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Introduction
Joseph Arthaud a été le premier Lyonnais à consacrer toute sa carrière, de son internat à sa mort, à l'aliénisme naissant. Avant lui, un quartier d'aliénés à l'Antiquaille, tenu par des médecins formés sur le tas, après lui, un immense asile de mille lits, le Vinatier, à Bron, tenu par des spécialistes dont la carrière est gérée par le Ministère de l'Intérieur.
Discret, il a fui par conviction religieuse les honneurs et les mondanités, et n'a pas eu le bon goût d'être parisien. Peu avant sa mort, il a été injustement chassé d'un asile qu'il avait amplement participé à créer.
La destinée d'Arthaud s'inscrit dans une dialectique entre la science et la foi : son ami Frédéric Ozanam, dans une lettre de 1849, lui parle de son choix d'une carrière « où tu trouves à faire le bien, à servir la science en même tems que les pauvres et Dieu en même temps que les hommes ».
Arthaud emprunte sa conception sacerdotale des devoirs du médecin au grand congréganiste et anatomopathologiste Jean Cruveilhier qui préside en 1835 son jury de thèse:
« La vie du médecin est une vie de labeur, d'abnégation, de sacrifices ; esclaves volontaires, vous êtes attachés à la glèbe du devoir le plus rigoureux ; vous ne vous appartenez plus, vous appartenez à l'humanité souffrante.
Placé par sa position sociale entre les classes riches et les classes pauvres, le médecin est en quelque sorte médiateur entre les unes [18] et les autres. Il fait descendre sur le pauvre les faveurs du riche, comme aussi il fait remonter vers le riche la reconnaissance et les bénédictions du pauvre. »
Cruveilhier, Jean, Des devoirs et de la moralité du médecin, Paris, Baillière, 1837.
Ce rôle de médiateur social est tout à fait clair dans la vocation qu'Ozanam entend insuffler à ses amis de la Société Saint-Vincent-de-Paul, à laquelle Arthaud adhère dès ses années d'études à Paris où il soutient sa thèse. Il se définit lui-même comme appartenant à la classe moyenne, assez riche pour être moteur de ses propres entreprises de charité, assez pauvre parfois pour compatir: amené à servir ainsi d'intermédiaire il entend réconcilier les plus pauvres et les plus riches, pour garantir par la foi et la charité la cohésion sociale de la « Ville des aumônes », comme l'appelle le chanoine Bez [1]. Ville des aumônes, Lyon est aussi ville des martyrs : l'histoire commence à l'arrivée du christianisme à Lyon, quand Pothin, premier évêque lyonnais, introduit en Gaule le culte de la sainte Mère de Jésus, et scelle son alliance avec la ville par le sang du sacrifice. Tout le xixe siècle s'abreuve des récits mythiques de son jugement sur le forum et de son emprisonnement dans le cachot creusé sous le cloître de la chapelle de l'Antiquaille. Après les guerres de religion et la profanation de la crypte des premiers martyrs de Saint-Irénée par les calvinistes en 1562, le vœu des Échevins de 1643 met la ville « sous la protection toute puissante de la Très Sainte et immaculée Vierge Marie », et prétend lui permettre ainsi de triompher de la peste. Mais le souvenir le plus prégnant en ce début du xixe siècle reste celui des persécutions révolutionnaires, qui culminent avec le siège de Lyon de 1793 par les troupes de la Convention. Durant tout le siècle, une messe est dite chaque année en la mémoire des deux mille victimes.
En 1804, l'hospice de l'Antiquaille, voué aux pires dégradations humaines, la prostitution, les maladies vénériennes, la folie, ouvre ses portes sur la colline de Fourvière, poursuivant ainsi la tradition sacrificielle des anciens martyrs... Pas de hasard donc, si Arthaud, dans cette ville des aumônes, cette cité martyre, appelle sa fille aînée [19] Marie, l'aîné de ses garçons Pothin, et s'engage, dès son internat en 1831 à l'Antiquaille, comme on entre dans les ordres.
