RECHERCHE SUR LE SITE

Références
bibliographiques
avec le catalogue


En plein texte
avec Google

Recherche avancée
 

Tous les ouvrages
numérisés de cette
bibliothèque sont
disponibles en trois
formats de fichiers :
Word (.doc),
PDF et RTF

Pour une liste
complète des auteurs
de la bibliothèque,
en fichier Excel,
cliquer ici.
 

Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir du texte de Colette Ysmal, “Élites et leaders.” In ouvrage sous la direction de Madeleine Grawitz et Jean Leca, TRAITÉ DE SCIENCE POLITIQUE. Tome 3: L'action politique. Chapitre IX, pp. 603-642. Paris: Les Presses universitaires de France, 1re édition, 1985, 713 pp. [Jean Leca nous a accordé le 4 avril 2018 son autorisation de diffuser la presque totalité de ses publications, y compris ce Traité de science politique.]

[603]

TRAITÉ DE SCIENCE POLITIQUE.
Tome 3. L’action politique
Chapitre IX

ÉLITES ET LEADERS.”

Par Colette YSMAL

Section 1 - L’autonomie des élites politiques : élite et masse [604]

1. Mosca, Pareto, Michels et le fait oligarchique [605]
A. Le fait oligarchique [605]
B. Les qualités de l’élite [607]

2. L’autonomie relative des élites politiques [608]
A. La spécificité du champ et des élites politiques [609]
B. Élites et population : la logique du don et du contre-don [610]

Section 2 - La spécificité des élites politiques [611]

1. Composition et recrutement des élites : la sélection sociale [612]
A. Exclus et privilégiés [613]
1. Le monde politique : des hommes d’âge mûr [613]
2. Des bourgeois [616]
B. Quelques éléments de clivage [619]
1. L’importance de la hiérarchie [620]
2. Origines sociales et clivages politiques [622]
C. La transformation sociale des élites [625]
1. La transformation à long terme : le cas de l’industrialisation [626]
2. Les transformations récentes : le problème de la technocratie [627]

2. Composition et recrutement : la sélection politique [629]

A. Une socialisation précoce [629]
B. L’influence familiale [630]
Section 3 - Des élites aux leaders et au leadership [632]

1. Leadership et recrutement [633]
2. Type de leaders et système politique [634]
3. Types de leaders et demandes de la société [637]

Bibliographie [638]

Personnel politique, professionnels, élites ou leaders, ces termes (sans même parler de leurs équivalents anglo-saxons tels decision-makers ou ruling class) couramment employés les uns à la place des autres montrent sans doute l’absence d’une théorie systématique de l’ensemble des agents « qui participent à la lutte pour la conquête et l’exercice du pouvoir politique » (Gaxie, 1973). Personnel politique, voire decision-makers, sont sans doute les plus neutres ou les plus platement descriptifs : ils couvrent un recensement de tous ceux qui œuvrent à l’intérieur de l’entreprise politique opposé, en droit sinon en fait, aux autres entreprises de la société. Ils sont aussi ceux qui ouvrent le champ le plus vaste, des adhérents de parti aux ministres en passant par les dirigeants des formations politiques, les élus locaux ou les parlementaires… Certains auteurs proposent même d’y inclure les journalistes politiques ou les membres de l’Administration…

Professionnels, élites ou leaders renvoient, en revanche – et même si ceux qui l’emploient n’en ont pas toujours conscience – leader, par exemple, est purement et simplement employé comme synonyme de responsable ou de dirigeant –, à un univers théorique. Ils sont un parti pris sur la réalité, une manière d’opposer déjà des acteurs possédant certaines caractéristiques à d’autres qui ne les ont pas. « Professionnels » renvoie à son contraire : non-professionnel ou à amateur ; élite à masse et leader à follower. Quelles que soient les caractéristiques retenues, l’entreprise a pour première conséquence de réduire le groupe [1]. Dans sa synthèse de tous [604] les travaux consacrés aux élites politiques, Putnam (1976) réserve ainsi la dénomination d’élite à « ceux qui ont plus de pouvoir que d’autres », le pouvoir étant de son côté « la puissance d’influencer réellement (directement ou indirectement) la politique et l’activité de l’État » et ne traite effectivement que des parlementaires, des ministres ou présidents, voire de la Haute Administration. Réduction fâcheuse qui élimine notamment, sauf dans le cas des pays communistes où l’État tend à confondre avec le parti, les élites partisanes et à laquelle pour notre part nous ne céderons pas [2]. Plus profondément, cependant, l’usage des mots élites et leaders désigne l’existence d’une différence, voire d’une coupure entre ceux qui sont censés en être et ceux qui n’appartiennent pas au monde du pouvoir. Une fois dissipée l’illusion d’une représentativité absolue de l’élite politique par rapport à l’ensemble social dans lequel elle s’insère et qu’elle régit, se trouve peu ou prou mise en cause l’existence de la démocratie elle-même. Dès lors les élites règnent sur une masse plus ou moins indifférenciée et plus ou moins manipulée. On retrouve là les théories élitistes nées à la fin du xixe siècle et représentées par Pareto, Mosca ou Michels, théories qui fondent l’indépendance ou l’autonomie de l’élite politique par rapport au reste de la population. Ce n’est pas un hasard si la traduction en anglais des travaux de Gaetano Mosca porte le titre de The ruling class, classe renvoyant à un ensemble homogène, clos et porteur de caractéristiques spécifiques.

Les penseurs élitistes définissent largement l’horizon sous lequel se déploie la grande majorité des études empiriques concernant les élites politiques. Nous disons bien horizon et non pas cadre théorique tant est souvent tenu ou arbitraire le lien qui unit les enquêtes et les pères fondateurs de la sociologie des élites. Dans la plupart des cas, il ne s’agit pas d’en vérifier les hypothèses ou les axiomes. Toutefois les grands ancêtres continuent à façonner les problématiques générales : par exemple celle de l’autonomie qui parcourt l’examen des relations entre élite et structure sociale ou la recherche des qualités spécifiques de l’élite politique. On peut citer aussi la circulation des élites ou encore l’examen des différents types de leadership.

Section 1

L’autonomie des élites politiques :
élite et masse


La problématique de l’autonomie qui traverse toute étude des élites politiques et du leadership peut, toutefois, être entendue de manières différentes. On ne traitera pas ici de la traditionnelle querelle entre théoriciens monistes défenseurs [605] de l’unité d’une « classe dirigeante » (Miliband, 1969) ou d’une « élite du pouvoir » (Mills, 1969) dans laquelle se dissout la spécificité des dirigeants politiques par rapport à ceux de l’économie, de l’armée ou de l’Administration et théoriciens pluralistes qui, comme Robert Dahl (1971), constatent la pluralité des groupes dirigeants, la différenciation des rôles d’autorité et la perméabilité de la « strate politique » à tout individu qui « par ses intérêts et ses soucis se sent attiré par le mode de pensée politique particulier à la strate » (Dahl, 1971, p. 102) [3]. Comme le remarque Kornhauser (1961), il y a là l’opposition de deux portraits du pouvoir aux États-Unis. Si bien que la controverse trouve vite ses limites et tend plutôt à appauvrir les recherches sur le personnel politique ou à les enserrer dans le carcan des affrontements idéologiques sur le caractère de la démocratie américaine et le modèle qu’elle peut représenter pour l’analyse des pays industriels et avancés, voire de toutes les sociétés. En revanche, plus significatifs sont d’une part la tradition élitiste, d’autre part l’héritage weberien qui tous deux posent la question de l’objet élites politiques, de sa réalité et de ses conditions d’existence.

1. Mosca, Pareto, Michels
et le fait oligarchique


En contradiction avec les idées démocratiques du xixe siècle et l’idéal socialiste d’une démocratie totale dans une société sans classe, Vilfredo Pareto, Gaetano Mosca et Roberto Michels affirment tous trois la thèse de la séparation des gouvernants et des gouvernés et l’existence d’une couche particulière de personnes qui constituent l’élite, c’est-à-dire une oligarchie peu nombreuse et possédant des qualités propres.

A. LE FAIT OLIGARCHIQUE

Pour les deux auteurs italiens, il s’agit d’une pétition de principe tant ils posent en axiome que, dans toute société, existent une classe qui dirige et une autre qui est dirigée. Ainsi Pareto (1965), après avoir expliqué ce qu’il appelait élite et mis à part ce qui, au sein de l’ensemble global, constitue l’ « élite gouvernementale » ou ceux qui « jouent directement ou indirectement un rôle notable dans le gouvernement », conclut-il : « Nous avons donc deux couches dans la population : 1° la couche inférieure, la classe étrangère à l’élite (…) ; 2° la couche supérieure, l’élite qui se divise en deux : a) l’élite gouvernementale ; b) l’élite non gouvernementale. » À quoi fait écho Mosca (1939) lorsqu’il écrit : « Dans toutes les sociétés – depuis celles qui sont très peu développées et ont à peine atteint l’aube de la civilisation jusqu’aux sociétés les plus avancées et les plus puissantes – deux classes d’hommes [606] apparaissent, une classe qui dirige et une classe qui est dirigée. La première classe, toujours la moins nombreuse, remplit toutes les fonctions politiques, monopolise le pouvoir et profite des avantages qu’il procure alors que la deuxième, la plus nombreuse, est dirigée et commandée par la première d’une manière plus ou moins légale, plus ou moins arbitraire ou violente. »

En revanche, c’est à une longue et cohérente démonstration que se livre Roberto Michels (1914). Si le sociologue allemand tient pour prouvé que les régimes politiques de son époque et les partis conservateurs ne sont pas démocratiques, il lui reste à déterminer si l’absence de démocratie est liée à la nature particulière de ces régimes ou de ces partis ou bien s’il s’agit d’une loi plus générale. Pour ce faire il prend comme objet de son enquête le Parti social-démocrate allemand dans la mesure où celui-ci devrait être, au regard de son idéologie et de son programme, le cas le plus favorable à la réalité d’une pratique démocratique. Si les partis socialistes ne sont pas démocratiques, c’est que la démocratie elle-même n’est pas viable ou n’est pas réalisable. Or, au terme de son étude du spd, Michels montre la « loi d’airain de l’oligarchie ». « Qui dit organisation dit tendance à l’oligarchie », et division du groupe en une minorité dirigeante et une majorité dirigée. À mesure que l’organisation se développe, le droit de contrôle de la masse sur les dirigeants devient de plus en plus illusoire faute de temps, de compétence et de pouvoir. Il y a différenciation naturelle des organes et des fonctions. Dans le cas d’un parti politique, le gouvernement direct de la masse est supplanté par le pouvoir des comités. Les adhérents renoncent à diriger ou même à surveiller les affaires administratives et les choix politiques. Ils se voient obligés de confier ces tâches à des personnes sûres, spécialement désignées à cet effet (les dirigeants), voire à des fonctionnaires rétribués par l’organisation (les permanents). La masse est réduite à se contenter de comptes rendus de plus en plus sommaires. Bref, le pouvoir est accaparé par une classe de professionnels qui évincent les militants. En foi de quoi, Michels retrouve Mosca et Pareto pour affirmer la division générique de tout groupe social entre les gouvernants et les gouvernés ou entre l’élite et la masse.

En fait, derrière l’affirmation de l’existence incontournable d’une élite, se glisse celle de l’autonomie des gouvernants dans une mise en cause de la démocratie représentative et une critique approfondie de la souveraineté populaire. Mosca (1939) parle de la « fausseté de la légende parlementaire » et de l’absurdité de concevoir la représentation du peuple comme un transfert libre et spontané de la souveraineté des électeurs à un certain nombre d’élus. Cette conception supposerait, en effet, que l’action de la « classe politique » puisse être attachée à la volonté de la collectivité par des liens indissolubles. Or rien n’est plus faux dans la mesure où, une fois l’acte électoral accompli, le pouvoir des électeurs prend fin et l’élu est le seul maître du jeu. De son côté Pareto (1965) propose de ne pas s’en tenir « à la fiction de la représentation populaire » et « d’aller de l’avant pour voir quel fond se trouve sous les diverses formes du pouvoir de la classe gouvernante ». De fait, le peuple croit que ses représentants exécutent sa volonté ; or « le bon Démos fait, au contraire, celle de ses gouvernants. Mais très souvent, cela profite uniquement aux intérêts de ces gouvernants qui, depuis le temps d’Aristophane jusqu’au nôtre, usent largement de l’art de berner Démos ».

[607]

Les théories de Mosca et de Pareto, à travers leur critique de la représentation et de la démocratie parlementaire et l’affirmation que les élites gouvernementales suivent en fait la logique de leur intérêt propre et spécifique, conduisaient ces auteurs à s’opposer à la démocratie ou à défendre un gouvernement des élites. Au contraire Michels se rattache, sous la fausse apparence de thèmes communs, à une autre tradition. Lorsqu’il écrit (1914, p. 21) que « représenter signifie faire accepter, comme étant la volonté de la masse, ce qui n’est que volonté individuelle », il pense comme Rousseau et comme nombre d’auteurs du xviiie siècle, que la souveraineté ne se délègue pas. C’est pourquoi il précise que la délégation n’est compatible avec la démocratie que si elle concerne des « cas isolés » et que si, de surcroît, elle est de brève durée. En revanche, générale et permanente, elle équivaudra toujours à une hégémonie des représentants sur les représentés. En d’autres termes l’oligarchie naît de l’impossibilité technique de la démocratie directe dans des sociétés trop nombreuses. Toutefois il demeure vain de chercher à cette dernière un substitut dans l’idée de la représentation.

B. LES QUALITÉS DE L’ÉLITE

Unis sinon sur la forme du gouvernement idéal du moins sur le diagnostic, Pareto, Michels et Mosca ne le sont pas sur les raisons permettant d’expliquer la séparation entre la masse et l’élite, sur ce qui fonde « les qualités » de l’élite ou la supériorité d’une élite sur l’autre. C’est sans doute Pareto qui est le moins clair et le moins convaincant. Dans un texte célèbre (1965, pp. 1296 et s.), il propose en effet de donner le nom d’ « élite » à tous ceux qui, quelle que soit la branche d’activité où ils déploient leurs talents, ont les meilleures notes, sont donc les meilleurs et manifestent le plus de réussite. L’élite c’est donc aussi bien les marchands les plus prospères, les avocats ou les médecins qui ont le plus de clients que les citoyens les plus riches ou le voleur qui dépouille ses concitoyens avec le plus de constance ou en visant ceux qui possèdent le plus. Si on se réfère à la distinction seconde entre élite gouvernementale et élite non gouvernementale, Pareto se révèle moins prolixe en ce qui concerne la manière dont on pourrait construire l’indice d’appartenance à l’élite politique. Si on convient que celle-ci obéit à la loi générale ou si on considère les textes relatifs à la lutte des élites, on peut concevoir que celles-ci tirent leur supériorité de leur tempérament : ils sont les forts, différence naturelle qui explique la réussite qui donne le pouvoir.

Cette qualification toute psychologique ne saurait pourtant suffire. Mosca et Michels insistent sur la capacité propre aux dirigeants à s’organiser. Pour le premier (1939, p. 53 et s.), l’élite forme un bloc homogène du seul fait qu’elle est minorité tant il est vrai qu’il est plus facile d’avoir des intérêts et des buts communs, d’agir de conserve à cent qu’à des milliers. Pour le second, l’avantage de l’élite est la conséquence de la division du travail, de la différence des fonctions et de la spécialisation. Les dirigeants, en effet, disposent de leur connaissance supérieure de la machine, connaissance qui leur confère une grande capacité de manœuvre. Leur science des mécanismes internes, leur habileté à utiliser les règles les préservent des renversements de majorité et leur assurent une inamovibilité pratiquement absolue. De [608] même les dirigeants excellent à étouffer les initiatives qui pourraient venir de la base, à dissoudre les oppositions virtuelles, soit en absorbant leurs leaders, soit en les rejetant à l’extérieur de l’organisation.

