[53]
Christian Bromberger
“À Propos de
quelques travaux récents
sur le conte populaire.” *
In revue : L'Homme, 1979, tome 19 n° 2. pp. 53-68. “Notes et commentaires.” Persee.org. URL.

Un objet d'analyse aussi complexe que la littérature orale [1] nécessite plusieurs éclairages : étude du contexte de transmission (circonstances de renonciation, fonctions explicites et implicites du texte), du style oral (procédés mis en œuvre : intonations, gestes, mimiques...) [2] ; analyse formelle de la « grammaire » du récit (décomposition en unités narratives et recherche des lois de concaténation entre celles-ci) [3] ; étude des thèmes et des symboles à l'œuvre dans le texte, soit dans une optique culturaliste, chère aux ethnologues (on considère alors le texte comme le « reflet », le « miroir » de la société) [4], soit dans une optique anthropologique [54] (structuraliste ou psychanalytique) [5] ; ces deux approches du symbolique nous semblent complémentaires mais leur articulation, on y reviendra, fait problème. Citons enfin, pour clore cet inventaire des « points de vue » sur le texte que l'on pourrait sans peine transformer en une énumération à la Rabelais , les études qui tentent de concilier les approches thématique et formelle, c'est-à-dire qui recherchent des équivalences et des oppositions sémantiques entre les différentes unités constitutives du récit. Cette dernière méthode, sémantico-narrative, a le mérite de ne pas dissocier forme et contenu. C'est sans aucun doute sous cette bannière qu'il faut ranger les analyses les plus suggestives que nous ont fournies ethnologues et sémiologues ces dernières années [6].
Ces multiples points de vue, qui témoignent certes de la complexité de l'objet mais aussi faut-il le souligner ? de profondes divergences théoriques, ne sont pas tous représentés dans les quatre ouvrages que nous allons commenter. Ainsi, aucun des auteurs n'analyse sous l'angle formel ou sémantico-narratif les textes qu'il présente ou étudie. En revanche, ces ouvrages contribuent à une meilleure connaissance des contes populaires sur les points suivants : contexte de transmission (F. & L.), fonctions et significations du texte (Be., C.-G., F. & L.) ; ils posent des questions essentielles notamment sur l'universalité et la spécificité du contenu des contes (Be., C.-G., F. & L.) ou encore sur la pertinence des différents niveaux d'analyse sémantique (Be., C.-G.), touchent à des problèmes de méthode : collecte des textes, établissement d'un corpus, choix d'une version « type » (Be., A. B., F. & L.). Ces questions de méthode, que l'on juge souvent sans importance, renvoient en fait à un débat de fond sur la nature et les fonctions du conte populaire.
Avant d'examiner la validité et la complémentarité de ces différentes études, les problèmes qu'elles soulèvent, nous présenterons chacune d'entre elles.
I
Dans une brève introduction aux Contes populaires persans du Khorassan, A. B. expose les conditions dans lesquelles elle a réuni les 103 contes qui servent de base à son étude. Ces contes « se répartissent en quatre groupes, provenant de quatre sources différentes :
- Meched I : groupe les contes recueillis par des étudiants de la Faculté des Lettres de Meched [« préfecture » du Khorassan] qui m'ont transmis des textes écrits [...]
[55]
- Meched II : groupe les contes de Mochallâh Khânoum, ‘fileuse de coton’ qui aime rassembler ses voisines pour les distraire […]
- Meched III : groupe une partie des contes recueillis depuis plus de vingt ans par E. Chocourzadeh [auteur d’un ouvrage sur le folklore du Khorassan] […]
- Meched IV : groupe sept histoires racontées à l'occasion d'émissions folkloriques de Radio-Meched. »
Le corpus établi par A. B. est donc hétérogène ; certaines versions ont été enregistrées (Meched II), d'autres transmises par écrit, mais on ignore si les enquêteurs ont transcrit intégralement les propos des conteurs ou s'ils ont aménagé les textes. Face à ce corpus hétérogène l'auteur aurait dû entamer un travail critique mettant en évidence les variations de répertoire selon l'identité sociologique des conteurs (voir, plus loin, nos remarques à ce sujet). On regrette, par ailleurs, que l'introduction soit si allusive, car A. B. effleure des problèmes qui mériteraient à coup sûr d'être approfondis, notamment les rapports entre l'oral et l'écrit, l'influence de la littérature de colportage (pp. x, xi). Des affirmations peuvent paraître dogmatiques quand elles ne sont pas étayées par des analyses appropriées ; ainsi, « Les contes à tiroir ont un succès spécial [...] leur structure complexe convient à l'esprit oriental » (p. ix) ou encore « Les textes originaux en persan n'offrent pas d'intérêt linguistique » (p. xii), affirmation bien surprenante (voir plus loin le point de vue de F. & L. à ce sujet). Mais on ne sait si l'auteur fait référence ici aux versions originales des conteurs, qui présentent sans doute un intérêt linguistique (niveau de langue utilisé, statut du persan et du dialecte dans le conte, répertoire lexical du conteur, tournures archaïques, etc.), ou aux textes aménagés par les enquêteurs qui, eux, n'en présentent aucun. Ceci pose à nouveau le problème de l'établissement des textes.
La seconde partie de l'ouvrage, « Analyses thématiques » (pp. 1-88), se présente comme un catalogue, établi selon la classification d'Aarne-Thompson, des « types » attestés parmi les 103 contes recueillis. Chaque analyse comporte un découpage en motifs de la version principale, une liste des versions recueillies et des variations qui s'y manifestent, enfin des remarques sur la diffusion du conte ou ses particularités. A. B. adopte un point de vue classificatoire et comparatiste qui entraîne certains partis pris :
- C'est la « version qui se rapproche le plus du conte type analysé dans Aarne-Thompson [qui] a été choisie comme version principale » (p. xi).
- Quand un conte renferme plusieurs types (c'est le cas notamment des contes à tiroirs), on l'analyse par fragments disjoints. Ainsi le beau conte Mariage de Chah Abbâs (I : 78) qui présente 5 types accolés (AT 1419 E + AT 1351 + AT 1420 D + AT 653 A + AT 653) fait l'objet de 5 analyses successives (I : 32, 33, 60, 63, 65) ; un épisode supplémentaire, qui ne relève pas des types AT, est analysé sous la rubrique « Contes non classés » (p. 79).
