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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Les batailles d'Internet.
Assauts et résistances à l'ère du capitalisme numérique. (2018)
Préface


Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Philippe de Grosbois, Les batailles d'Internet. Assauts et résistances à l'ère du capitalisme numérique. Montréal: Écosociété, Éditeur, 2018, 263 pp. [L'auteur nous a autorisé la diffusion, en libre accès à tous et en texte intégral, de ce livre dans Les Classiques des sciences sociales le 4 juillet 2025.]

[11]

Les batailles d’Internet.
Assauts et résistances à l’ère du capitalisme numérique

Préface

Se réapproprier
les outils numériques

Rares sont les livres qui offrent une vue synoptique d’une époque historique. Et la nôtre peut sans contredit être qualifiée d’ère numérique. L’ordinateur, l’Internet, les médias sociaux, les téléphones intelligents, tout cela appartient maintenant à la structure intime de la vie quotidienne, et ce, à un point tel qu’un monde sans connexion semble tout bonnement inconcevable. Au premier étage de la pyramide de Maslow se trouve aujourd’hui le Wi-Fi.

Au-delà de ce constat un peu trivial, une multitude d’ouvrages, d’articles scientifiques, de blogues, de reportages et d’opinions circulent sur les enjeux, les promesses et les risques du monde numérique. Certains courants exaltent les potentialités de l’intelligence artificielle, de l’économie collaborative, de l’Internet des objets et de diverses innovations technologiques, alors que d’autres nous mettent en garde contre la centralisation des données dans les mains des grandes compagnies, la surveillance de masse, le caractère corrosif de la « société en réseaux » sur notre cerveau et les relations sociales. Face à ce clivage entre techno-optimistes et techno-sceptiques, il y a l’opinion creuse et à vrai dire franchement dangereuse selon laquelle Internet serait un simple outil, un instrument neutre, ni bon ni mauvais en soi, qu’il faut apprendre à utiliser pour son usage privé. C’est la principale bêtise incrustée dans [12] le sens commun de notre époque que ce livre s’attache à démolir.

Pour nous sortir de ce relativisme moral, lequel est basé sur une conception individualiste et anhistorique des nouvelles technologies numériques, Philippe de Grosbois nous rappelle une idée à la fois simple et profonde : Internet n’est pas seulement ou même d’abord un outil technique, c’est aussi et avant tout un rapport social. Cela signifie que les machines informatiques, les logiciels et les plateformes qui structurent les interactions entre individus sont en fait des constructions sociales, historiques et politiques, c’est-à-dire des créations humaines et collectives, marquées par un devenir et des relations de pouvoir.

Ainsi, le téléphone que l’on prend dans notre poche pour communiquer avec nos amis apparaît comme un objet banal à portée de main, c’est-à-dire un appareil que l’on peut manipuler à notre guise pour satisfaire nos préférences personnelles. En réalité, cet objet physique est aussi un rapport social qui nous met en relation avec une infrastructure matérielle complexe (câbles, fermes de serveurs, antennes et autres dispositifs contrôlés par des fournisseurs oligopolistiques), avec une couche logicielle (faite de protocoles, de logiciels libres, d’algorithmes, de programmes complexes et de plateformes propriétaires), puis avec une couche de contenus coproduits par des milliards d’utilisateurs et utilisatrices, de façon souvent libre et gratuite, bien que les données soient accaparées par des firmes multinationales extrêmement puissantes.

La plupart d’entre nous avons une conscience relative et diffuse de cette réalité qui structure nos existences numériques. Or, bien peu savent vraiment comment tout cela fonctionne. Rares sont les personnes qui ont une vue d’ensemble sur le monde actuel et les nombreux enjeux qui traversent la question numérique : la cybernétique, la crise du journalisme, les effets du virage numérique sur la culture, les hackers, les logiciels libres, l’économie collaborative, la surveillance de masse, les communs, les débats sur la liberté d’expression, le cyber-militantisme, la dictature des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft), etc.

[13]

Bien que d’innombrables ouvrages traitent de ces enjeux de façon séparée, nous n’avions pas encore un livre en français qui articule cette myriade de phénomènes de façon cohérente, en donnant un certain aperçu de cette totalité. Et c’est bien le mérite de l’ouvrage de De Grosbois, qui permet de prendre une distance vis-à-vis de notre monde numérique pour le remettre en contexte et remonter à ses origines complexes. En historicisant Internet de façon critique, c’est-à-dire en mettant en évidence les rapports de force qui ont marqué sa genèse, les contradictions et le devenir historique de ce mode de communication qui structure notre monde social, nous pouvons le saisir de façon synoptique, c’est-à-dire en voyant d’un seul coup d’œil tous les éléments de l’ensemble.

