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Pierre CABROL
Ancien Maître de conférences de Droit privé
à l’IUT Michel de Montaigne Bordeaux 3 (France)
“Note sur la justification signifiée
du Mémoire de la dame de Roncherolles
en réponse au Libelle de Monlien
et aux consultations faites sur ce Libelle
(querelle d’argent aggravées de possibles intentions homicides) 1765.”
Chicoutimi : Les Classiques des sciences sociales, un texte inédit, mai 2026, 10 pp. Collection “Droit et pensée juridique”.

Armes de la famille de Roncherolles : « D’argent à deux faces de gueules »
La publication de cet écrit justificatif s’inscrit dans le cadre d’une querelle d’argent, aggravée de possibles intentions homicides, au sein de l’une des branches secondaires d’une famille du Vexin normand anoblie au dixième siècle, famille tenant son nom de la terre et seigneurie de Roncherolles [1]. Le différent à proprement parler trouve sa source dans le mariage, le 10 août 1727, de Marie-Charles de François de Roncherolles (1702/ ?), comte de Planquery [2], avec Françoise-Louise Gabrielle Ruault, dame du Ménil-Benoît et de Saint-Martin-le-Bouillant [3], « Marquise de Roncherolles ».
Selon l’auteur du mémoire, cette dernière était persuadée que son conjoint ne l’avait épousé que pour son argent, qu’il se serait satisfait de sa disparition, mais qu’il n’avait pas le courage nécessaire pour tenter de la supprimer. Conçu sous de tels auspices, ce mariage ne pouvait pas être heureux. Rien d’étonnant donc à ce que les deux époux aient menés une vie en grande partie séparés, la « marquise » à Paris et le mari, qui perdit progressivement la raison, dans ses terres. Un fils naquit toutefois en 1736, soit Jean-Jacques de Roncherolles (1736/ ?), que le mémoire qualifie de « Louis, alias le comte de Roncherolles ».
La dame de Roncherolles s’était engagée à verser à son fils une pension annuelle de 1800 livres si celui-ci embrassait la carrière des armes. En 1756 ou 1757, Henry Charles de Couvains [4] (1707/ ?), beau-frère par alliance de « la marquise », accompagna [5] Jean-Jacques de Roncherolles à Paris ou celui-ci s’enrôla dans les Mousquetaires gris [6]. Le début des paiements tardant, le nouveau mousquetaire, défendu par Maître Elie de Beaumont [7], intenta au Chatelet de Paris un procès à sa mère pour lui réclamer le versement de sa pension et tenter de faire porter le montant de celle-ci à 2000 livres.
Selon la dame de Roncherolles et son défenseur, il apparut au cours de la procédure qu’Henry Charles de Couvains avait formé le projet de s’emparer indirectement de ses biens en mariant sa fille à son fils [8] et son fils [9] à sa fille [10], tout en l’envoyant à l’échafaud par une machination complexe, ourdie par l’avocat Regnault-Jacques Monlien du Coudray (1695/1764), qui était le correspondant normand d’Elie de Beaumont. En quoi consistait, selon l’auteur du mémoire, la machination de Monlien ? Celui-ci, avec l’aval de Couvains, profitant de la faiblesse d’esprit du sieur de Roncherolles, l’aurait convaincu de lui signer diverses procurations [11] sous la promesse de lui obtenir une pension conséquente de son épouse, mais ce sans lui expliquer comment il comptait procéder.
Pour l’auteur du mémoire, l’idée de Monlien était d’accuser la dame de Roncherolles d’avoir entretenu une relation adultère avec son beau-frère Couvains et d’avoir, en 1746, donné secrètement [12] naissance à un enfant né de cette liaison [13], commettant ainsi trois infractions : adultère ; inceste [14] ; et accouchement clandestin. Le plan consistait à menacer « la marquise » d’une action en justice au pénal sur ces trois chefs d’accusation, ce pour la contraindre à céder à deux demandes d’argent, soit une pension de 4 000 livres par an pour son mari et l’autorisation de vendre 20 000 livres de bois de ses terres [15]. « La marquise » s’étant refusée à toute composition, Monlien mis ses menaces à exécution et obtint du Parlement de Rouen un arrêt lui donnant partiellement raison en condamnant la dame de Roncherolles à s’abstenir de voir Couvains et à se retirer dans un couvent.
