[557]
CONTINUITÉ ET RUPTURE.
Les sciences sociales au Québec.
TOME II
Quatrième partie
Les perspectives critiques : quelques remises en question
“Alliances de classes et mésalliances conceptuelles :
de la classe ethnique
à la bourgeoisie de l'État québécois.”
Paul BERNARD

La notion de classe ethnique de Marcel Rioux et Jacques Dofny et celle de bourgeoisie de l'État québécois de Gilles Bourque et de Pierre Fournier peuvent par certains côtés être considérées comme des mésalliances conceptuelles. Comment, en effet, n'être pas d'abord intrigué par ces êtres improbables : par ce « nous-canadiens-français » qui se donnerait pour une classe sociale, pervertissant peut-être de ce fait la notion même de classe ; et par cette bourgeoisie curieuse, qui ne construit ni ne manipule un État dont au contraire elle tirerait quasi son origine et sous lequel elle aurait été secrètement couvée. Là ne se limite pas, bien sûr, le découpage des classes, dont les alliances et les affrontements constituent la vie économique, politique et idéologique de notre société, toujours dépendante et conséquemment traversée, depuis longtemps, par un clivage ethnique. Ainsi, de cette dépendance provient en particulier l'importance, soulignée par de nombreux auteurs, de la petite bourgeoisie technocratique ou des nouvelles classes moyennes.
Nous aurons l'occasion de reparler de l'ensemble des composantes de la structure de classe du Québec. Si nous insistons pour le moment sur la classe ethnique et sur la bourgeoisie de l'État, c'est qu'elles marquent le début et la fin (provisoire) du débat sur les rapports entre classes et question nationale dans la sociologie québécoise. On a même cru pouvoir parler, à propos du passage de l'un à l'autre, d'avancée de la pensée :
- Parfois considérée comme étant le seul aspect important de la division sociale, parfois au contraire greffée aux classes comme aspect second, plus récemment, enfin, l'oppression nationale fut étudiée en tant qu'élément constitutif de la structure de classes elle-même ou de la division sociale du travail. Ces trois temps dans l'évolution du rapport entre classes et nation indiquent un remarquable progrès dans la pensée socialiste et marxiste au Québec, progrès commandé par l'évolution des rapports de classes eux-mêmes (Légaré, 1980, 62).
[558]
Pour notre part, ce diagnostic nous semble un peu hâtif. Il est vrai que l'étude de la nouvelle petite bourgeoisie et de l'émergence d'une bourgeoisie québécoise a permis des débats importants entre des chercheurs de plus en plus nombreux et de mieux en mieux informés. Mais à trop chercher à qui ont profité les événements des dernières décennies, en particulier le développement de l'État québécois et la mobilisation sur la question nationale, on a un peu perdu de vue les circonstances qui les ont rendus possibles. À trop chercher derrière chaque fait politique l'action, la manipulation des agents de l'une ou l'autre des classes dominantes et de leurs fractions (voire celle de leaders ouvriers fourvoyés, sinon pire), on a parfois donné des rapports de classes une version unilatérale : misérabiliste, incapable de reconnaître l'existence de fractions au sein même de la classe ouvrière, de même que la profondeur des liens existant entre des éléments de celle-ci et les nouvelles classes moyennes (dont la définition demeure d'ailleurs d'un flou souvent pratique ; nous reviendrons sur cette prestidigitation conceptuelle).
La classe ethnique était un instrument bien frustre pour appréhender les rapports entre structure de classes et question nationale. Nous ne nous priverons pas de critiquer cette notion et de montrer que par bien des côtés, elle était déjà dépassée par la réalité au moment même où elle est née. Mais elle avait, et elle a encore dans une certaine mesure, le mérite de pointer du doigt la profondeur des racines que plonge la question nationale dans toutes les classes sociales, au-delà de l'exploitation particulière qui est faite de ce thème par la ou les classes qui, à un moment donné, cherchent l'appui des classes populaires. Transcendant cette notion, nous montrerons de plus que le système de stratification québécois a profondément changé depuis quarante ou cinquante ans : il n'est plus possible de le décrire avec des notions simples comme celle d'inégalités croissantes ou décroissantes, ou de société de classes moyennes ; on doit plutôt parler de disparités accrues au sein d'une société de mobilité et de profusion : c'est dans une telle société que se posent maintenant les problèmes de luttes de classes et de mobilisation étatique nationale, à moins que nous n'accédions depuis peu à la société de décroissance, à la zero-sum society dont nous parle Lester Thurow.
Avant d'entrer dans le vif du sujet, une brève précision épisté-mologique s'impose à propos des rapports que j'entends établir entre l'analyse de classe et celle de la stratification et de la mobilité sociale. Elle me fournira d'ailleurs l'occasion de parler un instant, sur un ton un peu plus personnel, du point de vue selon lequel je définis ma contribution à ce colloque ; je dirai donc un mot de ce que je considère [559] comme essentiel dans la formation de sociologue que j'ai reçue ici et aux États-Unis.
Je définis, à la suite de bien d'autres, le problème central de l'épistémologie comme celui de la construction d'hypothèses, de modèles et d'instruments certes reconnus comme investis de théorie, et cependant suffisamment autonomes par rapport à cette théorie dont ils sont faits pour pouvoir opposer une résistance à celle-ci et permettre sa correction/ transmutation. Le piège principal, c'est l'artefact, le raisonnement circulaire, les prémisses qui (ne) contiennent (que) la conclusion. Pour éviter ce piège, tous les moyens sont bons ; mais chaque chercheur a son style, ses préférences. Je ne pense pas qu'il faille se priver d'aborder un sujet de recherche parce qu'on n'a pas de chiffres, mais j'aime bien pour ma part les sujets où l'on en a. Non pas que les chiffres ne puissent mentir ; ils le font avec une régularité déconcertante, mais, avec une régularité tout aussi impressionnante, il y a quelqu'un pour dénoncer ces mensonges, désigner l'artefact, proposer une nouvelle version des choses. Je ne veux par mes propos accorder aucun privilège aux aspects chiffrables de la sociologie, mais seulement aux chiffres comme instruments : ils sont sinon simples, du moins explicites (et tendanciellement univoques), ce qui les rend particulièrement critiquables et permet donc, dans le débat du sociologue avec les autres et avec lui-même, que s'embraye le processus de correction/transmutation dont j'ai parlé plus haut (Voir Bernard, 1982).
Ce n'est donc pas un hasard si, tout en adhérant fondamentalement à une approche théorique au centre de laquelle se situent les rapports de classes, je commets l'hérésie de me référer à des données de mobilité et de stratification sociales. Je ne crois pas, bien sûr, que l'on puisse identifier les classes et leurs rapports à une distribution de revenu ou à un découpage de la main-d'œuvre en catégories socio-professionnelles. Ce découpage, cette distribution ne sont que des traces de ces rapports, au même titre d'ailleurs que des événements comme des grèves, un coup d'État ou une décision ministérielle. Dans l'un ou l'autre cas, on ne peut qu'inférer les rapports de classes qui ont produit ces traces. Ou plus exactement, on peut voir ces traces comme une cristallisation des rapports de classes à un moment donné, eux-mêmes source des « conditions objectives » dans lesquelles ces rapports connaissent leur évolution ultérieure. En d'autres termes, histoire et chiffres ne s'opposent pas, comme l'illustrera la suite de ce texte.
Cernons d'un peu plus près ces systèmes de stratification. L'état de la division du travail dans une société donnée, reflet, trace des rapports de classes et des rapports de dépendance qui y prévalent, produit une certaine stratification des occupations, des revenus, etc., [560] de même qu'une certaine distribution des chances de mobilité. On peut reconnaître là les contours des différentes classes et fractions en présence, de leur plus ou moins grande homogénéité, des chances qui sont offertes à leurs agents de changer de position durant leur vie active ou au fil des générations (voir Bélanger, 1979), de leur propension, donc, à s'orienter vers des stratégies individuelles ou collectives de promotion. On peut aussi évaluer le degré de coïncidence entre les clivages de classes et d'autres découpages, ethniques, sexuels, etc., moins pour réduire les uns aux autres que pour établir le fond de scène sur lequel sera tentée, par diverses classes ou fractions de classes, une articulation de la lutte de classes et de la mobilisation ou de la démobilisation nationale, féministe, etc. Le fond de scène n'est pas l'intrigue elle-même ; mais il permet de tirer, à partir du jeu des acteurs, des conclusions plus averties sur la nature de cette inspiration.
Je me tourne donc maintenant vers cette analyse de classes de la stratification et en particulier de la stratification ethnique.
* * *
On a fait dire beaucoup de choses à Rioux et Dofny : idéalistes, ils pavaient la voie à la nouvelle petite bourgeoisie dans son effort pour imposer la priorité de sa cause nationale ; leur analyse du Québec se résumait à poser que les francophones formaient ensemble une classe ethnique. En réalité leurs hypothèses étaient beaucoup plus nuancées :
- (...) la plupart des caractères particuliers du problème des classes sociales au Canada français tiennent au fait que d'une part cette entité socio-culturelle se considère et est considérée comme une société globale, comme une nation, et qu'à ce titre le problème des classes sociales se pose comme à toute autre société globale en voie d'industrialisation et d'urbanisation ; que d'autre part les Canadiens-français se considèrent et sont considérés comme une minorité ethnique reconnue oui, à l'intérieur du Canada, envisagé à son tour comme société globale, joue le même rôle que celui d'une classe sociale à l'intérieur d'une société globale (Rioux et Dofny, 1962, 316).
Il n'y a rien là qui nie l'existence de classes au sein de la population canadienne-française ou qui affirme la primauté de principe du clivage ethnique. Il est vrai que l'expression classe ethnique n'est pas très heureuse, les principes mêmes de constitution d'une classe et d'une ethnie n'étant pas identiques (sauf aux plus hauts niveaux d'abstraction de la dialectique gurvitchienne). Mais là n'est pas l'essentiel ; il faut plutôt retenir l'hypothèse supplémentaire selon laquelle conscience [561] ethnique et conscience de classe sont susceptibles de se masquer l’une l'autre, et plus spécifiquement que la première a maintes fois occulté la seconde au cours de l'histoire de notre société.
Pour rendre compte de ce recouvrement sinon automatique, du moins fréquent, Rioux et Dofny envisagent deux séries d'explications. D'une part, sont évoqués des événements politiques divers, l'influence de différents groupes, parfois de classes ou fractions de classes. D'autre part, des données sont présentées illustrant la situation nettement inférieure des Canadiens français en regard des autres groupes ethniques au Canada en général et au Québec en particulier. La relative imprécision du premier aspect de cette analyse, le fait qu'il ne se soit pas inscrit dans le cadre d'une rigoureuse analyse de classe a attiré aux auteurs les foudres de la critique. Nous y reviendrons ; mais pour le moment, c'est au second aspect que nous voulons nous attacher.
La pauvreté des données de l'époque ne permettait pas d'aller au-delà du constat d'un désavantage relatif des Canadiens français. Mais on peut maintenant pousser plus loin l'analyse : à quels faits de stratification ethnique se rattachait ce recouvrement de la conscience de classe par la conscience ethnique ? Comment cette configuration a-t-elle évolué au cours des décennies qui précèdent cette étude, de même qu'au cours de celles qui la suivent ? Entendons-nous bien : nous ne prétendons nullement que la coïncidence entre le découpage professionnel et les clivages ethniques conduit automatiquement à la dominance de la conscience ethnique sur la conscience de classe. L'effet inverse serait tout aussi possible, et nous devrons discuter de cette question plus loin. Mais la tendance à une telle coïncidence constitue une condition nécessaire pour la réalisation de l'hypothèse de Rioux et Dofny, et il est donc utile de la vérifier : si une très large proportion des Canadiens français n'appartenaient pas aux classes populaires, la confusion ethnie/ classe ne serait tout simplement pas possible.
