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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Racisme et discrimination. Permanence et résurgence d’un phénomène inavouable. (2004)
Présentation


Une édition électronique réalisée à partir du livre sous la direction de Jean RENAUD, Annick Germain et Xavier Leloup (2004). Racisme et discrimination. Permanence et résurgence d’un phénomène inavouable. Les Presses de l’Université Laval, 281 p., ISBN-2-7637-8050-4. [Le 29 janvier 2014, Monsieur Jean Renaud nous autorisait la diffusion de toutes ses publications et travaux en libre accès à tous dans Les Classiques des sciences sociales.]

[19]

Présentation

Jean Renaud, Annick Germain, Xavier Leloup


Le présent recueil constitue les actes d'un colloque qui s'est tenu pendant deux jours, en février 2003, sur le thème du racisme et de la discrimination. Les chercheurs qui ont apporté leur contribution l'ont fait à partir de recherches passées ou en cours. Qu'elles concernent les processus d'établissement des immigrants, leur insertion socioprofessionnelle ou leur accès au logement, qu'elles s'intéressent aux nouveaux enjeux de la diversité, les contributions préparées de manière séparée et les échanges qu'elles ont suscités ont clairement indiqué que le racisme et les différentes formes de discrimination auxquelles il renvoie sont au cœur de bien des réflexions sur les relations ethniques. La question de départ du colloque était la suivante : qu'est-il possible de savoir du racisme et de la discrimination dans des sociétés contemporaines caractérisées par le pluralisme et la diversité ? Et, en particulier, qu'est-il possible de savoir du racisme et de la discrimination dans le Québec d'aujourd'hui ?

Plusieurs raisons rendent difficile la réponse à cette question. La principale d'entre elles provient du fait que les idéologies et les conduites explicitement racistes et discriminatoires sont largement délégitimées dans les sociétés démocratiques. Le racisme est rarement produit à partir d'une organisation politique ou culturelle combinant des manifestations ou actions violentes à un discours explicitement raciste, xénophobe ou antisémite. Au contraire, d'un point de vue historique, les discours sur l'esclavage, l'antisémitisme et la colonisation, ainsi que les pratiques qu'ils orientaient, font l'objet de condamnations publiques régulières, et apparaissent comme inacceptables au fur et à mesure qu'était connue l'étendue des excès auxquels ils ont mené. Cependant, loin d'être centraux dans la problématique actuelle du racisme, ces discours trouvent souvent une survivance dans ses formes contemporaines [1]. [20] Il n'y a pas tant une coupure ou une rupture entre les formes et configurations sociales du racisme qu'une insidieuse continuité qui fait de son histoire une histoire singulière. Ainsi le Québec a connu, comme de nombreux autres pays occidentaux, une recrudescence dans l'activité de groupes et groupuscules racistes durant les années 1980 et au début des années 1990, sous la double influence du néo-nazisme et d'un fascisme subissant différentes influences [2]. Toutefois, cet activisme propre à certains groupes haineux ne semble pas s'être maintenu au travers d'une institutionnalisation croissante de leurs activités et d'un accès à l'arène politique comme c'est le cas, par exemple, en France avec le Front national ou en Belgique avec le Vlaams Blok. Mais cette absence d'institutionnalisation et de visibilité politique ne saurait pousser à conclure à l'inexistence des conduites, attitudes et stéréotypes « racisants » ou « minorisants ».

Il devient dès lors problématique, et c'est laque réside une seconde difficulté de taille dans l'étude du racisme, de distinguer les conduites qui en relèvent au sens strict de celles qui s'en approchent sans totalement se confondre avec elles. Cependant, cette prudence ne doit pas servir, dans le même mouvement, d'alibi pour détourner l'analyse d'un ensemble d'inégalités sociales, de discriminations et de mises à distance qui, si elles ne reposent plus sur le critère de la « race », n'en renvoient pas moins à des tensions dans les modes d'ajustement et d'accommodement entre populations perçues et reconnues comme différentes. Au-delà des conduites quotidiennes qui peuvent donner lieu à l'expression épidermique du préjugé raciste, expression qu'il convient de condamner sans réserve, l'analyse doit prendre en considération les effets structurels de la discrimination, c'est-à-dire le traitement différencié, exclusif ou préférentiel réservé à une population et qui conduit à des inégalités dans l'accès à certains biens ou certaines ressources. Les différents phénomènes de « minorisation » et de « racisation » ne sont dès lors pas à penser comme la juxtaposition d'un ensemble de conduites et de discours simplement analogues s'appliquant à des objets différents, mais comme constituant un [21] système intégré d'exclusions et de dominations complémentaires [3]. Le racisme et la discrimination ne peuvent être analysés et compris s'ils ne sont pas replacés dans le contexte historique et social où ils prennent forme et s'ils ne sont pas reliés à d'autres phénomènes sociaux. C'est pour cette raison que le racisme au sens strict est rarement pris comme point de départ explicite par les contributions. Les effets discriminatoires, inégalitaires ou minorisants sont étudiés au travers de questions particulières qui abordent les dynamiques migratoires, l'accès à l'emploi ou au logement, la prise en compte de la diversité par le système scolaire ou l'inscription dans l'espace des pratiques religieuses. Ce sont ces différentes questions qui structurent les parties de cet ouvrage.