Toutefois cette habileté manœuvrière ne serait peut-être pas suffisante si les chefs politiques ne disposaient pas en même temps du monopole de la compétence politique. C’est Michels (1914) qui développe particulièrement ce point. Seuls, en effet, parce qu’ils consacrent tout leur temps à l’exercice de la politique, ils sont à même de « s’initier à tous les détails de la vie publique » ou d’acquérir « une connaissance approfondie de l’engrenage social et surtout du mouvement et du fonctionnement de la machine politique » (1914, p. 18). Or, qui dit connaissance dit pouvoir de suggestion sur ceux qui sont incompétents. D’où il découle que les professionnels de la politique feront tout pour préserver leur monopole. Leur compétence, en effet, peut être réelle lorsqu’ils s’expriment sur des sujets difficiles et techniques ; mais elle peut aussi bien être factice… Nouvelle preuve de leur habileté, les « oligarques » s’emploient dès lors, à force de digressions, de périphrases et de subtilités terminologiques, à transformer la question la plus naturelle du monde en « un mystère sacré dont ils possèdent seuls la clé ».

Coupée d’une masse indifférenciée et amorphe, l’élite politique, quoi qu’il en soit, est absolument autonome dans la mesure où, définie comme l’écrit Meisel (1958) par les « trois C » : Conscience de groupe, Cohérence et Conspiration, elle n’obéit qu’à elle-même, ne prend en compte que ses propres lois ou ses propres volontés et ne se préoccupe pas des attentes ou des désirs des citoyens. Il en résulte que les théoriciens élitistes réduisent l’histoire à une lutte entre ceux qui sont au pouvoir et ceux qui, évincées, veulent prendre la place des premiers en utilisant, par de fallacieuses promesses, le « reste de la population ». Cette position, ainsi que le remarque Gaxie (1973), absorbe la dynamique sociale dans la dynamique politique et implique la primauté et l’autonomie du politique. Toutefois cette pétition de principes a au moins deux inconvénients. D’une part elle postule, du côté des élites, une claire conscience de leurs intérêts et du sens de leur action qui reste totalement à démontrer. Surtout, en insistant sur la domination de l’élite sur la masse, elle interdit de penser les relations qui nécessairement unissent l’une à l’autre, relations qui fondent le pouvoir de la première sur les réponses qu’elle est capable d’apporter aux besoins et demandes de la seconde.

2. L’autonomie relative des élites politiques

Penser ces relations c’est poser l’autonomie relative des élites. En effet, si d’un côté il faut bien reconnaître la spécificité de l’activité politique et donc des agents qui s’exercent dans ce champ, de l’autre il faut aussi convenir que l’entreprise politique ne peut fonctionner sans échanges tant à l’intérieur du système politique qu’à l’extérieur de celui-ci en direction des couches sociales où elle cherche ses soutiens dans la lutte concurrentielle pour le pouvoir.

[609]

A. LA SPÉCIFICITÉ DU CHAMP
ET DES ÉLITES POLITIQUES


Ce que ne disent pas les théoriciens élitistes c’est comment se constitue un pouvoir politique. La preuve en est qu’ils sont conduits à définir tout logiquement le pouvoir par la possession du pouvoir et à donner une explication psychologique ou organisationnelle à l’existence des élites (les forts et les faibles ; les organisés et les manœuvres ; les cyniques et les dupes…). Or, comme le montre Max Weber (1963), l’apparition d’une élite politique nommée par lui « nouvelle sorte d’hommes politiques professionnels », est corrélative du développement de l’État moderne ou de l’État rationnel. Dans la société féodale chaque seigneur doit faire face par ses propres moyens aux dépenses de l’administration, de la justice et de la guerre ; il possède donc en propre les instruments de la domination politique. Dans sa lutte contre la féodalité, la monarchie réussit à exproprier l’aristocratie de ces moyens de domination et à s’attribuer le « monopole de l’exercice de la violence légitime » qui définit l’État contemporain. De ce mouvement dont Weber, comme Marx (1963), montre qu’il s’accomplit parallèlement au développement de l’entreprise capitaliste expropriant petit à petit les producteurs indépendants, naît une division du travail au sein de la société ou une spécialisation des compétences dans des domaines originairement laissés aux mains des souverains. D’un côté on note l’ascension de fonctionnaires qualifiés constituant un corps administratif spécialisé dans la gestion et qui entre en lutte avec l’autocratie du prince. De l’autre, coupés des moyens de la gestion, les hommes politiques sont peu à peu obligés de tirer des revenus réguliers de leurs activités, de vivre non seulement « pour la politique » mais aussi « de la politique » (Weber, 1963, p. m) et de devenir ainsi des hommes politiques professionnels.

Dans un premier temps (ibid., 1963, p. 108-109), ils se mettaient à la disposition d’un prince et « la gestion de ses intérêts politiques leur fournissait leur gagne-pain et le contenu moral de leur vie ». Les choses se modifièrent avec l’apparition des parlements et des partis politiques qui changèrent à la fois les fidélités et les compétences réclamées. Toutefois, il demeure que les hommes politiques sont engagés dans une activité de plus en plus spécialisée qui est la lutte pour le pouvoir, lutte conflictuelle et concurrentielle à l’intérieur de l’État. La définition du politique est assez large pour ne pas en laisser le monopole à l’État ; y participent également les forces diverses exerçant une influence sur le pouvoir (partis et presse notamment). Mais la spécialisation de l’action politique implique que les hommes qui en font leur profession possèdent des « marques » qui les constituent comme tels. Avec Schumpeter (1967), on peut dire que la caractéristique de l’entreprise politique est de jouer des doctrines, des principes et des programmes. Comme les entreprises économiques donnent une marque à leurs produits pour s’assurer le monopole d’une clientèle et dominer le marché, les divers acteurs du champ politique, dans leur lutte concurrentielle pour le pouvoir, cherchent à se démarquer de la concurrence et à attirer des électeurs ou des soutiens par leurs propositions. D’une manière plus générale, les hommes politiques doivent maîtriser un langage spécifique qui constituera « une compétence politique » dont ils auront le monopole. Monopole qui, [610] contrairement à ce qu’affirment les théoriciens élitistes, se définit moins contre les non-professionnels incompétents et dépossédés que contre d’autres formes de compétence dont sont porteuses les élites agissant dans d’autres secteurs (administratif, économique, militaire…). Cette compétence assure ce que Weber appelle la « vocation » de l’homme politique.

Pourtant, à la suite de Weber et avec Schumpeter (1967), il faut reconnaître que la spécialisation et la professionnalisation de l’activité politique font « que la politique devient inévitablement une carrière » et que la « profession politique développe des intérêts autonomes » (1967, p. 384). Gela signifie d’une part qu’au pouvoir un homme d’affaires ou un homme de loi cesse de l’être pour devenir membre d’une collectivité qui réagit en fonction des besoins de sa carrière et des règles en usage dans le monde politique. Cela explique d’autre part que l’homme politique puisse développer à l’égard de ceux qu’il représente une indépendance certaine. On imagine trop facilement que les parlementaires ou les dirigeants des partis suivent soit leurs mandants en général, soit les intérêts de certaines catégories. En fait, comme le remarque Schumpeter, énoncer cela ce n’est « énoncer que la moitié de la vérité ». Parce qu’ils sont des professionnels soumis aux règles de leur profession comme au poids de leurs ambitions, les politiciens peuvent « manquer à servir les intérêts de leur classe ou des groupes auxquels ils sont affiliés ».

B. ÉLITES ET POPULATION :
LA LOGIQUE DU DON ET DU CONTRE-DON


S’il est vrai que cette indépendance établit une sorte de jeu dans la vie politique et évite de considérer la relation entre les élites et la masse comme une pure et simple représentation mécanique soit des demandes des citoyens en général, soit de celles de certains groupes sociaux, il est non moins certain qu’il ne faut pas oublier l’autre moitié de la vérité évoquée par Schumpeter. Quelles sont donc les relations entre les élites et leurs mandants, relations qui rendent leur indépendance relative ? Weber (1963) en donne une première démonstration dans le cas des partis politiques. Ainsi, dans ces organisations, les dirigeants qui cherchent la puissance pour eux-mêmes offrent-ils aux adhérents et aux militants des chances de réaliser leurs objectifs ou d’obtenir des avantages personnels. En échange des alliances ou des services que « la base » accorde aux dirigeants dans leur lutte concurrentielle pour le pouvoir, celle-ci reçoit des emplois, des honneurs et des biens. Ostrogorski (1903) a développé cette thématique dans le cas des partis américains, lorsqu’il montre que « les places dans les services publics de l’Union, des États et des municipalités fournissent la solde qui permet d’entretenir l’armée des politiciens qui servent la machine ». Gaxie (1977), dans le cas des partis français, a montré toutes les « rétributions » que pouvait recevoir le militant de son parti : de la simple chaleur familiale aux emplois municipaux en passant par des avantages divers. Pour s’assurer du soutien des électeurs, le parti ou son représentant candidat à l’élection peut prodiguer, comme l’écrit Ostrogorski (1903, p. 354), « mille faveurs qui impliquent l’heur ou le malheur de toute l’existence de beaucoup de petites gens ». Le cas le plus extrême est celui du clientélisme mais on connaît tous les menus services [611] qu’un candidat ou un élu peut offrir pour s’assurer la fidélité des électeurs… Ce qui est vrai des partis l’est aussi de l’État lorsqu’il donne les moyens matériels qui permettent de s’assurer le soutien de telle ou telle classe sociale : subventions, augmentations, postes, etc.

La logique du don et du contre-don, forme fondamentale de l’échange entre élites et masse, n’implique pas que les premières ne prennent pas en charge les demandes de la seconde ou tout au moins de certaines fractions de celle-ci. Au contraire, et précisément dans la mesure où la conquête et l’exercice du pouvoir placent les différentes élites – généralement divisées selon leur appartenance à un parti ou à une idéologie – en situation de concurrence, elles doivent s’assurer des soutiens en jouant des besoins et des revendications de ceux qui constituent leur clientèle voulue ou supposée. Si comme nous l’avons vu leur indépendance est réelle, elles ne peuvent toutefois risquer le conflit source d’échec et se couper brutalement des groupes qui assurent leur pouvoir. Pourtant le personnel politique retraduit aussi bien les demandes sociales en termes politiques ou les pense selon ses propres catégories. D’une part, comme le remarque Schumpeter (1967, p. 368), c’est lui « qui appelle à la vie des volitions vigoureuses et nettes restées souvent latentes des dizaines d’années ». Opération d’alchimie qui organise ces volitions, « en les surexcitant et en insérant finalement des articles appropriés dans son programme de concurrence électorale ». D’autre part, le travail idéologique tend à masquer les rapports sociaux ou les rapports de classe. Sauf exception, telle demande particulière passera pour l’ « intérêt général » : tout conflit d’intérêt entre des groupes sociaux divers et antagonistes sera interprété en termes politiques : ainsi en France droite contre gauche ou encore majorité contre opposition…

Il n’en reste pas moins qu’aux thèmes élitistes de la coupure et de la manipulation, la thèse de l’autonomie relative des élites substitue ceux de la spécificité et du contrôle. Bien que plus limitées dans leurs ambitions, les enquêtes empiriques se sont consacrées à explorer le vaste domaine des caractéristiques particulières aux élites politiques. Héritage sans doute diffus des théoriciens, cette problématique est néanmoins celle qui explique l’attention portée à la composition des élites et à ses variations dans le temps ainsi qu’à leur mode de recrutement.

Section 2

La spécificité des élites politiques

Comme le remarque Putnam (1976, p. 21), on pourrait croire à un modèle d’ « indépendance absolue » des élites politiques où la corrélation entre le statut politique et le statut socio-économique serait négligeable. Tout citoyen aurait des chances égales d’entrer dans la carrière politique, quels que soient par ailleurs sa profession, son niveau d’études, son héritage familial, son âge ou son sexe. Chaque catégorie sociale ou socio-démographique serait représentée parmi les élites en [612] fonction de son poids dans la population. Or, déjà Mosca (1939, p. 53 et s.) nous avertit que c’est le modèle opposé qui est vrai. « Les minorités, dit-il, se distinguent de la masse des gouvernés par des qualités qui donnent aux individus une certaine supériorité matérielle, intellectuelle ou même morale (…). En d’autres termes, les membres de la minorité qui gouverne ont des attributs, réels ou apparents, qui sont très estimés et très importants dans la société dans laquelle ils vivent. » Ainsi la « classe politique » (ruling class) est-elle capable de contrôler les forces sociales qui, à un moment et dans une société donnée, sont essentielles pour la possession du pouvoir. Il ne faut pas croire, cependant, que n’importe qui peut acquérir ces compétences ou que tout le monde part à égalité. D’une part, note Mosca, l’influence sociale ou politique est toujours plus aisée d’accès aux riches qu’aux pauvres. D’autre part, la classe politique tend à « être héréditaire en fait sinon en droit ». Mosca est le premier à faire référence (1939, p. 61) à l’importance de ce qu’on pourrait appeler la socialisation politique. En effet, il remarque que la qualification pour des postes importants, l’habitude et, par extension, la capacité de s’occuper des affaires importantes s’acquièrent beaucoup plus aisément quand on en a eu une familiarité dans l’enfance. « Même quand des diplômes, des connaissances scientifiques, des aptitudes spéciales sont testés par des examens ouvrant la voie aux emplois publics rien n’est plus décisif, conclut-il, que les avantages spéciaux de certains individus – ceux que les Français appellent avantages des situations acquises. » En bref, richesse, appartenance aux groupes dominants de la société, expérience précoce de la politique sont des facteurs décisifs de l’appartenance à l’élite politique [4]. C’est ce que confirment toutes les études du personnel politique.

1. Composition et recrutement des élites :
la sélection sociale


Composition et recrutement n’appartiennent pas de droit à la même problématique. Alors que la première qui fonde les études les plus anciennes sur ceux qui occupent des positions de pouvoir s’intéresse à la description de leurs qualités, la seconde, au contraire, tente de répondre à la question des processus sociaux et politiques [613] selon lesquels de telles positions ont été atteintes. Si la première interroge : « Qui sont-ils ? », la seconde, en principe, se demande : « Pourquoi et comment sont-ils là ? » Pourtant les différences sont plus ténues qu’il n’y paraît. De toutes les analyses de la composition des élites ne sont jamais absentes les préoccupations de la sélection ; toutes celles qui visent le recrutement ne sont jamais non plus indifférentes à ce que sont les élites politiques dans l’exacte mesure où cela permet de les comparer soit à l’étude d’élites, soit surtout aux populations qu’elles dirigent. C’est pourquoi nous réunissons les deux thèmes.

A. EXCLUS ET PRIVILÉGIÉS

La figure du wasp, Américain blanc, d’origine anglo-saxonne et protestant qui, depuis les origines, gouvernerait les États-Unis peut servir d’archétype à toute investigation de la composition des élites politiques ou du rapport entre les élites et la structure sociale. Elle concrétise, en effet, l’éviction hors des postes de responsabilité de tous ceux qui, au sein d’une société donnée, soit occupent des rôles subordonnés, soit appartiennent à des groupes minoritaires. Tant et si bien que l’univers des élites est un monde à la fois d’exclus et de privilégiés. Les premières à être rejetées hors des postes de direction politique sont bien évidemment les minorités [5] : Noirs et catholiques aux États-Unis, Canadiens français au Canada par exemple. Comme le note Toinet (1972), un seul Noir a réussi à s’immiscer au Sénat au cours du xxe siècle et si la communauté noire est un peu mieux représentée à la Chambre des représentants (12 députés en 1970), elle est loin d’avoir un poids comparable à celui qu’elle a dans l’ensemble de la population. De la même façon, les catholiques qui, selon Rossi-Landi (1973), étaient 37 % en 1962 dans la population américaine ne comptaient que pour, respectivement, 11 et 20 % au Sénat et à la Chambre dans les mêmes années. À l’inverse, les protestants dominent la vie politique. Encore voit-on, à l’intérieur de ce groupe, un autre mécanisme de domination. En effet les représentants des Églises prestigieuses (presbytériens et épiscopaliens) sont-ils plus nombreux et plus influents que ceux des sectes à rôle ou à position sociale plus faibles tels les baptistes ou les méthodistes.

