[11]
La collision des récits.
Le journalisme face à la désinformation.
Introduction
Les chemins sinueux de la vérité
- Jack : Telle est, mon cher Algy, toute la vérité, la vérité pure et simple.
- Algernon : La vérité est rarement pure, et elle n’est jamais simple.
« Ce qui est vraiment troublant, c’est la quantité de mésinformation que l’on trouve, et la capacité des gens de propager toutes sortes de faussetés. Je ne sais pas ce qu’on va faire avec ça, mais je sais ce que je fais : je n’utilise pas Facebook, Twitter, rien de tout ça. » L’homme qui exprimait ainsi sa préoccupation à l’égard des médias sociaux en avril 2021 est nul autre que George W. Bush, l’ex-président étatsunien responsable de l’invasion de l’Irak en 2003 [2]. On se souvient sans doute que cette guerre a été menée par les États-Unis sous le prétexte fallacieux des armes de destruction massive que l’Irak aurait détenues. Si un président qui a tant menti sur la menace irakienne s’inquiète aujourd’hui de la désinformation, c’est que l’heure est vraiment grave.
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« Il est indéniable que la désinformation prolifère. Les 935 mensonges de Bush sur l’Irak semblent presque insignifiants à côté des 30 573 faussetés que Donald Trump a proférées durant les quatre années de sa présidence [3]. D’ailleurs, la situation n’inquiète pas seulement aux États-Unis : au Québec, au Canada et en Europe, la pandémie de COVID-19 a provoqué une brusque ascension des mouvances conspirationnistes, parfois proches de l’extrême droite, qui nient la sévérité du coronavirus et refusent les mesures sanitaires. Face à ce phénomène inquiétant, le journalisme se trouve sur la ligne de front. Alors que les initiatives de vérification des faits et d’éducation aux médias se multiplient, voici que les journalistes sont critiqués de toutes parts, méprisés, qualifiés d’ennemis du peuple, insultés et même violentés par des individus affiliés à des courants haineux.
Par ailleurs, la thèse selon laquelle la désinformation est un phénomène essentiellement attribuable aux médias sociaux est devenue un des lieux communs de notre époque, comme l’illustre la déclaration de Bush. Or, le problème de la désinformation devrait être abordé dans une perspective plus large. Dans les médias d’information [4], on le présente généralement sous l’angle technologique : les médias sociaux et leur manière de traiter l’information viendraient court-circuiter l’approche journalistique. Mais si les technologies médiatiques constituent bel et bien un élément spécifique de la problématique actuelle, la prolifération de la désinformation relève d’enjeux beaucoup plus profonds qu’il m’apparaît essentiel de mettre en lumière.
Ce livre a pour but d’élargir et d’enrichir la réflexion qui a cours dans les principaux médias « d’information, et ce, sur plusieurs plans. Sur le plan historique, d’abord : comme la désinformation existait bien avant notre époque, il importe [13] d’étudier le phénomène en interrogeant ses continuités et ses ruptures avec le passé. Ensuite, sur le plan politique : puisque tout pouvoir cherche à définir la réalité à son avantage, la lutte contre la désinformation devrait être envisagée comme partie intégrante d’une bataille politique pour démocratiser la société. Sur le plan de l’écosystème médiatique : étant donné que la désinformation est présente à la fois dans certains médias traditionnels et dans l’univers numérique, il faut réfléchir aux interactions entre ces deux espaces, et non uniquement à leurs clivages. Sur le plan de l’économie des médias : l’information tend à diminuer en qualité quand elle sert d’appât pour capter l’attention des consommateurs afin d’être vendue à des annonceurs. Enfin, sur le plan du rôle du public : ce dernier constitue un acteur à part entière dans son rapport à l’information et à la désinformation, et non un récepteur passif qui adhère naïvement à tout ce qu’il reçoit.
« L’épistémologie du journalisme
à la croisée des chemins
Dans cet essai, je défends l’idée qu’on pourra mieux saisir et mieux résister à l’expansion actuelle de la désinformation en l’abordant comme un symptôme de la crise que traverse actuellement le journalisme dans plusieurs sociétés, mais aussi de son renouveau. Depuis quelques années, la crise des médias d’information est l’objet de nombreuses réflexions, et pour cause [5]. Sa dimension économique, qui en constitue le cœur, est actuellement la plus discutée : le modèle d’affaires des médias d’information traditionnels semble dépassé en raison de la fuite des revenus publicitaires vers les plateformes du [14] numérique. À ces difficultés économiques se superpose une crise politique : alors que les pratiques journalistiques sont l’objet de critiques par les gens de gauche depuis des décennies, la pertinence et la légitimité du métier sont maintenant remises en cause par des politicien.ne.s et des militant.e.s adhérant à une droite de plus en plus agressive et hostile. Pris dans cette tourmente, le milieu tente « de se ressaisir, notamment par la transformation de médias en organismes à but non lucratif et un positionnement plus explicite du côté des institutions démocratiques. Clairement, la profession est à la croisée des chemins. Mais cette période de transition, marquée aussi bien par la crise que par le renouvellement de ses pratiques, a également une dimension épistémologique.
