[269]
“Action individuelle,
action collective
et stratégie des ouvriers.”
Par Pierre BIRNBAUM

De manière paradoxale, les perspectives tracées par Lénine et M. Olson à partir de considérations théoriques radicalement contraires s’accordent néanmoins sur un point particulier, à savoir l’absence de propension de la classe ouvrière à s’engager dans un mouvement de mobilisation collective. Certes, ce constat identique s’explique pour l’un et pour l’autre par des raisons contradictoires. Selon Lénine, c’est l’idéologie dominante au service de la bourgeoisie qui incite les ouvriers à préférer spontanément accroître leur niveau de vie, c’est elle aussi, proposition bien différente, qui, en les aliénant, les détournent de toute conscience vraie et rend donc nécessaire la formation, y compris dans les pays capitalistes, d’un parti de professionnels de la révolution qui, « de l’extérieur », parviendra seul à susciter cette mobilisation collective de la classe ouvrière qui, autrement, demeure bien improbable. Spontanément, la classe ouvrière, selon l’auteur de Que faire ?, préfère adopter une stratégie trade-unioniste, c’est-à-dire une action de maximalisation collective de ses intérêts au lieu de s’engager dans une action révolutionnaire ; l’action demeure instrumentaliste, utilitariste : elle se déroule sur un mode pragmatique et ne produit pas de mobilisation collective mais à ses yeux elle n’en existe pas moins. Chez Mancur Olson, le jugement global est le même mais il repose sur des analyses bien différentes : c’est bien parce que chaque ouvrier en tant qu’acteur tente de maximaliser son intérêt propre qu’il refuse de s’engager dans un mouvement collectif car il sait que le coût supplémentaire en argent, en temps, etc., qu’il lui faudrait supporter, sera toujours supérieur au bénéfice marginal qu’il pourrait recevoir par rapport au gain qu’il peut obtenir de [270] l’engagement collectif des autres ouvriers. Chacun d’entre eux tenant ce raisonnement, aucune action ne devrait logiquement se produire. On ne devrait donc assister ni à la naissance d’un mouvement révolutionnaire ni même à la formation d’une action collective trade-unioniste que déplorait Lénine. La non-action collective est ici la conséquence d’un comportement rationnel, non celui d’une conduite aliénée. Pour venir à bout de ce refus à s’engager, les professionnels du syndicat, de même que chez Lénine, les professionnels du parti, doivent exercer une contrainte sur les ouvriers grâce à laquelle ils les obligent à participer au mouvement collectif. Dans un cas comme dans l’autre, une théorie de l’absence de mobilisation volontaire justifie le rôle moteur d’une élite professionnelle qui est la seule à en tirer un profit spécifique : les professionnels de la politique peuvent développer leur organisation partisane, détenir les sièges de député ou de l’élu local avec leurs appointements, la direction des journaux, un pouvoir sur la scène publique que les mass-media vont accentuer, un rôle essentiel dans l’organisation de la société ; les professionnels du syndicalisme pourront à leur tour exercer des fonctions dans l’organisation syndicale, au niveau national ou à celui de l’entreprise, en un mot, vivre pour et du syndicalisme comme les professionnels de la politique vivent, selon l’expression de Weber, pour et de la politique. On peut noter que la réflexion de Lénine et celle de Mancur Olson concernent l’une et l’autre les sociétés anglo-saxonnes, c’est-à-dire des systèmes sociaux profondément marqués par l’individualisme, où le marché s’est créé de manière précoce, l’État demeurant faible, où l’idéologie du darwinisme social, de l’égalité des chances a suscité une véritable croyance en la mobilité sociale, où l’utilitarisme et le pragmatisme se sont imposés comme philosophie sociale et où le socialisme et, a fortiori, le marxisme n’ont eu que peu d’écho, en particulier dans le mouvement ouvrier. Dans ces sociétés, les idéologies systématiques et closes n’ont guère eu d’impact de manière générale et la croyance en la mobilité sociale s’est transformée réellement en mythe collectif destructeur des solidarités collectives. Aux États-Unis, Darwin a eu davantage d’influence que Marx, et le modèle du struggle for life, du survival of the fittest, les belles histoires à la Horatio Alger soulignent la foi en la possibilité d’une ascension sociale individuelle [1]. L’économisation généralisée de la société favorise les stratégies [271] individuelles et non l’action collective. Pour utiliser la problématique d’Albert Hirschman [2], les ouvriers, à l’instar des autres citoyens américains, préfèrent adopter des stratégies de « sortie » que des actions plus coûteuses de « prise de parole » : ce caractère fonctionnel de la « sortie » dans une société où les barrières sociales sont moins cristallisées (Lenski), où la frontière a longtemps rendu possible la mobilité horizontale (Turner) et où le protestantisme vient légitimer une action de type individualiste, explique la faiblesse de l’action collective de la classe ouvrière qui voit de plus en plus ses réseaux de sociabilité mis à mal par la séparation entre le lieu de travail et. la zone de résidence [3] détruisant encore davantage la possibilité d’une mobilisation, diminuant l’identification collective et limitant encore davantage l’influence d’une perspective universalisante telle que le socialisme. Dans une société aussi profondément individualiste, on constate l’ampleur de comportements utilitaires qui visent à la maximisation des gains par l’adoption de stratégies propres à chaque acteur. Dans ces conditions, on comprend que la plupart des modèles contemporains de la théorie politique inspirés par une science économiste utilitariste y aient vu le jour. Parmi ceux-ci, on doit particulièrement prêter attention à celui de Mancur Olson, dans la mesure où ce dernier s’efforce de démontrer le caractère hautement improbable de toute action collective des ensembles sociaux de grande dimension (les groupes latents) dans une société reposant sur l’individualisme.
Utilitarisme et éthique ou action collective ne semblent guère compatibles. C’est d’ailleurs ce qu’affirment également d’autres auteurs américains d’inspiration marxiste, cette fois, selon lesquels un calcul rationnel mène chaque ouvrier à préférer une stratégie individuelle aux résultats hypothétiques d’une action collective socialiste qui, par des bouleversements qu’elle provoquera inéluctablement (fuite des capitaux, baisse du niveau de vie, possible usage de la violence), se révèle peut-être plus coûteuse [4]. Pour certains tenants du « marxisme analytique », dans une société reposant sur l’utilitarisme, il est donc rationnel… de se détourner du socialisme. Dans ce sens, critiquer [272] la perspective d’Olson en estimant que son modèle ne peut guère s’appliquer aux groupes sociaux structurés par une forte sociabilité due à la solidarité des réseaux internes et dans le cadre desquels les acteurs agiraient en fonction de la solidarité qui les lie au groupe, en raison aussi des liens psychologiques qui s’y sont tissés et qui façonnent leur propre personnalité [5], ne permet guère de le critiquer réellement dans la mesure où, précisément, de tels liens collectifs de type primaire auraient en grande partie disparu au sein de la classe ouvrière américaine de plus en plus dépourvue de structures communautaires, chaque ouvrier pouvant dès lors trouver plus fonctionnelle une stratégie individualiste. À nouveau, au lieu d’accuser de trahison les dirigeants du monde ouvrier américain [6] comme d’autres ont pu porter la même accusation à l’égard des dirigeants du Parti travailliste britannique, il semble préférable de chercher une interprétation plus rationnelle au comportement des ouvriers américains : Pintentionnalité de ces acteurs permet mieux de comprendre la faiblesse du socialisme aux États-Unis comme la force du travaillisme en Grande-Bretagne que les explications en termes de complot ou encore d’aliénation. Dans ce sens, la perspective de l’individualisme méthodologique s’applique particulièrement bien à l’analyse du mode d’action des ouvriers américains dans la mesure où ceux-ci semblent moins intégrés à des réseaux de sociabilité que ne l’ont longtemps été les ouvriers britanniques ou français.
La force du marché et de l’individualisme explique donc la faiblesse du socialisme au sein de la classe ouvrière. On sait de plus que l’expansion rapide du marché se trouve souvent en corrélation avec un État qui demeure faible. Pour Marx lui-même, l’État « change avec la frontière. Il est, dans l’Empire prusso-allemand, autre qu’en Suisse et en Angleterre, autre qu’aux États-Unis. “ L’État actuel ” est, par conséquent, une fiction » [7]. Comme aux États-Unis, « la société bourgeoise n’a pas surgi du féodalisme mais est partie d’elle-même », « l’État, sans égard aucun aux structures nationales antérieures, a été d’emblée soumis à la société bourgeoise et à son mode de production [273] et ne peut donc prétendre constituer une fin en soi » [8]. Marx souligne, par conséquent, avec force le rôle déterminant du féodalisme dans la création d’un État qui parvient à se différencier, à se constituer comme un acteur autonome et contre lequel, en France, par exemple, comme on l’a déjà noté, le mouvement ouvrier orientera son action.
A contrario, il en déduit que dans un pays où l’État ne peut se structurer, où l’on assiste à une si complète économisation de la société dans le cadre d’une démocratie libérale, aucun mouvement collectif ne peut se développer [9]. Cette interprétation demeure constante dans le courant marxiste jusqu’au XXe siècle, qui tente de comprendre les raisons du caractère exceptionnel des États-Unis, société la plus industrialisée où aucun mouvement socialiste d’envergure ne s’est jamais réellement constitué [10]. Aux États-Unis même, on a également souvent retenu cette hypothèses en l’appliquant surtout à la nature du régime politique qui fait des droits politiques obtenus précocement l’explication de l’absence du socialisme. On trouve un tel point de vue chez des auteurs aussi différents que John Laslet ou Robert Dahl [11].
