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Roger BASTIDE [1898-1974]
sociologue et anthropologue français,
spécialiste de sociologie et de la littérature brésilienne.
“Le problème noir
en Amérique latine.”

Un article publié dans la revue Bulletin international des sciences sociales, vol. 4, no 3, 1952, pp. 459-467.
Chaque science est un point de vue sur le Réel. Et, certes, le savant a le droit de découper, dans la complexité des choses, un secteur qui l'intéresse plus particulièrement. Les nécessités de la spécialisation l'obligent à n'éclairer qu'une partie des données et à laisser les autres dans l'ombre. Tant qu'il s'agit de théorie, le danger n'est pas grand, à condition qu'il accepte de reconnaître les limites de son champ de recherches et la valeur des explorations que d'autres spécialistes tentent à côté de lui. Pris sous ces divers faisceaux lumineux, l'objet étudié n'apparaîtra que mieux, de même que, de tous les côtés du théâtre, on fait converger les projecteurs sur la scène pour mieux cerner la danseuse et la mettre en pleine valeur.
Mais, dans le domaine pratique, la spécialisation est plus dangereuse. Car les faits agissent et réagissent les uns sur les autres. Ils s'enchevêtrent de telle façon qu'une réforme proposée peut produire à la fois le bien et le mal. Elle vaut sans doute dans un certain domaine, mais dans un autre elle peut avoir des contrecoups qui seront plus graves ; ou même ses effets dans le premier domaine pourront être contrebalancés ou freinés par des facteurs relevant d'autres domaines. La mesure envisagée ne donne pas alors ce qu'on en attendait. C'est pourquoi l'homme politique, qui veut trouver des solutions adéquates aux problèmes sociaux, doit faire appel à des équipes de savants, de diverses spécialités, qui examineront ces problèmes sous tous leurs aspects à la fois. C'est ce que nous voudrions essayer de montrer en prenant un exemple, celui de la situation du Noir en Amérique latine.
Le préjugé de couleur semble un fait purement objectif, ou du moins qui peut être étudié du dehors, comme une "chose", car il se manifeste par des ou les coutumes, par l'emploi de stéréotypes dans le langage écrit ou parlé. La sociologie peut donc atteindre ce préjugé et l'examiner à travers la diversité des groupes sociaux. Il change de nature ou de fonction suivant l'origine ethnique de la population ; il ne présente pas le même aspect, par exemple, en Amérique latine, suivant qu'on a affaire aux familles traditionnelles, qui ont connu l'esclavage, ou aux familles d'immigrants. Dans le premier cas, le préjugé est à base de paternalisme, le Noir est accepté, à condition qu'il reste "à sa place" ; dans le second, il est une forme de l'esprit de concurrence sur le marché du travail. Le préjugé se transforme aussi en passant d'une classe sociale à l'autre, son intensité va grandissant au fur et à mesure qu'on s'élève des premiers degrés de l'échelle sociale jusqu'à la bourgeoisie bien pensante ; aux échelons supérieurs le Blanc défend âprement son prestige social et tient à conserver les leviers de commande. Le sociologue peut aussi envisager successivement diverses variantes : le facteur physique de la couleur, du Mulâtre clair au pur Africain ; le facteur démographique, des zones où les éléments de couleur sont fortement condensés aux zones de dispersion ; le facteur économique, c'est-à-dire les barrières professionnelles que rencontrent l'ouvrier dans la recherche d'un emploi et la petite bourgeoisie noire dans son ascension sociale ; le facteur religieux, suivant que le Noir est chrétien, indifférent ou qu'il a conservé des traits de sa mystique africaine ; le facteur politique enfin, suivant qu'il est organisé en associations de combat (par exemple A Frente Negra, Brésil) ou non. D'ailleurs ces facteurs n'agissent pas toujours de la même façon, mais ils produisent des effets différents, suivant les zones géographiques ou les moments historiques, la condensation d'une assez forte masse de Noirs pouvant, suivant le cas, diminuer (comme à Bahia) ou augmenter (comme dans la cité de Sâo Paulo) la force du préjugé. C'est que chaque situation est comme un théorème de composition de forces, où il faut tenir compte de tous les facteurs à la fois et où la situation globale modifie à son tour les divers éléments constitutifs. Mais, quelle que soit la difficulté de la tâche, le préjugé relève bien de l'étude sociologique.
