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Le champ de bataille
post-moderne/néo-moderne.
Introduction
Nous sommes entrés dans une ère post-moderne ! C'est, du moins, ce que murmure la rumeur publique, toujours avide de modes, de marchandises nouvelles susceptibles d'attirer l'attention, de fomenter des coteries, de promouvoir des images, des discours, des publications. La presse quotidienne s'empare du mot et du thème : « Un spectre hante l'Europe... Le post-moderne », titre Le Monde ; d'autres journaux évoquent « ce qui sied à la France post-moderne » ; Libération consacre de nombreuses pages à ce phénomène ; un hebdomadaire affecte certains de ses numéros à la « Mort des avant-gardes » promise par l'expansion de la post-modernité [1]. Paraphrasons Rimbaud : il semble bien qu'aujourd'hui, il soit devenu séant « d'être résolument » post-moderne. Mais de quoi peut-il s'agir ?
Les post-modernes, dans leur ensemble, s'attachent principalement à dénoncer, à condamner, ou à gommer de la scène intellectuelle et artistique les travaux, les projets et les œuvres, conçus et réalisés tout au long du siècle par ceux auxquels le nom de modernes a été conféré. Ainsi s'explique en première approche le terme post-moderne. Cela dit, le post-moderne ne vient pas seulement après le moderne : il lui tourne le dos et souhaite son éradication définitive. Il lui dénie toute valeur positive. Et il laisse croire que seules des séquelles désastreuses subsisteraient [10] de l'action des modernes. Ces « raisons » décident de sa révocation nécessaire.
Un monde en réseaux
Il est insuffisant de réduire la question post-moderne à une mode. La post-modernité correspond à un style de vie et d'expression qui témoigne des exigences et tendances controversées et contradictoires de la société contemporaine. Elle accompagne et définit des faits et gestes spécifiques, englobe des noms et des titres d'œuvres qui interviennent en quelques points stratégiques de la culture contemporaine : philosophie, peinture, musique, cinéma, théâtre, architecture, danse ou sculpture. Ce n'est d'ailleurs pas sans un certain cynisme qu'elle voue la modernité aux gémonies, et dessine la figure d'un monde en îlots.
En philosophie, la mention « post-moderne » ne se cache plus. Certains veulent l'expliquer aux enfants, et tentent d'indiquer combien la condition humaine a changé de nature depuis notre entrée dans la troisième Révolution industrielle. Le philosophe Jean-François Lyotard [2] se fait une spécialité du commentaire post-moderne et de l'exploitation des données de la philosophie adéquate à la « condition post-moderne ». Il appelle à renoncer aux catégories et aux visées dont le XXe siècle et les modernes se sont crus les hérauts : l'universalité, l'histoire, l'avant-garde, la révolution. D'autres, plus déterminés encore, en Allemagne Hans Georg Gadamer [3], en Italie Gianni Vattimo [4], par exemple, proclament le temps venu de penser en dehors des pistes ouvertes par les modernes, en dehors de la « tradition du nouveau » [5]. Le premier se réinstalle dans une philosophie de la vérité conçue comme tradition ; le second dans une philosophie de la différence, différence valorisée pour sa force radicalement contestataire et disséminante.
En peinture, de nombreuses expositions s'interdisent, désormais, de rassembler et d'exposer des œuvres qui se réclament d'un mouvement, ou d'un groupe pictural, unis autour de thèses, ou de manifestes, ainsi que cela se [11] pratiquait jusqu'en 1970. Délibérément, leurs organisateurs suspendent aux cimaises les travaux « d'individualités » [6] qui cultivent leur solitude et annoncent que la peinture est une joie solitaire dont les résultats n'engagent en rien l'ensemble de la société. Les peintres attachés à ce subjectivisme mettent en suspens toute conjonction possible entre la recherche plastique et l'ambition d'une transformation de la société. Les tableaux prennent un air de « déjà vu » [7]. Après une longue période d'Installations, de Performances ou de Ready-Made, l'art pictural retourne à la toile, au chevalet et à la peinture à l'huile. Il recopie des manières anciennes, la touche de tel ou tel peintre classique, cite des thèmes largement explorés par les recherches des anciens.
