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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Christian Bromberger, Technologie et analyse sémantique des objets: pour une sémio-technologie.” Un article publié dans la revue L'Homme, 1979, tome 19, n° 1. pp. 105-140. Persee. [EN LIGNE] URL. Consulté le 19 juin 2013. [Autorisation accordée par l'auteur le 17 février 2012.]

[105]

Christian Bromberger

Technologie
et analyse sémantique des objets :
pour une sémio-technologie
.”

Un article publié dans la revue L'Homme, 1979, tome 19, n° 1. pp. 105-140. Persee. [EN LIGNE] URL. Consulté le 19 juin 2013.


Les objets comme techniques, les objets comme signes, les objets comme symboles
I. Exigences contextuelles et forme de l'objet
II. Les objets comme marques d'identification statutaire
1. Variété des statuts, variété des objets
2. Variété des contextes, variété des objets
3. L'analyse hiérarchique des significations de l'objet
a) Le vêtement comme signe ou ensemble de signes
b) Hiérarchie des fonctions de l'objet et changement technique
4. La tactique technique de différenciation sociale 
III. Les différences formelles : essai d'interprétation
1. Objets et statut économique
2. Modalités stylistiques et significations symboliques des objets

a) L'analyse formelle des objets
b) L'analyse symbolique des formes : schèmes formels et schèmes conceptuels
c) L'analyse symbolique des formes : particularités stylistiques et thèmes idéologiques
IV. Récapitulation, problèmes et perspectives
1. Récapitulation
2. Tendance et fait technique ; noyau culturel commun et paliers de différenciation socio-technique
3. Perspectives d'application

Travaux cités.
Résumé / Abstract



Les objets comme techniques,
les objets comme signes, les objets comme symboles

Les objets, comme les mots, sont porteurs d'informations [1] ; ils fournissent, en fonction du « système d'attentes et d'habitudes acquises » (Eco 1972 : 273) qui en définissent culturellement l'usage, une série d'indications claires, radicales.

L'objet technique est d'abord la réponse formelle et matérielle à un ensemble d'« exigences » spécifiques, explicitement reconnues par les membres d'une société [2]. Détourner l'objet des fins pratiques qui lui sont culturellement assignées — transformer, par exemple, une baignoire en garde-manger ou en meuble de rangement [3] — prête à sourire, voire à sanction. Définir les exigences contextuelles que remplit l'objet, le système de conventions qui en régit l'usage, le réseau de correspondances entre sa forme et ses fonctions spécifiques, constitue la première étape d'une analyse technologique.

[106]

Le vêtement que l'on porte, la maison que l'on habite, le repas que l'on consomme... sont tout à la fois réponses à des contraintes universelles culturellement spécifiées et expositions du statut que l'on occupe dans la société. L'inventaire comparé de la garde-robe, du garde-manger, du mobilier d'une série d'intérieurs me renseigne d'emblée sur la position relative de leurs détenteurs dans le système social. Saisir les correspondances entre variations formelles des objets et différences statutaires constitue la seconde phase de l'analyse sémantique des objets. Vu sous cet angle, l'objet, « n'étant plus [simplement] là pour faire mais pour représenter » (Moles 1969 : 19), peut être considéré comme un signe [4] unissant dans une relation explicite une forme et une signification. Ainsi, le Juif polonais signifie différentiellement son origine ethnique (signifié) par la fente longitudinale de son chapeau (signifiant), la citadine morave sa « citadinité » (signifié) par la couleur de ses peignes de coiffure (signifiant) : dans les deux cas, la relation entre forme de l'objet et statut signalé repose sur un système de conventions culturellement reconnues ou, si l'on veut, sur un code.

Cependant, poser les objets comme marques d'identification sociale ne doit pas aboutir à gommer leur « statut pragmatique ». Si la floraison des gadgets ostentatoires, des antiquités décoratives et autres « simulacres fonctionnels » (Baudrillard 1969 : 25) convainc l'analyste de la « société de consommation » de la prédominance de la « fonction distinctive » des objets sur leur aspect utilitaire, on ne peut pour autant énoncer pour règle générale que la fonction pratique des objets est un simple « alibi » à leur valeur socialement démarcative. Nous partageons ici le point de vue de Moles : « Pour le spécialiste des communications de masse [...], la symbolisation [de l'objet] passe avant sa signification fonctionnelle immédiate. Il faudrait toutefois se garder d'un excès en ce domaine : les crayons restent faits pour écrire, les lampes pour éclairer, les tournevis pour serrer, etc., et si la possession d'un arsenal de poêles dans une cuisine a un sens symbolique quant à l'état social du propriétaire [...], il peut aussi signifier qu'il fait souvent la cuisine » (Moles 1969 : 7). Ces phrases nous semblent tempérer très justement les affirmations de Baudrillard qui, privilégiant les phénomènes de consommation ostentatoire (type kula) au détriment de l'utilisation courante [107] des biens matériels, fonde exclusivement sa théorie sociologique des objets sur « une théorie de la prestation sociale et de la signification » (Baudrillard 1969 : 23).

L'objet, signe du statut de son détenteur, se caractérise par un certain nombre de modalités stylistiques : particularités formelles, agencement des couleurs, jeu sur le matériau, situation dans l'espace, etc. Si l'on suit Baudrillard, les caractéristiques morphologiques qui singularisent un objet par rapport à d'autres appartenant à la même série sont essentiellement arbitraires. « À proprement parler », écrit-il, « [l'objet] n'existe pas plus qu'un phonème n'a de sens absolu en linguistique. Cet objet ne prend de sens ni dans une relation symbolique avec le sujet [...] ni dans une relation opératoire au monde (objet-ustensile), il ne prend de sens que dans la différence avec d'autres objets, selon un code de significations hiérarchisées. Cela seul [5], sous peine des pires confusions, définit l'objet de consommation » (Baudrillard 1972 : 61). Est-ce à dire que les variations formelles répertoriées, en synchronie ou en diachronie, ne traduisent en rien des différences d'habitus [6], de style de comportement d'une classe à l'autre, d'une époque à l'autre ? Ainsi, pour cet auteur, le passage de la minijupe à la maxijupe est la simple « reproduction du matériel distinctif » (ibid. : 82). En fait, les particularités stylistiques sont également, comme on le montrera, porteuses de significations symboliques, celles-ci le plus souvent implicites. Les objets peuvent être considérés comme les traductions formelles de schèmes conceptuels, de thèmes idéologiques sous-jacents qu'ils expriment analogiquement ; entre la tunique tube — prônée par la mode 1976 — et la minceur, les bracelets de cheville africains et l'exotisme, le lien est en effet intrinsèque, sinon directement perçu par les usagers. Dégager les significations latentes que véhicule la forme des objets, mettre au jour les mécanismes de correspondance entre particularités stylistiques et formes de pensée constituent le troisième volet de l'analyse que l'on propose.

On peut donc aborder successivement l'objet comme réponse à des exigences contextuelles particulières, signe du statut de son détenteur, symbole de l’habitus propre à un groupe social et/ou ethnique. Ces différents aspects doivent être pris en compte pour expliquer les processus multiples du changement technique. Dans le texte qui suit, nous analyserons surtout des exemples empruntés à la [108] société industrielle (mode vestimentaire 1976, bouilloire de style design, pratiques contemporaines en matière de logement, etc.) ; par ailleurs, nous nous référerons essentiellement aux techniques de consommation. A ces choix, plusieurs raisons : la consommation ostentatoire, qui se donne libre cours dans la société de pseudo-abondance, est un bon révélateur des significations explicites ou latentes que véhiculent les objets ; d'autre part, les objets de consommation, parce qu'ils sont moins subordonnés aux contraintes fonctionnelles que les techniques de fabrication ou d'acquisition (cf. Leroi-Gourhan 1945 : 147-149 ; Balfet et al. 1957 : 1), offrent un champ d'investigation particulièrement riche et divers ; enfin, si l'on s'est préoccupé récemment de l'organisation technique pour situer les acteurs sociaux dans le processus de production, on a, en revanche, négligé les variantes dans le domaine de la consommation. Il resterait d'ailleurs à faire le lien entre la distribution des moyens de production selon les groupes sociaux et les pratiques correspondantes de consommation.

I. — Exigences contextuelles
et forme de l'objet

L'examen des relations entre forme, matière, fonctions et besoins a occupé une place essentielle dans la réflexion, la théorie [7] et les analyses technologiques ; aussi n'y accorderons-nous ici qu'un développement limité, centré sur les rapports entre forme et fonctions spécifiques de l'objet. Analyser la signification d'un objet technique, c'est tout d'abord repérer et hiérarchiser les exigences contextuelles qu'il remplit, puis mettre au jour les mécanismes d'adaptation de sa forme aux fonctions qui lui sont culturellement assignées.

Comme toute autre technique, l'habitation est la traduction formelle d'un certain nombre d'exigences — pédologique, climatique, économique, sociale, etc. — dont le poids respectif varie selon les sociétés [8]. A chacune d'elles correspond une ou plusieurs solutions morphologiques : type de fondations, pente du toit, orientation des ouvertures, forme des dépendances, répartition des pièces en fonction de la hiérarchie des statuts dans la famille, disposition des maisons dans le village ou le campement symbolisant les rapports sociaux, etc. [9]. Le rôle spécifique du bâtisseur — architecte ou non — est d'établir une correspondance rigoureuse entre forme et contexte, de traduire matériellement un réseau d'exigences variées. Ainsi, « La Ville Radieuse de Le Corbusier est un diagramme qui exprime les conséquences physiques de deux exigences fondamentales très simples : que les gens soient logés moyennant une forte densité générale de l'habitat [109] et qu'ils disposent cependant d'un accès égal et maximum à la lumière solaire et à l'air » (Alexander 1971 : 72).

Spécifier, ordonner ces exigences en fonction de la forme et de l'utilisation de l’objet est une tâche plus délicate qu'il n'y paraît. Considérons avec Alexander (ibid. : 50-58, 82-98) un exemple simple, celui de la bouilloire. Le concepteur (designer) qui souhaite mettre au point un tel objet doit tenir compte de vingt et une exigences spécifiques, toutes fonctionnelles et économiques (Alexander laisse de côté les exigences esthétiques et sociologiques — style, coût et forme de l'objet adaptés aux différentes variétés de clientèle ; c'est là, comme on l'indiquera plus loin, une des lacunes majeures de son analyse, exclusivement fonctionnaliste, la bouilloire idéale « ne doit pas être difficile à saisir quand elle est bouillante. Elle ne doit pas trop risquer d'être lâchée par maladresse [...] Elle ne doit pas laisser l'eau refroidir trop vite [...] Elle doit être capable de supporter la température de l'eau bouillante [...] L'intérieur ne doit pas être d'un assemblage trop difficile, car cela coûte des heures de travail manuel, etc. ». Ces différentes exigences — véritables maximes à l'usage des fabricants — peuvent être ordonnées, comme il apparaît sur notre arbre taxinomique. Elles doivent s'exprimer à la fois dans la forme et la matière de l'objet. La tâche du concepteur consiste donc à dégager, en fonction de ces contraintes, le meilleur processus d'adaptation formelle et matérielle. Les propriétés physiques suivantes : « la bouilloire doit avoir une capacité thermique basse » et « la bouilloire doit permettre la transmission de la chaleur dans un seul sens » sont la réponse matérielle à deux exigences contextuelles préalablement répertoriées : « la bouilloire doit permettre une ébullition assez rapide de l'eau » et « la bouilloire doit conserver l'eau bien chaude une fois qu'elle a chauffé » (ibid. : 95-96). La tâche du technologue est, pour ainsi dire, l'inverse de celle du concepteur : retrouver, au delà de la forme et de la matière, les exigences contextuelles qui ont présidé à l'élaboration de l'objet.