L'auteur est ainsi amené à privilégier l'analyse des types au détriment de l'analyse des contes tels qu'ils se présentent. On peut regretter cette tendance qui aboutit à briser l'unité du texte mais c'est la contrepartie de la méthode rigoureuse adoptée. Par ailleurs, les contes ne se « plient » pas toujours à la classification [56] AT, si fine soit-elle [7]. Signalons une double tentation chez l'amateur de typologies : rapprocher, même au prix d'acrobaties, la version dont il dispose d'un type répertorié (ainsi, le premier épisode du conte Mollâ Bâdji ne relève que de très loin du type 480) ; trouver des types ou des contes là où il n'y a que des anecdotes introduisant ou concluant un texte. Ainsi, Mariage de Chah Abbâs présente, on l'a dit, plusieurs types accolés ; un récit narrant les circonstances du mariage du souverain inaugure et achève cette constellation de contes. Il s'agit là, nous semble-t-il, d'un texte-prétexte à l'énoncé d'autres contes et non d'un conte en tant que tel. A. B. le répertorie cependant parmi les contes non classés.
Ces réserves ne doivent pas masquer la rigueur et l'intérêt des analyses présentées par l'auteur, grâce à qui nous disposons désormais des premiers éléments d'un catalogue systématique des contes populaires persans tâche qui devrait être poursuivie par le Centre d'ethnologie de l'Iran où sont archivées de nombreuses versions de contes ; par ailleurs, l'auteur nous révèle l'existence de types AT qui jusqu'alors n'avaient pas été recensés en Iran, ainsi 875 (Chah Abbâs et son fils Djahânguir), 332, 706, 709 (cycle de Chah Tahmâsp), 980, etc., dont on ne trouve trace dans les recueils classiques de Christensen, Lorimer, Massé...) ; enfin, la rubrique « Remarques » qui clôt chaque analyse renferme souvent de précieuses indications sur les thèmes étudiés. Commentant le conte fort célèbre en Iran, La Pierre patiente, A. B. montre que ce motif populaire a inspiré les poètes (Gor-gani, Roudaki...) et plus récemment les chanteurs. Bon exemple permettant d'illustrer les rapports entre traditions écrite et orale, culture d'élite et culture populaire.
L'ouvrage comporte enfin la traduction de 70 contes (I : 89-160 ; II). L'ethnographe trouvera dans ces textes des renseignements précieux sur le folklore du Khorassan et plus généralement de l'Iran : croyances relatives aux div (démons malfaisants), à la géomancie (II, conte 22 : La Femme du rammâl), aux fruits secs qui dénouent les difficultés (I, conte 32), aux jeux (le djanâgh, pari complexe entre deux individus) ; traditions culinaires (produits obtenus à partir du lait, halvâ, etc.) ; comportements sociaux (relations et attitudes au sein de la parenté). Le conte traite souvent avec humour de croyances (la géomancie) ou de saints personnages (les derviches ; I, conte 31). Il renferme aussi bon nombre de clichés sur les qualités et les défauts des populations des différentes régions de l'Iran (I, conte 27 : L'Habitant du Khorassan et celui d'Isfahan). C'est évoquer rapidement la richesse des informations ethnographiques que contiennent ces contes (notons cependant qu'on aurait grand mal à « lire » la société du Khorassan à travers ces textes qui fournissent des indications sur les traditions régionales mais ne peuvent être considérés comme de fidèles « miroirs » de la culture où ils sont conservés). Un glossaire clôt chacun des tomes : le lecteur non spécialiste y trouvera les explications nécessaires pour comprendre telle coutume ou institution. Signalons que le kachk (I : 121) n'est pas « un petit-pain de mâst (lait caillé) séché en [57] forme de toupie », mais un sous-produit solide du dugh (babeurre) ; par ailleurs, l'absence de renvois aux textes ne facilite pas la consultation du glossaire. Sur un plan général, ce travail pose des problèmes : établissement et hétérogénéité du corpus, mise en relation du statut du conteur et du type de répertoire, choix de la version principale. Nous y reviendrons.
II
Sous le titre Permanence et métamorphoses du conte populaire, C.-G. nous propose un échantillon de 17 contes dont la plupart (14) relèvent des types AT 590 ou 315 (La Mère [ou la sœur] traîtresse) et 300 (Le Tueur de dragons). Le corpus se compose de 3 contes turc, malais, lithuanien relevant des types 590 ou 315 ; 7 contes russe, kabardien (Caucase), afghan, haoussa, peul, dahu-sakak de Menaka (Mali), iranien relevant du type 300 ; 4 contes kabyle, roumain, hongrois, crétois où les types 590 et 300 sont associés ; enfin trois textes tzigane, bulgare, tyokossi du Togo qui ne relèvent pas des types ci-dessus sont présentés car « ils contiennent certains éléments [thèmes du dragon, de la mère-ogresse...] qui permettent la comparaison avec l'ensemble du corpus » (Introduction, p. 13). Chaque conte est traduit ou présenté par un spécialiste de la région où il a été recueilli. La sélection ainsi offerte a un double mérite : d'une part elle est suffisamment variée et copieuse pour illustrer la problématique de départ (permanence et métamorphoses) ; d'autre part elle ne retient que des textes inédits en français à l'exception de deux, le conte kabyle Ali et sa mère [8] dont il faut aller chercher le commentaire complet dans une autre publication [9], et la légende afghane Le Dragon de la Vallée Rouge, déjà publiée [10] et facilement accessible (était-il nécessaire de reproduire ce texte qui est ici très rapidement commenté (pp. 81-82) ? De même était-ce le lieu de publier le conte iranien Histoire de Malek-Mohammad et de la Princesse des Fées qui, comme l'indique C.-G. (p. 12), « dans son ensemble, n'a rien à voir avec les types que nous étudions ici » ?).