C’est alors qu’un vertige, une joie de comprendre, mais aussi une certaine crainte s’emparent de nous, car nous pouvons de là saisir une trajectoire historique dans laquelle nous sommes inséré.e.s malgré nous. La polarisation de l’espace public, l’accélération de notre rythme de vie, la concentration des données dans les mains d’une nouvelle oligarchie, la précarisation des conditions de travail, la montée de l’intolérance et du populisme, la cyberdépendance, le gouvernement des conduites par les algorithmes, tous ces phénomènes inquiétants apparaissent dès lors étrangement liés. Malgré tout, devant les tendances qui voient Internet comme un phénomène objectif qui nous dépasse totalement, comme un progrès technique inexorable, ce livre nous rappelle aussi que cette réalité historique est transitoire, contingente et donc modifiable. Comme le rappelle l’auteur : « Que nous soyons emballés ou pessimistes à son égard, nous percevons trop souvent Internet comme une force extérieure sur laquelle nous n’avons aucune prise. Or, Internet est une création humaine et donc une construction sociale. Toutes sortes d’acteurs, aux intérêts souvent contradictoires, l’ont investi avec les années. »

Philippe de Grosbois conçoit ainsi Internet comme un véritable « champ de bataille », un processus contradictoire, investi par des forces sociales en lutte, bref le résultat dynamique d’un « rapport de force ». Et c’est bien cette lecture critique et politique, qui évoque à plusieurs égards une « lutte de classes » dans l’univers numérique, qui permet de mettre en [14] relief les relations de domination dans cette sphère, c’est-à-dire les phénomènes d’exploitation, de centralisation, d’exclusion et d’aliénation, mais aussi les formes de résistance, les zones de liberté et d’expérimentation, la construction de modèles alternatifs face à l’Internet capitaliste. Et c’est pourquoi ce livre, dans sa trame de fond, mais aussi dans sa conclusion, permet d’envisager de nouvelles voies, des pistes de solutions et d’actions, pour imaginer un Internet libéré, plus égalitaire, décentralisé, démocratique et inclusif.

Cette approche critique, historique et moyennement optimiste s’oppose à la lecture plus pessimiste, philosophique et totalisante que nous trouvons dans le livre de Maxime Ouellet, La révolution culturelle du capital. Le rôle du capitalisme cybernétique dans la société globale de l'information [1]. Dans cet ouvrage, Ouellet soutient qu’à l’ère des nouvelles technologies de l’information et de la communication, « le capital instaure une révolution culturelle permanente. D’un monde encore régulé normativement par la culture et se reproduisant au moyen d’institutions politiques, la globalisation capitaliste marque le passage à une nouvelle ère où la communication cybernétique s’érige en tant qu’instance suprême de régulation de la pratique sociale où toutes les normes et valeurs sont remplacées par la seule loi de la valeur marchande ».

En prenant appui sur la critique radicale de la valeur contre le marxisme traditionnel, Ouellet décrit une société globale de l’information où le réseau est devenu un « monde numériquement administré », un système de domination où le cybercapitalisme et le Big Data convergent pour former une « société de contrôle » aux accents quasi totalitaires. Comment dès lors envisager des résistances, des voies de sortie et des zones d’autonomie devant ce processus global de réification ? Pour Ouellet, même les mouvements sociaux, la gauche postmoderne et les résistances locales faisant l’apologie du réseau pour s’auto-organiser se retrouvent englués dans l’idéologie de la Silicon Valley du capitalisme 2.0. Ainsi, « cette émancipation [15] ne remet pas en cause la logique culturelle du néolibéralisme qui repose sur le même imaginaire de l’ordre spontané et du réseau [2] ».

De ce fait, Internet ne serait pas seulement une création humaine comme les autres, aisément modifiable, mais un « sujet automate », « une médiation sociale fétichisée », une « cage de fer » qui transforme nos institutions en organisations cybernétiques et refaçonne les subjectivités pour les conformer aux impératifs de l’accumulation capitaliste. Comme le souligne de Grosbois, cela « amène Evgeny Morozov, Maxime Ouellet et d’autres à dénoncer ce régime émergent de régulation ou de gouvernementalité “algorithmique”, dans lequel des outils technologiques et financiers se substituent au politique pour instituer un contrôle extrêmement serré des individus ».