Qu’est-ce que l’épistémologie ? En quelques mots, il s’agit de l’étude des conditions de possibilité de la connaissance. Qu’est-ce qui nous permet, à une époque donnée, de considérer que telle affirmation est vraie et que telle autre est fausse ? Quels sont les savoir-faire et les qualifications nécessaires pour établir de telles distinctions ? Quels sont les principes et les valeurs qui orientent la recherche et l’investigation ? De quelle manière la réalité est-elle approchée et conceptualisée par le sujet qui l’étudie ? En quoi la perspective avec laquelle on approche l’objet a-t-elle une influence sur ce qu’on découvre ? Quels sont les effets des conditions sociales, économiques et politiques sur la recherche « de connaissances et d’informations ? En somme, l’épistémologie rassemble un ensemble de réflexions et d’interrogations ayant pour visée d’établir ce que constitue une connaissance (ou une information) vraie. C’est pourquoi, dans la lignée de Michel Foucault, on peut aussi parler de « régime de vérité ». Cette expression signifie que la connaissance repose sur un ensemble de cadres conceptuels et de normes sociales qui forment un tout cohérent à une époque donnée, et que cette manière d’appréhender la vérité peut se transformer selon les conditions sociohistoriques.
Je crois que c’est ce qui est en train de se produire dans le champ journalistique de plusieurs sociétés occidentales. Ce n’est pas seulement la viabilité économique et la légitimité politique du journalisme qui montrent actuellement des signes d’essoufflement, c’est aussi un certain régime de vérité sur [15] lequel il s’appuyait depuis environ un siècle. Les méthodes et autorités par lesquelles on peut établir quels faits sont valides ou farfelus font de moins en moins consensus. Des tribuns de droite (dans certains médias traditionnels comme dans les espaces numériques) accusent les médias d’être à la solde d’un establishment multiculturaliste et urbain, déconnecté de la réalité du « vrai monde ». La montée de néofascistes tels que Donald Trump et l’irruption de la pandémie ont radicalisé ce discours : les médias d’information feraient partie d’un vaste complot visant à faire accepter une dictature mondialiste à une population endoctrinée et docile.
Les remises en question ne viennent pas seulement de la droite. Depuis plusieurs décennies, des critiques de gauche reprochent, études à l’appui, aux médias d’information dominants de faire passer pour de la neutralité une forme de complaisance à l’égard des puissances politiques et économiques qui façonnent la société [6]. Plus récemment, des voix critiques se sont élevées de l’intérieur du milieu journalistique lui-même : personnes racisées, LGBTQ+ ou appartenant à des catégories marginalisées interrogent la possibilité même d’un journalisme objectif, qui serait le privilège de journalistes appartenant aux catégories dominantes de la société [7]. Des journalistes qui n’ont pas connu la période plus prospère et plus prestigieuse des médias d’information joignent les rangs, même s’ils doivent composer avec un statut précaire et le mélange des genres issu du numérique. En conséquence, une partie de cette cohorte aborde de manière plus distanciée et critique des modèles jadis établis et se montre plus réceptive aux nouvelles perspectives pour la profession.
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Une approche positiviste
Jusqu’à récemment, les journalistes adhérant à l’épistémologie dominante avaient encore confiance dans la solidité de leur modèle. Au moyen de sondages et de chiffres, d’une méthode et d’une déontologie bien établies, il leur semblait possible d’expliquer le monde au monde et de débusquer les tromperies. Or, depuis le référendum sur le Brexit en Grande-Bretagne et l’élection de Trump aux États-Unis en 2016, suivis de la pandémie de COVID-19 à la fin 2019, cette assurance semble avoir fait place au désarroi.
Mais quelle est donc cette épistémologie dominante ou ce régime de vérité dont le socle est ébranlé par les temps qui courent ? Tout au long de cet ouvrage, je l’appellerai l’« approche positiviste ». Le principal penseur à l’origine du positivisme est Auguste Comte (1798-1857), un précurseur de ma discipline d’attache, la sociologie. Pour Comte comme pour son successeur Émile Durkheim (1858-1917), l’étude de la société doit recourir aux mêmes méthodes empiriques que les sciences de la nature, qui ont connu des avancées majeures en Europe au cours des siècles précédents. Pour les sociologues de l’époque, il s’agit donc de mettre en lumière les lois universelles du développement des sociétés par la recherche empirique. Cette approche donne lieu à des progrès significatifs, notamment parce qu’elle permet de saisir le fonctionnement et la structure des sociétés humaines de manière plus précise que par la seule spéculation philosophique.
