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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Bernard Bernier, “Anthropologie et intervention sociale”. Un texte publié dans L'intervention sociale. Actes du Colloque annuel de l'ACSALF, colloque 1981. Textes publiés sous la direcftion de Micheline Meyer-Renaud et Alberte Le Doyen, pp. 15-21. Montréal : Les Éditions coopératives Albert Saint-Martin, 1982, 384 pp.

Bernard Bernier 

Anthropologie et intervention sociale”. 

Un texte publié dans L'intervention sociale. Actes du Colloque annuel de l'ACSALF, colloque 1981. Textes publiés sous la direcftion de Micheline Meyer-Renaud et Alberte Le Doyen, pp. 15-21. Montréal : Les Éditions coopératives Albert Saint-Martin, 1982, 384 pp.

Introduction
 
L'anthropologie et la sociologie comme parties du savoir
L'intervention socio-politique des anthropologues

Introduction

 

Les problèmes posés par l'insertion et l'intervention sociales des sociologues et des anthropologues sont nombreux et je ne pense pas qu'ils soient sur le point d'être réglés. La complexité de la réalité sociale, la diversité des points de vue ainsi que l'imprécision des théories sont responsables de cet état de chose qui, du reste, étant donné la multiplicité des pratiques sociologiques et anthropologiques, m'apparaît comme inévitable. Malgré tout, nous sommes quand même forcés, avec nos connaissances limitées, de prendre position sur la situation sociale et sur les types d'intervention des spécialistes de la sociologie et de l'anthropologie. C'est ce que je vais tenter de faire ici, de façon très schématique. Un traitement adéquat du sujet exigerait une analyse plus profonde du statut de la sociologie et de l'anthropologie comme champs ou pratiques « scientifiques », de leur situation actuelle par rapport aux réalités qu'elles tentent d'expliquer, de la situation sociale et des positions politiques des intellectuels, etc. Or, une telle analyse est manifestement impossible dans une courte présentation et d'ailleurs, beaucoup de ces points comportent encore de multiples aspects qui n'ont pas encore été adéquatement éclaircis. 

Je veux donc ici donner ma vision personnelle sur l'insertion et l'intervention sociales des anthropologues et sociologues. C'est une position personnelle en ce sens qu'elle est le résultat d'une réflexion théorique et politique et d'une certaine expérience de l'intervention sociale qui durent depuis quelques années. Ma position est bien entendu influencée par les lectures que j'ai faites et les discussions que j'ai eues avec de nombreuses personnes. Cette vision personnelle, je vais la présenter ici succinctement, sous forme de propositions. La présentation sera forcément simpliste. Certains énoncés manqueront de nuances ou de subtilité. D'autres auront l'air quelque peu arbitraires. Je pense toutefois qu'une telle présentation peut avoir son utilité si on la considère pour ce qu'elle est : un ensemble de réflexions, ponctuelles, ayant pour but d'alimenter une discussion qui dure depuis plusieurs années et qui durera encore longtemps. 

L'ensemble des propositions qui suivent est divisé en deux groupes : le premier porte sur l'anthropologie et la sociologie comme parties du « savoir » ; le second traite de ma conception de l'intervention sociale des anthropologues.

 

L'anthropologie et la sociologie
comme parties du savoir

 

• L'anthropologie et la sociologie, comme toute activité humaine, sont parties de l'univers socio-politique, économique, idéologique et culturel de leur époque. Cela signifie que, comme toute activité humaine, ces sciences sont situées historiquement. Ce sont, en réalité, des éléments de l'idéologie de notre époque, idéologie dont une bonne partie s'est développée sur la base du courant rationaliste occidental, influencé par les civilisations antiques, mais qui débute vraiment avec le développement du commerce au moyen âge. La pensée dite scientifique représente donc une forme d'activité intellectuelle parmi d'autres, bien qu'elle ait pris une grande importance, d'abord en Occident puis, à cause de l'expansion coloniale, à travers le monde. La sociologie et l'anthropologie qui se veulent parties de l'activité scientifique n'échappent évidemment pas au poids de l'histoire : elles font partie de l'ensemble complexe des modes de pensée de notre époque. 