Au paradoxe d'avoir voulu être homme de science et homme de foi, s'ajoutent pour Arthaud les autres paradoxes inhérents à l'exercice de la psychiatrie à toutes les époques de son histoire. Le premier paradoxe allie la mission sociale de participer au maintien policier de l'ordre public, et la mission thérapeutique de s'allier à un sujet dont la souffrance nécessite une assistance personnelle. La psychiatrie préserve-t-elle l'ordre social, ou défend-elle des malades ? C'est le paradoxe médico-administratif. Le second est de savoir prendre, comme dans toute discipline médicale, les mesures de santé publique qui s'imposent, (que ce soit généraliser la vaccination, construire des asiles assurant la classification des malades par catégories cliniques, ou inventer des patronages pour les malades guéris), et inventer pour chaque malade un traitement individuel, adapté à sa situation personnelle, à ses particularités de sujet (que ce soit par le traitement moral, ou la découverte empirique des premiers psychotropes...). Soigne-t-on une population, ou un sujet ? C'est le paradoxe médico-social. Le dernier, qui relève des deux autres, est un paradoxe qui autorise à voir la psychiatrie tantôt comme une machine à exclure, par la stigmatisation de catégories de population désignées comme malades, tantôt comme un dispositif thérapeutique qui répare les liens sociaux rompus, du fait même de la maladie mentale, et réhabilite le patient dans la société. La psychiatrie est-elle facteur d'exclusion, ou de réinsertion ? C'est ce paradoxe qui a fait porter par Swain et Gauchet [2] un regard sur l'histoire de la naissance de la psychiatrie française totalement opposé à celui de Michel Foucault [3]. Regards opposés mais complémentaires, dans le sens où il fallait bien les deux affirmations pour étayer le paradoxe.
Autant que possible, j'ai adopté une démarche scientifique, en me tenant simplement à la rigueur de deux métiers, celui de médecin, et celui d'historien. C'est dans cet esprit que je me suis engagé à livrer un travail dépouillé autant que possible de trop d'interprétations, et décentré aussi souvent qu'il l'était permis de mon personnage. [20] L'approche biographique était-elle compatible avec une approche scientifique ? Comme le dit Jacalyn Duffin, la biographie est une mauvaise herbe dont le foisonnement dans le champ de l'histoire est funeste à l'avancement de la science véritable... Mais elle peut s'avérer capable de remettre en cause bien des discours trop théoriques, nuancer des compartimentations abusives, et redonner du relief à la description de la pure réalité. Le travail de thèse était lourd de redondances, de citations, de notes de bas de pages et de renvois... Le présent ouvrage suivant le même plan, il serait facile d'aller si besoin se référer au texte de la thèse elle-même. C'est ce travail, à la singularité délibérée, que je livre aujourd'hui à toutes les confrontations que la communauté des chercheurs en histoire voudra lui imposer.
Mais ma quête n'a pas été exclusivement scientifique. Honnête homme, touchant par sa solitude et sa ténacité, Arthaud dès notre « rencontre » en 1996 m'a fait prendre conscience de l'éternelle violence qui a cours dans l'institution psychiatrique. À la vérité, j'aurais aimé me contenter de flâner, de glaner des anecdotes et de broder un roman. Mais la rencontre du Dr Henry Bonnet, l'auteur de La psychiatrie à Lyon de l’Antiquité à nos jours a été mon chemin de Damas et je me suis soudain converti à l'histoire, redevenant étudiant.
Longtemps après, parti un long week-end d'automne pour travailler dans un insolite monastère bouddhiste au cœur de la Bourgogne, j'ai rencontré à table un homme qui venait étudier depuis plusieurs années la philosophie d'une divinité tantrique, fil conducteur de son développement personnel. Je lui ai parlé de la folie de ma quête à moi. Il m'a regardé un instant, et m'a assuré que j'aurais aussi bien pu devenir comme lui un jour bouddhiste tantrique.
J'ai alors mesuré combien ces six ou sept années avec Arthaud, ses amis catholiques et ses confrères aliénistes du XIXe siècle, seraient à jamais pour moi un authentique parcours initiatique, une expérience humaine extraordinairement riche de rencontres et de découvertes.

Joseph Arthaud (musée de la faculté de médecine Rockfeller, Lyon)
Joseph Arthaud
REPÈRES BIOGRAPHIQUES
5 juin 1813: naissance illégitime à Lyon au domicile de son grand-père Pierre Arthaud, 1827: Joseph Arthaud, 14 ans, s'inscrit un an à l'École secondaire de médecine de Lyon, sur les conseils de son maître de pension Gaspard Gauthier.