Aux antipodes de toute explication économiste, dès les années 1950, Louis Hartz, dans son livre classique, The Liberal Tradition in America, déclarait déjà : « Ce n’est pas un hasard que les États-Unis qui, de manière exceptionnelle, n’ont pas connu de féodalisme n’ont, de manière tout aussi unique, pas vu se développer une tradition socialiste. [12] » Comme la société américaine est, à cette époque, tout à la fois profondément individualiste et libérale (à l’exception bien sûr de son traitement de la question noire), elle suscite une hostilité à l’égard du renforcement de l’État ; ce faisant, elle prévient à l’avance et, par réaction, la formation d’une mouvement socialiste. On n’a peut-être pas remarqué suffisamment que cette thèse apparaît déjà sous la plume de Sombart lui-même. En dehors de la frontière, de la mobilité sociale, Sombart prend lui aussi en considération, dans son célèbre ouvrage, [274] le facteur politique et estime, en effet, qu’« on ne trouve pas parmi les ouvriers américains une opposition à l’État telle qu’elle s’exprime dans le socialisme européen » [13]. C’est que le mouvement ouvrier américain n’a pas à s’opposer à un État qui n’est pas fortement différencié : il tente plutôt, comme d’autres groupes, de faire entendre sa voix, de négocier, de marchander pour emporter des décisions qui lui sont favorables. Dans ce sens, le fait que l’État américain soit resté « incomplet » [14] a des conséquences essentielles sur le mode d’action de la classe ouvrière en suscitant un type de régime politique qui ne favorise pas l’expression d’intérêts collectifs de type univcr-saliste. D’où le caractère décentralisé de la vie politique, la structure spécifique d’un système de partis regroupant des coalitions d’intérêts hétérogènes, leur adaptation à de telles conditions sous la forme de machines politiques aptes fonctionnellement à recruter, partout où cela est possible, des voix (partis attrape-tout selon la formule de O. Kirchheimer), le rôle prépondérant du boss local qui a su tisser un réseau de clientèle pour agréger des intérêts divers ne s’exprimant pas à travers une idéologie universaliste fortement structurée. La science politique américaine, de V.O. Key à Robert Merton, a montré comment « la machine politique fonctionne grâce non pas à un appel généralisé aux larges préoccupations politiques mais à des relations directes quasi féodales entre les représentants locaux de la machine et les électeurs du quartier. La politique est transformée en liens personnels » [15]. Les intellectuels, qui jouent souvent un rôle essentiel dans la construction d’un mouvement socialiste, ne peuvent que difficilement agir dans un tel cadre localiste et clientéliste [16].
Le type d’État influence donc, à travers un régime politique particulier et un système de partis qui lui est adapté, les conditions de [275] l’émergence d’un mouvement socialiste. Comme on l’a noté, les types d’États français, britannique et américain interviennent comme des variables essentielles dans les conditions d’apparition du socialisme. C’est ce qu’observe également S. M. Lipset en examinant moins le type d’État que son comportement favorable ou, au contraire, hostile, à la classe ouvrière dans des pays aussi opposés que les États-Unis, l’Australie, l’Allemagne, la France, l’Espagne ou l’Italie ; il montre comment, dans ces trois derniers pays, « les syndicats ont été réprimés par l’État qui prétend représenter démocratiquement le corps électoral. Les syndicats demeurent faibles … et du même coup les intellectuels ou d’autres membres de la classe supérieure dominèrent le mouvement ouvrier » [17].
Dans le même espace de l’Amérique du Nord, au Canada, face à un État très structuré et ayant une longue tradition interventionniste, un mouvement socialiste s’est constitué [18]. C’est dire que la spécificité politique des États-Unis ne concerne pas seulement la nature du régime, son caractère présidentiel et non parlementaire déterminant des stratégies électorales particulières, sa dimension fédérale qui mène à une parcellisation des conflits, à un émiettement, une hétérogénéité peu compatible avec les idéologies universalisantes comme l’est le socialisme [19] : en réalité, comme l’observe Ted Lowi, c’est bien parce qu’« aucun système rationnel de loi, de légitimation ou de répression n’existait et qui aurait pu rendre convaincante une critique socialiste > que celle-ci est restée balbutiante et n’a pas suscité de mouvement collectif : « Dans le contexte américain, c’est Madison et non Marx qui semble avoir le dernier mot. [20] » La faiblesse de l’État et le succès de l’individualisme comme représentation collective rendent compte par conséquent de la quasi-inexistence du socialisme aux États-Unis. C’est pourquoi les sociologues y raisonnent d’avantage en termes de strate qu’en fonction d’une problématique de classes : de Warner à [276] Lipset et Bendix, la structure sociale se trouve conçue comme un immense escalier de strates superposées [21] : c’est souligner qu’un individu peut changer de strate, que la mobilité est individuelle et non collective, que la « sortie » de l’acteur, et plus particulièrement celle de l’ouvrier, passe par sa stratégie personnelle et non par l’engagement dans un mouvement collectif. Les strates ne constituent pas des ensembles historiques ayant une nature et une volonté propre, un rôle à jouer dans l’histoire et il n’existe pas de lutte de strates comme il peut exister, dans d’autres perspectives théoriques, des luttes de classes.
On comprend, dans ces conditions, le succès de la sociologie webe-rienne des classes d’inspiration nominaliste et mettant surtout l’accent sur les actions individuelles : pour Weber, « les classes ne sont pas des communautés » ; c’est pourquoi « on est induit en erreur lorsqu’on les considère comme des communautés » car « les passages d’une situation de classe à une autre sont très nombreux, faciles et divers, et « l’unité de classe » est un élément très relatif » [22]. Rejetant toute psychologie collective des classes, Weber refuse par conséquent, en nominaliste conséquent, de considérer la classe comme un tout réel, ayant sa propre volonté et son histoire spécifique. On peut, dans le même sens, rappeler ici l’influence qu’exerce aux États-Unis la pensée d’un Schumpeter, qui y a enseigné dès 1913 et a fini par y résider de manière permanente entre les deux guerres. Après avoir, certes, souligné qu’« une classe sociale est à la fois plus et autre chose qu’une somme d’individus … qui est ressentie et sublimée comme un tout » [23], après avoir insisté sur le fait que les rapports entre les classes sociales peuvent demeurer constants, Schumpeter retrouve l’idée de « circulation » permanente : en définitive, pour lui, « une classe peut être comparée pour toute la durée de sa vie collective, c’est-à-dire pendant le temps où elle demeure identifiable, à un hôtel ou à un autobus toujours rempli, mais rempli toujours par des gens différents » [24]. [277] L’image de « l’ascenseur » se trouve aussi utilisée par Schumpeter pour mettre en lumière l’importance de la mobilité des individus qui, « dans la sphère de leurs intérêts réels » qui n’englobent pas la politique, adoptent un comportement correspondant à la possibilité de circulation d’une classe à l’autre du fait même que leur ligne de démarcation n’est ni « rigide » ni « épaisse » [25]. Ces interprétations des classes sociales convenaient particulièrement bien pour rendre compte de la société américaine et nombreux sont les sociologues à utiliser dans ce cadre individualiste les notions de strate et de mobilité au détriment du terme de classe dans son acceptation holistique.
Tous ces facteurs apparaissent comme autant d’éléments qui incitent à préférer la recherche du « bonheur privé » et non l’amélioration du « bien public » à travers, par exemple, l’engagement dans une action collective. Il n’empêche que, même si pour tout un ensemble de raisons les ouvriers américains sont profondément « divisés » [26], contrairement à la logique olsonienne, les États-Unis ont connu, tout au long de leur histoire, de très nombreuses grèves. L’analyse comparative des grèves a montré qu’elles y étaient plus particulièrement longues, qu’elles n’avaient pas le plus souvent une dimension explicitement politique et qu’elles formaient également une étape dans le processus de négociation, de bargaining qui caractérise tout particulièrement la société américaine [27]. Pour expliquer la spécificité des grèves qui conservent aux États-Unis une durée toujours plus longue que dans les autres pays industrialisés occidentaux, durée qui semble ne pas varier alors qu’en France ou en Grande-Bretagne leur longueur se modifie du XIXe siècle à nos jours, de nombreux auteurs, mettent l’accent sur le caractère décentralisé du système politique américain, retrouvent à nouveau la variable politique [28]. Comme le note P.K. [278] Edwards, « on constate presque automatiquement que la fréquence des grèves est plus faible dans les pays centralisés que dans les systèmes décentralisés qui fonctionnent à la négociation » [29]. Dans cette société à État faible, les ouvriers adoptent, eux aussi, une stratégie de groupe de pression et mènent durement leur action grâce aux ressources dont ils disposent : cette action ne vise pas à détruire le système et ne présuppose pas une forte conscience de classe : dans ce cadre, elle permet de conduire, au niveau local, des grèves dont la nature s’explique en termes de « coût-bénéfice » [30]. C’est souligner, que dans un tel contexte, lorsque l’action collective se produit, elle conserve néanmoins une dimension militariste.
Dans le système britannique à État faible, on retrouve un grand nombre des caractéristiques qui viennent d’être présentées à propos des États-Unis. Là encore, les grèves sont le plus souvent dépourvues de dimension politique explicite, les ouvriers n’affrontent pas, comme aux États-Unis, un État fort, et les relations industrielles opposent davantage les ouvriers au patronat [31], l’institutionnalisation des conflits, la forte syndicalisation conférant à nouveau un rôle essentiel aux syndicats qui apparaissent comme des organisations fonctionnelles permettant la représentation des ouvriers. La problématique d’Olson paraît plus fructueuse pour comprendre les stratégies des ouvriers britanniques que celle de Lénine : leur quasi-indifférence au marxisme et aux diverses idéologies explique leur adhésion au trade-unionisme qui privilégie la « loyauté » au détriment de la stratégie de « sortie » collective. De plus, « au Parlement, le Parti travailliste n’est pas simplement un parti politique : il se présente comme l’émanation du mouvement ouvrier » [32]. Certes, à la différence des États-Unis, les ouvriers se sont organisés en un parti et non simplement en groupes de pression mais, là aussi, leur perspective demeure délibérément gradualiste et ne s’explique pas simplement en termes d’aliénation [33]. [179] Les ouvriers britanniques, à la différence des ouvriers américains, se sentent davantage membres d’une classe sociale ayant une dimension collective et, longtemps, ils ont préservé des formes de vie communautaire largement favorables à l’action collective. Leurs grèves n’en demeurent pas moins conformes à des valeurs de référence et ne donnent pas lieu, le plus souvent, à une mobilisation politique.