Soulignons que cette dernière hypothèse va même au-delà de celle de Rioux et Dofny, qui affirment :
- Si la structure sociale du Canada français s'est différenciée à peu près autant que celle du Canada anglais, son système de valeurs, sa culture sont longtemps restés beaucoup plus homogènes. C'est ce fait qui justement a retardé la prise de conscience des classes sociales et plus spécialement celle de la classe ouvrière (1962, 317).
On peut faire, me semble-t-il, l'économie de cette notion de décalage entre la stratification sociale et les valeurs ou idéologies, très largement répandue chez les chercheurs. On tentera au contraire de montrer que le recouvrement des consciences ethnique et de classe correspond à [562] un recouvrement très large des réalités correspondantes (et que la fin de cette coïncidence n'est pas étrangère aux mouvements sociaux et idéologiques qui constituèrent la Révolution tranquille).
Les données des recensements canadiens pour le Québec nous permettent de croiser les groupes ethniques et les catégories professionnelles de 1931 à 1971. Le tableau 1 présente la situation de la main-d'œuvre masculine. La première partie du tableau offre un découpage en six catégories, qui sont regroupées en trois dans la seconde partie ; dans ce dernier cas, la dernière catégorie, qui regroupe agriculteurs et ouvriers, représente un estimé conservateur de la taille des classes populaires, puisque des données plus fines nous auraient permis d'adjoindre à celles-ci certains employés de bureau, du commerce et des services (et peut-être d'exclure quelques gros exploitants agricoles).
Ce tableau nous permet de tirer une conclusion claire : si de fait la thèse de la « classe ethnique » apparaît fondée de 1931 à 1951, elle perd sérieusement de sa vraisemblance au moment même où elle est formulée, au début des années 60 ; près des trois quarts, ou même davantage, des Canadiens français, se situent dans les classes populaires jusqu'en 1951, mais la proportion n'est plus que des deux tiers en 1961 et d'un peu plus de la moitié en 1971. Par comparaison, les Canadiens anglais comptent moins de six travailleurs sur dix dans ces classes en 1931 et 1941, et la proportion tombe à un sur deux en 1951 et à près de un sur trois à compter de 1961. Quant aux autres ethnies, mélange aux proportions variables de sous-groupes avantagés et désavantagés, elles suivent de près le groupe britannique jusqu'en 1951, mais perdent un peu de cet avantage à partir de 1961.
Ajoutons quelques précisions : en 1931 et même en 1941, les Canadiens français et les Canadiens anglais sont également présents dans les occupations ouvrières, mais les premiers sont très surreprésentés chez les agriculteurs ; en 1951, cette dernière proportion chute dans les deux groupes, mais alors que les Canadiens français se concentrent dans les emplois ouvriers, les Canadiens anglais montent à l'assaut des catégories professionnelles plus élevées. Les Canadiens français connaissent aussi une telle ascension, mais principalement à partir de 1961 et surtout en 1971.
La population active féminine ne présente pas un profil aussi clair, car le code professionnel que nous sommes forcé d'employer représente très mal sa situation de classe : d'une part, la plupart des femmes qui collaborent avec leur mari sur la ferme sont considérées comme inactives ; et d'autre part, les catégories d'emplois de bureau, de commerce et des services sont trop larges pour permettre d'apprécier le rôle, probablement subalterne, qu'y jouent les femmes.
[563]
TABLEAU 1 Distribution des groupes ethniques français, britannique et autres dans diverses occupations,
1931, 1941, 1951, 1961 et 1971. Population active masculine. Tiré des recensements du Canada
de 1931, 1941, 1951, 1961, 1971. Pour le Québec
|
Ethnie
|
Français
|
Britanniques
|
Autres
|
|
Année
|
1931
|
1941
|
1951
|
1961
|
1971
|
1931
|
1941
|
1951
|
1961
|
1971
|
1931
|
1941
|
1951
|
1961
|
1971
|
|
Propriétaire et administrateur
|
6,0
|
4,8
|
7,2
|
8,1
|
5,5
|
8,4
|
8,3
|
12,6
|
15,6
|
13,2
|
13,2
|
13,4
|
20,0
|
15,9
|
8,5
|
|
Professionnel et technicien
|
3,2
|
3,0
|
4,3
|
6,5
|
9,8
|
7,6
|
7,0
|
11,1
|
15,4
|
14,9
|
3,9
|
4,1
|
7,2
|
10,9
|
14,4
|
|
Bureau et finance
|
4,0
|
5,0
|
6,1
|
7,3
|
9,6
|
13,6
|
16,2
|
14,2
|
13,4
|
14,8
|
3,8
|
6,1
|
6,9
|
7,0
|
9,1
|
|
Commerce et services
|
8,2
|
9,4
|
9,9
|
12,9
|
20,6
|
11,2
|
11,6
|
13,3
|
15,4
|
20,2
|
17,0
|
17,3
|
15,1
|
17,5
|
26,7
|
|
Agriculture et primaire
|
35,5
|
36,4
|
24,5
|
15,4
|
8,7
|
18,1
|
18,1
|
11,3
|
6,4
|
4,6
|
11,5
|
12,2
|
7,9
|
4,3
|
2,5
|
|
Ouvriers et contremaîtres
|
43,1
|
41,3
|
48,0
|
49,7
|
45,6
|
41,1
|
38,8
|
37,5
|
33,5
|
32,0
|
50,7
|
46,9
|
42,9
|
44,3
|
38,8
|
|
Prop. + administ. + profess. et technic
|
9,2
|
7,8
|
11,5
|
14,6
|
15,3
|
16,0
|
15,3
|
23,7
|
31,0
|
28,1
|
17,1
|
17,5
|
27,2
|
26,8
|
22,9
|
|
Bureau + finance Commerce et services
|
12,2
|
14,4
|
16,0
|
20,2
|
30,2
|
24,8
|
27,8
|
27,5
|
28,8
|
35,0
|
20,8
|
23,4
|
22,0
|
24,5
|
35,8
|
|
Agricult. + primaire+ Ouvriers et contremaîtres
|
78,6
|
77,7
|
72,5
|
65,1
|
54,3
|
59,2
|
56,9
|
48,8
|
39,9
|
36,6
|
62,2
|
59,1
|
50,8
|
48,6
|
41,3
|
|
Total :
|
620 916
|
731 851
|
883 831
|
970 181
|
1 092 570
|
136 638
|
129 695
|
146 879
|
147 182
|
168 400
|
57 175
|
63 159
|
78 296
|
133 996
|
180 905
|
[564]
Revenons à la main-d'œuvre masculine. L'identification de la classe à l'ethnie chez les Canadiens français aurait probablement pu être mise en question si l'organisation du marché du travail avait favorisé une unité d'action entre des groupes substantiels de travailleurs canadiens-français et d'autres origines ethniques, particulièrement canadiens-anglais. Tel n'a cependant jamais été le cas. Dès le milieu du XIXe siècle, le marché du travail a été divisé ethniquement (Daniel Drache, 1981, 19-23). Les anglophones, et en particulier les Irlandais, étaient préférés à la main-d'œuvre canadienne-française, largement excédentaire pour les travaux publics et industriels, à la fois, semble-t-il, parce que leur coût global était inférieur (compte tenu de leur dépendance par rapport aux employeurs du point de vue de leur consommation) et parce que l'État canadien pratiquait une politique systématique de peuplement anglophone. Plus tôt implantés dans le nouvel univers professionnel urbain, les anglophones allaient préserver pendant longtemps ces positions relativement avantageuses sur le marché du travail divisé (Bo-nachich, 1972), en particulier au moyen de leurs organisations syndicales.
On peut encore lire les traces de cette organisation du marché du travail dans la série de recensements que nous avons utilisés précédemment. Le tableau 2 présente, pour chaque groupe ethnique à chaque recensement, deux données : la proportion de manœuvres et celle des contremaîtres dans l'ensemble de la main-d'œuvre ouvrière (dans le deuxième cas, la série n'est disponible que jusqu'en 1951). Il est clair que les Canadiens français (tout comme d'ailleurs les autres ethnies) sont fortement surreprésentés chez les manœuvres ; cette proportion est en baisse constante pour tous les groupes, mais la chute est beaucoup plus rapide chez les Canadiens anglais, jusqu'à ce qu'on atteigne un niveau plancher commun à tous les groupes en 1971. Nous ne possédons pas de données nous permettant de distinguer les ouvriers spécialisés des ouvriers qualifiés, mais comme ces derniers fournissent une part importante des contremaîtres, la proportion de ceux-ci dans la main-d'œuvre fournit un indice grossier de l'existence d'une aristocratie ouvrière anglaise ; or, la proportion de contremaîtres dans la main-d'œuvre ouvrière est le plus souvent de près du double chez les Canadiens anglais par rapport aux autres ethnies.
L'examen de la composition ethnique de la classe ouvrière au sens restreint, c'est-à-dire des travailleurs manuels, révèle encore des obstacles au développement d'une conscience de classe supra-ethnique : les Canadiens français constituent les trois quarts, puis, à partir de 1941, à peu près les huit dixièmes des ouvriers ; la part des Canadiens anglais tombe de 16% en 1931 à environ 9% à partir de 1961, ce qui correspond pour ce groupe à une forte mobilité ascendante, privilège peu propice
[565]
TABLEAU 2 Proportion de manœuvres et de contremaîtres dans la population ouvrière
des groupes ethniques français, britannique et autres, 1931, 1941, 1951, 1961 et 1971.
|
Année
|
1931
|
1941
|
1951
|
1961
|
1971
|
|
Ethnie
|
F.
|
B.
|
A.
|
F.
|
B.
|
A.
|
F.
|
B.
|
A.
|
F.
|
B.
|
A.
|
F.
|
B.
|
A.
|
|
manœuvres/ouvriers
|
39,0
|
28,5
|
44,6
|
22,5
|
13,9
|
21,1
|
20,4
|
13,6
|
19,5
|
17,7
|
11,0
|
18,5
|
10,3
|
9,7
|
9,3
|
|
contremaîtres/ouvriers
|
3,7
|
6,3
|
2,2
|
2,4
|
5,9
|
2,8
|
2,5
|
5,9
|
3,3
|
n.d.
|
n.d.
|
n.d.
|
n.d.
|
n.d.
|
n.d.
|
|
Source : Tableau 1.
|
[566]
à la formation d'une alliance entre fractions ethniques de la classe ouvrière ; la proportion des autres groupes ethniques, enfin, subit une forte hausse à partir de 1961, et l'on sait toutes les difficultés que pose au mouvement ouvrier l'intégration de ces nouveaux travailleurs, souvent d'ailleurs polarisés linguistiquement vers le groupe dominant.
Nous avons donc campé l'évolution de la stratification ethnique au Québec et montré le large recouvrement entre clivages ethnique et de classe qui prévaut jusque dans les années 50. Nous ne prétendons aucunement, pas plus d'ailleurs que ne le font Dofny et Rioux, que cela exclut l'existence de classes autres que populaires chez les Canadiens français, et en particulier d'une petite bourgeoisie traditionnelle, surtout rurale, apte à entrer en alliance avec la bourgeoisie anglo-saxonne dominant l'économie et à fournir de la situation une vision idéologique qui détourne les classes populaires d'un affrontement avec les classes dominantes. Mais recouvrement il y avait, et c'est cela qui a fourni le thème de base des élaborations idéologiques de la petite bourgeoisie, la trame de l'écran ethnique masquant la conscience de classe.