Notons que ces exigences variées sont parfois contradictoires ou difficilement compatibles (d'où la nécessité, pour le concepteur, de les hiérarchiser ou de les concilier). Bien des objets apparaissent comme des compromis entre des exigences opposées. Pour déterminer le format de la bouilloire, par exemple, il faut tout à la fois tenir compte du « besoin d'une capacité suffisante et » du « besoin d'un espace de rangement économique » (ibid. : 90). De tels exemples d'exigences contradictoires sont familiers à l'ethno-technologue : ainsi, dans le domaine de [110] l'habitation, la recherche d'une circulation optimale se heurte souvent au souci de spécialiser et d'isoler les pièces ; la disposition des intérieurs contemporains apparaît, dans la plupart des cas, comme un compromis entre ces deux exigences.

La confrontation entre contexte et solutions techniques permet de jeter un premier éclairage sur le problème du changement. Qu'il y ait modification des exigences contextuelles, et il y aura, logiquement au moins, modification de la forme. Qu'il y ait inadaptation de la forme, et il y aura, sauf en cas de blocage technique, amélioration de l'objet. La formule mécaniste d'Alexander résume ce point de vue : « L'inadaptation fournit un stimulant au changement ; l'adaptation n'en fournit aucun » (ibid. : 43).

Cette formule, qui assimile les mutations techniques à des phénomènes logiques et linéaires, se vérifie dans le cas de la bouilloire. La bouilloire traditionnelle comprend trois éléments : un orifice supérieur permettant le remplissage et le nettoyage, un couvercle qui maintient la vapeur à l'intérieur et cliqueté quand l'eau bout, un bec verseur. Ces trois éléments remplissent cinq fonctions indispensables. Toutefois ce modèle présente un sérieux inconvénient : la chute toujours possible du couvercle. La bouilloire à orifice unique (un bec verseur large) offre une solution technique mieux adaptée, supprimant cet inconvénient majeur et répondant aux exigences fondamentales mentionnées ci-dessus, à l'exception d'une, devenue caduque : la mise sur le marché de métaux non corrosifs « rendait inutile d'avoir accès à l'intérieur de la bouilloire pour la nettoyer » (suppression du couvercle) ; dans ces conditions, « le bec large peut servir à remplir comme à verser ; il fonctionne par ailleurs comme sifflet » (ibid. : 108 ; nos italiques, C. B.).

Cette approche fonctionnelle constitue la première phase indispensable du « décodage » de l'objet technique [10]. Cependant, à se limiter à ce programme — spécifier les exigences auxquelles répond l'objet, les ordonner, saisir le changement comme un simple processus d'adaptation de la forme aux fonctions —, on débouche sur de multiples questions sans réponse, comme on va le montrer ci-dessous.

II. — Les objets comme marques
d'identification statutaire

1. Variété des statuts, variété des objets

Limiter les exigences contextuelles aux seules exigences fonctionnelles débouche sur une impasse : comment rendre compte de la variété des objets [111] appartenant à une même série fonctionnelle qui coexistent dans une société à une période donnée ? Comment rendre compte des mutations techniques rapides qui ne correspondent à aucune amélioration fonctionnelle ? En fait, si l'objet renseigne d'abord sur sa fonction, il livre parallèlement toute une série d'indications sur le statut de son possesseur. On peut ainsi poser que les différences formelles entre objets partageant les mêmes fonctions traduisent les positions relatives de leurs détenteurs dans le système social.

Considérons l'exemple du vêtement, sans doute le mieux analysé par les ethnologues et les sociologues. Chaque culture révèle, par l'éventail des variantes vestimentaires qu'elle présente, l'échelle des statuts qui la caractérise (stratification par âge, sexe, classe, profession, etc.), les circonstances sociales marquées qu'elle privilégie (vêtement de fête, de deuil, de travail, etc.). Changer de statut, de lieu ou d'occupation, c'est aussi changer de vêtement (bleu de travail, complet trois pièces, short et espadrilles). Pour une société donnée, on pourrait établir sans grand mal et — faut-il le souligner ? — avec le plus grand profit un tableau de correspondances entre l'échelle des statuts et les circonstances sociales types d'une part, et les variantes vestimentaires de l'autre.

Les études ethnologiques qui présentent le vêtement comme un système de différences, un code de reconnaissance sociale, ne manquent pas. Dans son étude sur une communauté juive traditionnelle d'Anvers, J. Gutwirth (1970) dégage les deux tendances, antagonistes et complémentaires, qui modèlent le vêtement hassidique : tendance à signifier, aux yeux de l'étranger, l'identité culturelle par un fonds vestimentaire commun ; tendance à exposer, sur le plan interne, des différences statutaires. Ainsi, le port du chapeau — comme celui de la calotte — est un élément stable du vêtement masculin : objet d'une prescription religieuse stricte, c'est un trait distinctif de la judaïté. Mais il est différentes façons de le porter : avec une fente longitudinale si l'on est originaire de Pologne (chapeau mou polonais), avec un creux plus arrondi si l'on vient de Hongrie (chapeau mou hongrois). La façon de porter le chapeau signale l'origine tout comme d'autres traits (barbe, papillottes, toque de fourrure cérémonielle) indiquent l'appartenance professionnelle, la fonction religieuse ou le degré de piété. Il existe donc une correspondance rigoureuse entre éléments formels distincts (traits vestimentaires et d'apparence corporelle) et traits sociologiquement distinctifs (pays d'origine, type d'activité professionnelle, etc.). Les variantes d'âge et de sexe sont, il va sans dire, deux autres éléments centraux du système. Dans la même optique, P. et M. Centlivres (1968), examinant une importante collection de bonnets afghans du Turkestan, montrent comment à chaque variante formelle correspond une différence statutaire (calotte/blanche : vieillards ; calotte/noire : apprentis artisans ; bonnet conique/fait à la machine : hommes citadins ; bonnet conique/fait à la main : enfants ruraux).

On ne peut évidemment se contenter de ce seul inventaire statique de correspondances. [112] La covariance statut/objet s'exprime également de façon dynamique : ce n'est plus, dans ce cas, une différence de forme mais une variation dans l'usage qui signale une différence de statut. Garder son chapeau sur la tête, le soulever légèrement ou le prendre à la main sont trois attitudes qui dépendent de la position relative, dans le système social, des individus qui se rencontrent : les comportements peuvent être symétriques (tout le monde se découvre) ou asymétriques (Post 1937 ; Goffman 1971 : 92 ; Maccannell 1973 : 300-313). Une femme iranienne, selon qu'elle côtoie des conjoints possibles ou des conjoints prohibés, laissera pendre son voile d'intérieur ou le ramènera sur la face (Tual 1971 : 109). Les différences statutaires, on le voit, peuvent se traduire aussi bien par des variantes de forme que par des variantes dans l'utilisation d'objets banaux en usage dans les différentes couches sociales.

2. Variété des contextes, variété des objets

Dans notre société, les magazines de mode ont, entre autres fonctions, celle d'expliciter le réseau de correspondances entre différences vestimentaires d'une part, et variété des usages, des situations et types de « personnalité » d'autre part. Ainsi, Femme pratique, hors série, n° 19 (nous ferons souvent, par la suite, référence à ce magazine où est présentée « toute la mode printemps-été 1976 en 300 modèles ») offre, outre l'illustration des normes de beauté dominantes, un panorama des situations sociologiques qui doivent être marquées par une différence vestimentaire.

Selon la littérature de mode, le vêtement « doit » varier en fonction des saisons et des circonstances [11]. Printemps, vacances, week-end sont trois grands moments rituels où le renouvellement s'impose. En marge de ces temps forts, il faut aussi savoir adapter sa tenue à des situations qui, pour être courantes, méritent cependant d'être marquées vestimentairement. Femme pratique répertorie 54 situations auxquelles devraient correspondre, idéalement au moins, autant de variantes vestimentaires : « pour la ville », « pour bronzer en déjeunant », « pour prendre un verre », « pour danser le 14 Juillet », « chez belle-maman », « à Deauville », « pour une croisière à Pâques », et, en 47e position, « pour travailler » [12]. Parallèlement, la littérature de mode livre un répertoire d'ethnotypes [13] dominants ; tantôt à chaque type de personnalité correspond un vêtement, tantôt un même habit exprime et associe plusieurs qualités psychologiques. Je relève dans Femme Pratique les variantes suivantes de femmes à la mode : « audacieuse », « sportive », [113] « précieuse », « délurée », « désinvolte », « espiègle », « piquante », « sage », « équilibrée », « facile à vivre », « insolente », « sophistiquée », « coquette », « sérieuse », « ingénue ».

Ce que nous présentent magazines et collections, c'est une mode mythique, idéale, génératrice de rêves et de frustrations. La confrontation des normes et de la réalité, des vêtements tels qu'on les souhaite et tels qu'on les porte, serait sans doute particulièrement suggestive, mais l'intérêt de cet exemple est avant tout méthodologique : à travers les « garde-robes », on peut « lire » tout aussi bien les canons de la beauté corporelle (cf. infra, pp. 129 sq.), le calendrier des activités, la variété des statuts, des situations marquantes, des comportements, des attitudes.

Récapitulons les catégories d'indications (non fonctionnelles) que fournit, par ses variations, une série vestimentaire :

— indications sur le statut du porteur du vêtement : sexe, âge, profession, fortune (coût de l'habit), position dans la parenté, origine ethnique ou régionale ;

— indications sur les temps forts ou les circonstances sociales types qui impliquent un changement de vêtement (semaine, fête ; mariage, deuil, etc.) ;

— indications sur la « personnalité modale » du détenteur (vêtement sportif, tenue audacieuse, etc.).

3. L'analyse hiérarchique
des significations de l'objet


Le vêtement apparaît donc comme un réseau complexe de significations qu'il convient de débrouiller, d'analyser. Mais ce patient recensement n'est pas suffisant. En effet, les différentes significations dont l'objet est investi ne sont pas équivalentes. Tantôt la fonction pratique prédomine, tantôt elle est reléguée au second plan : l'habit de noces, à l'évidence, est conçu et porté pour signaler un rite de passage ; le renard argenté que les « dames » des années trente portaient autour du cou, même en été, renseignait bien davantage sur le statut de leur détentrice qu'il ne manifestait un souci de protection contre le froid (Leroi-Gourhan 1945 : 210). Il convient donc d'établir une véritable hiérarchie des significations de l'objet, hiérarchie variable selon les séries fonctionnelles (techniques de fabrication et d'acquisition sont subordonnées, dans l'immense majorité des cas, à l'efficacité : la fonction pratique prédomine), et, au sein d'une même série, entre les objets dont la fonction générale est identique. C'est à cette évaluation du poids relatif des différentes significations que se livre Bogatyrev (1971 : 43-44) lorsqu'il analyse la stratification des « fonctions » du vêtement quotidien, du [114] vêtement de fête, du vêtement cérémoniel et du vêtement rituel moraves [14].