Pourquoi avoir retenu ces types ? Sans doute parce qu'ils sont parmi les plus répandus (attestés avec une densité particulière en Europe centrale et dans l'aire culturelle méditerranéenne). Réponse un peu courte à laquelle ne s'arrête pas C.-G. qui, dans l'introduction, tente de dégager les raisons de leur extraordinaire diffusion ; celle-ci tient à l’« universalité » des thèmes qu'ils abordent. Dans le type 590, « le héros qu'un amour excessif enchaîne à sa mère se trouve dans une situation symboliquement incestueuse » ; le conte dépeint métaphoriquement cet attachement œdipien ; dans la version turque, la mère lie avec ses cheveux les poignets de son fils ; dans plusieurs contes (turc, afghan, iranien, russe...) la mère [58] est veuve, l'absence de la « loi » paternelle encourageant cette fixation œdipienne. « La réintroduction du père dans cet univers clos (le géant, l'ogre, le voleur ou tout autre personnage redoutable que la mère épouse et avec lequel elle s'entend contre son fils) permet au héros de partir à la conquête de sa propre virilité adulte » (p. 9). Disons que le père, en tant qu'instance d'interdiction et de séparation, permet la résolution de la situation œdipienne, résolution nécessaire au développement autonome du sujet. A la fin du conte, le héros tue sa mère, ce qui symbolise la rupture définitive du désir œdipien. « Le conte », note avec justesse C.-G., « insiste sur la nécessité de 'tuer' la mère pour devenir un homme » (p. 9). Si le type 300 est fréquemment accolé au type 590 (dans certaines versions, kabyle notamment, il est enchâssé dans ce dernier), ce n'est pas par quelque capricieux hasard ; il évoque aussi, symboliquement, les obstacles (dragon, imposteur...) que doit affronter le jeune homme pour « conquérir et affirmer son destin personnel » (p. 9). Ce n'est qu'après avoir surmonté ces épreuves que le héros pourra nouer des relations authentiques avec autrui (le mariage avec la princesse) et s'intégrer dans la société des adultes. On peut qualifier la quête du héros, dans ces deux contes, d' « initiatique » (p. 10). Tels sont les éléments permanents, les « noyaux résistants », heureusement analysés par C.-G. On regrettera cependant que l'étude du symbolisme du dragon soit à peine esquissée (p. 9).
À l'universalité des thèmes s'oppose la bigarrure des textes. Pour rendre compte de cette variété, C.-G. se borne à noter que les contes témoignent du contexte culturel où ils sont transmis. Le conte est un « miroir » comportant des allusions relatives au décor (« situation géographique, flore, faune, contexte matériel... »), un « reflet » des « structures de la société et de ses institutions » (pp. 6-7). Rien n'est dit, en revanche, sur les variations de la structure (insistance sur tel thème entraînant une modification de l'organisation narrative) d'un conte à l'autre. C'est le problème des « œcotypes » que nous évoquerons plus loin.
On peut regretter que, disposant d'un tel matériel, C.-G. n'ait pas ébauché une analyse comparative des contes recueillis. Son dessein, il est vrai, est d'« illustrer » la permanence et la métamorphose plutôt que de l'analyser (p. 7). L'étude comparée de ces différents textes se heurterait d'ailleurs à de nombreuses difficultés, tant les renseignements fournis par les commentateurs sont inégaux. Seules A. Martinkus-Zemp pour le conte lithuanien, C. Seydou pour le conte peul, C. Lacoste pour le conte kabyle [cf. note 9) fournissent des éléments suffisants pour apprécier la spécificité des versions qu'elles présentent. Certains commentateurs, privilégiant le point de vue « culturaliste », proposent des interprétations qui nous paraissent discutables : on les examinera plus loin en abordant les problèmes de l'universalité et de la spécificité des thèmes et, partant, de la pertinence des différents niveaux de l'analyse sémantique.
III
Le titre original de l'ouvrage, The Uses of Enchantment, définit beaucoup mieux le dessein de l'auteur que sa traduction française, assez « raccrocheuse », Psychanalyse des contes de fées. Be. s'adresse en effet « aux parents et aux éducateurs » ; [59] son objectif est « de montrer comment les contes de fées aident les enfants à régler les problèmes psychologiques de la croissance et à intégrer leur personnalité » (p. 26). Si le conte possède des vertus pédagogiques et psychothérapeutiques, c'est qu'« il met l'enfant carrément en présence de toutes les difficultés fondamentales de l'homme » (p. 19) tout « en lui suggérant des solutions aux problèmes qui le troublent » (p. 15). Comme le rêve, le conte est l'extériorisation de pressions inconscientes ; mais, à la différence du rêve, qui exprime symboliquement « des problèmes qui bouleversent l'individu » sans fournir de solution, le conte, par son dénouement, « projette le soulagement de toutes les pressions et, sans se contenter de proposer des façons de résoudre le problème, il promet qu'une solution 'heureuse' sera trouvée » (p. 52). Si les contes sont des « miroirs » (p. 378), ils reflètent avant tout les épreuves que doit affronter l'enfant pour surmonter ses angoisses, désirs, frustrations, fantasmes ; ils décrivent symboliquement les difficiles « démarches qu'exige notre passage de l'immaturité à la maturité » (p. 378). Comme C.-G., Be. qualifie d'initiatique la quête du héros (p. 342).
Levons d'emblée une objection que l'on ne manquera pas d'opposer à ce dernier. Dans la plupart des sociétés traditionnelles, le conte n'est pas un genre réservé aux enfants ; bien au contraire, c'est aux adultes que s'adresse généralement le conteur. Faut-il en conclure que l'interprétation de Be. qui semble tout ignorer des conditions de transmission des contes dans les sociétés « orales » est hors de propos ? Certainement pas. Si le conte traite métaphoriquement des différentes phases du développement de l'enfant, il aborde par là même des problèmes existentiels fondamentaux qui sont « de tous les âges » (complexe d'Œdipe, angoisse de séparation, intégration des trois instances : ça, moi et surmoi, etc.). Be. ne manque pas de reconnaître cette évidence ; ainsi, traitant d'un exemple, il nous dit : « l'angoisse de séparation (la peur d'être abandonné) et la peur d'avoir faim qui inclut l'avidité orale ne sont pas limitées à une période particulière de l'évolution. Elles interviennent à tous les âges au niveau de l'inconscient » (p. 27). Cela dit, il montre avec pertinence que l'intérêt de l'enfant pour tel récit varie selon le stade de son développement ; chaque série de contes traite en effet des problèmes caractéristiques d'une phase de la croissance. La seconde partie de l'ouvrage présente ainsi un panorama, à travers les contes, des difficultés successives que doit affronter l'enfant : Jeannot et Margot traite de la nécessité de sortir de l'oralité, Le Petit Chaperon rouge des désirs œdipiens et de la double image du père, Jack et la perche à haricots des « difficultés pubertaires de l'enfant de sexe masculin », Blanche-Neige des « difficultés pubertaires de l'enfant de sexe féminin », etc.