L'architecture n'est pas en reste : Qui n'a vu fleurir, dans les villes, des immeubles récents voués à recréer des atmosphères anciennes ? À l'ordre du jour : les miroirs baroques, les chapiteaux, les colonnades, les frontons qui prolifèrent. La théâtralisation du bâtiment semble devenue la nouvelle règle du jeu. Le trompe-l'œil réapparaît, les fausses portes, les toits à la Mansart, les ornements surajoutés aux façades retrouvent leur ancien prestige. Hans Hollein, architecte viennois, reconstitue des architectures modern' style et écrit : « La présence du passé apparaît de manière claire et multiple dans ma contribution. C'est une architecture de réminiscences, non seulement dans le sens de l'histoire de l'architecture, mais aussi de l'héritage culturel et du passé personnel de chacun de nous, qui se manifestent dans des citations, des transformations, et des métaphores » [8]. Ricardo Boffil, architecte catalan, installe son atelier, le « Tallier de Arquitectura », et son agence, dans une « Fabrica » (usine) néogothique [9]. L'architecture se réfugie dans des valeurs standards dont le goût classique constitue la norme.
La piste et la trace
Les notions de post-modernité et de modernité ne vont cependant pas de soi. Elles renvoient à des délimitations, des contextes et des significations qui ne sont ni ceux de la [12] conversation courante, ni ceux des codes de classification usuels en histoire.
La modernité contre laquelle se dressent les postmodernes désigne une époque et une vision du monde qui ont acquis toute leur puissance au cours du XIXe siècle et du début de XXe siècle [10]. La modernité se noue et se dénoue, entre 1850 et 1970, autour de projets, d'engagements sociaux, politiques et philosophiques, de pratiques esthétiques et d'une sensibilité attentifs aux progrès nécessaires de la communauté sociale. Progrès techniques, certes, traduits dans une mécanisation croissante des modes de production et des tâches quotidiennes dénommée « rationalisation » mais surtout, progrès politique de la démocratie, volonté de promouvoir le citoyen moderne exerçant ses droits et sa raison, en référence à la Révolution française. Cette définition, provisoire, permet de comprendre, dès maintenant, que la modernité a été vécue, par les intellectuels et les artistes qui l'ont élaborée ou exprimée, qui en ont constitué l'avant-garde, sous la forme d'une piste, d'un chemin à parcourir, au terme duquel devait se présenter une situation de bonheur social et rationnel quasi définitive et universelle. Tendu vers un but (une fin ?), l'itinéraire moderne, projet et voie de développement, devait assurer l'épanouissement de la nouveauté mise au service de tous. La métaphore de la piste rend compte de l'ouverture de la modernité sur un futur, encore indéterminé, mais envisagé comme moment d'une réconciliation sociale probable et souhaitable, eschatologique. L'idéal de la piste oriente l'action dans une direction rationnelle à suivre, dans la diachronie et l'histoire.
Parce qu'ils estiment que cette piste et cette raison modernes n'ont mené qu'à des désastres, des déboires culturels et sociaux, les post-modernes se réclament aujourd'hui d'une époque et de références différentes. Ils déclarent la modernité, et sa rationalité, responsables de la crise économique et culturelle, des dictatures contemporaines, des drames nucléaires, de l'écrasement de l'individu, parce qu'elle a encouragé la recherche de la « nouveauté » à tout prix, à n'importe quel prix ! Ils prétendent, donc, abolir toute recherche de la nouveauté, toute piste en somme, au profit d'une remise à jour, dans la singularité, [13] des traces effacées de la tradition. Ils conçoivent la dynamique de la vie sociale et historique, non sous la forme d'un parcours linéaire et finalisé, celui du progrès, mais plutôt sous celle d'une compulsion de réélaboration répétitive, d'une pulsion de déplacement des marques dont l'origine est définitivement oubliée. Ils prennent parti pour un éternel retour, se propulsent sur des sentiers qui ne mènent qu'à l'expansion de différences individuelles, et ont plus d'engouement pour la particularité que pour l'universel.
