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Lucille BEAUDRY ET Lizette JALBERT
département des sciences politiques, UQAM
“Le néo-libéralisme,
signification et portée politiques.”
“Le néo-libéralisme, signification et portée politiques”. Un article publié dans l'ouvrage sous la direction de Lizette Jalbert et Lucille Beaudry, Les métamorphoses de la pensée libérale sur le néo-libéralisme actuel, pp. 9-28. Québec : Les Presses de l'Université du Québec, 1987, 237 pp. Collection : Études d'économie politique. Collection dirigée par l'Association d'économie politique.
- 1. L'ébranlement des problématiques [9]
- 2. La dissolution du politique [11]
- 3. L'effondrement de l'hégémonie keynésienne [12]
- 4. La disqualification du marxisme ou le marasme intellectuel de la gauche [13]
- 5. Le retour de l'économisme [16]
- 6. Paradoxes et ambiguïtés de la pensée libérale [18]
Pour conclure [24]
1. L'ébranlement des problématiques

Les sociétés occidentales industrialisées s'apprêtent à sortir du XXème siècle en assistant à l'ébranlement des problématiques qui dominaient le débat politique jusqu'au développement, au cours des années 1970, d'un climat de désenchantement inédit depuis la Deuxième Guerre. Non seulement les discours mais les pratiques qui définissaient la sagesse et l'efficacité des gouvernements occidentaux paraissent avoir vécu. S'étant faits Providence pour pallier à l'inégalité des conditions d'existence de leurs citoyens et régler leur bonheur, s'étant également avisés d'instaurer une politique économique « originale » sous la pression des circonstances de crise dans le but de relancer la machine capitaliste, ces mêmes gouvernements sont aujourd'hui à repenser leurs finalités et du même coup nos destinées, tirant leur inspiration d'un courant d'idées qui s'autoproclame « la nouvelle pensée libérale ».
La signification politique d'une telle réorientation idéologique se situe, il va sans dire, bien au-delà des récents déplacements sur l'échiquier électoral qui constituent l'aspect le plus visible et peut-être bien provisoire du phénomène. Essentiellement, le revirement dont il est ici question tient au véritable combat idéologique que livrent les haut-parleurs du néo-libéralisme pour la suprématie de leur vision du monde. Mais quel est-il enfin ce courant de pensée qui opère un tel revirement de problématique ? Quelle est sa réelle signification politique ? Le contenu de ses idées est-il si nouveau ? Doit-on plutôt parler de retour en arrière, de phénomène rétro ? Son actualité et sa très grande vogue ne masquent-t-elles pas beaucoup de confusion ? Quelle est la portée politique des idées mises de l'avant ? Quels liens entretiennent-elles avec le pouvoir politique, son orientation et la gestion effective ? Autant de questions qui nous suggéreront, sans doute peu de réponses achevées mais, espérons-le, quelques pistes pour éclairer le débat.
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Commençons par constater que dans le contexte de la prépondérance qu'est en train de s'assurer ce courant, la plupart des références intellectuelles qui nous étaient devenues familières sont dorénavant considérées comme obsolètes. Soit les idéaux d'égalité et de justice mis au programme politique tant des libéraux américains que des socialistes européens, lesquels se traduisirent par l'acquisition de droits : les accords d'après-guerre entre ouvriers et patrons aussi bien que les gains réalisés contre les inégalités de race et de sexe en constituent les exemples les plus probants. Dans l'analyse qu'elle propose de ce phénomène, Chantal Mouffe considère que de telles percées ont été « rendues possibles au niveau idéologique à travers l'élargissement de l'idéal libéral-démocratique » [1]. Ce qui revient à dire qu'avec l'extension des revendications et des luttes, un consensus est apparu où les termes de liberté et d'égalité furent associés toujours plus étroitement, de sorte que d'une égalité formelle de tous devant la loi, on est passé à une égalité davantage fondée sur les conditions réelles d'accès aux biens et services offerts par la société ; d'où l'acquisition de nouvelles libertés et de pouvoirs effectifs. C'est donc bien la démocratie et l'amorce au XIXème siècle de son articulation avec le libéralisme qui sert d'enjeu dans la confrontation actuelle [2].
Au placard néo-libéral doit aussi être rangée l'hypothèse social-démocrate du capitalisme organisé, selon laquelle concertation, organisation et planification constitueraient d'authentiques outils pouvant permettre au capitalisme de se dépasser lui-même, à savoir, d'endiguer les crises et les antagonismes sociaux [3]. Comme nous le rappelle Suzanne de Brunhoff, pour le courant libéral (illustré par le français J. Rueff et l'américain M. Friedman), non seulement « la politique économique ne peut ni prévoir ni éviter les crises » mais elle est susceptible de les faire naître « en entravant l'adaptation de l'économie de marché aux chocs déséquilibrants » [4]. On comprendra que ce pavé tombe également en plein dans le jardin de l'économie keynésienne dont les mesures (investissement public et redistribution des revenus) sont considérés comme foncièrement fautives et responsables des nombreux échecs, ayant mené à la dépression de 1974-75.
La solution néo-libérale, c'est de plus la croisade entreprise contre le Social Service State comme se plaît à l'étiqueter le socialiste Harold Laski qui oppose, dès 1933, cette forme d'État propre au XXième siècle au Liberal State typique du XIXième siècle [5]. Sur ce point, les analystes néo-libéraux considèrent qu'un seuil aurait été atteint dans la progression des dépenses sociales et cela, en fonction des contraintes imposées par l'économie. Comme ils croient que le marché est le lieu privilégié où s'exprime le choix des individus, les néo-libéraux proposent la reprivatisation d'une série de secteurs malencontreusement soumis à la tutelle étatique, par exemple, la sécurité sociale, l'éducation, les prisons.
