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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir du texte de Monique Vermette, “Les miroirs de Narcisse”. Un article publié dans la revue CRITÈRE, no 36, automne 1983, “Le nouveau paysage mythique -1-”, pp. 13-34. Montréal: La Société de publications Critère inc, 184 pp. [Autorisation accordée par Jacques Dufresne le 27 décembre 2022.]

[13]

Revue CRITÈRE, No 36,
Le nouveau paysage mythique – 1 –

LE NOUVEAU PAYSAGE MYTHIQUE

Les miroirs de Narcisse.”

Monique VERMETTE *

Devons-nous proclamer la mort de Narcisse ?

Narcisse est de culture en culture un mythe impertinent. On le croit souvent mort... et pourtant, il réapparaît, de façon cyclique, le plus souvent dans les milieux littéraires, inspirant les travaux des mythologues, des historiens des religions, des psychanalystes ... Je prends aujourd’hui le risque de suivre à la trace ce mythe impopulaire dans des lieux où il n’a pas encore été reconnu. Je cherche à le décrire en ses miroirs et, si je le peux, à interpréter, dans le réseau de l’interaction, cette énergie qu’il prend à se contempler. Je cherche à ouvrir le mythe !

L’impertinence de Narcisse

Du plus loin que je me souvienne en cette éducation toute chrétienne que j’ai reçue, un comportement narcissique était peccamineux. Il rimait avec orgueil, complaisance, vanité. On dénonçait Narcisse, on s’en moquait, on cherchait à purifier par le renoncement toute contemplation de soi. Sur ce sujet, l’unanimité était totale et, dans ma jeunesse, je n'ai jamais entendu quiconque prendre la défense de Narcisse. Une phrase de Gandhi, citée par L. Fisher dans sa belle biographie du Mahatma, [14] illustre bien, par la voix hindoue, cette mentalité religieuse : « Si nous pouvions faire disparaître le « moi » et le « mien » de la religion, de la politique, de l’économie, etc., nous serions libres et nous ferions descendre le ciel sur la terre. » [1]

Nous sommes passés d’un monde religieux au monde de la communication. La venue des moyens de communication de masse, puis celle de l’ordinateur, a modifié le vocabulaire et les modèles mentaux, et le mythe de Narcisse a été relégué dans la marge comme témoin négatif d’un monde en passe de disparaître. Nous parlons maintenant en termes d'émetteur-récepteur, en termes de réseaux, d’interaction. Le discours actuel prône un comportement axé sur la recherche de l’autre, sur l’échange de messages, chacun n’étant qu’un point nodal d’un réseau, n'existant que dans l’interaction des éléments du réseau, se définissant par eux et les définissant.

Imaginons... un diagramme en réseau. Il est formé, pour un instant donné... d’une pluralité de points ... reliés entre eux par une pluralité de ramifications... il existe une réciprocité profonde entre les sommets et les chemins ... Un sommet peut être regardé comme l’intersection de deux ou plusieurs chemins[2]

Dans ce contexte réticulaire, Narcisse se contemplant dans son miroir, origine et fin de son propre plaisir, semble être disparu, évacué de notre nouvelle culture.

Et pourtant, depuis quelque temps, je me butte à Narcisse dans ce monde de la communication. Je n’ai pas au départ porté beaucoup d’attention à ce mythe contre-culture. Je prends aujourd’hui le risque de le nommer. C’est un mythe qui a mauvaise conscience. Il ne s’affiche pas. Il offre un solide bouclier de rationalisation qui assure sa justification et sa protection. Je ne sais pas encore si ce mythe est central dans la culture qui se dessine, mais je le sais efficace.

Il me plaît d’en démonter ici les mécanismes et de le pointer du doigt. Cette démarche présente pour moi un [15] double intérêt : un premier, c’est de me rapprocher de Narcisse (au sens d’apprivoiser) et d’y reconnaître des éléments fort positifs à intégrer aux modèles de communication modernes. Un deuxième c’est de faire voir comment les comportements narcissiques sont des facteurs importants de blocage d’énergie, de parasitisme et de brouillage dans le fonctionnement des réseaux d’interaction. Suivre ce double intérêt nous amènera à conclure qu’il importe d’accorder autant d’importance aux nœuds du réseau qu’aux chemins d’interaction si l’on cherche vraiment à favoriser le mouvement actuel vers la réalisation d’un monde de communication.

Où est Narcisse ?

Je ne saurais dire de Narcisse qu’il est partout. Je parle à partir d'un point qui est le mien, d’un réseau qui est le mien.

Ce réseau est le milieu de l'éducation. J’ai travaillé quatre ans dans le secteur de l'éducation des adultes au ministère de l'Éducation. De ce point d’ancrage, j’ai côtoyé des gestionnaires, des enseignants, des animateurs, des étudiants adultes de tout le Québec. J’ai aussi été en contacts fréquents avec les professionnels et les gestionnaires du Ministère.

C’est dans ce réseau que Narcisse m'est apparu. C’est là que je l’ai reconnu et observé. Je ne crois pas qu'il s’y cantonne. Je sais qu’il y est efficace.

