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Revue CRITÈRE, No 26,
“La déprofessionnalisation.”
“Professionnels ou syndiqués ?”
Points de vue d’André J. Bélanger
et de Robert Gaulin
D’abord compétence et responsabilité,
point de vue d’André J. Bélanger. *

Compétence et responsabilité me semblent être les deux éléments essentiels du professionnalisme.
De tout temps, on a accordé à celui qui faisait preuve d’une science et d’une compétence hors de l’ordinaire un statut bien particulier. Mais de tout temps aussi, ce statut n’a été consenti, accordé et maintenu que dans la mesure où le bénéficiaire mettait sa science et sa compétence au service de la collectivité et l’exerçait dans le cadre d’une éthique à l'avantage même de cette collectivité. C’est à partir de ces deux critères fondamentaux, me semble-t-il, que l’on définit aujourd’hui le professionnalisme et qu’on justifie surtout le statut professionnel.
Par ailleurs, la recherche de meilleures conditions de travail et de vie est une démarche légitime que nul n’oserait plus nier à quiconque. Aussi en sommes-nous arrivés à reconnaître le droit à la syndicalisation et à l’activité syndicale comme un droit fondamental auquel les professionnels participent aujourd’hui au même titre que tous les autres travailleurs. En leur reconnaissant ce droit, la société a peut-être ainsi mis en péril d’autres valeurs tout aussi importantes. Il s’agit en somme de se demander si la syndicalisation des professionnels entraîne et entraînera inévitablement pour la société une diminution ou une amélioration de la qualité des services professionnels.
Alors que, traditionnellement, le statut professionnel était reconnu à ceux qui exerçaient pour leur propre compte ce qu’on est convenu d’appeler les professions libérales, cette notion s’est considérablement élargie avec [182] le temps. Aujourd’hui, on peut définir le professionnalisme comme un attribut accordé et maintenu à ceux qui possèdent les deux qualités essentielles de compétence et de responsabilité. À cause justement de cette notion élargie, mais aussi et surtout peut-être du rôle sans cesse croissant que joue l’État, nos professionnels modernes sont en forte majorité des salariés et n’ont pas échappé à la syndicalisation dont le droit leur a été reconnu.
Or, la recherche de meilleures conditions de travail et de revenus plus élevés va naturellement à l'encontre des intérêts collectifs. Il est évident qu’on ne peut exiger ni même s’attendre d’un professionnel, quel qu’il soit, qu’il fasse preuve d’un sens de l'abnégation totale et qu’il rende son service à la population à n'importe quelles conditions. Comme tout autre travailleur, le professionnel a droit à des conditions de travail saines et à une rémunération conforme aux compétences qui sont les siennes. Sans ces conditions minimales, on assisterait évidemment à la disparition graduelle et rapide des professionnels.
C’est donc l’équilibre entre l’exercice d’un devoir social et d’un droit individuel et collectif qu’il faut, à mon avis, rechercher. Le professionnel moderne est un syndiqué, admettons-le. On ne peut plus exiger de lui qu’il soit l’un ou l’autre. Il est l’un et l'autre et il me semble irréaliste de vouloir remettre en cause cet état de fait.
Dans la mesure où nos professionnels réussissent et réussiront à maintenir l'équilibre entre leurs devoirs et leurs droits, on pourra continuer à leur accorder le statut et surtout la considération que toute collectivité doit à ses professionnels.
Malheureusement, l’histoire québécoise des dix dernières années me porte bien davantage à considérer que nous avons affaire aujourd’hui bien plus à des syndiqués qu’à des professionnels. Dans une société évoluée comme la nôtre où les conditions de travail pour l’ensemble de nos professionnels dépassent largement les conditions minimales et assurent à chacun une rémunération et des conditions de vie décentes à l’intérieur d'une échelle sociale assez généralement reconnue, il m’apparaît inacceptable qu’un groupe qui dispense à la collectivité des services essentiels ou d'une importance sociale exceptionnelle sacrifie, ne serait-ce que temporairement, la qualité ou l’exercice même de ses services au profit d'un gain qui n’a [183] rien de commun avec quelque besoin vital ou fondamental de l’homme et qui surtout est souvent sans commune mesure avec le préjudice causé à la collectivité.
Mettre en péril l'année scolaire de milliers d’étudiants pour obtenir une amélioration de certaines conditions salariales ou de travail ou même sous le prétexte d’améliorer à long terme la qualité de l’enseignement, c’est à mon sens manquer de responsabilité ; c’est même s'arroger des responsabilités dont on n’a pas l’exclusivité ; c’est agir en syndiqués bien plus qu’en professionnels. De la même façon, laisser une collectivité sans protection pendant une période si courte soit-elle pour obtenir gain de cause dans des revendications qui n’ont rien de fondamentales, c’est également faire preuve d’un sens social bien peu développé et par là même aller à l’encontre du statut professionnel qu’on voudrait se voir reconnaître.
