[7]
Sociologie dans la cité. Comprendre, expliquer, critiquer.
Préface
Les sciences sociales en général et la sociologie en particulier sont constitutivement liées à leur objet : la société, le sujets et les liens sociaux qui se tissent entre eux. Elles sont situées dans la société et dans la cité ; elles en font partie. Contribuer à la compréhension, à l’explication ainsi qu’à la critique de la société et de la cité n’a rien d’un exercice académique. Il ne s’agit, néanmoins, non plus de proposer aux sujets des « modes d’emploi » d’agir politique mais de rendre intelligible ce qu’est la société, ce quelle a été et ce quelle pourrait être, aujourd’hui et dans l’avenir, et de rendre publics nos arguments. Nos analyses sont des contributions à la compréhension du monde au sein duquel nous vivons. C’est en effet dans l’espace public que les citoyens peuvent s’approprier ces arguments, les critiquer ou les modifier. Ainsi, nous pouvons comprendre la société, les avenirs possibles et nous-même dans la société. Comprendre signifie prendre avec les autres intellectuellement possession de la réalité afin de développer publiquement et raisonnablement de projets d’avenir qui peuvent devenir les objets de la délibération publique.
Afin d’écrire ce livre, j’ai repris les notes de mes interventions publiques que j’ai faites dans les dernières années sur l’état et les avenirs possibles de notre société et des sciences sociales et j’ai retravaillé, souvent en profondeur, les versions déjà publiées de certaines interventions afin d’éviter les répétitions et les passages directement liés au contexte de ces interventions. D’autres textes sont reproduits avec des modifications mineures.
Prendre la parole, même devant le public très restreint d’un colloque ou d’un séminaire, est une intervention dans la cité. Une prise de position publique tout comme les sciences sociales ne sont jamais neutres. Elle engage son auteur et son public. Elle est toujours normativement orientée, une orientation que les théories critiques revendiquent et formulent explicitement : vivre dans une [8] société plus juste, plus libre et plus raisonnable que la nôtre. Cette orientation au dépassement possible de la société établie n’est pas à confondre avec des prescriptions politiques ou éthiques mais il s’agit de montrer les possibilités de vivre autrement qui existent dans les sociétés contemporaines. Les prescriptions et les modes d’emploi politiques qu’on appelle souvent des critiques tentent à imposer aux hommes leurs idées et leurs conceptions de l’avenir. Ainsi, ils sont des hétéronomies possibles et, in fine, ils sont liberticides. Les théories sont ancrées dans leurs époques, elles font partie de la société établie tout comme leurs auteurs. La critique est une quête pour comprendre les raisons pour lesquelles l’existant est ce qu’il est, les raisons pour lesquelles il est devenu ainsi et les raisons pour lesquelles il est dépassable. La compréhension des hétéronomies et de la non-liberté dans les sociétés contemporaines, par exemple, permet la compréhension du potentiel de libération qui existe au sein de ces sociétés.
Afin d’inscrire mes argumentations dans notre époque, je reviens dans la première partie du livre sur certaines caractéristiques des sociétés contemporaines et sur l’européanisation, surtout de la société française. L’européanisation a été un grand sujet qui s’est malheureusement effacé dans le débat public devant d’autres urgences politiques et économiques. Ce n’est pas pour autant l’état critique de l’Union Européenne ou de la zone Euro qui m’intéresse, mais la dynamique du dépassement possible de la constellation traditionnelle et constitutive pour les sciences sociales de l’Europe des États-nations qui a caractérisé notre continent depuis l’effondrement de l’empire napoléonien.
La deuxième partie présente d’abord des apports des classiques des sciences sociales à des analyses de la société contemporaine. L’immédiatisme dominant fait facilement oublier que les phénomènes sociaux émergent d’une dialectique de ruptures avec le passé et de continuités qui se maintiennent dans l’histoire. Les classiques peuvent-ils contribuer à la compréhension de cette dialectique ?
La partie suivante, à travers l’analyse de différents phénomènes limités, de « cas exemplaires » (Kracauer), tente de développer quelques caractéristiques générales de notre société [9] La quatrième partie est consacrée aux sociologues et aux autres professionnels des sciences sociales, à leurs rôles et leurs fonctions dans la société et dans la cité contemporaine tout comme dans le passé afin de mieux comprendre ce que les sociologues de demain pourraient et devraient être.
Bien sûr, les arguments présentés dans ce livre n’engagent que leur auteur, selon la formule consacrée. L’écriture est, en effet, un acte solitaire mais je dois beaucoup à mes collègues, amis et contradicteurs qui ont participé aux débats, souvent très vifs, sur les thèmes développés dans ce livre, car les arguments et les raisonnements n’émergent que dans la rencontre avec les autres.
Enfin, un grand merci à Marine Gauss qui a lu et critiqué les ébauches et les premières versions du texte.
[10]
|