Quelque peu prisonnier de son point de vue (l'analyse des fonctions psychopédagogiques des contes), Be. a tendance à ne choisir, parmi les textes et les thèmes, que ceux qui servent son propos : il étudie prioritairement les contes qui ont le plus de succès aujourd'hui auprès des enfants et analyse uniquement les textes centrés sur les relations parents-enfants (mais tous les contes ne traitent pas de ces problèmes) ; enfin, il prend une certaine liberté avec les versions qu'il étudie, au nom d'une conception normative du conte. Pour l'auteur, en effet, seules les histoires à dénouement heureux sont d'« authentiques » contes de fées, [60] car elles apportent une solution satisfaisante pour l'enfant ; ni la version du Petit Chaperon rouge selon Perrault (le conte s'achève par la mort de l'enfant), ni l'histoire de Boucles d'or (où, au terme du récit, on n'entrevoit aucune solution au problème central, celui de l'identité de la petite fille) ne trouvent grâce à ses yeux. Mieux vaudrait « les rayer du répertoire ». Signalons cependant que dans ses verdicts il tombe le plus souvent juste, retenant la version la mieux attestée dans la tradition orale. Ceci semble renforcer singulièrement sa thèse sur la fonction et les significations des contes, car ce n'est généralement pas au prix de savantes recherches qu'il établit ses versions de référence (la bibliographie est assez pauvre, presque exclusivement anglo-saxonne, et les renvois aux catalogues classiques particulièrement rares).
Notons, au chapitre des critiques, l'aspect décousu de la première partie (« Utilité de l'imagination ») : Be. étudie successivement des fragments de contes différents, interprétant ici ou là un thème ou un symbole, éludant ainsi les analyses plus complètes qui font toujours surgir des problèmes ardus. Les deux cents premières pages constituent ainsi un ensemble de notations assez disjointes dont certaines, il est vrai, sont particulièrement convaincantes. S'il y a dans cet ouvrage beaucoup de répétitions (sur les fonctions des contes notamment), on y trouve aussi quelques contradictions. Ainsi le mariage avec le prince (ou la princesse) qui parachève bon nombre de contes est-il d'abord présenté comme la réalisation fantasmatique de satisfactions œdipiennes (pp. 148 sq.), puis comme le symbole de la libération de l'attachement œdipien : « Cela signifie que le héros du conte, quel que soit l'attachement qu'il ait pu éprouver envers ses parents, a réussi à le transférer à un partenaire non œdipien et donc plus approprié » (p. 169), interprétation qui nous semble d'ailleurs plus convaincante (voir, à titre d'exemple, le type 590 analysé par C.-G.) ; de même, évoquant le personnage du loup, dans Le Petit Chaperon rouge, qui prend la place de la grand-mère, Be. propose deux explications successives : le fantasme de la méchante marâtre (p. 92) la (grand-) mère se transforme en loup , celui du père séducteur (p. 224) le loup fait disparaître la (grand-)mère, offrant un champ libre au désir inconscient de la fillette « d'être séduite par son père ». S'agit-il de polysémie ? Peut-être... De deux moments de la réflexion de l'analyste... ? On souhaiterait quelques explications.
Ces réserves faites, il faut souligner l'apport capital de cet ouvrage qui renouvelle sensiblement notre connaissance du conte populaire. Son mérite tient d'abord à la méthode expérimentale adoptée, méthode qui n'est jamais explicitée mais qui sous-tend toutes les analyses ; Be., on l'a vu, démontre qu'il y a homologie entre le processus de développement de l'enfant et les actions narrées dans le conte ; vérifier les hypothèses d'analyse des contes, c'est donc les rapporter au savoir constitué en matière de psychanalyse (de l'enfant). Cette navette entre l'expérience clinique et l'interprétation sémantique est une garantie, que fournissent bien rarement les amateurs d'analyses symboliques. Il serait trop long d'énumérer les multiples interprétations proposées par Be. Arrêtons-nous à quelques exemples. Pourquoi le conte de fées présente-t-il des personnages antagonistes de statut similaire (mère/marâtre) ? Ce dédoublement de la personnalité permet de conserver « l'image d'une mère toujours bonne » et de reporter ses [61] sentiments hostiles sur la « méchante marâtre », ce qui évite tout sentiment de culpabilité « qui compromettrait sérieusement les relations mère-enfant » (p. 95). Pourquoi les protagonistes ou les opposants au héros sont-ils si fréquemment trois ? Ils symbolisent, dit Be., « les natures disparates du ça, du moi, et du surmoi » (p. 108) que seul le héros parvient à intégrer harmonieusement au terme du récit (voir des exemples pp. 105-107, 131-147). Pourquoi le thème de l'usurpation apparaît-il si fréquemment ? « La raison pour laquelle cette histoire et ce thème se retrouvent dans toutes les cultures se situe dans leur signification œdipienne » (p. 180) ; l'usurpation, c'est en effet la projection du désir de l'enfant d'être le partenaire du parent de sexe opposé. Pourquoi le réveil ou la renaissance du héros, qui scande les étapes de ses aventures ? « Chacun d'entre eux symbolise l'accession à un niveau supérieur de maturité et de compréhension » (p. 264). Quant à la conclusion fréquente des contes devenir roi (ou reine) , n'y cherchons pas de signification étroitement culturelle : « Le fait que le 'héros' devient roi (ou reine) au dénouement de l'histoire symbolise un état de véritable indépendance, [...] la maturité de l'adulte » (pp. 168-169).
Les analyses du Petit Chaperon rouge, du cycle de Jack, de Blanche-Neige, de Cendrillon, de La Belle et la Bête sont parmi les plus intéressantes. Tous ces contes sont centrés sur des problèmes oedipiens : la double image du père (dans Le Petit Chaperon rouge), objet du désir œdipien (le loup), personnage tutélaire (le chasseur libérateur) ; le conflit du fils et du père (l'ogre dans Jack) ; les jalousies parentales œdipiennes et leur solution (Blanche-Neige) ; les avatars de la fixation œdipienne sur le père (Cendrillon) ; le transfert de l'attachement œdipien sur un partenaire, mettant fin aux angoisses sexuelles liées au désir du parent de sexe opposé (ainsi la Bête la sexualité repoussante se métamorphose-t-elle en prince charmant). Ces contes disent symboliquement qu'une distanciation vis-à-vis des parents est nécessaire pour s'intégrer à la société des adultes ; la conquête de l'autonomie suppose la transformation des « bons parents originels » en (beaux-) parents menaçants. « Si la mère », nous dit Be., « ne se transformait pas pour un temps en (belle-) mère mauvaise, il n'y aurait pas cet élan qui permet de développer un soi distinct, de distinguer le bien du mal, d'acquérir l'initiative et l'auto-détermination » (p. 338).
