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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Louis ROUSSEAU, “La religiologie: une connaissance interdisciplinaire du religieux.” In revue Histoire, monde et cultures religieuses, 2/2013, vol. 26, no 2, 2013, pp. 109-120. Numéro intitulé: “Les mots de la religion”. Paris: Les Éditions Karthala. [L’auteur nous a accordé, le 23 janvier 2022, l’autorisation de diffuser en libre accès à tous ce texte dans Les Classiques des sciences sociales.]

[109]

Louis ROUSSEAU

Professeur émérite, département des sciences religieuses, UQÀM

La religiologie : une connaissance
interdisciplinaire du religieux
.”

In revue Histoire, monde et cultures religieuses, 2/2013, vol. 26, no 2, 2013, pp. 109-120. Numéro intitulé : “Les mots de la religion”. Paris : Les Éditions Karthala.

Introduction [109]
L’invention d’un nouveau terme [110]
Les religious studies dans l’enseignement supérieur public aux É.U.A. [112]
La pratique terminologique des sociétés savantes actuelles [114]
L’usage restreint du terme de religiologie [116]
L’entreprise savante que le terme désigne aujourd’hui [117]
Un nouveau contexte : l’interdisciplinarité [118]
Un modèle interdisciplinaire religiologique [119]

Introduction

Le terme de religiologie existe depuis plus de quarante ans et je m’étonne encore des réactions qu’il suscite un peu partout. « Comment voulez-vous qu’on vous nomme » me dit la recherchiste de la télévision d’État quelques minutes avant l’entrevue. Depuis toutes ces années, j’ai l’habitude. Il faut un chapeau social au spécialiste que l’on présentera, quelque chose à écrire sur le carton qui précisera son identité au cours de la discussion. À chaque fois, je dois choisir rapidement quelle identité mettre au premier plan. Comme bien des gens, je choisis selon les circonstances. Le plus facile est de répondre : professeur. Mais le terme est très vague et demeure en manque de la valeur spécialité. Je peux suggérer d’ajouter le nom du département où je travaille : professeur au département de sciences des religions de l’université X. Cela risque de faire un peu trop long. Alors, utilisons ma discipline la plus connue : historien. Mais comme le plus souvent je suis invité à commenter l’actualité, le spécialiste du passé peut sembler incongru. Il en va de même si j’ajoutais le déterminant historien des religions. De plus, dans ce cas je me sens un peu imposteur puisque mon érudition porte essentiellement sur le christianisme de la période contemporaine. Et si je disais « religiologue » comme d’autres collègues se disent sans hésitation aucune : sociologue, politicologue, anthropologue, criminologue ou sexologue ? Alors je risque d’entendre le journaliste m’introduire en disant : « Monsieur Rousseau, vous qui [110] êtes théologien… ». Pourtant je plonge et je réponds : « Utilisez le mot religiologue ».

Au cours des quatre décennies qui précèdent la nôtre, j’ai tenté tous les choix que je viens d’énumérer et on m’attribue souvent encore le titre de sociologue! Manifestement, la spécialité savante qui est la mienne attend encore, 140 ans après l’invention du terme de science de la religion par Müller [1] et Émile-Louis Burnouf [2], une raison sociale en français dont le sens puisse être autant compris du grand public qu’ajusté au type de savoir critique actuel. Je propose ici un mot, religiologie, largement inconnu dans la francophonie sauf au Québec d’où il provient. J’en examine rapidement l’histoire au milieu des usages contemporains dans les institutions savantes et je schématise, pour finir, l’architecture interdisciplinaire que le terme devrait mettre en œuvre aujourd’hui pour convenir à un domaine du savoir critique en constante redéfinition comme tous les autres.

L’invention d’un nouveau terme

Parfaitement conforme aux règles de l’invention linguistique, le terme de religiologie ne figure pas dans les grands dictionnaires de terminologie au moment où Raymond Bourgault, jésuite enseignant au Collège Sainte-Marie de Montréal, l’invente en 1968 et où l’équipe du département de sciences religieuses qui l’entoure élabore le programme universitaire de premier cycle dont l’objet est la religion étudiée dans la perspective des sciences non confessionnelles du religieux (sciences humaines diverses et histoire [3]).

