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L’HISTOIRE.

Introduction
Le crépuscule de l'Histoire ?
L'Europe serait-elle fatiguée au point de considérer que le monde n'est plus à faire et qu'il convient de jouir du seul présent, éternellement ? L'homme contemporain est saisi par le doute et la suspicion concernant l'avenir. Il renonce à l'action et, le plus souvent, se contente d'énoncer : « tout se vaut », « c'est toujours la même chose » ou « c'est ainsi » ! Peu prompt à déceler le « frisson du nouveau », il cède aux sirènes de la répétition. Comprend-il qu'elles ne suscitent que l'ennui ?
Au terme d'une longue période d'euphorie durant laquelle l'histoire a constitué le motif le plus puissant de l'action et de la réflexion ne disait-on pas de l'histoire qu'elle est, par excellence, l'œuvre de l'homme ? , après la glorification des philosophes de l'histoire Hegel et Marx , après la quasi-sanctification des noms marquants des « grands » acteurs de l'histoire Lénine, Mao, Kennedy, De Gaulle, Guevara, Giap , le champ de l'histoire semble se réduire aujourd'hui au seul plaisir de la lecture de « livres d'histoire ».
Le renoncement à l'histoire
Et, même dans ce cas, la recherche historique est souvent sacrifiée sur l'autel de la consolation. L'histoire y est d'abord présentée comme un genre narratif, une vaste exploration psychologique des humeurs éphémères de personnages mémorables : [6] Mme Roland, Napoléon, la Castiglione, Louis XIV. Des conteurs relatent des histoires, se satisfont de reconstitutions pittoresques, de compilations moralisantes autant dire non scientifiques du passé. Les uns et les autres écrivent des chroniques, isolent certains faits et protagonistes, tracent des liens paresseux avec l'ensemble des activités et des orientations d'une époque. L'histoire se mue en palliatif, en constat : érudition et esprit antiquaire !
Le renoncement à la science se mue même parfois en dissolution pure et simple de l'histoire. On nie alors l'existence, par exemple, des chambres à gaz, afin de transformer l'histoire en apologie d'un régime politique. Les « assassins de la mémoire » (P. Vidal-Naquet) veulent frapper les faits d'inexistence. Ils décrètent imaginaires des événements bien réels qu'ils « révisent », afin de justifier leur inclination politique.
Les compilateurs, les prophètes du « tout se vaut » et les « révisionnistes » confondent l'esprit d'une époque avec les choix qu'ils opèrent dans la masse des faits historiques, ravalent le travail de l'historien au rang de défense et illustration des maîtres d'une époque. Le récit historique se convertit en propagande en renonçant à expliquer les événements et leurs relations, à analyser et à organiser la foule des actions humaines.
Autant renoncer à l'histoire ; renoncer à enquêter, à informer, selon le sens ancien du terme « historia » (Hérodote). Mais pouvons-nous nous passer d'une histoire ?
Histoire et cité
En Grèce ancienne, l'histoire porte le nom de Clio, qui signifie gloire, renommée. La statuaire la présente armée d'une trompette et d'un manuscrit de Thucydide racontant les guerres du Péloponnèse. L'histoire a pour fonction de perpétuer les hauts faits des héros et des cités victorieuses. Alliée à [7] Mnémosyne (la mémoire), elle transporte le poète au cœur des événements anciens et lui dévoile les généalogies des clans. Elle participe à la vie de la cité en rappelant à tous la part des actions dans la cohésion ou l'unité de la communauté. Hérodote, Thucydide, Xénophon, pour les Grecs, puis Polybe, César et Tite-Live, pour les Latins, historiens et chroniqueurs, confèrent aux événements qu'ils ont rapportés ou vécus une durée immortelle et au récit un rôle au cœur de la cité. L'histoire se fait l'instrument d'une lutte institutionnelle contre l'oubli et la dispersion. À ce titre, l'histoire est solidaire du gouvernement et de la conscience politiques de la cité. Elle vivifie la vie sociale, délivre aux hommes un temps reconquis grâce auquel ils échappent à l'ignorance et assurent la pérennité de leurs lois.
Histoire et action
La crise de notre propre cité provoquerait-elle une crise parallèle du discours historique ? Nous avons du mal à déceler les principes qui peuvent rendre notre histoire intelligible et à manifester le sens politique de nos actions. La vie contemporaine se réduit souvent à régler des affaires individuelles. Ainsi, la signification du devenir collectif s'évapore derrière l'exaltation du pur présent, sans passé ni avenir. Nous suspendons notre attrait pour l'histoire.
Et pourtant, nous ne pouvons nous passer d'une histoire ! D'une histoire qui, par passé allégué, donne une signification à l'existence de chacun d'entre nous, à nos actes et projets Août 1914, grèves de 1936, mai 1968 , qui éclaire le sens de nos initiatives et révèle des orientations dans nos prises de parti. D'une histoire qui comprend la signification immanente des actions humaines et de leurs fins.
Chacun connaît bien ces moments où sa vie se renouvelle, se ressaisit et se comprend en passant outre à soi-même. Ainsi [8] en est-il de la vie sociale, de l'action collective dont l'histoire manifeste le sens. Elles donnent l'occasion de nouer avec d'autres et d'autres milieux des rapports qui font apparaître leur vérité et leur connexion ; disons, momentanément, leur sens tout au moins possible.
« Historie » et « Geschichte »
Histoire ! Terme employé trop souvent sans interrogation.
D'emblée, nous l'identifions à l'enquête menée par l'historien. Pourtant, il requiert deux acceptions : le discours et l'écrit formulés par l'historien, d'une part ; d'autre part, le processus « réel » de transformation constante et parfois brusque de la vie sociale, les mille et une forces et les mouvements qui prennent forme et se transforment sous le poids des actions humaines organisées.
Là où la langue française ne connaît qu'un terme, la langue allemande, en revanche, opère une distinction commode et pertinente : le discours est appelé « Historie » et les événements relèvent de la « Geschichte ».
Existe-t-il un rapport entre ces deux acceptions ? Voilà qui ouvre un vaste champ de questions, prises ici en charge successivement, citant des noms d'historiens et de philosophes de l'histoire à retenir et à fréquenter, au gré des soucis et des intérêts du lecteur. Certains de ces noms renvoient à une bibliographie sélective.
- L'histoire (Historie) est-elle une science ?
- Quel est le moteur de l'histoire (Geschichte) ?
- Quelle est la place de l'individu dans l'histoire ?
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