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2. La dissolution du politique

En somme, ce qui composait notre paysage politique et idéologique se transforme sous nos yeux : valeurs, programme économique, forme des appareils d'État. Le recadrage des idéologies et des procédures de gestion, publique et privée, que suppose un tel tournant s'élabore dans un contexte de crise. Celle que nous traversons est multiforme et s'apparente davantage à une imbrication de crises. Il paraît de ce fait bien difficile d'en situer l'origine ou plus encore de la localiser de manière catégorique dans une sphère précise de la réalité sociale. C'est pourtant ce que tentent de faire les néo-libéraux lorsqu'en choisissant l'interventionnisme étatique comme cible de leurs critiques, ils le rendent responsable de tous les dysfonctionnements de la société civile. Ne prétendent-ils pas, comme Milton Friedman, que les crises économiques, seraient son œuvre alors qu'il entendait les combattre [6]. Certains n'ont-ils pas bien souvent ramené la crise contemporaine à une impasse de « gouvernabilité des démocraties » [7]. La question de l'ordre ayant posé problème bien avant que n'éclatent les contradictions économiques et perduré encore bien après qu'ils se soient imaginés disposer des solutions techniques pour les juguler. Bref, la crise, toute crise, selon la lecture néo-libérale, paraît bien ressortir du ou de la politique. Un tel raisonnement ne peut bien sûr que s'appuyer sur le fondement même de la pensée libérale : la séparation entre le domaine de la politique/État et celui de la société civile. Cette sphère dite publique par opposition à la sphère privée sera donc l’enjeu du virage idéologique auquel nous avons fait référence, même si paradoxalement, ce sont généralement des économistes dits « nouveaux » qui en sont les principaux porte-drapeau. Par ailleurs, l'accent étant mis sur le ou la politique, on ne s'étonnera pas de voir se concentrer les attaques néo-libérales sur toute pensée qui le ou la met aux postes de commande, qu'elle appartienne au courant réformiste ou révolutionnaire. Simultanément, la contestation néo-libérale actuelle s'adresse à toute pensée critique de l'ordre établi, exprimant un espoir de changement et proposant un idéal de justice sociale et de liberté. La pensée néo-libérale actuelle, par opposition, est réfractaire à toute réforme qui n'inclurait pas l'idée de conservation malgré l'usage abusif et ambigu de l'étiquette « révolutionnaire » que s'approprient ses adeptes [8] et n'affiche partant aucune représentation de l'avenir, aucun sens du mouvement de l'histoire [9]. À partir de telles prémisses, on peut établir ce qui suit : comme à l'intérieur de la tradition critique dominante, le changement apparaît nécessairement l’œuvre de la politique et que cette dernière recouvre comme son double la figure de l'État, les néo-libéraux tiennent là bien en joue leur adversaire. Il s'agit de cette pensée critique et réformiste/révolutionnaire, selon laquelle la politique/État débordant de son rôle de garant de l'ordre que lui réservait le libéralisme classique se mue en agent de transformation sociale.
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Ainsi, la recomposition idéologique qui se confirme avec la fin des années 1970 est-elle directement influencée par les coups de boutoir portés par un courant néo-libéral ayant le vent en poupe contre un adversaire sur la défensive qui encaisse sans arguments les critiques et semble s'incliner de lui-même devant ses propres contradictions, échecs ou autocritiques.
Environnement de crises, climat de désenchantement, ébranlement des problématiques, voilà le terrain d'élection du renouveau libéral. Face à un adversaire aux multiples facettes comme aux nombreuses faiblesses, le néo-libéralisme profitera d'une conjoncture dont les principaux paramètres nous apparaissent les suivants :
- l'effondrement de l'hégémonie keynésienne
- la disqualification du marxisme
3. L'effondrement de l'hégémonie keynésienne

L'engouement récent à l'égard des thèmes du libéralisme, et, en particulier, de l'individualisme libéral ne ressort pas d'une simple et subite conversion à ce courant de pensée mais d'une bifurcation à l'intérieur de celui-ci. En effet, la prédominance actuelle du néo-libéralisme succède à la phase d'hégémonie d'un autre courant libéral, défini lui-même sous le vocable « Nouveau libéralisme » par son inspirateur J.M. Keynes en 1925 [10].
Déployé au lendemain de la première grande crise du XXème siècle, la politique d'inspiration keynésienne a véritablement confirmé son influence après la Deuxième Guerre pour finalement connaître, avec les années 1960, un élargissement à tout le monde occidental. Conçue, en fait, pour permettre une reprise du système économique et, en principe, pour atteindre un surcroît d'égalitarisme, cette politique a réuni les arguments en faveur d'un interventionnisme accru contre un libéralisme de laissez-faire. Keynes disait vouloir concilier efficacité, justice et liberté. Si bien que l'étatisme et l'anti-étatisme pourraient être envisagés comme des variantes de la doctrine libérale davantage que comme un affrontement thèse-antithèse. À preuve, le fait que la profession de foi dans la non-intervention de l'État, inaugurée par Adam Smith, n'est pas aussi tranchée chez tous les libéraux classiques. John Stuart Mill introduit déjà une brèche dans la règle générale en considérant le cas où l'intervention de l'État pourrait être rendue « absolument nécessaire pour réaliser quelque chose de grand et de bon » [11].
Néanmoins, le non-interventionnisme finira par dominer au XIXième siècle avec la victoire des promoteurs de la libre entreprise et du libre-échange (free trade, free markets, free enterprise). C'est le triomphe du « libéralisme individualiste » (Individualistic liberalism). Mais cette hégémonie du laissez-faire va s'estomper sous la pression de l'histoire et [13] d'une réalité finalement perçue comme conflictuelle : guerres, révolutions, affrontements sociaux, crises et inégalités sociales de plus en plus évidentes. C'est alors l'amorce dès la fin du XIXième siècle d'une réorientation de la pensée libérale. L'influence de l'individualisme décline pour faire place à un courant divergeant, le libéralisme organique (Organic liberalism), selon lequel la défense de la liberté d'association, la reconnaissance de groupes d'individus organisés, tels les travailleurs, deviennent des objectifs primordiaux [12]. Cette évolution engendrera une conception plus active du rôle de l’État qui de spectateur deviendra médiateur, à la fois pour arbitrer les conflits, rétablir les équilibrer économiques et sociaux, organiser la croissance. La conception technocratique de l'État est née. Notons au passage une coïncidence historique entre l'origine hégélienne de cette vision étatiste, soulignée par Henri Lefebvre, et la moindre prégnance en Allemagne du dogme anti-interventionniste : l'État bismarkien faisant souvent figure de précurseur de l'État-providence [13].
C'est justement cette lecture néo-libérale de la crise de l'État-providence qui entraîne la remise en question du keynésianisme. Alors que la politique qu'il inspira avait été instaurée pour sauver in extremis le capitalisme de la crise, elle est désormais dénoncée comme entrave à la prospérité et au bon fonctionnement de l'économie. Plus encore, elle est sévèrement jugée comme moyen de brimer l'initiative et la responsabilité de l'individu. Devant l'émergence de nouvelles contraintes économiques, on assiste donc au retour de discours et de politiques légitimant la réduction de l'étatisme et prônant pour ce faire des programmes dits d'austérité, plus à l'écoute d'ailleurs des problèmes de déficits budgétaires que de chômage. Le débat autour de la (re) définition du rôle de l'État se ravive. Même si le phénomène atteint diversement l'ensemble des pays industrialisés en ce qui concerne la mise en application de politiques concrètes, du moins peut-on entendre un concert presque unanime en faveur du rétablissement d'un libéralisme de principe : primauté des règles du marché et État minimum.
