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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir de l'article du professeur Gilles Dostaler, “La CSN: structure et stratégie.” Un article publié dans la revue Parti pris, revue politique et culturelle, vol. 5, no 5, février 1968, pp. 19-25. Chronique: “Québec économique”. [Autorisation accordée par l'auteur le 26 juin 2003 de diffuser ses publications dans Les Classiques des sciences sociales.]

[19]

Gilles Dostaler

La CSN: structure et stratégie.

Un article publié dans la revue Parti pris, revue politique et culturelle, vol. 5, no 5, février 1968, pp. 19-25. Chronique: “Québec économique”.



le départ de Robert Sauvé

Pas de Congrès cette année. Pas de fracassantes déclarations de principe, dont on aimerait savoir quelle réalité elles recouvrent. Faire le procès de la société actuelle, c'est une chose. Pépin l'avait magistralement esquissé dans son rapport au dernier congrès de la CSN, en octobre '66. Proposer des solutions en est une autre. Du moins les voies à suivre pour transformer cette société. Et surtout, puisqu'il s'agit de syndicats, élucider le rôle du syndicalisme dans la révolution. Puisqu'il s'agit bien de révolution. À ceux qui en douteraient, relire attentivement le rapport Pépin de 1966 et celui de Laberge au dernier congrès de la FTQ. Mais Laberge se contente de souhaiter pieusement l'union des "gauches". Du côté de la CSN, ru souhaits ni voeux mais plutôt des heurts qui prouvent peut-être qu'elle est rendue plus loin sur la voie d'une prise de conscience du syndicalisme, prise de conscience qui apparaît inévitable du moment que le syndicalisme prétend viser plus qu'un simple partage du gâteau, c'est-à-dire du profit de l'entreprise privée.

Du côté de la CSN, donc, des heurts brutals. À l'extérieur d'abord. Une grève ("non-civilisée". dirait Laberge), avec laquelle la CSN affirme plus brutalement que jamais sa présence. Et plus violemment encore l'Establishment que la CSN met en cause. Pépin est un monstre, la CSN un gros machin qui se prend pour le gouvernement. Les pauvres chauffeurs d'autobus, des travailleurs leurrés par des organisateurs sans scrupules. Il est temps de remettre de l'ordre dans tout cela. Le publie est las. Le gouvernement frappe. Échec ? L'avenir le dira. Peut-être un autre pas important, une autre étape, après le Bill 25, dans le combat que livrent maintenant directement contre le valet des monopoles les travailleurs Québécois? Car il se passe ceci maintenant avec la CSN qu'elle représente plus de 90,000 (50% de ses effectifs totaux) travailleurs employés directement par le gouvernement. Étape que les journaux n'ont pas soulignée. Étape que le citoyen n'a pas perçue. Pépin était, depuis son rapport au dernier congrès l'homme à abattre.

"C'est l'État, assisté des corps intermédiaires et recevant ses grandes orientations de [20] la population qui aura voté pour des choix plutôt que d'autres, qui doit commander les grandes décisions économiques, et la grande entreprise, quel que soit son statut, doit être au service de la collectivité. L'économie doit à tout prix progresser vers sa démocratisation!"

Rapport Pépin

Voilà ce qu'à ne fallait pas dire. On a donc presque réussi à l'abattre. Pépin mal vu du public. Les éditorialistes annoncent son waterloo. En même temps, les heurts à l'intérieur. La démission de Robert Sauvé, qui arrive à point pour nourrir les éditorialistes. Ils avaient donc raison ? Il n'existe donc pas de véritable démocratie dans cette boutique, au dire même du démissionnaire, qui était le mieux placé pour savoir (la tyrannie du monstre Pépin, sans doute, et de ceux qui trompent les chauffeurs d'autobus). Sauvé démissionne. Il y a crise à la CSN. On parle de conflit au sujet des structures de la Confédération. Un projet de Sauvé n'aurait pas été accepté. Et puis on parle de conflit de personnalités. Tout cela est vague, et obscurci davantage dans le texte du démissionnaire. Il y a trop de personnalités autour de Pépin. Pas de démocratie véritable dans le mouvement. Les décisions sont prises sans consulter les membres. Il faut que la CSN fasse son procès. Des accusations vagues, à demi voilées. Beaucoup de points d'interrogations. Bref le témoin n'y comprend rien, puisque rien n'est précisé quant aux défauts de la CSN et aux remèdes à y apporter. Un texte, donc, fait pour le public. Et qui soulève à l'intérieur de la CSN des réactions brutales. On en vient à mettre en doute l'honnêteté de son auteur, qui aurait pu se contenter de partisans ce fatras obscur. Mais qu'en est-il de ces structures désuètes, et sont-elles vraiment désuètes?