Les grèves ont, certes, été nombreuses et souvent intenses ; la résistance pour défendre l’outil de travail et le contrôle sur l’usine a également été permanente, entraînant même un fort militantisme à la base, une résurgence des conflits qui apparaissent souvent comme un refus de l’action trade-unioniste des organisations ouvrières [34]. Mais cette résistance dans le cadre de l’entreprise n’empêche pas la logique léniniste sur la spontanéité ouvrière « de s’appliquer parfaitement aux traditions culturelles et institutionnelles dominantes britanniques » [35], quitte à l’interpréter non pas comme le seul résultat de mécanismes aliénateurs mais bien comme une réaction mieux adaptée au système politique britannique lui-même. Du coup, même si les ouvriers britanniques ont une forte conscience de constituer un ensemble social spécifique, ils demeurent le plus souvent « loyaux » et leur radicalisme est inférieur à celui des ouvriers français [36]. Même s’ils ont une réelle conscience de leur identité sociale, les ouvriers britanniques ne s’opposent pas comme une réalité quasi holistique aux autres groupes sociaux ou au pouvoir politique et, pour rendre compte de leur action les sociologues et les historiens anglais se tournent logiquement de plus en plus vers les études autobiographiques, vers des récits de vie ouvrière bien peu compatibles avec les visions structurelles qui se sont répandues sur le continent [37], de même qu’ils s’intéressent eux [280] aussi, en rejetant le plus souvent un marxisme structuraliste, à la perspective de la mobilité sociale, à la hiérarchie sociale en termes de statut et de prestige [38] : les classes sont alors conçues, par exemple par Anthony Giddens, comme un agrégat d’individus, l’absence de mobilité étant la condition de la structuration éventuelle d’une classe [39]. Cette perspective reconnaît donc le rôle central des classes mais elle le fait à partir d’une problématique compatible avec les réalités de la société britannique. Comme, enfin, la mobilité sociale apparaît largement « sous-estimée » et que la thèse de la clôture semble contestable, étant donné l’existence de tels processus dont bénéficient également les ouvriers britanniques [40] une approche purement holistique de la classe ouvrière, là encore, comme aux États-Unis, apparaît de plus en plus comme inopérante.
En France, au contraire, la classe ouvrière a souvent été considérée comme un acteur unifié ayant une volonté propre et des valeurs spécifiques que l’on pourrait examiner en elles-mêmes. C’est pourquoi une interprétation marxiste plus structurelle a pu exercer une forte influence dans l’appréhension de la classe ouvrière. Dédaignant les quelques textes dans lesquels Marx insiste pourtant sur le rôle crucial de la conscience de classe, les auteurs marxistes contemporains français raisonnent en termes purement structuraux et quasiment holistiques qui se révèlent en parfaite corrélation avec une certaine vision socio-historique de la réalité qui n’hésite jamais à parler de l’État, de la Nation, du Peuple ou encore de la classe ouvrière et de la Révolution, autant d’entités qui peupleraient l’histoire d’une société française peu favorable à l’individualisme du marché. Il est vrai que les idéologues du XVIIIe siècle à nos jours ont joué un rôle central dans l’histoire française, précisément parce que, aussi bien à droite (de Bonald, Taine, Renan, Maurras) qu’à gauche (Rousseau, Robespierre, Michelet, Jaurès, Sartre), ils raisonnent sans cesse en termes holistiques, le Peuple, l’Armée, l’État, la Classe ouvrière s’affrontant comme autant de corps dotés de volontés propres. Ces visions du monde globalisantes, sourdes et méprisantes à l’égard de toute interprétation utilitariste [281] à la Bentham, hostiles aussi à l’égard de toutes préoccupations de psychologie individuelle et leur préférant une réflexion sur l’âme des peuples, le destin de la nation, la volonté de l’État ou encore celle de la classe ouvrière, semblent, dans un premier temps, mieux adaptées aux particularités de la société française où, de la féodalité à l’époque contemporaine, les allégeances aux structures périphériques de territoire ou de classes sont demeurées très solides et se sont sans cesse heurtées à un État prétendant incarner à lui seul la légitimité. D’où des conflits entre ces entités multiples particulièrement propices à l’éclosion d’idéologies closes et systématiques, des grèves au contenu explicitement politique car tournées contre l’État, le rôle essentiel accordé au parti et la faiblesse des syndicats, le refus du volontarisme [41].
Appréhendés comme de solides communautés, le Peuple ou encore la Classe ouvrière ont presque toujours été présentés dans la littérature sur le mode unanimiste, un acteur n’étant que la vivante expression d’un ensemble social en mouvement [42]. On peut, dès lors, comprendre l’extrême hostilité des sociologues français à l’égard de ce qui leur apparaît comme du psychologisme, à savoir l’analyse des valeurs des ouvriers, de leur conscience propre et, a fortiori, de leurs projets individuels. De manière un peu caricaturale, on pourrait avancer que, longtemps, les sociologues français de la classe ouvrière ont simplement cru pouvoir ignorer les questions posées par Lénine et par Olson, car la réalité sociale leur paraissait tout autre et fort différente de celle qui règne dans les pays anglo-saxons. La classe ouvrière a souvent été présentée comme un acteur unique, organisé collectivement à travers ses partis et ses syndicats et dont le rôle se trouve déterminé par sa place dans les rapports de production. Comme le remarque André Gorz :
- Les impératifs politiques de la lutte des classes ont ainsi empêché le mouvement ouvrier de s’interroger sur le bien-fondé du désir d’autonomie en tant qu’exigence spécifiquement existentielle … les militants prolétariens ont généralement combattu le désir d’autonomie individuelle comme un résidu, chez l’ouvrier, de l’individualisme petit-bourgeois. L’autonomie n’est pas une valeur prolétarienne [43].
Pour certains, néanmoins, de nos jours, dire « Adieu au prolétariat », [282] c’est continuer à l’imaginer comme un acteur, une entité unique et holistique. On peut alors éventuellement reporter les interprétations globalisantes sur La nouvelle classe ouvrière [44], « fer de lance », supposé du changement social.
Sans nous attarder sur ce point et mener de manière rigoureuse une sociologie de la sociologie de la classe ouvrière qui serait pounant fort utile, on peut rapidement comparer deux sociologues contemporains français représentant des courants intellectuels fort différents. Nicos Poulantzas condamne « la problématique du sujet » selon laquelle « les agents d’une formation sociale, les “ hommes ”, ne sont pas considérés, ainsi que le fait Marx, comme les supports d’instances objectives agissant sur elles par la lutte des classes, mais comme le principe génétique des niveaux du tout social sous leur aspect d’“ individus concrets ”, c’est ici la conception des acteurs sociaux, des individus comme origine de l’“ action sociale ” : la recherche s’oriente ainsi non pas vers l’étude des coordonnées objectives, qui distribuent les agents en classes sociales et vers les modes d’action de la lutte des classes, mais vers des explications finalistes fondées sur les motivations de comportement des individus-acteurs » [45]. Condamnant « l’anthropologisme du sujet » [46] il estime, comme Althusser, que les agents de production occupent des places « dans la mesure où ils sont les porteurs de ces fonctions » intégrées aux rapports de production [47].
Dans le même sens, selon Manuel Castells, « on parle de places et non pas d’individus », car « l’analyse qui part des acteurs concrets et de leurs stratégies s’enferme nécessairement dans une impasse » [48]. En définitive, pour Nicos Poulantzas, « les classes sociales ne sont pas des groupes empiriques d’individus » car les « places sont indépendantes de la volonté de ces agents » [49] : on comprend qu’il condamne « l’inanité de la problématique bourgeoise de la mobilité sociale », les stratégies d’ascension sociale témoignant seulement de la [183] persistance de « l’individualisme petit-bourgeois [50]. Dans cette perspective, comme chez Lénine, l’individualisme, qui peut demeurer chez les ouvriers, n’est que le signe de leur aliénation. Pourtant, contrairement aux conclusions de Lénine, cet individualisme paraît ici de peu d’influence, compte tenu du caractère structurel de la détermination de la position et de l’action de la classe ouvrière tout entière dont le mouvement et l’action collective ne se trouvent plus dépendre d’un parti extérieur.
L’interprétation marxiste de la classe ouvrière française prétend donc pouvoir faire silence sur les valeurs propres aux ouvriers eux-mêmes : elle analyse les structures, non les acteurs, et condamne de ce point de vue notamment les travaux empiriques de type anglo-saxon. Il est ainsi surprenant et plus inattendu de trouver dans un premier temps dans l’œuvre d’Alain Touraine, aux préoccupations théoriques toutes différentes, un langage souvent aussi globalisant et quasi holistique : pour lui, il s’agit bien d’étudier les transformations de « la conscience ouvrière », « du mouvement ouvrier ». Le mouvement ouvrier « est l’aspect de l’action ouvrière qui remet en cause les rapports de production au nom de la production elle-même. Le mouvement ouvrier n’est pas seulement un mouvement de classe ; il est la classe ouvrière en action » [51]. Distinguant certaines étapes que parcourt la classe ouvrière en fonction de son insertion dans un cadre technologique et une division du travail plus ou moins accentuée, Alain Touraine a souligné comment la classe ouvrière adhère à des valeurs différentes, par exemple dans le secteur du bâtiment, celui de la sidérurgie et celui enfin du gaz-électricité où les ouvriers se transforment en surveillants à blouse blanche. Pour lui, la classe ouvrière a une conscience de classe seulement durant le moment intermédiaire qui correspond à la formation des grandes usines de la fin du XIXe siècle où s’exerce le taylorisme. Après ce moment, la classe ouvrière n’a plus de conscience de classe, même si la conscience ouvrière demeure. D’où une interrogation sur le devenir du mouvement ouvrier dans la société post-industrielle. « Après ce moment de crise, la conscience ouvrière se situe à l’intérieur du système de travail, non pas pour y perdre une insatisfaction et toute source de revendication mais pour y perdre tout principe absolu d’opposition [52] ; dès lors, « la conscience de classe [284] se place donc à l’entrée de la société industrielle : elle est le coup de tonnerre qui marque sa naissance » [53]. Le mouvement ouvrier va, certes, continuer son action mais il ne repose plus sur la conscience de classe et n’occupe plus une position aussi centrale dans la société [54]. Ce qui intéresse Alain Touraine, c’est donc bien le problème de la transformation de la conscience collective. Il affirme avec force et reconnaît l’importance de l’étude de « la satisfaction personnelle » ou de « l’évaluation des chances de vie » mais, pour lui, ces perspectives ne portent que sur « l’individu », sur ses « stratégies » et elles restent « en marge » de son propre travail d’analyse sociologique [55]. Il reconnaît « l’utilité » de la démarche « économiste » selon laquelle les ouvriers, eux aussi, « agissent d’une manière dite rationnelle, c’est-à-dire cherchent à maximiser leurs avantages individuels » mais souhaite pour sa part passer du « point de vue de l’individu à celui de l’organisation ou du système de relations sociales » [56]. Les travaux d’Alain Touraine sur la classe ouvrière française mettent bien en évidence quant à eux le rôle essentiel des valeurs, de la conscience qui permet seule de comprendre les stratégies ouvrières : peut-on avancer prudemment qu’ils demeurent néanmoins d’inspiration structurelle en faisant dépendre l’état de la conscience collective des ouvriers de la nature de l’organisation du système du travail ? Et que, du coup, ils contournent peut-être un peu rapidement les problèmes soulevés par Olson au niveau précisément du comportement des acteurs individuels ? Pour Alain Touraine :
Le syndicalisme n’est pas seulement une coalition formée pour l’obtention de « biens collectifs » comme le pensent Mancur Olson ou Anthony Oberschall, mais un mouvement défini par sa position dans des rapports de force de production de la société industrielle [57].