« Le vêtement quotidien », nous dit-il, « a les fonctions suivantes (nous les classons par ordre d'importance) : (1) pratique (c'est le mieux adapté à la protection contre le froid et la chaleur, le mieux adapté au travail villageois, etc.) ; (2) d'identification sociale ; (3) esthétique ; (4) d'identification régionale. »

En revanche le vêtement de fête ou de cérémonie (pour la messe du dimanche, par exemple) présente une stratification fonctionnelle tout à fait différente : « (1) fonction festive ou cérémonielle ; (2) esthétique ; (3) rituelle ; (4) d'identification nationale ou régionale ; (5) d'identification sociale ; (6) pratique. »

Le palmarès fonctionnel du vêtement rituel (prescrit pour les funérailles, les mariages ou les baptêmes) offre la hiérarchie suivante : « (1) fonction rituelle ; (2) festive ; (3) esthétique ; (4) d'identification nationale ou régionale ; (5) d'identification de statut ou de classe ; (6) pratique. »


La tentative de Bogatyrev appelle deux séries de commentaires :

a) Le vêtement comme signe
ou ensemble de signes

Les palmarès ci-dessus n'enregistrent que les significations explicites des vêtements, celles dont les usagers sont immédiatement conscients (on reviendra plus loin sur l'exception que constitue la « fonction esthétique », et, plus généralement sur les significations implicites, latentes, du vêtement que Bogatyrev laisse dans l'ombre). Seules sont prises en compte les « fonctions » manifestes, signalées par un ou plusieurs éléments formellement distincts : ainsi peut-on directement reconnaître l'origine d'un homme ou d'une femme au nombre des boutons de sa veste ou au nombre des plis de son fanchon ; de même, le bonnet de mariage distingue immédiatement la femme de la jeune fille, etc. Analysé sous cet angle, le vêtement peut être considéré comme un signe ou comme un ensemble de signes. À chaque signifiant (plis de fanchon, peignes de couleur, bonnet de mariage, vonica : chapeau garni d'un bouquet de fleurs) correspond un ou plusieurs signifiés (femme de tel district, citadine, jeune mariée, jeune marié ou conscrit). Qu'il y ait des cas de synonymie (plusieurs traits d'un même costume signalent une même fonction) ou de polysémie (un même trait indique plusieurs fonctions : ainsi du vonica) ne remet pas en cause l'équilibre général du système, fondé sur une correspondance rigoureuse entre catégories sociologiques et éléments formels. Le lien entre signifiant et signifié est explicite, immédiat à la conscience [115] des usagers. Dans cette perspective, on peut suggérer deux voies pour évaluer l'importance respective des « fonctions » ou significations (Bogatyrev ne fournit aucune indication sur les méthodes qui lui permettent de dresser les palmarès ci-dessus) : (1) établir et comparer la fréquence des signes qui dénotent chacune des fonctions ; (2) demander aux usagers, à titre de vérification, d'assigner une place dans la hiérarchie à chaque fonction représentée. Les deux démarches sont fondamentalement équivalentes : nous sommes dans le domaine de l'explicite — un ensemble de vêtements est composé d'une série de signes, en nombre limité, dont le dosage et la fréquence varient selon le type de costume.

b) Hiérarchie des fonctions de l'objet
et changement technique


L'analyse hiérarchique des significations permet par ailleurs de voir sous un jour nouveau les mécanismes du changement technique, et complète par là même la problématique de l'adaptation tendancielle ou fonctionnelle.

À moins qu'il ne soit « réinvesti » par une nouvelle fonction, un vêtement dont la signification majeure (professionnelle, par exemple) s'estompe est amené à disparaître. Bogatyrev explique ainsi, en termes « fonctionnels », la régression précoce du vêtement paysan en Russie, qu'il oppose au maintien du costume traditionnel en Moravie. Au départ, cette divergence dans la fortune du vêtement semble paradoxale : en effet, le tissu des relations entre la ville et la campagne est traditionnellement plus dense en Moravie qu'en Russie. On pouvait donc s'attendre à une rapide diffusion des modèles urbains en Moravie, à un conservatisme vestimentaire plus tranché en Russie. Comment expliquer que l'inverse se soit produit ? En Moravie le costume traditionnel doit, en partie au moins, son maintien à la permanence de la fonction d'identification nationale : « Le costume », note Bogatyrev (1971 : 59), « était [surtout au XIXe siècle] un des signes par lesquels les paysans slovaques de Moravie s'opposaient aux citadins et aux hobereaux germanisés ». En Russie, en revanche, l'opposition paysan/citadins n'était pas renforcée par une opposition ethno-politique ; quand, au XIXe siècle, mondes rural et urbain se rapprochent, sous l'impulsion notamment de la petite bourgeoisie commerçante, les variantes vestimentaires différenciant le paysan du citadin ont tendance à s'atténuer. Ainsi, l'évolution technique relaie et représente l'évolution de la société. Les différences vestimentaires repérées d'une période à l'autre sont le simple compte rendu formel des mutations sociales enregistrées.

Toutefois, l'analyse « fonctionnelle » du changement technique que présente Bogatyrev pose autant de problèmes qu'elle en résout. Comment expliquer en effet les variations vestimentaires que l'on constate d'une année à l'autre et qui ne correspondent à aucun changement social effectif ? En fait, les changements vestimentaires, saisis en diachronie, traduisent autant l'évolution du contexte social qu'une stratégie de la différenciation statutaire tendant à exprimer à travers de nouvelles formes des oppositions qui se maintiennent.

[116]

4. La tactique technique
de différenciation sociale
 [15]

Pour illustrer cette stratégie sociale de la différenciation, j'esquisserai un parallèle entre variations et changements linguistiques d'une part, différences et mutations vestimentaires de l'autre. Langage et vêtement remplissent en effet une fonction démarcative sur le plan social et sont à ce titre susceptibles d'un même type d'interprétation. Plusieurs auteurs ont noté cette identité des fonctions secondaires du premier comme du second. Ainsi, dans La Mémoire et les rythmes, A. Leroi-Gourhan, évoquant « les symboles de la société », aborde successivement « la parure » (1965 : 188-195) puis « les attitudes et le langage » (ibid. : 195-201). « Le décor vestimentaire », écrit-il, « est suffisant pour assurer la reconnaissance et orienter le comportement ultérieur, mais il n'est pas dissociable, dans la pratique normale, des attitudes et du langage qui complètent et organisent le comportement de relation » (ibid. : 195). Parure et comportements linguistiques fonctionnent donc comme des éléments de reconnaissance sociale permettant de situer le locuteur (ou le porteur de tel vêtement) dans un système de statuts différenciés. M. Butor insiste également sur les fonctions communes au langage et au vêtement : « Le langage », écrit-il, « possède [...] tout un ensemble de fonctions [...] que l'on peut qualifier de vestimentaires » ; ainsi, « il est enseigné : la façon dont quelqu'un parle indique sa provenance, son milieu, son métier ; dans certaines langues les formes ne sont pas les mêmes selon le statut de la personne qui parle, son rang dans la hiérarchie » (Butor 1969 : 24) [16]. Dans les deux cas on signifie différentiellement par les vêtements que l'on porte, les termes d'adresse, les formules de politesse, les gestes, le vocabulaire utilisé, etc., son statut, son appartenance à un groupe social. On pourrait compléter le tableau de correspondance des statuts et des variantes techniques (cf. supra, p. 113) par un inventaire socio-différentiel des pratiques linguistiques. Cela dit, l'intérêt du parallèle langage-vêtement ne réside pas tant dans le repérage, ici et là, de [117] différences formelles sociologiquement distinctives, que dans la mise au jour d'une même stratégie sociale qui sous-tend ce jeu sur les variations, en synchronie ou en diachronie.

Un exemple emprunté à la sociolinguistique américaine nous permet de préciser les fonctions de ces variations. Dans ses nombreuses études sur les variétés de l'anglais parlé à New York, W. Labov (1966, 1972, 1973) s'attache à dégager les corrélations systématiques entre stratification sociale et usages linguistiques [17]. Il montre ainsi que les locuteurs new-yorkais issus de milieux aisés prononcent très souvent le /r/ en position finale ou préconsonantique, quels que soient le contexte ou le « style » du message (langue courante, langue soutenue, etc.), mais que plus on descend dans l'échelle sociale (composée, selon la typologie un peu sommaire de Labov, de neuf strates), moins le /r/ est attesté. Les locuteurs appartenant au lumpenprolétariat ou à la classe ouvrière ne réalisent ce phonème que lorsqu'ils Usent à haute voix, énumèrent une liste de mots ou sont amenés à distinguer les deux éléments d'une paire minimale (source/sauce). La situation des classes moyennes est plus complexe : les locuteurs, au cours d'interviews ou dans la conversation quotidienne, prononcent moins souvent le /r/ que les membres des classes supérieures ; en revanche, dans des situations plus « formelles » (lecture, énumération de mots, récitation, distinction de paires minimales), ils obtiennent un meilleur « score » que les représentants des classes supérieures ; c'est là le phénomène d'hyper-correction bien mis en relief par Labov, et qui semble être la caractéristique majeure des attitudes linguistiques des classes moyennes : celles-ci tentent de s'assimiler par des efforts répétés, toujours décalés, aux classes supérieures mais leur psittacisme maladroit et trop recherché les démarque de leurs prestigieuses voisines. La stratification des usages du /r/ dans l'anglais parlé à New York symbolise donc une stratification sociale complexe ; par ailleurs, selon les contextes, les oppositions se déplacent, s'affirment ou se neutralisent. Les analyses de Labov permettent de dépasser ce simple constat de covariance.

La variante de prestige que constitue la prononciation du /r/ en position finale ou préconsonantique est apparue à l'époque de la Seconde Guerre mondiale ; elle a d'abord été l'apanage des seules classes supérieures avant d'être adoptée, de façon encore relative d'ailleurs, par les autres groupes sociaux. Elle continue d'assurer, sur le plan social, une fonction démarcative. Ce processus renseigne sur les mécanismes des variations et des changements phonétiques. Loin d'être subordonné à la seule économie phonologique, le changement semble ici reposer sur une véritable stratégie sociale de l'imitation et de la différenciation. On pourrait caractériser à grands traits le cycle de ces modifications : variable linguistique/x/ caractéristique d'un groupe social ; imitation et adoption de cette variable par [118] un ou plusieurs groupes sociaux ; création d'une nouvelle variable, d'une nouvelle opposition.

Autrement dit, si tel usage des classes dominantes se banalise, on assiste parallèlement à la création d'une nouvelle opposition sociolinguistique assurant le maintien d'un écart constant entre ces classes et celles qui leur sont subordonnées. En définitive, dans une tranche chronologique où n'intervient pas de modification majeure des rapports sociaux, le stock des indicateurs et des marqueurs sociolinguistiques est à la fois constant et mouvant : les oppositions se maintiennent tout en se déplaçant. Les traits différentiels sur le plan sociolinguistique sont à la fois, pour reprendre l'expression de Goblot (1967), « barrière et niveau » ; ils permettent la différenciation et l'identification statutaires, de se démarquer des autres et de reconnaître les siens.