Tout se passe comme si les années qui ont suivi la Deuxième Guerre et dont l'évolution a consacré le développement de l'interventionnisme d'État étaient parvenues à leur terme. De la social-démocratie, en passant par l'hégémonie keynésienne, aux velléités néo-libérales actuelles, voilà parcourus les termes du débat politique dont l'issue n'est toujours pas prévisible.
4. La disqualification du marxisme
ou le marasme intellectuel de la gauche

Si le phénomène contemporain d'ébranlement des problématiques ne laisse pas inchangé le contenu même du libéralisme, il atteint avec d'autant plus d'impact la pensée de gauche en érodant plusieurs de ses positions.
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Pour plusieurs générations « intellectuels, le marxisme a servi de référence théorique autour de laquelle se sont articulés bien des débats politiques ; il a également motivé et légitimé l'engagement militant de plusieurs d'entre eux. Aussi, le revers dont il a été l'objet au tournant des années 1970 paraît-il contenir le déclin de la réflexion politique autant que le désengagement militant ou du moins affecter l'un et l'autre significativement.
Le mouvement des idées qui a exprimé de diverses manières les courants de la gauche, que ce soit le marxisme, le tiers-mondisme, la social-démocratie, y compris le keynésianisme à cause de son plaidoyer en faveur de l'État-providence, pour ne rien dire du gauchisme, est disqualifié de multiples façons. Qu'il nous suffise d'invoquer, entre autres, les difficultés des régimes appartenant aux pays du camp socialiste à réaliser l'égalité ou la mise à jour de phénomènes, tels la nomenklatura, le goulag et les « incidents de parcours », étalés de la révolution culturelle chinoise, etc. : autant &événements ayant amenuisé sinon anéanti l'attrait en faveur de l'idéal communiste ou socialiste.
Considérons également le fait que les pays qui ont accédé à la décolonisation sont loin d'avoir comblé quelque vingt ans plus tard les attentes de leurs partisans ou, plus près de nous, l'incapacité, des États de type Welfare de prévenir, voire d'endiguer les crises ou simplement de contrer les soubresauts de l'activité économique ou, pis encore, l'échec du pouvoir socialiste reflété par le recours à d'amers remèdes jadis identifiés à la thérapeutique de l'adversaire de classe. Voilà autant d'énoncés qui accompagnent la démobilisation des mouvements sociaux, discréditent les revendications sociales et alimentent le ressentiment à propos de l'interventionnisme d'État. Dès lors, la dénonciation des effets pervers des interventions de l'État-providence développement de mentalités d'assistés et des tracasseries bureaucratiques, l'emporte plus souvent qu'autrement sur la reconnaissance des bienfaits que pourraient procurer aux personnes démunies les prestations versées. Il n'en faut pas davantage pour changer l'ordre des priorités sociales - libération des initiatives à la place de la poursuite de l'égalitarisme et entraîner l'adhésion à l'endroit du libéralisme.
Cet État-providence qui joue présentement le rôle de bouc émissaire chez les critiques néo-libéraux n'a pourtant pas été épargné par les attaques d'une certaine gauche. Il y a même à plusieurs égards une convergence dans l'évaluation déjà prononcée des risques inhérents à l'extension de cette forme d'État. Le Hayek de la Route de la servitude (1944) [14] paraît sans doute plus « schématique » et suscite même, par son côté « doctrinaire », la « perplexité « impeccables libéraux », comme l'écrit avec une certaine malice Pierre Manent [15], mais il n'est pas plus sévère, tout compte fait, vis-à-vis des [15] socialismes réels que le furent déjà au cours des années de l'après-guerre les initiateurs du courant « Socialisme et barbarie », C. Lefort et C. Castoriadis, en particulier. En cela, on Peut, sans exagérer, considérer que la critique remise au goût du jour, portée au sujet de l'État-providence, dérive de celle déjà énoncée à propos des totalitarismes passés et présents. Elle s'élabore à partir d'une série d'appréhensions concernant la dégénérescence de cette forme contemporaine d'État vers une sorte de totalitarisme, à savoir, la mainmise de l'État sur l'ensemble des relations sociales, son absorption de la société tout entière.
Une telle critique fait resurgir la question du politique qu'elle définit en termes de rapports de domination, signifiant que l'action politique ne saurait se réduire à la lutte contre l'exploitation, voulant aussi dire qu'à l'analyse classiste se substitue une problématique élargie à tous les rapports de domination. Cette formulation de la question politique devient plus particulièrement celle du pouvoir d'État, de la bureaucratie et des conditions de la liberté. De sorte que des travaux et publications qu'on a, par exemple, identifiés en France au courant dit de la « deuxième gauche » [16] ont pu faire l'éloge de la société civile au nom de la responsabilité et de l'autonomie, et cela dans la perspective délibérée de restreindre la sphère d'intervention de l'État.
Aussi, la dénonciation des totalitarismes, la critique de l'État-providence, la revendication d'un espace social autonome, voire de l'autogestion, sont autant de thèmes de la pensée critique qui a contribué à disqualifier non seulement l'État mais également une certaine forme de la politique que d'aucuns, à l'instar de Christine Buci-Glucksmann, ont considéré avec scepticisme pour son incapacité d'aller au-delà de l’État. Appliqué à la politique de gauche, ce jugement en fait une pratique conventionnelle ne se distinguant plus fondamentalement de la façon de faire de la politique tout court [17]. Pour poursuivre cette idée d'une certaine concordance des critiques de droite et de gauche sur de nombreux points qui sont aujourd'hui l'enjeu du débat politique, on peut ajouter que la crise actuelle et ses conséquences, que les néo-libéraux imputent au social-étatisme, ont également, sous bien des aspects, été pressenties par le mouvement contestataires des années 1960 et analysées et dénoncées par des intellectuels de gauche bien avant que la « révolution conservatrice » ne prenne l'ampleur qu'on lui connaît. Qu'on mentionne les analyses de la crise fiscale de James O'Connor [18] ou celles de la crise de légitimité de Jürgen Habermas [19], entre autres, afin de se rendre compte qu'en effet la pensée de gauche a su offrir une approche critique de l'étatisme, malgré que la politique effective de la gauche au pouvoir ait très peu contribué à son dépérissement. La condamnation de l'omniprésence de l'État, de son caractère tentaculaire, n'est donc pas l'apanage des libéraux, pas plus que l'État-providence ne l'est de « l’Establisment de gauche », n'en déplaise à Guy Sorman [20].
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Pourtant, ces contributions ne semblent pas avoir fait le poids devant les difficultés du communisme en acte dans les pays de l'Est ou ailleurs et face au marasme intellectuel qui a affecté particulièrement le courant marxiste orthodoxe. Bien au contraire, les apports réels à la critique de l'État de certains chercheurs appartenant à la mouvance marxiste auraient même été usurpés par la droite pour s'en servir à ses propres fins. À la suite de Clauss Offe [21] qui défend cette dernière thèse, Jacques Julliard met à son tour en évidence une interprétation de la retraite idéologique de la gauche, qui va encore plus loin et frise le paradoxe, en prétendant que cette dernière se serait « fait voler le libéralisme par la droite » [22].