Structures de la CSN

Comité Exécutif. Bureau Confédéral. Conseils centraux. Bureaux régionaux. Fédérations. Telles se nomment les principales structures de la Confédération des Syndicats Nationaux. Édifice fortement hiérarchisé. D'une part très centralisé, comparativement aux centrales de type américain. Laissant d'autre part une large marge d'autonomie aux locaux: syndicats, fédérations et conseils centraux. Et structures dans lesquelles à la limite le simple membre a peu à dire. Structure qui respire encore ses origines cléricales. Car la CTCC, en 1920, c'était une union de syndicats créée en réaction contre le syndicalisme américain qui avait le contrôle de la principale centrale canadienne. Une union de syndicats clairement définie sur le plan idéologique, ce qui était nouveau en Amérique du Nord.

... une chose semblait désormais, acquise en 1915: l'idée d'un mouvement syndical vraiment canadien, adversaire irréductible de l'internationalisme et respectueux du caractère bi-culturel du Canada... ne demandait qu'à se concrétiser... Le 5 mars 1918 marque le point de départ... d'un mouvement syndical nettement idéologique en l'occurrence catholique."

Cela les syndicats américains refusent de la considérer. Ce sont d'immenses compagnies d'assurances. Hoffa, qui médite aujourd'hui en prison, l'avait merveilleusement compris. "Let us be bigger than the boss", en employant les mêmes méthodes que lui. Il était très efficace. Ses syndiqués avaient de gros salaires. Lui-même se faisait vivre grassement.

"Le syndicalisme, dit Marcel Pépin, c'est le peuple organisé". Le syndicalisme peut et doit être plus que ce qu'il a été en Amérique du Nord. Il demeure, la seule force, au Québec comme ailleurs en Amérique, qui représente vraiment une partie des travailleurs, donc la seule force de résistance au capital monopolistique dont l'État est le valet, s'il ne devient pas lui-même monopole bâti à l'image des monopoles capitalistes. Mais jusqu'à maintenant, il s'est contenté d'endiguer l'aliénation et l’exploitation des travailleurs, sans vraiment mettre en cause cette exploitation. Syndicalisme pratique, quotidien, qui arrache les miettes aux patrons. Il a plus à faire. Il a à mettre en cause un système.

... le syndicalisme doit porter le combat démocratique aussi loin qu'il se peut. Or, [21] on, s'aperçoit que ces limites, qu’on fait à peu près coïncider avec celles de l'ordre établi, en Amérique, sont au contraire si reculées qu'elles permettent la remise en question de l'organisation économico-sociale entière".

P. Vadebeboncoeur,
Socialisme '67, no 11, p. 45

Cela, la CSN l'a du moins exprimé à son congrès de 1966. lie rapport Pépin ne laisse aucun doute sur les objectifs économiques et sociaux pour lesquels la CSN entend lutter. Plus encore, le projet de création de comités d'action politique, dont le but est de politiser des travailleurs, de leur faire prendre conscience de leur aliénation dans l'entreprise capitaliste, d'en faire des citoyens qui pourront se réclamer d'avoir voix au chapitre. Puis il y a eu des combats, et des défaites. Les comités d'action politique se sont mis en branle, au moment où il devenait clair que l'information était au service de l'ordre établi, et que cet ordre avait intérêt à abattre la CSN.

Car la CSN est puissante, plus que n'importe laquelle centrale. Elle est puissante parce que ses structures répondent à un milieu. Les fédérations de type américain regroupent des fédérations qui luttent au niveau des métiers, et des unions qui négocient au niveau des industries; ces dernières prenant de l'importance à mesure que les industries se concentrent et étendent leurs ramifications partout en Amérique du Nord. On aura donc la même union pour défendre les employés de la General Motors au Canada que partout aux États-Unis. Les fédérations existent à la CSN, mais elles sont recoupées par ces conseils centraux et régionaux qui représentent une forme originale d'association des travailleurs par milieu.

"Qu'est-ce, pour nous, qu'un conseil central ? C'est ici, encore, une collectivité, une collectivité populaire, et qui est dans la situation voulue pour agir dans un esprit politique, comme un rassemblement du peuple".
Pierre Vadeboncoeur,
Socialisme '67, no 11, p. 42

C'est à ce niveau que le syndicat peut devenir une force de pression sociale et politique, qu'il peut s'identifier à la cause de tous, les travailleurs dans une région donnée. Que l'on relise, dans les règlements, le rôle dévolu aux conseils centraux. C'est à partir des conseils centraux et régionaux que sont créés les comités d'action politique.