• L'activité scientifique possède certaines caractéristiques particulières qui la distinguent d'autres formes de discours. En effet, elle se veut rationnelle, objective et critique. Ce que cela signifie, c'est que, premièrement, la pensée scientifique se veut logique et appuyée sur des principes théoriques et des méthodes consciemment définis et non donnés comme révélés ; deuxièmement, elle veut autant que possible être adéquate à son objet, c'est-à-dire expliquer le fonctionnement des ensembles physiques, biologiques ou sociaux qu'elle se donne comme objectif d'analyse ; troisièmement, elle réfléchit sur ses résultats et ses méthodes pour en déceler les failles, ne les prenant jamais comme des vérités absolues : en un mot, la science se remet constamment en question. L'activité scientifique reconnaît ses propres limites et, donc, son propre caractère relatif. Cela ne signifie toutefois pas que toutes les explications dites scientifiques se valent. Certaines sont meilleures que d'autres parce que plus logiques et plus adéquates à leur objet. Évidemment, pour clarifier cette proposition, il faudrait définir des règles de vérification de cette adéquation à l'objet, mais cela dépasse le cadre de cette présentation. 

• L'anthropologie et la sociologie se situent dans ce courant de pensée scientifique. Chacune comprend différents champs d'analyse et diverses approches qui, dans certains cas, peuvent se chevaucher d'une discipline à l'autre. C'est que la division des disciplines est quelque peu arbitraire, fondée sur des développements historiques, d'ordre intellectuel ou administratif (comme la division des départements dans une université, etc.). Si le développement de la sociologie doit beaucoup à la recherche de solutions aux problèmes sociaux posés par le capitalisme dans les sociétés occidentales, celui de l'anthropologie fut plutôt lié à l'administration des populations autochtones en Occident et dans les colonies. Avec le développement du capitalisme, les problèmes ainsi que les populations étudiés par les deux disciplines en sont venus à se rapprocher sans toutefois se confondre. 

• Les pratiques scientifiques, y compris celles des sciences sociales, s'inscrivent donc dans des rapports sociaux précis : dans notre cas, ceux du capitalisme. Elles ne sont jamais coupées du contexte social. La pratique scientifique, par conséquent, a toujours des incidences sociales, qu'elles soient reconnues ou non. Ces incidences peuvent se limiter strictement à l'insertion institutionnelle des scientifiques dans les universités ou les centres de recherche dite fondamentale. Dans ce cas, les chercheurs ne font pas d'effort pour appliquer consciemment leur savoir à des problèmes pratiques. Mais il y a d'autres chercheurs qui tentent d'utiliser leurs connaissances scientifiques pour agir sur l'environnement politique et social. Dans cette présentation, pour fins de clarté, j'utiliserai le terme « insertion sociale » pour désigner le fait que les chercheurs, quelles que soient leurs intentions, font partie d'un contexte social particulier, et le terme « intervention sociale » pour désigner l'effort conscient pour agir sur ce contexte. Ces deux formes d'incidence sociale de la science partagent une caractéristique importante : elles se font dans un contexte social qui englobe l'activité scientifique, contexte que les scientifiques peuvent tenter de transformer mais auquel ils ne peuvent se soustraire. Leur insertion ou leur intervention sociale est déterminée, d'une part, par la situation institutionnelle du savoir dans nos sociétés (capitalistes) et, d'autre part, par le point de vue personnel des chercheurs. Ce point de vue est, lui aussi, détermine historiquement : nous revenons ainsi au premier point, c'est-à-dire sur la situation historique de la science. 

• On peut noter, en gros, quatre formes d'intervention sociale des scientifiques. La première a pour objectif le maintien intégral des structures existantes. La seconde vise l'élimination des problèmes posés par les structures existantes que l'on désire maintenir. La troisième vise la transformation des structures sociales par le moyen de transformations limitées et sectorielles. La quatrième est l'intervention révolutionnaire qui veut la transformation radicale de l'ordre social. Il faut insister ici sur un point important : bien que les intervenants se posent consciemment des objectifs précis, les modalités de leur intervention peuvent mener à des résultats tout à fait différents. En cela, les scientifiques ne diffèrent pas des autres agents sociaux ou politiques. Par exemple, les intellectuels du Parti bolchévique en Russie en 1917 se donnaient pour objectifs l'élimination de toute forme d'oppression et la disparition des classes sociales. Cette volonté de révolution totale, comme on le sait, s'est soldée par une nouvelle forme d'oppression et le maintien des inégalités de classes. La définition du but poursuivi ne garantit pas qu'on l'atteindra. 