C'est cette même stratégie, jouant sur les deux pôles de l'identité et de la différence, que l'on retrouve à l'œuvre dans le monde des objets. Pour cerner de près cette tactique sociotechnique de la différenciation, on peut, à la suite de Veblen, distinguer trois types de consommation qui tendent à afficher et à maintenir les différences de statut :

La consommation ostentatoire (conspicuous waste) par laquelle le bourgeois américain de la fin du XIXe siècle — qui est la cible de Veblen — manifeste directement son identité statutaire (correction du vêtement, luxe de l'ameublement, etc.) ;

La consommation par délégation (vicarious waste) par laquelle la femme, les enfants, la domesticité mettent en valeur le statut et la prodigalité du maître dont ils dépendent [18]. Dans la « classe de loisir », « les femmes sont des servantes à qui, dans la différenciation des fonctions économiques, leur maître a donné commission de faire bien remarquer qu'il peut payer » (Veblen 1971 : 119). La toilette non seulement illustre par son éclat le statut économique du mari et maître, mais encore certifie par son incommodité (« talons hauts, jupe, chapeau impossible, corset » ; loc. cit.) que la femme est exempte de tout « travail vulgairement productif » (ibid. : 117) : « ses vêtements sont conçus en fonction de son office de délégataire » (ibid. : 118). Goblot, dans le chapitre qu'il consacre à la mode (au début du XXe siècle), montre également que la toilette féminine est avant tout un exposant du statut du mari : autant le vêtement masculin se signale par sa sobriété, traduction de l'austérité et du sérieux bourgeois, autant « la mode des dames a toujours conservé son éclat. C'est que dans la famille bourgeoise, l'homme porte seul toutes les charges ; sa situation sociale lui permet de ne pas faire travailler sa femme : c'est là un des plus importants caractères de sa classe » (Goblot 1967 : 58). Ainsi les différences vestimentaires, [119] tout en signalant des oppositions de statut (homme/femme, en l'occurrence), s'épaulent et se relaient ; elles reflètent une stratégie complexe où l'identité du maître se manifeste directement, en son nom propre, mais aussi indirectement, par procuration.

La consommation par opposition est un des mécanismes essentiels du changement technique, fonctionnant sur le même mode que le processus de différenciation sociolinguistique (cf. supra, pp. 116-117). Bogatyrev (1971) nous en fournit incidemment un excellent exemple : traditionnellement la forme du bonnet distinguait, parmi d'autres traits, la villageoise de la citadine en Slovaquie morave ; puis, à la campagne comme à la ville, on adopta pour toute coiffe les peignes à cheveux ; l'opposition, jadis signalée par la forme du bonnet, tendait à disparaître ; en fait elle se maintint en se déplaçant : ce fut désormais la couleur des peignes de coiffure qui servit à distinguer paysannes et commerçantes. En d'autres termes, si un trait disparaît, la fonction distinctive qu'il remplit se fixe sur une autre forme. On saisira mieux la stratégie sociale complexe qui régit ce jeu toujours renouvelé d'oppositions en analysant le phénomène de la mode.

La mode remplit, dans notre société, plusieurs fonctions : une fonction économique d'abord (production de biens de consommation assurant la reproduction du système économique et la maximisation du profit des industriels) ; une fonction d'information sexuelle, pour reprendre l'expression de Martinet : dans une société où le renouvellement des partenaires est proscrit, la mode a pour fonction de « maintenir une certaine densité d'information sexuelle dans le couple. Là où l'habitude a émoussé l'attrait, quelque innovation vestimentaire ou cosmétique peut le ranimer » (Martinet 1974 : 16) ; une fonction, enfin, de différenciation sociale qui rend compte, en partie au moins, des variations rapides dans le domaine du vêtement. Par son appétit pour les vêtements à la mode, la classe dominante signale d'abord son aptitude économique au renouvellement : c'est une première marque de différenciation ; mais surtout, les vêtements à la mode, vêtements nouveaux par excellence, permettent de poser une nouvelle barrière symbolique entre des classes dont, à la longue, les habitudes vestimentaires tendaient à se confondre. Goblot a bien mis en relief la « logique de la ségrégation sociale » qui préside aux phénomènes de mode : « Quand la bonne a réussi à trop bien copier la robe de la dame, quand la petite couturière a appris à imiter la grande, ce qui était distingué est devenu [ou] ne tardera pas à devenir vulgaire : il est nécessaire de le changer. La mode [...] est d'abord une barrière mais une barrière mouvante : tant de gens la franchissent, élargissant l'enceinte en y pénétrant, que la démarcation ne se trouve bientôt plus où il faudrait. Une autre barrière la remplace. »

Mais la mode est aussi niveau : « On la change dès qu'on ne peut plus se la [120] réserver, mais aussi on ne l'adopte que quand on peut la généraliser. Car s'il importe à sa fonction distinctive qu'elle ne s'étende pas au-delà de la classe, il importe aussi qu'elle ne distingue pas des personnes, mais la classe tout entière » (Goblot 1967 : 49).

Le port de la « salopette » par les femmes à la mode, le refus de l'a endimanchement » dans une fraction de plus en plus large des classes supérieures sont le reflet de ce même processus de différenciation ; dans le premier cas on adopte à d'autres fins un vêtement professionnel dont l'usage régresse (de plus en plus l'ouvrier porte un vêtement neutre dans son travail) ; dans le second, ce qui était jadis emblème de classe (l'endimanchement) est devenu pratique courante ; la différence de statut qui s'exprimait naguère par l'élégance de la tenue dominicale est signalée aujourd'hui par la neutralité, voire le « négligé » de cette tenue qui s'oppose à l'hyper-correction vestimentaire des classes inférieures. Dans les deux cas se vérifie un même processus, conjonction de deux tendances antagonistes : tendance à l'imitation des classes supérieures par les classes inférieures (vêtement de travail → vêtement neutre ; endimanchement) ; tendance parallèle à la différenciation des classes supérieures dès que la barrière démarcative risque d'être franchie (adoption du vêtement professionnel, refus de l'endimanchement).

Notons en outre, pour souligner l'analogie avec les phénomènes linguistiques, que les oppositions de classe, tout en se maintenant, se déplacent en fonction du contexte. De même que dans les situations « formelles » (interview, énumération de mots) les membres des classes inférieures et moyennes tendent à l'hyper-correction, les représentants des classes supérieures ne modifiant guère leur comportement linguistique habituel (cf. supra, p. 117), de même, dans les situations sociologiquement marquées (dimanche, sorties, réceptions), les ouvriers et petits-bourgeois tendent à l'hyper-correction vestimentaire, une large fraction des classes supérieures conservant, à quelques modifications près, la tenue quotidienne.

Ce que nous venons de dire du vêtement vaudrait tout aussi bien pour le mobilier, les moyens de transport, voire, dans certains cas, pour les techniques d'acquisition. Dans les années cinquante, les « grosses cylindrées » étaient l'apanage des seules classes dominantes ; aujourd'hui, la puissance de la voiture n'assure plus la même fonction démarcative ; aussi assiste-t-on à un véritable repli stratégique de ces mêmes classes dominantes, qui acquièrent soit des petits modèles, soit des voitures « racées » (voitures étrangères se signalant par leur rareté bien plus que par leurs qualités spécifiques).

Cependant, l'on ne saurait réduire les variations formelles entre objets remplissant la même fonction pratique au seul jeu de la stratégie sociale de la différenciation. Discriminants sociaux, professionnels, religieux, culturels, ethniques — et, comme tels, guides d'étude privilégiés d'une société —, les objets, par leur coût, leur forme, leurs particularités stylistiques, traduisent d'autres dimensions [121] de l'expérience collective. C'est ici que l'analogie avec les phénomènes linguistiques prend fin ; en effet, les variations phonétiques observées d'une classe à l'autre, si elles renseignent sur l'identité statutaire des locuteurs, ne fournissent aucune indication sur le contenu de l'expérience de ceux-ci ; en d'autres termes, il n'y a pas de lien analogique entre les différences formelles constatées et les différences sociologiques qu'elles signalent : ces variations sont arbitraires. Que ces différences portent sur la réalisation du /r/, du /0/ et du /&/ ou de tout autre phonème n'a sociologiquement aucune importance. L'essentiel est que les oppositions se maintiennent, que la fonction distinctive soit remplie. Il existe en revanche un lien analogique, explicite et implicite, entre forme, matériaux, agencement des objets d'une part, et statut économique, goût, plus généralement « mentalité » des individus d'autre part.

III. — les différences formelles :
essai d'interprétation

1. Objets et statut économique

Poser les objets de consommation comme simples marques statutaires débouche sur un paradoxe évident : la disparité entre vêtement bourgeois et ouvrier, entre une somptueuse argenterie et une ménagère en aluminium traduisent autant, sinon plus, les inégalités économiques qu'une tactique sociale de la ségrégation. La richesse économique appelle la richesse en objets, la richesse des objets. La relation entre statut et consommation est ici immédiate, transparente.

Dans une étude célèbre, « A Measurement of Social Status », F. Stuart Chapin (1935) met en relief la corrélation quasi systématique entre la composition du mobilier du living-room et la strate socio-économique du résidant ; le statut social s'exprime en nombre d'objets possédés. On peut « mesurer » le statut d'un individu en lui appliquant l'« échelle du living-room ». Veblen a systématisé cette approche quantitative, démographique, des différences en matière de consommation. Pour lui, tout se réduit à une équation simple où objet(s) = prix = statut ; dans cette optique, style, forme, couleurs ne sont que des alibis ; l'objet « beau », c'est l'objet cher ; on aurait tort d'y chercher d'autres significations que l'expression immédiate de la « richesse pécuniaire ». « Le manteau ne vaut pas cher, l'homme non plus », dit le proverbe. Veblen fournit de multiples exemples où se vérifie le proverbe ; comparant cuillers en argent et en aluminium, il constate que sur le plan de la forme et de l'efficacité elles sont sensiblement identiques : seule leur valeur marchande les différencie ; l'imprimerie et l'édition offrent un paradoxe de choix : la tendance à imiter les livres anciens (caractères gothiques, « vergé à la main à bords non ébarbés », « feuilles non rognées », « reliure soigneusement privée de [122] tout fini et d'une ineptie très étudiée ») ne contribue en aucun cas à rendre la lecture plus facile ; « ces produits, du moment qu'ils exigent du travail manuel, sont plus coûteux ; ils sont aussi moins convenables à l'usage que les volumes imprimés pour la seule utilité. Ils attestent que celui qui les achète a les moyens de consommer en abondance, et la possibilité de perdre du temps et de l'effort » (Veblen 1971 : 107).

L'analyse de Veblen, pour pertinente qu'elle soit, montre rapidement ses limites :

1) On remarquera d'abord que la richesse pécuniaire ne se manifeste pas avec le même éclat dans les différents domaines de la consommation. Dans les classes supérieures de notre société, les dépenses importantes sont davantage consacrées au logement (achat de mobilier de style, de résidences secondaires...) qu'à la nourriture, par exemple ; en revanche, « les ouvriers, dès qu'ils le peuvent, au lieu de chercher un meilleur logement, d'améliorer leur intérieur, leur mobilier, etc., consacrent le surplus d'argent dont ils disposent à des dépenses qui ont leur objet hors de la famille, dans la société au sens large, et [...] sacrifient le logement aux vêtements, aux distractions, à tout ce qui les met plus étroitement en contact avec les groupes de la rue ou de leur classe » (Halbwachs 1970 : 445). L'importance relative des différents chapitres budgétaires en matière de consommation varie donc selon les classes sociales. Affirmer cette évidence, c'est d'abord souligner la diversité des processus qui sous-tendent la stratégie de la différenciation sociale (cette tactique peut prendre différentes formes selon les domaines de consommation envisagés) ; c'est ensuite mettre en garde contre toute interprétation « économique » simpliste (de la « richesse » de la garde-robe d'une employée, on ne saurait inférer un nivellement des pratiques de consommation, voire des classes sociales) ; c'est enfin — et surtout — mettre en relief la correspondance significative entre séries d'objets possédés d'une part, et motivations d'acquisition, contenu de l'expérience sociale de l'autre.