Cependant, du modèle des sciences de la nature découle une vision plutôt mécanique de l’être humain et de la vie en société (sans parler de la nature elle-même, mais ce n’est pas l’objet de ce livre). Dans ses Règles de la méthode sociologique *, Durkheim soutient qu’il faut « considérer les faits sociaux comme des choses [8] ». Cette phrase est peut-être la définition la plus simple et la plus limpide de cette objectivité dont il est tant question lorsqu’on discute des médias d’information : il s’agit d’appréhender les phénomènes sociaux comme des [17] objets détachés du sujet qui les observe. Dans le journalisme, cela se manifeste par la croyance selon laquelle les faits sont indiscutables (comme le dit le cliché : « On a droit à ses propres opinions, mais pas à ses propres faits »).
Après s’être diffusée aux sciences humaines, la méthode de travail inspirée des sciences naturelles s’étend effectivement au journalisme à partir des années 1920, même si celui-ci n’est pas une activité scientifique au sens strict. À notre époque, elle est encore très présente dans les reportages des principaux journaux et les bulletins de nouvelles à la radio et à la télévision. Les articles des grandes agences de presse (Reuters, Associated Press, Agence France-Presse, Presse canadienne, etc.), qui constituent souvent le matériau de base des médias d’information, suivent aussi ce modèle en grande majorité. D’ailleurs, ces articles ne sont généralement pas signés, ce qui envoie aussi le message qu’ils n’émanent pas d’un point de vue subjectif, mais reflètent simplement la réalité elle-même.
L’approche positiviste du journalisme fonctionne par oppositions binaires : il y a le vrai et le faux, la vérité et le mensonge, le fait et l’opinion, la nouvelle et la chronique/l’éditorial, l’objectivité et la subjectivité, la neutralité et l’engagement, la raison et l’émotion, l’information et l’idéologie, la diffusion et la réception. Dans l’idéal positiviste, malgré quelques nuances formulées de temps à autre, on considère que ces éléments peuvent et doivent être séparés. Le président de l’Associated Press, Wes Gallagher, l’exprimait de manière limpide en 1971 : « C’est la tâche du journaliste d’être clair, détaché et objectif. […] Objectif et non activiste, comme le désirent certains. » Gallagher ajoutait que « le refuge du journaliste face au torrent de critiques est son professionnalisme », une phrase qui fait remarquablement écho aux débats en cours aujourd’hui [9]. L’éditeur adjoint de La Presse François Cardinal soutenait la même position encore récemment : « Il y a une objectivité pour les reporters dans les salles d’information qui doit être respectée, et donc je m’inquiète de voir certains jeunes qui [18] arrivent avec une cause à défendre à titre de journalistes. Pour moi, c’est ou bien l’un ou bien l’autre [10]. »
Ces deux citations donnent à penser que, dans les strates supérieures de la profession, la réflexion épistémologique se pose sensiblement dans les mêmes termes depuis au moins 50 ans. Mais la crise contemporaine du journalisme nous invite à revisiter de manière critique cette conception de l’information et du métier. Certains aspects sont utiles et même précieux, alors que d’autres sont plutôt problématiques. Si l’approche positiviste pose problème, ce n’est évidemment pas parce que l’objectif de rapporter les faits, de s’appuyer sur des sources et de corriger ses erreurs est condamnable en soi (au contraire : le journalisme d’enquête, par exemple, qui connaît actuellement un renouveau intéressant, s’appuie sur une démarche d’investigation similaire à l’investigation scientifique). La rigueur, l’intégrité, de même que l’adoption de certaines balises méthodologiques et éthiques sont essentielles pour tout travail intellectuel digne de ce nom. C’est le cas également en sciences sociales, d’où je proviens; cependant, le positivisme y a été longuement et profondément critiqué [11]. Ce ne sont donc pas tant les visées du journalisme en elles-mêmes qui sont discutables que la cécité qu’elles risquent d’entraîner si on ne garde pas présent à l’esprit le fait que le détachement et la neutralité constituent des idéaux abstraits. C’est dans la [19] pratique que leurs limites, leurs contradictions et leurs apories se manifestent.
S’il fallait résumer les limites de l’épistémologie journalistique dominante en une phrase, je dirais qu’elle ne prend pas suffisamment en compte le contexte social (et donc économique, politique, historique) dans lequel le journalisme est pratiqué. Les faits sont construits à travers toutes sortes de décisions qui donneront corps aux « nouvelles » et à l’« actualité ». Cela ne signifie pas qu’ils sont illusoires ou mensongers. Seulement, la sélection des faits, le choix des sources et la construction du récit sont l’objet d’un travail humain. En ce sens, toute information est engagée. Autrement dit, les faits ne viennent jamais seuls; ils s’intègrent dans une mise en scène (le titre et la photo dans le journal, le veston impeccable du lecteur de nouvelles, le ton grave du narrateur, les graphiques qui frappent les consciences, la journaliste de terrain tendant le micro aux témoins de l’événement, etc.). Les faits sont aussi présentés par certains acteurs sociaux (les journalistes, eux-mêmes employés par des organisations ayant des intérêts et des dynamiques spécifiques) à d’autres acteurs sociaux (un public varié, qui a un rôle plus ou moins actif selon la forme que prend la communication). Cette circulation de l’information s’appuie donc également sur une relation de qualité variable entre divers segments de la population.