En ces matières, les choses ne sont pourtant pas simples. Certains croient que la coïncidence des découpages de classe et ethnique peut donner une impulsion considérable à l'émergence d'une conscience de classe. Anthony Giddens, par exemple (1973, 112) y voit un facteur important de ce qu'il appelle la « structuration de classe ». L'histoire récente des mouvements noirs américains tendrait à confirmer cette hypothèse ; il est vrai, cependant, qu'il s'agit dans ce cas d'un groupe ethnique déjà bien ancré dans la société industrielle et urbaine, ce qui était moins vrai des Canadiens français du début du siècle. Charles Halary croit que dans le cas d'une nation opprimée, « la conscience nationale du prolétariat qui l'oppose à une classe capitaliste étrangère ne peut que constituer sa première forme de conscience de classe » (1978, 151). Il est vrai qu'Halary distingue cette conscience nationale du nationalisme, système de pensée des sociétés bourgeoises qui cherche à endiguer la conscience nationale et peut conduire à masquer la réalité de classe qui s'y exprime.
D'autres auteurs pensent qu'il y a relative indépendance entre les deux types de clivage. Guy Rocher, par exemple, n'arrive pas à croire « que l'ensemble du Canada français se pense lui-même en tant que classe ethnique, comme on peut dire des ouvriers de certains pays qu'ils se pensent en tant que classe ouvrière » (1962, 341). Il résiste à l'idée d'un envahissement de la conscience ouvrière par une définition de soi de type ethnique. Pour partie, ces doutes renvoient au fait que Rocher écrit à un moment où la coïncidence des clivages est en voie de s'estomper. Mais pour une autre, ils posent le problème, irrésolu à [567] ce jour, de l'emprise réelle de l'idéologie nationaliste sur les classes populaires.
Une dernière catégorie de chercheurs, enfin, soutient que le nationalisme a contribué à entraver l'émergence d'une conscience de classe ouvrière, mais ils proposent des mécanismes d'explication qui vont au-delà des simples constats faits dans l'article original de Rioux et Dofny. Ainsi, Fernand Dumont affirme, en parlant de la représentation idéologique des classes dans le Canada français d'avant-guerre :
- La référence à la nation brise donc la hiérarchisation que supposerait la représentation continue des classes. La bourgeoisie anglaise et une certaine bourgeoisie canadienne-française (la plus riche, en fait) sont pratiquement éliminées du corps social (...) Ce que l'idéologie appellera tout de même « bourgeoisie », en lui reconnaissant une valeur positive, désigne en fait une classe moyenne. Celle-ci serait le sommet de la société idéale (...) Reste la classe ouvrière. Pour la situer, l'idéologie oscille entre trois voies divergentes. En un sens, elle lui accorde une énorme importance puisqu'elle en fait le symbole de la prolétarisation de la nation. Mais au même coup elle masque sa signification du point de vue des rapports de classes. Par ailleurs, l'ouvrier est dévalorisé si on le compare à l'agriculteur : celui-ci est, nous l'avons vu, le véritable titulaire des vertus de la nation et l'authentique continuateur de la tradition nationale. Enfin la classe ouvrière n'est qu'une partie de la nation. C'est là sa première solidarité, et non avec les ouvriers anglais ou américains (1965, 19).
À première vue, une telle analyse suppose une adhésion de toutes les parties prenantes, et en particulier de la classe ouvrière, à l'idéologie nationaliste. Mais tel n'est pas forcément le cas. Ce que fait cette idéologie, et, notons-le, avec une efficacité qui n'est pas totale, c'est moins d'embrigader la classe ouvrière que de saboter les bases d'une idéologie autre, d'une idéologie de classes ; arc-bouté contre la société industrielle et urbaine, rejetant ou tolérant à peine ceux qui y participent, ce nationalisme n'entrave qu'indirectement le développement de conflits caractéristiques de cette société.
C'est un peu dans la même direction que Marcel Rioux (1965) prend ses distances par rapport à la première formulation de la thèse de la classe ethnique. L'idéologie nationaliste aurait moins imprégné les classes populaires que laissé celles-ci incapables d'appréhender globalement leur réalité, au-delà de leur appartenance à des communautés locales. C'est sous l'impulsion des classes moyennes et de la bourgeoisie autochtone montantes, désireuses de s'approprier l'État du Québec tout neuf, que les autres classes entreprendraient de définir leurs propres visées sur cet État et sur la nation.
[568]
Gérald Fortin pousse plus loin ces analyses. D'une part, poursuivant les études précédentes sur les idéologies, il montre le fondamental antagonisme entre la lecture de classes et la lecture nationale de la réalité :
- En effet, de même que pour le nationalisme les classes sociales et leur dynamisme sont un moyen pour atteindre l'objectif désiré, de même pour les classes sociales le nationalisme peut être un moyen plus ou moins efficace pour atteindre l'objectif de classe. Dans sa démarche pour garder le pouvoir ou pour s'en emparer, une classe sociale cherche à convaincre les autres classes de la légitimité de ses prétentions au pouvoir. Le nationalisme, quand il présente un projet de société et une certaine organisation des classes, peut devenir une source de légitimité très importante du fait même qu'il minimise le problème du pouvoir interne et obscurcit les rapports de classe. Le pouvoir accordé à une certaine classe est ainsi justifié par le bien de l'ensemble de la société, par les liens inaltérables de l'ethnie ou de l'histoire (1969, 528).
D'autre part, Fortin se livre à une brève analyse historique des classes qui ont produit les diverses formes successives du nationalisme au Québec, qui les ont acceptées ou qui s'y sont opposées. Au-delà de propositions qui rejoignent nombre d'autres analyses, deux éléments originaux de ce texte sont à signaler. D'une part, Fortin affirme que le nationalisme traditionnel s'est effrité au contact d'une classe ouvrière de plus en plus importante en regard des classes rurales ; c'est là, nous l'avons vu, un phénomène morphologique qui est en cours dans les premiers recensements que nous avons consultés, et qui s'affirme définitivement à partir de 1951. D'autre part, Fortin identifie certains des porteurs de l'idéologie néo-nationaliste des années 60, en particulier la petite bourgeoisie économique et les nouveaux technocrates, et il prédit même un affrontement entre ces deux tendances, dont les seconds devraient sortir vainqueurs.
Cette dernière proposition de Fortin n'est pas sans intérêt, car elle correspond exactement, mais avec un an d'avance, à celle qui couronne le célèbre article que publient Gilles Bourque et Nicole Laurin-Frenette en 1970. Par son ton dénonciateur, par la nouveauté des perspectives théoriques althussériennes qu'il introduit, par la génération à laquelle appartiennent ses auteurs, ce texte s'est taillé une place importante dans la mémoire des sociologues québécois. Il présente effectivement des aspects novateurs, et nous tenterons de les dégager ci-dessous. Mais nonobstant son approche polémique, il reprend des thèmes que d'autres avaient déjà pressentis et commencé à explorer. La chose est évidente pour le texte de Fortin dont nous venons de parler. Même les analyses « idéalistes » que font Dumont, Rioux et Dofny [569] du contenu des idéologies nationales et de la façon dont elles ont été reçues par les classes populaires ne sont pas directement remises en cause ; c'est plutôt ce qu'il y a derrière ces idéologies, la nature (de classe) de ceux qui les produisent, les nécessités auxquelles celles-ci répondent, la matrice qui produit les protagonistes de ces affrontements et de ces alliances, en un mot, la structure de classe, qu'on leur reproche de ne pas aborder directement. Enfin, les recherches sur les élites de Rocher et de Falardeau, l'intuition de ce dernier, dès le début des années 60 selon laquelle se profile au Québec une double échelle de stratification, la première traditionnelle, la seconde plus américaine, tournée vers le succès économique et l'atteinte du statut de classe moyenne, voilà autant de prises de conscience de changements profonds de la stratification au Québec, mal identifiés encore, certes, de façon trop exclusivement empirique, mais reliés aux transformations de la structure de classe, à la montée d'une nouvelle petite bourgeoisie dont Bourque et Nicole Laurin-Frenette feront progresser l'analyse.
Les propositions de ces auteurs sont trop connues pour qu'il faille les rappeler longuement : on doit substituer à l'histoire et à la sociologie des idéologies, auxquelles s'adonnent les analystes non marxistes, une analyse des bases objectives qui expliquent la production de ces idéologies ; la nation ne se réduit donc pas à la représentation qu'en ont ses membres ; la conscience nationale est toujours une conscience de classe, la conscience d'une classe, le produit d'une classe ; la forme de l'idéologie nationaliste varie avec la classe qui l'utilise ; dans une société capitaliste, la nation et l'idéologie nationaliste servent d'abord et avant tout les fins de la bourgeoisie dominante, mais elles ont des effets sur les autres classes et correspondent à certains de leurs intérêts. Il faut donc, pour s'y retrouver, identifier la bourgeoisie dominante et les classes (petites bourgeoises) qui la servent ; quant à la classe ouvrière, elle n'a pas d'idéologie propre, et tout au plus lui laissera-t-on des miettes, la satisfaction de quelques-uns de ses intérêts mineurs.
Dans le cas du Québec, la bourgeoisie est très largement étrangère, ce qui fait qu'on retrouve une double structure de classe ; celle des Canadiens français est tronquée : c'est la petite bourgeoisie qui y joue le rôle dominant. Petite bourgeoisie traditionnelle, du milieu du XIXe siècle au milieu du XXe, assurant la domination du capital étranger en définissant un nationalisme de type juridico-culturel qui tourne résolument le dos à la société industrielle et urbaine. Petite bourgeoisie urbaine dans l'après-guerre, accédant au pouvoir avec la Révolution tranquille ; ses fractions technocratiques et néo-libérales sont unies dans un même projet de « modernisation » de l'État qui tout en les servant [570] comme classe correspond aux intérêts des bourgeoisies étrangères dominantes. Une scission apparaît cependant entre ces deux fractions après quelques années, la fraction technocratique voulant pousser plus loin les tendances au capitalisme d'État, pendant que la fraction néolibérale et la grande bourgeoisie anglophone craignent de voir remettre en question non pas les fondements du capitalisme privé, mais certains de leurs intérêts immédiats.
Dans ce contexte d'une double structure de classe, quel est l'apport à l'analyse du concept de classe ethnique ? Selon Bourque et Laurin-Frenette, il est nul :
- Il existe, depuis 1760, une structure diversifiée de classes au sein des deux nations en présence dans la formation sociale québécoise. (...) Bien que les luttes les plus irréductibles opposent des classes ethniquement différentes (...), la structure n'empêche pas d'une part la collaboration entre des classes dont les membres sont en majorité de nations différentes, et, d'autre part, la lutte de classes au sein de chaque nation. La notion de classe ethnique ne peut donc rendre compte de l'histoire du Québec (...) (1970, 33).
Cette critique paraît sévère étant donné que Rioux et Dofny ont explicitement inscrit dans leur analyse la possibilité de conflits de classes à l'intérieur de l'ethnie canadienne-française, comme le montre un passage cité précédemment. D'ailleurs, Dofny insiste à nouveau dans un article ultérieur sur « cette disjonction, ce parallélisme ou cette combinaison de relations de classe » dans la société québécoise (1978, 97), sur le chassé-croisé des relations entre classes et entre ethnies.