1. Le monde politique :
des hommes d’âge mûr


Les caractères ethniques ou religieux n’ont certes pas un caractère universel même s’ils éclairent déjà les mécanismes de sélection des élites. En revanche l’inégalité frappe, à peu près partout de la même manière, d’autres groupes dont le statut social est considéré comme marginal. D’une part la carrière politique semble être l’apanage des personnes d’âge mûr. En 1978 et 1981, les candidats aux élections législatives françaises avaient, selon Fabre-Rosane, Guédé et Rozenblum une moyenne d’âge de respectivement 46 et 48 ans (Fabre-Rosanne, Guédé, 1978 ; Guédé, [614] Rozenblum, 1981). Dans les deux assemblées élues aux mêmes dates, les députés (Véron, 1983) sont en moyenne âgés de 51 et 49 ans. Si on pense au Sénat, l’âge moyen est plus élevé encore : 61 ans après le renouvellement partiel de 1980. Plus significatif encore, l’accès à la carrière parlementaire mesuré par l’âge de la première élection demeure relativement tardif : 44 ans en 1978 dans le cas de la France (Véron, 1983). Les moyennes d’âge ne donnent cependant qu’une image partielle de la réalité même si, comme le montre le tableau 1, elles correspondent plus ou moins

Tableau 1. –
Répartition des candidats et des députés en 1981,
France (en %)

Députés

Candidats

Moins de 30 ans

3

1

30 - 40 ans

26

18

41- 49 ans

32

26

50 – 59 ans

27

37

60 – 64 ans

7

18

65 ans et plus

5

Sources  : Guédé et Rozenblum, 1981.


aux classes modales de la distribution. La répartition par âge des candidats et des élus montre, en effet, l’éviction des jeunes et des personnes âgées du monde des élites parlementaires. Les moins de 40 ans ne représentent que 29 % des postulants et 19 % des élus alors qu’ils sont 45 % dans la population électorale. Mieux traités, les plus de 60 ans ne sont que 12 % et 18 % contre 23 % chez les électeurs. La sous-représentation des deux catégories n’obéit sans doute pas totalement aux mêmes mécanismes. Dans le cas des jeunes, jouent les lois propres à la carrière parlementaire : nécessité avant d’accéder à la candidature d’avoir parcouru les divers échelons du parti politique, et d’y avoir fait ses preuves ; conditions d’âge légalement requises (23 ans pour l’Assemblée nationale et 35 ans pour le Sénat en France) ; enfin, pérennité de la carrière parlementaire. La reconduction assez systématique des députés sortants implique, en effet, d’une part que les jeunes candidats soient moins nombreux, d’autre part le vieillissement des candidats et des assemblées. En revanche, bien que nulle part ne soient prévues des règles systématiques de mise à la retraite, le caractère relativement marginal des personnes les plus âgées tient, d’un côté à la lassitude des acteurs, d’un autre aux amicales pressions des partis sur leurs élus pour qu’ils cèdent la place. Pourtant, ces explications ne sauraient suffire dans la mesure où la surreprésentation des personnes âgées de 40 à 60 ans corrélative de la marginalisation des jeunes et des vieux est aussi vraie à l’intérieur des partis politiques (tableau 2). Une étude menée par Roland Cayrol et Colette Ysmal auprès des délégués aux congrès des différents partis politiques français (à l’exception du Parti communiste) montre, en effet, que cette couche d’élites politiques qui représentent les militants et les responsables de ces partis est peu ouverte aux adhérents âgés de moins de 25 ans ou de plus de 65 ans. Cela implique que des positions de responsabilité même les plus modestes (telle la participation à l’élaboration de la [615] politique d’un parti) sont exclus en fait ceux qui, au sein de la société, sont tenus en lisière : les jeunes, toujours suspectés d’être incompétents, et qui doivent respectueusement se soumettre à la parole des adultes ; les vieux qui, sortis du monde du travail se trouvent rejetés hors de toute vie sociale.

Tableau 2. –
Répartition par âge des délégués
aux congrès des partis politiques français (en %)

PSU (1979)

PS (1981)

MRG (1979)

UDF (1979)

RPR (1978)

Front national
(1978)

Moins de 20 ans

1

1

3

20-24 ans

7

4

5

6

3

20

25-34 ans

50

40

28

18

20

34

35-49 ans

30

38

38

33

32

23

50-64 ans

10

15

22

30

39

15

65 ans et plus

2

3

7

11

5

5



Ce lien entre participation au pouvoir et vision qu’une société a de la place respective des groupes sociaux au sein de l’ensemble social semble particulièrement décisif en ce qui concerne le monopole masculin du pouvoir et la marginalisation corrélative des femmes hors des rôles de responsabilité. Comme le note Sineau (1984), le décalage reste flagrant entre les responsabilités croissantes qu’occupent, depuis la fin de la seconde guerre mondiale, les femmes dans la vie économique et professionnelle et le rôle mineur qui est le leur dans la vie politique. L’idée que la place de la femme reste le foyer et que son rôle premier est de s’occuper de sa famille et de ses enfants, si elle est battue en brèche par les réalités, n’a pas cédé comme mythe ou comme idéologie. Il en résulte que « les femmes ne sont pas faites pour la politique » et qu’elles trouvent mal leur place au sein des partis comme des assemblées. Si on se souvient qu’elles représentent 52 % du corps électoral en France, on s’aperçoit rapidement de leur constante et grave sous-représentation : elles constituent, en effet, en 1984 moins de 5 % des députés, moins de 3 % des sénateurs ou encore moins de 4 % des conseillers généraux. S’il est vrai qu’elles semblent mieux loties au sein des conseils municipaux (14 % des élus de 1983 sont des femmes), encore faut-il préciser qu’elles accèdent difficilement à la fonction prestigieuse et chargée de pouvoir qu’est celle de maire : moins de 4 % d’entre elles, en effet, accèdent à cette magistrature locale. De la même manière on constate que parmi les délégués aux congrès des partis politiques, les femmes ne sont jamais plus de 20 %…

La publicité faite autour de la promotion de quelques femmes ministres en 1974, la présence depuis 1981 dans les cabinets dirigés par la gauche de six femmes (14 % de l’ensemble) ne doit pas plus faire illusion que les figures bien connues de Golda Meir, Indira Gandhi, Margaret Thatcher, voire Simone Veil. Même si la représentation politique des femmes en France apparaît dérisoire, elle est assez comparable à celle que Toinet (1972) relève dans le cas des États-Unis ou à ce qui, selon Blondel (1973) ou Butler et Pinto-Duschinsky (1971), existe en Grande-Bretagne, en Allemagne ou en Italie. En dépit de ces promotions de femmes Premiers Ministres [616] ou de l’institutionnalisation du suffrage féminin à mesure que le temps passe, le rôle des femmes tend partout à rester stable ou même à décroître depuis un quart de siècle. Gela est vrai de la France où, en 1946, on comptait 8 % de femmes députés ; cela est clair aussi en Allemagne (9 % de femmes au Bundestag en 1949, 5 % dans les années 1980) et dans les pays jeunes tels Israël (9 % en 1949, 4 % en 1975) ou l’Inde (6 % en 1960 ; 2 % en 1981). Seuls les Pays Scandinaves font figure d’exception. Conséquence d’un statut différent de la femme ou d’une meilleure égalité des sexes, les Suédoises siègent à raison de 30 % dans les différentes assemblées de leur pays ; les Norvégiennes occupent un quart des fonctions électives…

2. Des bourgeois

Si les élites politiques sont très majoritairement composées d’hommes possédant à la fois l’expérience et le prestige social que donne l’âge, elles sont avec encore plus d’évidence issues des couches les plus privilégiées des nations. Comme le note Putnam, présentant le modèle d’« agglutination » de Lasswell (1965) qui postule que les plus puissants sont aussi les plus riches, les plus prestigieux et en principe les plus sages, « une caste de privilégiés monopolise le leadership politique » ou encore « les leaders politiques sont d’une manière disproportionnée recrutés dans les professions à haut statut et les familles privilégiées » (Putnam, 1976, p. 22). Quelque soit l’indicateur retenu – profession exercée avant l’accession à la fonction politique, niveau d’instruction ou encore origines familiales –, le phénomène souffre si peu de contestation qu’il est devenu une sorte de lieu commun de toute étude des élites, lieu commun qu’on illustrera par quelques exemples. Le tableau 3 qui présente la répartition par profession des élites législatives dans quatre démocraties occidentales permet d’en prendre une première mesure. Dans les quatre pays, en effet, les travailleurs manuels sont totalement absents des chambres basses alors qu’ils représentent le groupe de loin le plus important dans les populations. A contrario, les industriels, les « managers », les membres des professions libérales qui composent dans la population un ensemble extrêmement minoritaire peuplent les assemblées. Si on tente, en utilisant les mêmes catégories générales, de regrouper les professions déclarées par les députés français élus en 1981, on constate que 55 % d’entre eux appartiennent à la catégorie des industriels, cadres supérieurs et professions libérales, 42 % à celle des travailleurs non manuels mais de statut moyen (professeurs, cadres moyens, employés) et 3 % à celle des ouvriers. L’exclusion des catégories

      Tableau 3. –
Progression des députés dans quatre pays occidentaux (en %)

États-Unis

Grande-Bretagne

Italie

RFA

Estimation de
la population

Industriels, cadres supérieurs, professions libérales

74

78

57

82

5

Autres non manuels

25

20

40

17

30-35

Manuels

1

2

3

1

60-65

Sources : Putnam, 1976.

[617]

socio-professionnelles qui, en dépit de leur importance dans le processus de production, sont d’abord interdites de parole dans l’entreprise et, par conséquence en politique, est ainsi en France et même, dans les conditions a priori favorables d’une majorité de gauche, aussi nette qu’ailleurs. Elle est, de plus, si on en croit Dogan (1961, 1965), Cayrol, Parodi et Ysmal (1973) ou Gaxie (1980), un trait constant de l’histoire des élites parlementaires françaises.

Ce n’est pas dire toutefois que toutes les élites politiques se recrutent dans les mêmes segments des catégories privilégiées et dominantes. Au contraire, des différences apparaissent nettement en fonction des pays et des systèmes sociaux. Ainsi par exemple, d’après Zweigenhaft (1975), 70 % des membres du Sénat américain et 51 % de ceux de la Chambre des représentants élus en 1974 étaient-ils des juristes cependant que 8 et 17 % étaient, avant d’entrer en fonction, des hommes d’affaires. Cette domination des hommes de loi qui, dans la postérité de Weber (1963), a beaucoup alimenté la littérature sur le rôle des juristes en politique ou sur leur particulière aptitude à occuper des fonctions politiques (Matthews, 1954 ; Schlesinger, 1957 ; Eulau et Sprague, 1964) apparaît d’une part spécifiquement américaine. D’autre part elle renvoie, comme le rappelle Birnbaum (1984), à la situation particulière des juristes américains qui représentent presque toujours les intérêts du pouvoir industriel et ont donc directement des « intérêts communs » avec leurs collègues hommes d’affaires.

Il serait donc faux de passer partout de l’appartenance des élites aux catégories aisées à leur directe connivence avec le monde industriel ou le capital. D’une part parce que en Europe (Dogan, 1961 ; Beyme, 1971 ; Valen, 1966) les juristes sont loin d’être majoritaires dans les parlements ; en France, s’ils représentaient 24 % des députés entre 1919 et 1939 (Dogan, 1961) ils étaient seulement 13 % dans les parlements de la IVe République et composent environ 15 % de ceux de la Ve. D’autre part, parce qu’il n’y a pas grand-chose de commun entre les avocats américains et les avocats de province, souvent habitués aux petites causes, qui figurent dans tous les parlements européens. D’une manière générale, en Grande-Bretagne, en Allemagne fédérale, en Italie comme en France, l’éventail du recrutement, bien que respectant toujours la loi de la sélection sociale, semble concerner tout l’espace des catégories à bon statut social. Le tableau 4 qui montre la répartition par profes-

Tableau 4. –
Profession des députés français élus en 1968 et 1981

1968

1981

Agriculteurs

7

2

Industriels, commerçants

17

6

Professions libérales

28

16

Cadres administratifs supérieurs

26

31

Professeurs

7

30

Instituteurs

4

5

Cadres moyens

7

5

Employés

2

2

Ouvriers

2

3

Sources  : Cayrol, Parodi, Ysmal, 1973 ; Cayrol, 1981.


[618]

sion des députés français élus en 1968 et 1981 le confirme. Bien que les conditions politiques soient extrêmement différentes, énorme majorité conservatrice d’un côté, non moins importante majorité de gauche de l’autre, on voit qu’aucune catégorie aisée n’est jamais absente du Parlement et qu’aucune n’y exerce une totale domination. Disons qu’en Europe, avec des variations dues soit aux pays, soit aux facteurs politiques, toutes les élites comprennent à la fois des industriels, des médecins, des avocats, des cadres supérieurs et des enseignants. Certes, très surreprésentés par rapport à leur poids dans la population, les industriels et commerçants ne composent, cependant, pas le groupe le plus important des « bourgeois ». Sans doute dans la mesure où, comme le note Grawitz (1958), la politique représente pour eux un investissement trop important eu égard d’une part à leur travail, d’autre part à la compétence politique personnelle.

L’appartenance à ce qu’il faut appeler des catégories favorisées plutôt que des catégories nécessairement dominantes est confirmée si on examine le niveau d’instruction des élites, niveau d’instruction qui, comme il a été souvent démontré, est lui-même fortement lié d’une part à la profession exercée, d’autre part à l’origine familiale. Putnam (1976) note ainsi que 88 % des membres du Congrès américain, 65 % des députés anglais, 76 % de ceux d’Italie et 59 % de ceux de l’Allemagne fédérale ont fait des études universitaires. Si ces pourcentages sont un peu inférieurs à ceux rencontrés dans le cas des élites administratives pour lesquelles le savoir ou la compétence sont des points de passage obligés, ils sont tout de même sans commune mesure avec ceux relevés dans les populations de référence. La situation est tout à fait comparable dans les pays en voie de développement. Ainsi Gruber (1971) rapporte-t-il que quatre cinquièmes des quatre-vingt-huit leaders politiques mexicains étudiés sont passés par l’Université ; ainsi Arora (1972) montre-t-il que les trois quarts des parlementaires indiens et plus des neuf dixièmes des ministres ont au moins suivi des études secondaires. Dans le cas de la France, la sur-représentation des personnes instruites est aussi une tradition. Dogan (1961) montre que 58 % des députés élus entre 1898 et 1940 ont fait des études supérieures cependant que 18 % étaient passés par l’enseignement secondaire ou technique et que 19 % seulement n’avaient fréquenté que l’école primaire. Si on en croit Cayrol, Parodi et Ysmal (1973), conséquence sans doute de la diffusion de l’instruction entre la fin du xixe siècle et les années 1960, le niveau d’instruction a plutôt eu tendance à croître : 68 % en effet des députés élus en 1968 avaient suivi des études universitaires, 27 % s’étaient arrêtés au baccalauréat ou au brevet supérieur alors que seuls 5 % n’avaient connu que les bancs de l’école primaire. La présence parmi les élites de personnes éduquées n’est pas propre aux cercles parlementaires ou ministériels. L’affaire, si l’on peut dire, commence très tôt, dès l’appartenance aux groupes influents des partis politiques. L’étude des délégués aux congrès qui, rappelons-le, constituent la frange des militants et des responsables, montre que dans tous les pays d’Europe occidentale les diplômés – université ou enseignement secondaire, représentent toujours au moins 60 % des congressistes.