Comme, en France, la classe ouvrière semble apparaître tel un acteur collectif qui n’hésite pas à se mobiliser, la conclusion d’Olson est supposée erronée car elle ne peut expliquer cette action « d’une catégorie qui conteste les rapports de domination » [58]. On peut pourtant se demander, dans un premier temps, si cette spécificité de la [285] classe ouvrière française ne doit pas être examinée de manière comparative : Olson parviendrait dans cette perspective à éclairer le comportement des ouvriers américains dans une société individualiste, de marché, à État faible ; Lénine ou les sociologues anglais contemporains réussiraient, à partir de points de vue différents, à saisir les raisons du caractère fonctionnel d’un trade-unionisme réformiste ; les sociologues français de la classe ouvrière mettraient, au contraire, en lumière le caractère supposé plus collectif d’une classe ouvrière organisée de manière plus structurée et dont les partis et les syndicats qui s’en réclament susciteraient volontiers, au nom de cet ensemble social conçu de manière quasi holistique, des actions collectives mobilisatrices contre le patronat mais aussi, et surtout, contre un État qui se présente de manière tout aussi holistique [59].
Les sociologies sembleraient ainsi particulièrement bien adaptées à la nature spécifique de chaque société et de chaque type d’État. On peut pourtant s’interroger sur la validité de telles corrélations qui nous incitent à identifier à nouveau une méthode particulière d’analyse du réel (individualisme méthodologique ou holisme) à un type d’objet que l’on se propose d’analyser. On souhaite plutôt ici croiser méthodes ou objets, et appliquer la perspective de l’individualisme méthodologique pour examiner les actions des ouvriers français de même qu’il serait également souhaitable, pour éviter toutes les simplifications, d’utiliser un point de vue plus holistique pour éclairer d’autres aspects de la réalité du monde ouvrier américain que la perspective d’Olson ne permet certainement pas de décrire à elle seule.
Les ouvriers français en tant qu’acteurs sociaux ont-ils, eux aussi, [286] des stratégies de maximalisation de leurs intérêts individuels qui les éloignent du même coup de toute participation à une action collective ? La grille d’analyse de l’individualisme méthodologique permet-elle d’appréhender autrement le monde ouvrier en évitant d’en faire d’emblée une réalité holistique ? Notons déjà qu’aux deux bouts de son histoire, au milieu du XIXe siècle et à l’époque contemporaine, les stratégies individuelles paraissent si fortes qu’elles semblent atteindre la solidarité de classe. Il suffit, en effet, de lire les mémoires d’ouvriers pour prendre la mesure de la réalité de leur stratégie de « sortie » individuelle qui s’exerce aux dépens de la « loyauté » en diminuant, du même coup, l’intensité de la « prise de parole » collective, de la mobilisation. Martin Nadaud décrit, par exemple, l’importance qu’il attache à mener à bien son ascension professionnelle et sociale : « Un peu de gloriole naissait dans son esprit. C’était un bon symptôme que cette ambition naissante, une sorte de levier intérieur qui remue un jeune homme dans sa conscience. [60] » En tant qu’acteur social spécifique, Nadaud souhaite « s’élever » [61], et ce futur dirigeant du monde ouvrier, une fois sa « fortune » faite, n’a plus qu’une « inquiétude » : « Où cacher mon magot » s’écrie-t-il [62] ? S’il participe aux luttes du peuple, il n’oublie pas pour autant de mettre en œuvre sa stratégie d’ascension sociale propre qui le conduit à s’opposer aux autres ouvriers car, comme il constate, entre eux règnent « la jalousie et la haine » [63]. Comme le souligne à la même époque Efrahem, ouvrier cordonnier, les ouvriers sont « isolés, éparpillés » : « Faisons taire, dit-il, de ridicules jalousies… étouffons nos haines… établissons entre nous des rapports d’amitiés, de bienveillance et de fraternité », ne nous abîmons pas dans « l’individualisme et l’égoïsme de l’isolement » ; en définitive, les ouvriers doivent constituer « un corps » pour affirmer leur « solidarité » [64]. De manière explicite, ce qu’il constate, c’est la force de l’individualisme ; ce qu’il réclame, c’est la mise en place d’une structure holistique dont les métaphores organicistes sont la meilleure illustration. Et un tract d’affirmer : « Cessez donc, ô nobles bourgeois, de nous repousser de votre sein… si c’est un mal que l’ouvrier s’affranchisse et devienne bourgeois [287] à son tour, à qui la faute ? [65] » Pourtant, au plus fort des événements de 1848, de la mobilisation politique, le journal des travailleurs fondé par les ouvriers délégués au Luxembourg, dans son premier numéro daté du 4 juin 1848, déclare : « L’œuvre que nous entreprenons aujourd’hui n’est point et ne deviendra jamais une œuvre individuelle… Les œuvres individuelles n’amènent que déceptions et naufrages. Les œuvres collectives sont inépuisables. [66] » Quelle parfaite illustration des thèses d’Albert Hirschman : déception du projet purement individuel, déception de l’engagement collectif [67]. Ces ouvriers veulent tout à la fois la réussite individuelle qui est pourtant supposée conduire à des « déceptions et naufrages » et le succès d’un mouvement de solidarité collective dont ils connaissent le fondement fragile mais dont ils refusent de voir qu’il est lui aussi porteur d’autres déceptions. Comme le constate Jules Leroux : « La classe n’existe pas ; il n’y a que des individus » [68] et établir entre eux une « fraternité » définitive n’est pas chose facile d’autant que l’attachement à « l’indépendance », le besoin « d’image à donner de soi » exercent une emprise si forte que, comme le déclare le typographe Vasbenter dans une lettre à Flora Tristan : « Il faut faire appel aux intérêts matériels, n’en appelons pas au dévouement, toutes les oreilles resteraient sourdes ; appelons-en à l’égoïsme », [69] que l’on retrouve si souvent chez les « ouvriers vrais » : « L’ouvrier vrai fréquente rarement ses collègues d’atelier, il a peu d’amis, se lie difficilement … Il y a beaucoup d’ouvriers mais qui s’établissent… il a l’aspiration juste, légitime, de tous les travailleurs : la possession. [70] » Ajoutons qu’à cette époque, nombreuses sont les corporations d’ouvriers qui rivalisent les unes avec les autres, défendent leurs privilèges au besoin par la force et se présentent comme des structures que l’on peut considérer comme résultant des choix individuels permettant dclibé-remment une protection et un repli sur soi : cette communauté de professionnels servant, à tous ceux qui en font partie, de structure de protection collective, on passe alors d’un corporatisme-objet à un corporatisme-sujet [71].
Mais comment peut-on concilier l’action collective, la fraternité [288] calculée avec « l’égoïsme » ? Cette question est en réalité cruciale, car elle laisse entrevoir les difficultés mais aussi la possibilité d’une mobilisation collective à partir d’une multiplicité de décisions individuelles « égoïstes ». Mais le passage de l’un à l’autre qui fait dépendre cette fois la mobilisation des intérêts individuels et non pas de la volonté réifiée d’une structure sociale holistique, ne va pourtant pas de soi. En témoigne cet étonnant texte de L’Atelier :
- Nous savons bien que les communistes disent qu’il y a bonheur moral très réel à se dévouer. Ce n’est pas notre avis. C’est sans doute une grande satisfaction morale que d’avoir fait acte de dévouement ; mais la peine, mise en regard du plaisir, l’emporte à peu près toujours ; et pour se dévouer il faut un plus puissant mobile que celui du bonheur moral [72].
On croirait lire sous la plume d’ouvrier français une parfaite réplique de la critique matérialiste et utilitariste qu’un Bentham a portée contre Rousseau. C’est la satisfaction de leurs intérêts propres qui procure aux anciens ouvriers français un plaisir égoïste et non la recherche morale d’un bonheur à la Saint-Just. Comme le prescrit le théoricien britannique de l’utilitarisme dont se réclament aujourd’hui des auteurs comme Olson, les ouvriers français du XIXe siècle, sans l’avoir pourtant lu, calculent eux aussi leurs « plaisirs » et leurs « peines ». Comme on l’a remarqué, des libéraux comme Bentham ou encore James Mill adoptent une conception purement individualiste de l’intérêt et n’admettent pas l’idée d’un intérêt collectif, tel celui que pourraient défendre des groupes sociaux, et, a fortiori, des classes sociales. C’est l’individu qui doit rationnellement calculer où est son bonheur ; on ne saurait, dans ces conditions, parler de l’intérêt de la classe ouvrière et encore moins de son bonheur. Le bonheur ne relève pas du domaine public comme chez Rousseau ou Saint-Just mais bien du domaine privé [73]. Les ouvriers ne devraient donc pas être tentés par une entrée, même provisoire, au sens de Hirschman, dans le domaine public. En utilitaristes convaincus, les ouvriers français, de même que les ouvriers britanniques, ne connaîtraient donc pas le cycle hirschmanien, à moins de se laisser tenter par les sirènes trompeuses de l’idéalisme qui les éloignent à tout coup de leurs intérêts véritables.