Halbwachs montre ainsi comment la part prépondérante de la « dépense-logement » dans le budget des classes supérieures exprime directement l'importance, pour ces classes, de la famille comme unité sociologique prédominante. « Nous sommes certains de ne pas nous tromper », écrit-il, « en admettant que [« dans les classes hautes »], quelle que soit l'importance qu'on attache d'ailleurs aux autres dépenses à titre de signes extérieurs de la fortune, la dépense-logement passe ici, le plus souvent, au premier plan. Comme un des traits qui caractérisent [ces classes], par opposition aux ouvriers, est le prix qu'elles attachent à la vie de famille, comme l'intensité de celle-ci est en rapport étroit avec la qualité du logement, on est assuré que, le plus souvent, le prix du logement sera dans un rapport défini avec le revenu total et que ce rapport sera comme le centre de gravité de tout le budget, ce qui en déterminera les conditions d'équilibre » (ibid. : 451). Au contraire, la faiblesse de la dépense-logement dans la classe ouvrière [123] au début du XXe siècle s'explique, selon Halbwachs, par « l'organisation imparfaite qu'y connaît la vie de famille » [19].

Quelles que soient les réserves (nombreuses, à vrai dire) que suscite l'explication fournie par Halbwachs, c'est le type même de sa démarche qui doit retenir l'attention : tenter d'interpréter les variations quantitatives repérées d'une classe sociale à l'autre non seulement comme des marques statutaires mais comme l'expression de comportements socio-économiques, de systèmes de valeurs et de normes différenciés [20].

2) Aucune des analyses que nous avons mentionnées jusqu'ici ne prend en compte la signification des particularités formelles de l'objet. Alexander rapporte la forme à la seule fonction ; Veblen ne voit dans la variété des styles que l'expression de la variété des prix ; Halbwachs compare des budgets, jamais des objets ; Martinet dégage la « fonction sexuelle » de la mode mais ne dit mot sur la forme des vêtements à la mode ; Bogatyrev, pour sa part, parle de la « fonction esthétique » du vêtement, la seule à ne pas être signalée par un trait ou un ensemble de traits distincts ; il l'assimile à la « fonction érotique » et note simplement que les usagers n'en sont pas conscients [21].

[124]

Or, les modalités stylistiques de l'objet (proportions, rythme, agencement des couleurs, matériaux, situation dans l'espace, etc.) véhiculent également des significations, le plus souvent implicites, latentes, qui échappent en grande partie à la conscience des individus.

2. Modalités stylistiques
et significations symboliques des objets

L'analyse des significations stylistiques des objets soulève d'importants problèmes épistémologiques ; est-on en droit d'établir un système de correspondances pertinentes entre caractéristiques formelles des objets d'une part, idéologie, « mentalité », style de comportement de leurs détenteurs de l'autre ? Autrement dit, peut-on induire du style des objets les caractéristiques de l’habitas, de l’ethos de leurs utilisateurs ? Avant de répondre à ces questions, envisageons les méthodes qui permettent de systématiser les particularités formelles d'un objet.

a) L'analyse formelle des objets

L'ethnologie esthétique [22] s'est donné, sous l'impulsion de A. Leroi-Gourhan, les moyens de définir formellement un ensemble d'objets appartenant à une même série ; la grille d'analyse proposée pour la statuaire (Leroi-Gourhan 1968, 1970) pourrait être appliquée, avec des aménagements, à d'autres types d'objets (architecture, mobilier notamment). Cadrage (type d'inscription géométrique), proportions, équilibre spatial (sériation libre, sériation ordonnée, symétrie), intervalles (isométriques ou non), matière et état des surfaces, éléments d'ornementation, etc., sont les catégories fondamentales d'un langage descriptif homogène qui permettrait de caractériser, dans le cadre d'une étude ethno- ou socio-différentielle, les variantes formelles répertoriées dans le domaine de l'habitation, par exemple [23].

Dégager le modèle structural récurrent dans une série d'objets est le préalable nécessaire à toute interprétation sémantique. Cette mise au jour d'un schéma dominant suppose étude sérielle et comparaison. Examinant un ensemble de constructions  anglo-américaines  (granges anglaises,  pensylvaniennes,  maisons géorgiennes à un ou deux étages, maisons de Nouvelle-Angleterre, etc.), Glassie (1969,1973 :328-331) montre que toutes ces formes résultent de la transformation d'un même modèle structural : un rectangle composé de deux carrés symétriques séparés l'un de l'autre par un rectangle égal à la moitié du carré de base. Cette forme de base [125] développée tri-dimensionnellement donne un parallélépipède, unité modulaire de volume commune à presque toutes les constructions analysées. Cette unité peut être multipliée, par exemple dédoublée latéralement et /ou verticalement (telle la maison géorgienne à deux étages) ; mais, quelle que soit la variété des constructions, c'est toujours le même « concept de base » qui a été utilisé pour produire (générale) les dix-sept types de maisons et de granges analysés : sur 2 193 granges étudiées dans le comté de New York, 99,2% procèdent de la transformation de ce modèle structural.

Les autres caractéristiques formelles de ces habitations sont aussi soumises à un ensemble de règles strictes (de symétrie notamment) : direction de l'arête du toit (parallèle ou perpendiculaire à l'axe de base), disposition des ouvertures, de la ou des cheminées... Bref, les formules, définies par une série fermée de possibilités, sont en nombre limité.

Ne voulant pas se borner à ce constat analytique, Glassie tente d'établir une correspondance entre le schéma formel qu'il a repéré et la structure même de la pensée. Il met ainsi en parallèle l'agencement ternaire, la symétrie des éléments (les carrés de base) des formes architecturales et la structure du conte populaire ou de la théorie scientifique : rapprochement rapide et général où à tous les coups l'on gagne.

b) L'analyse symbolique des formes :
schèmes formels et schèmes conceptuels


Une fois établies, série par série, les caractéristiques morphologiques des objets — et ce n'est pas une mince tâche —, les problèmes surgissent en cascade : d'abord, y a-t-il des dénominateurs communs (formels, rythmiques, etc.) entre différents ensembles d'objets (vêtement, mobilier, cuisine) qui ne partagent pas les mêmes contraintes matérielles et fonctionnelles ? Ensuite, quel type de lien existe-t-il entre les schèmes formels des objets — généraux ou propres à une seule série fonctionnelle — et l'idéologie, les normes, le style de comportement de ceux qui les possèdent ? S'agit-il d'un lien analogique (du type : vêtement aux couleurs vives = ostentation ; disposition symétrique du mobilier = comportement méthodique et réglé) ?

Processus cognitifs, démarches de la pensée, élaboration des formes sont soumis aux mêmes schèmes généraux : principes d'opposition, de différenciation, d'agencement structurel des éléments, etc. Ce schématisme fondamental se module selon les contextes culturels, engendrant des formes de pensée, des modes d'organisation des objets à la fois identiques et différents d'une culture à l'autre. Parallèlement, à l'intérieur d'une culture donnée, objets et opérations discursives, par exemple, partagent un faisceau d'affinités structurelles mais se différencient— c'est là une évidence — en raison des contraintes respectives qui les modèlent (contraintes matérielles et fonctionnelles, logiques et linguistiques).

[126]

La recherche des correspondances structurelles, des dénominateurs communs, formels et conceptuels, entre différents ordres de la réalité sociale a jusqu'à présent été surtout le fait des historiens de l'art [24]. Panofsky (1974) montre ainsi que la Summa de saint Thomas d'Aquin et l'architecture gothique classique sont dominées par une même « habitude mentale », un même schème structural de clarification : à la manifestatio, pilier de la pensée scolastique, correspond entre autres, sur le plan architectural, la clarification de la composition du portail gothique, « obéissant à un schème fortement stéréotypé qui, en imposant un ordre à l'agencement formel, clarifie du même coup le contenu narratif » (ibid. : 100) [25].

Si Panofsky se borne à dégager des affinités structurelles entre pensée scolastique et architecture gothique, la tentative de J.-P. Vernant (1969), dans le chapitre intitulé « Espace et organisation politique en Grèce » (au début du VIe siècle avant J.-C), est plus ambitieuse : l'auteur embrasse, dans une comparaison particulièrement suggestive, la plupart des instances culturelles. Les réformes clisthéniennes, point de départ de l'analyse, inaugurent la démocratie, c'est-à-dire « l'organisation par la cité d'un espace politique homogène, où le centre a une valeur privilégiée, précisément parce que, dans leur rapport avec lui, toutes les positions diverses qu'occupent les citoyens apparaissent symétriques et réversibles » (ibid. : 161) (principe territorial prenant le pas sur le principe gentilice dans l'organisation de la polis) ; symétrie et réversibilité sont les. deux nouveaux schèmes dominants que l'on trouve à l'oeuvre aussi bien dans les phénomènes matériels que dans les représentations ; le développement du « rationalisme géométrique », « la nouvelle conception des nombres », la distribution « des terres, des mers et des fleuves » sur les premières cartes « suivant des rapports de correspondance et de symétrie » (ibid. : 169), « l'ordonnance spatiale de l'œuvre d'Anténor, la volonté de celui-ci d'équilibrer toute la composition autour et en fonction d'un motif central », son art « de meubler rationnellement le cadre de l'espace et de garder au personnage médian une échelle en rapport avec des personnages interchangeables » (ibid. : 170) portent l'empreinte de ce nouvel habitus.

Entre le social, le politique, l'idéologique et le spatial, il y a donc une véritable homologie, les mêmes schèmes structuraux (symétrie, isonomie et isométrie, etc.) commandant ces différents ordres. Chaque mutation historique importante [127] s'accompagne d'une modification de ces schèmes dominants qui réorganise les cadres spatiaux et temporels. S'il est relativement aisé de vérifier ces correspondances entre des phénomènes proprement spatiaux (aménagement du territoire, urbanisme, sculpture, décoration, cosmologie, cartographie, etc.), l'entreprise est plus délicate, aléatoire, quand on confronte des séries techniques davantage soumises aux contraintes matérielles et fonctionnelles, et, de plus, à des rythmes d'évolution différents.

En fait, ce que l'on appréhende en procédant ainsi, c'est davantage la signification de l'agencement, des proportions des objets que les propriétés des particularités formelles qui les spécifient. En matière d'étude du mobilier par exemple, on s'attachera, dans cette phase de l'analyse, à dégager et à interpréter les règles d'agencement (des meubles dans chaque pièce) plutôt qu'à étudier la signification propre aux divers éléments. Une telle approche permet de caractériser, partiellement au moins, la manière d'habiter propre à une collectivité ou à un groupe social. Au-delà des généralités du type : mobilier aligné le long des murs (maison japonaise), mobilier installé surtout au centre de la pièce (maison européenne) [26], on peut dégager, par exemple, les nuances stylistiques qui contribuent à définir la pratique de classes sociales antagonistes. Baudrillard (1969) et Hoggart (1970) dépeignent ainsi, chacun à leur manière, l'un le paysage « type » de l'intérieur petit-bourgeois de nos jours, l'autre le cadre de vie des familles ouvrières de la banlieue londonienne des années trente. Pour le premier, « l'ordre rhétorique petit-bourgeois » tel qu'il transparaît dans l'agencement et l'entretien du mobilier est caractérisé par deux schèmes essentiels : « saturation et redondance, symétrie et hiérarchie » ; la redondance s'exprime dans « la tactique du pot et du cache-pot [...] enveloppement théâtral et baroque de la propriété domestique » (Baudrillard 1969 : 33-34). Tandis que le mobilier d'un appartement bourgeois est disposé symétriquement, régulièrement entretenu (c'est « le fanatisme moral du ménage »), l'intérieur populaire tel que nous le décrit Hoggart dans un style délibérément impressionniste « présente toujours un décor encombré et désordonné » ; tous les objets, entassés, « contribuent par leur diversité à procurer l'impression tant recherchée de chaleur domestique » (Hoggart 1970 : 67), symbolisée aussi par ces deux meubles essentiels que sont la table et la cuisinière. Autre trait formel socialement distinctif, le matériau, tantôt naturel, tantôt artificiel, tantôt brut, tantôt verni ou laqué. « Le privilège du naturel », dit Baudrillard, analysant conjointement la signification stylistique des objets et la tactique sociale de différenciation, « se déduit de la dévotion des classes inférieures à l'artificiel » (ibid. : 37). L'artificialité est bien, selon Hoggart, une des caractéristiques dominantes du mobilier des appartements ouvriers : « Le mobilier moderne vendu à crédit dans les grands magasins a remplacé le vieil acajou, [128] avec son placage et son faux bois verni. Des boîtes à biscuits et des cages à oiseaux en chrome ou en matières plastiques multicolores ont aussi envahi les intérieurs populaires » (ibid., loc. cit.).