1828-1829 : année de philosophie au Collège royal de Lyon dans la classe de l'abbé Noirot, avec Frédéric Ozanam, Louis Janmot, Paul Brac de La Perrière, Antoine Bouchacourt Baccalauréat es lettres, puis es sciences.
5 février 1831 : réception au premier concours de chirurgien interne de l'Antiquaille, avec Antoine Bouchacourt et Ariste Potton.
Avril mai 1831 : Arthaud 18 ans aide son médecin-chef Alexandre Bottex avant l'ouverture durant l'été 1831 de son cours sur la clinique de l'aliénation mentale, et pratique de nombreuses autopsies à l'Antiquaille.
Mars-avril 1833 : Joseph Arthaud, 20 ans, monte à Paris recommandé par Bottex à J.-R Falret 39 ans, aliéniste à la Salpêtrière, élève de Pinel et Esquirol, propriétaire à Vanves d'une maison de santé privée fondée en I 822 avec Félix Voisin.
23 avril 1833: fondation de la Société Saint-Vincent-de-Paul autour de Frédéric Ozanam Arthaud adhère rapidement au groupe.
1833-1835 : à la Faculté de Médecine de Paris, enseignement clinique d'Auguste Chomel et Pierre Charles Alexandre Louis à l'Hôtel-Dieu, héritiers de l'école anatomoclinique de R.TH. Laennec, opposés à la médecine physiologique de Broussais.
22 août l835: Thèse de médecine soutenue à 22 ans: Du siège et de la nature des maladies mentales. Retour de Paris à Lyon.
1836: Arthaud, 22 ans, médecin suppléant de J.-B. Carrier à l'asile des frères de Saint-Jean-de-Dieu à Lyon.
28 février 1836: sous l'impulsion de Charles Lucas, naissance de la Société de patronage des jeunes libérés du département du Rhône. Les jeunes « vincentiens » lyonnais y tiennent par la suite un rôle central.
16 août 1836: fondation de la première conférence de la Société Saint-Vincent-de-Pau de Lyon.
11 décembre 1837: Arthaud Président de la Conférence Saint-Pierre avant de succéder à Frédéric Ozanam comme Président du Conseil central de la Société Saint-Vincent-de-Paul de Lyon, de juin I 838 à avril I 849.
juin 1838: Loi française sur la protection des aliénés.
janvier 1838: présentation de Joseph Arthaud par Armand Chaurand au Conseil particulier de la Propagation de la Foi.
Novembre 1838: mariage d'Arthaud avec Éléonore Girard. 4 enfants: Marie (1839-3 novembre 1869), religieuse de la Visitation ; Pothin (1841-4 février 1922) Claude (10 novembre 1843-19 mars 19 12), nommé en septembre 1874 professeur de droit à la faculté libre de Lille; Emmanuel, né le 16 juillet 1847.
1840: le Préfet du Rhône charge la Société Saint-Vincent-de-Paul de répartir les 60 0000 F de secours accordés par le gouvernement aux sinistrés des inondations du faubourg de Vaise.
1840 à 1842: Arthaud inscrit sur la liste des « Médecins agrégés ou suppléants » du Dispensaire général de Lyon, charge gratuite. Il adhère aussi à l'Association des Hospitaliers-veilleurs.
1842: au nom de la loi de 1838, le Ministère de l'Intérieur impose le retour de Bottex comme médecin-chef du quartier d'aliénés de l'Antiquaille, et nomme Arthaud « Médecin-Adjoint et préposé responsable ».
1844-45: Louis Janmot peint la fresque de la chapelle de l'Antiquaille.
Avril 1849: Arthaud démissionne de la présidence de Société Saint-Vincent-de-Paul de Lyon, et supplée Bottex malade.
Automne 1849: mort de Bottex. Arthaud 36 ans médecin-chef du service des aliénés de l'Antiquaille.
15 septembre 1851 : meurtre de Jobard au théâtre des Célestins.
Rapport sur l'état mental de jobard, Paris, Masson, I 852, 193 p.
1854: Arthaud 41 ans membre de la Société de médecine de Lyon.
Observation de crétinisme, Lyon, Vingtrinier, 1854, 15 p.
Réflexions sur l’état mental de C. Feuillet condamné par la Cour d'Assise de l'Ain pour crimes d'empoisonnement, Lyon, Vingtrinier, 1854, 23 p,
23-30 septembre 1860: mission en Savoie
Relation d'une Hystéro-démonopathie épidémique observée à Morzine en Haute-Savoie (rapport sur les aliénées de Savoie pour le ministère de l'Intérieur), Lyon, Vingtrinier, 1862.