On peut donc conclure de ce qui précède que la position adoptée et prônée par rapport au rôle de l'État dans nos sociétés développées ne recouvre plus à proprement parler la dichotomie droite/gauche. Si les rapprochements déjà soulignés entre ces courants de pensée théoriquement opposés ont semblé profiter davantage à la droite qui aurait effectué le plus grand nombre d’emprunts, il n'est pas certain qu'aujourd'hui ce ne soit pas plutôt la gauche qui cherche à s'amalgamer certains des thèmes hérités du libéralisme, entendu bien sûr comme philosophie sociale et non comme pratique de gouvernement. À cet égard, on pourrait affirmer que les idées émises à l'heure actuelle, de la gauche à la droite, expriment toutes une forme de sensibilité libérale, entre autres, en décrétant la nécessité de préserver les acquis de la démocratie libérale : ce que Pierre Rosanvallon appelle le « libéralisme positif » qu'il associe à la « défense et à l'extension des droits de l'homme », par opposition au libéralisme utopique « qui renvoie à l'affirmation pure et simple de la société de marché [23]. C'est, par exemple, la position avancée aux États-Unis de la part de courants critiques du libéralisme, comme en témoigne celui du républicanisme civique qui combat par ailleurs l'individualisme libéral [24]. Bref, aujourd'hui qu'on soit de gauche ou de droite, la modernité a la figure du libéralisme.
5. Le retour de l'économisme

Aussi ne faut-il pas s'étonner que devant l'épuisement des projets keynésien ou de gauche, la solution libérale s'impose allégrement dans les pays occidentaux, gagnant la quasi-totalité du monde pour atteindre cette « catholicité » ou universalité dont Henri Lefebvre qualifiait le sort réservé à l'État moderne.
Si le discours néo-libéral donne justement à penser ou à (re)penser la place de cet État moderne au sein de la société, c'est qu'il est défendu par les « nouveaux économistes » qui sont aujourd'hui les « nouveaux clercs » de la société capitaliste grâce à la « science de l'efficacité » dont ils sont sensés être les détenteurs. Ce qu'ils prônent : le retour de l'économie et de la science économique aux commandes, en quelque sorte un revirement par rapport à la [17] période keynésienne où la politique/État s'était d'abord vu reconnaître, et par la suite, s'était arrogé de plus en plus un rôle « omnidirecteur », avec toutes les conséquences qui, selon eux, nous ont entraînés dans l'impasse.
En cela, ces « nouveaux économistes » sont les héritiers du libéralisme classique d'Adam Smith qui inaugure l'émancipation de l'économie par rapport au politique et à la morale, comme étape ultime du large mouvement de différenciation qui verra au préalable émerger les catégories de conscience et d'individu, ainsi que la sphère du politique sortir du champ religieux [25]. Avec Adam Smith, jusqu'à ses successeurs contemporains, s'ouvre une ère nouvelle dans laquelle « la société économique marchande » devient non sans obstacle ou phase de recul, « l'horizon ultime vers quoi... l'État doit tourner son regard, mais sans jamais y intervenir » [26]. Par ailleurs, l'autonomisation de l'activité économique, qui culmine dans la théorie du laissez-faire, introduit une hiérarchisation des domaines d'activité, l'économie déterminant la société et l'action de l'État, en d'autres termes, l'économie se soumettant le politique. Sur la base de ces enchaînements, on pourra avancer, à l'instar d'Yves Leclercq, l'interprétation selon laquelle une théorie des instances infrastructure/superstructure est autant sinon plus typique du libéralisme que du marxisme [27].
À partir de là, une brèche est ouverte dont profiteront les « nouveaux économistes » pour provoquer, selon l'expression de Marcel Rioux, un « putsch théorique sans précédent » [28]. Il s'agit d'imposer l'idée selon laquelle « le raisonnement économique ne s'applique pas seulement aux relations marchandes, mais à l'ensemble des décisions sociales d'un individu » [29]. Conséquemment, il s'agit de poser « la supériorité des relations marchandes sur toutes les autres formes de relations sociales » [30]. Ce principe néo-libéral de la généralisation de l'approche économique à l'ensemble des comportements humains se verra justifier sans aucune modestie par Henri Lepage, porte-parole de la « nouvelle économie » en France, s'appuyant sur la scientificité du libéralisme comparativement à d'autres idéologies et sur le caractère universel de l'économicité auquel ne pourraient prétendre les autres sciences humaines [31].
La fin du politique est d'ores et déjà contenue dans cet « envahissement de la modernité par l'économisme », phénomène que l'on aurait, toujours selon Marcel Rioux, naturalisé ou sacralisé ce qui reviendrait au même dans les sociétés occidentales : le prototype étant les États-Unis. Ce que la société de marché évacue de ses préoccupations, en circonscrivant son espace à l'intérieur des limites de l'économique et des effets supposément bénéfiques d'autorégulation, c'est tout le problème de sa rupture avec le social, le conflit, le complexe, la culture. Il y a dans cette véritable « perversion économiste » un grave danger d'aveuglement vis-à-vis la manière de faire face aux problèmes en société [32].
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6. Paradoxes et ambiguïtés de la pensée libérale

La séduction exercée par l'individualisme contemporain et la reviviscence des catégories de la société marchande convergent en un phénomène qui s'universalise et se popularise en s'autorisant d'être le « libéralisme de notre temps ». Une kyrielle de « nouveaux philosophes » et de « nouveaux économistes » travaillent à rendre ce libéralisme-là attrayant. Jusqu'ici, ils n'y ont pas trop mal réussi. Parce qu'ils ont proposé de remplacer tout ce qui ressemblait à planification gouvernementale et sonnait comme étatisme, collectivisme, dirigisme, etc. par imagination créative, initiative individuelle, liberté d'entreprendre, etc. Contextuellement, ce libéralisme ne peut qu'avoir prise, favorisé par le désarroi intellectuel et les échecs des expériences politiques des autres. Il tente alors une cure de rajeunissement et se lance à la reconquête idéologique et politique du monde.
Au-delà de la faveur populaire dont elle jouit, cette tentative est-elle aussi clairement empreinte de modernité qu'on voudrait le laisser croire ? Certains prétendent même que ce qui fait sa véritable nouveauté, c'est justement la popularité que certaines idées ou critiques anciennes ont acquise de nos jours [33] ! N'oublions pas que la pensée libérale a des origines fort anciennes et compte plusieurs courants successifs se réclamant de la nouveauté. Le courant actuel peut-il alors prétendre innover, compte tenu de sa stratégie d'alliance souvent complexe avec le conservatisme que certains jugent d'ailleurs complémentaire ; celui-ci étant considéré plutôt comme une attitude, celui-là comme un projet » [34].