Seulement, le sociologue s'apercevra souvent qu'entre la cause et l'effet il y a disproportion apparente ; et qu'on trouve dans l'effet beaucoup plus que ne la laissait prévoir la cause. Le préjugé peut prendre des formes relativement atténuées et bénignes, apparaître comme larvé et dissimulé derrière tout un rituel affectif de politesse, et entraîner cependant des réactions violentes de la part de celui qui en est l'objet. C'est ce qui se passe dans certaines îles des Antilles ou dans certaines régions du Brésil. Le sociologue pourra certes mesurer et décrire ces états de tension raciale, mais, quand il voudra les expliquer, il lui manquera quelque chose, un intermédiaire entre le stimulus et la réaction, qui rende compte de la violence de cette dernière. Pourtant, si l'on agir sur ces états de tension pour les faire disparaître, il faut bien les expliquer et remonter aux causes réelles afin de luter contre elles. Et c'est ici que le sociologue doit laisser la place au psychologue. Car cette disproportion entre la cause et l'effet, entre les manifestations du préjugé de couleur et les réactions du Noir, vient de ce qu'avant d'agir le préjugé passe toujours à travers une personnalité, et qu'il touche, dans le conscient ou même dans l'inconscient, toute une série de traumatismes, de complexes, de cicatrices anciennes encore mal refermées. Je me souviens d'un congrès de Noirs brésiliens où il était impossible de faire la moindre allusion à l'esclavage : "Nous ne voulons plus y penser, disaient-ils. C'est un souvenir que nous voulons abolir". Mais il est plus facile de le dire que de le faire. Et les images sont d'autant plus malfaisantes qu'elles sont refoulées et agissent sournoisement. Pour celui qui veut lutter contre le préjugé, le ressentiment du Noir est au moins un fait aussi important que les manifestations extérieures et objectives de ce préjugé. Car il y a dans ce ressentiment comme un sombre poison qui étend sa contagion et qui éveille à son tout le ressentiment du Blanc.
Nous ne supprimerons donc pas un préjugé par la seule force des lois. La loi peut empêcher les expressions apparentes du préjugé. Elle peut forcer l'hôtelier ou le restaurateur blanc à recevoir un Noir, elle peut obliger un coiffeur blanc à faire la barbe à un Noir ou à lisser les cheveux d'une Mulâtresse. Mais il suffira que le lit ne soit pas très bon, que la viande servie soit un peu dure, que le coiffeur fasse malencontreusement une balafre au visage de son client ou que la Mulâtresse attende un peu trop longtemps son tour pour qu'aussitôt le Noir voie là une volonté de tourner la loi, de continuer à faire des discriminations, d'expérimenter une nouvelle tactique pour qu'il n'y revienne plus. Il faut donc aller plus loin que l'objectif, que la destruction des barrières formelles, il faut atteindre les racines du ressentiment. Et c'est pourquoi il est nécessaire que le sociologue travaille toujours en accord et en coopération, avec le psychologue, car leurs recherches sont, ici, complémentaires ; ils doivent attaquer le préjugé de couleur sous ses deux aspects complémentaires, le subjectif et l'objectif, les attitudes et les valeurs, le cristallisé et le vécu. Il s'agit bien du même fait envisagé de deux points de vue différents et dont on ne peut sentir tout le tragique que sous ce double éclairage. Les tensions raciales ne disparaîtront pas à la suite de mesures unilatérales, qui ne prouvent que la bonne volonté de celui qui les prend ; elles réclament aussi, parallèlement, une psychanalyse ou, tout au moins, une éducation libérant du préjugé de couleur.