Dans la longue histoire de la confessionnalité scolaire (catholique et protestante) qui marque alors le Québec depuis plus d’un siècle, l’apparition d’un enseignement qui vise à transmettre l’acquis des divers savoirs critiques portant sur la religion à des étudiants qui pourront commencer une formation générale dans le domaine des sciences de la religion, marque une rupture à bien des égards. Il s’inscrit dans le cadre de la vaste entreprise d’ingénierie de l’avenir que constitue la Révolution tranquille et qu’achève la naissance d’un ministère de l’éducation et le pilotage d’une transformation assez radicale des structures et des programmes scolaires. Le Québec a un retard à rattraper et il invente. Inséré parmi les sciences humaines de la première université fondée par l’État québécois, ce programme non confessionnel est un [111] symptôme de la brisure de l’unité symbolique des Canadiens français catholique en tant que groupe ethnique dominé par le groupe d’origine britannique. Le cadre englobant se déplace de l’Église vers l’État et les intellectuels laïcs. Sous la critique anticléricale athée comme croyante, l’Église québécoise se retire des institutions sociales, de la santé et de l’enseignement postsecondaire. L’autocritique assumée par les acteurs nationaux et internationaux au sein du vaste mouvement d’opinion qui entoure le deuxième concile du Vatican (1963-1965) cautionne cette rapide remise en cause des institutions de la transmission. L’implication croyante est renvoyée dans le domaine de la liberté individuelle et des communautés paroissiales [4]. L’enseignement religieux catéchétique entre en crise au moment même où il se renouvelle à fond [5]. Les jeunes citoyens pourraient-ils être ouverts à autre chose [6] ?

Devant la révolte de leurs lycéens relativement aux cours de théologie catholique obligatoires, les jésuites du Collège Sainte-Marie ont inventé une parade dès 1966 en introduisant une séquence de trois cours d’histoire des religions conçus par Bourgault. Vif succès auprès des esprits forts! C’est ainsi qu’au moment où Normand Ryan consulte les principaux acteurs impliqués dans l’enseignement de la religion au niveau post secondaire pour trouver une formule permettant de dépasser la crise de l’enseignement confessionnel, l’équipe majoritairement laïque du Sainte-Marie a pu roder une formule pédagogique qui va donner lieu à un premier déploiement universitaire lorsque le Sainte-Marie, avec trois Écoles normales et une École des Beaux-Arts est appelé a former le noyau fondateur de l’Université du Québec à Montréal qui accueille ses premiers étudiants en septembre 1969.

Pourquoi avoir choisi le terme de religiologie pour nommer un regroupement de professeurs universitaires et leur programme? Outre l’exceptionnelle créativité terminologique du « Père Bourgault », [112] fascinant esprit hégélien et teilhardien dont, par ailleurs, la définition de la religiologie marquera peu la jeune équipe alors dirigée par Yvon Desrosiers, la volonté de disposer d’un marqueur distinctif fort face à la théologie catholique qui disposait d’un Institut supérieur de sciences religieuses (théologie pour laïcs) sur le campus de l’Université de Montréal aura joué un rôle majeur. En outre, le département allait être inséré dans la « famille des sciences humaines » où se retrouvaient la philosophie, l’histoire, la sociologie, les sciences politiques, l’économie, le travail social, la sexologie et la linguistique. À peu près personne, parmi ses jeunes universitaires de gauche, ne s’intéressait à l’étude de la religion. Dans ce contexte idéologique, utiliser l’expression de « sciences humaines des religions » était irrecevable. Et l’équipe sentait confusément qu’elle était en train d’inventer quelque chose de nouveau puisqu’elle concevait son travail comme une œuvre collective de convergence entre plusieurs disciplines prenant la religion comme objet partiel ou spécialisé. Des réunions méthodologiques et épistémologiques qui se tiendront toutes les quinzaines émergera graduellement un modèle d’interdisciplinarité dont je reparlerai dans la deuxième partie de cet article.