La profession exercée par les élites politiques ou leur niveau d’instruction ne font, cependant, que reproduire leur origine sociale telle qu’on peut la mesurer par la profession exercée par leurs parents et le plus souvent par leur père. Sans doute [619] ne peut-on nier une certaine mobilité ascendante dans laquelle l’instruction a sa part. Toutefois, il n’en demeure pas moins que l’héritage social (tableau 5) apparaît comme un trait important de la composition des élites. Si les députés issus de milieux ouvriers sont mieux représentés, ils ne le sont tout de même pas en proportion équivalente à la population ; en revanche, les « bourgeois » nés dans les mêmes familles, sans toujours être majoritaires, sont tout de même très représentés. De plus, les échanges les plus importants semblent s’accomplir entre ce qu’on pourrait appeler la haute et la moyenne ou petite bourgeoisie. On manque malheureusement de données homogènes et récentes en ce qui concerne la France. Dogan (1961) note cependant, pour les députés élus en 1945, que 18 % venaient de la « haute bourgeoisie », 43 % de la « bourgeoisie moyenne », 19 % de la « petite bourgeoisie » et 17 % de la « classe

Tableau 5. –
Profession des pères de députés dans quatre pays occidentaux (en %)

États-Unis

Grande-Bretagne

Italie

RFA

Estimation
de la population

Industriels, cadres supérieurs, professions libérales

44

58

28

35

5

Autres non manuels

38

20

36

35

10-25

Manuels

18

22

36

30

70-75

Sources  : Putnam, 1976.

ouvrière ». De leur côté, jouant à la fois de la profession exercée par le député, par leur père et par leurs deux grands-pères. Cayrol, Parodi et Ysmal (1973) montrent que 55 % des députés élus en 1968 avaient au moins soit leur père, soit l’un de leurs grands-pères, soit les deux qui appartenaient au monde des industriels, des gros commerçants, des professions libérales et des cadres supérieurs, 20 % étant issus des « classes moyennes », 6 % des catégories populaires (ouvriers et employés), le solde provenant de l’agriculture. Cette relation entre l’héritage social et le pouvoir politique n’est pas moins évidente dans les pays en voie de développement. Von der Mehden (1969), Obregon (1967), Rejai (1973), étudiant les leaders politiques en Asie, en Afrique et en Amérique latine, trouvent ainsi que leurs parents appartenaient généralement à la « haute » ou à la « moyenne » classe moyenne, la plupart d’entre eux étant des fils de commerçants, d’enseignants, de fonctionnaires ou d’élites traditionnelles. En bref et pour conclure, on peut dire que, tant par leur propre statut, leur éducation et leurs origines, les élites politiques appartiennent essentiellement à la « bourgeoisie ».

B. QUELQUES ÉLÉMENTS DE CLIVAGES

Jusqu’alors nous avons traité les élites politiques comme un tout, comme si rien ne permettait de les distinguer ou comme si elles étaient en toutes circonstances semblables. Illusion d’optique qui, sans remettre en cause ce qui précède, appelle quelques précisions. De fait les « qualités » qui, assez universellement, caractérisent [620] les dirigeants politiques, doivent être aussi modulées en fonction de variables qui, pour être parfois et notamment dans les études américaines traitées de secondes ou totalement ignorées, n’en sont pas moins importantes.

1. L’importance de la hiérarchie

Les premières pourraient être regroupées sous le titre de « Loi de la hiérarchie » pour résumer le fait que plus les postes de responsabilité politique sont importants, plus la sélection est effective. En d’autres termes, plus on parcourt le système de stratification politique, plus se renforcent les privilèges des hommes et des personnes de haut statut social. Ce phénomène peut être aisément observé d’abord en ce qui concerne la place des femmes. Mossuz-Lavau et Sineau (1983) montrent excellemment que, alors même qu’elles composent une fraction non négligeable des adhérents, les femmes (tableau 6) sont exclues des responsabilités et ce quel que soit le parti. Relativement admises dans les instances « législatives » (Comité central, Comité directeur ou Comité national), elles deviennent en revanche de moins en moins nombreuses au fur et à mesure qu’on passe des bureaux politiques aux secrétariats, organes effectifs du pouvoir au sein des partis.

Une semblable dynamique s’applique au niveau de la participation aux assemblées législatives. Parmi les candidats en 1978 ou en 1981, les femmes comptent – ce qui n’est déjà pas beaucoup – pour 8 % mais dans les assemblées élues

Tableau 6. –
Les femmes parmi les responsables
des partis politiques en France (en %)

Adhérents

Instances législatives

Instances exécutives larges

Instances exécutives restreintes

PCF

36

21

18

17

PS

21

18

15

14

Parti républicain

40

32

20

6

RPR

43

8

8

8

Sources  : Mossuz-Lavau et Sineau, 1983.

elles sont moins de 5 %. Ce qui prouve qu’elles n’ont pas été placées dans les « bonnes » circonscriptions, celles qui sont sûres d’être gagnées ou celles tout au moins gagnables. En somme les partis se donnent toujours bonne conscience en mettant des femmes sur des listes mais en telle position qu’elles ne seront pas élues ; ou en telle position qu’elles puissent devenir conseillères municipales sans avoir la possibilité de revendiquer la fonction de maire. Rappelons que si 14 % des conseillers municipaux sont des femmes, 4 % seulement des maires appartiennent au « sexe faible ».

On pourrait invoquer la misogynie si cette élimination progressive au fur et à mesure que les fonctions politiques deviennent plus importantes n’était pas une règle qui frappe aussi les couches sociales défavorisées. Matthews (1954) remarque [621] que les gouverneurs d’État tendent, aux États-Unis, à provenir de couches sociales plus hautes que les législateurs d’État, que les membres de la Chambre des représentants de Washington ont des origines sociales plus « bourgeoises » que les gouverneurs mais plus basses que celles des sénateurs fédéraux, qu’enfin ce sont les présidents qui, de tout le personnel politique, ont le meilleur statut social. En Grande-Bretagne (Butler et Pinto-Duschinsky, 1971 ; Johnson, 1973), il est clair que si on prend comme indicateur le pourcentage de diplômés d’Oxford ou de Cambridge, celui-ci s’accroît considérablement de la population où il se situe à moins de 1 %, d’abord aux candidats aux élections (23 %), ensuite aux élus (37 %) puis aux membres des shadow-cabinets (67 %) ou du gouvernement (72 %) pour atteindre son maximum avec les Premiers Ministres (100 %). Quandt (1970) montre la même chose pour la Tunisie cependant que Hodnett (1965), Franck (1971) et Mickiewicz (1973) le font pour l’Union soviétique et les membres du Parti aux différents niveaux. On ne dispose pour la France de données globales ni sur les élites partisanes, ni sur les élites gouvernementales. Aussi faut-il se contenter d’exemples qui utilisent généralement la profession. On remarque d’une part (tableau 7) les différences sociales qui existent entre les candidats aux élections législatives et les élus. 61 % des premiers appartiennent aux catégories aisées ou privilégiées de la Nation alors

Tableau 7. –
Profession des candidats et des élus en 1981 (en %)

Candidats

Députés

Agriculteurs

3

2

Industriels, commerçants

10

6

Professions libérales

14

16

Cadres administratifs supérieurs

18

31

Professeurs

19

30

Instituteurs

6

5

Cadres moyens

15

5

Employés

5

2

Ouvriers

8

3

Autres

2

Sources  : Guédé et Rozenblum, 1981 ; Cayrol, 1981.

que c’est le cas de 82 % des seconds. Le passage devant le suffrage universel a éliminé la plupart des candidats issus des couches sociales les moins favorisées : cadres moyens, employés et ouvriers qui, déjà peu nombreux, ont dû être placés dans des circonscriptions difficiles. Des députés aux ministres se met cependant en place, comme le montre Gaxie (1983) qui étudie la carrière gouvernementale entre 1958 et 1978 une « sélection sociale renforcée ». S’accentue alors la sur-représentation des classes supérieures et à l’intérieur de celles-ci des cadres supérieurs du secteur public (17 % dans les groupes parlementaires de droite mais 41 % dans les gouvernements). En fait, la probabilité de devenir ministre et de le rester dans plusieurs gouvernements apparaît, plus encore que celle d’être élu au Parlement, très liée à la position [622] sociale. Une autre illustration en est ce qui, d’après Cayrol et Jaffré (1980), se passe au sein du Parti socialiste français qui, comme dans les réflexions de Michels, pourrait être tenu comme un bon témoin de « La loi d’airain de l’oligarchie » muée ici en oligarchie sociale. Les auteurs (tableau 8) montrent, en effet, combien s’accentue la présence des cadres supérieurs dès lors qu’on passe des adhérents aux militants, des militants aux candidats et de ceux-là aux députés. Ce transfert s’effectue d’abord aux dépens des ouvriers et des employés qui, représentant 25 % des adhérents, ne sont plus que 1 % parmi les députés. Il se fait aussi au détriment des inactifs, ce qui rappelle le rôle marginal des femmes et des personnes âgées dans les partis. Kesselman (1971) dans le cas des responsables fédéraux socialistes et Bacot (1979) dans celui des membres du comité directeur, du bureau et du secrétariat confirment que l’embourgeoisement des dirigeants est de plus en plus évident au fur et à mesure qu’on parcourt la hiérarchie partisane.

Tableau 8. –
Professions des militants, responsables et députés socialistes (en %)

Adhérents

Militants

Candidats

Députés

(1973)

(1977)

(1978)

(1978)

Industriels

9

2

4

7

Cadres supérieurs, professions libérales

14

47

63

66

Cadres moyens

29

37

28

26

Employés

9

2

2

1

Ouvriers

16

5

1

Inactifs

23

7

2

Sources  : Cayrol et Jaffré, 1980.


2. Origines sociales et clivages politiques

Un deuxième facteur de clivage entre les élites politiques tient à leur orientation politique ou à leur appartenance partisane. Sans doute les différences qui s’établissent entre les leaders politiques selon leur famille politique n’ont-elles pas un caractère universel. Czudonwski (1975), dans sa synthèse des travaux sur le recrutement politique note ainsi qu’il ne semble pas y avoir de différences significatives dans le statut socio-économique entre les dirigeants démocrates et républicains aux États-Unis. Les divergences observées par certains auteurs américains lui semblent relever davantage de variations régionales dans le degré d’industrialisation ou dans le degré de compétition à l’intérieur du système du parti. Toutefois, ajoute-t-il (1975, p. 182), « dans les pays qui connaissent une stratification sociale plus rigide, comme la Grande-Bretagne, l’Allemagne, la France ou l’Italie, il existe de grandes différences selon les partis entre les élites parlementaires ». En effet, même si dans ces pays, aucun parti ne représente une seule couche sociale particulière, il est clair que l’équilibre entre la représentation des groupes sociaux est loin d’être le même selon que les partis se réclament de la gauche ou de la droite ou peuvent être rattachés soit au conservatisme, soit au progressisme.

[623]

Notons tout d’abord la spécificité des partis communistes qui, en France comme en Italie, en Espagne comme au Portugal sont ceux qui représentent le mieux la classe ouvrière ou plus généralement les catégories populaires (ouvriers, employés et cadres moyens). Sartori (1963 ; 1967), Di Renzo (1967) montrent ainsi que plus de 50 % des députés communistes italiens sont des ouvriers. De même le Parti communiste français est seul en France et de tradition (Dogan, 1961 ; Cayrol, Parodi et Ysmal, 1973 ; Gaxie, 1980) à promouvoir parmi les élites politiques ceux qui habituellement sont privés de la parole et sont démunis de la plupart des attributs sociaux – profession, éducation, niveau des revenus… – qui ouvrent la carrière politique. Ainsi, comme on le voit à la lecture du tableau 9, le Parti communiste non seulement comprend, en 1981, 42 % d’élus populaires mais encore il monopolise la représentation de ces groupes sociaux puisque plus de 90 % des ouvriers et des employés présents à l’Assemblée nationale le sont grâce à ses soins. Même si on peut objecter qu’il s’agit en fait de permanents depuis longtemps éloignés de l’usine ou du bureau, il n’en demeure pas moins qu’ils sont issus de milieux défavorisés et qu’ils ont presque tout appris de la politique par l’intermédiaire du parti. Cette sélection sociale à rebours de ce qui se passe traditionnellement parmi les élites politiques est une conséquence du soin jaloux avec lequel le Parti communiste veille à la composition sociale de ses dirigeants. Si, en effet, on compte, selon l’enquête de 1980, 51 % d’ouvriers parmi les adhérents du pcf, ce pourcentage demeure à peu près constant dans la hiérarchie du Parti, des responsables fédéraux aux membres du Comité central, du bureau politique ou du secrétariat en passant par les délégués aux congrès.

Cela ne signifie pas que le Parti communiste n’ait pas connu des changements dans une période récente. Selon Dogan (1961), 50 % des députés communistes élus entre 1924 et 1940 étaient ouvriers et selon Gaxie (1980) 40 % l’étaient encore sous la IVe République contre 30 % en 1981. Corrélativement les élites parlementaires communistes se sont ouvertes aux enseignants (professeurs et instituteurs), voire aux cadres moyens. On ne saurait, cependant, parler d’un « embourgeoisement » réel. D’une part parce que le personnel politique communiste ne trouve en aucun cas

Tableau 9. –
Professions des députés français élus en 1981. Répartition par partis (en %)

PCF

PS et MRG

UDF

RPR

Agriculteurs

10

7

3

Commerçants, industriels

3

10

16

Professions libérales

2

14

28

21

Cadres administratifs supérieurs

2

28

41

49

Professeurs

12

42

12

8

Instituteurs

16

5

3

Cadres moyens

16

6

2

Employés

12

1

Ouvriers

30

1

Source : Cayrol, 1981.

[624]

ses racines chez les industriels, les membres des professions libérales et les hauts cadres supérieurs. D’autre part parce que, comme le remarque Gaxie (1980), le « pôle intellectuel » l’emporte largement sur le « pôle économique », les enseignants sur toutes les autres fractions des couches supérieures. De plus ces enseignants ont, eux-mêmes, des caractéristiques particulières : les instituteurs, situés en bas de l’échelle, y sont plus nombreux que les professeurs du secondaire ou du supérieur, quant à ces derniers, « ils occupent des positions basses dans les hiérarchies ou les sous-hiérarchies académiques » (1980, p. 38).

L’originalité des partis socialistes par rapport à leurs homologues de droite est plus difficile à cerner. Valen (1966), Beyme (1971), Johnson (1973) rapportent cependant que les députés des partis socialistes norvégien, allemand et anglais comprennent beaucoup plus d’ouvriers – même si leur nombre a tendance à décroître depuis la fin de la seconde guerre mondiale – que les partis conservateurs et corrélativement moins d’agriculteurs et surtout d’industriels et de membres des professions libérales. De fait il faut sans doute, pour démêler l’écheveau des différences entre les élites de gauche et de droite, disposer de catégories plus fines que celles utilisées dans la plupart des études américaines ou américanisées : classe ouvrière (working class ou blue collar) ; cadres et employés (white collars) et indépendants (self employéd). Or cela n’existe, à notre connaissance, qu’en France où, à partir des catégories de Finsee, peuvent être et sont constitués des groupes ou des « fractions de classe » opératoires.