Ces analyses renouvellent bien des débats académiques sur les fonctions et le contenu des contes populaires ; elles remettent en cause (cf. infra, p. 65) bien des interprétations culturalistes. Il ne faut pas se tromper de « miroir » et interroger celui d'une société quand il est question, au premier chef, d'universaux et d'inconscient.
IV
L'ouvrage de F. & L., La Tradition orale du conte occitan, se présente sous la forme d'un pari qui, disons-le d'emblée, est amplement gagné ; pari en ce sens qu'entreprendre la collecte de contes traditionnels dans une société « démembrée » (les Pyrénées Audoises) pouvait paraître une gageure : les « constats pessimistes [de] la science ethnologique officielle » (I : 14) n'inclinaient-ils pas à renoncer à ce type d'entreprise ? Or, nous prouvent les auteurs, « la tradition orale pyrénéenne ne se présente pas aujourd'hui dans un état ruiniforme pourvu que l'on [62] conduise, auprès et avec les autochtones, des enquêtes systématiques suffisamment loin » (p. 71) ; pari également dans la mesure où F. & L. analysent prioritairement « la situation du texte et ses fonctions multiples » (p. 21) là où l'observation ne suffit plus à les saisir. Notons ce paradoxe : F. & L. ressuscitent, avec succès mais non sans peine, le contexte de transmission des contes là où la tradition est éteinte, tandis que bien des auteurs travaillant sur des groupes où cette tradition demeure vivace en négligent l'étude, se bornant à recueillir des textes et à en proposer l'analyse. Faut-il donc que des institutions disparaissent pour qu'on en reconnaisse l'intérêt ?
F. & L. ont recueilli 150 versions de contes, correspondant à 74 types AT (certains types, très populaires, sont connus sous différentes versions). Le corpus comprend 53 contes merveilleux représentant 27 types ; 33 contes animaliers relevant de 12 types ; 54 contes facétieux correspondant à 33 types ; 10 contes énumératifs ou « randonnées » représentant 2 types. F. & L. n'ont pas publié toutes les versions recueillies mais une version par type. Le choix du texte édité n'est pas ici fonction de considérations normatives ou étroitement typologiques (selon lesquelles il faudrait publier la version la plus proche du type moyen dégagé par AT) mais « avalise un jugement de valeur, expression dialectique des points de vue de l'auditoire et de l'enquêteur sur le conteur » (I : 307). Mieux vaut, pour choisir un texte, s'en remettre à l'avis de ses « destinataires » habituels. Les contes, réunis dans le second livre (I : 311-314, 365 et II), sont publiés dans leur version originale, en occitan, et traduits en français ; notons que les auteurs ont pris le soin d'indiquer, dans le corps du texte, les gestes ou mimiques du conteur et de signaler les changements de langue (occitan/français). Chaque conte est suivi de commentaires (résumé des versions recueillies non retenues ; références des autres versions audoises et occitanes ; indications sur les régions d'Europe où est attesté le conte type ; bibliographie).
La plupart des contes recueillis par F. & L. appartiennent à des types fort répandus. Signalons cependant les textes qui singularisent cette collecte ; certains sont peu (ou pas) attestés en Occitanie et en France : La Poule blanche (T 400), Le Petit berger (T 530), La Fille en garçon (T 597), Le Compliment (T 851), C'est l'histoire d'un jeune homme qui a tué son père et qui s'est marié avec sa mère et qui ne le savait pas (T 931) ; d'autres, déjà attestés en Occitanie, sont l'apanage quasi exclusif en France de cette « aire culturelle » : Le Loup maigre d'Espezel (T 122 A), Le Petit museau du Quercy (T 125), Le Charbonnier (T 159 A) ; enfin, on notera parmi les contes facétieux une bonne proportion d'hapax ou unicas (7 sur les 33 répertoriés, dont L'Enfant et le curé, Le Curé et le majordome). C'est dans cette dernière catégorie de contes, dominée par « l'anticléricalisme et l'héroïque déviant », que se manifeste le plus nettement la spécificité régionale : « Cela peut s'expliquer par une plus grande inventivité ou une plus grande capacité d'accueil de cette culture rurale dans le domaine du blason, de l'érotique et du scatologique » (1 : 83).
Disposant d'un tel corpus de versions françaises et occitanes [11] des types [63] qu'ils ont recueillis, F. & L. auraient pu analyser en profondeur les traits spécifiques du conte occitan. Tel n'est pas leur propos. On le regrettera d'autant plus qu'ils posent en termes adéquats « la problématique de la spécificité » (pp. 82-85) et que D. Fabre, dans un précédent travail, nous avait donné une belle analyse des traits qui singularisent la version occitane du type 301 B [12].
La richesse de l'analyse présentée dans le Livre premier (I : 1-303) est ailleurs :
- dans le repérage des fonctions explicites du texte (fonctions didactique, éthique, ludique ; pp. 99-106) ;
- dans l'étude minutieuse des « institutions de transfert », expression heureuse mais un peu rigide pour désigner les circonstances sociales de communication des textes. Les auteurs ne font pas seulement un inventaire de ces institutions : assemblées d'enfants, assemblées féminines, assemblées masculines (café, cercle...), veillées ; rassemblements à des fins techniques ou économiques (moissons, travail en forêt, estive, foires) ; cérémonies et fêtes (mariages, deuils, Noël, Carnaval, fêtes votives, pèlerinages...), ils mettent aussi en évidence la covariance systématique entre « types d'institutions et genres narratifs, premier pas vers une classification fonctionnelle des récits oraux » (pp. 111-112) ; ainsi, la veillée d'hiver est « l'institution essentielle de transmission des contes » (p. 133) mais aussi des récits de peur et des farces mimées ; le Carnaval donne lieu à une « production textuelle spéciale, à thèmes érotiques, scatologiques et satiriques » (p. 152), etc. ;
- dans l'évocation du reflux de la culture orale occitane devant la diffusion de la culture française écrite ; un des passages les plus intéressants de l'ouvrage est le chapitre vin où les auteurs traitent de la lente transition de l'oralité à l'écriture (du XVIIe au XXe siècle) ; ils fournissent des exemples d'écritures pictographique et idéographique (p. 192), montrent comment l'image peut être créatrice de récits oraux (pp. 196-197), mais surtout mettent en relief les effets de la francisation et de la scolarisation entraînant, parallèlement à la désagrégation du cadre social et des institutions de transfert, le déclin progressif de la tradition orale. Au XIXe siècle et au début du XXe, deux traditions coexistent encore dans les Pyrénées Audoises : « l'une est orale, occitane et locale, son écoute est générale, sans distinction d'âge essentielle ; l'autre [constituée de contes d'origine allemande transmis par les livres et l'école, ceux analysés par Be.] est transcrite en français et destinée spécialement à l'enfance scolaire » (p. 238) ; l'après-guerre de 14 inaugure la puérilisation des contes qui ne subsistent aujourd'hui qu'à titre de souvenirs résiduels.