Le terme de religiologie était-il véritablement nouveau en 1968 et, si non, son contenu était-il identique à celui d’un éventuel précurseur? En consultant la revue Numen de l’Association Internationale pour l’histoire des religions (IAHR/AIHR) qui rassemble toutes les sociétés savantes nationales spécialisées dans l’étude des religions, nous eûmes la surprise de découvrir un article dont le titre était « Religiology ». Cet article était la traduction anglaise du premier chapitre d’un livre rédigé par feu le professeur Hideo Kishimoto (1903-1964) en guise de manuel d’introduction générale à l’étude scientifique de la religion. Il proposait de traduire le terme de shukyogaku par religiology [7], jugé équivalent anglais du terme allemand religionswissenchaft et remplaçant souhaitable des termes plus anciens de science de la religion ou encore comparative religion. Voici donc que notre choix avait la caution d’un illustre professeur japonais, directeur du département des Études religieuses de l’université de Tokyo et conseiller fort impliqué dans le complexe processus de laïcisation de la Constitution japonaise d’après-guerre.

Les religious studies
dans l’enseignement supérieur public aux É.U.A.


La création d’un département montréalais de sciences religieuses qui désignait sa pratique du terme de religiologie doit être située dans le [113] champ plus vaste de l’Amérique du Nord anglophone et de la place d’une formation humaniste dans le tronc commun du début des études supérieures (High school). Dans l’arrêt Schempp (1963) la Cour suprême américaine déclarait conforme à la Constitution américaine la présence d’un enseignement non confessionnel portant sur les religions dans les institutions publiques dépendant des États [8]. À côté des langues, de la littérature et de la philosophie, les savoirs savants portant sur la religion pouvaient prendre place dans le tronc humaniste de la formation générale. C’est ainsi qu’à côté des approches historiques et philosophiques portant sur le christianisme se développa le domaine des autres grandes traditions religieuses de l’humanité. Pour alimenter ce nouveau domaine pédagogique, il fallait de nouveaux professeurs et de nouveaux programmes universitaires pour les former [9]. Cette innovation pédagogique, méthodologique et épistémologique se répercuta au Canada anglais dès la deuxième partie des années soixante.

La création de ce nouveau type de département universitaire proposant une approche multidisciplinaire à l’étude des religions nait d’une transformation majeure de l’ancienne fonction sociale de transmission d’un haut savoir religieux chrétien dans les universités privées, souvent, mais pas toujours, d’allégeance confessionnelle. C’est la fonction culturelle de cette tradition d’enseignement qui se déplace dans les institutions publiques d’États non régulés par une religion particulière comme les États-Unis et le Canada. L’absence d’une Église dominante, ou sa perte de domination dans le cas québécois, rendent possible cette innovation alors que la place de l’Église catholique dans la France de l’après 1848 aura forcé l’érudition portant sur les religions à se confiner à une fonction de recherche dont les résultats ne rejoignaient pas un vaste public étudiant [10].

Parmi les membres de l’American Academy of Religion, les termes de religiology et religiologist ont été proposés dans les discussions portant sur [114] le nouveau champ disciplinaire [11]. La question se pose, par exemple, lorsque des programmes multidisciplinaires prenant la religion pour objet produisent des diplômés qui ne peuvent s’identifier purement et simplement à une des disciplines qui fait partie du complexe de leurs compétences. Nommer les diplômés implique de désigner un savoir qui s’avère nouveau du fait des croisements disciplinaires impliquant souvent l’histoire et diverses sciences humaines. Malgré l’intérêt fonctionnel assez évident d’une terminologie plus rigoureuse, on en reste généralement aux termes mous de religionist et de religious studies.

La pratique terminologique
des sociétés savantes actuelles


Les termes qui servent à désigner les différentes formes institutionnelles des disciplines ou des champs d’études dissimulent et montrent à la fois. Ils dissimulent les débats portant sur la définition d’un domaine pour ses participants. Dans le champ de ce que l’on nomme communément la religion, la dynamique d’opposition au prototype religieux chrétien qu’est la théologie donne même lieu à un débat jamais clos quant à l’existence possible d’un objet universel de connaissance qu’on pourrait nommer la religion [12]. On peut tirer matière à réflexion en observant les termes qui sont utilisés aujourd’hui par les sociétés savantes au sein desquelles se regroupent les experts dans l’étude non théologique des religions. Que montre le choix des noms?