Cette nécessité de la coopération entre les diverses sciences sociales sera encore mieux mise en lumière par un second exemple. Si le préjugé de couleur intéresse les rapports entre les hommes, le problème de l'assimilation intéresse les rapports entre les civilisations et leurs interprétations réciproques. Or ce problème est considéré un peu comme une terre réservée de l'anthropologie culturelle, d'autant plus que Durkheim l'éliminait radicalement de la sociologie en soutenant que la question des influences d'une culture sur une autre ne touchait que la périphérie des sociétés et que le sociologue devait toujours chercher l'explication d'un fait social dans le milieu social interne et non dans un milieu extérieur à lui. La question qui se pose à nous est de savoir si l'anthropologue peut, à lui seul, rendre compte des possibilités d'adaptation ou des résistances des civilisations africaines transplantées en Amérique en face des civilisations occidentales. Or déjà Herskovits faisait remarquer que ce ne sont jamais des civilisations qui se trouvent en contact, mais des hommes porteurs de ces civilisations. Deux cultures juxtaposées ne s'interpénétreront pas forcément et ne se transmettront pas quelques-uns de leurs traits si leurs membres ne sentent pas le besoin de ces imitations, de ces emprunts ou de ces transferts culturels. Mais, en même temps, comme ces hommes ont déjà certains idéaux, des valeurs traditionnelles et tout un héritage social, ils pensent ces faits nouveaux qu'ils ont acquis à travers leur mentalité ; ils les réinterprètent. Ainsi Herskovits montrait la nécessité de lier l'enquête anthropologique à l'enquête psychologique, à doubler l'une par l'autre, cette conclusion nous paraît définitivement admise ; nous ne pensons pas qu'il soit nécessaire d'insister.
Mais ces hommes qui choisissent, adoptent et adaptent tels ou tels traits culturels appartiennent à des milieux qui ont une structure sociale déterminée. Ils y occupent une place, privilégiée ou subordonnée, ils y ont tel ou tel statut, tel ou tel niveau économique, tel ou tel rôle. Non seulement l'interpénétration des civilisations entraîne la formation de sociétés nouvelles, qui ne sont pas purement syncrétiques, qui constituent au contraire des solutions originales à la rencontre de cultures différentes, mais encore elle dépend, dans son processus, de la structure sociale de chacun des peuples en présence. C'est dire qu'à côté du point de vue anthropologique il y a place pour une sociologie des contacts culturels. On ne peut comprendre les phénomènes d'acculturation en Amérique du Sud sans tenir compte à la fois du régime de l'esclavage, qui rompt avec les structures tribales de l'Afrique, et du régime de maintenance des "nations" dans les confréries religieuses et dans les corps de métier des Nègres libres urbains, l'Eglise et l'Etat ayant tout à gagner à ces oppositions ethniques, qui empêchaient les gens de couleur de former un bloc uni contre les Blancs. Sans doute l'assimilation se fait-elle à travers des rapports d'individus, mais ces individus sont pris dans les mailles de morphologies déterminées, et ces rapports doivent donc suivre les lois et les exigences de ces faits morphologiques. On parle du "niveau des civilisations" en présence, il vaudrait mieux parler du "type des sociétés" en présence, chaque type de société imposant des normes de relations déterminées. L'anthropologue nous répondra qu'il tient compte de ces éléments sociaux, et il est même parfois difficile de distinguer certains chapitres de l'anthropologie culturelle nord-américaine de la sociologie française, mais ces éléments restent noyés dans une confrontation de deux civilisations, prises trop en bloc, alors qu'une étude plus proprement sociologique du problème éclairerait des faits importants.
