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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Gérard Bouchard, “Le choc des mémoires entre Québécois et Autochtones”. Un article publié dans le journal Le Devoir, édition du 27 septembre 2025, page B13 — idées. [Autorisation accordée par l'auteur lundi le 29 octobre 2025 de rediffuser cet article en libre accès à tous dans Les Classiques des sciences sociales.]

[B13]

Gérard BOUCHARD

Sociologue, historien, professeur émérite de l’UQAC

Le choc des mémoires
entre Québécois et Autochtones
.”

Un article publié dans Le Devoir, Montréal, édition du 27 septembre 2025, page B-13 — idées.

Gérard Bouchard

L’auteur est historien, sociologue, écrivain et enseignant retraité de l’UQAC. Ses recherches portent sur les imaginaires collectifs.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La marche « Chaque enfant compte » à l’occasion de quatrième Journée nationale pour la vérité et la réconciliation, à Montréal.

Je dis « Québécois et Autochtones » parce qu’il est clair maintenant qu’on a affaire à deux entités nationales distinctes. Notre gouvernement l’a reconnu depuis longtemps — il faut négocier « de nation à nation ». Et les voix qui s’expriment du côté autochtone affirment manifestement une appartenance distincte.

Un profond clivage

À première vue, il devrait s’ensuivre deux mémoires séparées, chacune racontant son propre passé. En réalité, cette distinction n’est pas nette à cause des interactions étroites entretenues depuis le XVIIe siècle entre ces deux populations. Or, ces interactions ont pris une forme qui fait ressortir un profond clivage.

Il est indéniable que les Canadiens français (puis les Québécois) ont entretenu avec les Autochtones un rapport de domination et d’exploitation. Cette réalité dérange, elle blesse, même ; on voit qu’elle n’a pas encore pénétré notre imaginaire. Nous devrons pourtant nous y faire. À l’exception d’importants travaux pionniers qu’il faut saluer, relativement peu de recherches empiriques ont été effectuées au Québec pour explorer en profondeur l’histoire de ce rapport et de ses retombées sur les populations concernées. Cependant, une génération de jeunes Québécois montre beaucoup d’intérêt pour ce champ de recherche. Ces travaux contribueront à une nouvelle prise de conscience.

Un malaise

Il faut souhaiter qu’ils prennent de l’ampleur. Nous sommes familiers avec le colonialisme que nous avons subi de la part des anglophones, c’est une composante bien établie de notre passé et nous pouvons légitimement en perpétuer la mémoire. Mais sommes-nous également disposés à reconnaître le colonialisme que, parallèlement, nous avons nous-mêmes infligé aux Autochtones ? Nous voilà en présence d’un choc des mémoires : celle des Autochtones et la nôtre.

Pour nous, ce sera peut-être une tâche ardue que d’amortir ce choc. Une autre question difficile se pose, en particulier aux historiens : saura-t-on articuler ces deux trames mémorielles dans la vision de notre passé ? Nous devrons nous y efforcer si nous voulons être en paix avec nous-mêmes.

Une tâche complexe

Ce sera difficile pour trois raisons. D’abord, sur le plan scientifique, nos historiens devront aller plus loin qu’une simple juxtaposition des deux récits. Il y a ici une ingénierie à concevoir pour accorder les idées, les sentiments et les attentes avec les faits. La deuxième raison, comme je l’ai indiqué, tient à la résistance que les nouvelles interprétations ne manqueront pas de soulever parmi les Québécois. Par exemple, comment réagirons-nous à la thèse voulant que nous soyons des étrangers sur le territoire autochtone (« c’est le Québec qui est dans mon pays ») ?

Il faut s’attendre aussi, c’est la troisième raison, à ce que la voix des Autochtones, celle des jeunes en particulier, soit chargée de colère. Dans un important ouvrage, le démographe québécois Victor Piché a donné la parole à un échantillon d’entre eux (Le Québec raconté autrement, Del Busso). Cette voix va très loin dans la critique.

En fait, inspirée par la douleur, elle va parfois trop loin. Certains auteurs s’emploient à diluer et même à nier notre héritage de colonisés : nous appartiendrions à la coalition des sociétés impérialistes occidentales qui ont écrasé les peuples autochtones. C’est sur cette base que nous devrions reconstruire notre mémoire. L’acte d’accusation en couvre large ; en plus de l’industrialisation, les travaux de défrichement des régions périlaurentiennes se seraient également réalisés grâce à l’expulsion des Autochtones.

Cet énoncé et bien d’autres devront figurer à l’agenda des chercheurs pour en évaluer les fondements et la portée. Cela dit, il est assuré que l’industrialisation du Nord québécois a profondément bouleversé les territoires de chasse et la vie des occupants. Quoi qu’il en soit, la voix de la colère, bien compréhensible, devra être contenue si elle doit se prolonger dans le langage de la science et si on veut en arriver à des échanges constructifs dans le sens d’une conciliation (je suppose qu’il serait prématuré de parler d’une réconciliation ?). Pour l’instant, du côté québécois, il paraît raisonnable de concevoir que les deux colonialismes, opérant simultanément à des échelles différentes, ne sont pas incompatibles.

Un nouvel horizon de recherche

Un vaste chantier de recherche s’ouvre ici pour tous les historiens, québécois et autochtones. On voudra mieux connaître la grande et la petite histoire de la destruction des territoires de chasse qui a fait des Autochtones des « apatrides » et qui a mené à l’effacement de leur genre de vie. On voudra mieux connaître la vie dans les réserves, les effets des pensionnats, les rapports quotidiens avec les Canadiens français et les Québécois, la vision et le comportement des élites — y compris des élites religieuses qui ont souvent montré peu de sympathie pour ces voisins tenus pour inférieurs.

Il faudra aussi explorer l’autre versant des choses : comment la destruction a-t-elle été vécue par les intéressés eux-mêmes ?

Des nuances

Enfin, nous devrons tous faire les nuances qui s’imposent. Dans le cas de la région du Saguenay, par exemple, un corpus de vieux entretiens révèle que les colons vivaient en amitié avec les « Sauvages ». Les défricheurs se disaient reconnaissants pour le secours qu’ils leur apportaient. Ils admiraient aussi leur savoir et leur résistance en forêt. Le métissage témoigne dans le même sens. Par contre, d’autres témoignages établissent que des notables saguenayens leur montraient beaucoup de mépris. Certains d’entre eux réclamaient l’expulsion de ces êtres réfractaires à la civilisation.

Il faudra enfin établir dans quelle mesure les défrichements dans les régions ont bousculé la vie des premiers occupants. On a parlé d’une « invasion colonisatrice », d’une « colonisation sauvage ». Encore ici, une double mémoire.

L’effort de recherche à entreprendre ou à poursuivre (chez les Québécois et chez les Autochtones) devrait servir de prérequis à l’instauration d’un nouveau rapport sociétal marqué par une quête d’égalité et de respect mutuel. Naomi Fontaine (dans Shuni) va plus loin : « Est-ce qu’un pays commun pourrait naître ? »

Quant à la sphère politique, rien n’y aboutira sans des négociations guidées par la bonne foi, la mesure et le réalisme.

VOIR LES COMMENTAIRES


Voir aussi le texte de l’historienne Russel-Aurore Bouchard.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le jeudi 30 octobre 2025 8:22
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



Saguenay - Lac-Saint-Jean, Qubec
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