Face aux propos des post-modernes, les héritiers des modernes ne demeurent toutefois pas muets. Ils se méfient des proclamations d'abandon d'un projet moderne qu'ils estiment « inachevé » [11], dans la mesure où il aurait été détourné de son but véritable en cours de réalisation. Ce projet reste pour eux conforme à un horizon démocratique et social que la crise, malgré tout, ne nous ferait pas quitter. Ils déclarent, par contrecoup, que les thèses des post-modernes inclinent à un « néo-conservatisme » en même temps qu'à un « irrationalisme » certains, et invitent à refuser ces voies de renoncement. Ces néomodernes acceptent pourtant d'envisager la réforme de ce projet, en tenant compte des égarements patents auxquels il a donné lieu et de la récupération dont il a fait l'objet. Ils espèrent encore voir naître une dynamique sociale et politique susceptible d'entraîner l'Europe vers un bonheur social, toujours à l'ordre du jour, sous l'égide d'une raison revue et corrigée. Ils entrent dans le conflit, assurés du soutien moral que leur confèrent tant les derniers survivants modernes que de jeunes intellectuels décidés à défendre une réforme possible de la société contemporaine : dans l'espoir de voir renaître une société prochainement réconciliée.
En d'autres termes, la piste et la trace forment sous nos yeux deux options de vie et de recherche diamétralement opposées. Elles départagent des œuvres, des discours, des directives, auxquels s'intègrent les exemples proposés ci-dessus ; ceux de Jean-François Lyotard, Gianni Vattimo, et Ricardo Boffil, pour les post-modernes, de Jürgen Habermas, Karl-Otto Apel, Luc Ferry-Alain Renaut, Gérard Raulet et d'autres qui seront cités par la suite, pour les néo-modernes.
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Une polémique figée
Engagés dans ce champ de bataille (Kampfplatz ?), post-modernes et néo-modernes s'appuient sur deux conceptions, symétriquement inversées, du monde contemporain. Ces visions du monde alimentent des raisonnements, des sensibilités, des comportements sociaux et politiques contraires. Se réclamer de l'une oblige à renoncer à l'appréciation des œuvres de l'autre, et réciproquement. Au point que la controverse se mue souvent en un simple jeu d'opposition manichéen.
Le débat se fige dans des déclarations définitives dont les unes énoncent « la fin de la modernité », et les autres le caractère non-plausible de l'appel à « une réactivation des traditions » [12]. Le combat est centré sur des entités dont la seule force réside dans leur présence et leur indépendance mutuelles. Cette erreur erreur parce qu'« une assurance nue a autant de poids qu'une autre » (Hegel) se fonde sur l'incapacité à mesurer l'importance historique des conflits sociaux et culturels, et à promouvoir les voies d'une émancipation.
Raisonner en terme d'alternative, ou bien... ou bien..., ne mène à rien. Jean Clair, pour les post-modernes, veut refermer la parenthèse moderne, lui tourner le dos purement et simplement [13]. Il nie, en bloc, les apports de la modernité, et propose que les arts plastiques opèrent un retour aux vertus du dessin et du pastel, que l'on en finisse avec la religion moderne de l'expérimentation. Les néo-modernes répondent inversement : « Et si nous étions, enfin, modernes ? », en nous efforçant toujours d'agir, même s'il faut agir autrement. La polémique s'épuise d'elle-même.
Plus généralement parlant, vue la condamnation postmoderne de l'histoire et de l'engagement révolutionnaire, au vu de l'exaltation post-moderne de valeurs culturelles traditionnelles, concomitantes de la résignation politique et sociale, générale aujourd'hui, il n'est pas incohérent de penser que des phénomènes aussi répandus que le souci du moi, la désaffection des organisations politiques, la désertion des associations collectives, entrent bien dans le cadre d'attitudes encouragées, non par les seuls post-modernes, [15] mais par la redistribution des rapports sociaux et politiques due à la crise. Dès lors, il n'est pas interdit de penser que la post-modernité n'est pas réservée à quelques intellectuels en mal d'innovation ou de lutte symbolique, mais correspondrait à un phénomène social global auquel nul ne peut, finalement, rester indifférent, et qui requiert d'autres armes polémiques que celles qui ont été choisies par les néo-modernes.