Essayons de mieux nous en rendre compte sur un fait particulier : le développement du spiritisme chez les Noirs brésiliens et la création par eux-mêmes d'un spiritisme d'Umbanda, plus proprement africain. Le spiritisme d'Allan Kardec s'est généralisé d'abord chez les Blancs, et ce n'est que postérieurement que le Noir l'a accepté à son tour. On peut dire que c'est une réinterprétation, en termes européens, de l'animisme africain, ou de son culte des morts. Le spiritisme kardécistes permet au Noir de continuer à avoir des rapports intimes avec ses ancêtres, de s'entretenir avec eux par le moyen de médiums, d'obtenir d'eux aide et protection en cas de maladie, de misère ou d'amour contrarié, sans cependant s'opposer aux Blancs, comme des sauvages à des civilisés. Le spiritisme d'Umbanda, qui subordonne les cohortes des morts à des Esprits de la nature, comme le Feu ou la Mer, avec leurs noms africains, Shangô ou Yemanja, est, à son tour, une réinterprétation de la religion des Yoruba en termes occultistes. Mais si l'anthropologue, aidé du psychologue, s'arrête là, il laisse de côté certains faits importants. Le spiritisme n'atteint le Noir que dans une société "en transition", où les structures traditionnelles s'écroulent sous les coups, soit de l'urbanisation, soit de l'industrialisation commençante. Lorsque la société est nettement traditionnelle, comme à Bahia, la religion africaine Yomba garde sa pureté ; elle tend à se maintenir avec ses dieux, ses rites, ses cérémonies d'initiation. Lorsque la société est plus nettement industrialisée, à base de concurrence économique, comme à São Paulo, le ressentiment de l'homme de couleur aboutit à la création d'organisations politiques, de groupes de défense raciaux. Ailleurs, comme à Rio, l'urbanisation, en diminuant les contrôles communautaires, en isolant les couleurs, fait déjà sentir au Noir sa situation au bas de l'échelle sociale, mais la bataille ne se livre pas encore sur le front des rapports entre hommes, parce que les forces du passé et les idéologies antiques se sont mieux conservées que là où le régime capitaliste s'est nettement établi. C'est dans l'au-delà que s'engage le conflit ; il se rationalise et se transporte dans le monde des Esprits des Morts ; il dresse les cohortes des Esprits des Noirs Africains contre les cohortes des Esprits des Blancs. En vain les kardécistes affirment-ils que les Esprits africains ne sont pas encore suffisamment évolués, qu'ils sont toujours trop engagés dans la matière pour pouvoir devenir des Esprits de lumière, les umbandistes leur opposent la descente des Vieux Nègres dans le corps des médiums pour soulager les misères humaines et, rendant le bien pour le mal, aider même les fils des anciens esclavagistes. Le succès du spiritisme d'Umbanda a été tel qu'on ne peut s'empêcher de penser qu'il est la forme de revendication qui répond le mieux à une société en transition, et il suffit de suivre ses lignes d'extension et d'irradiation, de la capitale du Brésil à Minas ou dans les cités de l'extrême Sud (qui en sont à l'étape de la fabrique), pour justifier cette hypothèse.
Les faits anthropologiques, psychiques et sociologiques sont donc liés, et le concours de trois sciences humaines est nécessaire pour comprendre les phénomènes d'acculturation - pour les comprendre, et aussi pour permettre à l'homme d'intervenir, si besoin est. Certains médecins considèrent le spiritisme comme un phénomène pathologique, ils font ressortir l'importance qu'il joue dans l'étiologie des maladies mentales et aussi l'obstacle qu'il constitue à l'application d'une thérapeutique scientifique, l'adepte de cette religion préférant à cette thérapeutique les recettes du médium ou l'eau fluidique. Ils préconisent une politique de force, ils sont certes partisans de la liberté religieuse, mais à condition qu'elle ne soit pas préjudiciable au bien public et à la santé collective, ce qui ne leur paraît pas le cas avec ce qu'ils appellent le "bas spiritisme". Ils demandent donc à l'Etat d'en poursuivre les organisateurs et d'en fermer les centres. Mais si le spiritisme est le reflet d'une société en train de changer, les besoins de compensation qu'elle suscite chez les hommes de couleur le feront renaître sous des formes plus occultes et, par conséquent, plus dangereuses. Ici encore, il faut se méfier de mesures unilatérales qui ne se préoccupent pas du contrôle de l'ensemble des rapports sociaux.