L'établissement des immigrants ne s'opère pas de manière linéaire et indifférenciée, mais varie au contraire selon leur pays d'origine et les conditions de départ et d'arrivée. Si la diversité des modalités d'établissement semble avérée, les facteurs explicatifs qui conduisent à cette diversité continuent à faire l'objet d'interprétations multiples, les chercheurs s'entendant rarement sur leur pertinence respective. Ainsi, une anthropologue et un sociologue s'interrogent-ils sur les stratégies d'établissement économique des migrants, la première insistant sur le rôle des ressources symboliques pour les Français, alors que le second souligne plutôt la disparition d'une liaison statistique entre cette appartenance identitaire et l'accès à l'emploi (Sylvie Fortin et Jean Renaud). Au-delà du cas spécifique traité dans l'article, c'est la question des effets de réseau qui est soulevée et qui ouvre des pistes de recherches intéressantes, l'effet de composition du réseau relationnel n'apparaissant pas univoque selon la nationalité d'origine des migrants et la durée d'installation au Québec. Indépendamment des effets de réseau, l'inégalité en emploi peut également découler des processus de privatisation et de segmentation du marché du travail à l'intérieur de certains secteurs. Les inégalités subies par certains immigrants sont dès lors la conséquence d'un ensemble de facteurs économiques — restructuration, précarité accrue de l'emploi, dégradation des conditions de travail... — qui pèsent de manière différenciée sur les différentes catégories socioprofessionnelles. C'est ce que montre une enquête sur le secteur des services de soins et d'aide à domicile à Montréal (Marguerite Cognet). La distribution des travailleurs à l'intérieur de celui-ci, entre les employeurs publics et privés, les premiers assurant de meilleures conditions de travail, est marquée par un tri des populations [22] en fonction d'une variable qui renvoie au phénotype. Cet effet persiste alors même que le modèle d'analyse mobilisé contrôle un ensemble d'autres variables, indiquant là une « division sociale » qui ne cesse de poser question. Cette division se retrouve également exprimée, parfois de manière très explicite, dans les discours tenus par des propriétaires lorsqu'ils parlent de leurs locataires et des choix qu'ils opèrent parmi ceux-ci. Ce qui domine dans ce contexte, c'est la logique d'un discours raciste hérité de la colonisation. Il continue ainsi à véhiculer un ensemble de préjugés liés à la supériorité du monde occidental et à la relative incapacité des autres à adopter les modes de vie et d'habiter propres à l'Occident (Alberte Ledoyen).