On pourrait prolonger cette comparaison et, au bout du compte, tenter de dégager les principes qui régissent tout à la fois l'agencement du mobilier et les comportements quotidiens. Les cache-pots, housses, vitrines, patins, emblèmes des intérieurs petit-bourgeois, « soulignant » chacun à leur manière « ce que l'on possède », sont des éléments essentiellement redondants, correspondant à une « compulsion anxieuse de séquestration » (ibid. : 34) ; parallèlement, la disposition symétrique du mobilier, jointe au « fanatisme moral » du rangement et du ménage, témoigne d'un « rituel disciplinaire de l'encadrement », plus généralement d'une « moralité puritaine toute puissante » (ibid. : 36). À l'opposé, la proximité et le désordre des meubles dans les appartements ouvriers observés par Hoggart, tout comme la place centrale qu'occupent table, âtre et cuisinière, traduisent, selon cet auteur, la « proximité affective », la chaleur domestique. Que dire, en revanche, de l'opposition naturel/artificiel ? On notera d'abord, avec Baudrilîard, qu'une même modalité stylistique peut être polysémique : « Le nu d'un mur peut être tantôt celui de la misère brute, du dénuement, tantôt celui du luxe brutaliste » (ibid. : 38). On remarquera surtout que cette opposition n'est interprétable sémantiquement qu'en référence à une grille de correspondances symboliques culturellement reconnues (où artificiel = modernité ; naturel = rusticité).

En fait, la caractérisation et l'interprétation générales des formes et des modalités stylistiques, pour fructueuses qu'elles soient, doivent être relayées par le repérage et l’explicitation des valeurs que véhicule symboliquement l'objet.

c) L'analyse symbolique des formes :
particularités stylistiques et thèmes idéologiques


Entre les traits formels, les couleurs, les matériaux, les éléments d'ornementation de l'objet et les valeurs dominantes d'une société, il existe un réseau de correspondances plus ou moins explicites. Certaines de ces valeurs ou références sont propres à une série fonctionnelle et symbolisées par les propriétés formelles spécifiques de l'objet : ainsi, la coupe et la ligne du vêtement à la mode symbolisent le modèle dominant du corps, la forme d'une table et la répartition des chaises dénotent tel type de commensalité, etc. Les autres références, bien qu'inégalement symbolisées selon les séries techniques, sont davantage banalisées (« exotisme » du vêtement, éventuellement de l'habitation ; « modernité » de l'automobile, du mobilier, etc.). Le jeu sur les symboles n'est pas univoque : on peut associer dans un même intérieur mobilier exotique, objets rustiques et produits du design le plus récent ; il est, en revanche, socialement distinctif — on l'a indiqué plus haut en évoquant l'opposition formelle : naturel (rusticité) / artificiel (modernité) et son équivalent sociologique : classe supérieure/classe ouvrière.

[129]

La signification symbolique des particularités formelles des objets peut être explicite (c'est le cas des couleurs noire = mort, vieillesse ; rose = fille, jeunesse...) ou implicite, reposant sur un système de conventions latentes (ainsi le port de bracelets de cheville africains, préconisé par la mode 1976, fait référence à l'exotisme et plus généralement à la culture promue au rang de valeur, mais ce sont les qualités esthétiques de ces ornements que l'on vante explicitement).

C'est à travers les commentaires des usagers et /ou des magazines et prospectus publicitaires qu'il est possible de repérer les valeurs prédominantes symbolisées par les objets. Dresser le panorama des croyances, références ou clichés culturels qui s'attachent aux objets et s'expriment en eux est une des tâches prioritaires de la technologie. Comment, au reste, cerner ces valeurs en dehors de leurs manifestations objectives sans tomber dans un discours qui n'offre aucune garantie de vérification ?

J'analyserai rapidement, à titre d'exemple, les significations symboliques prédominantes des vêtements de la mode 1976. Butor (1969 : 17) écrit très justement : « Ce n'est pas un vêtement qui est à la mode, c'est une femme. » La femme, telle que la veut la mode 1976, doit répondre à trois critères : minceur, jeunesse, culture.

Les modèles présentés symbolisent tous, selon un jeu complexe sur lequel on reviendra, la minceur. La « ligne tube », par son nom comme par sa forme, témoigne de cette exigence dominante de sveltesse ; les commentaires de Femme pratique ne laissent aucun doute sur ce point : ce ne sont que « tuniques longues et souples, fendues haut, souvent gansées, parfois transparentes et toujours amincissantes » (mes italiques) qui font « une silhouette étirée, fuselée, une allure vraiment 76 ». Les « jupes plissées », second élément de cette panoplie, sont aussi destinées à mettre en relief la minceur de leurs détentrices : « Tout vole, tout bouge... et on reste mince quand même puisque ces plis plats sont montés droit fil » (mes italiques). Au regard de cet idéal de minceur, la troisième ligne à la mode s'offre d'abord comme un paradoxe : c'est la « ligne bulle » ou « bibendum », caractérisée par les « blousons qui blousent ». Serait-ce une concession accordée aux rondeurs si décriées depuis un quart de siècle ? Nullement. En réalité, il s'agit d'une « astuce » (sic) pour créer l'illusion de la minceur là ou elle a abdiqué : ainsi, tel « pull-polo en éponge fine et flambante, muni d'un ourlet à la base, permet de cacher les hanches en ne serrant pas le lien qui y passe ou de les souligner en serrant ce lien » ; mieux, « le blouson lâche enveloppe bien les rondes [...] et sa bonne longueur [...] cache... tout ce qu'il faut pour qu'on ose porter un pantalon à jambes étroites même si on a les hanches un peu fortes ». Il s'agit donc d'un stratagème pour banaliser le modèle dominant de sveltesse. La « ligne bulle », notons-le au passage, offre un exemple de trait formel particulièrement opaque, difficilement interprétable hors contexte ou sans commentaire : des « pull-polo lâches » on serait tenté d'induire un modèle dominant d'ampleur ; [130] or, on l'a vu, une des vertus des « blousons qui blousent » est précisément de « blouser », au sens argotique du terme, de dissimuler les formes excédentaires. Remarquons, en outre, pour illustrer la complexité des rapports entre symbole et modèle idéologique, que, depuis vingt ans, c'est toujours le même type idéal de femme qui est glorifié à travers des toilettes cent fois renouvelées.

Autre valeur centrale symbolisée par les vêtements de la mode 1976, la jeunesse, neutralisant pour une large part les références sexuelles. Les couleurs (souvent « vives », comme « les aiment les juniors » : « rose vif flambant », « nylon spinaker fluorescent » ; contrastées : « jersey éponge à rayures vives » ; ou inégalement réparties sur le vêtement : « tunique en coton à rayures irrégulières ») sont les marques explicites de la jeunesse. Les types de situations pour lesquelles ces modèles sont prévus (sport, aventures, voyages, etc.), l'âge des mannequins qui présentent les collections... contribuent à définir une « mode résolument jeune ». Si la jeunesse est glorifiée par une floraison de symboles, on est en revanche frappé par l'absence de toute valorisation de la féminité « essentielle » (poitrine notamment). Un corps jeune est, selon la mode actuelle, un corps sexuellement neutre ; seuls quelques traits signalent la féminité (fard, robe, jupe). Un numéro d’Elle (n° 1576, 22 mars 1976) présente ainsi, sous le titre révélateur : « Le masculin au féminin », une série de photos où n'apparaissent que la taille et les jambes des mannequins : shorts, pantalons, chaussures exhibés pourraient être indifféremment portés par des hommes ou par des femmes, pour peu qu'ils soient jeunes. Barthes a bien analysé ce recul de la féminité, cette tendance à l'androgynie qui se manifeste dans la mode de ces dernières années : « Ce qu'il y a de remarquable dans ce nouveau terme [« junior »], c'est qu'il efface le sexe au profit de l'âge ; c'est là, semble-t-il, un processus profond de la Mode : c'est l'âge qui est important, non le sexe : d'une part, la jeunesse du modèle est sans cesse affirmée, défendue, [...] c'est sa fragilité qui fait son prestige ; d'autre part, dans un univers homogène (puisque la mode ne traite que de la Femme, pour les femmes), il est normal que le phénomène d'opposition se déporte là où il y a variation sensible, conséquente : c'est donc l'âge qui reçoit les valeurs de prestige et de séduction » (Barthes 1967 : 260-261).

Le dernier thème dominant de la mode 1976 comme, au reste, de ses aînées, c'est la culture : histoire et exotisme. Femme pratique conseille le port de « bijoux barbares », de « bracelets de cheville africains », de « boucles d'oreilles créoles » (« la nouvelle folie junior »), de « bonnets à frise grecque », fait étalage de « djellabahs toutes douces », de « tuniques précieuses pour les dîners élégants », etc. Les noms des vêtements, comme ceux des couleurs, révèlent aussi cette tendance à culturaliser la mode : déshabillé Watteau, couleurs Picasso, rose antique, etc.

On voudrait, par cette ébauche d'analyse, illustrer l'intérêt que présente pour l'ethnologie l'étude symbolique des objets. Par cette voie, ce sont les thèmes [131] idéologiques dominants, la hiérarchie des valeurs, les normes du chic et de l'élégance que l'on peut mettre en lumière.

IV.  — Récapitulation,
problèmes et perspectives

1. Récapitulation

Nous avons, au long de cet article, tenté d'établir une grille d'analyse pour le décodage des objets en dégageant les différents niveaux de signification des techniques. Explicitement ou implicitement, la forme de l'objet fournit toute une série d'indications que l'on a regroupées dans le diagramme ci-dessous :



Comme l'indiquent les flèches circulaires, les différentes exigences à l'oeuvre dans l'objet sont liées structuralement. Aussi le changement technique doit-il être envisagé comme un jeu à plusieurs composantes, où la modification d'une exigence n'entraîne pas obligatoirement une modification formelle de l'ensemble. Appréhendé sous cet angle, le changement peut être, dans des proportions variables selon le type d'objet, la réponse à une modification du contexte fonctionnel (1), de la hiérarchie des statuts (2) ; à une évolution de la mentalité (3) ou de l'idéologie dominante (3) ; enfin, il peut manifester la tendance à maintenir une distinction statutaire (2). L'évolution vestimentaire est, on l'a souligné à plusieurs reprises, le produit de ces facteurs enchevêtrés ; la mode, phénomène conjoncturel, répond surtout à la tendance au maintien des distinctions statutaires en même temps qu'elle symbolise les thèmes idéologiques dominants.

