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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Jean Benoist, KIRDI AU BORD DU MONDE (1957)
Préface à l'édition numérique 2009


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Jean Benoist, KIRDI AU BORD DU MONDE. Paris: René Juilliard, Éditeur, 1957 225 pp. [Autorisation formelle accordée par l'auteur, le 17 juillet 2007 de diffuser, dans Les Classiques des sciences sociales, en accès libre et gratuit à tous, toutes ses publications.].

Préface à l'édition numérique 2009

par Jean Benoist,
11 juin 2009.

J’ai écrit ce livre voilà plus de cinquante ans, et si j’y reconnais ma personne, je n’y reconnais plus tout à fait mes idées.

Et ce recul me fait sentir combien notre regard est modelé par un temps, un lieu, une situation . Il me fait aussi mesurer l’évolution de la pensée ;  de la pensée politique, certes, mais surtout de celle qui prend racine dans la culture d’une époque. Et là s’entremêlent indistinctement ce qui tient aux transformations du monde au cours de ces cinquante années et ce qui tient à ma propre transformation.

Le Cameroun était alors en situation coloniale. Partagé, depuis le mandat consécutif à  la défaite de l’Allemagne en 1918, entre la France et la Grande-Bretagne, il avait, comme toutes les anciennes colonies allemandes, un statut ambigu. Mais rien au yeux du voyageur ne le distinguait des colonies voisines. L’essentiel de la présence coloniale se situait dans la moitié sud du pays, et dans l’ouest. Le Nord, à l’écart, était peu concerné par les changements. C’est dans ce Nord que se passe la plus grande partie de ce livre.

On avait alors communément de l’Afrique la vision d’un continent agressé par la nature, par la maladie, mais resté en marge. L’occident posait sur elle un regard analogue à celui que les Parisiens posent sur les paysans d’une province lointaine. Il décelait l’absence de tout ce qui faisait la modernité : la technologie, les facilités de la vie quotidienne, l’alimentation, la santé. Par contre l’Europe , sortie de la guerre depuis dix ans, était éblouie par son propre essor, même si les horreurs du conflit avaient ébranlé sa confiance en l’homme. Quant à l’Afrique, le même regard qui la méprisait un peu pouvait se muer en un autre qui voyait en elle la pureté, et sa représentation gagnait idéal ce qu’elle n’avait pas en modernité.

La pensée sur l’autre était alors bien plus asservie à la pensée sur soi-même. Ou l’autre était moi, ou il était un moi incomplet. On établissait des hiérarchies, que les esprits les plus sensibles à la dimension humaine de tout individu compensaient par de « bons sentiments », qui poussaient certes à des conduites honorables, mais qui ne changeaient pas les représentations : on sentait peser sur soi le « fardeau de l’homme blanc » fait d’un devoir et d’un remord. La pensée évolutionniste faisait encore concevoir la marche des sociétés comme une procession qui s’échelonne sur une même route, avec des pèlerins de tête, et d’autres qui traînaient et que certains voulaient aider à avancer. Car la foi en le progrès (comme le sera plus tard et sans s’en rendre plus compte l’idéologie du développement) avait pour contrepartie une vision unilinéaire des transformations des sociétés humaines.

Et puis c’était encore l’époque où on l’on pensait qu’il y avait des « sociétés froides », des sociétés anciennes et stables, véritables buttes témoin d’un état antérieur des sociétés humaines. L’Afrique, c’était aussi cela, et on y allait avec un mélange de compassion et d’attentes indicibles ; bien avant que l’Inde ne prenne sa place, elle était un pèlerinage, mais un pèlerinage vers d’autres sources, que l’on pensait au plus près de la nature, au plus près d’une humanité dont l’isolement aurait été à la fois une protection et une prison.

Car l’époque n’était pas celle de l’écoute, et surtout de l’écoute de l’Afrique. C’était celle des discours. On venait dire, faire, aider éventuellement, mais ceux qui étaient en face étaient comme neutralisés, comme abstraits, ou alors standardisés par une vision figée. Les propos que tenaient alors les intellectuels africains, comme ceux des Antillais, contribuaient à cette vision. Ils se fondaient plus sur la singularité de « l’homme noir » que sur son appartenance à l’humanité commune, entrant ainsi dans le discours que l’on a depuis appelé colonial, mais en le renversant. Ces intellectuels plaçaient au premier plan la singularité du Noir, son irréductibilité à une identité neutre. Un homme porteur, comme Césaire, de la « négritude » enfermait en fait le monde Noir dans un enclos qui le séparait du reste de l’humanité. Le Haïtien Jacques Roumain  parlait des « griefs de l’homme noir » et non des Droits de l’Homme ; et Senghor écrivait « L’émotion est nègre comme la raison est hellène. Eau que rident tous les souffles ? Âme de plein air battue des vents et d’où le fruit souvent tombe avant maturité ? Oui, en un sens. Le Nègre aujourd’hui est plus riche de dons que d’œuvres »[1]

Tout cela m’imprégnait sans que je puisse en avoir conscience, au moment où je vécus ce que  conte ce livre, et aussi lorsque je l’écrivais, à la Martinique où je vivais alors. Mais, prenons garde, notre lecture court toujours un grand risque d’anachronisme lorsqu’elle aborde un livre de plus de cinquante années avec la pensée de notre temps. À une époque donnée, il existe, en soubassement des choix individuels des positions communes inconscientes, fondées sur des évidences partagées.