Les deux miroirs de Narcisse

Le contenu que je propose est entièrement issu de l’observation et de la réflexion sur la réalité. Ma démarche ne tient pas compte des recherches importantes faites sur le narcissisme en psychanalyse et en psychologie. Elle réfère au mythe original et naïf de Narcisse et s’en inspire pour guider une compréhension de la réalité.

Narcisse s’éprit de sa propre image en se contemplant dans les eaux d’une fontaine au fond de laquelle il se précipita[3]

[16]

Je me permets donc toute la liberté que la réalité m'inspire laissant aux experts le soin de dénoncer mes naïvetés.

Cette précaution prise, le Narcisse moderne m’est apparu sous deux figures. Il possède deux miroirs.

L’un plus reconnaissable, plus naturellement narcissique, s’organise autour de la poursuite du confort personnel, du plaisir, du bien-être, affirmant comme norme centrale et même exclusive de l'action, un « egotisme » absolu et jouissant.

L’autre est plus camouflé, moins facilement identifiable mais, à l’observation, il se comprend aussi de façon narcissique. C’est Narcisse qui contemple, non plus directement son plaisir, mais son idée et le pouvoir que lui confère son idée.

Dans les deux cas, ce qui est commun et premier, c’est la recherche de soi, de son plaisir, de son pouvoir, de même que la complaisance et la contemplation de ce plaisir et de ce pouvoir. Toute l’action se trouve polarisée vers cette recherche et distraite de l’objet réel, le changement concret du monde et des choses.

Nous allons maintenant décrire de façon plus explicite ces deux miroirs de Narcisse. Le milieu de l'éducation sera notre lieu d'observation. Il recèle actuellement ces deux modèles narcissiques, à la fois semblables et différents. Rapprochons-nous de ces Narcisse et regardons à travers les miroirs.

Narcisse qui se contemple,
ou le pouvoir du plaisir


Le premier modèle narcissique est un dérivé des pratiques thérapeutiques et des psychologies centrées sur le sujet. Il s’observe surtout chez les intervenants qui sont directement engagés dans l’acte de formation : formation de formateurs ou formation d’adultes.

On ne peut dire qu'il s’observe là de façon exclusive ou générale, mais les enseignants, formateurs, animateurs ont plus de propension pour ce type de narcissisme que les gestionnaires. Encore qu'il se trouve des gestionnaires, [17] peu à vrai dire, qui en empruntent tout au moins le discours et des intervenants qui se contemplent plutôt dans l'autre versant du miroir.

La caractéristique centrale de ce type narcissique est la recherche du plaisir, plaisir entendu au sens de confort, d’un sentiment de plénitude corporelle, de bien-être et de chaleur.

La source du plaisir est l’émotion, c’est-à-dire cette mouvance ressentie dans son corps, ce trouble du corps qu’on « se laisse sentir », qu’on « goûte », qu’on recherche, qu’on provoque, qui aiguillonne les perceptions, les réactions et crée le plaisir.

Le Narcisse du plaisir a de la réalité une conception toute héraclitéenne. Les éléments de stabilité, de tradition le retiennent peu. Il ne vit pas dans la durée, mais dans l’instant. Il craint de la durée le déjà vu, le répété, l’usé, source d'ennui. Narcisse est constamment en quête de stimulations (c’est là d’ailleurs un des termes les plus chers à Narcisse). Il aime l'inédit, recherche et même crée un mouvement inédit pour s’y plaire. De sorte qu’il m'a souvent semblé que Narcisse ne s’intéressait aux personnes et aux objets que dans la mesure où ces personnes et ces objets créent un mouvement qui alimente l'émotion, source de plaisir et de stimulations.

Dans ses contacts interpersonnels, Narcisse connaît peu la fidélité. Il s’engage émotivement, intensément dans les instants stimulants ; il se détache ensuite et se perd dans un nouvel instant tout aussi intense. Ce qu'un de mes amis appelait très bellement le « butinage ». Ces comportements sont source de multiples méprises : les instants d’intensité créent l'illusion de la pérennité. J’ai vu des personnes, troublées par un message d’une intensité émotive exceptionnelle, se prendre à croire que cette intensité était un indice de fort attachement, et se retrouver par la suite seules et déçues ... Narcisse déjà plus loin sur le fleuve de l'émotion et l'autre seule sur la rive avec l'impression d'avoir été utilisée pour le plaisir d'un passant.

De même, les objets, les contenus sont un prétexte au plaisir. Ils ont peu d'intérêt en eux-mêmes, ils ont même peu de réalité. Narcisse les effleure ou les utilise [18] pour alimenter sa jouissance. Les objets sont prétexte au mouvement « égotiste » qui, lui, est absolu et absolument recherché.

Cette recherche souvent anxieuse du mouvement émotif, nourriture du plaisir, a permis à Narcisse de développer une sensibilité très fine à l’environnement. Narcisse sait d’instinct si les conditions de l’environnement sont bonnes ou toxiques pour lui ; il sait si les conditions de son plaisir sont réunies et il mesure s’il peut ou non tirer profit d’une situation nouvelle. C'est un excellent décodeur de message. Il fuit, même nie, les interactions qui ne favorisent pas l’atteinte de son plaisir.