Dans le même temps, au new look libéral, on voudrait assortir un certain purisme, soit une référence à un libéralisme pur et dur. Pourtant, nous l'avons relevé au passage, les auteurs libéraux n'ont à l'évidence pas craint d'emprunter des formules, idées ou fragments d'analyse à leurs rivaux. Faut-il croire que la pureté serait davantage un but à atteindre qu'une qualité déjà acquise. N'est-ce pas ce que laisse supposer ses partisans qui prônent la nécessité d'une rénovation interne, fouettant la tiédeur et le manque de feu sacré d'une partie des fidèles qualifiés sans ménagement de wets ou poules mouillées du libéralisme [35] ? Que voilà encore un beau paradoxe !
Poursuivons l'inventaire et prenons, par exemple, l'acte de foi des libéraux dans la supériorité de l'ordre spontané sur l'ordre décrété qui serait sensée, selon Hayek, déterminer la prééminence du capitalisme sur le socialisme. Il s'agit sans doute d'une idée qui pourrait servir à faire la preuve sinon de la nouveauté, du moins de la simplicité et de la clarté de la pensée libérale actuelle. Mais au-delà des lectures rapides, des slogans ou pétitions de principe pour consommation grand public, on se rend vite compte que le libéralisme ne peut se réduire à un seul principe aussi simple et qu'il est bien loin d’être un courant de pensée d'une telle limpidité. Cette prétention [19] serait d'ailleurs plus crédible si seulement le parapluie libéral ne recouvrait pas autant de contenus à orientations diverses. Ne faisons pas l'injure à la pensée libérale de la considérer dans ses versions strictement populistes, mais soyons assez critiques pour y reconnaître les ambiguïtés et confusions qui jalonnent le parcours d'une pensée toujours habile à s'adapter aux conjonctures. Car le néo-libéralisme n'est qu'une des nombreuses métamorphoses de cette pensée libérale dont la signification a varié considérablement à travers le temps et l'espace. Encore-là, le lourd héritage et la longue expérimentation auxquels il peut puiser, ne font pas du néo-libéralisme et de la solution qu'il préconise une synthèse où se serait accumulée la sagesse des générations précédentes. Il donne plutôt l'impression d'un collage d'idées anciennes et nouvelles, combinaison plus ou moins harmonieuse de rétro et de néo qui passent souvent avec difficulté le test de la mise en pratique.
À cet égard, regardons le sort réservé à la thèse néo-libérale de l'État minimum. Elle s'impose sans que soit nécessairement établie la part de ce qui relève de la théorie et de ce qui appartient à la politique effective. D'aucuns prétendent que la position prépondérante du courant néo-libéral tient davantage de la théorie que du pragmatisme politique [36] ; Signifiant évidemment qu'au-delà des mots, l'État ne s'en trouve pas réduit d'autant. Un propagandiste aussi convaincu par la solution libérale que Guy Sorman reconnaît qu'à partir des cas de la Grande-Bretagne et des États-Unis, le libéralisme est un « échec expérimental patent » du point de vue de la réduction des budgets de l'État [37]. Réfléchissant sur les paradoxes du libéralisme, Pierre Manent relève, lui aussi, cette absence de cohérence historique entre d'une part, la permanence de la critique libérale de la gestion par l'État de la vie sociale et, d'autre part, les progrès de l'État « omnidirecteur » [38]. La disproportion entre ces idées qui ont dominé nos sociétés depuis deux siècles et la réalité (la taille de l'État) pose toute la question de la portée politique des idéologies, à savoir dans quelle mesure leur prégnance peut influencer l'orientation que prennent le pouvoir et la politique effective.
Aussi, il appert que le renouveau libéral comporte bien d'autres méprises dans l'ordre du rapport entre théorie et pratique. Constatons d'abord que libéralisme et démocratie ne sont pas nécessairement synonymes [39]. Une économie libérale n'est pas en effet toujours accompagnée d'un régime politique libéral, même si en principe on associe généralement l'une à l'autre. Ainsi un régime politique de démocratie libérale peut fort bien s’accommoder, voire promouvoir une économie mixte et un régime de dictature militaire, revendiquer le statut de meilleur garant de la libre entreprise, de la propriété privée et de la prospérité. À l'intérieur même des régimes de démocratie libérale, on peut aussi rencontrer différentes options concernant l'extension des mesures démocratiques. Un régime libéral mettra [20] à son programme la défense des droits et libertés de la personne où chacune est traitée sans discrimination devant la loi mais, tolérer des inégalités socio-économiques : c'est la démocratie politique sans la démocratie économique. Par ailleurs, un régime libéral justement soucieux de privilégier une option « égalitarisme social et économique sera enclin à appliquer des mesures de discrimination positive, mesures qui pour certains libéraux seront jugées à peine tolérables ou même carrément inacceptables, s'il s'agit de néo-libéraux.
À partir de ces quelques exemples, il est possible de saisir le rapport complexe qui s'établit entre libéralisme politique et libéralisme économique. Bien qu'à l'origine, le premier ait été conçu comme le garant du second, suivant les intérêts d'une bourgeoisie qui ne souhaite par là que poser les conditions politiques les plus favorables à l'épanouissement de ses entreprises, en pratique, ce lien s'est distendu au gré des obstacles rencontrés. D'une part, là où il a résisté, la bourgeoisie a presque toujours et partout cherché à limiter le sens et la portée des libertés politiques, ainsi qu'à contenir leur extension face aux offensives populaires [40]. D'autre part, on sait que le lien entre le libéralisme politique et le libéralisme économique fut rompu à plusieurs reprises et qu'une analyse historique de type comparatiste peut faire la démonstration que le capitalisme (libéralisme économique) n'a pas toujours accompagné la démocratie (libéralisme politique), contrairement au mythe répandu. Dans sa magistrale étude sur Les origines sociales de la dictature et de la démocratie, Barrington Moore analyse les trois voies qu'emprunte l'entrée dans la modernité : l'une d'elles est celle du communisme de la Chine et de la Russie, tandis que les deux autres sont des voies capitalistes ; ce sont celles-ci qui intéressent notre propos. Il y a d'un côté, la voie de la révolution bourgeoise s'appuyant sur une alliance entre le capitalisme et la démocratie parlementaire de type occidental et de l'autre, la voie de la révolution conservatrice ou révolution par le haut ; aussi une voie capitaliste ayant permis à l'industrie de prospérer en Allemagne et au Japon et qui a mené au fascisme [41]. Une telle description de l'évolution des sociétés modernes confirme l'absence de connexion automatique entre, capitalisme et démocratie, de même que l'existence &un rapport hiérarchique entre les deux, ce que Pierre Rosanvallon énonce en ces termes : « On sait aussi pratiquement que le libéralisme économique l'emporte presque toujours sur le libéralisme politique lorsque les deux entrent en conflit » [42].