En vérité, les motifs de crise persistent en grand nombre, malgré les promesses post-modernes, malgré la volonté de réforme néo-moderne. Les projets sociaux et politiques semblent provisoirement contenus, sans avoir été dépassés, ni refondus à la lumière des obstacles qui ont surgi sur la piste moderne. La dispersion et la dissémination des êtres, la fragmentation des choses, provoquées au cours de cette crise, l'avenir incertain qui se profile désormais à l'horizon de la conscience et de la raison européennes, soulèvent des questions de relance ou de renoncement de/à la lutte politique, et des réflexions nécessaires sur la solution possible ou non des litiges et différends auxquels les sociétés et les groupes sociaux sont exposés aujourd'hui, questions qui ne trouvent guère de solution dans la polémique post-moderne/néo-moderne.
Or, si les enjeux de cette polémique : la coopération sociale, la volonté de vivre ensemble, l'engagement dans un projet social commun susceptible de dépasser les drames, les erreurs et les échecs des doctrines et des philosophies antérieures, sont mieux cernés aujourd'hui, il est non moins clair que l'on ne peut se contenter de travailler à l'appréciation de l'une ou l'autre des positions, tant qu'elles restent figées.
Tout bien pesé, le rapport d'inversion post-moderne/ néo-moderne, sous couvert de répudiation réciproque, se résout en des termes simples : tradition adversus nouveauté. Le « nouvel âge culturel » post-moderne embouche les trompettes de la répétition et du déplacement, afin de mieux résister aux efforts modernes d'appréhension du futur. Tandis que les néo-modernes refusent de céder du terrain à l'annonce d'un « no future » cultivé. Les frères ennemis envisagent leurs rapports, violents, autour d'un pesant héritage, selon les formes d'une alternative élémentaire.
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Comprendre que la rupture avec la culture antérieure ne peut s'appuyer sur une volonté conservatrice, mais que cette même culture peut aussi avoir fait son temps, telle est la tâche qui attend le monde contemporain. Rendre la vie à la polémique post-moderne/néo-moderne ouvre des horizons peut-être insoupçonnés.
L'unité d'un développement conflictuel
Autour de la thèse post-moderne un combat s'est engagé qui n'est pas peu de chose et qui ne met pas non plus peu de gens en présence. La post-modernité émerge à la faveur de la crise, entraîne sous les auspices de la tradition nombre de gens déstabilisés par cette même crise, sans pour autant offrir de solution adéquate à leur situation. Le réveil des néo-modernes prend les formes simples d'une révision qui n'ose pas s'attaquer aux enjeux véritables de la société contemporaine. Il convient maintenant de se hausser à la compréhension des antagonismes et de porter le conflit jusqu'à son point le plus extrême, si l'on prétend du moins « en sortir ».
L'agitation post-moderne intervient malgré tout avec un avantage. Elle trouble l'eau qui dort. « En dépit de toutes les turbulences qui agitaient sans cesse le microcosme de l'art actuel, rien ne semblait devoir bouleverser l'idéologie de la modernité. Et rien ne la trouble en réalité, si ce n'est que des peintres, des sculpteurs, des architectes, des musiciens et des écrivains se sont évertués à troubler les règles du jeu esthétique » [14]. Quoi que l'on en pense en définitive, le geste post-moderne a au moins un mérite au regard de l'histoire : il sort notre époque de la quiétude qui est la sienne. En bravant la culture moderne dans les champs d'expression qui lui furent les plus proches, la philosophie (et son attribut majeur : la Raison), la peinture (et ses modes de sensibilité non-figuratifs), l'architecture (et ses réalisations majestueuses : Le Corbusier, Mies Van Der Rohe, Alvar Aalto), la musique (initiée par Arnold Schoenberg), ainsi que tant d'autres, la post-modernité oblige les néo-modernes a tenter de dresser le bilan de ces [17] conquêtes. Elle interdit de croire plus longtemps en une adéquation spontanée entre le projet moderne et les changements intervenus depuis dix ans dans les sociétés européennes. Elle réveille la modernité d'un sommeil qui a bien failli devenir dogmatique. Mais, au nom de qui ? en vue de quoi ?