Voici une indication de l’état actuel des choses au sein de l’AIHR/IAHR [13] dont la vocation est d’intégrer au plan mondial toutes les sociétés savantes nationales et régionales prenant la religion comme objet de recherche de leurs membres. L’Association internationale pour l’histoire des religions a été fondée en 1950 pour donner une forme [115] associative plus évoluée et stable aux Congrès internationaux d’histoire des religions inaugurés dans l’entre-deux-guerres. L’expression « histoire des religions » renvoyait à l’immense érudition acquise en Occident par la critique et l’interprétation des textes dits religieux des civilisations anciennes permettant de retracer l’origine des grandes traditions religieuses de l’humanité. Très tôt, aux méthodes philologiques se sont jointes diverses stratégies comparatistes permettant, souhaitait-on, de dégager d’abord des lois d’évolution, puis après l’épuisement du modèle évolutionniste, des traits généraux de similitudes et de différences ainsi que des rythmes de transformation propres aux traditions analysées. Dans l’après-guerre le terme français d’Histoire des religions pouvait même convenir à des travaux de type phénoménologiques comme ceux de Van der Leeuw ou d’Eliade. Mais, depuis une vingtaine d’années un courant de plus en plus fort suscite des débats au sein de l’Association et la pousse à élargir davantage sa désignation pour rendre compte du fait qu’une proportion très importante de la recherche contemporaine relève de méthodes non tributaires de l’histoire comme le sont la majorité de ce que l’on appelle les sciences humaines. Le titre de remplacement serait l’Association internationale pour l’étude des religions.

Cette évolution ne fera que refléter la place dominante de la locution Study of Religion/Étude de la religion dans le nom que se donnent les associations multidisciplinaires nationales, régionales et internationales qui regroupent leurs membres autour de l’objet religieux, comme en témoigne par exemple le groupe d’admissions sanctionnées au cours de la dernière assemblée générale de l’AIHR/IAHR à Toronto en 2010 [14]. Cette terminologie semble tracer une distinction bien molle au sein des multiples approches savantes promues dans le monde universitaire mondial. Ce qu’elle révèle, en revanche, c’est un fait social incontournable : l’existence d’un champ d’étude des religions et du religieux ayant développé des racines sur tous les continents et auquel acceptent d’appartenir des chercheurs universitaires pratiquant une très large diversité de méthodes. Inutile d’y chercher une théorie [116] unifiée de la religion et même, oserais-je avancer en le regrettant, une forte sensibilité concernant l’importance des concepts fondamentaux de portée universelle. Divers paradigmes coexistent dans un climat généralement tolérant. La multidisciplinarité va de soi et cela déçoit surtout les praticiens de sciences humaines nomothétiques comme les psychologues, les sociologues et les anthropologues qui disposent déjà de sociétés savantes nationales et internationales organisées autour de l’objet religieux.

L’usage restreint du terme de religiologie

Le terme de religiologie inventé à l’UQAM en 1968 pour marquer socialement la nature d’une étude savante de la religion distincte de la théologie par son adoption d’une approche hétéro-interprétative, d’une part, et distincte des autres sciences humaines en tant qu’elle analyse l’objet religieux à titre d’objet formel non réductible, d’autre part, a connu une bien humble fortune.

À l’intérieur de notre université les instances officielles n’ont jamais accepté que ce terme devienne le nom d’un département ou d’un programme [15] et le terme plus lisse de « sciences religieuses » aura servi de raison sociale jusqu’aux années 2000 où il a été remplacé par « sciences des religions » qui largue l’équivoque du qualificatif et multiplie les appels à la légitimité savante! Dans l’enseignement lui-même, le projet religiologique s’est précisé dans plusieurs cours d’introduction à l’étude de la religion et le terme de religiologue a été adopté facilement par les étudiants spécialisés en tant que marqueur identitaire.

À l’extérieur de l’institution montréalaise, le terme a également servi son rôle de différenciateur épistémologique et social au sein des universitaires engagés dans l’étude de la religion. Il a fait l’objet de présentations et de débats à plusieurs reprises au cours des deux premières décennies de son existence.