Si on retourne, en effet, au tableau 9 mais aussi à Cayrol, Parodi et Ysmal (1973) ou à Gaxie (1980), on peut dire en effet que les différences apparaissent a priori, ténues entre les députés socialistes et leurs collègues rpr ou udf. Si on s’en tient à 1981 87 % des premiers appartiennent en effet par leur profession aux catégories aisées de la nation contre 98 % à l’udf et 97 % au rpr. Il est bien vrai que le Parti socialiste n’assure guère mieux la promotion des couches défavorisées (cf. tableau 8) que les partis conservateurs : les employés et les ouvriers sont absents ou presque ; les cadres moyens à peine mieux représentés que dans la population active. Pourtant le Parti socialiste ne fait pas appel aux mêmes « fractions » des classes favorisées que les partis de droite. Alors que chez ces derniers on trouve une insertion privilégiée chez les industriels, membres des professions libérales et cadres supérieurs des secteurs public et privé, ce sont en revanche les professeurs qui tendent à être dominants au sein du PS. Comme on retrouve le même phénomène bien sûr chez les candidats aux élections législatives mais aussi parmi les délégués au congrès (Cayrol et Ysmal, 1982) et au sein des organismes dirigeants du Parti on peut conclure avec Gaxie (1980) à la domination du « pôle intellectuel ». Dépourvus de capital économique – absence des industriels ; faiblesse des cadres supérieurs et notamment de ceux du secteur privé – les élites socialistes, à quelque niveau que ce soit, sont ainsi les « dominés des dominants ». C’est l’inverse qui est vrai pour les élites conservatrices et là aussi à tous les niveaux (Ysmal, 1984). Si les enseignants sont pratiquement absents des élites parlementaires de droite comme des hiérarchies partisanes ou des élus locaux, celles-ci sont bien pourvues en industriels, commerçants, membres des professions libérales et cadres supérieurs, c’est-à-dire, pour reprendre le langage de Gaxie, en « dominants des dominants ».

[625]

Ces situations sociales différentielles mesurées par la profession exercée se trouvent, en outre, confirmées si on examine les origines familiales qui semblent, elles aussi, fortement diversifiées selon l’appartenance politique. Cayrol, Parodi et Ysmal (1973) montraient, ainsi, dans le cas de l’Assemblée élue en 1968 que les députés des partis de droite étaient à bien des égards des héritiers, cependant que les socialistes étaient en ascension sociale et les communistes des représentants des couches populaires eux-mêmes issus de ces mêmes catégories. On voyait que 60 % des élus giscardiens et 52 % de ceux du RPR, tous très représentatifs des catégories aisées, venaient en outre des familles dont le père et/ou les grands-pères appartenaient aux catégories dirigeantes, ce qui n’était le cas que de 2 % des communistes et 26 % des socialistes - 54 % des députés du PCF étaient issus de milieux populaires. Quant aux socialistes, 22 % d’entre eux étaient nés dans des familles ouvrières cependant que 37 % l’étaient dans des familles de classe moyenne. La mutation de la sfio en Parti socialiste n’a pas changé cet état de choses. Étudiant les délégués au Congrès de 1881, Cayrol et Ysmal (1982) montrent que si plus de la moitié d’entre eux exercent une profession qui peut en faire des « bourgeois », 26 % seulement ont une origine de même nature (pères industriels ou commerçants, membres des professions libérales, cadres supérieurs). Ils notaient, par ailleurs, que 64 % des professeurs socialistes, 52 % des instituteurs, 45 % des cadres supérieurs, 48 % des cadres moyens et même 45 % des employés sont issus de pères exerçant une profession moins privilégiée qu’eux. Encore une fois cette mobilité ascendante ne se retrouve pas à droite (Ysmal, 1984). 59 % des délégués au congrès de l’udf en 1979 et 53 % de ceux du RPR en 1978 qui, eux-mêmes sont à plus de 75 % des bourgeois, ont des origines au moins aussi aisées. De plus, 63 % des patrons militants d’un parti conservateur, 60 % des professions libérales, 61 % des cadres supérieurs, 50 % des enseignants et encore 48 % des cadres moyens ont vécu dans des foyers au moins aussi privilégiés qu’eux-mêmes.

C. LA TRANSFORMATION SOCIALE DES ÉLITES

Le privilège constamment et assez universellement accordé dans le recrutement des élites politiques aux personnes occupant des hautes positions dans la hiérarchie sociale n’est pas un phénomène récent. Cela ne signifie pas toutefois que, au cours du temps, les élites toutes issues de milieux privilégiés qu’elles soient, aient toujours appartenu au même type de « bourgeoisie ». Au contraire, elles ont été affectées de profonds changements qui ont permis ce que dans le langage traditionnel ou les théories classiques des élites on nomme la circulation des élites. Comme le notait déjà Mosca (1939, p. 65), les processus de recrutement apparaissent, sans que cela remette en cause les mécanismes généraux de sélection, liés à l’état du système social. En d’autres termes l’émergence de forces sociales nouvelles implique une transformation des élites dans la mesure où, rappelons-le, ces dernières doivent posséder les « qualités » qui sont considérées comme décisives au sein d’une société donnée. Ce lien entre nature des élites politiques et système social n’est pas non plus absent chez Marx même si c’est l’état des forces productives et des moyens de production qui déterminent en « dernière instance » la composition des élites politiques. Ce sont ceux [626] qui détiennent les moyens de production qui constituent la classe des gouvernants. Tout changement dans les détenteurs de la puissance économique détermine une transformation des dirigeants politiques. Complémentaires des thèses de Mosca ou de Marx apparaissent celles de Keller (1963) ou de Wright Mills (1956) qui insistent sur l’importance des besoins nouveaux, sans doute eux-mêmes dépendants des groupes sociaux, nés au sein de la société. Keller (1963, pp. 125-126) assure ainsi que « l’importance de tel type d’élites est généralement déterminée par le type de problèmes auxquels une société est confrontée, la priorité qui leur est accordée et les solutions qui leur sont apportées ». Wright Mills, de son côté, argue que l’importance relative des différentes élites dans la vie politique américaine « dépend de ce que sont les tâches de la période » (1956, p. 277).

1. Les transformations à long terme :
le cas de l’industrialisation


Ce lien entre transformation sociale et changement au sein des élites politiques semble, en effet, caractériser les transformations à long terme dont tous les auteurs montrent le lien avec l’industrialisation. Dans le cas de la Grande-Bretagne, Guttsman (1963 ; 1974), étudiant les membres du Parlement et les cabinets, montre l’inexorable déclin dans la deuxième moitié du xviiie siècle des grands propriétaires terriens qui composaient 75 % des Communes avant 1840 mais ne sont plus que 40 % dans les années 1880. Parallèlement, au fur et à mesure qu’ils acquièrent le droit de suffrage, les membres supérieurs de la classe moyenne puis la classe des artisans urbains accèdent à l’élite politique. En 1914, les propriétaires terriens ne sont plus que 25 % aux Communes. Au sommet de la hiérarchie politique, la composition sociale des cabinets britanniques confirme les effets de la révolution industrielle. Selon Johnson (1973) l’aristocratie héréditaire et les propriétaires terriens qui occupaient trois quarts des postes avant 1892, ne sont déjà plus que 55 % dans les années 1868-1886, 49 % entre 1886 et 1916. Ils tombent à 23 % après la première guerre mondiale et 13 % après la seconde. En revanche, ils sont remplacés par les membres de la « classe moyenne » – entendue ici comme l’ensemble des membres des professions libérales, des cadres supérieurs et moyens – qui passent de 45 % à la fin du xixe siècle à 58 % entre 1914 et 1955 et à 72 % entre 1955 et 1970.

En Allemagne (Knight, 1952 ; Schmidt, 1963) comme en France (Dogan, 1961), le mouvement a été différé soit en raison du système politique et social de l’Allemagne impériale, soit des lenteurs de l’industrialisation en France. Pourtant il y a un parfait parallélisme avec ce qui se passe en Angleterre. D’une part – et c’est une confirmation de leur place subordonnée – le nouveau rôle des classes populaires dans le processus de production nouveau ne leur assure qu’une lente et faible ascension dans la hiérarchie politique, liée de plus aux aléas des partis censés les représenter : Parti travailliste en Grande-Bretagne, Parti socialiste en Allemagne ou en France puis partis communistes. En revanche, le remplacement de la noblesse et de la « haute bourgeoisie » par la « bourgeoisie moyenne » est clair en France (tableau 10). Dogan ne donne malheureusement pas les principes de construction de ses catégories mais, telles qu’on peut les reconstituer, il semble que ce soient les membres des professions libérales, les cadres supérieurs des secteurs privé ou public

[627]

Tableau 10. –
Origine sociale des députés français, 1871-1945 (en %)

1871

1893

1919

1936

1945

Noblesse

34

23

10

5

3

Haute bourgeoisie

36

32

30

24

18

Bourgeoisie moyenne

19

30

35

36

43

Petite bourgeoisie

8

10

15

20

19

Classe ouvrière

3

5

10

15

17

Sources  : Dogan, 1961.

qui prennent le relais des grands propriétaires terriens et des industriels porteurs ou non de particules nobiliaires. Il faut, par ailleurs, noter que cette transformation des élites parlementaires en France s’est poursuivie : dans les années 1970 et 1980, ce sont environ 60 % des députés qui sont originaires de la « bourgeoisie moyenne », urbaine et insérée soit dans l’industrie, soit dans les administrations et les services.

2. Les transformations récentes :
le problème de la technocratie


Les hypothèses ou théories sur les changements sociaux dans les sociétés post-industrielles n’ont pas non plus été sans influence sur les problématiques ou les études concernant les élites politiques. Burnham (1941), après avoir pronostiqué que le pouvoir économique passerait des mains des propriétaires des moyens de production à celles des « managers » qui, possédant le savoir technique et la compétence, dirigent les entreprises, pensait que « la révolution managériale » gagnerait les sphères de la politique. Galbraith (1969) lui aussi relie la transformation des élites aux caractères nouveaux du procès de production : la technologie et l’organisation. Dès lors, comme durant la première révolution industrielle, le pouvoir politique appartenait aux capitalistes et plus marginalement aux leaders ouvriers, la seconde révolution verra croître l’influence de ce qu’il nomme la « technostructure ». Comme l’assure Fainsod (1963), « dans la société post-industrielle, la compétence technique devient la base du pouvoir et l’éducation le mode d’accès à celui-ci ».

Les premières études empiriques se sont effectivement concentrées sur la croissance du niveau scolaire des élites politiques qui, pourtant, n’en manquaient déjà pas. Johnson (1973) montre ainsi, dans le cas de la Grande-Bretagne, que le pourcentage de députés diplômés de l’Université a considérablement augmenté depuis la fin de la première guerre mondiale et notamment au sein du Parti travailliste. Comme un tel phénomène existe aussi en France si on confronte les travaux de Dogan (1961) et de Cayrol, Parodi et Ysmal (1973), en Allemagne (Beyme, 1971) ou en Italie, on peut penser que, pour répondre aux nouveaux enjeux politiques et économiques, les partis socialistes ont, petit à petit, cessé de faire une absolue confiance aux ouvriers dépourvus de capital culturel et se sont ouverts à ceux qui avaient davantage de connaissances.

De telles généralités ne suffisent cependant pas à aborder la question de l’émergence de la « technostructure » ou de « la technocratie » mieux armées à comprendre [628] et à conduire la modernisation économique. Encore faut-il montrer, d’une part, que, au sein des catégories bourgeoises qui constituent l’essentiel des élites politiques, certains groupes ont eu tendance à conquérir, récemment, une place de plus en plus importante ; d’autre part, qu’ils ont suivi ce cursus universitaire qui leur confère une connaissance spécifique. Il n’y a malheureusement que peu d’études sur ce sujet dans les pays européens ou aux États-Unis. Les analyses principales concernent la France qui présente un modèle particulier de modernisation dans la mesure où, comme le note Birnbaum (1977), celle-ci a été conduite par l’État via des politiques économiques volontaristes et plus ou moins dirigistes.

Quoi qu’il en soit, et sans que l’exemple français puisse avoir un caractère général, on constate bien que depuis 1958, date à laquelle s’inaugure une période au cours de laquelle les structures socio-économiques ont plus changé en vingt ans que pendant le siècle précédent, les élites politiques ont eu une forte tendance à se transformer. Birnbaum (1977), Antoni (1976), Aubert et Parodi (1980), Cayrol et Perrineau (1982) notent ainsi l’irrésistible montée des hauts fonctionnaires et particulièrement de ceux qui appartiennent aux grands corps. Au sein de l’Assemblée nationale, ceux-ci qui ne comptaient que pour 4 % sous la IVe République, montent brusquement à 11 % pendant la période 1958-1978 et à environ 15 % en 1981 (Cayrol et Perrineau, 1982). Comme le précise par ailleurs Birnbaum (1977), leur progression a été pratiquement continue de la première législature de la Ve République (8 %) à celles de 1973 (11 %). C’est toutefois au sein du personnel ministériel que les hauts fonctionnaires conquièrent encore plus nettement les positions de pouvoir. En effet, toujours d’après Cayrol et Perrineau (1982), alors que seulement 8 % des ministres de la IIIe République et 12 % de ceux de la IVe étaient hauts fonctionnaires, 39 % le sont dans les années 1958-1974, 41 % dans la période 1974-1976. Ils se substituent ainsi (Birnbaum, 1977), non pas tant aux milieux industriels qui stagnent sous la Ve République, mais aux membres des professions libérales et particulièrement aux juristes. Cela indique, ce qui d’ailleurs n’est pas exclusif l’un de l’autre, soit que « la démocratie de la parole, des débats et des effets de manche, fondée sur la prépondérance du Parlement, a cédé la place à une démocratie plus technicienne et gestionnaire désormais fondée sur la prépondérance de l’exécutif » (Cayrol et Perrineau, 1982, p. 93), soit que les membres des professions libérales gardent peut-être un certain prestige social mais sont dépourvus de pouvoir (Birnbaum, 1977, p. 72).

Parallèlement, on remarque aussi qu’un type de formation tend à devenir dominant parmi les élites gouvernementales : la formation juridique et économique. Si on joint à ces filières données par les facultés de droit, celle de l’Institut d’Études politiques de Paris et de l’École nationale d’Administration, on constate que 30 % des députés élus entre 1958 et 1978, 59 % des ministres les ont suivies. Comme l’écrivent Cayrol et Perrineau (1982, p. 100), constatant par ailleurs que 58 % des membres des cabinets ministériels sont passés par les mêmes écoles, « le langage et les références des élites sont profondément unifiés par une formation largement commune qui est précisément une formation au fonctionnement de l’appareil d’État ». Remarquons que cette unification tend à modérer l’originalité des élites politiques par rapport à celle de l’Administration et à favoriser la circulation entre [629] les secteurs politique et administratif comme à mettre en cause les cursus traditionnels. Un certain nombre de ministres viennent ainsi directement de l’Administration sans passer par le Parlement ; un nombre croissant de députés ont commencé leur carrière politique par le cabinet ministériel et n’ont cherché « que plus tard soit l’élection parlementaire soit les mandats locaux ».

2. Composition et recrutement :
la sélection politique


Dans la mesure où les hommes politiques ont à manier un langage spécifique, témoignent d’une compétence particulière et manifestent un degré maximum d’intérêt et de participation politiques – autant de caractéristiques qui, comme le montrent toutes les études sur la participation, ne sont guère répandues au sein de la population ou des « masses » –, il est légitime de s’interroger. Où et comment les ont-ils acquises ? Cela revient à se demander avec Patterson et Boynton (1969) si les élites législatives et plus généralement politiques diffèrent des citoyens et accessoirement d’autres élites par leurs expériences ou leur activités antérieures. En d’autres termes, les dirigeants présentent-ils un modèle de socialisation politique particulier ? Ont-ils été exposés plus précocement et plus continûment à la politique dans leur jeunesse de telle façon que cela aurait sinon déterminé du moins compté dans leur choix d’une carrière politique ?