Car, la post-modernité s'enferme dans une pensée et une activité qui ne consistent en rien d'autre qu'en un renversement de la modernité. Cette inversion cet « envers complice » [15] n'arrive pas à organiser le dépassement des données précédentes. Comment peut-on prétendre changer un ordre social établi en cherchant dans le recul, le retour, ou la réaction, des moyens de transformation ? De toute manière, il ne s'agit pas vraiment de le changer. La post-modernité se fait pensée du non-espoir, de la clôture du moderne : « Nous sommes ici pour rassembler les restes, nous ne sommes pas les grands fondateurs. » L'artiste, le philosophe postmodernes se convertissent en « transporteurs des traditions » : « Ce qui compte, c'est d'être, pour une petite part, un transporteur... C'est une question de traces et non de conservation » [16].
Philosophies de la différence
et de l'universalité
Notre problème : ressaisir la querelle post-moderne/ néo-moderne, afin de montrer comment le doute actuel peut avoir du bon, comment les contradictions mêmes des post-modernes permettent de mieux comprendre le rôle historique des modernes, et comment peuvent s'organiser les voies d'une refonte susceptible de proposer des axes de prospection pour la culture contemporaine.
Et, parmi les contradictions les plus flagrantes des post-modernes se trouve celle selon laquelle certains assument la répudiation complète des modernes appelons-les, dès maintenant, des post-modernes éclectiques ou esthético-centriques alors que d'autres proposent d'entreprendre une critique des origines de la modernité, un travail d'anamnèse sur le moderne appelons-les des [18] post-modernes expérimentalistes. Les premiers se contentent de la politique de la trace, les seconds en appellent à une « perlaboration », un travail de deuil, à partir desquels une voie contemporaine pourrait être tracée, qui retiendrait l'idéal d'expérimentation moderne replacé sous la forme de l'activation des différences [17]. Ces derniers excluent le total renoncement le plus courant, et annoncent : « Le vrai sens du mot "post-moderne", dans le criticisme américain comme dans l'architecture italienne, était "la fin du mouvement moderniste". J'ai essayé de le détourner en disant : non, il ne s'agit pas de l'abandon pur et simple du projet de la modernité, mais de sa "réécriture". Je pense qu'il n'y a pas de moderne sans post-moderne inclus en lui, car tout modernisme contient l'utopie de sa fin » [18].
Cette fracture de la post-modernité nous donne les motifs et les moyens de penser une refonte de la vaine polémique post-moderne/néo-moderne, refonte à partir de laquelle tout risque de « réaction » post-moderne ou de stagnation néo-moderne serait peut-être écarté.
À ce titre, refondre correspond au geste par lequel une culture est élargie, grâce à ses contradictions mêmes, et son dépassement entrepris. Il nous appartient de chercher à caractériser l'exigence fondamentale d'une philosophie actuelle, ni sacralisante, ni réactive, susceptible de brosser, au moins dans le cours des choses contemporaines, les grands traits d'une entreprise vivante et exploratrice. Loin qu'il s'agisse de chercher notre salut dans la fuite hors de cette polémique, c'est en s'exposant aux risques de cette aventure que se dégageront des ouvertures à partir desquelles de nouveaux travaux deviendront nécessaires.
Examiner les thèses inversées des post-modernes et des néo-modernes en les rattachant à leurs principes une philosophie de la différence pour les post-modernes, une philosophie de l'universalité pour les néo-modernes à la façon dont ils procèdent eux-mêmes, permettra de saisir les impasses au-delà desquelles il nous importe de nous rendre. Le chemin à parcourir passe moins, en vérité, par l'organisation de réponses aux questions engagées dans la polémique, que par la recherche de réponses aux questions de la crise contemporaine. Ce que nous espérons écrire de plus juste se situe sans doute à la jointure du théorique et [19] du social, là où la philosophie peut, en quelque sorte, devenir active.