Cette recherche du bonheur privé semble être une constante au [289] XIXe siècle et ce n’est pas l’un des moindres paradoxes de constater l’emprise de cette stratégie individualiste dans une société où la représentation holistique des structures sociales semble dominer. Longue serait la liste des mémoires d’ouvriers qui, tout au long du XIXe siècle, témoignent de la force de cette attitude utilitariste et individualiste [74]. De nos jours, à l’autre bout de l’histoire du monde ouvrier, les motivations individualistes paraissent assez largement être à l’origine de l’action des ouvriers qui deviennent sans cesse plus différents les uns des autres. Peut-on, en ce sens, dire avec Pierre Dubois que « “ la classe ouvrière ” demeure un mythe mobilisateur auquel on se réfère dans les phases de luttes et qui permet temporairement de masquer les différences internes ; elle n’est qu’un mythe » [75]. Ce serait toutefois reconnaître que, même en tant que mythe, cette notion facilite la mobilisation et, par conséquent, que cette dernière continue à se produire sur des bases mythiques, et donc quasi holistiques, et non pas comme le résultat éventuel d’une agrégation de choix individuels rationnellement décidés. Or, dans la logique de l’argumentation proposée ici, il convient d’examiner à nouveau les valeurs des ouvriers eux-mêmes, davantage que le poids des mythologies. Comme, dans la première partie du XIXe siècle, la recherche individuelle d’une stratégie de « sortie » paraît jouer aujourd’hui un rôle toujours plus considérable : d’autant qu’elle peut s’appuyer sur l’existence d’une mobilité ouvrière inter et intra-générationnelle croissante et qui est loin d’ère négligeable. Comme le montre Claude Thélot, en 1977, 31% des fils d’ouvriers étaient, à 40-59 ans, employés ou cadres ; en 1953, il n’y en avait que 21% [76]. De même, la mobilité intra-générationnclle des ouvriers est relativement importante : près de 12% des ouvriers de 1965 exercent cinq années plus tard une autre profession ; 2,5% d’entre eux sont devenus petits patrons [77]. Dans les années 1960-1970, on assiste aussi à une forte augmentation. « de ménages d’ouvriers qui adoptent le modèle descendance réduite/réussite scolaire des enfants » [78].
Ainsi, comme au XIXe siècle, les ouvriers français peuvent espérer [290] mener à son terme une stratégie de mobilité, parvenir à une augmentation dé la satisfaction personnelle sans attendre les résultats hypothétiques de l’action collective. D’où une adhésion assez marquée à des valeurs benthamiennes : si l’on compare, par exemple, les deux sondages SOFRES portant sur la suppression éventuelle de la possibilité de fonder une entreprise, de se mettre à son compte, on constate que si, en 1976, 58% des ouvriers considèrent cette éventualité comme très grave, ils sont, en 1983, 72% pour porter le même jugement [79]. En revanche, ils estiment à peu près dans la même proportion, d’une date à l’autre, la possibilité de supprimer les partis (27 et 32%) ou encore les syndicats (46 et 44%) comme étant très grave. On doit, par conséquent, souligner le très fort attachement des ouvriers français aux stratégies individuelles telles les créations d’entreprises, exemple le plus marquant d’une logique de marché et non de classe et leur relative indifférence ou leur plus grande tolérance à l’idée de supprimer les instruments mêmes de mobilisation collective. L’attachement des ouvriers au libéralisme est d’ailleurs explicite : 57% d’entre eux en ont, en 1985, une opinion favorable, 69% d’entre eux sont favorables à la concurrence et seulement 16% au dirigisme et 39% aux nationalisations [80].
De nos jours, comme au XIXe siècle, la logique du marché, les stratégies d’enrichissement individuel, l’amélioration des carrières, l’espoir même de créer une entreprise et « de se mettre à son compte » exercent une forte attraction sur une grande partie des ouvriers français dont on a vu qu’un certain nombre réussissait à transformer ces espoirs en réalité. Dans le même sens, 58% des ouvriers estiment normal de bénéficier éventuellement de la plus-value liée à la hausse des prix des maisons et des terrains [81], 62% d’entre eux souhaitent pouvoir déménager dans une maison individuelle dont on sait qu’elle « éloigne encore le ménage ouvrier de la centralité » [82].
Très peu syndiqués, n’accordant pas une importance fondamentale à l’action syndicale, les ouvriers français qualifient même la grève générale de « mauvais moyens » pour changer la société (53% d’entre eux) [83] et seuls 12% (9% en 1983) considèrent que pour « être un bon citoyen », il faut s’inscrire à un syndicat ; cette proportion tombe [291] même à 6% pour l’inscription à un parti. Remarquons qu’entre 1976 et 1983, la proportion des ouvriers qui estiment nécessaire de s’inscrire à un parti passe de 6 à 2% [84]. C’est dire à quel point les ouvriers semblent privilégier l’action individuelle et se détourner de l’action collective. Même si la classe ouvrière demeure, en France, dans une situation de profonde exploitation, les ouvriers, en tant qu’acteurs individuels, paraissent adhérer dans une forte proportion à l’idéologie libérale et individualiste et concevoir leur avenir professionnel ou même scolaire [85] en fonction de la seule maximisation de leurs propres chances au sein d’un système qu’ils savent particulièrement injuste et fortement structuré en une hiérarchie sociale composée d’autant de « barrières » peu aisément franchissables. Il n’y a donc pas que les ouvriers conservateurs [86] pour rejeter tout engagement au sein de l’action collective : la plus large partie de la classe ouvrière française continue, certes, à avoir une forte conscience de classe, mais elle préfère tenter de rejoindre, autant que faire se peut, la catégorie des « gros » plutôt que d’espérer changer sa situation par une action de mobilisation collective [87]. Après avoir constaté que ce qui caractérise l’attitude de l’ouvrier français contemporain, c’est la volonté « d’évasion » d’un groupe social qui conserve longtemps sa spécificité et sa culture propres, Andrée Andrieux et Jean Lignon soulignent le fait que « l’ouvrier qui cherche l’évasion se livre dans sa vie à une activité au sens propre du mot ; mais il s’agit d’une activité purement personnelle, la poursuite du projet d’évasion. Elle ne relie pas l’ouvrier aux autres ouvriers au sein d’une cause commune ; au contraire, elle l’isole » [88]. À l’époque contemporaine, de nombreux « éléments d’érosion du niveau de conscience de classe » sont donc apparus et les ouvriers semblent participer moins facilement à des actions collectives, le nombre de conflits déclinant en France depuis quelques années, [292] celui des journées de grève baissant encore plus nettement [89]. Et, au cœur même du pays ouvrier, en Lorraine, « l’homme de fer » semble lui aussi vouloir s’isoler : là encore, « l’individualisme a pris le dessus » [90]. Dans cette même Lorraine où est née la classe ouvrière supposée unie, agissant collectivement, consciente d’elle-même et organisée, Gérard Noiriel met en lumière l’importance des « stratégies d’individualisation » qui s’accroissent au fur et à mesure que la crise se développe de nos jours, les possibilités ouvertes d’ascension professionnelle sont « autant de moyens de mobiliser, sur une base individuelle, l’énergie de ceux qui ne sont pas satisfaits de leur sort » [91]. C’est bien avouer que, si mobilisation il y a, elle est individuelle et non collective. Et même lorsqu’une véritable mobilisation parvient à se produire comme, en mai 1968, à Bulledor, dans la région parisienne, « la solidarité ne va pas de soi puisqu’elle n’est plus l’expression naturelle d’une classe sociale spécifique comme dans le cas des OP traditionnels mais se justifie par sa fonctionnalité par rapport aux « besoins individuels » ; comme le souligne à cette occasion un ouvrier : « J’ai fait grève … c’est la masse qui obtient, ce n’est pas un homme seul qui gagne une guerre. » C’est donc parce qu’il sait que l’engagement collectif maximisera ses « bénéfices » que chaque ouvrier peut décider de participer à une action collective qui n’est pas ici la conséquence d’une volonté holistique d’une classe supposée unie et maîtresse de sa stratégie. Il s’agit bien, dans ce cas, d’« une conception militariste de la grève » [92]. En définitive, qu’elle soit purement individuelle ou qu’elle résulte de l’engagement d’une pluralité d’individus dans une action collective propre à augmenter les bénéfices de chacun, la mobilisation se révèle, de nos jours, comme ayant souvent un caractère utilitariste [93].
Ainsi, à l’époque contemporaine, tantôt les ouvriers tentent individuellement de s’évader, c’est-à-dire de « sortir », tantôt ils décident [293] les uns et les autres de participer à une action que l’on pourrait davantage qualifier de commune que de collective, tant elle résulte de l’addition de comportements individualistes et utilitaristes. On comprend, dès lors, que de nombreux auteurs aient tenté de prendre la mesure de « l’embourgeoisement » des ouvriers français qui se transformeraient en autant de Bentham contemporains en s’adaptant à la prééminence de plus en plus marquée des règles du marché, en abandonnant par conséquent du même coup un engagement supposé plus collectif destiné antérieurement à s’opposer principalement à l’État. À l’heure de l’antiétatisme dominant, l’individualisme grandissant des ouvriers français semble, lui aussi, indiquer la moins forte prégnance des modèles holistiques qu’ils soient rapportés à l’État ou encore à la classe ouvrière. Il n’est pas nécessaire de se pencher ici sur les termes exacts du débat sur « l’embourgeoisement » de la classe ouvrière ; retenons simplement que le terme même paraît indiquer la victoire du modèle anglo-saxon sur les traditions supposées plus collectives propres à la classe ouvrière française. Notons plutôt que si les « nouveaux ouvriers » rechignent à s’engager collectivement, il en est, a fortiori, de même pour tous les ouvriers qui travaillent dans les espaces de « contournement des forteresses ouvrières » [94]. Dans ces lieux d’implantation des nouvelles industries modernes comme en Normandie, dépourvus de toute culture et traditions propres aux zones d’anciennes industrialisations, telles la Lorraine ou le Nord, la population ouvrière est surtout recrutée parmi les femmes, les jeunes et les immigrés ; chaque salarié, souvent engagé par des entreprises intérimaires, travaille dans plusieurs entreprises à la fois : « Les salariés sont fortement individualisés, ne se connaissent que par équipes, n’ont pas de dimension collective qui permette une défense collective. » Si l’on souligne que, désormais, « l’homme de fer », l’ouvrier fordien, blanc, masculin, incarnant les grands moments des luttes ouvrières du tournant du siècle, a été remplacé par d’autres catégories de travailleurs, on comprend que « l’éclatement » d’une communauté ouvrière supposée fortement soudée par son histoire et ses intérêts propres ne fait que s’accélérer. La « solitude » de cette nouvelle classe ouvrière-là vient, de plus, se conjuguer avec le fait que la nouvelle génération de salariés aurait, depuis les années 1960, davantage une « conscience de soi » qu’une « conscience de classe » [95]. Les choses [294] paraissent assez claires : à l’autre bout de l’histoire de la classe ouvrière française, les stratégies individualistes, le recentrage sur l’acteur semble être de règle, laminant les solidarités anciennes et réduisant la volonté de s’engager dans un mouvement collectif. D’autant plus que les ouvriers sont de plus en plus « divisés » [96] en un grand nombre de catégories distinctes aux intérêts multiples : de la « nouvelle classe ouvrière » qualifiée de blouse blanche jusqu’à la nouvelle classe ouvrière intérimaire.