Mai-juin 1861: voyage d'étude pour la création d'un asile public d'aliénés dans le Rhône.
I I septembre 1863 : Arthaud 50 ans, reçu chevalier de la Légion d'honneur.
26 septembre-1er octobre 1864: Congrès Médical de France, 2e session tenue à Lyon: Arthaud anime le débat autour de la question du placement à domicile des malades mentaux
« Mémoire de M. Arthaud », in Congrès Médical de France, 2e session tenue à Lyon du 26 septembre au Ier octobre 1864, Paris, Baillière, 1865.
20 février 1867: démission du Conseil particulier de la Propagation de la Foi.
1867: expertise d'un épileptique.
L'état mental des épileptiques au point de vue médico-légal, Lyon, Vingtrinier, 1867, 56 p.
1868: Arthaud rapporteur de la question mise au prix par la Société de médecine de Lyon sur les soins à domicile: - L'assistance publique des malades à domicile et dans les hôpitaux, Lyon, Vingtrinier, 1868, 47 p.
Printemps 1869: début du chantier de l'asile du Vinatier.
1869-1880: Arthaud médecin consultant et administrateur du Dispensaire général de Lyon.
Ier janvier 1870: Arthaud 57 ans, président de la Société de médecine de Lyon
1870: Du bromure de potassium dans le traitement de l'épilepsie, Lyon, Vingtrinier, 1870.
28 janvier 1871 : Arthaud retrouve son fils Claude qui avait été fait prisonnier durant la guerre de 1870.
1874: l'ouverture du Vinatier tarde sans raison :
L'asile départemental de Bron (Rhône), Lyon, Vingtrinier, 1874.
1875: Arthaud 62 ans, nommé Médecin-chef de l'asile de Bron.
2 août 1875: fondation à l'initiative d'Arthaud sous les auspices du monastère du Verbe incarné de Fourvière de la congrégation des sœurs de la charité du Verbe incarné, consacrée au soin des malades mentales de l'asile de Bron.
Ier janvier 1877: transfert des aliénés de l'Antiquaille au Vinatier Lacour reste à l'Antiquaille médecin d'une section d'épileptiques.
24 avril 1877: Mac Mahon signe à Versailles le décret de création de la Faculté de Médecine de Lyon.
14 août 1877: Arthaud 64 ans. Professeur de clinique des maladies mentales.
1878: attaques personnelles et anticléricales contre Arthaud de Pierre Terver au Conseil général du Rhône et à la Commission de surveillance de l'asile de Bon. Arthaud perd la fonction de directeur de l'asile, puis de médecin en chef II doit déménager de l'asile et s'installe le 24 décembre 1878 au 37, rue Sainte-Hélène. Il garde ses fonctions de professeur de la Faculté de Médecine.
1881 : « Rapport médico-légal concernant l'état mental du nommé Alphonse R… inculpé d'homicide par imprudence (avec D. Mollière et R Max-Simon) », Annales médico-Psychologiques, tome V, pp. 437-456.
Novembre 1882: installation de la Faculté de Médecine de Lyon dans le nouveau Palais de l'Université, rive gauche du Rhône.
2 janvier 1883: Arthaud retourne vivre chez son fils Pothin qui loue aux Hospices civils de Lyon l'ancienne maison du médecin-chef des aliénés de l'Antiquaille, 6, montée du Chemin neuf.
17 mars 1883: mort de Joseph Arthaud, 69 ans. Il refuse les éloges funèbres.
3 mars 1884: Le Docteur Joseph Arthaud, Souvenirs biographiques lus à la Société nationale
de médecine, par Antoine Lacour
Ier mars 1886: laïcisation de l'Asile de Bron. Les sœurs de la charité du Verbe incarné se réfugient dans leur noviciat qui devient la Clinique Notre-Dame de Villeurbanne.
[1] Bez, Chanoine Nicolas, ha ville des aumônes, Tableau des œuvres de charité de la ville de Lyon, Lyon, 1840.
[2] Swain, Gladys, Le sujet de la folie, Paris, Privât, 1977; La pratique de l'esprit humain..., Paris, Gallimard, 1980; Dialogue avec l'insensé..., Paris, Gallimard, 1994.
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