S'il est une vérité dont on se sera déjà convaincu, c'est celle qui réfère aux difficultés relatives à la définition et à l'analyse du libéralisme. De multiples auteurs et diverses politiques s'en réclament. Il faut donc se résoudre à explorer cette complexité plutôt que de rechercher le dénominateur commun. Parmi les difficultés rencontrées pour cerner la signification du libéralisme, notons encore certaines différences culturelles dans l'orientation de la doctrine et dans le sens attribué à l'expression libérale. On peut d'abord souligner que le libéralisme français s'est davantage constitué à partir d'une [21] réflexion Politique tandis que la pensée libérale anglaise a surtout été élaborée à même des travaux d'économistes. Serait-ce le reflet de la réalité marquante de ces deux pays, comme certaines approches politico-culturalistes pourraient nous le suggérer [43] ? Soit l'existence précoce, en France, de structures politiques d'envergure qui entraînent à donner priorité à la pensée politique. Soit, au contraire, en Angleterre, une faible étatisation caractéristique, couplée à une vigoureuse société civile, incitant les intellectuels à choisir l'économie comme objet de spéculation. Enfin, la poursuite de notre exploration de l'arbitraire culturel, nous fera aussi signaler cet autre élément de confusion qui réside dans le fait que dans le monde anglo-saxon, l'appellation libérale s'applique aux adeptes de l'interventionnisme et du réformisme en général. Ainsi, un libéral américain est le frère siamois du social-démocrate français ou du travailliste britannique ; au regard de celui-là, les libéraux européens font figure de conservateurs. Pour complexe que cette description puisse déjà paraître, ajoutons que le libéralisme humaniste d'un Jefferson, rédacteur de la Déclaration américaine d'indépendance, a surtout été voué à la défense de l'individu contre l'État. Les néo-libéraux actuels ne manquent d'ailleurs pas de s'en prévaloir. Par ailleurs, comme on le sait, ces derniers ne sauraient être associés aux libertariens américains, tels D. Friedman et M. Rothbard, qui confieraient même l'année et la police à l'entreprise privée [44].
Aux différences d'ordre culturel s'en ajoutent d'autres qui relèvent du processus de différenciation auquel a été soumis la pensée libérale depuis ses origines lointaines. De multiples courants dérivés de cette doctrine ont donc coexisté à travers les siècles néanmoins, deux grandes tendances se démarquent qui tracent une ligne de partage au sein de cette famille de pensée. Ce clivage souligne l'importance de la dimension historique pour la compréhension d'une philosophie sociale car il oblige à un retour sur les enjeux ayant marqué ses différentes étapes d'élaboration et de voir comment, à partir d'eux, des tendances vont se préciser, privilégiant certains éléments doctrinaux au détriment de d'autres. Il est aussi le miroir des influences, souvent contradictoires, qui s'exercent sur elle en provenance de courants adverses, lesquelles entraînent sur le système de pensée dominant des effets d'amalgame parfois surprenants et confondants. De ces influences, interférences, brassages, émergera l'image d'un libéralisme sujet au départage signalé plus haut qui opposera d'un côté, la tendance libérale critique réformiste et de l'autre, la tendance libérale-conservatrice. Cette antinomie ne peut être traitée dans ces pages avec tous les développements que cela mériterait, retenons-en tout de même le scénario.
Que l'on approche le libéralisme par l'éclairage contemporain à travers l'expérimentation sociale des années qui ont suivi à la fois la grande crise économique et la crise politique des fascismes jusqu'à la rupture des années 1980 ; ou que l'on tente de le définir en remontant aux origines de l'idéologie [22] de la société libérale, soit avant la Révolution française, on y repère des périodes clés où prédomine un libéralisme empreint d'esprit critique ou réformateur, bref un libéralisme aux accents progressistes par rapports à la formulation des problèmes de son temps.
Prenons &abord l'héritage que nous ont légué les premiers penseurs libéraux. Leur idéologie est alors marquée d'une « impulsion critique » puisqu'elle se construit en opposition à l'Ancien régime : absolutisme royal et pouvoir politico-clérical de l'Église. Le large mouvement de laïcisation et « affranchissement de l'arbitraire de l'autorité politique qu'instaure alors le libéralisme apporte une contribution positive en termes « émancipation de l'individu [45]. Cependant, le contexte de radicalisme entourant la Révolution française amènera une rupture au sein de la tradition oppositionnelle libérale. Edmund Burke, en Angleterre, ainsi que le groupe des Doctrinaires, en France, dont Royer-Collard et Guizot, se détachent comme les précurseurs du courant libéral-conservateur [46]. Un raidissement certain de la pensée libérale suivra, renforçant socialement ce courant, avec l'émergence de la pensée socialiste, la montée du syndicalisme et la menace de l'élargissement des droits démocratiques.
Mais, plus près de nous, la Révolution russe, le guerre et la crise des années 1930, vont retravailler le libéralisme pour donner, avec la figure emblématique de J.M. Keynes, un rebondissement réformiste à la pensée libérale. Keynes avance ses théories comme la solution de la troisième voie, il pense, contre les libéraux classiques et néo-classiques, que l'État doit intervenir activement et aussi que justice sociale et liberté sont complémentaires. En cela, il devient le porte-étendard du premier courant néo-libéral du XXème siècle que F. von Hayek, lui-même figure de proue du courant néo-libéral actuel, contestera « entrée de jeu. En sorte que, durant tout l'après-guerre, la tradition libérale anglo-saxonne, nous offrira un portrait du libéral aux couleurs d'un adepte du New Deal, d'un combattant contre les inégalités sociales, &un avocat des droits sociaux, etc. C'est cette posture libérale progressiste qui est décriée de nos jours. Etre libéral est donc rendu synonyme, par abus de sens, de « compagnon de route des communistes » [47] ou encore, injure suprême aux vues du pragmatisme contemporain, est étiqueté « intellectuel libéral ». Notons au passage le procédé récurrent qui consiste de la part des conservateurs et des libérauxconservateurs à accuser leurs adversaires d'un point de vue anti-intellectuel : les termes péjoratifs de value-oriented intellectuals, non-conformistes subversifs, à la limite, personnages immoraux marginaux, homosexuels, ont été appliqués à John Stuart Mill et John Maynard Keynes, sans oublier toute une génération de contestataires des années 1960, professionnels des sciences sociales, entre autres [48].