Si l'établissement est une problématique centrale dans l'étude de l'immigration, il reste que des distances culturelles continuent à marquer le destin des individus et des populations parfois longtemps après l'arrivée dans la société d'accueil. La différence émerge également là où on ne l'attendait pas ou plus. La composante religieuse de l'ethnicité s'impose ainsi dans les débats actuels sur la gestion de la diversité culturelle. Les controverses qui entourent actuellement l'installation des lieux de culte dans la région montréalaise en sont une des expressions, avec des tensions qui peuvent surgir entre des municipalités souvent peu préparées à répondre à ce type de demandes et les communautés cultuelles qui les formulent. Les facteurs de la visibilité architecturale des lieux de culte et du passage de la tolérance à la reconnaissance de la différence ethno-religieuse sont centraux en vue d'expliciter les transactions qui se nouent entre acteurs autour des dossiers d'aménagement. La distance se creuse alors de manière progressive entre des municipalités voulant préserver la dimension laïque de l'espace public et des communautés cultuelles revendiquant leur affirmation identitaire au travers de signes distinctifs (Annick Germain et Julie Elizabeth Gagnon). Poussée à l'extrême, cette logique de mise à distance peut conduire à la formation de rapports sociaux inversés, où les individus et les groupes se trouvent opposés et pris dans des relations d'exclusion et de dépendance. C'est ce que montre l'étude de la formation des groupes déjeunes dans les banlieues françaises. Dans ce contexte particulier, marqué par un ordre social fortement segmenté, l'étude indique que le racisme n'est pas la propriété d'un groupe social particulier, mais qu'à l'inverse, c'est bien le groupe social qui est une fonction du racisme (Didier Lapeyronnie). Il lui sert en fait de ressource, puisqu'il lui permet d'informer son expérience et de l'organiser en contrôlant les conduites et les espaces. Mais, ce faisant, il conduit à une division accrue de l'espace social, les relations entre les sexes et les âges devenant problématiques, [23] les espaces socialement proches restant séparés et les individus s'enfermant dans des relations interpersonnelles qui s'opposent à la société environnante. Sans se cristalliser dans des formes spatiales aussi tranchées qu'en France, la distance que certains jeunes issus de l'immigration entretiennent avec la société québécoise pourrait conduire à terme à des phénomènes semblables de repli identitaire et de fragmentation de l'expérience sociale. Le malaise identitaire qui semble caractériser les jeunes d'origine arabe est de cet ordre (Paul Eid). S'il ne débouche pas encore sur des situations sociales objectives de discrimination, il n'en traduit pas moins le poids dont s'est chargée une catégorie au fil de son histoire avec l'Occident et lors d'événements récents et tragiques, les stéréotypes et préjugés qu'elle véhicule induisant chez les jeunes un travail de ré-appropriation et de clarification personnelle afin de renverser le stigmate dont ils se sentent être les victimes. Ce jeu de distance/proximité entre une population particulière et le reste de la société québécoise ne se limite cependant pas à la dimension symbolique des rapports sociaux. Au contraire, de nombreuses enquêtes et recherches ont mis en évidence, depuis de nombreuses années, l'existence d'inégalités et de discriminations objectives reliées à la forme et à la dynamique des relations ethniques. C'est ce qu'indique un article qui en synthétise les apports empiriques et qui propose, à la suite de ceux-ci, quelques pistes de recherche en vue d'améliorer les connaissances actuelles sur le racisme (Maryse Potvin).

Dans la lutte contre les préjugés et les stéréotypes, les acteurs attribuent souvent une fonction centrale à l'école. L'éducation antiraciste a traduit cette fonction en une version militante [4]. Cette dernière est cependant peu populaire en milieu scolaire québécois, à l'opposé de la situation prévalant dans d'autres provinces canadiennes ou des pays de tradition britannique. À partir de ce constat, un ensemble de chercheurs du Groupe de recherche sur l'ethnicité et l'adaptation au pluralisme en éducation (GREAPE) ont organisé une table ronde sur ce thème, l'objectif étant d'identifier les facteurs qui expliquent cette faiblesse (Marie-Hélène Chastenay). Pourtant, l'éducation antiraciste avait connu des développements intéressants dans le courant des années 1980, mais elle n'a jamais su s'imposer dans l'ensemble du système scolaire en tant que courant alternatif aux autres approches. Cet affaiblissement peut être interprété comme une conséquence d'un mouvement de consensus social [24] vers le centre qui coïncide également avec l'accession graduelle des francophones au statut de majorité sociologique. C'est dès lors l'éducation à la citoyenneté qui va prédominer dans les politiques et les pratiques scolaires. Or, elle renvoie à une conception normative et individuelle qui évince du débat les questions reliées aux inégalités entre les groupes. Toutefois, même cette approche ne semble pas garantie par la dernière réforme du système scolaire, d'où la conclusion pessimiste quant à la manière dont seront intégrées les compétences de l'éducation à la citoyenneté aux programmes des différentes matières (Marie McAndrew). L'éducation antiraciste souffre aussi d'une difficile opérationnalisation de ses contenus et objectifs. Elle comporte en effet un certain inconfort pour les enseignants et les parents, puisqu'elle est la source potentielle d'un sentiment de culpabilité pour le dominant. Elle nécessite ainsi le dégagement de certains moyens et de ressources au sein de l'organisation scolaire pour qu'elle soit prise en compte au travers d'une approche coopérative qui implique tous les acteurs : les directions d'établissement, le corps enseignant, les élèves et leurs parents. De même, la formation des maîtres à ses contenus et objectifs est indispensable pour qu'elle soit bien comprise et mise en œuvre (Fasal Kanouté). Enfin, en tant qu'instance de socialisation, l'école joue également un rôle dans l'enseignement des normes juridiques des droits de la personne en tant qu'élément central afin de combattre le racisme et toute autre forme de discrimination dans la société. La contribution la plus forte que peut apporter l'école à cet objectif est de non seulement favoriser l'apprentissage de ces normes auprès des élèves mais aussi, et peut-être surtout, de les faire vivre au travers de ses pratiques quotidiennes (William J. Smith).