• L'intervention sociale des scientifiques peut ou non faire partie de leur tâche telle qu'elle est définie par leur emploi. Par exemple, dans le cas des sociologues ou des anthropologues, un emploi pour une association autochtone ou pour le ministère des Affaires culturelles suppose en lui-même une intervention sociale. Par contre, la tâche d'un professeur à l'université ne comprend pas l'intervention sociale, ce qui n'empêche pas certains d'entre eux d'intervenir dans la réalité socio-politique extérieure à l'université.

 

L'intervention socio-politique
des anthropologues

 

• En gros, on peut dire que l'intervention sociale concrète des anthropologues au Québec s'est faite selon quatre modes différents qui ne sont pas nécessairement exclusifs.

 

-   Intervention dans un cadre administratif, pour le gouvernement ou une entreprise. Dans ce contexte, on tente quelquefois d'améliorer les conditions de vie des populations visées, avec un succès variable. Cependant, l'intervention dans ce cadre a souvent pour but de trouver des moyens pour que les activités du gouvernement ou des entreprises soient acceptées par les populations visées.
 
-   Intervention en faveur d'un groupe précis, en adoptant en entier le point de vue de ce groupe. Cette forme d'intervention a été particulièrement forte en ce qui a trait aux populations autochtones.
 
-   Intervention ponctuelle afin de corriger une situation particulière. Ce sont les luttes pour l'amélioration des conditions de vie ou pour la défense des droits démocratiques.
 
-   Intervention dont le but est la transformation radicale de l'ordre social actuel : c'est l'intervention dite « révolutionnaire » qui comprend de multiples formes.

 

Ces quatre approches peuvent se recouper : par exemple, une intervention à l'intérieur d'un organisme gouvernemental peut viser la solution de certains problèmes sociaux ; ou bien une intervention pour la défense de certains droits peut se faire en vue de recruter des membres dans un mouvement politique, et ainsi de suite. De plus, chacune de ces approches comprend de multiples divisions et points de vue. 

• Pour moi, deux ordres d'objectifs me paraissent valables dans l'intervention par les anthropologues. Premièrement, toute amélioration des conditions de vie ou de la situation des gens et tout élargissement des droits démocratiques sont valables en soi et non pas seulement comme prétextes pour faire du recrutement. Par exemple, l'amélioration de la situation des femmes, en tentant d'empêcher le viol ou d'obtenir un salaire égal pour un travail égal, etc., se justifie en elle-même. On peut dire la même chose au sujet de la lutte contre la discrimination raciale ou ethnique, de la lutte contre le fascisme, etc. 

Deuxièmement, il me paraît important aussi de viser à l'élimination de toute forme d'exploitation ou d'oppression. Rien ne garantit que cela se fera ou même que cela soit possible. Mais cet objectif me paraît quand même fondamental pour guider d'autres formes d'intervention. 

Cet objectif lui-même ne doit pas être confondu avec la réalité. Il ne faut pas prendre ses désirs pour des réalités, présentes ou inévitables dans le futur. L'analyse la plus réaliste possible doit être faite des conditions actuelles et des possibilités futures. 

• La place des anthropologues dans ces deux formes d'intervention sociale n'est pas différente de celle de tout intellectuel qui vise les mêmes buts. En effet, les anthropologues ne sont dans ce cas qu'un groupe d'intellectuels qui tentent d'utiliser certaines connaissances théoriques pour corriger des situations pratiques. Mais cette utilisation n'est facile pour personne. Car, dans les sociétés de classes, la connaissance est l'apanage des classes dominantes. Les classes populaires en sont coupées en bonne partie. il faut donc faire en sorte que les classes populaires se la réapproprient. Cette tâche est difficile pour plusieurs raisons. D'abord, il s'agit de connaissances livresques, codifiées dans un langage défini à l'intérieur de contextes universitaires qui sont liés de près aux classes dominantes. Ensuite, même si cette situation était corrigée, la réalité sociale reste complexe et les explications qu'on en donne doivent respecter cette complexité. Même reformulée, la connaissance demande une formation d'une certaine durée. Enfin, étant donné les deux aspects précédents, il est tentant, soit de simplifier les connaissances à outrance pour les rendre plus faciles, et dans ce cas, elles deviennent inutiles, soit de les utiliser comme moyen de contrôler les classes populaires, et dans ce cas, on crée de nouvelles formes de domination. 