Indépendamment des stades successifs de la division du travail, le mouvement ouvrier paraît donc confronté, au XIXe siècle comme de nos jours, aux stratégies souvent individualistes de nombre d’ouvriers dont la mémoire d’une histoire propre est loin d’être assurée [97]. En analysant ces deux grands moments de l’histoire des ouvriers, on a souvent été amené à les comparer au stade intermédiaire, celui de la fin du XIXe siècle et de la première partie du XXe, qui, dans la représentation habituelle du mouvement ouvrier, correspond de plus à l’idée d’une communauté en action, prête à se mobiliser collectivement pour défendre ses intérêts de groupe. Il est vrai que les travaux des historiens de la classe ouvrière nous présentent souvent une telle image de ce groupe social à ce moment de son existence et qu’il est presque impossible, étant donné cette perspective de recherche, de prendre la mesure de comportements de type individualistes [98]. À cette époque, dans les grandes usines concentrées de la sidérurgie ou de l’automobile, semble se constituer une classe ouvrière, défendue par ses syndicats et représentée par ses partis politiques. Comme le montre Michelle Perrot, la grève est alors souvent « un geste collectif où jaillit une clameur… on se groupe, on va réclamer en masse, d’une seule voix, pour éviter toute représaille » [99]. Acte collectif, la grève « cristallise » les ouvriers en un ensemble uni et l’intervention de la police a pour conséquence de « souder l’unanimité ; la grève apparaît comme une fête collective : d’où le cortège, le chant, formes presque instinctives de dénonciations, [295] façon de rester groupés et de faire du bruit » [100]. La « concertation prolétaire » se réalise surtout dans les cafés, estaminets, gargotes, lieux par excellence de la sociabilité ouvrière [101], du renforcement des liens sociaux favorables à la mobilisation collective [102]. En Lorraine, là où se développe avec la grande industrie cette classe ouvrière qui correspond le mieux à la représentation traditionnelle de la vraie classe ouvrière, près des hauts fourneaux, c’est bien dans les cafés que se renforcent la solidarité et la conscience des grévistes : comme le remarque Serge Bonnet, « le café de la cité était l’héritier du cabaret de village » : il favorise le maintien des liens communautaires ; les cortèges, les fêtes et les bals sont, d’une manière ou d’une autre, liés aux cafés, source d’une « vie sociale élémentaire » [103]. Dans la région de Toulouse [104] comme, peu après, dans la région lyonnaise, « la mobilisation des masses ouvrières », la généralisation des grèves, dans les années 1890, conduisent à l’apogée d’un mouvement syndical de masse [105]. L’histoire de la CGT se trouve liée à ce type de mobilisation qu’incarne le mieux l’action des ouvriers de la métallurgie en fonction des solidarités issues des structures professionnelles productrices de communautés fortement soudées [106]. Pourtant, même dans ce contexte particulièrement favorable à la mobilisation collective qui semble démentir, dans un premier temps, pour cette période spécifique de l’histoire du monde ouvrier, l’utilité d’une démarche utilisant la perspective de l’individualisme méthodologique et exclure, de plus, toute action utilitaristc des ouvriers eux-mêmes, on peut légitimement s’interroger sur la validité d’une présentation aussi univoque des stratégies des ouvriers qui sont toujours supposés agir uniquement dans le cadre de leur communauté d’appartenance. Comme l’observe Denis Segrestin :
- Il s’agit par essence d’une démarche unitaire et au moins tendanciellement majoritaire, sinon unanimiste ; il s’agit aussi d’une démarche qui se situe au [296] ras des solidarités les plus immédiates, en deçà d’un véritable engagement personnel. C’est une démarche qui est psychologiquement à la fois peu coûteuse et peu rentable ; celui qui prend sa carte n’altère pas ni n’améliore son rapport à la communauté ; celui qui ne « l’a pas » ou ne la « reprend pas » ne met pas en danger son statut dans la communauté [107].
C’est bien ce caractère « peu coûteux » et « peu rentable » de l’engagement syndical qui explique son très faible taux même à une époque où les solidarités communautaires ou professionnelles demeurent plus fortes. À la limite, avec une telle proposition, on pourrait conclure que, comme chez Olson mais dans le cadre, cette fois, d’une « communauté », chaque ouvrier membre de ce réseau de solidarité peut être tenté d’appliquer une stratégie de free rider, de « ticket gratuit » dans la mesure où le prix global de l’action collective est payé par d’autres qui appartiennent eux aussi à la communauté professionnelle. Il semble que cette perspective de recherche n’ait pas retenu l’attention des historiens de la classe ouvrière de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, attachés qu’ils étaient à leur vision quasi holistique d’une classe ouvrière unie, solidaire et se mobilisant dans l’action collective. Le matériel nous manque qui illustrerait la réalité d’un calcul « coût-bénéfice » de type très utilitaire durant ce moment crucial de l’histoire du mouvement ouvrier. Or s’il est possible de mettre en lumière l’existence de stratégies individuelles même dans le cadre d’un village de paysans qui ne peut s’appréhender simplement comme une réalité holistique [108], a fortiori, de tels comportements peuvent se manifester même à l’époque où les ouvriers forment ensemble une communauté professionnelle soudée par une culture commune. La vraie question est donc bien de savoir ce qui assure la solidarité des ouvriers sans considérer celle-ci comme une donnée naturelle résultant d’une position socio-professionnelle identique pouvant donner naissance à une communauté sociale. Il est là encore indispensable de prendre en considération la question iconoclaste de Michael Hechter qui se demande : « Quel processus inhérent à une conception structurelle peut exister pour empêcher un acteur d’opter pour une stratégie de ticket gratuit ? » ; à ses yeux, « la réponse est claire, il n’y en a aucun » [109].
[297]
D’un point de vue méthodologique, il peut sembler crucial de rompre définitivement avec toutes les recherches qui lient une méthode et un objet, établissant ainsi une évolution où chaque étape de l’histoire d’un fait social devait être analysée à l’aide d’une méthode spécifique [110]. Au fond, même dans le cadre d’une communauté professionnelle qui correspond au mythe incarné par une classe ouvrière unie, l’interrogation olsonienne conserve sa valeur. Dans une caste comme dans une classe, l’observateur doit supposer que les acteurs préservent un point de vue propre ; ceux-ci peuvent simplement considérer que la loyauté, dans ce type de structure et en fonction des choix offerts dans une société peu fluide, apparaît comme un comportement fonctionnel et moins coûteux alors que, membres d’une strate, ils n’hésiteraient probablement pas à « sortir ». Cette perspective se révèle, de plus, essentielle pour expliquer la solidarité qui peut exister entre les membres d’une collectivité ouvrière à un moment de son histoire : au lieu de recourir seulement à des interprétations en termes de contrôle social, de reproduction des normes, de « culture ouvrière » qui peuvent, en effet, exercer un rôle parfois important, on peut aussi voir dans la solidarité le résultat d’une adhésion de ceux qui acceptent de se déclarer solidaires. Il serait souhaitable qu’un tel angle d’attaque soit utilisé pour analyser ce moment crucial de l’histoire de la classe ouvrière. En revanche, il est tout aussi indispensable de mieux appréhender le caractère commun des comportements des ouvriers, par exemple, à l’époque actuelle, où ils paraissent davantage adhérer à un point de vue plus individualiste et utilitariste. Les travaux de Guy Michelat et de Michel Simon nous montrent, par exemple, le maintien d’une culture communiste dans la partie de la classe ouvrière « embourgeoisée » mais issue, du point de vue de la mobilité inter-générationnelle, d’un milieu ouvrier communiste [111]. C’est dire que les fils d’ouvriers en situation de « sortie » préfèrent souvent, contrairement aux hypothèses de M. Olson et de Lénine, demeurer solidaires de leur milieu d’origine. Il ne s’agit pas de revenir à une interprétation holistique mais bien de tenter de saisir toujours le lien entre la nature du milieu, le contexte plus ou moins communautaire ou individualiste et les choix des acteurs. Ajoutons que les [298] comportements des ouvriers varient également en fonction de leur insertion dans un secteur public ou nationalisé ou, encore, de leur appartenance au secteur privé en général : dans le secteur public, on se trouve, en effet, en présence d’une fréquence plus forte d’un syndicalisme de classe qui est lié au caractère plus explicitement politique de ce milieu professionnel [112]. C’est remarquer que des comportements plus ouvertement collectifs peuvent être mis en corrélation avec la place dans un État très institutionnalisé et qui a largement étendu son secteur public, en soulignant à nouveau le rôle déterminant de l’État dans la mobilisation ouvrière aussi bien en France, que, par exemple, peut-être demain aux États-Unis où, face à des parcelles d’État fort, on pourrait peut-être voir les ouvriers se mobiliser davantage ; ce que souligne Ted Lowi quand il remarque que « dans la mesure où l’État américain national se renforce et comme le fédéralisme tend à disparaître dans le domaine économique, l’une des raisons qui avaient de manière systématique prévenu l’apparition du socialisme, n’existe plus de nos jours » [113].
