais perdu de vue l’action des hommes et des femmes qui ont fait l’histoire. En plus de tenir compte des différentes sous-régions qui composent les Laurentides, il s’est également préoccupé de mettre en relief l’histoire des anglophones, particulièrement dans le comté d’Argenteuil, pour mieux situer leur action dans le cadre général de la région.

Cette Histoire des Laurentides ne constitue pas le point final concernant notre connaissance de la région, mais bien plutôt une première vue d’ensemble. D’autres historiens continueront d’approfondir certains aspects. Néanmoins, cette synthèse prend place aux côtés de l’Histoire de la Gaspésie et de l’Histoire du Saguenay—Lac-Saint-Jean déjà publiées par l’institut québécois de recherche sur la culture dans le cadre de son chantier de recherche sur les histoires régionales. Des ouvrages de même nature sont en préparation sur l’Outaouais, les Cantons-de-l’Est, le Bas-Saint-Laurent, la Côte-du-Sud et la Côte-Nord... À long terme, ces synthèses historiques devraient contribuer à une meilleure connaissance du Québec et de ses différentes régions.

Que souhaiter de mieux pour cette Histoire des Laurentides, sinon qu’elle soit une source d’inspiration pour tous ceux qui habitent cette région et pour ceux qui ont appris à l’aimer. L’auteur, qui a consenti beaucoup de labeur et de sacrifices pour sa réalisation, en serait doublement récompensé.

Fernand Harvey

Directeur du chantier sur les histoires régionales
Institut québécois de recherche sur la cult
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Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le vendredi 27 septembre 2024 16:43
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



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