Ce qui nous amène à parler du pouvoir de Narcisse, du pouvoir du plaisir. Le Narcisse que je décris ici n’est pas complètement fermé sur lui. Son miroir est dans l’environnement. Il dépend des autres pour sa propre reconnaissance. Les autres doivent le reconnaître, le comprendre, le stimuler, l’aimer. Voilà ses conditions d’existence. Il se mire dans les autres, dans la mouvance de leurs rencontres. La positivité de l’image qui lui est rendue est le comble de son plaisir.

La finalité du mouvement émotif, la plénitude du plaisir, « l’eau de la fontaine » n’existent donc que dans la mesure où l’environnement exprime à Narcisse une reconnaissance gratuite et absolue. Nous voilà au centre de Narcisse, à l’absolu ! Narcisse émet ses conditions, mais il ne peut supporter qu’on lui en impose. La force du mouvement narcissique est centripète. Elle aspire vers le centre de Narcisse comme les trous noirs découverts par l’astronomie moderne.

Qu’est-ce qu’un trou noir ? C’est une agglomération très dense de matière si massive que ses énormes forces de gravité aspirent et emprisonnent tout ce qui s’en approche, y compris la lumière[4]

Le pouvoir de Narcisse vise donc à s’assurer la reconnaissance de son environnement et en aspire l’énergie. Il affirme ce droit et le revendique au nom du plaisir. [19] Etre aimé, être reconnu est une condition de son existence ; peut-on alors lui refuser l’amour et la reconnaissance sans être coupable d’homicide ?

Et voilà comment le Narcisse du plaisir crée l’illusion de l’interaction, de la communication et établit avec son environnement une relation d’asservissement basée sur la reconnaissance inconditionnelle, s’il s’agit de forces convergentes, et sur la culpabilité, s’il est en présence de forces contraires.

Cette description du premier miroir de Narcisse nous permet de mettre en évidence une première cause de brouillage dans le réseau de la communication.

L’interaction entre les points nodaux du réseau est illusoire et impossible avec le Narcisse du plaisir.

Illusoire d’abord ! Narcisse nous maintient en plein paradoxe. Il émet avec intensité et insistance un message de communication, appel à être aimé, aimé sans condition ... mais il ne sait pas répondre à un même message qui lui est adressé. « Occupe-toi de toi, de ton besoin, je m’occupe de moi. » Voilà sa réponse ! L’illusion, il la maintient aussi par l'écart qu’il établit entre le discours et l’action. Son verbe est chaleureux, expressif, rapprochant ; son comportement est distrait, distant, infidèle.

Impossible aussi parce que le mouvement narcissique est un mouvement centripète. Celui qui s’y engage se retrouve comme le Philémon de Fred [5] entraîné au fond du puits dans une folle spirale qui le videra de son énergie et de sa propre reconnaissance.

Narcisse contemple son idée,
ou le plaisir du pouvoir


En face de Narcisse se contemplant et exigeant des autres ses conditions d’existence, il y a Narcisse contemplant son idée.

Cette manifestation de narcissisme s’observe surtout chez les gestionnaires, les décideurs de tous niveaux. Un narcissisme apparemment plus politique qu’émotif, prenant [20] son plaisir davantage dans le pouvoir et dans l’impression que donne le pouvoir d’un contrôle sur la réalité.

Le Narcisse politique profite de sa position hiérarchique d’autorité. Il se cantonne au sommet de la pyramide et, de là, crée son monde ; voilà l’eau de sa fontaine !

Le réel en 8 1/2 x 11

Ce qui caractérise le plus le Narcisse politique est cette conception toute nominaliste et statique qu’il a de la réalité. Sa position d’autorité lui confère un statut de démiurge. Le démiurge est le créateur d’idées ; il est à l’origine des essences.

Il est en effet désarmant de constater combien les gestionnaires se soucient peu de la réalité concrète des milieux qu’ils gèrent ; combien ils s’en gardent distants et négligent de mettre en place des mécanismes qui leur fourniraient une information sûre. Tout nouveau gestionnaire narcissique se perçoit à l’origine d’un monde. Il le réinvente sans même se soucier d’être ridicule.

Narcisse sait aussi s’entourer d’un petit nombre de conseillers qui ont le rôle de confirmer la justesse des idées, d'alimenter la production des contenus, sorte de « faire-valoir » qui gardent Narcisse devant son miroir, tirant profit à lui laisser croire que ses idées sont réelles et le confirmant sans cesse dans la contemplation de son œuvre.

L’idée ainsi conçue prend une ombre de réalité. Elle s’inscrit dans des documents de format défini et s’intitule : politique, structure, organigramme, programme, projet, rapports ... Sous cette forme, elle est longuement contemplée, complétée, révisée et finalement adoptée. Elle est cependant rarement critiquée, adaptée, appliquée...

En effet, à partir du moment où Narcisse décide que cette idée est adoptée, c’est-à-dire qu’elle devient loi, règlement, mesure et même décret... il la croit devenue réalité.

Voilà un autre trait du Narcisse politique. Non seulement, il se croit à l’origine des essences, mais il ne voit pas l’écart entre l’idée et sa concrétisation, entre la politique et son application. De façon générale, il omet de confronter ses projets à la réalité. Exemple : il ne sait [21] pas consulter les personnes directement concernées par un projet ; il consultera plutôt celles qui le sont indirectement. Il ne sait pas s’assurer que les milieux visés par une mesure disposent des ressources humaines et matérielles nécessaires à l’application de cette mesure. Dans le cas optimal où il fait cette consultation — par exemple, cette immense consultation que fut la Commission d’études sur la formation des adultes — il vaut mieux s’inquiéter, car il risque de prendre des décisions qui vont à l’encontre des désirs exprimés et pis encore d’utiliser les principes et recommandations comme paravent pour des décisions contraires.