Passons à quelques remarques que suggère l'analyse de F. & L. Si les auteurs nous proposent (p. 162) une répartition des institutions de transfert en trois grands groupes (typologie fondée sur les critères suivants : sexe, âge des participants, moment, occasion, lieu de la réunion, etc.), ils ne tentent nulle part de dégager, [64] dans une perspective synthétique, les règles de covariance entre institutions de transfert et genres narratifs ce que l'on pourrait appeler les structures de communication des textes. Par ailleurs, F. & L. refusent à juste titre de dissocier les contes des autres textes oraux fixés (cf. note i) ce que certains appellent aujourd'hui « ethnotextes ». C'est là la conséquence logique d'une approche fonctionnelle et situationnelle. Pourquoi, dès lors, ne pas avoir publié au moins quelques exemples de ces textes : récits de peur destinés aux enfants, textes scatologiques de Carnaval, anecdotes érotiques contées sur le champ de foire ? Voici enfin plus fondamental : à de multiples reprises les auteurs opposent les « communautés égalitaires » audoises à la culture hégémonique française, la civilisation paysanne rurale à la civilisation urbaine industrielle, la culture minoritaire périphérique à la culture officielle centrale, l'oral à l'écrit, l'occitan au français (p. 258). Dans leur repérage des institutions de transfert, F. & L. ne négligent aucune variable sauf une : l'appartenance sociale des participants. On se laisserait volontiers convaincre (on n'est pas spécialiste des cantons d'Axat et de Couiza...) que les sociétés audoises ont été profondément égalitaires, ne comptant ni gros propriétaires ni notables assurant le relais entre le local et le national, qu'il s'agissait là de communautés unanimes sans divisions ni tensions. Seulement, F. & L. contredisent eux-mêmes, çà et là, cette vision un peu mythique de l'Occitanie passée, en évoquant notamment le rôle des « élites rurales » (p. 200) dans la diffusion de l'écriture et, plus généralement dans la quatrième partie, la stratification sociale de ces communautés qui n'est, hélas, jamais analysée. À ce compte, la belle évocation de la fête (pp. 155 sq.) mériterait sans doute quelques compléments (sur le statut socio-professionnel des organisateurs, etc.) ; le concept de conflit culturel, souvent avancé, mériterait aussi d'être mieux analysé (quelle fut la place des élites lettrées dans ce conflit ?).
Ces quelques réserves sur le culturalisme au sens orthodoxe des auteurs ne doivent pas masquer la richesse de cette étude, désormais ouvrage de référence pour qui veut étudier « la position sociale et culturelle » des textes oraux.
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Les méthodes mises en œuvre dans ces différents ouvrages sont, sous bien des aspects, complémentaires ; sous d'autres, elles paraissent contradictoires. Faisons rapidement le point.
Texte et contexte
L'analyse fonctionnelle et situationnelle des textes permet de renouveler largement les typologies (toujours hésitantes) fondées sur des critères formels et thématiques. On peut regretter que F. & L. ne jettent pas les bases, pour les textes oraux occitans, d'une telle classification, mais ils ouvrent néanmoins des perspectives intéressantes. Par ailleurs, cette recherche des corrélations entre statut du narrateur-nature du texte-institutions de transfert permet de dégager la spécificité des répertoires des différents conteurs (voir F. & L., 1 :41-64) et, par là, d'établir avec rigueur le corpus des textes étudiés. Ainsi A. B. aurait-elle pu [65] noter les variations sensibles entre les contes narrés par la fileuse de coton (Meched II) et ceux racontés à la radio régionale (Meched IV) : les uns fourmillent d'anecdotes, de détails sur les aspects traditionnels et modernes de la vie, comportent de larges épisodes mélodramatiques (par exemple, le conte 30 : Aventures à Bagdad) ; les autres sont pour la plupart des contes animaliers et moralisateurs.
Sur les fonctions du conte, les approches de F. & L. et de Be. sont complémentaires ; les premiers répertorient les fonctions explicites des contes (pédagogique, éthique, ludique) ; le second, pour sa part, analyse leurs fonctions psychothérapeutiques. Il va sans dire que le point de vue qu'il émet époussette bien des poncifs sur les « intentions » profondes de ces textes ; ainsi ne peut-on plus lire Le Petit Chaperon rouge comme une simple « mise en garde des enfants contre le danger de circuler seuls dans les bois qui, durant des millénaires, furent hantés des loups » [13], interprétation un peu courte de Delarue, reprise par Soriano [14].
Il ne faut pas négliger, dans l'analyse des corrélations texte-contexte, l'étude de la langue (lexique, tournures spécifiques, style oral, niveaux de langue...). Aucun de nos auteurs n'analyse systématiquement ce problème. Signalons cependant deux voies de recherche intéressantes tracées par F. & L. : étudier les variations des performances narratives et stylistiques du conteur selon les conditions de communication [15] ; analyser, dans les situations de plurilinguisme, la hiérarchie des langues à 1'ceuvre dans le texte ainsi existe-t-il dans les contes merveilleux occitans une distribution rigoureuse entre langues utilisées à l'occasion des dialogues et statuts des protagonistes ; on peut classer celles-là selon leur degré de prestige (latin, français, norme occitane, dialecte local, dialectes voisins...) [16].
On notera enfin, ne serait-ce que pour souligner la cohérence du projet de chacun des auteurs, les corrélations entre contexte de la recherche et corpus retenu. A. B., adoptant le point de vue classificatoire, édite les textes qui se rapprochent le plus des contes types AT ; ce sont, au regard de sa problématique, les plus pertinents. Be. n'étudie que les textes qui lui semblent « authentiques » au nom de sa conception (normative) des fonctions du conte. F. & L., analysant les conditions d'émission et de réception du texte, retiennent pour version type celle que les usagers jugent avec le plus de faveur. On aimerait trouver dans tous les recueils ou analyses de contes un exposé clair comme celui de ces auteurs des raisons qui ont entraîné le choix de telle version au détriment de telle autre.
Universalité et spécificité.