Ceci dit, l'analyse de ces rapports de classe est beaucoup moins systématique que chez les chercheurs clairement identifiés au marxisme. A ceux-ci, au caractère systématique de leurs analyses, revient par exemple le mérite d'avoir souligné le rôle de la nouvelle petite-bourgeoisie, voire même l'émergence d'une bourgeoisie régionale québécoise, dont nous discuterons plus loin. Si ces hypothèses s'avèrent justes, si l'État mobilisé et mobilisateur fournit de fait à un capital privé autochtone plus ou moins exsangue l'occasion de passer à la phase de concentration monopoliste, Dofny ne pourrait bientôt plus écrire :
- Dans le sens de « non-propriétaires des moyens de production », on peut parler de classe dominée pour caractériser les Canadiens français et à l'inverse on peut parler d'une bourgeoisie anglaise du Québec et du Canada comme d'une classe dominante. Ces deux classes peuvent être qualifiées, m'a-t-il semblé, d'ethniques (1978, 93).
Il y a un second aspect important dans la critique que font Bourque et Laurin-Frenette des analyses antérieures des idéologies, mais, comme [571] nous le verrons, il soulève au moins autant de problèmes qu'il en résout. Selon ces auteurs, on ne peut parler d'une conscience ethnique transcendant les consciences de classes, puisque la conscience ethnique n'existe pas ; ce qui existe, ce sont les idéologies nationales, proposées et parfois imposées avec succès par les classes dont elles servent les intérêts. Ces idéologies ne tirent aucune efficace de leur caractère nationaliste en lui-même, même si celui-ci est une caractéristique importante contribuant à masquer l'exploitation des classes dominées. À l'exception d'un hypothétique nationalisme liant la libération nationale à l'instauration d'un socialisme autogestionnaire, l'idéologie nationaliste demeure donc, selon Bourque et Laurin-Frenette, étrangère à la classe ouvrière, puisque produite par des classes et fractions de classes qui lui sont opposées.
Si l'on peut convenir avec les auteurs que l'analyse du caractère de classe de l'idéologie nationaliste est un peu courte chez les tenants de la thèse de la classe ethnique, on doit en revanche porter attention, avec ces derniers, aux raisons pour lesquelles les résonnances de cette idéologie dans les classes populaires sont si profondes. En d'autres termes, si l'on peut reconnaître à Bourque et Laurin-Frenette le mérite de désigner les auteurs des idéologies nationalistes et les intérêts qu'ils servent, on peut leur reprocher leur silence sur les raisons pour lesquelles ces idéologies ont su s'imposer, sur les circonstances dans lesquelles chacune a pu jouer, à son époque, son rôle de masque. En d'autres mots encore, si l'on voit bien ce qui pousse les dominants à dominer, on ne sait trop les raisons pour lesquelles les dominés s'acceptent largement comme dominés, du moins au plan idéologique.
Le refus d'un tel questionnement peut à l'occasion conduire à émousser l'explication sociologique elle-même, à la cantonner dans l'idéalisme. Ainsi en est-il de la première interprétation fournie par Céline Saint-Pierre du vote ouvrier en faveur du Parti québécois en 1976 (nous verrons ci-dessous que sa position s'est transformée par la suite) :
- La lecture du programme, le contenu des discours faits pendant la période électorale et l'incitation d'une organisation syndicale telle la FTQ qui regroupe la majorité des ouvriers de la production peuvent expliquer leur comportement électoral, comportement qui doit être analysé en tant que comportement individuel et non comme comportement de classe (1978, 79).
Renoncer ainsi à l'explication, renvoyer les paradoxes de l'analyse de classes dans le champ de la sociologie politique lazarsfeldienne, c'est remettre en question cette analyse même : ou bien les classes et leurs contradictions sont ce dont la société est fondamentalement faite, [572] et alors il faut y raccrocher les principaux comportements politiques, ou bien il faut circonscrire le champ d'application des théories des classes, et on voit mal alors quelle méta-théorie leur épargnerait le sort de la peau de chagrin.
Jacques Dofny semble à première vue emprunter la même direction quand il affirme qu'une conjoncture d'oppression de classe et d'oppression nationale « pour certains groupes ethniques constitue une expérience spécifique et entraîne des comportements qui ne peuvent pas être complètement expliqués par la seule analyse en termes de classes » (1978, 92). Mais en fait, il propose une articulation plutôt qu'une dissociation des deux questions ; cette articulation repose sur une proposition de Lieberson selon laquelle seuls les groupes ethniques peuvent engendrer un mouvement orienté vers la création d'un État-Nation séparé. Si les classes dominées des sociétés opprimées adoptent, comme nous en fournirons des indications dans un instant, des éléments d'une idéologie nationaliste largement produite par d'autres, c'est qu'ils sentent, à tort ou à raison, cette possibilité de transformer le cadre national et de modifier, voire d'atténuer les conditions de leur exploitation.
Considérons tout d'abord la période de la Révolution tranquille, durant laquelle, selon Bourque et Laurin-Frenette :
- (...) les classes ouvrières et agricoles sont demeurées tout à fait imperméables à l'idéologie nationaliste petite bourgeoise. Elles ont ressenti par ailleurs, avec acuité, les conséquences des réformes initiées par la petite bourgeoisie au profit de ses intérêts de classe ; ces réformes ont été payées pour une bonne part par les classes dominées (...) N'ayant pas d'organisation politique propre, indépendante des partis bourgeois, les classes ouvrières et agricoles ne peuvent exprimer politiquement leur opposition qu'en modifiant l'équilibre existant entre ces partis bourgeois au moyen du jeu électoral (1970, 51-52).
Comme le signale Halary, la concurrence nationaliste entre centrales syndicales dans les années 60 témoignerait plutôt d'une pertinence de ce registre idéologique dans la classe ouvrière. Il en va de même de réformes comme celles de l'éducation et du Code du Travail, qui, sans aller à l'encontre des intérêts de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie, avaient des échos importants dans la classe ouvrière.
Quant à l'argument de l'absence d'alternative, de l'inexistence d'un parti ouvrier, souvent repris par les auteurs de cette tradition pour rendre compte des contraintes à l'action des classes populaires ou même de son aveuglement devant les idéologies petites bourgeoises, on s'étonne de son unilatéralisme. Car on peut lui opposer, ou du moins lui juxtaposer la séquence causale inverse : pas de parti, pas de [573] conscience, comme dirait Lénine, ou pas de conscience, pas de parti. Plus précisément, si au cours de vingt années d'un processus de transformation sociale accélérée, avec le déroulement complexe des alliances et des affrontements de classes qui l'a accompagné, un parti ouvrier n'est pas né, cela doit aussi trouver une explication ; peut-être la conjonction des oppressions de classe et nationale explique-t-elle la sensibilité particulière des classes populaires aux idéologies nationales et aux alliances de classes à l'intérieur du groupe ethnique ?
À l'encontre de Bourque et Laurin-Frenette, qui considèrent l'appui qui se dessine pour le Parti québécois dans la classe ouvrière comme tactique et transitoire (1970, 53), on peut constater la constance et la puissance de ce soutien depuis lors. André Blais et Richard Nadeau ont récemment fait une étude comparative du vote aux élections de 1970, 1973, 1976 et 1981 dont les résultats sont éloquents à cet égard. En 1981, après plus de quatre ans de pouvoir péquiste, quatre variables ont des effets nets marqués sur le vote en faveur de ce parti chez les francophones, une fois contrôlés les effets de la région, du sexe, du revenu, de l'occupation, de la scolarité et de quelques autres variables : l'âge, qui selon les auteurs renvoie non pas à un atavisme conservateur lié au vieillissement, mais à un effet de cohorte correspondant à la période où s'est opérée la socialisation politique (effet net : plus 15% pour ceux qui sont nés après 1940) ; la pratique religieuse (effet net : -13% pour la pratique au moins mensuelle) ; la syndicalisation (effet net : plus 11% pour les ménages où il y a au moins un syndiqué) ; et enfin le secteur d'emploi (effet net : plus 7% pour les ménages où le principal gagne-pain travaille dans le secteur public).
Le Parti québécois semble donc avoir embrigadé nombre de travailleurs du secteur public, dont les intérêts sont liés au développement de l'État, et de travailleurs syndiqués, dont il est difficile de prétendre sempiternellement qu'ils sont fourvoyés par les leaders de leurs organisations. De plus, on note l'absence remarquable, au nombre des variables statistiquement significatives, de la distribution des occupations : presque toutes les catégories socio-professionnelles favorisent le PQ dans une proportion de 65 à 75%, et l'effet net de la variable est négligeable (sauf chez les administrateurs du secteur privé, nettement plus réfractaires) ; le PQ semble donc avoir des assises sérieuses dans toutes les classes sociales chez les francophones, et il se présente comme une alliance dont la classe ouvrière n'est pas absente.
L'analyse des données de 1976 donne des résultats très similaires, et il faut remonter à 1973 et 1970 pour voir un PQ implanté surtout dans les couches les plus scolarisées (et donc les plus petites bourgeoises) de la population francophone. Le PQ doit donc son accès et son maintien [574] au pouvoir à sa capacité d'élargir sa base petite bourgeoise originale en direction des classes populaires.
À ceux qui objecteraient que l'appui au PQ renvoie à bien d'autres composantes qu'à l'idéologie et au programme nationaliste comme tels, on peut répondre que l'analyse des résultats du référendum, dans un autre article d'André Blais et Richard Nadeau, révèle une structure d'appui exactement du même type. En ce qui nous concerne plus particulièrement, le secteur d'emploi et la syndicalisation ont des effets au moins aussi forts qu'à l'élection de 1981 ; et l'occupation présente la même relative uniformité : seuls les administrateurs du privé continuent à s'opposer, et les professionnels et semi-professionnels à fournir un appui plus marqué à la souveraineté/association, ce dernier cas manifestant le surcroît d'intérêt pour la question nationale qui caractérise la petite bourgeoisie liée au secteur d'État.
Mais d'où vient cet appui manifeste des classes populaires à l'idéologie nationaliste que définit principalement la petite bourgeoisie technocratique ? Pourquoi la question nationale plonge-t-elle des racines si profondes chez les travailleurs ? À cette question, nous apporterons une double réponse empirique. En premier lieu, nous montrerons que toutes les classes ressentent les effets spécifiques de l'oppression nationale. Notre argument sera assez proche de celui de Paul R. Bélanger et Céline Saint-Pierre quand ils disent :
- L'oppression nationale n'est ni la domination d'une nation sur une autre nation ni la coexistence de deux structures de classes d'appartenance nationale différente. Il s'agit plutôt d'une forme de domination de classes ou de rapports sociaux, forme qui se caractérise par la domination linguistique et culturelle (...) Plus concrètement, elle se définit par des pratiques de discrimination linguistique et culturelle, mais dont les effets varient selon la place occupée dans les rapports de classes. (...) Pour la classe ouvrière, ces pratiques signifient des contraintes spécifiques quant aux conditions de la vente-achat de sa force de travail, de son utilisation productive et de sa reproduction. Les ouvriers francophones subissent ainsi la discrimination sur le marché du travail, dans l'affectation des tâches, la promotion, la mobilité, etc., discrimination qui se traduit concrètement par une surexploitation et des bas salaires (1978, 129).
En second lieu, nous montrerons que la nature de la stratification sociale s'est considérablement transformée depuis la dernière guerre, créant à la fois plus d'inégalité et une profusion et une mobilité plus grandes, ce qui a profondément affecté les conditions dans lesquelles se définissent les alliances et les affrontements de classes.
[575]
Revenons pour le moment à l'analyse des effets de la domination nationale sur les diverses classes sociales. Le tableau 3 présente la situation socio-professionnelle comparative des travailleurs masculins francophones et non francophones en 1971. On y trouve à la fois la distribution des travailleurs dans les diverses catégories socio-professionnelles, qui représente les chances d'accès des travailleurs des deux groupes aux diverses catégories d'emploi, et le revenu moyen des travailleurs de chaque catégorie selon leur appartenance linguistique, ce qui permet de cerner les effets de discrimination de revenu pour des emplois de niveau comparable.