[132]

Au regard de ces données, on peut récapituler le programme d'une sémio-technologie qui reste presque entièrement à bâtir. L'analyse sémantique des objets suppose plusieurs étapes :

1) mettre en série des objets relevant d'une même culture et partageant la même fonction ;

2) repérer les similitudes et les différences formelles d'un objet à l'autre ;

3) établir la correspondance entre ces variations morphologiques d'une part, les variantes contextuelles et les distinctions statutaires de l'autre ;

4) interpréter les affinités et/ou les différences formelles sous les angles suivants :

— économique (coût relatif de l'objet)
— psychosociologique (motivations d'acquisition...)
— esthétique (modalités stylistiques)
— symbolique (thèmes idéologiques) ;

5) dresser la hiérarchie des significations fonctionnelles, sociales, économiques, culturelles ou ethniques, stylistiques, symboliques dont l'objet est investi.

Il n'existe pas, on l'a vu, de hiérarchie type mais, selon les cultures et les séries d'objets, selon les objets et les contextes, un dosage sémantique qu'il convient d'apprécier. L'évaluation de ces significations doit non seulement relever de l'intuition ou de la perspicacité du chercheur mais être soumise à un patient recensement, catégorie par catégorie, des signes et symboles correspondants. Enfin, une fois analysées et hiérarchisées les significations d'un corpus d'objets appartenant à des séries fonctionnelles différentes, on devrait pouvoir :

1) distinguer les éléments culturels stables des éléments variants ;

2) établir le système de statuts dominant correspondant aux variantes formelles répertoriées ;

3) dégager les canons esthétiques, les thèmes symboliques communs, les variantes stylistiques et idéologiques selon les séries d'objets et le statut des détenteurs ;

4) dresser une hiérarchie comparée des significations des objets, indiquer et interpréter les variations de rang selon les ensembles fonctionnels.

Un tel programme suggère plusieurs remarques. Un rappel d'abord : il n'y a d'étude sémantique, des mots comme des objets, que différentielle ou, si l'on veut, structurale. On ne peut cerner la signification sociologique d'un objet (le chapeau à fente longitudinale chez les Hassidim, par exemple) qu'en le comparant à tous les autres objets qui figurent dans la même série (chapeau à creux arrondi, etc.), puis en rapportant le système de différences formelles observées au système de différences sociologiques constatées. Bref, l'enquête sémio-technologique doit être une navette permanente entre l'étude des variations formelles de l'objet et celle de la stratification sociale. Ce double regard est la condition nécessaire pour [133] distinguer, parmi les traits formels, ceux qui sont pertinents de ceux qui ne le sont pas. On notera ensuite que l'ensemble de ces réflexions peut non seulement contribuer à mieux définir les relations entre tendance et fait technique, mais aussi entraîner une nouvelle conception de l'insertion de la technologie dans les études ethnologiques, qu'il s'agisse de l'enquête de terrain, de la monographie ou de l'exposition muséographique.

2. Tendance et fait technique ; noyau culturel commun
et paliers de différenciation socio-technique

De la tendance, « inévitable, prévisible, rectiligne », au fait technique, « imprévisible, fantaisiste » (Leroi-Gourhan 1943 : 27-28), il existe, on le sait, une série de transitions, de « degrés ». « Le troisième degré » du fait, nous dit Leroi-Gourhan, « est celui des grandes coupures à l'intérieur des groupes ethniques » (ibid. : 34) ; ces « grandes coupures » correspondent, en gros, aux unités traditionnelles d'étude de l'ethnologie des techniques. À ce premier niveau, on peut dégager l'ensemble des traits communs à un faisceau de faits qui appartiennent à la même série, bref définir l'identité culturelle de ces faits. Ces traits communs sont stables (on les retrouve dans toutes les variantes) et perçus par les usagers comme les marques de leur personnalité ethnique. J'ai montré ailleurs (Bromberger 1974 : 48-50) que les maisons de la province du Gilân (Iran) présentent, au delà des variantes qui les singularisent en sous-types, les traits communs suivants : « enclos, surélévation, parois en bois recouvertes de torchis, charpente autonome soutenant en partie le toit, toit à quatre versants, présence d'un ayvân, etc. ». Ces différents traits définissent, pour l'habitation, un noyau culturel commun, expression que l'on peut utiliser pour dénoter la totalité des traits techniques stables également distribués dans les différentes strates d'une société.

Au delà de cette constellation de traits similaires — qui définissent l'identité technique d'un groupe ethnique —, on peut dégager, série par série ou de façon plus synthétique, des paliers de différenciation socio-technique ou « niveaux de culture » (Digard 1973 : 254). Ces « niveaux de culture », ces pratiques techniques différenciées s'inscrivent dans un champ réciproque délimitant l'extension même de la culture : tous les usagers, quel que soit leur statut, sont conscients du réseau de correspondances entre variations formelles et sociologiques ; la différenciation s'opère dans un champ commun de références [27]. Ainsi, pour en revenir aux maisons [134] du Gilân, les variations des éléments de couverture correspondent à des différences statutaires et micro-régionales (subculturelles) dont la combinaison permet de distinguer des « niveaux de culture » spécifiques. Tôle (1), tuiles (2), bardeaux (3) joncs (4), chaume (5) covarient en fonction de la fortune des habitants (1, 2 : matériaux coûteux ; 3, 4, 5 : matériaux bon marché ou non achetés) et de leur zone de résidence (1 : proximité des villes ; 2 : nord de la province ; 3 : piémont forestier ; 4 : plaine littorale ; 5 : zone rizicole). À ce second niveau, qui correspond aux quatrième et cinquième degrés du fait, facteurs de différenciation subculturelle, ethno-stylistique et socio-économique sont étroitement imbriqués.

Il serait en tout cas illusoire de ne retenir que les facteurs de différenciation « culturelle » pour rendre compte jusqu'au bout des « mécanismes d'individualisation progressive des faits » (Leroi-Gourhan 1943 : 32). À cet égard, des expressions comme la « yourte turkmène », la « maison du Gilân », le « vêtement baloutche », le « tapis de Meshkin » sont à la fois commodes et ambiguës ; par ces dénominations conventionnelles, on neutralise les variantes socio-morphologiques pour mettre l'accent sur la spécificité ethnique de ces objets. C'est privilégier indûment, pour qui connaît la variété des maisons du Gilân ou des yourtes turkmènes par exemple, les aspects ethno-différentiels au détriment des aspects socio-différentiels.

On voudrait clore ces quelques réflexions théoriques par deux remarques à la fois naïves et fondamentales :

Comment appréhender les rapports sociaux de production, la stratification sociale dans ses nuances, sinon à travers les objets — moyens de production et pratiques de consommation — saisis dans leurs variations ? L'étude des techniques est un révélateur privilégié de la physionomie et de la physiologie d'une société {cf. supra, pp. 116-120, ce que nous avons dit de la tactique technique de différenciation sociale).

Il est évident, par ailleurs, que la sémio-technologie est une méthode privilégiée d'analyse bien plus qu'une théorie explicative ; elle doit céder le pas à une réflexion plus générale sur les mécanismes fondamentaux qui ont produit la stratification qu'elle repère, les normes esthétiques qu'elle dévoile, etc. Mais — insistons sur ce point — elle constitue une étape nécessaire dont on fait trop souvent l'économie, se condamnant à disserter sur une société dont on ne s'est pas donné les moyens de saisir la structure.

3. Perspectives d'application

On a fort justement critiqué la formule stéréotypée de la monographie, ce « classement fatigué », ce « discours de bègue » (Jaulin 1974, II : 82), cette succession de wagons où l'on enfourne successivement technologie, parenté, organisation [135] sociale, valeurs et mythes. On a tout aussi justement remis en cause ces chapitres de technologie consacrés à un inévitable « inventaire de marmites et de cases », à une « banale énumération de haches, de soufflets » (Leroi-Gourhan 1965 : 89). La sémio-technologie offre, à notre sens, d'autres perspectives, de la collecte des matériaux à leur présentation définitive :

1) Lors de l'enquête de terrain, en jumelant études des techniques, de la stratification sociale et des comportements d'une part, enquête esthétique, symbolique, analyse des objets de l'autre.

2) Pour la rédaction des fiches techniques : (a) en situant l'objet dans une série, en notant les traits qui le singularisent par rapport à ses voisins, en rendant compte de ces variations (coût relatif, variantes fonctionnelles, distinctions statutaires...) ; (b) en adoptant, dans un second temps, une méthode de classement des objets par catégories sociologiques et non plus technologiques et en consignant les différentes variantes (formelles) qui signalent l'existence de chacune de ces catégories.

3) Pour l'organisation de la monographie, en présentant les faits techniques comme le moyen de mettre au jour stratification et dynamique sociales, canons esthétiques, style ethnique, dominantes symboliques.

4) En présentant les objets dans une exposition non plus en fonction des secteurs d'activités qu'ils représentent (agriculture, élevage, habitation, etc.) mais en fonction de la catégorisation sociologique que leurs variantes reflètent (opposer ainsi l'équipement technique de différents types d'agriculteurs).

À côté des expositions centrées sur le rapport forme-fonction, sans spécification dominante d'époque ni de lieu (je pense aux beaux exemples que fournissent aussi bien la salle des Arts et Techniques du musée de l'Homme que la galerie d'Étude du musée des Arts et Traditions populaires), il y a place pour des présentations, à travers les objets, de la complexité et de la singularité de formations sociales que l'on ne saurait symboliser rapidement par quelques techniques « types », comme on le fait trop souvent. Le champ des problèmes et des perspectives d'application ouvert par la sémio-technologie est donc vaste. Cette discipline, encore balbutiante, a pour mérite, entre autres, de mettre en garde contre les équations simples : pas plus qu'on ne saurait réduire la forme de l'objet à sa seule fonction, on ne saurait interpréter les techniques comme simples témoins du niveau de développement des forces productives. La richesse sémantique des objets ne s'épuise pas dans ces formules.

Université de Provence, Aix-en-Provence.

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Résumé

Christian Bromberger, Technologie et analyse sémantique des objets : pour une sémio-technologie. — Sous le nom de sémio-technologie, l'auteur propose trois voies pour analyser la signification des objets techniques : analyser un objet, c'est d'abord dégager le réseau de correspondances entre sa forme, sa matière... et les fonctions spécifiques qui lui sont culturellement assignées ; c'est ensuite mettre au jour les indications que livre cet objet sur le statut de son détenteur ; c'est enfin interpréter les significations symboliques dont il est investi. On reconnaît ainsi à l'objet un triple statut : celui de technique ou réponse formelle et matérielle à un ensemble d'exigences contextuelles ; celui de signe ou marque systématique d'identification statutaire ; celui de symbole ou traduction de schèmes mentaux ou thèmes idéologiques sous-jacents. Ce triple éclairage est nécessaire pour rendre compte des fonctions diverses que remplit le changement technique.

En posant les principes d'une analyse sémantique des objets, l'auteur poursuit un double but : alimenter le débat théorique sur la place de la technologie dans l'analyse anthropologique ; fournir des perspectives concrètes d'application (pour l'enquête ethnographique, l'insertion de l'analyse des techniques dans l'étude ethnologique, la muséographie...).

Abstract

Christian Bromberger, Technology and the Semantic analysis of Objects : Towards a Semio-Technology.—The author, by using the term "semio-technology", suggests three ways of analysing the signification of technical appliances. To analyse an object means, first of ail, to outline the set of correspondences between its shape and its composition and the spécifie functions it is culturally alloted to ; second, to shed light on the indications it provides conceming the status of its holder ; at last, to interprète the symbolic significance it is invested with. Thus, the object has a threefold status : as a technique or formai and material answer to a set of contextual requirements ; [140] as a sign or systematic mark of statutory identification ; as a symbol or translation of mental schemes or ideological thèmes. This threefold enlightenment is a necessary prerequisite for a survey of the diverse functions imparted to technical change.