Le problème des niveaux d'analyse
La plupart des contes présentés dans ces ouvrages font partie d'un patrimoine commun à plusieurs aires culturelles. Comment aborder le problème de la spécificité ? [66] Tous les auteurs s'accordent pour constater que contes et autres textes oraux comportent des traits caractéristiques du milieu d'où ils émanent : traits d'actualisation et de localisation, classes de personnages spécifiques, « reflet » des institutions et de l'organisation sociale. Plus rares sont ceux qui essaient de dégager cette spécificité de la structure même des textes. Analyser les rapports contenu (thèmes véhiculés)-forme (organisation narrative) paraît être pourtant le meilleur moyen de cerner les mécanismes de spécification des textes. Quand l'insistance sur tel(s) thème(s) entraîne d'importantes variations (par rapport aux autres versions attestées du type analysé) dans l'agencement dramatique et la distribution actantielle, on peut parler d'« oecotype » (voir F. & L., p. 84). Dégager, genre par genre, les traits récurrents des oecotypes répertoriés dans une culture donnée est sans doute la voie à suivre pour établir la spécificité textuelle. C'est davantage dans l'étude de la « transformation » des types que dans l'analyse d'hapax ou unicas qu'il faut chercher les traits spécifiques d'un ensemble de contes car, notent justement F. & L., ceux-ci sont bien souvent les « produits de l'expérience individuelle » transmis ici et là selon un mode « erratique » (p. 86).
Le bel accord des auteurs pour reconnaître que les contes véhiculent des traits spécifiques ne doit pas cacher les profondes divergences de points de vue quant à la prise en compte de ces traits afin de saisir la signification des textes. Pour certains, la signification majeure du conte réside dans le contenu spécifique transmis : c'est la position « résolument ethnologique » affichée par C. Lacoste pour qui le conte est « surtout réflexion de la société sur elle-même » [17] ; s'intègrent aussi dans ce courant culturaliste les études ethno-psychologiques sur la « mentalité » dominante propre à un corpus régional de contes [18]. Pour d'autres (c'est ici le point de vue de Be. et, dans une certaine mesure, de F. & L. qui notent à juste titre que le contenu du conte est assez imperméable aux transformations sociales), les traits spécifiques ne sont que de surface ; ils n'épuisent en aucun cas la signification du conte, qui relève essentiellement de catégories universelles.
Nul doute que les deux positions sont conciliables et complémentaires ; mais il nous semble que les tenants du culturalisme se trompent souvent de clef pour interpréter thèmes et symboles ou, si l'on veut, prennent le sens secondaire pour le sens principal. Voyons-en quelques exemples : commentant le premier acte du conte kabyle Ali et sa mère (C.-G. : 141-162) où le père ordonne à son fils de tuer sa mère, C. Lacoste écrit : « On peut s'en tenir à ce qui paraît bien être le problème ici posé : le danger, qui peut aller jusqu'à un refus, inhérent à la présence des femmes, pourtant inévitable dans un système très fortement patri-linéaire... » [19] Le premier acte ne symbolise-t-il pas aussi et plutôt l'intervention du père en tant qu'instance d'interdiction (de la mère) ? Les actes II et III incluent les motifs du type 590 (la mère fuit avec le fils ; elle rencontre un ogre qui devient son amant et tue l'enfant ; le héros renaît et se venge de l'ogre). Les actes IV, [67] V et VI (victoire du héros sur l'hydre, deuxième infanticide et deuxième résurrection ; dénouement : le héros devient sultan) s'apparentent au type 300. Commentant le dénouement (« le héros accède au pouvoir de ce qui peut être une cité mais est en tout cas différent de la société villageoise hiérarchisée »), C. Lacoste écrit : « Au niveau du groupe social élémentaire patrilinéaire le héros met le groupe en danger par son refus de l'ordre social et le prive de sa participation (économique, sociale et politique) ; mieux : détaché de cet ordre patrilinéaire, il s'approprie des moyens de production : eau et terre en même temps qu'un pouvoir politique personnel, » [20] Ne vaut-il pas mieux voir dans le fait conventionnel que le héros devient sultan, roi ou prince le symbole de son accession à l'autonomie, de l'intégration de sa personnalité au terme de rudes épreuves initiatiques qui l'ont confronté à ses problèmes œdipiens ? Au reste, Mqides le héros du conte kabyle analysé ailleurs par C. Lacoste qui lui est le symbole de la continuité de l'ordre social, ne devient-il pas également, dans certaines versions, roi ou sultan au terme de ses aventures ? À évoquer Mqides on ne peut manquer de rappeler certaines interprétations que l'auteur donne de ce conte, qui illustrent bien sa problématique : l'ogresse est présentée comme « l'antithèse de la femme civilisée » [21] ; ne s'agit-il pas plutôt du fantasme de la mère dévorante ? Le refus de nourriture opposé par le héros à l'ogresse comme refus de « créer des liens » symbolisés par la « commensalité » n'intervient-il pas plutôt pour opposer les fixations ou régressions orales des frères qui acceptent la nourriture de l'ogresse à l'autonomie psychologique du héros ?
Autre exemple de glissement : on interprète des effets de vraisemblance dramatique comme des thèmes culturellement spécifiques ; ainsi M. Lebarbier, commentant le passage du conte roumain Ion Taler (C.-G. : 162-78) où la fille feint la maladie pour obtenir que son frère parte en quête d'un médicament extraordinaire, écrit : « Cela semble caractériser assez bien la représentation de la femme dans la société paysanne roumaine. Dans le conte facétieux, la femme est très souvent présentée comme infidèle, paresseuse, bavarde, méchante, stupide... » (p. 179). On le croit volontiers. Seulement, cette séquence se trouve dans la plupart des contes du type 590 et n'a d'autre fonction que d'entraîner le départ du héros (contre lequel complotent sa sœur et l'ogre). Il s'agit d'un procédé narratif conventionnel.
Il semble donc que certains auteurs traquent la spécificité là où elle n'est pas (la signification générale) plutôt que là où elle se révèle (l'oecotype). Ne fallait-il pas en effet, dans Ali et sa mère (où les types 590 et 300 sont enchâssés), noter prioritairement la multiplication des épreuves et des difficultés qu'éprouve le héros à s'arracher à l'attachement oedipien qui confère à notre sens un visage spécifique à la structure du texte kabyle ? C'est d'ailleurs sur cette voie que C. Lacoste s'était engagée, d'excellente façon, dans une partie de son étude sur Mqides [22].