Encore moins se préoccupe-t-il après un certain temps de s’assurer que ses politiques ont pris racine, quelles ont modifié la réalité, et de définir les adaptations nécessaires.

Le Narcisse politique gère des structures, des organigrammes. « Le monde est sa représentation. » [6] Il est entièrement contenu dans les documents écrits de format 8 1/2 x 11 ou 8 1/2 x 14 que Narcisse contemple avec satisfaction, œuvre parfaite et adéquate au réel. L’idée étant le réel, c’est-à-dire son idée !

Tout ce qui grouille ou grenouille en dehors du document, tout ce qui ne peut être classé dans la filière appartient au chaos, au monde des ombres. Cela n’a aucun intérêt ! Narcisse protège jalousement l’intégrité et la stabilité du monde qu’il a créé. Il jouit de ses rouages parfaits, de sa belle rationalité et rejette au niveau de la contingence les éléments critiques et discordants : ce sont des contestataires, des marginaux, des gauchistes, des paresseux, des agents de partis adverses ... des riens quoi !

Toute voix dissonante se trouve invalidée et Narcisse peut, faisant le bilan de ses actions, référer aux documents 8 1/2 x 11 et s’en prévaloir comme des actions de poids qui ont changé le monde.

[22]

La description de ce deuxième miroir de Narcisse nous amène à mettre en évidence une autre cause de brouillage dans les réseaux de communication.

Narcisse politique est un nœud important du réseau. Il est le nœud décisionnel. Or, il n’opère pas dans le réseau. Il s’en abstrait et construit son propre réseau imaginaire avec lequel il entre en interaction. Or cette interaction est fausse et illusoire puisque le réseau est une construction idéelle.

Ce comportement produit dans la réalité un nouveau paradoxe. Narcisse est un élément réel du réseau réel ; il a un pouvoir réel. Dans ce sens, il est impossible de l’ignorer. À cause de la position qu’il occupe, il décide, il annonce, il gère, mais il ne gère pas la réalité, il gère son idée. De sorte que les éléments réels du réseau réel, soumis à ce nœud décisionnel, reçoivent constamment des messages contradictoires. Il leur faut pour prévoir la rationalité des gestes du gestionnaire accéder au monde des idées, en décoder la logique et s’imposer un double fonctionnement. D’où l’importance accordée aux rumeurs dans la fonction publique et l'abondance des hypothèses que l’on fonde sur elles.

De sorte que Narcisse peut seul cultiver cette illusion de jouer son rôle, d’être un décideur interagissant dans un réseau. Il décide et interagit dans son miroir et les autres éléments du réseau sont touchés de façon souvent inattendue, accidentelle, irrationnelle. C'est ce qu’on appelle les mesures administratives !

Le conflit des Narcisse

Le Narcisse du plaisir et le Narcisse politique se ressemblent par la complaisance qu'ils mettent à se soucier d'eux, de leur plaisir, de leur image, par l’énergie qu’ils développent à s’assujettir leur environnement.

Par ailleurs, aucune communication n’est possible entre ces deux faces de Narcisse : l’un est dans le devenir, l’autre dans la stabilité.

Le Narcisse du plaisir refuse tout contenu. Il jouit dans la mouvance pure de son émotion. Il utilise l'autre pour créer et alimenter le mouvement émotif qui lui est essentiel. Il a besoin de l’autre pour assurer sa propre [23] identité, sa propre reconnaissance. Aussi, rejette-t-il comme une menace toute la rigidité des concepts et des définitions. L’idée appartient à un monde qui lui est étranger, où il n’excelle pas, où, par conséquent, il ne peut établir son pouvoir.

Le monde des idées représente pour lui une menace : la réalité structurée impose un cadre à l’émotion, elle l’organise dans un contexte axé non sur le plaisir, mais sur le devoir, la tâche. Le pouvoir de l’émotion se trouve dysfonctionnel en face du pouvoir des idées.

Pour sa part, le gestionnaire, narcisse politique, ne se laisse pas atteindre par les jeux de l’émotion. Il ne considère pas les personnes ; il est tout entier absorbé par le plaisir que lui procure la contemplation de son idée : sa politique, son organigramme, son programme... Il ne cherche pas (entendre : il évite, il craint) l’interaction des personnes. Il compte au contraire sur l’accomplissement de tâches bien décrites, même « décrétées », par des subalternes chargés de concrétiser dans les ombres de la caverne les essences dont il est le concepteur. Encore que cette étape lui importe peu. Jamais il ne se frotte au concret de l’action.

Ces deux mondes sont donc trop étrangers pour se comprendre ; ils sont trop fermés sur eux pour s’entendre. Ils se livrent à des dialogues de sourds désespérants, chacun regardant et interprétant l’autre à travers son propre miroir, incapable comme Alice de passer « de l’autre côté ».