Les faits mis de l’avant sont formatés par l’ensemble de ces facteurs. Il est donc inévitable que les médias d’information véhiculent une certaine vision de la réalité. D’ailleurs, dans son manuel de référence Le métier de journaliste, Pierre Sormany dit bien que le journaliste doit savoir « donner un sens », « rendre intelligible » et même, « reconstruire le réel [12] ». Les nouvelles racontent le monde, elles en font une narration; elles n’en sont pas que le simple reflet. Autrement dit, les faits font toujours l’objet d’un récit. J’utiliserai d’ailleurs régulièrement [20] ce terme, parce qu’il me semble être une clé essentielle pour comprendre la crise épistémologique du journalisme [13].
Dans l’approche positiviste du journalisme, on tente de ne pas introduire de biais ou de récit sous-jacent dans son travail : on cherche à présenter seulement des faits incontestables. Or, si la désinformation prolifère, ce n’est pas simplement parce que le public crédule se fait emporter par une vague de « faits alternatifs » propagés sur les médias sociaux, mais parce que le récit politique et économique de nos sociétés, qui trouve dans les médias d’information un de ses principaux véhicules, sonne de plus en plus faux. Lorsqu’on se demande comment des individus peuvent croire aux récits fantasmagoriques de QAnon ou aux théories selon lesquelles la Terre est plate, on pose selon moi le problème à l’envers : il faudrait plutôt se demander pourquoi autant de gens ne croient plus au discours des institutions, y compris celui des médias « établis ». C’est l’une des questions au cœur de cet essai.
Vérité et relations sociales
Comme sociologue, je crois profondément à l’importance d’un regard sur la société ancré dans la réalité empirique, un regard minutieux, rigoureux, sensible et honnête, guidé par une éthique de la rationalité héritière de l’esprit scientifique. Les sciences sociales ont développé des approches qui permettent de dépasser les limites du positivisme issu des sciences de la nature. Je pense par exemple à l’interactionnisme, au constructivisme, à l’économie politique, à certaines écoles de pensée en anthropologie ainsi qu’aux cultural studies et à l’accent que cette approche met sur la réception des contenus médiatiques. La démarche sociologique m’a amené à considérer que la [21] vérité ne repose pas simplement sur une démonstration rationnelle des faits empiriques, mais également sur des relations entre des êtres humains : ce qui nous amène à croire ou à ne plus croire en une chose, c’est la confiance que nous avons les uns envers les autres et aussi envers nos institutions.
Le problème actuel de la désinformation a certainement des dimensions neuropsychologiques (nos fameux biais cognitifs qui nous incitent à sélectionner l’information qui nous convient) et technologiques (le bazar des médias sociaux où les publications sont triées sur la base des clics et des interactions qu’elles suscitent ce qu’on appelle l’engagement), mais il m’est d’avis que sa source est principalement historique, politique et économique, bref sociale. Permettez-moi de soumettre deux exemples à cet effet.
On appelle deepfakes ou hypertrucages ces vidéos qui simulent avec une efficacité grandissante l’image et la voix d’une personne pour lui faire dire des choses que celle-ci n’a jamais dites en réalité. Selon l’approche positiviste, ces avancées technologiques risquent de rendre le public, considéré d’emblée comme vulnérable, incapable de distinguer le vrai du faux, ce qui viendrait confirmer que nous sommes désormais entrés dans l’ère de la « post-vérité ». Or, lorsqu’on replace le phénomène dans une perspective sociohistorique, on voit que cette analyse est simpliste : il n’y a jamais eu d’époque où la photographie, le cinéma ou la vidéo nous donnaient un accès direct et immédiat à la réalité; par nature, un média diffuse des représentations du monde il est, comme son étymologie nous l’indique, un intermédiaire entre un émetteur et un récepteur.
La vidéo numérique s’inscrit dans la continuité de l’histoire du cinéma et de la photographie (un film, rappelons-le, est une succession rapide d’images fixes créant l’illusion du mouvement). Il est vrai que l’arrivée de la photographie a permis d’avoir accès à des représentations du monde naturel et humain beaucoup plus réalistes; elle constitue en cela une avancée technologique remarquable qui a grandement bénéficié au journalisme. Souvenons-nous des photos de Jacob Riis et Lewis Hine qui montraient les atroces conditions de travail [22] et de vie des milieux ouvriers au XIXe siècle, à l’époque des « barons voleurs » étatsuniens [14].