[68]
Entendons-nous bien : il ne s'agit pas d'opposer une (bonne) psychanalyse et une (bonne) sémiotique narrative à un (mauvais) culturalisme mais d'indiquer que la permanence d'éléments à travers les contes interdit d'interpréter des traits structuraux (morphologiques et sémantiques) comme de simples traits spécifiques.
Un mot sur un autre point. On regrette que Be. ignore les recherches, engagées à la suite de Propp, sur la distribution actantielle dans le conte (mise en évidence des grandes classes de personnages : héros, adjuvants, opposant(s), objet de la quête, destinateur, destinataire) [23]. Un pas reste à franchir pour dégager les liens entre ces catégories et le contenu symbolique qu'elles représentent, tâche qui ne saurait se réduire à établir un lexique de correspondances.
Bien des problèmes demeurent donc ouverts en matière d'analyse de la littérature orale ; le mérite essentiel des ouvrages que nous avons évoqués est de les poser clairement et, par là même, de contribuer à les résoudre.
* A. Boulvin, Contes populaires persans du Khorassan. I : Analyse thématique accompagnée de la traduction de trente-quatre contes, xviii + 166 p., index, bibl., gloss., et A. Boulvin & E. Chocourzadeh, Contes populaires persans du Khorassan. II : Trente-six contes traduits, vii + 123 p., index, gloss. (Publiés avec le concours du CNRS.) Paris, Klincksieck, 1975 (« Travaux de l'Institut d'Etudes iraniennes de l'Université de la Sorbonne Nouvelle » 6 et 7) [cités infra : A. B.]. G. Calame-Griaule, éd., Permanence et métamorphoses du conte populaire, Paris, Publications orientaliste de France, 1975, 228 p., bibl. (« POF - Études ») [cité infra : C.-G.]. B. Bettelheim, Psychanalyse des contes de fée. Traduit de l'américain par Théo Carlier. Paris, Robert Laffont, 1977, 404 p., index, bibl. (coll. « Réponses ») [cité infra : Be.]. D. Fabre & J. Lacroix, La Tradition orale du conte occitan. Les Pyrénées Audoises. I : 1974, xx + 465 p., index, bibl. ; II : 1973, xiii + 403 p., index. Paris, Presses universitaires de France (« Publications de l'Institut d'Études occitanes ») [cité infra : F. &L.].
[1] Expression que nous employons par commodité mais qui (comme le soulignent à juste titre F. & L., I : 89) est « contradictoire dans les termes ». Ces auteurs définissent ainsi leur objet d'analyse : « récits au sens linguistique du terme, fixés (i.e. mémorisés et reproduits), archaïques (i.e. en fonction dans la culture avant la grande mutation moderne) » [ibid. : 91).
[2] Il nous est impossible, dans le cadre de ce commentaire, de citer les références bibliographiques représentatives des différentes approches de la littérature orale. Nous ne mentionnerons que quelques titres qui illustrent plus particulièrement tel courant ou méthode d'analyse. Sur le contexte de transmission et le style oral, voir G. Calame-Griaule, « Pour une Étude ethnolinguistique des littératures orales africaines », Langages, 1970, 18.
[3] Voir notamment les travaux de V. Propp, de C. Brémond, et D. Paulme, La Mère dévorante. Essai sur la morphologie des contes africains, Paris, Gallimard, 1976, chap. 1 : « Morphologie du conte africain ».
[4] Point de vue soutenu notamment par C. Lacoste-Dujardin dans Le Conte kabyle. Étude ethnologique, Paris, Maspero, 1970.
[5] Cf. l'œuvre de C. Lévi-Strauss et, sur l'approche psychanalytique, le livre de B. Bettelheim présenté ici, qui rompt heureusement avec la tradition jungienne.
[6] On trouvera les illustrations de cette approche dans C. Lacoste-Dujardin (op. cit. : 85-107), L. Marin (« Jésus devant Pilate », Langages, 1971, 22), J. Courtes « (De la Description à la spécificité du conte populaire merveilleux français », Ethnologie française, 1972, 2 (1) et (2)), etc.
[7] Voir à ce sujet les remarques de D. Paulme (op. cit. : 9-10).
[8] Cf. C. Lacoste, Traduction des légendes et contes merveilleux de la Grande Kabylie, Paris, Geuthner, 1965, 2 vol.
[9] C. Lacoste-Dujardin, « Le Conte kabyle : Ali et sa mère, ou : Du matricide à la conquête du pouvoir », in G. Tillion, éd., Littérature orale arabo-berbère, Paris, CNRS-EPHE, 1973-74 : 127-138.
[10] In R. Hackin & A. A. Kohzad, Légendes et coutumes afghanes, Paris, Presses universitaires de France, 1953 (« Publications du Musée Guimet » LX. Bibliothèque de diffusion).
[11] La documentation des auteurs sur les contes provençaux est particulièrement pauvre, encore plus pauvre, dirons-nous, que la documentation réellement disponible ; ainsi le classique Seignolle (Le Folklore de la Provence, Paris, Maisonneuve & Larose, 1967), qui comporte des types étudiés par F. & L. (T 300, 301, 400...), n'a-t-il pas été consulté.
[12] D. Fabre, Jean de l'Ours. Analyse formelle et thématique d'un conte populaire, Carcas-sonne, Éditions de la revue Folklore, 1969.
[13] P. Delarue, Le Conte populaire français, I, Paris, Érasme, 1957 : 383.
[14] Dans Les Contes de Perrault, Paris, Gallimard, 1968 : 153.
[15] Cf. La Tradition orale du conte occitan..., op. cit. : 17 ; pour plus de détails, voir des mêmes auteurs : Una contairina populara audenca, Montpellier, Centre d'Études occitanes, 1970 (coll. « Obradors »).
[16] Cf. La Tradition orale du conte occitan..., op. cit. : 226 et surtout, des mêmes auteurs, « Langue, texte, société. Le plurilinguisme dans la littérature ethnique occitane », Ethnologie française, 1972, 2 (1) et (2).
[17] Le Conte kabyle. Étude ethnologique, op. cit. : 12.
[18] Voir, à titre d'exemple, P. Delarue, « Les Caractères propres du conte populaire français », La Pensée, 1957, 72.
[19] « Le Conte kabyle : Ali et sa mère... », in op. cit. : 132.
[21] Le Conte kabyle. Étude ethnologique, op. cit. : 96.
[23] Voir V. Propp, Morphologie du conte, Paris, Seuil, 1965, et les travaux de A. G. Greimas (notamment Sémantique structurale, Paris, Larousse, 1966).
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