Pierre BIRNBAUM
[1] Sur le mythe de la mobilité, voir Birnbaum (Pierre), La structure du pouvoir aux États-Unis, Paris, PUF, 1971 ; Heffer (Jean), « Pourquoi n’y a t-il pas de socialisme américain ? » L’Histoire, mars 1980.
[2] Hirschman (Albert), Face au déclin des entreprises et des institutions, Paris, Les Éditions ouvrières, 1977.
[3] Karabel (Jérôme), « The failure of American socialism reconsidered », The Socialist Register, Londres, Merlin Press, 1979 ; Katznelson (Ira), City Trenches, New York, Pantheon Books, 1981.
[4] Voir Przeworski (Adam), Wallerstein (Michaël), « The structure of class conflict in democratie capitalist societies », American Political Science Review, 16, 1982 ; Ollman (Bertel), « Toward class conciousness next time : Marx and the working class » in Katznelzon (Ira) et al., The politics and Society reader, New York, David MacKay Co., 1975.
[5] Fireman (Bruce), Gamson (William), « Utilitarian Logic in the resource mobilization perspective » in Zald (Mayer), Mc Carthy (John), The dynamics of Social Movements, Cambridge, Winthrop publishers, 1979.
[6] Foner (Philip), History of the labor movement in the United States, New York, International Publishers, 1955, vol. 2.
[8] Marx (Karl), Fondements de la critique de l’économie politique, Paris, Andiropos, 1968, 2e vol., p. 545.
[9] « Unpublished Letters of K. Marx and F. Engels to American », Science and Society, 2, 1938.
[10] Voir Lipset (S.M.), « Why no socialism in the United States ? » in Bialer (S.) et Sluzar (S.) éd., Sources of contemporary socialism, Westvtew Press, 1977. Voir aussi Lipset (S.M.), The first new nation, Doubleday, Anchor Books, New York, 1967.
[11] Laslctt (John), A short comparative history of American socialism, New York, Harper Row, 1977 ; Dahl (Robert), Polyarchy, New Haven, Yale University Press, 1971.
[12] Hartz (Louis), The liberal Tradition in America, New York, Harcourt Brace and Co., 1955.
[13] Sombart (Werner), Why is there no socialism in the United States ? New York, M.E. Sharpe, 1976, p. 19. Voir Lasiett (John), « Sombart and after : American Social Scientists Address the question of socialism in the United States », article non publié, et Boudon (Raymond), La logique du social, Paris, Hachette, 1979.
[14] Lowi (Theodore), American Government, Incomplete Conquest, Dryden Press, 1976.
[15] Merton (Robert), Eléments de théorie et de méthode sociologique, Paris, Plon, 1955. Voir Key (V.O.), Politics, Parties and Pressure Groups, Crowell, 1964 ; Sorauf (F.), Party politics in America, Boston, Little Brown and Co, 1973. Et, plus récemment, Callow (A.B.), The city Boss in America, New York, Oxford Univcrsity Press, 1976. Johnson (M.), « Patrons and Clients, Jobs and Machines : a case study of the uses of Patronages », American Political Science Review, juin 1979.
[16] Rothman (Stanley), « Intellectuals and the American Political System » in Lipset (S.) éd., Emerging coalitions in American politics, San Francisco, Institute for contemporary studies, 1978.
[17] Lipset (Seymour M.), « Radicalism for reformism : the sources of working class politics », American Political Science Review, 77, 1983.
[18] Lipset (Seymour M.), « Radicalism in North America : a comparative view of the Party Systems in Canada and the United States », Transaction of the Royal Society of Canada, Série IV, vol. 14, 1976 p. 25.
[19] Plus encore que Sombart, Sclig Perlman notait déjà l’importance de ce facteur. A theory of the Labor Movcment, New York, Augustus, Kelley, 1966. Voir Laslett (John), « The American Tradition for labor Theory and its relcvance to the contemporary working class » in Horowitz (Irving), Legett (John), Oppenheimer (Martin) éd., The American working class, Prospects for the 1980’s, New Brunswick, Transaction Books, 1979.
[20] Lowi (Ted), « Why is there no socialism in the United States ? A constitutional analysis », article non publié.
[21] Warner (Loyd), Mecker (Marckie), Eells (Kenneth), Social Class in America, Chicago, Social Research Associated, 1949 ; Lipset (Seymour M.), Bendix (Reinhard), Social Mobilily in industrial Society, Londres, Heineman, 1959, Blau (Peter), Duncan (O.), The American Occupational Structure, New Jersey, Prenticc-Hall, 1969 ; Colcman (Richard), Rainwatcr (Lee), Social Standing in America, Londres, Routledge and Kegan Paul, 1979.
[22] Cité in Gurvitch (G.), Le concept des classes sociales, Paris, CDU, 1954, p. 79-80.
[23] Schumpeter (Joseph), Impérialisme et classes sociales, Paris, Flammarion, 1984, p. 162.
[26] Gutman (Herbert), Work, Culture and Society in Industrializing America, New York, Knopf, 1976 ; Montgomery (David), « To study the pcoplc : the American Working Class », Labor History, automne 1980 ; Gordon (David), Edwards (Richard), Reich (Michael), Segmented work, divided workers. The historical transformation of Labor in the United States, Cambridge, Cambridge University Press, 1982.
[27] Shorter (E.), Tilly (C.), Strikes in France, Cambridge, Cambridge University Press, 1974, p. 306-330 ; Dunlop (J-T.), « Structure of collective Bargaining » in Somers (G.G.) éd., The next 25 years of Industrial Relations, Madison, 1973, Clegg (H.A.), Trade unionism under collective bargaining : a theory based on comparaison of six countries, Oxford, Blackwell, 1976.
[28] Voir par exemple Ross (A.M.), Hartman (P.T.), Changing Patterns of Industrial Conflict, New York, Wiley, 1960.
[29] Edwards (P.K.), Strikes in the United States, 1881-1974, Oxford, Blackwcll, 1981, p. 226-227.
[31] Shorter (E.), Tilly (C), Strikes in France, op. cit., p. 317-329 ; Edwards (P.), Strikes in the United States, op. cit., p. 234 ; Adam (Gérard), Reynaud (Jean-Daniel), Conflits du travail et changement social, Paris, PUF, 1978 ; Cronin (James), Industrial Conflict in Modem Britain, Londres, Croom Helm, 1979 ; Kirk (Nevilte), The Growth of Working Class Reformism in Mid-Victorian England, Londres, Croom Helm, 1985.
[32] McKenzie (R.T.), British political parties, Londres, Mercury Books, 1964, p. 1-3.
[33] Taylor (Ian), « Ideology and policy » in Cook (C), Taylor (L), The Labour Party, Londres, Longman, 1980 ; Drucker (H.), Doctrine and etbos in the Labor Party, Londres, Allen and Unwin, 1979 ; Birnbaum (Pierre), La logique de l’État, Paris, Fayard, 1981.
[34] Crouch (Colin), Pizzorno (Alessandro), The resurgence of class conflict in Western Europe since 1968, Londres, MacMillan, vol. 1, 1969 ; Nichols (Theo), Beynon (Huw), Living with capitalism, Londres, Routledge and Kegan Paul, 1977 ; Panitch (Leo), Social democracy and industrial militancy, Cambridge, Cambridge Univcrsity Press, 1976.
[35] Price (Richard), « Rethinking Labour History » in Cronin (James), Schneer (Jonathan), Social Conflict and the political Order in Modem Britain, Londres, Croom Helm, 1982, p. 210.
[36] Marin (Michael), Conciousness and action among the Western working class, Londres, Macmillan, 1973 ; Marwick (Arthur), Class : image and reality in Britain, France and the USA since 1930, New York, Oxford University Press, 1980 ; Gallie (Duncan), Social inequalily and class radicalism in France and Britain, Londres, Cambridge University Press, 1983.
[37] Il est de ce point de vue essentiel d’opposer l’école actuelle, qui s’intéresse aux récits de vie ouvrière autour de Raphaël Samuel (Samuel (R.) éd., People’s History and Socialist Theory, Londres, Routledge and Kegan Paul, 1981) et la perspective marxiste plus structuraliste influencée par Althusser (P. Anderson, T. Nairn ou B. Jessop), peut-être plus apte à rendre compte du type de conscience des ouvriers britanniques appartenant à une société plus pragmatique dans laquelle les valeurs et la culture jouent un rôle essentiel qui transparaît dans les travaux de E.P. Thompson.
[38] Glass (David) éd., Social Mobility in Britain, Londres, Routlcdgc and Kegan Paul, 1954.
[39] Giddens (Anthony), The Class structure of the Advanced Societies, Londres, Hutchinson, 1973.
[40] Voir, par exemple, Goldthorpe (John) avec Llewellyn (Cetriona), Payne (Clive), Social Mobility and Clan Structure in Modem Britain, Oxford, Clarendon Press, 1980, p. 42-62.
[41] Shorter (E.), Tilly (C.), Strikes in France, op. cit. Adam (G.), Reynaud (J.-D.). Conflits du travail et changement social, op. cit.
[42] Il suffit de penser à Brunet, l’ouvrier des Chemins de la liberté.
[43] Gorz (André), Adieux au prolétariat, Paris, Galilée, 1980, p. 44.
[44] Mallet (Serge), La nouvelle classe ouvrière, Paris, Le Seuil, 1969.
[45] Poulantzas (Nicos), « Sur l’État dans la société capitaliste », Politique aujourd’hui, mars 1970, p. 68.
[46] Poulantzas (Nicos), Pouvoir politique et classes sociales, Paris, Maspero, 1968, p. 65.
[47] Althusser (Louis), Lire le Capital, Paris, Maspero, 1965, t. 2, p. 157.
[48] Castells (Manuel), La question urbaine, Paris, Maspero, 1972, p. 314-334. Dans le même sens. Bertaux (Daniel), Destins personnels et structures de classe, Paris, PUF, 1977, p. 47-49.