Sans vouloir analyser aucun des conflits qu’a connus notre société ces dernières années, il m’apparaît et c’est aussi, je pense, une opinion largement répandue dans la population, que nos professionnels ont aujourd’hui considérablement perdu le sens de la responsabilité sociale qui doit être la leur et bien davantage privilégié leur activité syndicale.
Ce diagnostic pessimiste ne m’amène toutefois pas encore à songer qu’il faille remettre nécessairement en cause nos lois professionnelles et de relations de travail. Nous avons vécu et nous vivons encore dans une société qui a mué rapidement et qui fait face à des réalités nouvelles auxquelles il est souvent difficile de s’ajuster.
Cependant la société nord-américaine non plus que la société québécoise ne pourront tolérer bien longtemps un état de fait dont les coûts sociaux nous apparaissent de plus en plus exorbitants. La société québécoise exigera de ses professionnels, sous la menace de changements radicaux, un meilleur équilibre entre la responsabilité sociale du professionnel et l’exercice de ses droits syndicaux. Nous ne reviendrons certainement pas à l’ère où l’esprit de sacrifices et le bénévolat devaient primer chez certains groupes professionnels, mais nous en viendrons certainement à reconnaître, à exiger même du professionnel un sens aigu de ses responsabilités sociales sans lequel le maintien de son statut ne saurait persister.
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Nous sommes syndiqués et responsables,
point de vue de Robert Gaulin [1]
On utilise souvent les termes professionnel et syndiqué en les opposant. Peut-être n’y a-t-il pas opposition. Ce qui est sûr, c’est que ces termes expriment des réalités différentes. Et face à un travail à effectuer, se définir comme professionnel ou comme syndiqué cache souvent un choix politique devant la réalité.
Le terme professionnel réfère à « profession » qui dans son sens courant, selon Robert, signifie « métier qui a un certain prestige par son caractère intellectuel ou artistique, par la position sociale de ceux qui l’exercent ». Ainsi compris, le qualificatif « professionnel » ne peut être accordé qu’à ceux qui pratiquent une profession reconnue quelque peu prestigieuse par une collectivité ; il ne viendrait aujourd’hui à personne l’idée de qualifier de « professionnels » les éboueurs ou autre ouvrier manuel. Pourtant, même au titre de la santé, la contribution de ces travailleurs est essentielle, comme peut l’être celle du médecin à un tout autre niveau, il va de soi. C’est dire que le qualificatif « professionnel » ne tient pas à la nature du travail à faire, mais à son caractère prestigieux et à la position sociale de celui qui le fait. À cet égard, on peut comprendre les efforts de certains groupes pour ajouter le mot « professionnel » à leur dénomination.
On remarque cependant que le qualificatif de professionnel est généralement accordé à une profession dont chacun des membres jouit, ou jouissait à un moment donné, d’une certaine latitude dans la conception et l’exécution de son travail : c’est de là que la profession tire son prestige. Aussi, dans la mesure où une profession se trouve affectée par le processus de déqualification du travail, [2] dans la même mesure le mot professionnel perd son sens ; également dans la mesure où les membres d’une profession perdent des avantages dus à leur position sociale. Le qualificatif « professionnel » peut même devenir une étiquette vide que l’on recherche quand même comme si, la [185] possédant, on veuille mieux se camoufler le fait qu’un travail donné est devenu strictement un travail d’exécutant et que sa position sociale est en train d’en prendre un coup.
Il faut bien rappeler que le travail du professionnel s’inscrit dans une société donnée, à une époque donnée. Il n’est pas neutre en soi, bien au contraire. Partout, l’idéologie attachée au professionnalisme prétend qu’une fonction professionnelle implique que l’on situe l’intérêt de la profession et l’intérêt général au-dessus de ses intérêts personnels comme individus ou des intérêts collectifs du groupe. Il serait bon de confronter ces croyances à la réalité, de voir dans les faits quels intérêts défendent par exemple le Collège des médecins ou le Barreau.