Les croyances des Narcisse

Les deux Narcisse ont en commun de se définir comme des agents de changement. Une de leur rationalisation fondamentale est liée à leur conception du changement.

Changer le monde serait leur objectif avoué. Ils affichent un discours altruiste, généreux, novateur et une conception du changement assez claire et explicite. Nous revoilà en plein paradoxe ! D’une part, un comportement essentiellement centré sur soi, mais non conscient, non dit, nageant dans l'implicite total, sans aucune distance critique, et un discours essentiellement altruiste, explicitement ordonné au développement des personnes et des institutions.

[24]

Dans un contexte de réflexion sur l’avenir de la société actuelle et l’influence des mythes, il me semble utile de faire l’effort de situer plus clairement la position des Narcisse relativement au changement. Encore une fois, les Narcisse s’opposent quant à leur conception du changement.

Le Narcisse du plaisir croit que le véritable changement passe par l’intérieur des personnes. Si chacun trouve son confort intérieur, son plaisir en toute situation, il aura plus de disponibilité pour entendre les demandes et les exigences de l’autre et plus d’ouverture pour modifier ses propres perceptions et ses comportements. S’efforcer de fournir à chacun des conditions favorables à l’expression de ses attentes, de ses émotions est une condition d'ouverture à l'autre et au changement. Le plaisir de chacun rendant possible le plaisir de tous ; voilà la base pour évoluer vers un monde harmonieux et favoriser un changement intériorisé par les personnes.

Il y a quelque chose de fort séduisant dans cette conception du changement. [7] On sait que les manques, les privations, les frustrations surtout au point de vue émotionnel sont des causes de mésadaptations et de dysfonctionnement dans les relations interpersonnelles et dans le comportement personnel. Contribuer d’abord à satisfaire le besoin émotionnel d’attention et d’expression fournit une piste fort généreuse pour aborder la question du changement.

Toutefois cette croyance repose sur l’a priori qu’au fond les intérêts et les plaisirs convergent et s'additionnent, alors que le vécu enseigne que souvent ils s'excluent et se compétitionnent. Nous nous retrouvons alors avec Sartre sur « les chemins de la liberté », forcés de constater une tension entre les libertés de chacun. Les forces interactives ne concordent pas nécessairement, trop souvent elles divergent et il existe une limite à l’espace... même intérieur.

[25]

Cette constatation nous amène à dénoncer l’illusion qui se terre au fond de ce principe de changement. Les plaisirs de Narcisse ne se conjuguent pas nécessairement aux plaisirs de tous et il y a quelque piège à croire que Narcisse, usant totalement de son droit au plaisir, ne va pas prendre à l'autre un ami, un projet, un plaisir. .. Il y aura les laissés-pour-compte qui, dans la lutte pour le plaisir, n’auront pas réussi ou à imposer la force de leur propre émotion, ou à s'accorder au hon mouvement. Et privés des conditions de changement, nous serons ramenés au point de départ laissant plus seuls les parias du plaisir.

La conception du changement du Narcisse politique a une tout autre assise.

Narcisse politique ne possède pas les catégories mentales qui lui permettraient d’intégrer la dimension personnelle dans sa conception du changement et de concevoir que le changement réel est celui qui est senti, voulu, intériorisé par les personnes comme bon et souhaitable.

Pour lui, le changement passe par les structures et il semble conférer une sorte de pouvoir magique à la structure pour influer sur le comportement des humains. Nous le disions plus haut, Narcisse gère des structures. Changer signifie alors changer la structure ; c’est une idéologie du déplacement et du remplacement. La plupart des réformes en éducation ont été des réformes de structures. Ce sont des réformes à couleur schizoïde ; elles modifient le contenant, le parent, le rafraîchissent et même, ce qui est révolutionnaire, le changent, mais ne touchent pas le contenu, c'est-à-dire le fond des hommes et des femmes qui vivent quotidiennement la réalité. Lors d’un récent colloque sur la ré-forme (parlera-t-on de refond) de la formation professionnelle des jeunes, un directeur d’école disait à un gestionnaire venu le consulter (sic) : « Vous pouvez toujours changer les structures, les professeurs sont habitués à ça, mais vous ne changerez rien dans la classe avec ça ! » Sa remarque n’a suscité aucun débat. Elle était impertinente.

Autant donc le Narcisse du plaisir intervient dans le flux mouvant du hic et nunc et véhicule une conception du changement entièrement centrée sur les situations [26] qu’il appelle le « vécu », autant le Narcisse du pouvoir changeant d’idée croit changer le réel.

La combinaison de l’idée et de l’émotion, potentiellement si fertile, ne réussit pas à germer dans ce terreau acide du conflit des Narcisse, de sorte que chacun vit son illusion et trop souvent son échec.

Narcisse et « le bon sauvage »

Le Narcisse du plaisir nous renvoie bien évidemment à la nature du bon sauvage. Elle se fonde sur une croyance en la bonté naturelle de l’homme. L’homme est bon, faisons appel à sa bonté. Faire confiance au corps, à son mouvement, à ses sensations, il ne peut porter qu'harmonie et bonheur. [8] Le trouble intervient lorsqu’on s’éloigne de son corps, lorsqu'on est « dans sa tête », lieu des rationalisations et des pollutions culturelles et éducatives. Retrouver le paradis des origines en suivant le mouvement du corps.