[49] Poulantzas (Nicos), Les classes sociales dans le capitalisme d’aujourd’hui, Paris, Le Seuil, 1974, p. 16, 19.
[50] Ibid., p. 37 et 312.
[51] Touraine (Alain), Wieviorka (Michel), Dubet (François), Le mouvement ouvrier, Paris, Fayard, 1984, p. 53.
[52] Touraine (Alain), La conscience ouvrière, Paris, Le Seuil, 1966, p. 118.
[54] Touraine (Alain), La société post-industrielle. Paris, Denoël, 1969, p. 50, 99-101.
[55] Touraine (Alain), La conscience ouvrière, op. cit., p. 336-339.
[57] Touraine (Alain), Wieviorka (Michel), Dubet (François), Le mouvement ouvrier, op. cit., p. 22.
[59] Il est évident que de telles corrélations globales demeurent toujours fragiles. Ainsi, de manière plus limitée et presque extrême, on trouve de nos jours des analyses sociologiques plus structurelles de la classe ouvrière américaine aux États-Unis (par exemple Wright (Erik Olin), Class, Crisis and the state, Londres, New Left Book, 1978) ou en Grande-Bretagne (Hindess (Barry), Hirst (Paul), Mode of production and Social formation, Londres, Macmillan, 1977 ; Bloomfield (J.) éd., Class Hegemony and Party, Londres, Lawrence et Wisharl, 1977 ou la revue Capital and Class). Au contraire, on peut trouver en France des travaux qui portent davantage sur les valeurs des ouvriers : Halbwachs (Maurice), La classe ouvrière et les niveaux de vie, Paris, Alcan, 1913. De nos jours, Chombart de Lauwe (Paul-Henry), La vie quotidienne des familles ouvrières, Paris, Éditions du CNRS, 1977, ou Rancière (Jacques), La nuit des prolétaires, Paris, Fayard, 1981. Notons pourtant, même chez ceux qui se montrent attentifs aux valeurs et aux manières de faire, la permanence d’une perspective opposée à l’étude des acteurs et qui présuppose une nécessaire solidarité. Ainsi, pour Luce Giard et Pierre Mayol, « être ouvrier est donc moins être attelé à une tâche spécifique que participer, et cela est fondamental, à une culture populaire urbaine, dans laquelle prédominent des valeurs d’identification essentielles tournant principalement au tour de pratiques de solidarité ». Giard (Luce), Mayol (Pierre), L’invention du quotidien, Paris, UGE, 10/18, 1980, p. 64.
[60] Nadaud (Martin), Léonard, maçon de la Creuse, Paris, Maspero, 1982, p. 122.
[62] Ibid., p. 154. Georges Duveau montre comment, en Lorraine ou à Lyon, les ouvriers ont le goût de la « spéculation », achètent des actions, etc. Duveau (Georges), La vie ouvrière en France sous le Second Empire, Paris, Gallimard, 1946, p. 408-409.
[64] In La parole ouvrière 1830-1851, Paris, UGE, 1976, p. 160, 163, 166.
[67] Hirschman (Albert), Bonheur privé, action publique, Paris, Fayard, 1983.
[68] In La parole ouvrière, op. cit., p. 95.
[69] Rancière (Jacques), La nuit des prolétaires, op. cit.
[70] Voir Poulot (Denis), Le sublime, Paris, Maspero, 1980, p. 139-141.
[71] Segrestin (Denis), Le phénomène corporatiste, Paris, Fayard, 1985.
[72] Cité in Rancière (Jacques), La nuit des prolétaires, op. cit., p. 281.
[73] Lively (Jack). Rees (John), Utilitarian logics and politics, Oxford, Clarendon Press, 1978 ; Ionescu (Ghita), Politics and the pursuit of happiness, Londres, Longman, 1984.
[74] Voir aussi Perdiguier (Agricol), Mémoires d’un compagnon, Paris, Maspero, 1978.
[75] Dubois (Pierre), Les ouvriers divisés, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1981, p. 117-118.
[76] Thélot (Claude), Tel père, tel fils ?, Paris, Dunod, 1982, p. 78.
[77] Mayer (Nonna), « Une filière de mobilité ouvrière : l’accès à la petite entreprise artisanale et commerciale », Revue française de sociologie, 18, 1977, p. 28-30.
[78] Terrail (Jean-Pierre), « Familles ouvrières, école, destin social (1880-1980) », Revue française de sociologie, 25, 1984, p. 430.
[79] SOFRES, La France de 1983. Une nation ou des classes ?, mars 1983, p. 26.
[80] SOFRES, Le classement idéologique des Français, février 1985.
[81] Sondage SOFRES, Le Nouvel Observateur, mars 1984.
[82] Verret (Michel), L’espace ouvrier, Paris, Colin, 1982.
[83] Sondage SOFRES, Dépolitisation des Français : mythe ou réalité ?, 1972, p. 12, 14.
[84] Sondage SOFRES, La France de 1976, op. cit., p. 33.
[85] Boudon (Raymond), Effets pervers et ordre social, Paris, PUF, 1977, p. 99-130.
[86] Capdevielle (J.), Dupoirier (E-), Grunberg (G.), Schweisguth (E.), Ysmal (C), France de gauche, vote à droite, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, Paris, 1981.
[87] Birnbaum (Pierre), Le peuple et les gros. Histoire d’un mythe, Paris, coll. « Pluriel », 1984. 36% des ouvriers voteraient en 1984 pour Reagan et 22% seulement pour Mondale ; et 40% d’entre eux sont favorables à une réduction du rôle de l’État. SOFRES. Opinion publique 1985, Paris, Gallimard, 1985, p. 257, 263.
[88] Andrieux (Andrée), Lignon (Jean) » L’ouvrier d’aujourd’hui, Paris, Gonthier, coll. « Médiations », 1966, p. 163. Voir aussi Frémontier (Jacques), La vie en bleu, Paris, Fayard, 1980, p. 313. « Il y a de belles places partout, dit un ouvrier, il s’agit de les trouver ; avec un peu de volonté, on arrive à faire son petit trou » in Molyneux (P.), Merinari (C.), La parole au capital, Paris, UGE, 10/18, 1978.
[89] Kergoat (Jacques), « Combativité, organisation et niveau de conscience dans la classe ouvrière », Revue française des affaires sociales, avril-Juin 1982, et Kergoat (Jacques), « De la crise économique à la victoire électorale de la gauche : réaction ouvrière et politiques syndicales » in Kesselman (Mark) éd., 1968-1982. Le mouvement ouvrier français, Paris, Éditions ouvrières, 1984, p. 353-355.
[90] Bonnet (Serge), L’homme de fer. 1960-1973, Nancy, Presses universitaires de Nancy, 1984, p. 375.
[91] Noiriel (Gérard), Longwy. Immigrés et prolétaires. 1880-1980, Paris, PUF, 1984.
[92] Kergoat (Danielle), Bulledor ou l’histoire d’une mobilisation ouvrière, Paris, Le Seuil, 1973, p. 195-196.
[93] Les nombreuses grèves, par exemple dans les années soixante-dix, ont surtout pour but, de manière éclatée, la défense du niveau de vie. « Les grèves », Sociologie du travail, 4, 1973.
[94] Baudoin (Thierry), Collin (Michelle), Le contournement des forteresses ouvrières, Paris, Méridiens, 1983.
[95] Ibid., p. 42, 106, 128.
[96] Dubois (Pierre), Les ouvriers divisés, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1981, p. 79-81.
[97] Verret (Michel), « Mémoire ouvrière, mémoire communiste », Revue française de science politique, juin 1984, p. 415-416.
[98] Pour Rolande Trempé, « les mineurs ont acquis assez tôt, dès 1869, la conscience d’appartenir à un groupe spécifique mais ce n’est que lorsqu’ils se sont élevés à la conscience de classe dans les années 1890 que ce groupe a constitué un tout vraiment homogène ». Trempé (Rolande), Les mineurs de Carmaux. 1848-1914, Paris, Les Éditions ouvrières, 1971, t. 2, p. 928.
[99] Perrot (Michelle), Les ouvriers en grève, Paris, Mouton, 1974, t. 1, p. 256.
[100] Ibid., t. 2, p. 554.
[102] Birnbaum (Pierre), Dimension du pouvoir, Paris, PUF, 1984.
[103] Bonnet (Serge), La ligne rouge des hauts fourneaux, Paris, Dcnoël, 1981, p. 122, 226, 253. Voir aussi Noiriel (Gérard), Longwy, op. cit., p. 84.
[104] Aminzade (Ronald), Class, politics and early industrial capitalism, Albany, State University of New York Press, 1981, p. 197.
[105] Lequin (Yves), Les ouvriers de la région lyonnaise. 1848-1914, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1977, t. 2, p. 146, 147, 296.
[106] Adam (Gérard), « Les structures syndicales » in Adam (G.), Bon (F.), Capdevielle (J.), Mouriaux (R.), L’ouvrier français en 1970, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1970, p. 31.
[107] Segrestin (Denis), « Pratiques syndicales et mobilisation : vers le changement ? » in Kessclman (M.) éd., 1968-1982. Le mouvement ouvrier français, op. cit., p. 263.
[108] Popkin (Samuel), The rational peasant, Berkeley, University of California Press, 1979.
[109] Hechter (Michaël), « A theory of group solidarity » in Hechter (M.) éd., The micro-foundations of macrosociology, Philadephie, Temple University Press, 1983, p. 19.
[110] Birnbaum (Pierre), Dimensions du pouvoir, op. cit., chap. 10.
[111] Michelat (Guy), Simon (Michel), Classe, religion et comportement politique, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1977. Mais, comme le note Claude Thélot, « quitter la classe ouvrière pour devenir employé ne change pas beaucoup la façon de voter ; la quitter pour s’installer à son compte la bouleverse ». Thélot (Claude), Tel père, tel fils ?, op. cit., p. 215.
[112] Durand (Claude), Conscience ouvrière et action syndicale, Paris, Mouton, 1971, p. 219.
[113] Lowi (Ted), « Why is thcre no socialism in the United States ? A constitutional analysis », article non publié.
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