La première série de données conduit à des constatations aujourd'hui devenues lieux communs : les francophones sont largement sous-représentés dans les catégories d'emplois supérieures, particulièrement les postes de direction et d'administration, moins fortement sous-représentés dans les catégories intermédiaires, c'est-à-dire dans les emplois non manuels de niveau inférieur, et fortement surreprésentés dans les emplois manuels, ce qui ne les empêche pas bien sûr de présenter l'image d'une grande diversité socio-professionnelle.
La deuxième série de données conduit à des résultats beaucoup moins évidents : les écarts de revenus en faveur des non-francophones ne se restreignent pas au cas des cadres et des travailleurs du haut de l'échelle professionnelle, mais sont au contraire répandus dans toutes les catégories de cette échelle, sauf celle des services, où les revenus moyens sont par ailleurs les plus bas. Il est vrai que l'écart de revenu pour les directeurs et administrateurs est de près du double (4 562 $) de l'écart moyen entre groupes linguistiques (1 984 $) ; mais il est de 1 000 $ environ dans les catégories de travailleurs manuels, ce qui n'est pas négligeable. En fait, un travailleur manuel non francophone gagne au moins 10% et jusqu'à 15 ou 20% de plus que son homologue francophone ; la proportion est à peu près la même dans les autres catégories socio-professionnelles, sauf chez les vendeurs et chez les directeurs et administrateurs, où elle est nettement plus forte. On comprend mieux à partir de là l'empressement de la nouvelle petite bourgeoisie à réaliser son projet national et à élargir son espace professionnel, à la fois en termes d'accès aux postes supérieurs et d'élimination de la discrimination de revenu ; mais on voit mieux aussi les raisons pour lesquelles ces mêmes thèmes ont une résonnance très concrète auprès de nombreux éléments des classes populaires. Soulignons que des travaux comparant la situation en 1978 à celle en 1971 montrent que la situation relative des deux groupes linguistiques, en termes de chances d'accès aux différentes positions socio-professionnelles, a très peu évolué au cours de la décennie écoulée (Bernard, Renaud, Grenier et Demers, 1979).
[576]
TABLEAU 3 Écarts de salaire entre groupes de langue d'usage selon la catégorie socio-professionnelle
pour la population active masculine ayant travaillé 40 semaines et plus au Québec.
|
|
Francophones
|
Non francophones -
|
Écart (Nf-F)
|
|
Catégorie socio-professionnelle
|
Moyenne de revenu
|
N ('00)
|
% N
|
Moyenne de revenu
|
N ('00)
|
% N
|
% du N de Nf-% du
N de F
|
Revenu
|
% d'écart de revenu
|
|
Directeur et administrateur
|
11 629
|
486
|
6,61
|
16 191
|
305
|
13,66
|
+ 7,05
|
4 562
|
39,23
|
|
Prof., semi-professionnel techniciens des sciences et du génie
|
10 549
|
229
|
3,12
|
11 700
|
175
|
7,84
|
+ 4,72
|
1 151
|
10,91
|
|
Prof., semi-professionnel techniciens des sciences sociales, religion, enseignement santé et arts
|
10 914
|
573
|
7,80
|
12 415
|
164
|
7,34
|
-0,46
|
1 501
|
13,75
|
|
Employés de bureau
|
6 582
|
731
|
9,95
|
7 056
|
253
|
11,33
|
+ 1,38
|
474
|
7,20
|
|
Vendeurs
|
7 775
|
835
|
11,36
|
9 657
|
312
|
13,97
|
+ 2,61
|
1 882
|
24,21
|
|
Employés des services
|
6 386
|
594
|
8,08
|
5 600
|
208
|
9,31
|
+ 1,23
|
- 786
|
-12,31
|
|
Travailleurs de l'agriculture et du primaire
|
4 325
|
468
|
6,37
|
5 517
|
64
|
2,87
|
-3,50
|
1 192
|
27,56
|
|
Travailleurs des secteurs manufact. et réparations
|
6 508
|
1 740
|
23,68
|
7 213
|
394
|
17,64
|
-6,04
|
705
|
10,83
|
|
Travailleurs de la construction
|
7 480
|
595
|
8,10
|
8 492
|
108
|
4,84
|
-3,26
|
1 012
|
13,53
|
|
Travailleurs des transport
|
6 680
|
561
|
7,64
|
7 940
|
105
|
4,70
|
-2,94
|
1 260
|
18,86
|
|
Autres travailleurs
|
6 740
|
535
|
7,28
|
7 490
|
145
|
6,49
|
-0,79
|
750
|
11,13
|
|
Ensemble
|
7 428
|
7 347
|
100%
|
9 412
|
2 233
|
100%
|
|
1 984
|
26,71%
|
Source : Recensement de 1971.
[577]
Au-delà de ces aspects proprement ethniques de la stratification dans la société québécoise, tournons-nous maintenant vers la transformation globale de cette stratification depuis la dernière guerre. Nous utiliserons, pour en prendre la mesure, deux types de données assez différents pour que la convergence des conclusions qu'elles permettent de tirer ait une forte valeur de corroboration (sans compter que l'analyse de l'évolution des distributions socio-professionnelles présentées au tableau 1 avait elle aussi indiqué un éclatement de la stratification, une dispersion croissante de la main-d'œuvre dans des emplois très diversifiés). Les premières données auxquelles nous aurons recours sont les distributions de revenu de la population active (masculine et féminine, car pour une fois la variable convient à l'un et l'autre sexe) aux recensements de 1941, 1951, 1961 et 1971 ; on trouvera les caractéristiques de ces distributions au tableau 4. Nous nous livrerons par la suite à une analyse de tableaux de mobilité sociale pour une période de vingt ans, afin d'en tirer des conclusions sur l'évolution des chances d'accès aux différentes positions professionnelles des travailleurs (masculins) issus de diverses origines sociales.
Nous développons dans l'analyse des distributions de revenu une hypothèse que nous avions avancée il y a quelque temps avec Jean Renaud et Monique Berthiaume (1981, 82-88). Dans une étude des caractéristiques scolaires et de celles du premier emploi de pseudocohortes de travailleurs ayant accédé au marché du travail dans les années 50, 60 et 70, nous voyions s'esquisser le passage d'une société que nous avons appelée polarisée à une autre que nous nommions stratifiée. Dans la première, deux groupes s'opposent nettement : un groupe fort et compact de « gens ordinaires », très semblables les uns aux autres et se situant nettement en dessous de la moyenne ; et un groupe beaucoup plus restreint et beaucoup plus dispersé d'individus jouissant d'une situation supérieure. Dans la société stratifiée, plus récente, au contraire, les distributions sont beaucoup plus étalées : le mode, la catégorie la plus fréquente, est à la fois beaucoup plus près de la moyenne et beaucoup moins peuplé ; en d'autres termes, la situation moyenne sur ces distributions est tout à la fois plus réelle, puisque la courbe gravite autour de ce centre, et moins typique, puisque la plupart des gens se dispersent autour de cette moyenne mais sans s'y retrouver vraiment.
C'est exactement ce profil qui se dégage de l'étude des distributions de revenu : on peut les appréhender graphiquement dans la figure 1, où elles sont représentées pour les quatre décennies étudiées, ou plus analytiquement à partir des données du tableau 4. Il faut porter attention, dans ce dernier cas, aux troisièmes et quatrièmes moments de ces
[578]
Figure 1 Distribution procentuelle des effectifs totaux des populations actives
de 1941, 1951, 1961, 1971 sur les catégories de revenu. Au Québec.
Source : Voir Tableau 4.

[579]
distributions (nous aurons l'occasion de parler plus loin des deux premiers moments, la moyenne et l'écart type, qui mesurent respectivement révolution de la tendance centrale et de la dispersion de ces distributions). Le troisième moment, le coefficient d'asymétrie, mesure la tendance de la courbe à « pencher » vers la gauche, c'est-à-dire à présenter une forte concentration d'individus dans les faibles revenus et, en contrepartie, un profil asymptotique très étiré pour les forts revenus ; plus le coefficient est fort, plus la courbe a l'allure décrite ci-dessus, alors que sa tendance vers zéro indique un profil se rapprochant plus de la symétrie. Le quatrième moment, le coefficient d'aplatissement, mesure la tendance du « chapeau » qui se trouve autour du mode de la courbe à être aplati (coefficient faible ou négatif) ou au contraire très pointu (coefficient fortement positif) ; dans ce dernier cas, la valeur du mode est très typique, très représentative de la courbe, et inversement dans le premier cas.
TABLEAU 4 Les quatre moments des distributions de revenu
pour les années 1941-1951-1961-1971 au Québec (en $ de 1971)
Population active masculine et féminine.
|
|
Moyenne
|
Écart type
|
Coefficient d'asymétrie
|
Coefficient d'aplatissement
|
|
(1er moment)
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(2e moment)
|
(3e moment)
|
(4e moment)
|
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1941
|
2 217
|
1 915
|
2 017
|
6 550
|
|
1951
|
2 830
|
2 471
|
1 450
|
2 200
|
|
1961
|
4 256
|
2 870
|
1 445
|
3 408
|
|
1971
|
5 398
|
3 912
|
1 119
|
1 495
|
Source : Recensements du Canada de 1941, 1951, 1961 et 1971.
(La moyenne des revenus se situant dans la catégorie supérieure,
qui est ouverte, a été fixée à 20% de plus que la borne de cette catégorie.)
L'étude de la figure 1 et du tableau 4 nous convainc aisément de la justesse de notre hypothèse relative au passage d'une société polarisée à une société stratifiée. Ce qui est plus important, c'est de bien comprendre la nature de cette transformation. À ces fins, nous utiliserons deux images. La première est fameuse dans la sociologie américaine ; c'est celle d'une société de classes moyennes, ressemblant de plus en plus à un ballon de football, avec un centre énorme de citoyens moyens et de familles heureuses, quelques gens riches (mais au fond malheureux !) et quelques « poches de pauvreté » (dont l'existence est attribuée alternativement à un quelconque retard du progrès ou à cette inertie profonde des sociétés qui avait fait dire à Jésus qu'il y aurait toujours des pauvres parmi nous).
[580]
Qu'en est-il en fait ? « Classe-moyennisation » ou pas ? Oui, si l'on entend par là que les classes moyennes existent maintenant, et qu'elles sont au centre de toutes les stratégies auxquelles donnent lieu la stratification et la mobilité sociales (on pense ici au oneupmanship décrit par Vance Packard, aux travaux de Pierre Bourdieu sur la distinction, sur l'art moyen, etc.). Non, par ailleurs, si l'on entend qu'une forte proportion des gens se situent dans cette classe moyenne ; ce qui caractérise justement cette société stratifiée, c'est que la plupart des individus et des familles ne sont pas dans la moyenne, qu'ils sont au-dessus ou au-dessous, que si certains appartiennent à l'une ou l'autre des classes moyennes, d'autres font tout pour y accéder ou pour ne pas y tomber, ou encore pour empêcher les autres d'y accéder. Le ballon de football, si souvent évoqué, existe bien, mais il est extraordinairement étiré, son centre est à peine plus large que les régions adjacentes.