By laying the principle of a systematic analysis of the object, the author aims at a twofold achievement : to enlarge the theoretical debate on the part played by technology in anthropological analysis, and to delineate prospects of practical application (ethnological research ; insertion of technical analyses into ethnological investigation ; museography ; and so on).



[1] Pour une définition de la culture comme ensemble d'« informations », cf. Lotman 1971 : 46. La langue ne doit pas être considérée comme le seul canal de transmission de ces informations ; c'est en saisissant les différences entre le living-room d'un appartement bourgeois et la salle de ferme, entre vêtements de deuil, de fête, de travail..., entre repas de noces et de Carême, que l'enfant découvre le paysage social qui l'entoure, les circonstances marquées par la culture dont il participe. À ce titre, les objets font partie du dispositif d'enculturation.

[2] Abordée sous cet angle, la définition de l'objet technique englobe celle du mot utilisé pour le dénoter. Celle-ci n'est autre que l'inventaire des traits formels et contextuels qui permettent d'identifier l'objet nommé en le rattachant à une série conceptuelle (« maison », par exemple) et en le différenciant de ses voisins (« auberge », par exemple, partage avec « bastide » les traits : maison + à la campagne ; mais les deux concepts sont différenciés par les traits spécifiques suivants : où l'on mange, dans le Midi). Ces traits minima d'identification ne recouvrent évidemment pas toutes les exigences auxquelles répond l'objet. Sur l'analyse sémantique, cf. Mounin 1972.

[3] Pour des exemples de ce genre, cf. Eco 1972 : 273.

[4] Le lien entre forme et signification peut être arbitraire, immotivé, comme dans les deux exemples fournis ci-après ; il peut être, dans d'autres cas, analogique, motivé (que l'on pense, par exemple, à l'insigne en forme de parachute qu'arbore le parachutiste, ou aux clefs d'or qui ornent les revers de la veste du concierge d'hôtel). La linguistique saussurienne oppose ainsi le signe (arbitraire) au symbole (motivé) (Mounin 1968 : 42-43). Il ne nous semble pas utile de maintenir cette distinction quand on traite des objets comme marques d'identification statutaire. Peu importe en effet, dans une problématique sociologique, que les distinctions de statut soient signalées de façon arbitraire ou analogique si, dans tous les cas, elles sont reconnues par les usagers à travers un système de conventions explicites. Nous appellerons donc « signe » toute variation formelle représentant explicitement une différence statutaire ( sur le caractère différentiel du signe, cf. infra, pp. 110 sq.). Sur l'acception réservée au terme « symbole » dans ce texte, cf. infra, p. 107.

[5] C'est nous qui soulignons. En fait, Baudrillard se contredit d'un texte à l'autre : tantôt, comme dans cette citation, il ne retient des variantes formelles que leur fonction socialement distinctive, tantôt il interprète ces variantes comme le reflet d'habitus différenciés (cf. infra, pp. 127-128, l'analyse qu'il fait de l'« ordre domestique » petit-bourgeois).

Au vrai, on doit dégager deux phases dans l'analyse : l'une où l'on traite les objets en fonction de leur valeur socialement distinctive, l'autre où l'on tente d'interpréter la signification des différences formelles repérées.

[6] Nous empruntons le concept d'habitus ou d'« habitude mentale » à Panofsky (1974). Dans la postface qu'il a consacrée à cet ouvrage, Bourdieu écrit : « Cet habitus pourrait être défini, par analogie avec la 'grammaire génératrice' de M. Noam Chomsky, comme système des schèmes intériorisés qui permettent d'engendrer toutes les pensées, les perceptions et les actions caractéristiques d'une culture, et celles-là seulement » (ibid. : 152).

[7] Cf. notamment Leroi-Gourhan 1943, 1945 ; Balfet et al. 1957 et Balfet 1975.

[8] Argumentation développée dans Rapoport 1972.

[9] Pour des exemples d'analyses, cf., entre autres, Alexander 1971 : 25-26 et Rapoport 1972.

[10] Pour une étude fonctionnelle du même type, cf. Moles 1972 : 54-55 ; l'auteur analyse les exigences dont le designer doit tenir compte pour la conception d'un ventilateur de table ; il dénombre 38 fonctions élémentaires que l'on peut regrouper en 13 « super-fonctions » : la sécurité, la stabilité, la longévité, les possibilités de maintenance (démontage et remplacement aisés des pièces), etc.

[11] Pour une analyse du « vêtement écrit », cf. Barthes 1967.

[12] Heureusement, Femme pratique propose un « truc » pour faire 54 tenues avec 6 garde-robes seulement.

[13] Sur la définition et les usages du concept d'« ethnotype », cf. Guillemain 1971.

[14] L'ouvrage de Bogatyrev, qui date de 1937, s'inscrit dans un courant de recherches « fonctionnelles » (mais non fonctionnalistes) et sémantiques sur les objets et les techniques, qui connut une certaine fortune dans les années 30 en Europe de l'Est (cf. par ex. Hagen-Torn 1933). On doit à la sémiotique américaine d'avoir donné à ces recherches tout l'écho qu'elles méritent. Les travaux de Bogatyrev ont suscité, depuis leur traduction en anglais (1971), toute une série de commentaires et d'approfondissements théoriques (cf. notamment la préface d'Ogibenin à l'édition anglaise : « Petr Bogatyrev and Structural Ethnography », Bogatyrev 1971 ; et Glassie 1973).

[15] Nous empruntons l'esprit, sinon la lettre, de ce titre à Baudrillard qui parle, pour sa part, de l'« analyse stratégique de la pratique d'objets » (Baudrillard 1969 : 28).

[16] L'analogie privilégiée entre langage et vêtement (au détriment des autres techniques de consommation) mérite quelques commentaires. Élément toujours visible, le vêtement est sans nul doute l'indicateur socio-technique le plus manifeste. On le porte, on l'affiche, on le promène ; comme la langue, on l'utilise dans tous les lieux et instances de la vie (travail, fêtes, voyages, etc.). De la proximité sémantique entre langage et vêtement on trouve l'expression dans les multiples exemples de métaphores qui associent les deux concepts : « se draper dans sa dignité », « se dissimuler derrière un nuage de paroles », « dire un tissu de mensonges », « se faire embobiner », etc. (cf. sur ce point Pottier 1970 : 9). Notons au passage l'intérêt que présente l'étude des associations métaphoriques entre les techniques et les autres registres sémantiques. Il semble que l'on retrouve les mêmes types d'associations (vêtement-langage, habitation-corps, etc.) dans la plupart des cultures.

[17] Pour un bon compte rendu de la démarche et des travaux de Labov, cf. Marcellesi & Gardin 1974.

[18] On pourrait tout aussi bien montrer comment les comportements linguistiques des enfants ont pour fonction, entre autres, de signaler différentiellement le statut de leurs parents.

[19] Halbwachs montre par ailleurs (1970 : 455) que « cette organisation imparfaite de la famille » est elle-même la résultante des conditions du travail ouvrier, d'un monde isolant l'homme « en face de la matière et des machines » et excluant toute forme de relations sociales : « Les habitudes contractées à l'usine se sont révélées trop durables, il a été trop difficile à l'ouvrier de réveiller en lui l'homme social, pour qu'il devienne capable de constituer une vie de famille sur des bases assez solides. » Cette thèse est particulièrement discutable, l'usine étant le lieu par excellence où se nouent de multiples relations sociales et où s'expriment directement les rapports sociaux.

[20] Les analyses de Lewis (1969) sur le mobilier des intérieurs des quartiers pauvres de Mexico vont dans le même sens que celles de Halbwachs ; l'auteur tente de dégager les correspondances significatives entre objets possédés et contenu de l'expérience sociale. Il montre que les familles les plus pauvres possèdent davantage d'objets religieux et décoratifs que les familles les plus riches, mieux pourvues en meubles, vêtements et outils.

En fait, de telles analyses supposeraient, mieux qu'un simple recensement, une connaissance des mécanismes d'attachement aux objets. Nous pénétrons là dans un champ déjà ouvert par la psychologie sociale. Les auteurs se réclamant de cette discipline (Moles 1972 ; Lassarre 1974) ont abordé la relation sujet-objets quotidiens sous différents angles. Une première approche consiste à dégager, et ce différentiellement selon les classes sociales, le contenu et la durée des diverses phases de la relation avec l'objet, une sorte de biographie, en somme : désir, acquisition, découverte, amour, entretien, lassitude, destruction, remplacement de l'objet (Moles 1972 : 96} ; un tel type d'analyse devrait permettre de définir différentes éthiques de classes face aux objets ou à telle série d'objets (stockage maximum et anxieux, destruction et renouvellement, etc. ; ibid. : 110, 180-181). Une seconde approché, peu convaincante d'ailleurs, est centrée sur la satisfaction que procure l'objet ; on essaie de déterminer, au prix de calculs forts savants, l'indice de satisfaction lié, pour tel individu, à la possession de tel objet. Les résultats varient sensiblement selon la classe d'appartenance du détenteur et le mode d'acquisition de l'objet (fabriqué par un artisan, donné en cadeau, trouvé, volé, acheté, etc.).

[21] Glassie (1973 : 341) note fort justement que Bogatyrev traite quasi exclusivement des « fonctions manifestes » des vêtements, celles qui sont reconnues explicitement par les usagers, laissant dans l'ombre les fonctions « subconscientes ou inconscientes » que ceux-ci remplissent.

[22] Pour une introduction à l'ethnologie esthétique, cf. notamment Leroi-Gourhan 1957, 1968, 1970 et Perrois 1972.

[23] Dans la même perspective, Moles (1972 : 122) propose l'utilisation d'un certain nombre de catégories antinomiques pour rendre compte de l'agencement du mobilier dans un intérieur : « symétrique/dissymétrique ; dense/vide ; vertical/horizontal ; latéral/central ; réparti/concentré ; ouvert/fermé ; parallèle/orienté ; long/court ; mince/épais ».

[24] WALLIS (1973) fournit, outre une analyse symbolique de l'architecture des églises chrétiennes, une abondante bibliographie des études d'iconologie.

[25] Dans la même optique, Wahl et Moles (1969) dégagent les quatre principes qui définissent les propriétés formelles des objets de style kitsch : principe d'inadéquation —• jeu sur les dimensions : « sur-dimensionnalisation ou sous-dimensionnalisation de l'objet » ; principes de cumulation et de perception synesthésique — remplissage et foisonnement des objets ; courbes liées les unes aux autres sans discontinuité ; combinaison de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel ; matériaux systématiquement revêtus (bois peint en imitation marbre, objets en zinc bronzés, etc.) ; principe, enfin, de médiocrité qui définit davantage un mode d'utilisation de l'objet (le kitsch comme « art de masse ») qu'un ensemble de particularités formelles.

[26] Cf. sur ce point Hall 1971.

[27] Il est évident — et c'est là le mérite de l'analyse fonctionnelle et réaliste de Bogatyrev, par exemple — que, selon la conjoncture, le contexte, la conscience d'un noyau culturel commun peut gommer les différences socio-économiques, et qu'inversement les différenciations internes peuvent prendre le pas sur les facteurs d'identité. Il y aurait beaucoup à dire, à ce propos, sur l'utilisation du vêtement régional « type » aujourd'hui, qui tend à revigorer une unité ethnique fléchissante tout en masquant les tensions internes traditionnelles.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le dimanche 30 juin 2013 10:11
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie retraité du Cégep de Chicoutimi.
 



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