Cela étant dit, n’oublions pas que la photographie a toujours été susceptible d’être manipulée, notamment à des fins politiques. On pense à la fameuse photo de Staline sur laquelle on a effacé Nikolaï Iejov en raison de sa déloyauté, mais on peut remonter encore plus loin. En France, lors de la Commune de Paris de 1871, le photographe officiel de l’armée française a reconstitué des fusillades commises par les communards pour mieux les discréditer [15]. À la fin du XIXe siècle, aux États-Unis et en Grande-Bretagne, la photographie était utilisée par les adeptes de la phrénologie (théorie, aujourd’hui discréditée, selon laquelle les bosses du crâne d’un être humain reflètent son caractère) pour constituer des catalogues distinguant les individus normaux des individus pathologiques, validant du même coup leurs présomptions racistes et classistes sous le sceau de la science [16]. Comme les photos nous donnent l’impression d’avoir affaire à une représentation plus objective du monde, elles peuvent paradoxalement donner un vernis plus factuel ou même scientifique à des affirmations à caractère idéologique.
On pourrait faire le même exercice avec le cinéma et la télévision, qui offrent eux aussi un accès plus direct au réel tout en ayant la capacité de produire des représentations du monde tout à fait trompeuses. Mais revenons-en aux deepfakes. Pour commencer, il faut souligner que ceux-ci ont été jusqu’à présent très peu utilisés avec succès à des fins politiques [17]. Lorsqu’une fausse information circule de manière virale, ce n’est pas nécessairement parce qu’elle s’accompagne d’une preuve (réelle ou fabriquée) : comme on le verra dans ce livre, bien souvent les internautes qui propagent des faussetés [23] « ne sont pas simplement endoctrinés, ils veulent croire à ce qu’ils lisent ou regardent pour des raisons identitaires et politiques. La panique autour des hypertrucages oublie que le fait de considérer comme authentique une photographie, une vidéo ou une simple nouvelle dépend d’abord et avant tout des relations sociales entre les citoyen.ne.s et le média qui diffuse les informations : y fait-on confiance ? Si oui, sur quelles bases ? Si non, d’où provient cette méfiance ?
On peut prendre la mesure de la complexité des liens entre vérité et relations sociales en citant un deuxième exemple, cette fois en dehors du champ des médias mais néanmoins pertinent pour ce livre : l’argent. La valeur de la monnaie que nous utilisons au quotidien dépend fondamentalement du fait que nous convenons collectivement de sa valeur. Autrement, dit, l’argent est une fiction qu’on tient pour vraie en l’utilisant pour faire des échanges [18]. Cet exemple peut sembler abstrait, mais il nous permet de voir à quel point la vérité est tributaire de notre confiance en sa valeur (la confiance étant d’ailleurs une notion évoquée compulsivement par les analystes des marchés financiers). Notre participation à la société implique de tenir pour vraies toutes sortes de conventions qui se révèlent somme toute assez fragiles. En littérature, on appelle cela la suspension de l’incrédulité : on accepte plus ou moins consciemment de participer à une sorte de théâtre.
Lorsque l’économie d’un pays s’écroule, ou lorsqu’une bulle financière éclate, on constate brusquement la fragilité de ce qui nous apparaissait hier encore si solidement établi. La crise financière de 2008 a exposé au grand jour les fictions sur lesquelles reposait le « miracle néolibéral » : des institutions financières qui prêchaient sans cesse le désengagement de l’État se sont vues sauvées par des milliers de milliards de dollars et d’euros provenant des fonds publics. Les déficits publics contre lesquels on sermonnait la population depuis des décennies apparaissaient soudainement comme une question insignifiante. Pendant ce temps, des millions de gens voyaient l’épargne qu’ils avaient accumulée durant toute leur vie de [24] travail s’évaporer sous leurs yeux, en perdant leur maison ou leur fonds de retraite. Ces événements peuvent sembler éloignés de la question de la désinformation, mais on verra plus tard qu’il y a là une clé importante pour saisir les problèmes que vit actuellement le journalisme. L’effondrement du récit de la mondialisation heureuse et du néolibéralisme triomphant, qui a été généreusement propagé dans les médias d’information dans les années 1980, 1990 et 2000, me semble un élément incontournable pour comprendre la crise épistémologique du journalisme. Au-delà de cette crise financière, on ne peut pas comprendre le problème actuel de la désinformation sans traiter des profondes turbulences économiques, politiques, sociales et maintenant sanitaires et environnementales que nos sociétés traversent.
Un journalisme qui souhaite lutter contre la désinformation ne peut se limiter à une approche positiviste héritière des sciences de la nature, dans laquelle la bataille se déploie sur le seul plan des faits, que ceux-ci soient attestés ou erronés. Ce qu’on tient pour vrai repose non seulement sur des constats empiriques et sur des relations sociales de confiance, mais aussi sur des rapports de pouvoir. Tout pouvoir (qu’il soit politique, économique ou autre) cherche à définir la réalité à son avantage en mettant de l’avant un certain nombre de fictions qui, à défaut d’être tenues pour vraies, sont néanmoins acceptées par l’ensemble. Le mensonge est l’un des instruments par lequel le pouvoir s’exerce, mais il y parvient plus fondamentalement en imposant une certaine lecture de la réalité. Autrement dit, c’est aussi en sonnant vrai, en prétendant être authentique, en se posant comme un rempart contre l’illusion, la tromperie et l’hypocrisie, que le pouvoir assoit sa légitimité. En ce sens, si le journalisme est bel et bien un instrument de démocratisation de la société, la lutte contre la désinformation ne doit pas seulement être un phénomène en vogue et cibler uniquement les thèses délirantes de complotistes monologuant sur une chaîne YouTube ; elle doit être dirigée contre les lieux de pouvoir qui font structurellement obstacle à cette démocratisation.