Une dernière image, pour ceux d'entre nous qui s'intéressent aux téléromans, ou du moins à la représentation qui y est donnée des classes et de la stratification sociale. Image du passé, de la société polarisée : la Petite Patrie, de Claude Jasmin, où l'on ne voit que des gens tous pareils, petits commerçants, ouvriers, gratte-papiers, urbains mais à peine coupés de leurs racines rurales, d'où les riches sont absents, où l'élite en est une de cœur et non d'argent, au centre de laquelle se situe l'oncle-prêtre. Image moderne, de la société stratifiée : Rue des pignons, de Mia Riddez-Morrisset, où les (belles) filles de la famille d'un accidenté du travail, vivant de « bien-être », ont toutes marié des professionnels. Mobilité par moyens détournés, mais mobilité quand même et relatif effacement (bien sûr largement mythique) des barrières sociales.
Revenons maintenant à certaines données du tableau 4 que nous avons laissées dans l'ombre. Il est clair que la moyenne du pouvoir d'achat de la population (nous parlons de pouvoir d'achat car les données de revenu utilisées ici ont été standardisées à l'aide de l'indice des prix à la consommation afin d'éliminer les distorsions artéfactuelles qu'aurait pu entraîner l'inflation dans le profil de ces courbes) a crû considérablement depuis la dernière guerre : le pouvoir d'achat moyen de la main-d'œuvre a été multiplié par près de 2,5, selon les données du recensement, entre 1941 et 1971, et ce surtout à partir de 1961. Voilà une première figure de la société de relative abondance.
Elle se double d'une autre, qui concerne l'évolution de la proportion d'individus qui se trouvent en deçà d'un seuil donné de pouvoir d'achat. À cet égard aussi, les progrès sont importants. Dorval Brunelle (1978, 75) signale que le nombre de travailleurs gagnant l'équivalent de 4 000 $ de 1960 ou moins (soit 5 212 $ de 1970) passe de 645 270 à 900 000 ; il est vrai que cette augmentation reflète une certaine persistance d'emplois [581] de petits salariés. Mais ce qui frappe encore plus, c'est que 60,2% de la population était en dessous de ce seuil en début de période, alors que la proportion n'est plus que de 46% en fin de période, soit une chute en dix ans de plus du quart. En somme, une partie de l'augmentation du pouvoir d'achat a servi à faire passer des petits salariés au-delà d'un certain seuil de niveau de vie [1].
Est-ce à dire que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, que notre société est non seulement moins polarisée dans sa distribution de revenus, mais aussi plus égalitaire ? Tout au contraire, la dispersion de la distribution des revenus ne cesse de s'accroître, comme en témoigne l'augmentation de l'écart type du pouvoir d'achat. La dispersion double de 1941 à 1971, selon les données du recensement, le bond principal se faisant d'ailleurs de 1961 à 1971.
On assiste donc à un véritable éclatement de la notion d'inégalité. Par certains côtés, celle-ci diminue, la profusion est manifeste, l'abondance est plus répandue. Mais par d'autres côtés, la société est plus inégalitaire, la différenciation est exacerbée. Une partie du nouveau pouvoir d'achat qui devient disponible est consacrée à impliquer un plus grand nombre de gens et de plus fortes sommes dans le jeu de oneupmanship dont nous parlions plus haut.
Comme nous l'avons annoncé, nous utiliserons des données d'un genre tout différent, relatives à la mobilité professionnelle intergéné-rationnelle, pour corroborer cette image d'une société « d'abondance » et pourtant d'inégalité croissante.
Muriel Garon-Audy (1979) a recueilli des données de mobilité intergénérationnelle à partir des registres d'état civil, selon la méthode qui avait d'abord été appliquée par Rocher et Dejocas (1957) et par elle-même et Dofny (1969). Les nouvelles données étant mieux standardisées, elles permettent une comparaison historique plus sûre.
Nous ne nous livrerons pas à une analyse sophistiquée de la mobilité nette, ou pure, comme le fait Garon-Audy ; nos besoins se limitent pour le moment à une étude des transformations des taux de mobilité bruts, c'est-à-dire des chances d'accès des fils à différentes catégories socio-professionnelles selon leur origine sociale, définie comme la catégorie socio-professionnelle d'appartenance de leurs pères (encore ici, les femmes sont absentes de l'analyse, faute de données adéquates). Cinq catégories sont utilisées pour classer les pères : administrateurs de niveau moyen ou supérieur, professionnels et semi-professionnels ; petits propriétaires et fermiers ; cols blancs et travailleurs des services spécialisés, ainsi que leurs superviseurs ; ouvriers spécialisés et semi-spécialisés, ainsi que contremaîtres ; manœuvres et travailleurs des
[582]
TABLEAU 5 Destination professionnelle de la main-d'œuvre masculine selon son origine. Québec, 1954, 1964, 1974.
|
Catégorie
professionnelle
Père Fils
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
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Administrateurs
Professionnels
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|
|
|
|
|
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Fermiers
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Cols blancs
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|
|
|
|
|
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|
Ouvriers spécialisés
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|
|
|
|
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|
|
|
|
|
|
|
Manœuvres
|
|
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|
|
|
|
|
|
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|
|
|
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Total
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|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
Source : Garon-Audy, Muriel, Mobilités professionnelles et géographiques au Québec, 1954-1964-1974.
[583]
TABLEAU 6 Coefficient de dissimilarité exprimant l'évolution de 1954 à 1964 et de 1964 à 1974
entre la distribution professionnelle de la main-d'œuvre masculine
pour chaque catégorie d'origine sociale au Québec.
|
Origine sociale
|
∆ 1954-1964
|
∆ 1964-1974
|
|
|
%
|
%
|
|
Adm., prof.
|
24,1
|
4,5
|
|
Fermiers
|
11,4
|
6,2
|
|
Cols blancs
|
18,7
|
9,2
|
|
Ouvriers spécialisés
|
12,7
|
7,1
|
|
Manœuvres
|
10,1
|
8,4
|
|
Total
|
9,7
|
6,6
|
|
Source : Tableau 5.
|
services semi et non spécialisés. Dans le cas des fils, la catégorie petits propriétaires et fermiers, trop peu peuplée, a été abandonnée.
On trouvera les données nécessaires à l'analyse au tableau 5. De là nous pouvons extraire le tableau 6, où l'on retrouve des coefficients de dissimilarité exprimant l'écart dans le temps entre les distributions socio-professionnelles relatives des fils issus de chaque catégorie d'origine sociale. Le coefficient de dissimilarité entre deux distributions relatives exprime la proportion d'individus dans l'une de ces distributions qu'il faudrait changer de catégorie pour que cette distribution soit identique à l'autre. Ainsi, le 24,1% qui apparaît dans la colonne comparant les années 1954 et 1964 et pour la catégorie d'origine administrateurs et professionnels indique que le quart des fils d'administrateurs et de professionnels a atteint en 1964 une destination professionnelle autre que celle qu'avaient atteinte les fils d'administrateurs et professionnels de 1954. Une référence au tableau 5 nous révèle que ce déplacement correspond à une propension beaucoup plus grande qu'avant de cette catégorie de fils à demeurer dans la catégorie des administrateurs et professionnels.
Nous nous sommes donc donné un instrument de lecture de la transformation de la situation professionnelle des fils, mais qui tient en même temps compte du fait que les diverses catégories de fils définis par l'origine sociale n'abordent pas ces transformations de la même façon, au même rythme et avec les mêmes avantages. Il appert que les transformations du marché du travail sont continuelles de 1954 à 1974, mais qu'elles sont plus fortes durant la première décennie que durant la seconde ; cette tendance est encore plus marquée quand on regarde les choses séparément pour chacune des origines sociales. La nature [584] de ce changement est claire : les fils de toutes les catégories d'origine sociale sans exception voient s'accroître considérablement leurs chances d'accès au travail non manuel, et en particulier à la catégorie des administrateurs et professionnels. Nous avons donc sous les yeux une société de mobilité, et de mobilité ascendante, ce qui s'explique en grande partie par les transformations de la structure de la main-d'œuvre.
TABLEAU 7 Coefficients de dissimilarité exprimant l'évolution de 1954 à 1964 et de 1964 à 1974
entre la distribution professionnelle de la main-d'œuvre masculine
pour chaque catégorie d'origine sociale au Québec.
Origine ethnique française seulement.
|
Origine sociale
|
∆ 1954-1964
|
∆ 1964-1974
|
|
|
%
|
%
|
|
Adm., prof.
|
21,8
|
4,7
|
|
Fermiers
|
12,2
|
5,3
|
|
Cols blancs
|
11,4
|
13,3
|
|
Ouvriers spécialisés
|
14,0
|
7,7
|
|
Manœuvres
|
11,6
|
11,2
|
|
Total
|
10,1
|
7,0
|
|
Source : Voir Tableau 5.
|
Poussons un peu l'analyse de cette première constatation. S'avèrera-t-elle juste tout autant pour les Canadiens français que pour les Canadiens anglais ? On a vu que les premiers avaient toujours un certain retard par rapport aux seconds dans leur accès aux meilleures positions sur le marché du travail ; de plus, la mobilité des Canadiens français a souvent été présentée comme dépendant pour une large part de la croissance de l'appareil d'État québécois, phénomène qui s'amorce seulement en 1964 et ne prend toute son ampleur qu'en 1974. En réalité, nos données nous permettent d'enregistrer ce phénomène. Nous n'avons pas reproduit ici l'équivalent du tableau 5 (détaillé) pour les Canadiens français, mais seulement l'équivalent du tableau 6 (le tableau pour les Canadiens anglais est sans signification, faute d'un nombre de cas suffisant) ; il s'agit du tableau 7. On y constate deux phénomènes intéressants : le changement se fait beaucoup plus uniformément sur les deux décennies pour l'ensemble des Canadiens français, ce qui confirme les hypothèses avancées ci-haut ; d'autre part, le rythme du changement n'est pas le même selon l'origine sociale : les fils provenant de catégories non manuelles connaissent une transformation de leur mobilité beaucoup plus hâtive que les autres, c'est-à-dire qu'ils profitent les premiers de l'ascenseur de la mobilité ascendante. Les fils provenant des catégories
[585]
TABLEAU 8 Différences dans les proportions des fils de deux origines sociales données
qui accèdent à la catégorie des emplois non manuels au Québec. Évolution de 1954 à 1974.
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Origines sociales
comparées
|
Administrateurs, Professionnels
|
Fermiers
|
Cols
blancs
|
Ouvriers
spécialisés
|
Manœuvres
|
|
Administrateurs,
|
|
36,1*
|
2,9
|
25,0
|
34,4
|
|
Professionnels
|
|
44,2
|
9,2
|
29,0
|
41,1
|
|
|
|
41,4
|
12,9
|
35,8
|
42,7
|
|
Fermiers
|
36,1
|
|
-33,2
|
-11,1
|
-1,7
|
|
|
44,2
|
|
-35,0
|
-15,2
|
-3,1
|
|
|
41,4
|
|
-28,5
|
-5,6
|
1,3
|
|
Cols blancs
|
2,9
|
-33,2
|
|
22,1
|
31,5
|
|
|
9,2
|
-35,0
|
|
19,8
|
31,9
|
|
|
12,9
|
-28,5
|
|
22,9
|
29,8
|
|
Ouvriers spécialisés
|
25,0
|
-11,1
|
22,1
|
|
9,4
|
|
|
29,0
|
-15,2
|
19,8
|
|
12,1
|
|
|
35,8
|
-5,6
|
22,9
|
|
6,9
|
|
Manœuvres
|
34,4
|
-1,7
|
31,5
|
9,4
|
|
|
|
41,1
|
-3,1
|
31,9
|
12,1
|
|
|
|
42,7
|
1,3
|
29,8
|
6,9
|
|
manuelles (la chose est cependant moins claire pour les fils de la catégorie ouvriers spécialisés) n'entreprennent une telle mobilité que beaucoup plus graduellement et, dans leur cas, la transformation s'étale vraiment sur vingt ans.