Cet arrêt fut cassé, ce qui entraîna la fuite de Couvains et l’arrestation et l’emprisonnement de Monlien, finalement condamné, pour dénonciation calomnieuse, à une peine infamante [16], notamment pour avoir tenté, avec ou sans l’aide de son complice, de suborner divers témoins pour étayer ses accusations. Bien qu’emprisonné, Monlien de désarma pas. Il renouvela ses accusations en faisant publier le libelle [17] auquel le présent mémoire tente de répondre. Il y prétendait notamment qu’il existait des lettres intimes prouvant la liaison contestée, déposées entre les mains de l’abbé Vallée, homme de confiance des époux Dubos, sœur et beau-frère de Couvains, ainsi que des témoignages démontrant la réalité de l’accouchement clandestin, dont celui de la sage-femme ayant assisté la mère.
Le mémoire en réponse nie ces accusations et soutient, entre autres choses, que Couvains et Monlien, pour mener à bien leur machination, séjournèrent en même temps sous de faux noms à l’hôtel Carignan, rue Froidmanteau à Paris et qu’ils tentèrent de suborner la sage-femme et divers autres témoins. Vraisemblablement écrit par l’avocat de la dame de Roncherolles, ce mémoire manque singulièrement de clarté, l’auteur ayant tendance à se perdre dans des arguties secondaires [18], voire plus que discutables [19] et à écrire de manière elliptique, ce qui rend ses propos très difficiles à saisir pour qui n’a pas accès à l’intégralité de la procédure [20].
[1] Érigée en marquisat en 1652.
[2] Marquis de Planquery selon l’auteur du mémoire.
[3] Fille de Jean-Louis, seigneur de Boussigny et de Marguerite de Warignies et Blainville.
[4] Seigneur haut-justicier de Couvains et de Plaine-Seuvre (ou Pleine-Œuvres). D’une famille de protestants convertis au catholicisme, il avait épousé en 1728 une sœur de Marie-Charles de François de Roncherolles, Madeleine Charlotte de Roncherolles (1708/ ?).
[5] L’auteur du mémoire déclare voir dans cette démarche la preuve d’une tentative de Couvains pour extorquer de l’argent à sa cliente, mais cette affirmation se heurte à la fois au fait que la pension était versée au fils de la « marquise » et non à son oncle par alliance, ainsi qu’au fait que c’est celle-ci qui avait offert, sans y être forcée en rien, le paiement de ladite pension pour engager son fils à entrer dans l’armée.
[6] Première des deux compagnies de mousquetaires, commandée par d’Artagnan. Ainsi nommée parce que ses chevaux avaient une robe grise, elle avait la prééminence sur la seconde compagnie, dotée de chevaux à la robe noire.
[7] Jean-Baptiste Jacques Elie de Beaumont (1732/1786), d’une famille protestante, avocat aux barreaux de Normandie et de Paris, célèbre pour sa défense des intérêts de la veuve et des enfants de Calas, renommé pour la qualité de ses mémoires.
[8] Mariage qui eut effectivement lieu, le 10 mars 1763, avec Marie-Madeleine Henrie, ou Henriette, Françoise de Couvains (1734/ ?).
[9] Ce qui n’échoua, selon l’auteur du mémoire, que par l’opposition de « la marquise » à cette union.