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Quelques précisions de départ
Les observations ayant nourri ce livre sont principalement tirées des scènes médiatiques du Québec et des États-Unis et, dans une moindre mesure, de la France. Les médias d’information français sont ancrés idéologiquement de manière plus explicite et moins attachés à l’idéal de neutralité qu’en Amérique du Nord, mais ils connaissent néanmoins plusieurs difficultés similaires. Par ailleurs, la pandémie de COVID-19 a montré que l’institution scientifique est aussi l’objet de remises en question importantes, mais, étant donné que ce milieu répond à des dynamiques institutionnelles sensiblement différentes du journalisme, je me concentrerai principalement sur ce dernier.
Dans ce livre, j’utiliserai le terme « désinformation » comme étant la propagation délibérée de fausses informations à des fins spécifiques (la « mésinformation » réfère quant à elle à la diffusion d’informations erronées de manière non intentionnelle). Dans ce vaste ensemble, on peut inclure les fausses nouvelles colportées par des plateformes qui prennent l’apparence de sites d’information (le terme anglais fake news est plus juste, puisque le mot fake fait non seulement référence à ce qui est erroné, mais aussi à ce qui est factice, à une imitation). On peut aussi y inclure la propagande, à savoir la diffusion massive et coordonnée d’idées ou de symboles visant à façonner nos perceptions. La propagande peut être commerciale ou politique, et de nombreux acteurs peuvent y avoir recours. Enfin, la satire a souvent recours au fake (l’apparence de l’information) pour accentuer son effet humoristique, mais elle ne m’apparaît pas constituer de la désinformation dans la mesure où son but n’est pas de tromper, mais bien de faire rire ou d’offrir un regard critique sur une situation donnée.
Notons également qu’il est possible de mésinformer et de désinformer avec des faits avérés, mais auxquels on donne une ampleur démesurée en négligeant d’autres faits ou perspectives. La désinformation n’est donc pas seulement le fruit d’articles mensongers considérés de façon ponctuelle ou isolée; elle peut aussi prendre une forme structurelle, par exemple lorsque la couverture disproportionnée de phénomènes bien [26] réels mais anecdotiques contribue à créer l’impression d’un problème endémique sur lequel il faut intervenir.
Les médias d’information connaissent actuellement de telles difficultés qu’il peut sembler ingrat, voire cruel, d’en rajouter. En réalité, cela dépend du diagnostic qu’on pose sur la crise du journalisme. Si on perçoit le journalisme comme étant assailli par des menaces extérieures (les médias sociaux, les agents russes, les militant.e.s radicalisé.e.s, etc.), le réflexe naturel sera d’adopter une posture défensive et de se cramponner à ses acquis et habitudes. En revanche, si on perçoit la crise du journalisme comme le résultat de profonds bouleversements sociaux et des contradictions internes à cette institution, il devient nécessaire d’y répondre en réfléchissant aux manières de la transformer pour qu’elle réponde davantage aux besoins et aux intérêts de la population. Cette démarche passe par un examen critique qui est difficile, mais à mon avis nécessaire.
Ce livre ne constitue pas une remise en question du métier de journaliste en lui-même. Je fais moi-même partie du collectif de rédaction d’une revue sociale et politique, et on constatera que beaucoup de journalistes figurent parmi mes références. Cela dit, comme je l’ai évoqué plus haut, la relation du journalisme contemporain avec le pouvoir m’apparaît problématique et plus complexe que ce qu’on présente habituellement. Il y a notamment une ambiguïté lorsqu’on parle du journalisme à la fois comme « contre-pouvoir » et « quatrième pouvoir ». Cette dernière expression indique que la pratique du métier fait contrepoids aux trois autres pouvoirs que sont le législatif, l’exécutif et le judiciaire, tout en suggérant que les médias d’information font partie intégrante du pouvoir en tant que système [19]. »
En toute rigueur, il faut préciser que les médias ont de l’influence plutôt que du pouvoir : ils ne peuvent ni adopter, invalider ou faire appliquer une loi, ni nommer ou démettre une personne de son poste politique. Le journalisme n’a pas toujours les effets directs qu’on lui prête, mais il est indéniablement [27] une force politique. Si le journalisme m’apparaît essentiel à toute société qui cherche à approfondir ses mécanismes démocratiques, j’ai un regard qu’on pourrait qualifier de réaliste à l’égard du rôle qu’ont en pratique les médias d’information. Dans une large mesure, le journalisme constitue un instrument utilisé par les élites économiques et politiques pour servir leurs intérêts. Cela étant dit, le journalisme comme contre-pouvoir, qui agit comme un catalyseur de démocratisation, existe aussi, et il doit être soutenu et encouragé. Même si l’approche positiviste abordée dans ce livre me semble être celle qui tient encore le haut du pavé, le milieu journalistique est assurément varié et englobe de nombreuses tendances. De plus en plus de voix apportent un autre angle, et ce livre se veut également une manière de souligner leur travail.