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Du repérage de ces quelques clivages qui retracent des moments forts de l'évolution de la pensée libérale, il ne faudrait pas déduire qu'ils épuisent enfin les difficultés de cerner le néo-libéralisme actuel dont on aura compris qu'il se rattache, selon notre analyse, à la tendance libérale-conservatrice, laquelle réapparaît aujourd'hui dans le contexte d'une nouvelle crise au pluriel.
En outre, dans son ouvrage La solution libérale, Guy Sorman, nous pointe encore de nouvelles distinctions apparues au sein du courant néo-libéral qui de toute évidence n'améliore pas la situation assez confuse et conflictuelle que nous avons déjà passablement évoquée. Il nous permet, entre autres, de constater que contrairement à la première impression qui fait des libéraux, version 1980, de simples réalistes gestionnaires, il existe aussi un groupe de libéraux, sans doute minoritaire et composé surtout d'intellectuels, prêts à s'opposer à un discours strictement pragmatique. Leur défense va même jusqu'à emprunter les attaques d'Adam Smith contre les conservateurs britanniques qu'il accusait il y a deux siècles de Stupid party pour leur manque d'intérêt dans les débats intellectuels. À côté de ceux-là, les libéraux idéologues ont compris l'importance de toute révolution intellectuelle et cherchent, au contraire à proposer une idéologie de rechange, un projet offensif [49]. Sur cette question, les idéologues libéraux sont plus proches de leur maître F. von Hayek que les pragmatiques : ce dernier considéré, ayant toujours, plus stratégique de démontrer aux intellectuels la pertinence de ses dièses plutôt que de s'adresser aux masses [50].
Il ne faudrait pas comprendre que à partir de ce qui vient d'être dit que la reconnaissance par certains libéraux de « l'incontournabilité » de la lutte sur le terrain des idées a quelque chose à voir avec l'acception négative « d'idéologue » dont ils taxent souvent leurs adversaires pour leur manque de sérieux. En l’occurrence, ceux qu'on a appelés les idéologues peuvent très bien se recruter parmi la catégorie des libéraux, dits « scientifiques ». On peut dire que dans l'aspiration néo-libérale, tant de la « nouvelle droite » que des « nouveaux économistes », il existe une nette demande de caution scientifique [51]. La science qu'ils revendiquent pour eux est bien sûr la science économique, celle que Thomas Carlyle au XIXième siècle désignait comme la « Science lugubre » (Dismal Science) [52]. Malgré ce titre à consonance moraliste, les « libéraux scientifiques » n'ont rien à voir - ou si peu, en principe du moins - avec la morale qu'ils associent au conservatisme. On admettra, toutefois, que les néo-libéraux à ce chapitre font preuve &une grande confusion. Par exemple, Hayek lui-même, grand prêtre du libéralisme dit « scientifique », est susceptible d'une lecture directement moraliste. Pendant que nos libéraux prétendent se faire la guerre entre « scientifiques » et moralistes », ne faudrait-il pas plutôt en conclure que de nos jours, au lieu [24] « être une association périlleuse, la famille et l'ordinateur cohabitent dans un condominium construit dans le style reaganien !
Il existe une autre tare au sein de l'intelligentsia libérale que certains vaudraient voir disparaître à jamais, c'est le penchant au pessimisme. Cette tradition est bien mise en relief par des auteurs, tels Raymond Aron et Alexis de Tocqueville, qui de nos jours sont remis à la mode, non seulement par la droite mais aussi par une certaine mouvance de gauche. Il leur est reproché de baser leurs analyses sur le caractère inévitable de l'envahissement de l'État et d'ainsi démissionner face aux tâches politiques qui seraient de le combattre sans merci. Guy Sorman est sans doute un des plus virulents défenseurs &un « antiétatisme de combat ». Il en appelle. à rompre avec le pessimisme et à se rallier à « un ordre libéral intransigeant, cohérent, militant » [53]. De là son admiration pour l'action militante du couple Milton et Rosa Friedman qui, dans lm dernier ouvrage La tyrannie du statu quo, étalent leur déception face à l'incapacité de Reagan de réduire l'État en raison de cette tyrannie qu'exercent les groupes de pression sur les gouvernements [54].
Ce survol de la multiplicité des courants d'appartenance libérale et des contradictions internes au néo-libéralisme actuel, nous aura convaincus que la solution libérale est passablement éclatée, mais que ce qui la cimente tout de même aujourd'hui encore est le combat face à l'ennemi, l'État-providence.
Pour conclure

Le néo-libéralisme est-il en voie de triompher ? La mode des années 1980 lui est en tout cas plutôt favorable et les forces qui l'animent, bien qu'hétérogènes, sont étançonnées sur de puissants intérêts. Parallèlement, demeure toujours dans l'ombre une culture de transformation sociale qui révélerait l'existence de forces motrices d'un changement post-keynésien et laisserait entrevoir un horizon politique autre que celui que nous prépare l'ère néo-libérale. Aujourd'hui, en effet qui peut prétendre posséder une stratégie globale de transformation sociale progressiste, capable &attirer une large majorité. La société civile parait singulièrement fuyante, de plus en plus hétérogène, mue par divers corporatismes. Les groupes sociaux sont éclatés en intérêts distincts. Les mouvements sociaux considèrent impossible pour l'heure la tâche d'établir une stratégie commune. D'où l'imprécision, l'incertitude, voire l'ambiguïté, sur ce que sera la « Nouvelle Donne » en ce début du XXIème siècle. En sorte que les plus pessimistes croient bien voir se dessiner une tendance à l'autoritarisme.
Bien que paraisse fort vacillant un pronostic plus optimiste, on ne peut manquer de penser aux effets réactifs qui pourraient aller en se multipliant face aux conséquences socialement délétères et politiquement intolérables du [25] récent virage libéral-conservateur pris par de nombreux gouvernements occidentaux. Les assises de la révolution libérale-conservatrice pourraient aussi se révéler plus fragiles qu'il n'y parait.
Lucille BEAUDRY
Département de science politique
Lizette JALBERT
Département de sociologie
Université du Québec à Montréal
NOTES
[26]
[27]
[28]
[1] Chantal MOUFFE, « L'offensive du néo-conservatisme contre la démocratie », in Lizette JALBERT et Laurent LEPAGE (sous la direction de), Néo-conservalisme et restructuration de l'État, P.U.Q., 1986, pp. 35-36. URL.
[2] C.B. MACPHERSON, Principes et limites de la démocratie libérale, Montréal, Paris, Boréal Express/La Découverte, 1985.
[3] Yves LECLERCQ, Théories de l'État, Paris, Éditions Anthropos, 1977, pp. 35-36.
[4] Suzanne de BRUNHOFF, « Crise capitaliste et politique économique », in Nicos Poulantzas (sous la direction de), La crise de l'État, Paris, PUF., 1976, pp. 134-135.