A. UNE SOCIALISATION PRÉCOCE

Tout montre d’abord que les élites politiques se sont intéressées très tôt à la politique. Étudiant des représentants et des sénateurs, des militants et des leaders de parti dans l’Iowa, Patterson et Boynton (1969) montrent que 60 % d’entre eux déclaraient s’être intéressés à la politique dans l’enfance et dans l’adolescence, chiffres tout à fait confirmés par Eulau, Buchanan, Ferguson et Wahlke (1959) dans le cas des législateurs dans quatre autres États américains. Les députés français n’échappent pas à cette règle (tableau 11) puisque, sans qu’il y ait des différences fondamentales entre les partis politiques, 54 % des élus de 1968 disaient s’être intéressés pour la première fois à la politique avant 20 ans et encore 14 % entre 20

Tableau 11. –
Âge du premier intérêt pour la politique (en  %)

PC

PS

PDM

UDR

RI

Ensemble

Moins de 15 ans

22

17

36

21

20

22

15-19 ans

63

53

19

28

33

32

20-24 -

8

27

16

14

13

14

25-39 -

7

3

20

27

30

24

40 ans et plus

6

8

4

6

Sans réponse

3

2

2

Source : Cayrol, Parodi et Ysmal, 1973.


[630]

et 24 ans. Parallèlement on remarquera que 61 % d’entre eux affirmaient avoir, pendant leur enfance, parlé politique avec leurs amis et camarades, ce qui indique un fort engagement dans l’univers de la politique. On aurait tort de penser que cette exposition précoce caractérise particulièrement soit les leaders de partis soit les élites législatives. Au contraire, elle semble être un des attributs fondamentaux de tout individu qui s’engage en politique même s’il n’exerce que de faibles responsabilités. Ainsi on constate que 69 % des délégués au congrès du RPR ou de l’udf, 75 % de ceux du congrès socialiste de Valence en 1981 avaient connu leur première expérience politique avant 20 ans.

B. L’INFLUENCE FAMILIALE

Le fait d’acquérir très tôt des valeurs politiques, voire des connaissances sur la communauté politique, le régime et ses institutions ainsi que, bien sûr, des orientations qui permettent de se repérer dans l’univers de la politique semble dépendre en premier lieu de la famille. Sans doute ne faut-il pas éliminer l’influence que peuvent avoir dans certains cas des enseignants ou des amis, voire des évènements (Parodi et Ysmal, 1971). Il n’en reste pas moins que celle-ci demeure marginale. En revanche, comme le montre Kornberg (1967), la corrélation est étroite entre l’âge de la socialisation et l’environnement familial. Alors que 67 % des députés canadiens qui ont vécu dans une famille très politisée se sont intéressés dans leur adolescence à la politique, ce n’est le cas que de 34 % de ceux qui avaient une famille faiblement politisée et 21 % de ceux dont les parents étaient totalement apolitiques.

Une première approche du rôle de la famille consiste à vérifier l’accumulation de postes politiques à l’intérieur d’un petit nombre de « familles politiques ». Ainsi Guttsman (1963) avance-t-il, dans le cas de la Grande-Bretagne aux xviiie et xixe siècles, que la transmission héréditaire des fonctions par mariage au sein de l’aristocratie était monnaie courante. De même Hess (1966) a-t-il décrit seize dynasties américaines d’où viennent 8 présidents, 3 vice-présidents, 30 sénateurs, 12 gouverneurs, 56 représentants. En outre, 700 familles ont envoyé chacune deux ou plus de leurs membres siéger aux congrès, ces familles comptant pour 17 % de tous les sénateurs et représentants depuis 1774. Toutefois, comme le remarquent Clubok, Wilenski et Berghorn (1969), ces dynasties ont tendu à devenir notablement moins fréquentes dans les temps modernes en liaison avec la modernisation politique. Dans le cas de la France on notera que ces dynasties n’ont jamais existé et que, depuis 1958, il n’y a jamais eu, par législature, plus d’une dizaine de députés à avoir eu un père lui-même député. C’est pourquoi l’importance de l’environnement familial dans le recrutement des élites relève plutôt du modèle de « surexposition » de Prewitt (1965). Un intérêt marqué des parents pour la politique, un taux d’activité nettement supérieur à la moyenne, la fréquentation des personnalités importantes au niveau local ou national peuvent susciter le goût d’une carrière ou la décision de l’engagement.

Le degré d’investissement des parents dans la politique peut être mesuré par la fréquence des discussions familiales. À la question : « Dans votre famille parlait-on [631] politique très souvent, assez souvent, de temps en temps, jamais ? », environ 40 % des leaders de l’Iowa (Patterson et Boynton, 1969) répondent très ou assez souvent et seulement 22 % jamais. Ces taux tout à fait exceptionnels par rapport à la population se retrouvent en France tant au niveau des délégués qu’à celui des parlementaires qui, d’après Cayrol, Parodi et Ysmal (1973), sont 43 % à avoir eu de fréquentes ou assez fréquentes discussions politiques avec leurs parents. D’un autre côté, le fait d’avoir eu un ou plusieurs parents actifs en politique semble marquer les élites politiques. Marvick et Nixon (1961) trouvent ainsi que parmi les militants républicains et démocrates de Los Angeles 40 % avaient eu un de leurs parents qui avaient participé aux campagnes électorales, geste accompli par seulement 10 % de la population américaine. L’exercice de fonctions électives n’est pas moins décisif pour montrer la très forte politisation des milieux dont sont issues les élites politiques. Clubok, Wilenski et Berghorn (1969), dans leur étude des membres du Congrès américain, rapportent que 54 % d’entre eux avaient des parents élus locaux ou nationaux : 26 % au niveau local seulement, 6 % à celui des États, 18 % à ceux des municipalités et des États, 6 % enfin au Congrès. Comme on le voit, à la lecture du tableau 12, 52 % des députés élus en 1968 sont dans le même cas. Si les députés de gauche et notamment les communistes ont eu moins d’élus dans leurs familles, ce n’est pas dû à une moindre politisation mais aux plus grandes difficultés qu’ils rencontrent pour se faire élire tant au Parlement que dans les communes rurales. En fait les députés de gauche ont davantage connu une socialisation familiale de type partisan : 56 % des communistes et 50 % des socialistes avaient un père membre d’un parti politique alors que ce n’était le cas que de 26 % des représentants du pdm, 18 % de ceux de l’udr et 20 % des républicains indépendants. Il n’en reste pas moins que 24 % des élus de 1968 avaient un père membre d’un parti politique, ce qui est considérable si on se souvient que 1 à 2 % de la population française sont dans le même cas.

Socialisation précoce, intérêt et activité politiques de la famille, qu’ils soient mesurés par la fréquence des discussions, l’exercice de fonctions politiques ou l’appartenance à un parti, il faut noter que ces éléments se cumulent, comme le font Cayrol, Parodi et Ysmal (1963), en une échelle de socialisation familiale. On constate alors que 36 % des députés se situent sur les positions les plus hautes de l’échelle alors que 29 % occupent les positions basses et 35 % les positions moyennes. Cette politisation héritée très tôt de la famille semble en tout cas caractériser les élites

Tableau 12. –
Exercice d’une fonction élective par un parent ou un proche (en %)

PC

PS

PDM

UDR

RI

Ensemble

Pas de fonction

63

50

32

54

28

48

Ministre

7

4

2

3

Parlementaire

3

16

11

28

12

Élu local

22

40

45

28

40

33

Autres

15

7

3

2

4

Sources  : Cayrol, Parodi, Ysmal, 1973


[632]

politiques et les distinguer, d’une part, de la masse de la population, d’autre part, des autres élites. Browning (1968), comparant un groupe de dirigeants économiques et un groupe de politiciens, rapporte que 50 % des seconds ont eu un père actif en politique alors que ce n’est le cas d’aucun des premiers. En foi de quoi il faut bien conclure à l’influence décisive de la socialisation politique précoce et familiale dans le choix d’une carrière politique.

L’appartenance à des milieux favorisés et celle à des milieux politisés sont ainsi les deux clés qui ouvrent l’accession à la carrière politique et aux positions d’élites. On n’a pas étudié les liens entre les deux séries de caractéristiques. On peut cependant risquer l’hypothèse qu’elles sont relativement indépendantes l’une de l’autre et que, dans certains cas – celui du personnel politique de gauche, notamment en France –, la politisation de la famille vient corriger, dans les chances d’envisager une carrière politique et de la réussir, les désavantages d’un milieu social défavorisé.

Section 3

Des élites aux leaders et au leadership

Comme le remarque Welsh (1979), les théories classiques sur les élites comme les études empiriques décrivent des positions au sein de la hiérarchie politique et sociale, font des hypothèses ou des études sur les correspondances à établir entre les deux systèmes. En établissant l’autonomie ou à tout le moins la spécificité des élites politiques, elles ne s’interrogent pas sur les relations qui unissent les élites et la masse. Au contraire, les termes de leaders et de leadership renvoient à un univers tout relationnel : celui, d’une part, des liens entre les leaders reconnus et les leaders potentiels ; celui, d’autre part, des relations d’influence ou d’autorité qui unissent les leaders et les followers, qui font que les seconds reconnaissent la légitimité des premiers, acceptent leur pouvoir et les suivent. En dépit des travaux de Weber (1963) et de ses trois types idéaux de leadership fondés sur trois formes de domination – traditionnelle, charismatique et rationnelle-légale – l’étude des leaders et du leadership est relativement absente de la sociologie ou de la science politique [6]. Longtemps on a confié à la psychologie le soin de répondre aux questions posées par l’autorité (par exemple Festinger, Riecken, Schachter, 1956 ; Petrullo et Bass, 1961).

D’un côté, psychosociologues, voire psychanalystes, se sont interrogés sur la personnalité du leader, sur les traits propres faisant que quelqu’un aspire particulièrement au pouvoir, réussit à y accéder et est admis par d’autres qui ne possèdent [633] pas les mêmes qualités [7]. Toutefois, certains ne se sont pas limités à comprendre « qui devient un leader ? ». D’autres psychosociologues se sont intéressés à la manière dont fonctionne le leadership. Baies (1950) étudie ainsi, au sein de groupes de discussion, le rôle spécifique du leader : compétence et adresse qui fondent la popularité auprès des membres du groupe ; capacité de composer ou d’établir des coalitions avec les autres leaders au sein d’un groupe où l’autorité est par essence collégiale. Lippitt et White (1947, 1954), travaillant sur des groupes expérimentaux d’enfants socialement, intellectuellement et psychologiquement homogènes, ont montré qu’à des styles divers de commandement correspondaient, chez les mêmes enfants, des types différents de comportement et de satisfaction. Ainsi s’élabore la théorie du « leader démocratique » (par opposition au leader autoritaire et au leader non interventionniste) qui (Bourricaud, 1961) réalise l’optimum du groupe en lui assurant l’efficacité instrumentale la plus élevée et en le plaçant au plus haut niveau de satisfaction expressive.

Ces études, sans doute parce qu’elles ne concernaient que des groupes expérimentaux et étaient donc limitées par les conditions de l’expérience – des petits groupes où on discute chez Baies ; des enfants qui n’ont pas choisi, eux-mêmes, leurs leaders chez Lippitt et White –, sont finalement restées sans postérité et notamment sans extension au domaine propre de la politique. Ce n’est que récemment que, généralement dans l’examen soit du pouvoir, soit de la décision (Paige, 1977) les politistes se sont intéressés aux formes multiples de la relation leaders-followers qui définissent différents styles ou types de leaders. Il s’agit alors, comme l’explique Welsh (1979), d’identifier les éléments importants des caractéristiques et des comportements des leaders, non à titre « spéculatif » mais dans la mesure où ces éléments sont en relation avec le contexte dans lequel s’exerce le leadership. En d’autres termes, l’analyse des formes de leadership permet, dans la mesure où elles ne sont pas sans influence sur la nature des systèmes politiques, de caractériser ceux-ci.

1. Leadership et recrutement

La première approche est celle de Seligman (1971) qui lie recrutement, type de leadership et degré d’ouverture des décisions politiques. Les processus de recrutement des élites ou des leaders peuvent, en effet, si on prend en compte, d’une part, les conditions d’éligibilité et, d’autre part, les mécanismes de sélection des candidats, soit favoriser la participation du plus grand nombre soit au contraire l’entraver. D’un côté, lois électorales, facilités financières distribuées ou non à la population, postes de « secours » accordés soit dans l’appareil d’État soit dans les partis à ceux qui ont pris le « risque » de s’engager en politique mais n’ont pas connu le succès, enfin intérêt personnel des individus à briguer des fonctions politiques, toutes ces conditions d’éligibilité montrent les capacités différentielles d’un système politique à favoriser l’accession du plus grand nombre de citoyens au leadership politique. D’un autre côté, sont au moins aussi décisifs les processus de sélection ou les mécanismes [634] de choix par lesquels des individus peuvent émerger comme candidats des organisations politiques. De la cooptation où seules des personnes non politiques mais de haut statut social sont choisies à une désignation de fait sous « l’affectueuse pression » des amis, au choix des candidats par le seul chef du parti et enfin au choix « bureaucratique » où sont récompensés ceux qui ont longtemps et fidèlement servi leur organisation, ce ne sont pas les mêmes qui sont favorisés. Les trois premiers canaux de sélection tendent à donner le pouvoir à des élites plus ou moins traditionnelles formant une caste qui ne se renouvelle guère ; seul le dernier donne leurs chances à ceux qui n’auraient jamais, sans cela, pris le « risque » de la politique. Seligman postule par ailleurs des relations très étroites entre le recrutement et les comportements des leaders. Selon lui, le jeu des divers éléments du recrutement influence la distribution du pouvoir, la représentativité des élites, leur compétence, les décisions politiques et les normes collectives des leaders. En particulier, il suggère que les systèmes où chacun a une réelle possibilité d’accéder au leadership, où les risques politiques sont faibles et où les procédures de sélection sont très compétitives et ouvertes tendent à avoir des processus de décision politique eux-mêmes plus démocratiques, c’est-à-dire ouverts au plus grand nombre. Dans ces systèmes les leaders sont éminemment représentatifs ; il y a une large et pluraliste distribution du pouvoir politique et les décisions sont généralement en accord avec les désirs de la population. Bien que Seligman insiste sur le rôle des partis politiques par lesquels passe toute la sélection, il n’ignore pas, non seulement le rôle des mécanismes de choix, mais encore celui de la nature du parti lui-même. Plus un parti est un monde clos visant une base sociale privilégiée et une grande cohérence idéologique, plus est grande la recherche dans les décisions de ces intérêts particuliers. En revanche, plus les candidats du parti sont liés en même temps à des groupes politiques ou non, plus ils représentent les intérêts divers de groupes de pression spécialisés, plus le processus de décision politique servira ces multiples intérêts. Sans le dire explicitement, Seligman vise dans le premier cas, et sous couvert de recrutement, les partis et systèmes communistes. Tout cela pour finalement établir la supériorité du système américain.

2. Type de leaders et système politique

Ce sont des auteurs travaillant sur l’Union soviétique ou sur l’Amérique latine qui, cherchant à dépasser la trop classique ou trop simpliste division entre systèmes pluralistes et totalitaires, ont élaboré les typologies les plus élaborées du leadership. Leur hypothèse est que les types de leaders affectent la nature des systèmes politiques beaucoup plus que l’inverse. Ce qui est une manière de dire que l’étude du leadership, bien loin d’être subordonnée ou seconde par rapport à d’autres problèmes (tels le pouvoir ou la décision), est au contraire l’unique manière de comprendre ce que sont les systèmes politiques.

C’est en situant au cœur de l’univers purement relationnel du leadership que Beck et Malloy (1964, 1973) établissent leur typologie. Bien qu’ils annoncent que l’analyse des élites doit tenir compte de quatre éléments – leurs perspectives, [635] les techniques qu’elles utilisent pour accéder et se maintenir au pouvoir qui toutes deux déterminent la structure de l’élite et ses normes de comportement – Beck et Malloy se meuvent, en fait, dans un espace à deux dimensions. La première, appelée « division/unité », définit les relations entre l’élite politique et les autres élites ; la seconde, nommée « imperméabilité/perméabilité », explicite, au contraire, les relations de l’élite à la non-élite ou du leader au follower. Combinées entre elles ces deux dimensions donnent naissance à quatre types idéaux dont seuls trois peuvent être décrits. À l’intérieur de ces trois types, les auteurs explicitent à la fois ce que sont les structures et les normes de comportement de l’élite.