Jointe à cette croyance en la bonté naturelle, Narcisse exprime une conception héraclitéenne des natures. Le Narcisse du plaisir se meut en coulant dans le mouvement de son plaisir et se construit dans ce mouvement. Le temps est un élément absolument central : prendre son temps pour bien sentir, pour laisser monter l'émotion, ne pas forcer ni bousculer, juste suivre un mouvement qui se fait dans le corps. L'image du fleuve d’Héraclite est ici fort judicieuse. Elle illustre ce mouvement d’auto-création de Narcisse qui tend à s’abandonner au mouvement naturel de son corps, mouvement sans cesse se transformant, et à faire taire, au profit de l’écoute du corps, le discours de la raison structurante. Rien n’étant stable, le « sens » est noyé dans le fleuve.

Ceux qui descendent aux mêmes fleuves, des eaux toujours nouvelles les baignent. Et les âmes s’exhalent de l'humide[9]

[27]


Narcisse et le « démiurge »

Le Narcisse politique relègue aux vacances la nature du bon sauvage. Son appartenance philosophique le situe plutôt dans la lignée platonicienne et même parménidienne.

Les natures sont de l’ordre des idées. Elles sont produites, construites et bénéficient d’une certaine permanence. Son statut de décideur, de gestionnaire, lui confère un pouvoir de démiurge. Il devient par statut, comme on devient roi par naissance, producteur incontesté de natures, d’essences. Ces natures ainsi produites ont un caractère indéfectible et servent de normes et de guides pour les actions à entreprendre. Bien installé dans sa vérité, il n’a pas à se soucier du flux temporel. Sa conception rigide des natures l’amène à procéder par coupures, par remplacement, par décret. La négociation qui l'oblige à agir dans le relatif et la temporalité, à tenir compte de la contingence le rebute. Ce qui prime, c’est la cohérence de son système, l’idée, c’est-à-dire le nécessaire, le logique, l’universel.

Les deux Narcisse ont donc malgré leur opposition une certitude de fond : celle du corps et celle que confère le statut. Les produits issus de l’une ou l’autre source sont fiables, doivent être reconnus comme tels parce qu’ils procèdent d’un fond de nature, mais ils demeurent inconciliables.

*   *   *

Nous avons jusqu'à maintenant tenté de décrire les deux miroirs de Narcisse et de faire voir comment leur action trop souvent porteuse de messages paradoxaux peut être une cause de brouillage, de parasitisme entre les éléments du réseau de communication.

Un pas de plus dans l’observation va nous rapprocher du centre du système éducatif : l’acte pédagogique. Il nous semble qu’à notre insu on y fait là l'éducation des Narcisse de demain.

[28]

Narcisse et sa reproduction

Poursuivant cette réflexion sur le mythe de Narcisse et ses manifestations dans le secteur de l'éducation, j’ai été fascinée par la logique du système. Les miroirs de Narcisse sont reproduits et traduits au milieu même de l’acte éducatif. C’est ainsi que le système, comme on le nomme, garde sa cohérence et assure sa permanence. Chacun des miroirs de Narcisse garde jalousement son aire de production et s’assure là des conditions de reproduction des Narcisse de demain.

Les cheminements proposés aux écoliers les préparent de façon exclusive à emprunter la voie du plaisir ou celle du pouvoir. C’est ce que j’appelle les pédagogies du processus et les pédagogies du contenu.

Les pédagogies du processus

Le Narcisse du plaisir s’illustre surtout dans les pédagogies du processus, en particulier dans les écoles dites alternatives. Là, le plaisir de l’enfant est affirmé comme absolu. L'idéal est que l’enfant évolue sans contrainte, en toute liberté. Une variété d’activités lui sont offertes, il est invité à choisir non pas en fonction d’un programme, d’une norme extérieure, mais en suivant son intérêt, son impulsion.

La croyance est en effet que, suivant un processus de libre choix et de plaisir, il trouvera lui-même, au fond de sa nature bonne, l’équilibre entre ce qu'il doit apprendre et ce qu’il veut apprendre.

Ce dont nous avions besoin, nous l’avions : une croyance absolue dans le fait que l’enfant n’est pas mauvais, mais bon... Je crois intimement que l’enfant est naturellement sagace et réaliste et que, laissé en liberté, loin de toute suggestion adulte, il peut se développer aussi complètement que ses capacités naturelles le lui permettent[10]

Le message que reçoit l’enfant est que son désir est bon, qu’il doit être suivi. La norme de son activité est le plaisir, la recherche du bien-être. On ne lui imposera [29] rien qui soit contraire à cette norme. Vivant cette pédagogie non contraignante et non directive, on compte que l’enfant deviendra un être pacifique et qu’ayant acquis l’amour de lui et un équilibre personnel intégré, il pourra pratiquer l’amour des autres.

Dans ce contexte, l’éducateur ne décide pas, n’intervient pas, il propose, stimule et s’assure que le processus éducatif se structure autour de l'équilibre qu’apporte la recherche du plaisir individuel posé comme objectif premier.