Pris dans des rapports sociaux et territoriaux particuliers, le racisme est aussi, et enfin, une question qui touche l'individu de manière personnelle. Celui-ci est en effet de plus en plus souvent appelé à composer avec autrui et la différence dans ses relations interpersonnelles, et du même coup peut-être avec soi-même [5]. L'identité est également impliquée dans les processus du racisme et de la discrimination, tant pour ceux qui en souffrent que pour ceux qui y contribuent. La résurgence incessante de leur production et de leur manifestation nous invite à en rechercher les causes au niveau personnel. C'est à cette tâche que s'attachent les deux dernières contributions en partant de points de vue très différents. La psychologie sociale s'est efforcée de dégager [25] expérimentalement les éléments psychiques et cognitifs à l'œuvre dans la production du racisme et de la discrimination — pour l'essentiel, la catégorisation et la formation du préjugé. Elle met ensuite en relation l'observation de la production de ces schèmes cognitifs de base avec différentes variables explicatives, l'intérêt majeur de ces approches étant de souligner que les individus sont d'autant plus enclins à discriminer qu'ils appartiennent au groupe dominant, et que la distribution inéquitable des ressources est plus prononcée lorsqu'il s'agit de répartir du pouvoir que des biens matériels (Richard Bourhis et Annie Montreuil). C'est précisément ces deux dernières tendances qui se trouvent au centre d'une réflexion personnelle et phénoménologique qui appelle chacun à un effort de lucidité et de conscience sur la position sociale qu'il occupe. L'intérêt est sans doute autant ici dans le contenu de la réflexion que dans la démarche. La contribution propose en effet un ensemble de clefs à l'aide desquelles il est possible de progresser dans l'analyse réflexive de sa propre situation sociale, en ne perdant jamais de vue que notre tendance cognitive naturelle sera d'attribuer à notre position sociale un niveau d'universalité qu'elle n'a pas et d'endosser une (im)posture qui nous permet de faire passer nos intérêts avant ceux d'autrui (Guy Bourgeault).

Le présent volume élargit incontestablement le champ des études sur le racisme et la discrimination, tant par la diversité des approches que par la variation des terrains qu'il propose. Il est cependant possible de tirer à partir de sa lecture quelques conclusions sur la nature du racisme contemporain et sur les formes qu'il emprunte.

D'abord, il apparaît évident que le racisme se manifeste moins que par le passé dans des actes violents, exceptionnels et délibérés. Il marque plutôt d'une manière diffuse et souterraine les relations sociales, les interactions et les inégalités, d'où aussi la difficulté qu'éprouvent les sciences sociales à le saisir en tant qu'objet d'enquête et d'analyse, les chercheurs hésitant à en parler par crainte de le produire là où il n'existerait pas. En fait, le racisme deviendrait peut-être une forme de « liant social » dans lequel baigneraient les interactions et les échanges, une « atmosphère », une « ambiance », un « climat » ou un « milieu » qui passe principalement au travers des regards échangés, des murmures, des lapsus et des non-dits [6]. Moins extraordinaire [26] dans sa violence, l'expression raciste n'en conserve pas moins des continuités avec le passé, principalement en puisant dans le registre du discours colonial. De plus, si l’on prend au sérieux l'hypothèse du racisme en tant qu'atmosphère ou milieu enrobant l'ensemble des relations sociales, il s'agit également de reconnaître que, si ce fond interactionnel reste pour la plupart du temps à l'arrière-plan, il arrive également qu'il en vienne à occuper le devant de la scène. C'est le cas dans les banlieues françaises, où il ne peut être compris que si l'analyse en fait un élément structurel d'un rapport de force et de domination plus large.