Dans le monde universitaire canadien où se sont multipliés les départements de religious studies à partir des années 1965 l’existence du groupe de l’UQAM et sa désignation disciplinaire ont été connues dès les années 1970, mais n’ont guère suscité de débats épistémologiques, compte tenu d’une barrière linguistique apparemment impénétrable [16]. [117] Au Québec même, la naissance du département de l’UQAM suivait de quelques mois la naissance d’un programme de maîtrise en sciences humaines des religions implanté dans la faculté de théologie de l’Université de Sherbrooke grâce à la collaboration personnelle du Groupe de sociologie des religions de Paris [17]. C’est avec les disciples québécois du Groupe que se tiendront les débats les plus vigoureux portant sur la définition spécifique de l’objet religieux, les religiologues tenant de la nécessité d’une opération conceptuelle de construction, les sociologues tenant de l’évidence sociale de l’objet [18]. Le rayonnement sans doute le plus important de la démarche uqamienne sera porté par sa revue internationale, Religiologiques (1990), fondée à l’initiative du professeur Guy Ménard et première revue numérique francophone en sciences des religions [19].

L’entreprise savante
que le terme désigne aujourd’hui


L’équipe de l’UQAM créait en 1969 un programme de formation universitaire d’abord, comme le faisaient les nouveaux départements de religious studies. Mais il fallait en même temps convoquer plusieurs perspectives scientifiques et faire converger leurs méthodes autour d’un nouvel objet à construire, du fait même de ce projet de convergence. La recherche pourrait se déployer par la suite une dizaine d’années plus tard.

[118]

Le nouveau département apparaissait comme surgi de nulle part aux yeux de l’administration comme des collègues. Rien d’équivalent au Québec et dans le monde francophone à l’époque. Il fallait lui découvrir des ancêtres pour le doter d’un imaginaire d’origine et ainsi le pourvoir d’une fondation symbolique.

Durant les premières décennies notre département rechercha ses ascendants dans un double lignage [20], celui des Pays-Bas et de l’Europe du Nord où s’était institutionnalisée depuis longtemps une approche historique et phénoménologique à l’étude savante des religions à l’abri de facultés de théologie protestantes libérales, et celui de la France du Collège de sociologie [21], d’Eliade [22], de Dumézil, de Mauss et de Durkheim [23].

La posture épistémologique de la religiologie effectuait sans doute une « rupture instauratrice » d’autre chose, comme l’écrivait Michel de Certeau dans sa critique de la place de la théologie dans la société contemporaine [24], mais sans liquider la spécificité fonctionnelle de cette autre chose qui se déplace depuis quelques siècles du fondement d’une vision commune du monde, croyante et particulière, vers une fonction instauratrice vide opérant le passage entre le chaos et tout ordre possible dans la recomposition permanente des sociétés humaines. Nous gagions sur le déplacement du sacré dans la déconstruction en cours, plutôt que sur sa disparition. Position extrêmement marginale, antimoderne même (postmoderne ?) dans les dernières décennies du siècle! Cette posture semble avoir gagné en fécondité herméneutique depuis lors.

Un nouveau contexte : l’interdisciplinarité

Un dernier élément du contexte de la genèse et du développement du projet religiologique doit être présenté rapidement pour en comprendre l’architecture. Alors que la réflexion épistémologique de l’équipe cherchait à préciser son intuition fondatrice et mieux se situer au sein des savoirs universitaires, commençaient à paraître des travaux qui clarifiaient de nouvelles façons de faire converger les méthodes de [119] plusieurs disciplines dans l’étude d’un même sujet [25]. L’enseignement et la recherche étaient manifestement en train de rendre poreuses les frontières entre les disciplines sous la pression de la complexité de la réalité à comprendre et des limites inhérentes à la spécialisation disciplinaire. En rapprochant les expertises historiques portant sur les traditions religieuses des expertises plus nomothétiques de la sociologie, de l’anthropologie, de la psychologie et de la didactique nous entrions dans le territoire de la multidisciplinarité et allions même plus loin. Nous acceptions en principe de transférer des méthodes d’une discipline à l’autre et, ce faisant, étions en train d’engendrer de l’interdisciplinarité au sein de l’équipe comme dans le profil de formation de nos étudiants. C’est ainsi que s’est précisée l’approche religiologique.

Il faut dire que des projets scientifiques analogues étaient nés ou naissaient dans l’université québécoise contemporaine. Le département de criminologie de l’Université de Montréal né dans les années soixante et le département de sexologie apparu à la fondation de l’UQAM mettaient en œuvre le même type de convergence interdisciplinaire autour des sujets complexes de la criminalité et de la sexualité. Nous n’étions donc pas les seuls à briser les silos disciplinaires.