[5] Harold LASKI, « Liberty », Encyclopedia of the Social Sciences, New York, 1933, vol. IX, p. 443, cité par Fritz Machlup, « Liberalism and the Choice of Freedom », in Erich Streissler (sous la direction de), Roads Io Freedom. Essays in Honour of Friedrich A. von Hayek, New York, A.M. Kelley, 1970, p. 120.
[6] Milton FRIEDMAN, Inflation et systèmes monétaires, Paris, Calmann-Lévy, 1969.
[7] Michel CROZIER, Samuel P. HUNTINGTON, Jaji WATANUKI, The Crisis of Democracy, New York, New York University Press, 1975.
[8] Guy SORMAN, La révolution conservatrice américaine, Paris, Fayard. Coll. Pluriel, 1983.
[9] La perte de la représentation de l'avenir a fait l'objet du livre de Jean Michel BESNIER et Jean-Paul THOMAS, Chronique des idées d'aujourd'hui, Paris, PUF., 1987.
[10] Il s'agit d'une conférence prononcée par Keynes en 1925 à l'école libérale d'été de Cambridge où il déclare ce qui suit : « La transition de l'anarchie économique à un régime qui vise délibérément à contrôler et à diriger les forces économiques dans les intérêts de la justice et de la stabilité sociale présentera d'énormes difficultés techniques et politiques. Je suggère néanmoins que le vrai destin du Nouveau libéralisme est de chercher leur solution ». Cité par Gilles DOSTALER, « La vision politique de Keynes », in Gérard BOISMENU et Gilles DOSTALER, La théorie générale et le keynésianisme, Montréal, ACFAS, Coll. Politique et économie, 1987, pp. 84-85.
[11] Cité par Yves LECLERCQ, op. cit., p. 47.
[12] Les catégories « Individualistic liberalism » et « Organic liberalism » sont empruntées à Fritz MACHLUP, op. cit., p. 199.
[13] Henri LEFEBVRE, De l'État, tome 2, Théorie marxiste de l'État de Hegel à Marx, Paris, U.G.E., Coll. 10-18, pp. 118-164.
[14] Friedrich von HAYEK, La route de la servitude, Paris, P.U.F., 1986.
[15] Pierre MANENT, Les libéraux, tome 2, Paris, Hachette, Coll. Pluriel, pp. 396-397.
[16] Alain TOURAINE et Pierre ROSANVALLON ainsi que la revue Esprit ont développé le courant qualifié de « deuxième gauche ».
[17] Christine BUCI-GLUCKSMANN, « De la crise de l'État keynésien au nouveau socialisme ? La politique au-delà de l'État », in C. BUCI-GLUCKMANN (sous la direction de), La gauche, le pouvoir, le socialisme, Paris, P.U.F., 1983, pp. 289-309.
[18] James O'CONNOR, The Fiscal Crisis of the State, N.Y., Si. Martin, 1973.
[19] Jürgen HABERMAS, Raison et légitimité, Paris, Payot, 1978.
[20] Guy SORMAN, La révolution conservatrice, op. cit., p. 47.
[21] Clauss OFFE, « Ungovernability : The Renaissance of Conservative Theories of Crisis », in John KEANE (sous la direction de), Contradictions of the Welfare State, Cambridge, Massachesetts, The MIT Press, 1985, p. 65.
[22] Jacques JULLIARD, « La gauche a-t-elle un avenir ? », Le Nouvel Observateur, octobre 1984.
[23] Pierre ROSANVALLON, Le capitalisme utopique, Paris, Seuil, 1979.
[24] Chantal MOUFFE, « Le libéralisme américain et ses critiques », Esprit, no. 3, mars 1987, pp. 100-114.
[25] Voir à ce sujet Bertrand BADIE, Culture et politique, Paris, Economica, 1985, pp. 97-110 et également Louis Dumont, Homo Aequalis, Paris, Gallimard, 1977.
[26] Gérard MAIRET, « Le libéralisme : présupposés et significations » in F. CHATELET (sous la direction de), Histoire des idéologies, tome 3, Savoir et Pouvoir du XVIIIème au XXème siècle, Paris, Hachette, 1978, p. 145.
[27] Yves LECLERCQ, op. cit., p. 47.
[28] Marcel RIOUX, Le besoin et le désir, Montréal, L'Hexagone, 1984, p. 89.
[29] Denis CLERC, « Ordre social et dictature du marché », Le monde diplomatique, mai 1981, pp. 12-13.
[31] Henri LEPAGE, Demain le libéralisme, Paris, Le livre de Poche, Coll. Pluriel, 1980. Nous synthétisons ici des thèses de Henri LEPAGE telles que commentées par Denis Clerc et Marcel Rioux, op. cit., p. 13 et p. 74.
[32] Marcel RIOUX, op. cit., p. 73 et tout le chapitre intitulé « La perversion économiste », pp. 77-109.
[33] Pierre MANENT, tome I, op. cit., p. 11.
[34] Guy SORMAN, La solution libérale, Paris, Fayard, Coll. Pluriel, 1984, pp. 13-14.
[36] Voir les articles de Pierre MANENT et de Jean-Pierre COT dans Commentaire, no. 35, automne 1986.
[37] Guy SORMAN, La solution libérale, op. cit., p. 102.
[38] Pierre MANENT, tome I, op. cit, p. 11.
[39] Pierre-François MOREAU, Les racines du libéralisme, Paris, Seuil, 1978 et André JARDIN, Histoire du libéralisme politique, Paris, Hachette, 1985, p. 11.
[40] Georges BURDEAU, Le libéralisme, Paris, Seuil, Coll. Points, 1979.
[41] Barrington MOORE, Les origines sociales de la dictature et de la démocratie, Paris, La Découverte/Maspéro, 1983, pp. 7-12.
[42] Pierre ROSANVALLON, op. cit., p. 158.
[43] Voir Pierre BIRNBAUM et Bertrand BADIE, Sociologie de l'État, Paris, Grasset, Coll. Pluriel, 1982.
[44] H. ARVON, Les libertariens américaines, Paris, P.U.F., 1984.
[45] Pierre MANENT, tome I, op. cit., pp. 11-16, et George BURDEAU, op. cit., p. 45.
[46] Pierre MANENT, tome II, op. cit., p. 41 et p. 111.
[47] Fritz MACHLUP, op. cit., p. 118.
[48] Noam CHOMSKY, Turning the Tide. Montréal, Black Rose Books, 1987, p. 223.
[49] Guy SORMAN, La solution libérale, op. cit., p. 57.
[51] Denis CLERC, op. cit., p. 13.
[52] Cité par Pierre MANENT, tome II, op. cit., p. 226.
[53] Guy SORMAN, La solution libérale, op. cit., pp. 83-95.
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