En Amérique du Sud, cependant, ni le phénomène du préjugé de couleur ni celui de l'assimilation ne sont fondamentaux. Le préjugé de couleur est plus individuel que collectif, il n'est pas légalisé, il est au contraire hors la loi. L'assimilation, en s'effectuant progressivement, présente l'avantage, tout en permettant au Noir d'acquérir les valeurs occidentales, de faire aussi passer certaines valeurs africaines à la civilisation des Blancs et de l'en enrichir. Le problème fondamental, c'est celui de son élévation progressive dans une société de classe. Il semblerait ici que des mesures économiques suffisent : banques de crédit, salaire minimum ou salaire familial, etc. En fait, ces mesures sont bonnes et l'enquête que mon collègue Florestan Fernandes et moi-même avons menée à Sâo Paulo pour l'Unesco nous a montré le réalisme des Noirs, leur sens des opportunités et la façon dont ils savent profiter de la crise de la main-d'œuvre dans une cité en pleine croissance industrielle pour améliorer leurs positions économiques. Il n'en reste pas moins que le "nouveau prolétaire" se détache difficilement de l'ancienne plèbe de manœuvres non qualifiés ou de parasites. C'est que "la culture" du Noir forme un tout, d'où il est difficile de séparer un élément d'un autre. Le descendant d'Africain garde, dans la plus grande partie de l'Amérique du Sud, une mentalité précapitaliste, alors que l'élite blanche a une mentalité capitaliste. Il sera donc vaincu à l'avance, si l'on ne modifie pas préalablement sa mentalité pour l'engager à lutter en vue de l'amélioration de son niveau de vie. Même à Sâo Paulo, où, comme nous venons de le dire, surgit un "nouveau Noir", bien des patrons se plaignent que le Noir ne travaille que quelques jours et que, dès qu'il a un peu d'argent, il ne fait plus rien du reste de la semaine ; qu'il ne peut pas se plier à un horaire fixe, comme au travail régulier et exigent de la machine.
Dans ces conditions, on peut penser qu'il est nécessaire de commencer par l'instruction des jeunes générations, seule méthode capable de modifier les mentalités. Mais, même si le préjugé n'intervient pas pour barrer la route des écoles professionnelles ou des écoles supérieures aux jeunes gens de couleur, la possibilité de l'instruction est liée au niveau économique. L'instruction peut être obligatoire et gratuite, les nécessités de sa subsistance peuvent empêcher le pauvre d'en profiter. De plus, le sens de l'instruction n'est vraiment compris que de celui qui a un statut social déjà élevé. Le réalisme du Noir joue même contre l'éducation, car il s'aperçoit qu'avec des "diplômes" l'existence est encore plus dure pour lui que s'il travaillait de ses mains. L'idéal du Noir de São Paulo n'est pas "le fonctionnaire", mais "le mécanicien". Ce qui fait qu'on se trouve dans un cercle vicieux : instruire pour élever le niveau économique, élever ce niveau pour améliorer la position sociale, mais pour vouloir s'instruire il faut déjà un statut relativement consolidé, et pour pouvoir s'instruire certaines ressources économiques sont indispensables.
Le Noir le sent bien, il le dit volontiers. Mais il attend le salut de l'intervention de l'État. Il bénéficie déjà, comme tout homme du peuple, des lois sociales, mais il réclame, en plus, des lois particulières pour lui, pour sa défense comme pour l'amélioration de son sort. Une intervention politique pourrait-elle briser ce cercle vicieux ? Remarquons d'abord qu'elle aurait à tenir compte d'une mentalité créée par l'esclavage. Le patron blanc, en Amérique du Sud, se plaisait à choisir, parmi les petits négrillons de sa plantation, ceux qui paraissaient les plus intelligents, ou ceux qui servaient avec le plus de dévotion les caprices de ses enfants blancs, à moins que ce ne soient les petits Mulâtres nés de leurs unions d'un moment avec quelque esclave noire, pour devenir leur "parrain" et les élever. Les hommes de couleur qui sont montés dans la vieille société traditionnelle ne sont montés qu'avec l'appui et la protection de ces "parrains" blancs. Les bouleversements de l'ancienne société, surtout là où l'afflux des immigrants a été grand, sont en train de jeter à terre la coutume coloniale. Mais le Noir ne voit pas encore, le plus souvent, d'autre technique d'ascension que l'ancienne, le paternalisme, et, puisque le paternalisme familial est mort, il suffit de lui substituer le paternalisme d'Etat. Tout comme si une société capitaliste n'était pas déjà née, qui réclame, comme base de toute mobilité verticale, l'effort patient et tenace d'un chacun. Si le Noir ne l'a pas vu, l'étranger qui vient de pays depuis longtemps capitalistes le sait, et il s'élève, lui, en piétinant le Noir. Nous en arrivons donc à la même conclusion que tout à l'heure. Il s'agit de toute une mentalité à changer.