Ces approches pédagogiques adoptent les principes du modèle narcissique fondé sur la recherche du plaisir. Nous n’avons pas les éléments pour évaluer le comportement et les choix que font ou feront ces enfants devenus adultes. Ceux que j’ai rencontrés au hasard ne m’ont pas semblé plus ouverts aux autres que les enfants des écoles traditionnelles. J’en ai vu par contre qui affichaient un comportement fort égocentrique ; ce qui me laisse songeuse quant à l’avenir d'une société où ils seraient les maîtres.

Les pédagogies du contenu

Le Narcisse politique serait davantage formé dans le sillon des approches pédagogiques traditionnelles lesquelles me semblent avoir été vidées d’une de leur caractéristique essentielle.

Les pédagogies d’inspiration humaniste et chrétienne formaient les citoyens en vue d’une « cause », d’un objectif social ou religieux. On peut disserter sur la pureté de cet objectif, mais il y avait là une rationalisation noble et engageante. La poursuite de cet objectif détournait l’enfant d'une attention exclusive sur lui. Elle l’incitait à se dévouer au service d’une tâche à réaliser, tâche qui le dépassait comme individu mais à laquelle il pouvait contribuer en y consacrant sa vie.

Les causes ne sont plus au cœur des objectifs éducatifs. Et cela, ni dans les pédagogies traditionnelles, ni dans les pédagogies alternatives. Elles ne mobilisent plus.

Ce qui mobilise, c’est la promotion individuelle : faire partie de l’élite, c’est avoir et pouvoir. Nous revoilà à Narcisse ! Réussir, c’est posséder des biens et jouir de [30] ses avoirs. Réussir, c’est plus encore devenir un définisseur de situations : celui qui élabore les contenus politiques, scientifiques, sociaux... et décide ce qui sera. Réussir, c’est jouir de son pouvoir et contempler sa réussite.

C’est là le modèle que prônent les pédagogies traditionnelles.

Or, je constate que la place faite aux contenus dans ces pédagogies ne permet même pas à l'enfant de s’habiliter à ce nouvel idéal qui serait précisément d’être des définisseurs de contenus.

Les savoirs enseignés dans ces pédagogies sont définis, fermés, encadrés pour l’essentiel dans des programmes, des manuels, des notes de cours ... Ils sont communiqués à l’étudiant sous une forme abstraite de leur mode et de leurs conditions de production : exposé, théorème, principe, démonstration... L’étudiant se trouve devant un contenu traité, définitif.

Autant dans les pédagogies alternatives, les contenus sont secondaires et la priorité est mise sur le processus que réalise l’enfant, accordant de ce fait peu d’importance à la qualité objective du produit issu du processus ; autant dans les pédagogies traditionnelles, les contenus sont premiers, mais déjà médiatisés dans des formes trop rigides pour permettre un accès à l'observation directe de la réalité brute et au mode de production de ces contenus à partir de l'objet.

On émet le message que les contenus présentés sont indubitables, permanents et méritent l’adhésion, que le véritable pouvoir serait d’être à l’origine de ces contenus. Par ailleurs, on ne met en place aucune stratégie pédagogique efficace pour habiliter l’enfant à le faire systématiquement.

Il n’est donc pas étonnant que dans le creuset de ces deux approches pédagogiques, on s’apprête à reproduire les modèles narcissiques décrits plus haut :

  • le Narcisse du plaisir qui prend son émotion et son plaisir pour un absolu et n’entre en interaction avec son environnement que pour le mettre au service de son plaisir ;

  • le Narcisse politique, peu conscient de la distance entre l’idée et la chose, inhabile à construire un contenu [31] à partir de l'objet concret (que cet objet soit social ou matériel) et ayant acquis l’illusion que le statut lui confère la qualité de décréter la vérité.

Les leçons de Narcisse

La quotidienne fréquentation de Narcisse force l’attention. Toute critique que soit ma position face à Narcisse, j’ai tiré de son contact des enseignements fort utiles pour l’action.

Deux leçons !

Notons d’abord que je cherche à comprendre Narcisse, non pas en tant qu'il met en évidence la solitude de l’homme, ce qu’il fait de façon tragique, mais en tant qu’il se situe malgré tout dans un réseau d’interactions et, paradoxalement, marque ce réseau.

Narcisse est comme chacun de nous un être interactif en tension de reconnaissance et de pouvoir. L’acharnement qu'il met à affirmer son égo, à attirer sur lui l’attention le fait voir. Or Narcisse, forçant l’attention, met en exergue le nœud du réseau : il exacerbe la fonction déterminante du sommet dans le tissu réticulaire.

Le concept de réseau est issu de modèles mathématiques. Dans ce contexte, les points du réseau « peuvent être regardés comme l'intersection de deux ou plusieurs chemins ». [11] Or appliqué à l’interaction entre les humains, le concept de réseau se complexifie. Les nœuds humains ne sont pas que des points neutres de rencontre, ils agissent sur la qualité du sommet, l’influencent, modifient le message.

De façon générale, les approches systémiques accordent plus de réalité aux chemins, à l'échange d’énergie entre les sommets qu’aux sommets eux-mêmes. Il en est de même lorsqu’il s’agit des systèmes qui étudient l’interaction des hommes. On connaît « l’input », « l’output », mais on ne peut nommer, on ne cherche pas à nommer ce qui se passe dans le point nodal qui est le siège de la réception et de l'émission du message. On néglige les individus, on [32] considère leur rôle, ce par quoi ils sont interactifs, mais pas leur individualité, encore moins leur subjectivité.