Le premier type est celui d’une élite divisée et perméable qu’on pourrait aussi bien appeler pluraliste. Coexistent un grand nombre de leaders en compétition (gouvernement, leaders d’organisations politiques ou non), ce qui fait qu’il n’y a pas de cohésion chez les détenteurs des rôles d’autorité et que les relations élite-élite sont compétitives. Chacune d’entre elles représente les intérêts des groupes sociaux importants. En ce qui concerne les rapports de l’élite et de la non-élite, le système est doublement perméable. D’une part, en effet, la population détient une information suffisante qui lui permet de remettre en question le comportement des leaders et de les remplacer si elle perçoit que ceux-ci prennent des décisions inadéquates. D’autre part, existe une mobilité ascendante qui permet à de nouveaux groupes d’accéder au pouvoir. Sans doute celle-ci n’est pas illimitée mais le leadership est ouvert car il est normativement orienté vers l’accueil aux autres groupes. Inutile de préciser qu’on aura reconnu, ici, les « démocraties occidentales » et que, par d’autres voies, Beck et Malloy arrivent à des conclusions assez proches de celles de Seligman.

En opposition, le second type est celui d’une élite unifiée et imperméable. Les leaders politiques ont en commun un haut degré d’expériences politiques et de cohésion idéologique car ils sont issus d’une organisation politique unique qui contrôle d’une part toute la vie sociale et d’autre part tout l’accès aux positions de pouvoir. Cela ne signifie pas toutefois qu’il n’y ait pas conflit et compétition à l’intérieur de l’élite mais celle-ci se déploie en « factionnalisme » à l’intérieur du parti sans intervention réelle des citoyens. D’une part, ceux-ci ne peuvent accéder au leadership que de « manière très circonscrite » ; d’autre part, s’il peut y avoir mobilisation forte de la population sur des options, celle-ci n’influence ni la définition des buts poursuivis ni les formes de la mobilisation qui relève, en fait, de la manipulation. Les followers suivent parce qu’ils y sont contraints. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, ce type ne décrit pas exactement l’Union soviétique mais reste un « type idéal » qui n’existe nulle part [8].

Pays communistes, régimes d’Amérique latine relèvent plutôt du troisième type : une élite divisée et imperméable ou autoritaire. Coexistent de nombreux centres de pouvoirs plus ou moins autonomes au sein de la société (parti mais aussi selon les cas armée, Église, propriétaires terriens…) qui, s’ils ont une grande homogénéité [636] de formation, sont divisés sur la politique à suivre et notamment sur les problèmes économiques et la répartition des ressources. Ces conflits au sein de l’élite se règlent généralement soit par la purge soit, par manque de procédures institutionnelles de règlement (cas des pays en voie de développement), par la violence. Le citoyen est doublement marginalisé. D’une part, il y a une « claire ligne de démarcation entre les leaders et la population qui ne peut pas accéder aux positions de pouvoir » ; d’autre part, celle-ci est très faiblement mobilisée autour des enjeux politiques : ni participation via les groupes multiples qu’on trouve dans les régimes « démocratiques », ni mobilisation par la manipulation. L’engagement des masses est limité à des élections plus ou moins formelles où le parti unique assure le consentement.

Finalement Beck et Malloy articulent principalement leur réflexion sur l’extension et la nature de la participation au leadership des groupes importants de la société – participation qui se définit autant en termes d’accès aux fonctions qu’en termes d’intervention dans les décisions. On retrouve une même perspective chez Fleron (1973) qui, toujours à propos du leadership dans les pays communistes mais dans l’espoir d’aboutir à une typologie des systèmes de leadership politique, fait intervenir comme variables ceux des groupes sociaux qui ont prise sur la décision politique. Toutefois Fleron élargit son propos dans la mesure où la question des changements au sein du leadership et de son adaptation aux conditions socio-économiques qui fixent son pouvoir l’intéresse au moins autant que le problème des relations entre les leaders et la population ou entre les élites et la masse.

A priori, pourtant, il n’y a pas grande différence entre le leadership monocratique de Fleron et « l’élite divisée et imperméable » de Beck et Malloy ; entre le leadership pluraliste et « l’élite divisée et perméable ». Dans le premier cas, les postes politiques sont occupés par des professionnels appartenant à un parti cependant que les autres groupes politiques qui existent au sein de la société ont un rôle restreint au secteur particulier dans lequel ils sont spécialisés (culture, enseignement, économique par exemple). En conséquence, l’accès au leadership est contrôlé par les leaders en place et est structuré par l’organisation politique dominante. Lorsque, au contraire, le système de leadership est pluraliste, des élites spécialisées sont en concurrence pour le pouvoir politique, l’influence et la participation. La compétition joue à un large niveau et les « politiciens professionnels » ne jouissent pas d’avantages institutionnels garantissant leur maintien au leadership politique. Cette différence n’est toutefois, selon Fleron, qu’un des résultats possibles de l’industrialisation, de la division du travail et de la différenciation structurelle de la société qui en résulte. Le leadership « monocratique » correspond ainsi à un état où le pouvoir politique peut, y compris par des procédés coercitifs, faire appel à ceux qui ont les compétences nécessaires au bon fonctionnement de la société (les groupes spécialisés qui œuvrent théoriquement dans leur domaine propre) sans pour autant leur faire des concessions quant au leadership politique ou sans leur donner un pouvoir de décision. Le leadership « pluraliste » s’installe dès lors que les groupes spécialisés sont devenus trop conscients de leur pouvoir pour qu’on puisse leur extorquer leur savoir. Il faut cependant noter que, dans ce processus d’adaptation, Fleron distingue deux autres formes possibles de leadership, celui dit « monocratique-adaptatif » où l’élite politique, n’acceptant pas le transfert de parties de pouvoir à d’autres qu’elle-même, [637] est condamnée à former ses leaders et à leur donner la compétence technique nécessaire ; celui enfin dit « cooptatif » où des leaders des secteurs non politiques qui ont déjà fait une carrière sont absorbés dans l’élite politique.

3. Types de leaders et demandes de la société

L’inconvénient des typologies de Beck et Malloy et de Fleron est d’être moins générales qu’elles ne paraissent ou d’être trop centrées sur les systèmes autoritaires dans leur opposition aux systèmes « démocratiques » dont les formes de leadership sont mal étudiées en dehors de l’idée assez mythique d’une participation étendue et généralisée. Focalisées sur les conditions d’accès au leadership ou sur l’intervention des groupes sociaux, elles s’interrogent assez peu, en définitive, sur le pouvoir des leaders et sur les moyens dont ceux-ci usent pour asseoir leur légitimité. C’est ce à quoi tente de répondre la typologie de Burns (1978).

L’idée fondamentale de Burns est de montrer que le vrai pouvoir politique n’est pas violent mais réside dans les relations humaines qui font le leadership. Ainsi le pouvoir n’est-il qu’un « processus dans lequel ceux qui détiennent le pouvoir, ayant certaines motivations et certains buts, peuvent provoquer des changements dans le comportement des citoyens et dans l’environnement en utilisant certaines ressources qui fondent leur pouvoir » (Burns, 1978, p. 13). Le leadership, qui n’est qu’un aspect du pouvoir, est exercé lorsque certaines personnes, porteuses de motivations et de buts, mobilisent en compétition ou en conflit avec d’autres des moyens institutionnels, politiques, psychologiques ou autres pour stimuler, engager et satisfaire les motivations des citoyens ou des followers. Dès lors les divers styles de leadership et de leaders se déterminent à la fois selon les demandes de la société auxquelles le leader répond pour obtenir des « effets désirés » et selon les moyens qu’il met en œuvre pour atteindre son but.

Ainsi se dégage un premier type de leadership dit transformateur où le leader reconnaît et exploite un besoin ou une demande existant plus ou moins consciemment chez un follower potentiel. Il s’agit, selon Burns, pour le leader de chercher à réaliser des fins plus élevées en transformant la société et ses structures. Il y a donc là nécessairement conflit entre ce qui est et ce que l’on veut faire advenir. Dans ce type de leadership, leaders et citoyens sont stimulés l’un par l’autre. Au sein de cet ensemble, s’opposent cependant leadership intellectuel, réformateur et révolutionnaire. Le premier, en effet, use des idées pour anticiper, médiatiser et finalement maîtriser l’expérience par l’imagination et l’intelligence au nom de « ce que les hommes devraient être ». Le second exige la compréhension et la perception des besoins, à un moment donné, de la société ou de la Nation en même temps que la volonté de les conduire vers l’état meilleur qu’elle devrait connaître. Quant au troisième il ne se distingue du second que par le fait qu’il n’opère pas sur des parties (des réformes) mais sur le tout (transformation entière d’un système social).

Alors que le leadership transformateur exige de saisir les besoins de la société, de mobiliser les citoyens par leurs nouvelles motivations, d’établir des relations réciproques entre le leader et eux, tout autre est le leadership transactionnel qui ne considère [638] les followers que dans l’idée d’échanger une chose contre une autre : des postes contre des voix ou des subventions pour les campagnes électorales ; du pouvoir contre des gratifications symboliques ou des récompenses. Ici la relation ne se fait plus autour de ce que Burns appelle des « valeurs », mais autour d’un échange de services qui, pourtant, répondent eux aussi à des demandes latentes au sein de l’opinion. Leadership d’opinion, de parti, de groupe, leadership législatif ou exécutif ne sont que des variantes selon le lieu où s’exercent la transaction et la nature des services rendus.

On remarquera que Burns retrouve là les théories de Weber ou de Ostrogorski sur la logique du don et du contre-don. Pourtant, pas plus que Weber, il ne se satisfait du leadership transactionnel, forme appauvrie de la relation politique. D’où un appel tout weberien à la restauration d’un vrai leadership politique dans lequel le leader transforme les demandes de la société en « valeurs », et où, grâce à une éducation politique des masses, le leader ne serait pas un simple manager. Devraient s’établir des relations réciproques entre leader et follower qui transformeraient dans un premier temps le leader en traducteur des aspirations des citoyens et dans un second temps aboliraient la différence. C’est souligner une dernière fois combien toutes les études sur les élites et les leaders engagent, consciemment ou non, des vues sur la démocratie. Les analystes empiriques du leadership devraient davantage avouer (sinon maîtriser) les penchants normatifs qui les animent.

BIBLIOGRAPHIE

Antoni (P.), Antoni (J. D.), 1976, Les ministres de la Ve République, Paris, puf.

Aron (Raymond), 1960, Classe sociale, classe politique, classe dirigeante, Archives européennes de Sociologie, vol. 1.

Arora (Satish, K.), 1972, Social background of the Indian Cabinet, Economic and Political weekly, numéro spécial, 7, p. 31-33.

Aubert (Véronique), Parodi (Jean-Luc), 1980, Le personnel politique français, Projet, n° 147.

Bachrach (Peter), Baratz (Morton), 1962, Two faces of power, American Political Science Review, 56, II, p. 947-952.

Bachrach (Peter), Baratz (Morton), 1963, Decisions and non-decisions, American Political Science Review, 57, p. 632-642.

Bacot (Paul), 1979, Les dirigeants du Parti socialiste, Lyon, Presses Universitaires de Lyon.

Bales (Robert F.), 1950, Interaction Process Analysis, Cambridge, A. Wesley.

Barber (James, D.), 1965, The Law Makers, New Haven, Conn., Yale University Press.

Beck (Carl), Malloy (James), 1964, Political Elites : a Mode of Analysis, rapport présenté lors du VIe Congrès de l’Association internationale de Science politique, Genève.

Beck (Carl) et al., 1973, Comparative Communist Political Leadership, New York, David McKay Company.

Beyme (Klaus von), 1971, Die Politische Elite in der Bundesrepublik Deutschland, Munich, Piper.

Birnbaum (Pierre), 1977, Les sommets de l’État. Essai sur l’élite au pouvoir en France, Paris, Le Seuil, coll. « Points ».

Birnbaum (Pierre), 1984, Type d’élites et nature de l’État, Pouvoirs, n° 29.

Birnbaum (Pierre), Bellaiche (Michel), Barucq (Charles), Marie (Alain), 1978, La classe dirigeante française, Paris, puf.

Blondel (Jean), 1973, Comparative Legislatures, Englewood Cliffs, New Jersey, Prentice-Hall.

Blondel (Jean), 1980, World Leaders, Beverly Hills (Cal.), Sage.

[639]

Bourricaud (François), 1961, Esquisse d’une théorie de l’autorité, Paris, Plon.

Bottomore (T. B.), 1964, Élites et société, Paris, Stock.

Browning (Rufus), 1968, The interaction of personality and political system in decision to run for office : some data and a simulation technique, Journal of Social Issues, n° 24.

Burnham (James), 1941, The Managerial Revolution, New York, John Day. Burns (James McGregor), 1978, Leadership, New York, Harper & Row.

Butler (David E.), Pinto-Duschinsky (Michael), ed., 1971, The British General Election of 1970, London, Macmillan.

Cayrol (Roland), 1981, Beaucoup plus d’enseignants, moins d’industriels et de paysans, Le Monde, 23 juin.

Cayrol (Roland), Jaffré (Jérôme), 1980, Party Linkages in France : Socialist Leaders, Followers and Voters, in Lawson.

Cayrol (Roland), Parodi (Jean-Luc), Ysmal (Colette), 1973, Le député français, Paris, Presses de la Fondation nationale des Sciences politiques.

Cayrol (Roland), Perrineau (Pascal), 1982, Governing Elites in a Changing Industrial Society : The Case of France, in Czudnowski.

Cayrol (Roland), Ysmal (Colette), 1982, Les militants du ps, Projet, n° 165.

Chariot (Jean), 1973, Les élites politiques en France de la IIIe à la Ve, Archives européennes de Sociologie, vol. 4.

Clubok (Alfred, D.), Wilenski (Norman, M.), Berghorn (Forest, J.), 1969, Family Relationship. Congressional recruitment and political Modernization, Journal of Politics, 31.

Czudnowski (Moshe), 1972, Sociocultural variables and Legislative recruitment, Comparative Politics, 4.

Czudnowski (Moshe), 1975, Political Recruitment, in Greenstein, Polsby, vol. 2, p. 155-242.

Czudnowski (Moshe), ed., 1982, Does Who Governs Matter ?, Northern Illinois University Press.

Czudnowski (Moshe), éd., 1983, Political Elites and Social Change, Northern Illinois University Press.

Dahl (Robert, A.), 1971, Qui gouverne ?, Paris, Armand Colin (trad. de Robert A. Dahl, 1961, Who governs ? Democracy and Power in an American City, New Haven, Conn., Yale University Press).

Di Renzo (Gordon), 1967, Personality, Power and Politics, Notre-Dame, Ind., University of Notre-Dame Press.

Dogan (Mattéï), 1961, Political Ascent in a Class-Society : French Deputies 1870-1958, in Marvick.

Dogan (Mattéï), 1967, Les filières de la carrière politique, Revue française de Sociologie, vol. 8.

Downton (James V.), 1973, Rebel Leadership. Commitment and charisma in the revolutionary process, New York, Free Press.

Eulau (Heinz), Buchanan (William), Ferguson (Leroy), Walhke (John C.), 1959, The Political Socialization of American State Legislators, Midwest Journal of Political Science, n° 3.

Eulau (Heinz), Sprague (John D.), 1964, Lawyers in Politics, Indianapolis, Bobs Merrill.

Fabre-Rosane (Gilles), Guédé (Alain), 1978, Sociologie des candidats aux élections législatives de mars 1978, Revue française de Science politique, 28, 5.

Fainsod (Merle), 1963, How Russia is ruled, Cambridge, Harvard University Press.

Festinger (Léon), Riecken (Henry), Schachter (Stanley), 1956, When prophecy fails, New York, Harper.

Fleron (Frederic J.), 1973, System attributes and career attributes : the soviet leadership System, 1952 to 1965, in Beck (Carl) et al.