Et ceci est encore plus vrai du Noir rural que du Noir urbain. Le Noir, comme le caboclo, c'est-à-dire le descendant d'Indien et de Blanc, végète, tandis qu'à côté de lui le Japonais, par exemple, s'enrichit. Il reste fidèle à son agriculture empirique, aux pratiques héritées de ses pères, à son calendrier, qui est farci davantage des phases de la lune ou des sympathies magiques que des données de la science. Par où attaquer ce bloc ? L'instruction ne mord pas, outre qu'elle est difficile dans un pays de vaste extension et de peuplement dispersé. Le désir du profit ne vaut rien quand on ne cherche qu'à satisfaire ses besoins de consommation et que, pour tout le reste, on s'en remet "à la grâce de Dieu". On a parlé parfois des racines physiologiques de cette nonchalance, on l'a attribuée à une alimentation déficiente ou aux maladies endémiques - au paludisme, en particulier sur le littoral. Mais un changement profond de l'alimentation traditionnelle nécessite un travail d'instruction à peu près impossible pour les raisons que nous avons dites, et la lutte contre les maladies reste vaine si l'on ne veut profiter de la santé en vue d'une certaine fin : la lutte pour la vie.
C'est dire que l'économiste, le pédagogue, le politique ou l'hygiéniste auront forcément recours, s'ils veulent arriver à un programme de réformes applicables et fécondes, aux bons offices de l'anthropologie culturelle. Le Noir a une "culture", avons-nous dit, et cette "culture" peut bien n'être plus une culture africaine, ni même un simple héritage du temps de l'esclavage. Il n'en reste pas moins qu'elle constitue un "tout" et qu'il faut commencer par la connaître (ce qui est la tâche de l'anthropologie culturelle) avant de l'attaquer. Car cette connaissance préliminaire permet de voir les failles dans le rocher humain, les parties dures qui résisteraient au pic du démolisseur, et les parties plus friables, déjà entamées par les conditions nouvelles de la vie. Il est bien entendu, d'ailleurs, que cette "culture" varie non seulement de la cité aux champs, mais encore d'une zone rurale à l'autre, bien qu'elle présente un certain nombre de traits communs. Si le Brésil s'intéresse tant à l'étude des communautés depuis un certain nombre d'années, il ne faut pas penser à un simple mode d'imitation de la science nord-américaine, mais au sentiment exact de la valeur, pour l'action pratique, de ces sondages.
Il nous faut insister sur ce point, qui nous paraît de la plus grande importance. L'idée de "consensus social" est aussi vieille que la sociologie, puisqu'elle date d'A. Comte et que ce dernier allait même jusqu'à interdire aux spécialistes la nouvelle science qu'il venait de fonder. On pourrait dont songer à une planification pluraliste, qui tiendrait compte de tous les éléments humains, depuis l'école jusqu'aux règlements publics, et qui attaquerait le problème de tous les côtés à la fois. Mais une planification est bien obligée d'établir des degrés d'urgence. Ce que l'anthropologie a apporté, c'est l'idée de la multiplicité de sous-types de cultures, d'aires et de régions culturelles, si l'on préfère, qui se polarisent parfois fort différemment. Or les divers facteurs n'interagissent pas toujours de la même façon l'un sur l'autre. Une planification, même pluraliste, qui n'en tiendrait pas compte, verrait ses efforts retardés. Sinon arrêtés à plus ou moins longue échéance. Valeurs, idéologies, structures sociales, institutions cristallisées, coutumes et mœurs forment un tout. Et ce tout varie suivant les lieux ou les époques.
Nous sommes donc toujours conduits aux mêmes conséquences, la nécessité d'équipes de travailleurs, pour résoudre les problèmes pratiques posés par la présence de Noirs en Amérique du Sud, et plus particulièrement dans la mer des Antilles ou sur le littoral du Brésil.