Le discours explicite de Narcisse qui met toute son énergie à affirmer son existence, à se voir, à se faire voir, a attiré mon attention sur le nœud du réseau, sur la complexité du nœud humain qui reçoit positivement (plaisir) ou négativement (souffrance) le message interactif et marque la suite de l'interaction.

Y porter plus d’attention serait fort bénéfique pour, d’une part, accroître la connaissance des mécanismes de l’interaction et pour, d’autre part, accroître l’humanisation des systèmes. Exemples : que veut dire quotidiennement pour un enseignant d’affronter les conditions de travail qu’on lui impose : motivation, santé, créativité, efficacité... ? que signifie quotidiennement pour un étudiant de vivre la sorte d’école qu’on lui impose : anonymat, morcellement des disciplines, avenir fermé quant à la carrière ... ? que signifie pour un directeur d'école de changer d’équipe de professeurs chaque année : recommencer, impossibilité de planifier, de projeter, démobilisation ... ? On peut de cette façon multiplier les exemples et les points de vue à tous les niveaux de tous les réseaux.

Rares sont les décideurs qui s’interrogent à partir des points concrets du réseau. Ces questions sont jugées démagogiques ou romantiques et pourtant, elles sont à ras de réalité. On préfère poser les questions abstraitement, tenir les présences à distance. Avec les conséquences que l’on sait. Narcisse forçant abusivement mon regard a attiré mon attention vers d’autres regards si discrets qu’ils semblent éteints.

La deuxième leçon est tirée de la tension entre les deux miroirs de Narcisse : la tête et le cœur ! Voilà une opposition culturelle fondamentale, la raison et l’émotion, l’homme et la femme.

Ces deux pôles pris isolément font chaque jour la preuve de leur échec. La raison se perd dans ses abstractions et l’émotion dans son angoisse. La réflexion sur les deux miroirs de Narcisse m’a rendue plus sensible à l’un et à l’autre excès, et m’a mise à l'affût de pratiques plus intégratives du cœur et de l’esprit.

[33]

Ces pratiques existent, nous en avons recensé un bon nombre dans le secteur de l'éducation des adultes. [12] Elles ne bénéficient pas de la reconnaissance du système, mais elles constituent à n’en pas douter un lieu d’espoir : lieu d’un contact concret avec le réel, lieu d’une attention plus chaleureuse et constante aux personnes, lieu de solutions mieux imaginées et plus efficaces, lieu de plus de liberté face aux a priori organisationnels et pédagogiques.

L'intégration de la tête et du cœur permet une compréhension inédite de la réalité, elle favorise le lien créateur entre des dimensions habituellement dichotomiques et opposées ; elle donne de la réalité une vision globale « holistique » tout en permettant de dessiner des actions concrètes significatives.

Il me semble qu’il y a dans cette recherche d'action et de pensée intégrées une piste pour contrer les échecs de Narcisse et mettre en relation de convergence ses forces divergentes ; mais il n’y a pas d’école qui apprenne à « penser globalement et à agir localement ». [13] Les modèles ne sont pas inventés, les pratiques qui pointent ne sont pas reconnues. Il faudra compter sur la force d'individus ayant acquis une forte intégration personnelle de ces dimensions et qui acceptent de prendre le risque de l’action pour contrer le mouvement des oppositions narcissiques et affirmer concrètement l’intensité créatrice de l’intégration du cœur et de la tête.

[34]


* Spécialiste en Sciences de l'Éducation, ministère de l’Éducation, Montréal.

[1] Fisher, Louis, Gandhi, Ed. Belfond, 1983.

[2] Serres, Michel, Hermès ou la communication, Ed. de minuit, 1969, p. 11.

[3] Dictionnaire Larousse.

[4] Asimov, Isaac, Trous noirs, Ed. L'Etincelle, 1977.

[5] Fred, Le Naufragé du A, Ed. Dargaud.

[6] Serres, Michel, La traduction, Ed. de minuit, 1974.

[7] Lire à ce sujet : Vermette, Monique, Arsenault, Guy, L’antiméthode ou images et contre-images d’une pratique d'intervention en milieu éducatif, ministère de l’Education, Direction générale de l’éducation des adultes, septembre 1982, 31 p.

[8] Lire à ce sujet : Gendlin, E.T., Au Centre de soi, Ed. Le Jour et Actualisation 1982.

[9] Jeannière, Abel, La pensée d’Héraclite d’Ephèse avec la traduction intégrale des fragments, Aubier, 1959, p. 102.

[10] Neil, A.S., Libres enfants de Summerhill, François Maspero, « textes à l’appui », 1971, p. 22.

[11] Serres, M., Hermès ou la communication, op. cit., p. 11.

[12] Lire à ce sujet : Dossier alphabétisation de l’équipe d’aide au développement de la Direction générale de l’éducation des adultes, 6 fascicules rédigés par Vermette, Monique, et Pothier, Nicole.

[13] Carra, Fritjof, Le temps du changement, Ed. Rocher, 1983. (Un livre plein d’espoir.)



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mercredi 7 janvier 2026 5:24
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



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