Les médias de masse qu’ils soient « traditionnels » ou « numériques » sont indéniablement des technologies puissantes qui ont des effets significatifs sur nos sociétés. Mais l’information ne libère pas les esprits comme par enchantement, pas plus que la désinformation ne les enferme comme par magie. En dernière analyse, ce sont des mouvements sociaux progressistes, organisés, vastes et combatifs qui peuvent démocratiser la société. Les médias d’information peuvent et, selon moi, devraient soutenir ces élans démocratiques en leur donnant une plus grande tribune, mais cela implique pour les journalistes de faire le deuil de la croyance selon laquelle il est possible d’observer de l’extérieur les dynamiques sociales et politiques en toute impartialité.
* * *
Le chapitre premier de ce livre présente de manière détaillée l’analyse journalistique dominante de la désinformation contemporaine et des causes de celle-ci, pour ensuite montrer en quoi cette lecture positiviste de la situation est insuffisante et insatisfaisante.
Les trois chapitres suivants viennent enrichir et approfondir la compréhension du problème. Le chapitre 2 présente les débuts des médias d’information de masse, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. C’est à cette époque que [28] le modèle de la presse capitaliste, aujourd’hui en crise, se met en place, et c’est dans les décennies qui suivent que l’idéal d’un journalisme neutre et objectif devient la norme.
Le chapitre 3 revient sur la période du néolibéralisme triomphant, des années 1980 à la crise financière de 2008, période durant laquelle les médias d’information propagent une certaine conception du « réel » comme acceptation des contraintes économiques néolibérales ainsi qu’une vision conservatrice du « vrai monde » qui s’oppose à des menaces plus ou moins fantasmées (telles que les élites multiculturalistes ou islamo-gauchistes, par exemple).
Le chapitre 4 vient éclairer le rôle d’internet dans l’essor de la désinformation. Les médias sociaux en particulier accentuent et radicalisent la logique d’accaparement de l’attention des citoyen.ne.s à des fins marchandes, ce qui pose des problèmes majeurs. On verra aussi que les clivages ne se retrouvent pas toujours entre médias sociaux et médias traditionnels, et que, en raison de leur recherche de l’attention du public pour augmenter leurs profits, ceux-ci peuvent même interagir.
Le chapitre 5 s’appuie sur l’ensemble de ces réflexions pour proposer une analyse de la dynamique actuelle, pensée en tant que « collision des récits ». L’éclatement de la bulle idéologique du néolibéralisme à la suite de la crise financière de 2008 a favorisé la réémergence de discours critiques radicaux à gauche, mais aussi de plus en plus à l’extrême droite. Face à ce phénomène, l’approche positiviste tend à exercer un repli défensif qui peut être compréhensible, mais qui empêche de remonter à la source des problèmes.
Enfin, le chapitre 6 propose des pistes de solution visant à renouveler les relations entre le journalisme et le public. Un dépassement de l’approche positiviste doit être pensé en termes de changements structurels, notamment en ce qui a trait à la propriété et au financement des médias. Il importe également de développer des relations axées sur la collaboration et l’échange avec le public et de repenser la notion d’objectivité journalistique.
Ces changements impliquent de revoir la relation entre journalisme et pouvoir, ainsi qu’entre journalisme et vérité.
[1] Oscar Wilde, L’importance d’être constant, trad. Jean-Michel Déprats, Paris, Gallimard, coll. « Folio théâtre », 2012, p. 59.
[2] « George W. Bush: Immigration in America “needs to be reformed” », Today, 20 avril 2021, www.today.com/video/former-president-george-w-bush-immigration-system-needs-to-be-reformed-110509125680.
[3] « 935 Lies (and Counting): Study Documents Bush Admin’s False Statements Preceding Iraq War », Democracy Now!, 24 janvier 2008, www.democracynow.org/2008/1/24/935_lies_and_counting_study_counts ; « Tracking all of President Trump’s false or misleading claims », Washington Post, 20 janvier 2021,
www.washingtonpost.com/graphics/politics/trump-claims-database/.
[4] C’est aussi le cas de nombreux travaux universitaires, mais ceux-ci ne sont pas l’objet principal de ce livre.