Une deuxième conclusion s'impose alors au lecteur. Le racisme est bien un élément parmi d'autres d'un système intégré d'exclusions et de dominations, comme nous le précisions au début de notre présentation. Cependant, la lecture attentive des contributions vient nuancer cette affirmation. En effet, si le racisme semble bien lié de manière nécessaire à un processus de discrimination, l'inverse ne semble pas pour autant vrai, et le chercheur se doit de conserver une certaine prudence lorsqu'il relève la trace d'un traitement inéquitable. Dans bien des cas, la discrimination structurelle dans l'accès au logement ou au marché du travail s'opère sans qu'aucun discours raciste ne soit mobilisé ou qu'aucune attitude ne puisse lui être imputée. En revanche, la bonne question à se poser dans ce cas est de savoir si des éléments du système en apparence neutres — les pratiques de recrutement, par exemple — défavorisent de facto l'une ou l'autre population, et de réfléchir aux dispositifs en mesure de contrer cet effet.

Enfin, le racisme et les discriminations raciales ou ethniques ne sont pas le résidu de comportements hérités d'une quelconque tradition culturelle ou communautaire. Au contraire, le racisme apparaît souvent comme un moyen de la subjectivation, même s'il débouche sur une identité sombre et noire, mais néanmoins en mesure de rétablir pour l'individu l'estime de soi et d'affermir le sentiment de maîtrise qu'il pense avoir sur le monde. Le racisme n'est pas à penser à l'extérieur de la société démocratique, comme si elle lui était étrangère du fait qu'elle repose, au moins formellement, sur un principe d'égalité [7]. Le penser en tant qu'élément social dysfonctionnel ou délirant, en quelque sorte extérieur au système, c'est s'exposer à des déconvenues tant théoriques que pratiques, le discours et l'acte racistes ne se privant pas de [27] renverser l'ordre social établi par la démocratie en niant à celui qui est différent le droit à l'égalité qu'elle lui confère. C'est précisément ce renversement qu'opèrent certains propriétaires lorsqu'ils ont recours à un argument ethnique plutôt qu'économique pour choisir leurs locataires. En un mot, l'égalité et l'individualisme pris isolément ne suffisent pas à protéger l'individu face à la discrimination. Il s'agit de les compléter par des démarches de lutte contre le racisme ou toute autre forme de discrimination qui prennent explicitement en compte les inégalités entre les groupes et les appartenances imposées par le milieu social majoritaire. C'est pour cette raison aussi que la démocratie en tant que système politique et formel aura toujours besoin pour fonctionner qu'on lui adjoigne des mécanismes sociaux et juridiques de contrôle et de garantie de l'égalité entre les groupes et les individus.

Les pages qui suivent conduiront sans conteste le lecteur à tirer bien d'autres conclusions. Répétons-le. Le principal mérite de ce volume est de proposer une réflexion pluridisciplinaire et diversifiée sur un objet complexe et multidimensionnel. En ce sens, il vient partiellement combler le manque d'ouvrages et de publications sur une question qui ne cessera pourtant de se poser au sein des sociétés contemporaines.

[28]


[1] Voir à ce sujet : E. Baliba, « Racisme et nationalisme », in E. Balibar et I. Wallerstein (et coll.), Race, nation, classe. Les identités ambiguës, Paris, La Découverte, 1988, p. 54-92.

[2] C'est ce que relevait un rapport de recherche au milieu des années 1990 : M. Me Andrew et M. Potvin, Le racisme au Québec : élément d'un diagnostic, Ministère des Affaires internationales, de l'Immigration et des Communautés culturelles, Québec, 1996.

[3] E. Balibar, op. cit., p. 71.

[4] Le lecteur intéressé peut se référer à l'ouvrage suivant pour une synthèse : D. Gillbom, Racism and Antiracism in Real Schools : Theory, Policy, Practices, Buckingham, Open University Press, 1995.

[5] Y. Grafmeyer, « La coexistence en milieu urbain : échanges, conflits, transaction », Recherches sociologiques, vol. 30, n° 1 (1999), p. 157-176.

[6] Sur la notion de « liant social » informant les interactions entre acteurs et sur le racisme en tant que forme particulière de celui-ci, nous renvoyons le lecteur au chapitre II de D. Martuccelli, Grammaire de l'individu, 2002, Paris, Gallimard.

[7] Sur ce point, voir le chapitre 5 de l'ouvrage suivant : D. Martuccelli, Décalages, Paris, Presses universitaires de France, 1995.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le jeudi 30 juillet 2020 14:15
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



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