Un modèle interdisciplinaire religiologique

Peut-être la figure suivante permettra-t-elle d’imaginer plus rapidement l’espace interdisciplinaire occupé par l’entreprise religiologique. Elle peut-être interprétée à la fois comme une résultante de ma pratique personnelle et des discussions avec mes collègues au fil des années, et comme une proposition soumise pour discussion à toutes celles et ceux qui œuvrent aujourd’hui dans le domaine très vaste des « études religieuses » et s’intéressent aux clarifications épistémologiques.

Comme toute discipline empirique ayant pour objet une dimension de la condition humaine, la religiologie intègre plusieurs niveaux méthodologiques. Elle tient sa nature interdisciplinaire particulière de l’intégration des niveaux un (techniques) et deux (pluralité des sciences humaines) par le niveau trois où opèrent les théories et concepts qui construisent la spécificité irréductible de l’objet religieux [26]. L’inclusion [120] d’un quatrième niveau veut rendre compte de la subjectivité du chercheur, de ce qui motive les individus et convoque les groupes sociaux à développer un tel savoir intégrant de multiples regards analytiques sur un même objet construit. Cela est particulièrement le cas des projets pédagogiques départementaux, des équipes de recherche, des écoles et des courants qui gravitent autour de mêmes paradigmes. Selon les questions de recherche et les terrains empiriques à étudier, chaque démarche religiologique particulière privilégiera certaines techniques et certaines sciences humaines plutôt que d’autres.




[1] Müller, Max. (1869 (1985)) Chips from a German Workshop. Vol. I. Essays on the Science of Religion. Scholars Press Reprints and Translations, Chico, Calif., Scholars Press, 374 p. Le mss original est daté de 1860.

[2] Burnouf, Émile-Louis. (1876) Science des religions. Paris, Maisonneuve et Cie, Libraires-Éditeurs, 432 p. Il s’agit de la troisième édition de ce manifeste militant contre la « science catholique ».

[3] Département de religiologie. Objectifs et programme », pro manu scripto, 1er novembre 1968

[4] Pourtant la déconfessionnalisation du système et des programmes d’enseignement des ordres primaires et secondaires ne s’est achevée qu’en 2005.

[5] En mai 2012, un colloque international a réuni des contributions belges, françaises et québécoises pour faire l’histoire des recherches portant sur les modalités de la transmission des valeurs religieuses, des croyances et des pratiques dans ces pays. Les actes paraîtront sous la direction de Brigitte Caulier et Joël Molinaro (2014). Enseigner les religions. Regards et apports de l’histoire, Québec, PUL.

[6] En mai 1968, Normand Ryan, chef de la division de l’enseignement catholique du Ministère de l’éducation du Québec, présente deux communications dans le cadre d’un Colloque interdisciplinaire de sciences religieuses organisé par l’E.P.H.É. de Paris. Il y décrit les impasses de l’enseignement catéchétique, notamment lié au refus des jeunes enseignants de l’assumer, et le projet d’instaurer des options aux niveaux secondaire et collégial entre une catéchèse confessionnelle et les sciences humaines des religions. Au niveau universitaire on devrait distinguer nettement les programmes théologiques de ceux de sciences humaines des religions. Le texte de ces communications, enrichis de précieuses annexes qui décrivent les importantes consultations et discussions animées par Ryan au cours des années 1968 et 1969 mérite publication dans les Archives des sciences sociales des religions, « Situation actuelle des sciences religieuses au Canada français ». vol. 27, no. 27, (1969), p. 97-118. Deconchy qui les introduit signale que du fait qu’il s’agit d’une politique officielle, celle-ci « est un véritable événement sociologique : un événement non seulement en ce qui concerne le Québec et la singularité de son histoire politico-religieuse, mais aussi un événement pour la réflexion pédagogique. C’est la nouveauté de cette position et l’influence que, généralisée, elle pourrait avoir sur le développement des sciences des religions qui ont amené la Rédaction des Archives à publier. » « Avant-Propos ». Archives des sciences sociales des religions, vol. 27, no. 27, (1969) p. 89-96.

[7] « Religiology is a branch of science and its aim is the scientific study of religion. It seeks to acquire a basic knowledge of religion as a phase of culture, without the bias of a specific belief system. Only the scientific study of religion can achieve this aim. » « Religiology ». Numen, vol. 14, no. 2, (1967) p. 81.