Qui plus est, les trois problèmes que nous avons dissociés forment en réalité un tout. Car le problème du relèvement économique du Noir est forcément lié à celui du préjugé et à celui de l'assimilation. On ne peut intégrer le Noir à notre société, non seulement s'il n'y participe pas, ou s'il n'y participe que partiellement, si ses principales valeurs restent tournées vers d'autres horizons que les nôtres - et aussi si le Blanc, dans sa volonté de garder les postes de direction de la société ou les meilleures places pour les siens, dresse des barrières contre l'homme de couleur et transforme son existence en une incessante course d'obstacles. Il faut choisir entre "laisser le Noir à sa place" et payer les frais de cette déperdition d'énergies non utilisées, ou incorporer ce Noir comme un instrument utile de production, mais avec tous les droits à la mobilité verticale qu'assure une société de classes. Le problème noir est aussi un problème blanc. Une planification pluraliste ne doit pas l'oublier.
Nous ne nous faisons pas illusion sur les difficultés du travail d'équipe, surtout en Amérique latine. D'abord parce que la science latine (si l'on me permet cette expression, qui ne s'applique en fait qu'aux savants) est plus individualiste que coopérative. En second lieu, parce que la vieille lutte des familles ou des clans, qui a caractérisé l'histoire coloniale, se poursuit encore, sous une forme déguisée, dans la lutte des spécialistes : chaque branche de la science a son propriétaire (dono), qui la considère comme une chasse gardée et le souci de son "dogme" risque de lui faire perdre le souci supérieur de la réalité. Mais ces tendances, défavorables à un bon travail de coopération, sont en train de disparaître dans les nouvelles générations, celles des facultés de philosophie, de sciences et de lettres ou des écoles de sciences sociales. L'unité des sciences humaines est reconnue, ainsi que l'obligation de la spécialisation, si l'on veut faire un travail en profondeur. Les diverses sciences humaines ne sont plus considérées comme des chapitres d'une même science (qui serait, si l'on veut, étymologiquement, l'anthropologie), mais bien, ainsi que nous les avons définies en débutant, comme des points de vue sur le réel. Ce qui les distingue, c'est moins leur objet (ou un secteur de l'objet) qu'un esprit différent, une méthode d'approche. C'est bien toujours l'homme qu'elles étudient (en l'occurrence, l'homme noir), mais chacune avec un instrument différent, et par conséquent une théorie spéciale relative à son instrument.
Mais pour respecter l'unité de l'objet, il ne suffit pas de juxtaposer les résultats de chaque discipline - anthropologie, psychologie, sociologie, économie ou autre - puisque l'objet est un nœud de forces, un centre où s'enchevêtrent les actions et réactions des divers facteurs, envisagés séparément par chaque spécialiste. Or comment réaliser ce nouveau moment de la coopération ? Qui réunira ce qui a été et ne pouvait pas ne pas être séparé ? Qui établira les liaisons et jugera de la force respective de chaque facteur dans cet ensemble de forces interdépendantes ? Nous ne prétendons pas aborder cette question, ce qui nous conduirait au-delà du problème qui nous était posé, celui du Noir sud-américain. Il nous suffit d'avoir tenté de montrer que ce problème ne pourra être étudié pleinement et résolu pratiquement que grâce à un travail d'équipe et à la collaboration de toutes les sciences humaines. Disons seulement, sur le dernier point que nous avons été amené à aborder, qu'il existe beaucoup de manuels pour l'apprentissage des techniques anthropologiques, ou sociologiques, ou psychologiques, mais qu'il n'existe pas encore de manuels pour apprendre le travail en équipe. Car en général cette expression évoque des étudiants travaillant sous la direction d'un seul professeur ; ou encore, comme dans les livres de Kardiner, la synthèse est faite par un seul et à travers sa doctrine : le travail d'équipe y devient en fait un travail d'école. Ne nous étonnons pas trop de cette lacune, car ce procédé coopératif n'en est qu'à ses débuts, et c'est à l'usage que se forgent les armes.
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