De Grosbois n’adhère pas à cette lecture totalisante et unilatérale qui ne laisse aucune place aux acteurs et aux multiples formes de résistance. Si Ouellet considère Internet comme une « médiation sociale fétichisée », un processus englobant et imparable, l’image du rapport social comme « champ de bataille » ou « rapport de force » donne une lecture tout autre des origines du numérique, des enjeux sociotechniques actuels et des possibilités d’émancipation. Par contraste avec la posture de Ouellet, qui rappelle à certains égards le catastrophisme d’Adorno et d’Horkheimer sur le caractère aliénant des industries culturelles et du monde [numérique] administré, de Grosbois se rapproche davantage de la vision de Walter Benjamin qui voyait dans le cinéma certaines potentialités de subversion et de réappropriation. Comme le souligne l’auteur,

les usages du réseau Internet sont difficiles à résumer par des affirmations séduisantes mais peu soucieuses des pratiques concrètes. Si le contexte économique dans lequel les transformations actuelles ont cours pose bien un problème incontournable, se contenter de faire des usager.e.s de simples idiots utiles du capitalisme cybernétique nous dispense d’observer de quelles [16] manières les individus utilisent ces nouveaux espaces. Sous couvert d’anticapitalisme soi-disant radical, ces critiques témoignent d’un certain mépris à l’égard de ces nouvelles formes d’expression populaire.

Ainsi, le livre de De Grosbois peut être considéré comme une réponse critique à une lecture strictement pessimiste d’Internet. Contrairement à Ouellet, qui débute son analyse par la critique de l’« imaginaire social de la société globale de l’information » et n’entrevoit une sortie du capitalisme cybernétique que par l’invention de « médiations institutionnelles » et une « politique du commun » assez vague, de Grosbois met en évidence les différents moments de l’émergence du mode de production numérique. Au cours des trois vagues qui participent à la construction du réseau (militaro-universitaire, militante et capitaliste) s’affrontent une pluralité de logiques dont aucune ne semble avoir eu le dernier mot : logique cybernétique et académique, culture hacker et hippie, idéologie californienne et libertarienne, open source et néolibéralisme, communs et plateformes propriétaires, etc. Refusant les « critiques intégrales » qui considèrent que « les diverses forces qui ont façonné Internet incarnent toutes, à leur manière, le renouvellement du capitalisme à l’ère du numérique », de Grosbois y voit plutôt des « potentialités fragiles et menacées », des promesses de liberté, d’ouverture et de démocratie radicale, bien qu’elles soient compromises par des dynamiques de concentration du pouvoir technique et capitaliste.

Sans prétendre pouvoir trancher ici quant à la « vraie perspective » qui permettrait d’avoir le dernier mot sur la nature profonde du monde numérique et ses possibilités de dépassement, nous pouvons affirmer que l’analyse critique de Ouellet prend racine dans la critique de l’idéologie cybernétique et d’Internet comme système total, alors que de Grosbois épouse le point de vue de la lutte, du rapport de force et de la dynamique historique des résistances. En reprenant la thèse de Pierre Dardot et Christian Laval, on pourrait dire qu’il y a là deux lectures différentes et complémentaires, semblables à celles que l’on retrouve au cœur de la pensée de Marx.

[17]

Tous les grands textes de Marx cherchent à articuler deux perspectives très différentes. La première est la logique du capital comme système achevé - à la fois le mouvement inéluctable par lequel le capital se développe en une totalité qui se subordonne tous les éléments de la société et le jeu des lois immanentes de la production qui le conduit à accoucher nécessairement d’un nouveau mode de production. La seconde est la logique stratégique de l'affrontement : la guerre des classes, sourde ou ouverte, transforme les conditions de la lutte, modèle les subjectivités des acteurs et, pour finir, dégage les dominés de l’assujettissement, leur traçant la voie de l’émancipation. [...] Mettre en évidence cette disjonction indépassable - entre le jeu de l’action révolutionnaire dans l’histoire ou l’implacable automate qui brise toute résistance et se soumet chaque individu - nous aide à poser la question qui est aujourd’hui la nôtre : comment nous libérer du capitalisme, de cette forme historique qui est devenue « monde », sans être condamnés à le subir encore longtemps, au prix de ravages de tous ordres dont nous ne faisons aujourd’hui qu’entrevoir l’ampleur [3] ?

Ainsi, il ne s’agit pas de lire Ouellet ou bien de Grosbois, mais de relier ces deux perspectives de façon dialectique afin de mieux comprendre l’ampleur des luttes dans la sphère numérique, tout en reconnaissant les pressions énormes que le capitalisme fait peser sur Internet et notre monde. Penser la « question numérique » comme rapport social implique donc de repolitiser un enjeu central de notre époque, de saisir le « réseau » à la fois comme médiation sociale à tendance globalisante et comme processus historique ouvert et contradictoire.