[8] Voir Clark, W. Royce. (1990) « The Legal Status of Religious Studies Program in Public Higher Education », dans Frank E. Reynolds et Sheryl L. Burkhalter (Dir.), Beyond the Classics ? Essays in Religious Studies and Liberal Education, Atlanta (Geor.), Scholars Press, p. 109-139 ; Berling, Judith A.. (1993) « 1991 Presidential Address : Is Conversation about Religion Possible ». Journal of the American Academy of Religion, vol. 61, no. 1, p. 1-22.

[9] Pendant quelques décennies c’est la Divinity School de l’Université de Chicago qui créa le modèle standard de ce nouveau type de professionnel de l’enseignement supérieur avec des figures comme Mircea Eliade, Joseph M. Kitagawa, Paul Ricœur et Jonathan Z. Smith. Le paradigme eliadien valorisant l’homo religiosus et posant des formes religieuses universelles va marquer profondément cette première étape. La filiation avec la Religionswissenchaft est visible et les approches de type sociologique, anthropologique et psychologique auront du mal à y trouver place.

[10] Despland, Michel. « (En France les sciences religieuses ne s’enseignent pas) »

[11] Voir McDermott, Robert. (1970) « Religion as an Academic Discipline ». Cross Currents, vol. 18, no. p. 11-33. /www.jstor.org/stable/1461509; Bischoff, Guntram G. (1981) « Public school religion studies as a bridge discipline : toward a pedagogy of religiology ». dans s.n., Public education religion studies, Chico, Calif, Scholars Press, p. 43-60 ;  Vernoff, Charles E.. (1983) « Naming the game : a question of the field. AAR Consultation on Theory of and Methods for the Study of Religion ». Council on the Study of Religion, vol. 14, no. 4, p. 109-113.

[12] Tarot, Camille. (2008) Le symbolique et le sacré. Théories de la religion. Textes à l'appui/Bibliothèque du MAUSS, Paris, Éditions de la découverte, 911 p.

[13] « The IAHR seeks to promote the activities of all scholars, member and affiliate associations and societies who contribute to the historical, social, and comparative study of religion. As such, the IAHR is the preeminent international forum for the critical, analytical and cross-cultural study of religion, past and present. The IAHR is not a forum for confessional, apologetical, or other similar concerns. The International Association for the History of Religions (IAHR) is a worldwide body of national and regional member and affiliate associations and societies dedicated to the academic study of religion. The IAHR is a member of the Conseil International de la Philosophie et des Sciences Humaines/ The International Council for Philosophy and Humanistic Studies (CIPSH) under the auspices of UNESCO. » La Société Ernest Renan représente les spécialistes Français au sein de l’organisation internationale.

[14] Derniers pays admis : Estonie, Portugal, Latvie ; dernières associations régionales : European Society for the Study of Western Esoterism, International Study of Religion in Eastern and Central Europe Association, (l’European Association for the Study of Religion existe depuis longtemps) ; associations plus spécialisées : International Association for the Cognitive Science of Religion,  International Society for the Study of Religion, Nature and Culture. La même année était enfin admise l’American Academy of Religion qui recrute ses membres dans un spectre extrêmement large allant de l’exégèse biblique et la théologie jusqu’aux sciences humaines de la religion en passant évidemment par l’histoire. Le poids démographique et financier de cette vieille association aura finalement eu raison d’une association américaine rivale excluant le domaine théologique. Source : http://www.iahr.dk/newsletter/2011/2011minutes.html  [Minutes of the IAHR International Committee Meeting, Toronto, Canada, Wednesday, August 18, 2010]. Le Canada dispose de deux sociétés savantes : Canadian Society for the Study of Religion/Société canadienne pour l’étude de la religion (1966), et la Société québécoise pour l’étude de la religion (1989).

[15] Sauf au cours des années 1980. L’adoption d’un doctorat en sciences des religions (1989) incitera à modifier dans le même sens le titre des programmes de baccalauréat et de maîtrise.