[10] « On n’a point oublié que l’objet de la machination était de faire périr la Dame de Roncherolles, pour avoir son bien, & que le moyen pour faire passer son bien ès mains de Couvains, était un double mariage projeté entre le fils & la fille de Couvains, & la fille & le fils de la Dame de Ronçherolles : projet affreux qui s’est exécuté à la honte de la nature & des mœurs. Depuis que Couvains est dans les liens de la Justice, le fils de la Dame de Roncherolles a épousé sa fille : l’autre mariage aurait été fait sans les oppositions de la mère. »
[11] Dont une procuration spéciale l’autorisant à « transiger et accommoder sur toutes contestations nées et à naître, à telles clauses et conditions qu’il jugera à propos. »
[12] Dans un couvent ou elle se serait retirée provisoirement au prétexte d’une maladie.
[13] En tentant de créer un parallèle avec une célèbre affaire criminelle qui frappa les imaginations au dix-huitième siècle, soit celle de la comtesse de Saint-Géran. En l’espèce, deux amants, le marquis de Saint-Maixent et la marquise de Bouillé, pour s’emparer de la fortune du comte et de la comtesse de Saint-Géran, avaient fait croire à l’épouse, qui était enceinte, qu’elle n’avait pas accouché, tout en subtilisant l’enfant avec la complicité de la sage-femme, manœuvre qui ne fut découverte que bien des années plus tard. La ficelle était grosse car, à supposer vraie l’infidélité de « la marquise », les seuls points communs étaient le rang des criminels et le malheur des enfants.
[14] Alors qu’ils n’étaient pas du même sang.
[15] Argent que Monlien aurait pu toucher en usant de la procuration lui permettant de conclure une transaction, soit pour son compte, soit pour le partager avec Couvains.
[16] Soit à la mort civile et à la confiscation de tous ses biens, « sentence attachée à un poteau en place de Grève par l’exécuteur de la haute justice. »
[17] Rédigé, ou non, de sa main.
[18] Il écrit, par exemple, que Regnault-Jacques Monlien du Coudray tenterait dans son libelle de se prévaloir de ses alliances dans la Robe et l’Epée pour accroître sa crédibilité, avant de mettre en cause l’honorabilité de la famille Monlien. Pour ce faire, il prend maladroitement argument d’une affaire de mariage consanguin entre cousins au 3° degré, soit la fille de l’avocat, Jeanne Monlien du Coudray (1737/1765) et Jacques Monlien, sieur de la Fosse (1728/ ?), Président en l’élection de Vire, qui était l’un des deux fils de son oncle « à la mode de Bretagne » (cousin germain de son père), Georges Monlien, sieur du Fay (1680/1767), Conseiller au Baillage de Vire et procureur du roi. Bien que ce mariage ait été autorisé par une dispense de l’évêque de Bayeux, ce qu’il se garde bien de dire, il met en avant le fait que le père du futur marié et le frère de celui-ci, Jean Gilles Monlien de la Potherie (1725/ ?), Conseiller du Roi et procureur du Roi, tentèrent de s’y opposer en justice. L’affirmation peut apparaître d’autant plus curieuse qu’elle présente des similitudes avec les accusations de Monlien. Ne pourrait-on pas y voir une tentative de jeter le trouble dans les esprits en opposant à son adversaire un argument de même nature que le sien ? Une telle pratique n’était pas de nature à éclaircir la présentation de cette affaire déjà fort embrouillée.
[19] Il commence, par exemple, par affirmer que le libelle ne peut être l’œuvre d’un avocat car aucun avocat ne ferait preuve d’une telle déloyauté envers un confrère, argument plus que discutable. Il ajoute que Monlien est l’auteur de ce document, ce qui revient à lui dénier la qualité d’avocat. Il poursuit en ajoutant que ce dernier a prétendu être avocat au baillage de Vire, mais que la marquise de Roncherolles a démontré que les avocats de ce baillage ne le considéraient pas comme leur confrère. Cette mauvaise querelle n’apporte rien au fond de l’affaire, si ce n’est de tenter maladroitement de jeter le discrédit sur l’auteur du libelle incriminé. Etc.
[20] L’auteur du mémoire aurait gagné à commencer par présenter sa version de l’affaire et de l’état de la procédure, avant de reprendre un à un les arguments de son adversaire.
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