Le statut de « professionnel » s’accole donc à une profession dont les membres jouissent d’une certaine latitude dans la conception et l’exécution de leur travail et d’une position sociale qui ne peut être qu’au-dessus de celle de l'ensemble des travailleurs. Les Corporations professionnelles non seulement défendent les intérêts et privilèges des membres et du groupe, mais, ce faisant, sont des tenants du statu quo et, par là, servent carrément les intérêts de la classe à laquelle ils appartiennent et non ceux de la majorité. Car si une corporation professionnelle servait les intérêts du public, comme le veut l’idéologie du professionnalisme, comment pourrait-elle s’opposer à la socialisation de la médecine, ou des services juridiques ? De quel œil, par exemple, les capitalistes verraient-ils le Collège des médecins s’opposer au type de développement industriel, à la société de consommation, etc. à cause des problèmes de santé que cette forme de développement crée pour les travailleurs ? Le professionnalisme sert tout au plus à masquer les intérêts réels desservis par des groupes sociaux qui se prétendent neutres.
Il est d’ailleurs particulièrement significatif de constater que toutes les grandes réformes sociales qui se sont faites au Québec depuis le début des années soixante ont été les résultats de luttes syndicales et se sont réalisées malgré les professionnels qui se sont avérés être les pires ennemis du progrès social ; qu’il s’agisse des réformes en éducation, de l’établissement de l’assurance-maladie ou de la récente mise sur pied de l’assurance-automobile du Québec où le Barreau, les courtiers d’assurance et bien d'autres corporations professionnelles ont mené des luttes [186] aussi dures que rétrogrades pour essayer d’empêcher l'adoption de mesures progressistes souvent timides. Il est tout aussi significatif de Constater que les professionnels de l'éducation, des affaires sociales et des services publics ont tous opté pour la syndicalisation. Ils ont compris, et c’est d’ailleurs universellement reconnu, que le syndicalisme était voué à la fois à la défense des intérêts de ses membres et à celle du progrès social ; les corporations professionnelles ne remplissant adéquatement ni l’une ni l’autre des deux fonctions.
La C.E.Q. a opté depuis longtemps pour le syndicalisme, un syndicalisme qui, au départ, ne se prétend pas neutre. Elle ne veut pas cacher sous une étiquette le fait qu’elle est là pour défendre les intérêts de ses membres. Au contraire, elle est fière de défendre ces intérêts, d’autant plus que, par la formule syndicale et par choix politique, la C.E.Q. lie ces intérêts à ceux de l’ensemble des travailleurs.
Le passage de la corporation enseignante à celui d’organisation syndicale des travailleurs de l’enseignement peut s’expliquer par des raisons objectives. Il s’agissait de concrétiser dans les termes ce qui était devenu réalité depuis longtemps. D’une part, le travail de la majorité de ses membres était devenu davantage parcellaire ; il était devenu avec les ans un travail d’exécutant où la conception du travail était imposée d’en haut et où l’exécution était sans cesse contrôlée par d’autres. D’autre part, une prise de conscience s’est fait jour, grâce à laquelle nous avons pu nous détacher suffisamment de l’imprégnation des valeurs dominantes pour constater le rôle réel joué par l'école dans notre société. Également, il faut être aveugle pour ne pas voir le rôle important que l’État joue dans l'organisation de l’école et par conséquent de la division du travail.
Certains prétendent que maintenant le dévouement, l’engagement, la vocation n’existent plus ; et, en conséquence, ils opposent syndicalisme et professionnalisme. C’est là un raccourci simpliste, ignorant les changements opérés dans les conditions objectives d'exercice du métier, ignorant également les courants idéologiques qui se sont fait jour suite aux crises économiques et politiques qui ont touché la société québécoise.
Le fait d’être syndiqué ne nie en rien la qualité du travail exécuté. En devenant syndiqué, on ne devient pas [187] « irresponsable » ; on devient cependant plus soucieux des intérêts et besoins des autres syndiqués, plus ouvert à la solidarité, plus sensible aux besoins et problèmes de tous ceux qui sont susceptibles de se syndiquer. Le syndicalisme reconnaît le rôle qu’un employeur a à assumer face à la prestation de service et au contrôle du travail. La convention collective devient un moyen de définir les responsabilités des uns et des autres.
Le syndicalisme enseignant s’est toujours défini comme un moyen de défendre les intérêts des travailleurs, bien sûr, mais également de leur donner les moyens d’exercer adéquatement leur métier. À ce titre, les conventions collectives ont cherché à protéger leur autonomie, à mieux définir les exigences du travail, à convenir d’une sécurité d’emploi qui permet de travailler de façon sereine, à obtenir des moyens de perfectionnement et de ressourcement. Le syndicalisme a permis d’atteindre une qualité d’éducation publique comparable à la qualité offerte dans n’importe laquelle des « professions ».
Nous sommes des syndiqués responsables, et nous le resterons.
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* Président du Conseil des hommes d'affaires du Québec.
[1] Président de la Centrale de l’enseignement du Québec.
[2] Actuellement, les ingénieurs et les avocats sont touchés.
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