[16] La religiologie uquamienne a fait l’objet d’analyses dans les deux états des lieux des religious studies canadiennes : Campbell, Michel. (1972) « Notes sur la conjoncture des sciences religieuses au Canada français depuis 1967 ». dans C. P. Anderson, Guide to Religious Studies in Canada/Guide des sciences religieuses au Canada, s.l., Corporation for the Publication of Academic Studies in Religion in Canada, p. 21-40 ; Rousseau, Louis et Michel Despland. (1988) Les sciences religieuses au Québec depuis 1972. Sciences religieuses au Canada - The Study of Religion in Canada, Waterloo (Ont.), Corporation canadienne des Sciences Religieuses/Canadian Corporation for Studies in Religion, 158 p. La première définition de la religiologie par Bourgault avait reçu une critique sévère qui laissera longtemps des traces dans l’opinion anglophone incapable de suivre les travaux subséquents : Pummer, Reinhard (1972) « Religionswissenschaft or Religiology ? ». Numen, vol. 19, no. 2/3, p. 91-127.

[17] Palard, Jacques (2005) « Henri Desroches et ses réseaux québécois. Entre théorie de l'utopie et pratiques maïeuticiennes ». Sociologie et Sociétés, vol. 37, no. 2, p. 32-33.

[18] La relative nouveauté du projet religiologique exigera davantage de clarifications épistémologiques que la pratique déjà légitimée des sciences humaines des religions implantée par l’équipe de Desroches. En témoignent de nombreux chapitres rédigés par les membres des deux équipes à l’invitation du Centre de recherches en sociologie religieuse (1960) de l’université Laval : Stryckman, Paul et Jean-Paul Rouleau. (1980) Sciences sociales et Églises. Questions sur l'évolution religieuse du Québec. Montréal, Bellarmin, 364 p. Lire aussi Martel, Gilles. (1985) « Statut épistémologique de la religiologie et des sciences humaines des religions ». dans Claude Lizotte et Yvon R. Théroux (Éd.), Religion, sciences humaines et théologie: Perspectives pluridisciplinaires. La religion dans la formation au collégial. Actes du colloque des sciences de la religion, Montréal, Polycopié, p. 117-150.

[19] http://www.religiologiques.uqam.ca. La revue est née en même temps que débutait le doctorat en sciences des religions. Chaque numéro rassemble des productions savantes autour d’un thème particulier, des articles libres et des recensions. Elle porte une attention particulière aux productions de jeunes chercheurs à côté d’experts déjà reconnus dans leurs domaines. Elle s’inscrit dans une définition interdisciplinaire de l’étude de la religion. Interrompue pour des raisons financières après le numéro 31 (2005), la revue reprendra vie à partir de 2014.

[20] Un compendium de textes dans la coulée desquels nous nous sentions portés nous aura aidé : Waardenburg, Jacques. (1972) Method and Theory in the Study and Interpretation of Religion. I. Introduction and Anthology. Religion and Reason 3, The Hague, Paris, Mouton, 742 p.

[21] Ménard, Guy. (1999) Petit traité de la vraie religion à l'usage de ceux et celles qui souhaitent comprendre un peu mieux le vingt et unième siècle. Montréal, Liber, 230 p.

[22] Pierre, Jacques. (1989) Mircea Eliade le jour et la nuit : entre la littérature et la science. Brèches, LaSalle, Québec, Hurtubise HMH, 373 p.

[23] Prades, José A. (1987) Persistance et métamorphose du sacré. Actualiser Durkheim et repenser la modernité. Sociologie d'aujourd'hui, Paris, Presses universitaires de France, 336 p.

[24] Certeau, Michel de. (1971) « La rupture instauratrice ou le christianisme dans la culture contemporaine ». Esprit, vol. 39, no. 404, p. 1177-1274.

[25] Dans le foisonnement des productions portant sur l’interdisciplinarité au cours des années 1970, le titre suivant produit à l’initiative de l’OCDE a eu une influence séminale : Apostel, Léo et Centre pour la recherche et l'innovation dans l'enseignement. (1972) L'interdisciplinarité problèmes d'enseignement et de recherche dans les universités. Paris, Organisation de coopération et de développement économiques, 334 p.

[26] Pour sortir des débats stériles autour de l’objection faite au concept occidental de religion, il faut poser le caractère construit du concept de religion et effectivement le construire à titre d’opérateur devant réussir le test de l’universalité. La critique théorique et épistémologique constitue le noyau sine qua non de la religiologie. Lire, entre autres exemples, « Construire l’objet religieux », numéro thématique de Religiologiques, no 9, (1994). Tarot, op.cit.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mercredi 26 janvier 2022 15:52
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



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