Les philosophies de la différence et de l'universalité ne sauraient recouvrir tout le champ du possible aujourd'hui. Elles constatent peut-être des phénomènes précis, mais énoncent moins bien les processus auxquels ils se rattachent. Elles se rendent ainsi incapables de convertir leurs recherches en guides pour l'action. Chaque fois que cela sera nécessaire nous essayerons donc de signaler les débats qui nous paraissent devoir être repris, et sur quelles bases.
Ouverture et dépassement, deux termes qui, pour l'heure, suffisent à définir l'esprit de notre entreprise [19] : celui d'un héritage sans testament.
NOTES de l’Introduction
Les notes en fin de chapitre ont toutes été convertie en notes de bas de page dans cette édition numérique des Classique des sciences sociales afin d’en faciliter la lecture. JMT.
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[1] In Le Monde-Dimanche, 18 octobre 1981, p. XIV ; Der Spiegel, 1-12-1986 ; Libération, par exemple le 21 juin 1986 ; L'Événement du Jeudi, août 1987. Pour suivre la genèse du terme « post-moderne », voir : Raison présente, n° 89, « Épilogue d'une illusion ? », par Frédéric Darmau, et Les Cahiers de Philosophie, n° 6, « Le Schibboleth des années quatre-vingt ? », par Alain Lhomme, 1989.
[2] Jean-François Lyotard, Le Post-moderne expliqué aux enfants, Ed. Galilée, 1986 ; La Condition post-moderne, Minuit, 1979.
[3] Hans Georg Gadamer, Vérité et Méthode, Seuil, 1976.
[4] Gianni Vattimo, La Fin de la Modernité, Seuil, 1985.
[5] Harold Rosenberg, La Tradition du nouveau, Minuit, 1962.
[6] Paolo Portoghesi, Le Post-moderne, Electra Moniteur, 1982.
[7] Titre d'un tableau de Gérard Garouste.
[8] Hans Hollein, cité par Canal, n° 44, 1987. Une œuvre de Hans Hollein : Le Musée municipal de Abteiberg Mönchengladbach, dans la Ruhr, près de Cologne (cf. L'Architecture d'aujourd'hui, février 1983, n° 225, p. 84 sq). Et, consulter le catalogue du Centre Pompidou, Hans Hollein, 1986.
[9] Ricardo Boffil : la « Fabrica » se trouve à Barcelone. En France, ses travaux sont visibles à Paris (Montparnasse), Saint-Quentin en Yvelines, Marne-la-Vallée, et Montpellier (complexe « Antigone »).
[10] Pour une chronologie, voir : Jean-François Six, 1886, Naissance du XXe siècle en France, Seuil, 1980 ; ou Michel Butor, Essais sur les Modernes, Gallimard, 1964 (1850-1960).
[11] Jürgen Habermas, « La Modernité, un projet inachevé », in Catalogue L'époque, la mode, la morale, la passion, CCI, 1987, p. 449 sq.
[12] Gianni Vattimo, La Fin de la Modernité, Seuil, 1987. Jürgen Habermas, Théorie de l’agir communicationnel, Fayard, 1987, p. 15.
[13] Jean Clair, Considérations sur l’état des Beaux-Arts, Ed. Gallimard, 1987, et La Modernité comme religion, L'Échoppe, 1988.
[14] G.G. Lemaire, « L'Empire de la nostalgie », Opus International, no 101.
[15] Bernard Marcadé, Cahiers du MNAM, n° 22, décembre 1987 p. 33.
[16] Botho Strauss, interview, in Libération, 17 mars 1988, p. IX.
[17] Manfred Frank, Was ist Neostrukturalismus ?, Frankfurt 1983.
[18] Jean-François Lyotard, interview in Libération, 21 juin 1986, p. 36.
[19] Entreprise dont quelques fragments ont été publiés dans les revues Raison Présente (n° 89) et « M » (n° 24 et 27), en 1988-1989, que nous remercions ici.
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