Puis il y avait ma position personnelle. Je terminais mes études de médecine. Elles forment à une attention aux individus, mais pas aux sociétés. À cette époque, la médecine était avant tout clinique, et les enquêtes épidémiologiques n’avaient pas sensibilisé à la force des courants qui saisissent les collectivités et qui orientent les conduites humaines, aussi bien dans le pathologique que dans les autres champs de la vie sociale. J’avais cependant une intense curiosité pour les civilisations qui différaient de la mienne. La fascination par l’Inde m’avait fait lire quelques-uns de ses sages ; l’image de Gandhi m’attirait à travers le livre de Lanza del Vasto (Le pèlerinage aux sources) . Mais de l Afrique, je ne connaissais presque rien. Et la curiosité se portait sur tous ses aspects : paysages, hommes, animaux, sans que je puisse imaginer autre chose que l’évocation de quelques romans d’aventure. J’y allais donc avec une sorte de virginité naïve, ouverte à toutes les images, à tous les propos, perméable à tous les points de vue. On verra combien le récit de mon arrivée s’en ressent.

Au long du voyage, émerge une autre réalité. Je n’avais pas les armes de l’ethnologie pour l’appréhender. Je n’avais pas non plus la lucidité d’un Gide parcourant ces régions et percevant la face cachée de la domination étrangère. Le livre reflète cette naïveté. Cependant les études médicales  apportent des façons d’observer, qui exigent méthode et précision, et c’est à travers cette sorte de regard clinique que je notais ce qu’on pourrait appeler une ethnographie, que je ne désavoue pas, même après bien des années de recherche sur d’autres terrains.  On peut trouver en filigrane dans ce livre ma transformation progressive, qui m’a fait désirer serrer au plus près le réel local et l’écoute.

Dans ce livre, on trouve aussi le témoignage de bien des choses abolies, que ce soient la vie de ce routier au long cours  dont l’Afrique est l’océan, de cet agronome qui pense apporter la prospérité, de ces missionnaires, de tous ces hommes de bonne volonté que l’histoire a effacés. Et puis, il y avait nous, cette équipe de quatre jeunes gens, dont deux médecins, qui préfigurait ce que seraient un jour les ONG. Une petite ONG, certes, mais avec l’esprit – les illusions- qui se sont depuis répandus : on avait à apporter des connaissances et de l’aide, on avait à partager notre bien-être…Tout cela indissociable de l’espoir de l’aventure, mais un espoir qui se serait senti coupable s’il n’avait pas été couplé avec ces médicaments que nous apportions, avec ces dispensaires que nous allions ouvrir, avec ces soins que nous allions donner.

Quand on relit un texte que l’on a écrit voilà déjà tant de temps, on est, malgré soi, dans un décalage assez analogue à celui qui nous saisit devant les récits des anciens chroniqueurs de voyage. On les accompagne, sans toujours bien reconnaître le monde dont ils parlent.  Si bien, qu’on est entraîné dans une double découverte : celle de leur voyage, et celle de la façon dont ils le vivent et qui tient à leur époque. Et le voyage dans l’espace se double d’un voyage dans le temps. C’est sans doute cette sensation qu’aura le lecteur. Alors qu’en écrivant ce livre je tentais de dire au mieux ce que j’avais vécu durant ce voyage dans l’espace, en le relisant j’accomplis un certain voyage dans le temps. Tout se passe alors comme si le temps restaurait cette distance qui, dans l’espace, s’est depuis beaucoup réduite.

Jean Benoist, juin 2009


Quelques références bibliographiques.


De très nombreux ouvrages sur le Cameroun ont été publiés depuis cinquante ans.  Les auteurs camerounais y ont pris une part croissante : écrits militants, avant et après l’indépendance, travaux d’histoire et de sciences sociales, sans compter de nombreuses œuvres littéraires.
Toutefois, on ne signale ci-dessous , pour qui voudrait en savoir plus sur « les Kirdi » que les principaux ouvrages qui leur ont été consacrés. On verra combien, ces populations très mal connues en 1955, ont fait l’objet de travaux importants. Beaucoup d’entre eux, bien que postérieurs à « Kirdi au bord du monde » tracent cependant le tableau de sociétés maintenant abolies ou devenues très différentes de ce que les auteurs avaient alors écrit, car les transformations se sont accélérées.


Adler Alfred et András Zempléni, 1972 Le bâton de l'aveugle : divination, maladie et pouvoir chez les moundang du Tchad, Hermann.

Alfred Adler, 1982 La mort est le masque du roi : la royauté sacrée des Moundang du Tchad, Payot.

Barley Nigel 2001 (1983) Un anthropologue en déroute. Paris, Payot.

Barley Nigel 1998 (1986) Le retour de l’anthropologue. Paris, Payot.

Djondang Enoch, 2004 Au pays des Mundang, L'Harmattan.

Lebeuf jean-Paul  1961 L'habitation des Fali, montagnards du Cameroun septentrional, Hachette, Paris, , 612 p.

Muller Jean-Claude Parenté et mariage chez les Dìì de l'Adamaoua (Cameroun) Sociétés africaines n° 20 Publications de la Société d'ethnologie, Nanterre.

Muller Jean-Claude Les rites initiatiques des Dii de l'Adamaoua, 2002Cameroun  par  Jean-Claude Muller (Société d'ethnologie).

Muller Jean-Claude, 2006 Les Chefferies dii de l’Adamaoua (Nord-Cameroun) Préface de Luc de Heusch. Paris, CNRS Éditions-Éditions de la MSH.

Palaï Clément Dili, 2007Contes moundang du Cameroun, L'Harmattan.

Schaller Y. 1973 Les Kirdi Du Nord-Cameroun Imprimeries des Dernières Nouvelles de Strasbourg.

Vincent Jeanne-Françoise 1991 Princes montagnards du Nord-Cameroun 2 vol. Paris, l’Harmattan.


[1] L’expression de Jacques Roumain et les lignes de Senghor figurent dans le volume collectif « L’homme de couleur » Paris, Plon, 1939.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le samedi 13 juin 2009 5:59
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 



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