[5] Quelques exemples de parutions québécoises sur le sujet: Marie-Ève Martel, Extinction de voix. Plaidoyer pour la sauvegarde de l’information régionale, Montréal, Somme toute, 2018 ; Aïda Belmkaddem, Philippe de Grosbois et Marc-Olivier Vallée, dossier « Journalisme. Sorties de crise », À bâbord!, no 77, décembre 2018-janvier 2019 ; Mickaël Bergeron, Tombée médiatique. Se réapproprier l’information, Montréal, Somme toute, 2020 ; Mathieu-Robert Sauvé, Le journaliste béluga. Les reporters face à l’extinction, Montréal, Leméac, 2020 ; Marie-Ève Martel et Gabrielle Brassard-Lecours (dir.), Prendre parole. Lettres de la (plus si jeune) relève journalistique, Montréal, Somme toute, 2021.
[6] Pour ne donner que quelques exemples: Noam Chomsky et Robert W. McChesney, Propagande, médias et démocratie, Montréal, Écosociété, 2005 ; Anne-Marie Gingras, Médias et démocratie. Le grand malentendu, 3è édition, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2009 ; Gilles Balbastre et Yannick Kergoat, Les nouveaux chiens de garde, JEM Productions, 2012, 104 minutes ; Simon Tremblay-Pepin, Illusions. Petit manuel pour une critique des médias, Montréal, Lux, 2013.
[7] Parmi les journalistes québécois.es disposant d’une visibilité significative ayant amené ces questionnements, mentionnons Noémi Mercier, Vanessa Destiné, Émilie Nicolas, Mickaël Bergeron, Gabrielle Brassard-Lecours, Christopher Curtis, Aurélie Lanctôt et Marie-Louise Arsenault.
* Note des CSS : Livre disponible en libre accès dans Les classiques des sciences sociales à l’adresse suivante : URL.
[8] Émile Durkheim, Les règles de la méthode sociologique, Paris, Flammarion, coll. « Champs », 1988, p. 108.
[9] Cité dans Jerry Bruck Jr., « I.F. Stone’s Weekly », 1973, minutes 21 et 22. Disponible sur YouTube. Ma traduction.
[10] « François Cardinal, nouvel éditeur adjoint de La Presse », émission Dans les médias, Télé-Québec, 2021,
https://danslesmedias.telequebec.tv/emissions/100569793/francois-cardinal/58783/francois-cardinal-nouvel-editeur-adjoint-de-la-presse. Ces dernières années, l’animatrice Marie-Louise Arsenault a amené plusieurs journalistes vedettes à expliciter ces positions, notamment à Dans les médias et dans sa série radiophonique Métier: journaliste. Voir par exemple « Sébastien Bovet et l’importance des faits en journalisme », Radio-Canada, 8 août 2020, https://ici.radio-canada.ca/ohdio/premiere/emissions/metier-journaliste/segments/entrevue/191842/sebastien-bovet-journalisme-bio-anecdotes-vie-bio. Voir aussi Luc Chartrand, « Garder le fort de l’impartialité », Fédération professionnelle des journalistes du Québec, 8 octobre 2020, www.fpjq.org/fr/tous-les-billets/garder-le-fort-de-limpartialite.
[11] Pour un aperçu de questions épistémologiques en sciences sociales, notamment pour les personnes cherchant à conjuguer une démarche intellectuelle à une pratique militante, voir Philippe Corcuff, « Pour une épistémologie de la fragilité », Revue européenne des sciences sociales, vol. 41, no 127, 2003, https://journals.openedition.org/ress/519.
[12] Pierre Sormany, Le métier de journaliste. Guide des outils et des pratiques du journalisme au Québec, 3e édition, Montréal, Boréal, 2011, p. 37 à 39. Souligné par Sormany.
[13] Pour les fins de ce livre, je préfère le terme de « récit » à celui d’« idéologie ». Même s’il est facile de voir des rapprochements entre les deux, le mot récit évoque davantage la narration du monde qu’on trouve dans les médias d’information (en anglais, un reportage se nomme même news story). Bien qu’il y ait de nombreuses définitions du mot, l’idéologie renvoie généralement à un ensemble d’idées politiques mises de l’avant de manière plus délibérée et explicite. Un récit peut donc avoir un caractère idéologique fort (on le verra au chapitre 3, en particulier), mais il peut aussi véhiculer des valeurs et représentations du monde de manière plus anodine.
[14] Stuart Ewen, PR! A Social History of Spin, New York, Basic Books, 1996, p. 201-202.
[15] Marion Dupont, « La Commune, le vrai, le faux et la photo », France Culture, 18 mars 2021, www.franceculture.fr/histoire/la-commune-de-paris-le-vrai-le-faux-et-la-photo.
[16] Stuart Ewen, op. cit., p. 201.
[17] Voir Russell Brandom, « Deepfake propaganda is not a real problem », The Verge, 5 mars 2019, www.theverge.com/2019/3/5/18251736/deepfake-propaganda-misinformation-troll-video-hoax.
[18] Stuart Ewen, op. cit., p. 39-40. Voir aussi Isaac Isitan, L’argent, Les productions ISCA, 2003, 68 minutes.
[19] Deux exemples de cette vision fonctionnaliste du journalisme: Pierre Sormany, Le métier de journaliste, op. cit., p. 23-41 ; Marie-Ève Martel, op. cit., p. 23-37.
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