Voilà une première irruption de l'inégalité au cœur du phénomène de mobilité ascendante. Mais nous allons maintenant en trouver des traces beaucoup plus importantes. Le tableau 8 permet d'étudier l'évolution de 1954 à 1974 des différences entre les chances qu'ont les fils issus de différentes origines sociales d'accéder aux emplois supérieurs, c'est-à-dire non manuels ; ainsi, le 36,1% qui correspond à la comparaison entre les fils d'administrateurs et professionnels et les fils de fermiers pour 1954 indique que les chances d'accès (ou de maintien) des premiers dans les emplois non manuels étaient alors de 36,1% plus fortes que les chances des fils de fermiers ; il est aisé de constater que cet écart s'accroît fortement de 1954 à 1974. À quels résultats conduit cette analyse ? Paradoxalement, dans cette société de mobilité ascendante accrue pour tous, l'inégalité des chances de mobilité se marquera aussi de plus en plus. On peut résumer la situation comme suit : les fils de fermiers [586] voient leurs chances de mobilité, c'est-à-dire d'accès aux catégories non manuelles s'aligner sur celles des fils d'ouvriers ; les deux catégories d'ouvriers deviennent d'ailleurs plus homogènes à cet égard. Les fils de cols blancs conservent l'écart relativement grand qui sépare leurs chances de mobilité de celles des fils d'origine ouvrière. Les fils d'administrateurs et professionnels, enfin, prennent une distance considérable par rapport aux chances de mobilité de toutes les autres catégories d'origine sociale.
Comment caractériser l'ensemble des phénomènes de stratification révélés par les tables de mobilité et les distributions de revenu que nous avons analysées ? Il faut compléter l'image du passage d'une société polarisée à une société stratifiée, que nous avons proposée plus haut. La société que nous avons sous les yeux depuis deux décennies présente, comme Janus, deux faces que nous ne sommes pas habitués de voir accolées : l'abondance, l'ouverture, la mobilité, mais aussi l'inégalité croissante, l'extension du règne du privilège. Les conflits, les alliances et les compromis entre classes et fractions de classes sont complexes et fluctuants au cours d'une telle période. Cela vaut d'autant plus que, sous cette pression, le groupe francophone éclate ; il se diversifie alors que cesse son cantonnement dans des positions subalternes.
Malgré cet éclatement, ou peut-être paradoxalement à cause de lui, la question nationale a continué d'avoir, comme nous l'avons vu, des résonnances profondes dans toutes les classes sociales. Il nous reste à compléter le tableau de la façon dont les sociologues québécois ont réagi à cette tournure des événements. Il ne saurait être question, dans ce texte déjà trop long, de tenter de résoudre les problèmes de l'analyse des classes au Québec, et en particulier celui des alliances à propos de la question nationale. Je me contenterai d'examiner brièvement certains des moyens mis en œuvre par les chercheurs pour cerner les réalités mouvantes et contradictoires des deux dernières décennies ; je montrerai l'intérêt de ces constructions, de même que certaines de leurs limites.
La première de ces constructions, et la plus importante de par le nombre de ceux qui s'en servent, c'est celle de la classe moyenne. Je renonce à établir ici la liste complète des synonymes sous lesquels se présente cette notion. Cela supposerait soit que l'on prouve le recouvrement à peu près total de ces diverses significations, soit que l'on fasse l'exégèse de leurs différences. Or il me paraît, et je voudrais l'illustrer ci-dessous, que cette notion doit précisément sa bonne fortune à son imprécision. Plutôt que de lui chercher une rigueur qui ne saurait être que nominaliste, il faut trouver son sens dans l'emploi qui en est fait.
[587]
Je n'entends pas par là que la ou les classes moyennes sont difficiles à définir positivement parce qu'elles sont issues de deux négations : ni capitalistes, ni prolétaires. Ces classes occupent des positions trop importantes dans les sociétés avancées pour que l'ironie se substitue ainsi à l'analyse, comme dans le 18 Brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte de Marx.
J'entends plutôt que si, en dépit de cette importance ou peut-être à cause d'elle, la notion de classe moyenne est employée dans une multitude de sens, c'est à cause de sa multifonctionnalité : elle permet de désigner, avec un flou commode, une réalité ostensiblement présente, en même temps qu'elle permet de rendre compte, fût-ce au prix de sa propre cohérence interne, de comportements qu'il serait difficile d'attribuer aux capitalistes ou à la classe ouvrière. Plus précisément, la ou les classes moyennes désignent, d'un auteur à l'autre, soit un ensemble très vaste, hors duquel se trouvent une classe capitaliste et une classe ouvrière relativement « pures », soit une catégorie plus restreinte d'agents qui ressemblent en tous points, sauf en ce qui concerne la libre disposition d'un capital privé, à des capitalistes.
Le premier de ces sens permet de disposer des comportements parfois bizarres (notamment politiques) de certaines catégories de travailleurs pourtant subalternes ; on expliquera qu'à titre de travailleurs « cols blancs », « non manuels » ou « improductifs », il est normal que ceux-ci s'éloignent du comportement attendu de la véritable classe ouvrière. Le second sens a des implications empiriques et politiques tout à fait différentes, mais il vise aussi à désigner un pôle d'opposition à la classe ouvrière : le noyau dur des classes moyennes, ce seraient des agents très haut placés qui n'attendent que l'occasion de porter au pouvoir une bourgeoisie autochtone en émergence, au rang de laquelle on pourrait même les compter. Personne ne précise, malheureusement, les liens qui doivent unir ce noyau dur aux catégories non manuelles subalternes.
Tel un accordéon, en d'autres termes, la classe moyenne est ainsi comprimée quand on veut marquer (et souvent dénoncer) la spécificité de ses intérêts par rapport à ceux de la classe ouvrière (ce qui comporte comme bénéfice supplémentaire de procurer à cette dernière d'imposants effectifs supplémentaires de « travailleurs manuels cols blancs », selon la curieuse expression de Brunelle (1975). Quand il s'agit au contraire de rendre compte du poids politique de cette classe, de sa capacité de mobiliser de larges appuis, on lui prête des proportions beaucoup plus importantes.
Je ne saurais recenser l'ensemble des découpages proposés dans la littérature à propos des classes moyennes. Quelques exemples suffiront [588] à montrer que le flottement est bien réel. Chez Légaré par exemple (1977, 75 s.), les capitalistes constituent 5% des agents dans la division du travail, les ouvriers 23%, la petite bourgeoisie salariée autant, et la petite bourgeoisie traditionnelle 49%. Si Ton soustrait de cette dernière catégorie la production familiale, considérée comme le fait des femmes inactives, on constate que capitalistes et petite bourgeoisie traditionnelle font chacun un dixième de la main-d'œuvre, alors qu'ouvriers et petite bourgeoisie salariée en représentent chacun les quatre dixièmes. Le bloc immense correspondant à cette dernière catégorie comprend les professionnels et les techniciens, les contremaîtres, les employés de bureau, du commerce et des services. Il paraît clair que Bourque, pour sa part, n'a pas également en tête chacune des composantes de cette catégorie des « petits bourgeois » quand il affirme :
- On peut caractériser le Parti québécois comme la formation politique ayant permis l'homogénéisation du mouvement nationaliste initié principalement par la nouvelle petite bourgeoisie (et secondairement par la petite bourgeoisie traditionnelle) au profit de la bourgeoisie régionale québécoise (1979, 150).
En d'autres termes, quand on évoque la classe moyenne comme agent de transformation des rapports sociaux à son propre avantage, on a en tête un ensemble d'acteurs qui occupent des positions de pouvoir fort éloignées de celles des non manuels subalternes. Cette tendance n'est pas exclusive aux auteurs qui s'identifient au marxisme, on la retrouve aussi dans les travaux de Guindon (1977) et Renaud (1978).
Dubuc est d'ailleurs sensible à cette difficulté, et il affirme :
- Je crois que l'analyse qui impute indifféremment à la petite bourgeoisie tous les petits industriels et commerçants, les membres des professions libérales et du clergé et les fonctionnaires de tous niveaux manque de raffinement et de subtilité. En effet, par l'étendue des services qu'ils procurent, par l'importance des biens qu'ils possèdent et des fonds qu'ils administrent, par le montant des opérations financières auxquelles ils s'adonnent, par le pouvoir social et politique dont ils sont investis, par la puissance de l'idéologie qu'ils définissent et propagent, la haute administration des gouvernements provinciaux et de certains gouvernements municipaux, les architectes, les ingénieurs et les avocats de certains grands bureaux, le haut-clergé des Églises et les administrateurs de communautés religieuses, les administrateurs de certains grands hôpitaux, des collèges, des universités, des commissions scolaires régionales, les responsables de certaines grandes associations : tous ces individus possèdent les attributs du pouvoir économique, politique, social et idéologique qui leur font définir des intérêts collectifs propres, parfois singulièrement éloignés de ceux des [589] autres groupes que l'on affecte généralement à la petite bourgeoisie (1978, 62-63).
Je partage le souci d'opérer des distinctions élémentaires au sein de la petite bourgeoisie ou des classes moyennes ; je regrette cependant que ce travail ne soit ici qu'ébauché d'une façon empirique (« certains » gouvernements municipaux, grands bureaux, grands hôpitaux, « certaines » grandes associations).
Maheu opère lui aussi un glissement depuis le sens étroit vers le large de la notion de classe moyenne :
- Les agents sociaux menant ces luttes sont essentiellement des agents des classes moyennes, et notamment des fractions essentiellement supérieures des classes moyennes, y compris ce que d'aucuns appellent les groupes techniques des classes moyennes : les scientifiques des sciences sociales ; les ingénieurs et techniciens ; les intellectuels modernes. Ces groupes techniques des classes moyennes agissent essentiellement comme agents supports, ou encore comme intellectuels organiques, de l'intervention de ces couches sociales auprès de l'État et de ses divers appareils.
- (...) Bref, apparition dans les appareils d'État de diplômés universitaires des sciences sociales, producteurs d'une technologie du social. Particulièrement visible, cette réforme des appareils d'État, de la main-d'œuvre de la fonction publique n'en était pas moins sous-tendue par une croissance des effectifs de la population active québécoise dans les catégories occupationnelles des professionnels, des administrateurs, des travailleurs intellectuels, des travailleurs de types « cols blancs » ; la proportion des travailleurs de type « cols bleus », elle, diminuant (1979, 129).
Qu'on me comprenne bien : je n'attribue pas ces glissements de sens à la négligence des chercheurs, mais bien plutôt à la complexité d'un phénomène à propos duquel nous n'en sommes qu'aux balbutiements. Et s'il est vrai que le discours scientifique se veut univoque, l'interprétation, parce que démonstration, ne peut néanmoins se priver totalement de faire appel à la polysémie et à l'analogie. En l'occurrence, Maheu évoque de deux façons les liens entre le noyau dur, les groupes techniques des classes moyennes, et le plus grand nombre, les « cols blancs » : les premiers serviraient d'agents supports aux interventions des seconds, pendant que la croissance de ces derniers sous-tendrait la montée des premiers. Le vocabulaire, ici, de même que certains mots clés dans la suite du texte conquête par les classes moyennes d'une mobilité et d'une légitimation sociales (1979,133) évoquent une position de ces classes fondée sur une dynamique à laquelle tous les agents participent, fût-ce de façon différentielle et souvent à titre précaire ; la stabilité viendrait du mouvement, comme dans le cas d'une bicyclette.