Il faut d’ailleurs noter que la question numérique est encore trop peu abordée par la théorie politique, les mouvements sociaux et la gauche au Québec, et l’un des principaux mérites de cet ouvrage est précisément de combler ce vide. Il semble y avoir une sorte de fossé ou de dualisme entre les luttes orientées vers les enjeux sociopolitiques (mouvement ouvrier, féministe, antiraciste, écologiste, etc.) et le cyber-militantisme : hackers, adeptes du logiciel libre (libristes), lanceurs d’alerte (Edward Snowden, Chelsea Manning), etc. Les premiers [18] adoptent les nouvelles technologies comme de simples outils (Facebook, Twitter, #moiaussi...), alors que les « luttes numériques » se concentrent sur les rapports de pouvoir au sein du réseau, tout en prenant parfois un caractère « apolitique ». Pourquoi ne serait-il pas possible d’articuler le « front social » et le « front numérique », afin de politiser les résistances pour la libération et la décentralisation d’Internet, et de donner un peu plus de réflexivité critique aux mouvements sociaux qui mobilisent des outils techniques qui sont tout sauf neutres ?

Somme toute, Internet est un rapport central beaucoup trop important pour l’économie, la vie politique, la culture et les interactions humaines pour qu’on l’abandonne à l’oligarchie et qu’on le réduise « à un instrument du capitalisme, qui absorbe toute forme d’opposition ». L’indifférence, le cynisme et le pessimisme radical ne sont pas des luxes que nous pouvons nous payer, car nous risquons alors de laisser le réseau dans les mains de grandes puissances qui pourront manipuler à leur guise les thèmes de l’ouverture et de la liberté tout en reproduisant par la bande un processus de contrôle, d’exploitation et d’accumulation capitalistes. Tout comme certaines personnes réduisent l'« économie du partage » à Uber et Airbnb, en laissant les firmes définir le sens des mots et, dès lors, être hégémoniques, il ne faudrait pas que la gauche fasse abstraction de la question numérique pour se concentrer sur la « lutte politique », pendant que l’appropriation privée des moyens de communication se poursuit à vitesse grand V. Comme le note de Grosbois à propos d’un angle mort des critiques intégrales du numérique :

Si on écarte les potentialités d’Internet sous prétexte que Silicon Valley tient aussi un discours « révolutionnaire », cela sous-entend qu’on croit vraiment Bill Gates, Steve Jobs et Mark Zuckerberg lorsqu’ils parlent de communauté, de décentralisation, d’horizontalité et de participation citoyenne. On en vient pratiquement à prendre les mythes fondateurs du capitalisme numérique pour argent comptant, comme s’ils n’étaient pas eux-mêmes empreints d’idéologie.

À quoi ressemblerait un Internet post-capitaliste, c’est-à-dire une plateforme de communication et d’échange qui ne [19] serait plus soumise à un impératif d’accumulation infinie et de valorisation marchande perpétuelle ? Ce livre n’en donne pas une idée précise, mais il permet néanmoins d’identifier les contradictions du système actuel, les espaces d’expérimentation, les usages subversifs, les communs et d’autres solutions alternatives qui préfigurent un réseau émancipé. Entre les postures candides qui voient les médias sociaux comme un simple moyen de communication et les approches techno-pessimistes qui martèlent le discours de la « barbarie » du monde virtuel, Philippe de Grosbois essaie de tracer une troisième voie pour poursuivre le combat. Gilles Deleuze ne disait pas autre chose à propos des sociétés de contrôle : « il n’y a pas lieu de craindre ou d’espérer, mais de chercher de nouvelles armes [4]. » Cela signifie que les forces du changement ne peuvent pas se contenter de prendre tel quel l’appareil technologique et de le faire fonctionner à leur propre compte. Les outils numériques de l’émancipation ne sont pas déjà là ; il faut les transformer.

Jonathan Durand Folco

[20]


[1] Maxime Ouellet, La révolution culturelle du capital. Le rôle du capitalisme cybernétique dans la société globale de l’information, Montréal, Écosociété, 2016.

[2] Éric Martin et Maxime Ouellet, « “Connais ton ennemi”. Pour une critique de la critique du spectacle », Nouveaux Cahiers du socialisme, no 11, 2014, p. 72-73.

[3] Pierre Dardot et Christian Laval, Marx, Prénom : Karl, Paris, Gallimard, 2012.

[4] Gilles Deleuze, « Post-scriptum sur les sociétés de contrôle », L’aut’ journal, n° 1, mai 1990.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le vendredi 19 septembre 2025 10:30
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



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