Franck (Peter), 1971, The CPSU Okbom First Secretary. A Profile, British Journal of Political Science, vol. I.

Galbraith (John K.), 1969, The New Industrial State, Harmondsworth, Penguin Books.

Gaxie (Daniel), 1973, Les professionnels de la politique, Paris, puf (« Dossiers Thémis »).

Gaxie (Daniel), 1977, Économie des partis et rétributions du militantisme, Revue française de Science politique, 17, 1.

[640]

Gaxie (Daniel), 1980, Les logiques du recrutement politique, Revue française de Science politique, 20, I.

Gaxie (Daniel), 1983, Facteurs sociaux de la carrière gouvernementale sous la Ve République, 1959-1981, Revue française de Sociologie, XXIV, 3.

Gouldner (Alvin), 1960, The norm of reciprocity : a preliminary statement, American Sociological Review, 25, 2, p. 161-178.

Grawitz (Madeleine), 1958, Les conseillers municipaux de Lyon (1884-1953), Annales de l’Université de Lyon, fasc. 17.

Grawitz (Madeleine), 1960, La psychologie des candidats. Résultats d’une enquête menée à Lyon, in Goguel, éd., Le référendum de septembre et les élections de novembre 1958, Cahier 109 de la Fondation nationale des Sciences politiques, Paris, A. Colin.

Grawitz (Madeleine), 1971, La psychologie des candidats lors des élections législatives de 1967. Enquête menée dans le Rhône, la Loire, la Côte-d’Or, l’Isère et la Drôme, Annales de la Faculté de Droit et des Sciences économiques de Lyon I.

Greenstein (Fred L), Polsby (Nelson W.), ed., 1975, Handbook of Political Science, New York, Addison Wesley Publishing Company.

Gruber (Wilfried), 1971, Career Patterns of Mexico’s Political Elite, Western Political Quarterly, vol. 24.

Guédé (Alain), Rozenblum (Serge-Allain), 1981, Les candidats aux législatives de 1978 et 1981, Revue française de Science politique, 31, 5.

Guttsman (W. L.), 1963, The British Political Elite, New York, Basic Books.

Guttsman (W. L.), 1974, The British Political Elite and the Class Structure, in Stanworth, Giddens.

Hess (Stephen), 1966, America’s Political Dynasties, New York, Doubleday.

Hodnett (Grey), 1965, The Obkom First Secretaries, Slavic Review, vol. 24.

Huntington (S. P.), 1968, Political Order in Changing Societies, New Haven, Yale University Press.

Hurewitz (J. C.), ed., 1983, The Military in the Middle East, Boulder (Col.), Westview Press.

Janowitz (Morris), 1964, The Military in the Political Development of New Nations, Chicago, The University of Chicago Press.

Johnson (R. W.), 1973, The British Political Elite, 1965-1972, Archives européennes de sociologie, vol. 14.

Keller (Suzanne I.), 1963, Beyond the Ruling Class. Strategic Elites in Modern Society, New York, Random House.

Kesselman (Mark), 1971, Systèmes de pouvoir et cultures politiques au sein des partis politiques français, Revue française de Sociologie, n° 14.

Knight (Maxwell), 1952, The German Executive, 1890-1933, Stanford University Press.

Kornberg (Allan), 1967, Canadian Legislative Behavior, New York, Holt, Rinehard & Winston.

Kornhauser (William), 1961, Power Elite and veto groups, in Lipset et Lowenthal.

Lagroye (Jacques), Lord (Guy), Mounier-Chazel (Lise), Palard (Jacques), 1976, Les militants politiques dans trois partis français, Paris, Pédone.

Lasswell (Harold D.), 1952, Introduction : The Study of Political Elites, in Lasswell, Lerner, Rothwell.

Lasswell (Harold D.), Lerner (Daniel), 1964, World Revolutionary Elites, Cambridge, mit Press.

Lasswell (Harold D.), Lerner (Daniel), Rothwell (C. Easton), 1952, The Comparative Study of Elites, Stanford, Stanford University Press.

Lawson (Kay), ed., 1980, Political Parties and Linkage, New Haven, Yale University Press.

Lippitt (Ronald), White (Ralph K.), 1947, An Experimental Study of Leadership and Group Life, Readings in Social Psychology, Michigan, Ann Arbor.

Lippitt (Ronald), White (Ralph K.), 1954, Leader Behavior and member reaction in three « social climates », London, Tavistock.

Lipset (Seymour M.), Lowenthal (Leo), ed., 1961, Culture and Social Character, Glencoe, The Free Press.

Lipset (Seymour M.), Solari (Aldo), ed., 1967, Elites in Latin America, New York, Oxford University Press.

[641]

Marvick (Dwaine), ed., 1961, Political Decision-Makers, Glencoe, Free Press.

Marvick (Dwaine), Nixon (Charles R.), 1961, Recruitment contrasts in rival campaign groups, in Marvick.

Marx (Karl), 1963, Le 18 Brumaire de Louis Napoléon Bonaparte, Paris, Éd. Sociales (une des traductions d’un texte publié en 1852).

Matthews (Donald R.), 1954, The Social Background of Political Decision-Makers, New York, Random House.

Matthews (Donald R.), 1960, US Senators and Their World, New York, Vintage Books. Meisel (James H.), 1958, The myth of the Ruling Class. Gaetano Mosca and the Elite, Ann Arbor, University of Michigan Press.

Michels (Roberto), 1914, Les partis politiques, rééd. Paris, Flammarion, 1971.

Mickiewicz (Ellen), 1973, Handbook of Soviet Social Science Data, New York, Free Press.

Miliband (Ralph), 1969, The State in Capitalist Society, Londres, Weidenfeld & Nicolson.

Mills (C. Wright), 1969, L’élite du pouvoir, Paris, Maspero (trad. de 1956, The Power Elite, New York, Oxford University Press).

Mosca (Gaetano), 1939, The Ruling class, New York, McGraw-Hill (trad. de Elementi di Scienza Politica, 1896).

Mossuz-Lavau (Janine), Sineau (Mariette), 1983, Enquête sur les femmes et la politique en France, Paris, puf (coll. « Recherches politiques »).

Obregon (Anibal Q.), 1967, Contemporary Peasant Movements, in Lipset (Seymour M.), Solari (Aldo).

Ostrogorski (Michel), 1963, La démocratie et l’organisation des partis politiques, Paris, Calmann-Lévy.

Paige (Glenn D.), 1977, The Scientific Study of Political Leadership, New York, The Free Press.

Pareto (Vilfredo), 1965, Traité de sociologie générale, Genève, Droz.

Parodi (Jean-Luc), éd., 1971, La politique, Paris, Hachette.

Parodi (Jean-Luc), Ysmal (Colette), 1971, L’homme politique, in Parodi.

Patterson (Samuel C.), Boynton (G. R.), 1969, Legislative Recruitment in a Civic Culture, Social Science Quarterly, 50.

Perlmutter (Amos), Bennett (Valérie), éd., 1980, The political influence of the military, New Haven, Yale University Press.

Petrullo (Luigi), Bass (Bernard), ed., 1961, Leadership and interpersonal behaviour, New York, Holt, Rinehart & Winston.

Prewitt (Kenneth), 1965, Political Socialization and Leadership sélection, The Annals of the American Academy of Political and Social Science, n° 361.

Putnam (Robert, D.), 1976, The Comparative Study of Political Elites, New Jersey, Prentice Hall.

Quandt (William B.), 1970, The Comparative Study of Political Elites, Beverly Hills, Sage Professional Papers.

Rejai (Mostafa), 1973, The Strategy of Revolution, New York, Doubleday.

Rossi-Landi (Guy), 1973, Les hommes politiques, Paris, puf, coll. « sup ».

Rouquié (Alain), éd., 1981, La politique de Mars. Les processus politiques dans les partis militaires, Paris, Le Sycomore.

Rouquié (Alain), 1982, L’État militaire en Amérique latine, Paris, Le Seuil.

Rustow (Dankwart A.), éd., 1970, Philosophers and Kings. Studies in Leadership, New York, George-Braziller.

Sartori (Giovanni), 1963, Il Parliamento Italiano, 1946-1963, Naples, Edizioni Scientifiche.

Sartori (Giovanni), 1967, Italy : Members of Parliament, in Unesco.

Schlesinger (Joseph A.), 1957, Lawyers and American Politics : a clarified view, Midwest Journal of Political Science, I.

Schmidt (Hannelore), 1963, Die Deutsche Executive 1949-1960, Archives européennes de sociologie, vol. 4.

Schmidt (S.), Scott (J. C.), Lande (C.), Guasti (L.), ed., 1977, Friends, Followers and Factions, Berkeley, University of California Press.

Schumpeter (Joseph), 1967, Capitalisme, socialisme et démocratie, Paris, Payot.

Seligman (Lester G.), 1971, Recruiting Political Elites, New York, General Learning Press.

[642]

Selznick (Philip), 1957, Leadership in Administration, Evanston (Ill.), Row Peterson.

Sineau (Mariette), 1984, 1944-1984 : La résistible ascension, Le Monde, 29 février.

Stanworth (Philip), Giddens (Anthony), éd., 1974, Elites and Power in British Society, London, Cambridge University Press.

Suleiman (Ezra), 1978, Elites in French Society : the Politics of Survival, Princeton (nj)-Princeton University Press (trad. franç., Les élites en France. Grands corps et grandes écoles, Paris, Le Seuil, 1979).

Unesco, 1967, Decisions and Decision-makers in the Modern State, Paris et New York.

Tachau (Frank), éd., 1972, Political Elites and Political Development in the Middle East.

Toinet (Marie-France), 1972, Le Congrès des États-Unis, Paris, puf, coll. « Sup ».

Valen (Henry), 1966, The recruitment of parliamentary Nominees in Norway, Scandinavian Political Studies, I.

Veron (Jacques), 1983, Démographie du Parlement français de 1958 à 1980, Population, n° 3.

Von Der Mehden (Fred. R.), 1969, Politics of the Developing Nations, New Jersey, Prentice-Hall.

Weber (Max), 1963, Le savant et la politique, Paris, Plon, coll. « 10/18 » (trad. de 1919, Gesammelte Politische Schriften).

Weber (Max), 1971, Économie et Société, Paris, Plon (trad. de 1922, Wirtschaft und gesellschqft).

Welsh (William A.), 1979, Leaders and Elites, New York, Holt, Rinehart & Winskin.

Ysmal (Colette), 1984, Demain la droite, Paris, Grasset.

Zartman (I. William), éd., 1980, Political elites in the Middle East, New York, Praeger.

Zweigenhaft (Ralph), 1975, Who represents America ?, Insurgent Sociologist, vol. 5 (3).



[1] Et de le situer dans un contexte historique spécifié, celui des élites professionnelles de la politique faisant de l’entreprise politique à plein temps (Schumpeter, 1967), excluant ainsi les nombreux cas où le leadership social s’exerce sur toute une gamme de relations (de la famille à l’économie) incluant les relations politiques. Tout le problème du clientélisme ne sera donc pas directement traité (voir Schmidt, Scott, Lande, Guasti, 1977), bien que les interfaces entre clientélisme et élites professionnelles de la politique soient particulièrement nombreuses et pertinentes. On ne prendra pas non plus parti sur la possibilité de coder tous les mécanismes élitaires à partir d’une même logique (l’échange, la transaction, l’innovation, le charisme, etc.). On parle par exemple de « patronage » pour les services rendus par un élu à une catégorie socio-professionnelle ou une circonscription précise qui le récompense par son vote mais cela suffit-il à faire de ce type d’élite politique l’identique du « padrone » ou du chef de clan ou de faction ? La logique de l’échange ou de la réciprocité (Gouldner, 1960) est peut-être universelle, mais elle ne suffit pas à elle seule à identifier un seul mécanisme de formation et de maintien des élites et des leaders et à faire l’impasse sur les différentes formes de communautés politiques.

[2] En revanche, nous ne traiterons pas directement des élites sociales définies à la fois par les types de formation scolaire et la multiplicité des positions sociales de leurs membres (cf. par exemple Suleiman, 1978). Nous ne nous y intéresserons que par le biais de la composition et du recrutement des élites politiques.

[3] Nous ne traiterons pas davantage directement la question connexe de savoir si les élites sociales habituellement classées comme non politiques (en particulier les chefs d’entreprise, mais aussi en vis-à-vis les élites syndicales) ne sont pas par leur position même des élites politiques. Cela est lié aux controverses sur les concepts de pouvoir et de pouvoir politique et sur les frontières de ce qu’on désigne par « processus politique » (Bachrach-Baratz, 1962 et 1963 ; cf. le chapitre VI du volume 1 du présent ouvrage). Dans les régimes où processus socio-économique et processus politique sont officiellement reliés, voire identifiés, la question se pose évidemment dans de tout autres termes.

[4] Il va sans dire que cela ne s’applique qu’aux systèmes politiques installés dans la durée : les élites révolutionnaires peuvent obéir d’un autre modèle. Quant aux élites militaires (non pas les élites de l’armée comme organisation mais la partie des élites politiques qui se recrutent au sein des forces armées et en raison de leurs positions militaires, que l’armée constitue ou non un « parti militaire ») il est certain que leur persistance sur une certaine période favorise la constitution du modèle présenté au texte, mais dans leur phase ascendante de prise de pouvoir, les élites militaires peuvent ne pas avoir besoin de ces qualités et en réunir bien d’autres. Mosca lui-même distinguait soigneusement entre les différents types d’armées et leur rôle d’élite politique, mais il pensait que son modèle s’appliquerait de plus en plus aux États-nations modernes (au moins européens) du fait du développement de la rationalisation et de la bureaucratisation. L’armée moderne comprendrait deux classes : les officiers recrutés dans les couches politiquement dominantes, les sous-officiers exclus de la minorité qui gouverne. Pour Mosca, toute organisation produit ce genre de résultat, même dans les périodes pré-modernes. La question des élites militaires fait partie d’une question qui ne nous concerne pas directement (et que nous ne traiterons pas) : par quels mécanismes et pourquoi une armée devient-elle le vivier des élites politiques et la principale scène politique ? (Par exemple : Janowitz, 1964 ; Huntington, 1968. Voir surtout l’utile recueil de Perlmutter et Bennett, 1980. Sur l’Amérique latine, voir Rouquié, 1982. Sur les élites militaires et leur composition, voir entre autres Rouquié, 1981, et sur le monde arabe, Hurewitz, 1983.)

[5] Sauf quand les minorités quantitatives bénéficient de ressources sociales supplémentaires (une position d’intermédiaire d’un pouvoir extérieur ou la possession d’un savoir-faire particulier, chrétiens libanais ou sunnites irakiens par exemple). La notion de « minorité » tend d’ailleurs à évoluer pour désigner des groupes mêmes majoritaires dans la population mais significativement exclus du vivier des élites (par exemple les femmes aux États-Unis).

[6] Mentionnons cependant la pertinente critique du leadership charismatique par Downton, 1973, et le classique de Selznick, 1957, sur le leadership dans les organisations. Un commode recueil de portraits (par exemple Bismarck par Kissinger, Gandhi par Erikson, de Gaulle par S. et I. Hoffmann) accompagné de réflexions de théorie politique est celui de Rustow, 1970. Bien entendu les biographies des grands hommes sont légion.

[7] Voir dans ce volume le chapitre I : « Psychologie et politique » (par Madeleine Grawitz).

[8] Type idéal peu précis d’ailleurs, dans la mesure où l’on ne voit pas comment une élite « unifiée » peut être traversée par des factions sauf à construire l’unification autour des intérêts « objectifs » des élites (pas d’opposition entre intérêts des élites politiques et économiques par exemple) et le factionnalisme comme le produit de rivalités personnelles subjectives pour les positions de pouvoir.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mercredi 20 avril 2022 18:13
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



Saguenay - Lac-Saint-Jean, Québec
La vie des Classiques des sciences sociales
dans Facebook.
Membre Crossref