[590]
Si de telles pistes de recherche semblent heureuses, d'autres le sont moins. Brunelle (1978, 77-79) dissipe avec raison l'illusion que le standard de vie moyen appartient à une majorité de la population c'est ce que nous avons montré avec précision dans notre analyse des distributions de revenu ; c'est encore avec raison qu'il voit dans les classes moyennes le principal agent d'apaisement des luttes de classes. Mais il jette selon moi le manche après la cognée quand il écrit :
(...) La classe moyenne ne saurait comprendre un nombre donné d'individus puisque tous ceux qui en font partie sont susceptibles d'entrer ou de sortir de cette position moyenne, c'est-à-dire de prendre partie pour ou contre le capital dans des conjonctures données et d'établir, en conséquence, des alliances le plus souvent individuelles avec l'une ou l'autre classe sociale en présence (1978, 79).
J'ai deux objections à cette position. D'une part, parler d'alliances individuelles revient à imposer aux analyses de classes des limites que rien ne vient justifier épistémologiquement. D'autre part, c'est s'inscrire dans un raisonnement circulaire : au terme d'une tentative pour expliquer le comportement politique et idéologique des agents sur la base de leur appartenance de classe, on en vient à déterminer si les agents occupent ou non une position de classe moyenne selon le comportement que chacun d'entre eux affiche.
Mystère plus ou moins complet, donc, du côté des classes moyennes. Mystère également du côté d'une autre notion utilisée pour battre en brèche celle de classe ethnique et prendre acte de l'éclatement du groupe canadien-français : la bourgeoisie de l'État québécois. Élaborée à l'occasion de l'analyse de la nature de classe du Parti québécois, cette notion a du mal à trouver son identité, même au plan du vocabulaire ; ainsi, Bourque affirme :
- Peut-on pour autant parler d'une bourgeoisie d'État ou même d'une fraction bourgeoise d'État au sein de la bourgeoisie québécoise ? C'est, il me semble, surestimer la cohérence de la pratique de ces agents et lui attribuer un rôle initiateur, qu'elle n'a jamais tenu. La bourgeoisie de l'État québécois est traversée par les contradictions entre les différentes fractions de la bourgeoisie (1979, 141, mes soulignés).
De même, l'exacte étendue du contrôle de la bourgeoisie sur le PQ semble difficile à apprécier, même aux yeux d'un unique auteur comme Fournier :
- Il serait certes naïf et inexact d'affirmer que le Parti québécois représente le véhicule politique dont s'est dotée une bourgeoisie québécoise consciente et unie pour promouvoir ses intérêts. (...) Non content d'affirmer qu'il est possible dans un pays capitaliste [591] qu'un gouvernement ne soit pas bourgeois, Niosi découvre dans « les professionnels du langage » une nouvelle classe sociale. Pour Niosi, le PQ n'est pas un parti bourgeois à cause de son leadership petit bourgeois. (...) Le Parti québécois est bien un parti bourgeois. Comme nous l'avons démontré ailleurs, son programme vise essentiellement l'expansion de la bourgeoisie québécoise aux dépens de la bourgeoisie canadienne. D'ailleurs, c'est seulement à ce prix que la « petite-bourgeoisie » du PQ peut elle-même espérer se développer (1978, 174, 175, 177).
Mais qu'est-ce exactement que cette bourgeoisie de l'État ? L'expression a deux sens, l'un spécifique, l'autre plus général. La bourgeoisie québécoise serait éclatée en trois fractions, dont l'une a la possession (le contrôle) des moyens de production du secteur étatique québécois, pendant que les autres, coopérative et entreprise privée respectivement, doivent leur développement depuis deux décennies à l'appui de l'État. La première fraction comprend la direction des entreprises étatiques, celle des institutions et les « hauteurs » de l'État (ministres et hauts-fonctionnaires). De même, les hauts cadres du mouvement coopératif sont considérés comme occupant objectivement des places de capital. La même chose va de soi dans le cas des dirigeants des entreprises qui relèvent, pour leur financement et leur développement, du réseau économique québécois.
L'hypothèse d'une redéfinition et d'un renforcement d'une bourgeoisie québécoise cherchant à s'autonomiser par rapport à sa contrepartie canadienne est certes intéressante. Elle peut rendre compte de certains modèles de coopération entre l'État, les coopératives, les PME et certains grands groupes québécois en émergence. Mais il faut se demander, avec en particulier Niosi, si l'on est proprement en présence d'une bourgeoisie autochtone. D'abord, parce que cette bourgeoisie est éclatée et, comme le disait Bourque dans le passage cité plus haut, traversée de contradictions entre ses fractions. Ensuite, parce que deux de ces fractions se voient imposer, dans une mesure qui reste à déterminer, des limites à leur action : l'activité de l'État ou celle qui est le plus typique des coopératives (collecte et gestion de l'épargne, agriculture) peuvent difficilement être déplacées vers l'étranger et donc échapper au contrôle démocratique partiel qui les caractérise.
En d'autres termes, l'État, et dans une moindre mesure le mouvement coopératif, ne peuvent être considérés comme des appareils au service de la bourgeoisie ; ils sont bien plutôt des enjeux autour desquels s'articulent luttes et alliances entre celle-ci, les classes moyennes et la classe ouvrière (voir Sales, 1979, en particulier p. 297). On peut d'ailleurs interpréter en ce sens l'appui plus que mitigé de la bourgeoisie québécoise au Parti québécois ; on se souviendra que, selon les sondages, [592] c'est le seul groupe francophone qui lui refuse son appui, pendant que les cadres du secteur public le lui accordent. Selon Niosi (1978, 36), cela s'explique par le fait que cette bourgeoisie a des intérêts pancanadiens, que menacerait un réaménagement constitutionnel poussé. À cela, Fournier répond que ce dont il s'agit, c'est d'une bourgeoisie québécoise, et non pas canadienne-française comme le prétend Niosi. La question reste ouverte, tout comme d'ailleurs celle de l'interprétation du fait que les entreprises publiques québécoises tendent, depuis l'arrivée au pouvoir du PQ, à consolider leur caractère proprement étatique. Doit-on voir là un éloignement par rapport à la tentation de privatiser ce secteur au profit de la fraction privée de la bourgeoisie, ou au contraire un moyen de protéger pour un temps cette base capitaliste naissante contre les assauts des bourgeoisies étrangères ?
Comme on le voit, le débat sur le sujet est très vif et ne manque pas d'intérêt. Il ne m'est pas possible de le pousser plus loin ici et je me tourne plutôt, en terminant, vers une dernière tentative, très originale, de faire sens des transformations récentes des rapports de classes au Québec. Je me permettrai de citer assez longuement le texte de Laurin-Frenette :
- Les places assorties des conditions de propriété/contrôle des moyens et clés autres conditions de la production, du contrôle et de la reproduction, sont multiples et s'articulent entre elles, non seulement en fonction des diverses dimensions des procès mais à divers niveaux de ces procès et au sein de réseaux étendus et complexes d'appareils.
- (...) Sans compter qu'en effectuant des combinaisons de coupes verticales et horizontales, on a été tenté d'inclure dans la classe dominante, selon certains critères : l'ensemble des pays développés (le centre) par rapport aux pays sous-développés (périphérie) et, selon d'autres critères : l'ensemble des agents de sexe masculin par rapport aux femmes. S'il est possible que toutes ces catégories constituent la classe dominante, il est évident qu'aucune d’entre elles ne peut cumuler toutes les fonctions de la domination. C'est en vertu seulement de leur différenciation et de leur articulation réciproque que l'ensemble de ces fonctions peut être exercé par l'ensemble de ces fractions.
- (...) Réciproquement, la classe dominée inclut a priori une pléthore de groupes, de fractions et de catégories.
- (...) Ainsi, on distingue les cols-bleus, les cols-blancs, ou encore les travailleurs dits directement productifs, indirectement productifs, improductifs ; de même que les cadres, professionnels salariés, techniciens, fonctionnaires de divers niveaux et secteurs. On peut ajouter lesdites minorités d'ordre culturel, sexuel, les minorités régionales, nationales, les groupes raciaux et linguistiques, les pays sous-développés, les femmes, etc. Malgré les efforts déployés, on ne parvient manifestement plus à délimiter et à analyser [593] la classe dominée parce qu'on interprète de façon nominaliste la théorie marxiste des classes et, particulièrement, les concepts d'exploitation, de domination et d'oppression. (...) On ne peut même pas exclure de cet ensemble les travailleurs non actifs ou non salariés par exemple, les chômeurs, les ménagères qui s'inscrivent spécifiquement dans les places dominées de certains procès de production (domestique), de contrôle et de reproduction (dans la famille, dans l'État, etc.) (1978, 46-48).
Je ne peux montrer toutes les implications de la voie d'analyse esquissée ici. Mais on voit clairement le problème auquel elle s'adresse : dans une « société d'abondance » où tout semblait possible, dans une société d'inégalité où toutes les catégories sociales, de classes mais aussi de sexe, ethniques, etc., ressentaient l'injustice de leur situation, il fallait montrer l'articulation des diverses revendications, qui renvoyait à son tour à l'articulation des différents phénomènes de domination.
La piste qu'entend suivre à cet égard Laurin-Frenette est intéressante : elle conduit à identifier la contribution de chacun des clivages sociaux à la reproduction des rapports de classes, tout en conservant à chacun de ces clivages une mesure d'autonomie et tout en concevant la résultante de ces interactions comme rien moins qu'automatique. En même temps, si le concept de classe trop embrasse, il risque de mal étreindre. La classe ne peut être un principe général de domination ; son apport propre, c'est d'expliquer l'action collective à partir des positions occupées dans la sphère du travail. Les autres clivages sociaux n'ont pas leur fondement dans le travail, même si bien sûr ils prennent leur couleur selon les rapports de production prévalant dans chaque société.
Une approche qui porte attention à l'interaction des diverses dimensions de l'inégalité sociale sera d'autant plus nécessaire que notre société traverse maintenant une période de crise où les acquis de la période précédente sont remis en question. Dans cette société de jeu à somme nulle, pour reprendre l'expression de Thurow (1980), les clivages refont surface avec d'autant plus d'acuité que la croissance ne réussit plus à en atténuer la signification. Cette situation nouvelle remet en question tous les compromis de classe, et elle imposera encore une fois un renouvellement de la sociologie québécoise des classes sociales.
[594]
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[1] La « preuve » que Brunelle apporte par la suite (1978, 76-77 et note 37) de l'appauvrissement des plus petits salariés tient entièrement de l'artefact : comparer des groupes d'individus qui, en deux moments successifs, ont tout au plus conservé leur pouvoir d'achat, c'est comparer des individus dont le revenu relatif a entre-temps diminué, puisque, par exemple, le revenu nominal augmente des deux tiers de 1960 à 1970, alors que les prix à la consommation croissent d'un tiers seulement. Il n'y a rien de bien sorcier à constater par la suite qu'un groupe de travailleurs ainsi délimité, qui par définition s'appauvrit, voit sa part du revenu total diminuer, c'est-à-dire... s'appauvrit. Ainsi formulée, la chose serait vraie non seulement des pauvres employés d'institutions, employés provinciaux ou employés d'entreprises, mais aussi des plus pauvres parmi les directeurs et administrateurs !
* Chaque intersection fournit les résultats pour une paire d'origines sociales en comparaison. Le premier nombre correspond à l'année 1954, le deuxième à l'année 1964 et le dernier à l'année 1974. Le tableau est évidemment symétrique ; les résultats ont été présentés deux fois pour en faciliter la lecture.
Source : Tableau 5.
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