La solution à ce problème de la réappropriation des connaissances par les classes populaires n'est pas simple et ne le sera jamais. 

• Il demeure que, malgré ces principes d'intervention, les anthropologues doivent se trouver du travail. Beaucoup des emplois des anthropologues, comme des sociologues, sont dans les secteurs public et para-public. Pendant longtemps, on a beaucoup critiqué ce genre d'emploi. De fait, je ne pense pas qu'il diffère essentiellement du travail à l'université. Dans les deux cas, les anthropologues s'insèrent dans des structures organisées selon à peu près les mêmes principes. La différence vient du fait qu'à l'université, habituellement, les intellectuels ont plus le loisir de faire de la recherche fondamentale et de théoriser. Les emplois en dehors du milieu universitaire donnent rarement cette possibilité. Le plus souvent, ils consistent dans des tâches pratiques, entourées de procédures administratives, dont l'accumulation peut entraver la réflexion critique. Mais n'est-ce pas un peu la même chose dans les universités ? 

• On peut définir comme suit les secteurs d'intervention des anthropologues au Québec. Premièrement, à l'inverse de celle des sociologues, leur intervention porte peu sur le milieu industriel. Elle s'attaque donc très peu à cet aspect essentiel de nos sociétés capitalistes. Deuxièmement, elle a insisté fortement sur les droits autochtones et les droits des autres minorités. Cette intervention s'est faite en collaboration avec les organisations autochtones ou ethniques. Troisièmement, les anthropologues sont aussi intervenus en milieu agricole, soit au niveau d'une région, soit à l'occasion de luttes particulières. Quatrièmement, tout comme en sociologie, les luttes des mouvements féministes ont fortement influencé plusieurs anthropologues qui sont intervenus dans les luttes pour les droits des femmes. Cinquièmement, le domaine de la santé, en collaboration avec des médecins, des infirmières, des techniciens, des sociologues, etc., est devenu un champ d'intervention de plus en plus populaire. Sixièmement, les anthropologues sont intervenus dans les luttes pour les conditions de vie, spécialement en milieu urbain. 

• Dans ces champs d'intervention, certaines caractéristiques du développement de l'anthropologie comme discipline ont quelquefois eu une grande importance. D'abord, il y a l'acceptation de la complexité de la réalité sociale, qui ne peut se résumer à la « contradiction principale ». Ensuite, la nécessité, pour généraliser et ainsi véritablement comprendre un problème, de comparer avec des situations semblables ailleurs. Par exemple, dans l'intervention en agriculture, domaine que je connais bien, les anthropologues ont évité de généraliser sur la façon dont l'agriculture s'insère dans le capitalisme à partir du seul cas québécois. Enfin, les anthropologues sont intervenus en adaptant leur technique de l'observation participante : ils ont, en effet, fortement insisté sur la relation directe avec les populations. 

• On peut dire que tous ces champs ainsi que les caractéristiques du mode d'intervention ne sont pas particuliers à l'anthropologie. L'anthropologie, comme discipline, est fortement reliée aux autres sciences sociales. Cependant, elle a une histoire particulière qui lui a permis d'insister sur certains aspects plutôt que d'autres. En d'autres termes, l'anthropologie comporte certaines particularités théoriques et pratiques qui, tout en se diffusant de plus en plus dans le champ général des sciences sociales, continuent de colorer l'intervention des anthropologues. 

Ces aspects, par exemple la reconnaissance de l'importance de l'idéologie, l'importance des relations sociales concrètes, la nécessité de la comparaison, l'importance de l'implication concrète, etc., doivent être intégrés dans cette science sociale plus générale que certains tentent de créer. 

• Quel que soit le mode d'intervention des anthropologues, il demeure que la base de leur action se situe dans la recherche et l'effort de théorisation. Sans ces deux tâches, importantes pour toute démarche scientifique, l'intervention ne pourra être que totalement aveugle et inefficace. L'accent sur l'action ne doit pas empêcher l'effort essentiel de réflexion. 

 

Bernard Bernier
Département d'anthropologie
Université de Montréal


Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mercredi 28 mai 2008 19:06
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 



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