D'autre part, la structure de la CSN est beaucoup plus centralisée que celle des centrales américaines. Chaque fédération d'une centrale américaine est absolument autonome dans ses activités, elle ne peut faire appel aux services de la centrale, qui d'ailleurs, en a très peu à offrir. Alors que la CSN a des permanents à son service qui peuvent être envoyés à n'importe quel syndicat, de même qu'un permanent d'une fédération peut être prêté à une autre fédération. Les combats de la CSN peuvent donc se dérouler de façon très concentrée. La CSN peut lancer tous ses effectifs dans un combat donné, et écraser de la sorte n'importe lequel petit entrepreneur. De même qu'elle peut, comme elle l'a fait en partie, comme elle pourrait le faim plus brutalement, concentrer son tir sur le gouvernement. À la limite, la CSN pourrait renverser un gouvernement en peu de temps. Cela on l'imagine. On le craignait au moment où le Bill 1 allait passer. Mais la situation n'était pas mûre. L'Establishment, par la voix de ses éditorialistes, avaient dressé les travailleurs contre les travailleurs et faussé le problème.

Cette force dangereuse, il s'agit dès lors de la contrôler. Et pourquoi pas la mater à l'échelle de l'État, de même qu'on l'a matée à l'échelle des monopoles aux États-Unis, en s'en faisant une alliée fidèle. Nos technocrates de tout acabit, fédéralistes ou souverainistes, rêvent sans doute d'un État qui aurait remplacé les monopoles au Québec, qui en serait un lui-même avec les mêmes caractéristiques, avec à son emploi une classe laborieuse docile représentée par un immense syndicat bureaucratique, espèce de compagnie d'assurance pour travailleurs.

Pour ce faire, il suffit de pousser à bout une centralisation qui fait l'originalité de la CSN. Tel semble être le but ultime de la réforme proposée par Sauvé. Le syndicalisme au Québec prenant la relève du syndicalisme US, plus proprement, [22] de façon plus grandiose encore, dans un État peut-être même souverain. Aboutissement d'un rêve d'efficacité et d'ordre. Mais c'est un tel rêve qui a mené les syndicats US au sommeil éternel.

"L'idéal de l'efficacité pratique l'aura conduit à l'inefficacité pratique, bien plus sûrement, certes, qu'une ambition plus large et Peut-être plus contestable aux yeux des gens d'esprit pratique"

P. Vadeboncoeur,
Socialisme '67, no 11, p. 37

On imagine cette nouvelle confédération dans laquelle les structures intermédiaires on perdu toute autonomie, quand on sait que les syndiqués, à la base, ont déjà beaucoup de difficultés à s'adapter aux conseillers qui sont pour la plupart des universitaires, et dont l'effectif varie constamment.

Relevant des "bureaux confédéraux régionaux", les comités d'action n'auraient eu, dans le projet de Robert Sauvé, qu'une efficacité minime. Quoique Sauvé se soit toujours défendu de critiquer leur action, se contentant de contester les sommes dépensées pour la propagande et l'information comparativement à celles dévolues à, l'éducation. Or l'éducation, telle que pratiquée depuis quelques années (dans le cadre de l'animation) ce n'est rien d'autre que d'enseigner les mécanismes du statu quo. Mais bien plus importante est la séparation opérée entre le domaine des comités d'action politique et celui de la négociation. Il s'agit en fait d'opérer définitivement la séparation entre les problèmes économiques (i.e. insuffisance des salaires) et les problèmes politiques, ces derniers relégués aux oubliettes. Tout cela est fort bizarre, avec en plus les déclarations de Sauvé à l'effet que les syndiqués sont peut-être les meilleurs vivants de la ne disent pas mieux. Cohérence, concordance, ou pur hasard? Seule Evelyn le sait !!!

L'action politique

À son congrès, en 1962, la CSN passait une résolution soulignant la nécessité du recours à l'action politique pour enrichir et élargir la conscience de la lutte revendicative. Le congrès de la CSN, en 1966, décrétait la formation par les Conseils Centraux, de comité d'actions politique. Le Bureau Confédéral du 16-17 décembre '66 adoptait parmi les objectifs généraux "par tous les moyens démocratiques, 'concernant l'action politique:

4) "Penser en fonction di" besoins, des aspirations et de l'intérêt des classes laborieuses, tom les instruments qui leur permettront d'accéder, en pratique, au statut de citoyens libres et égaux, et de participer pleinement aux fruits de leur labeur et de l'activité sociale et économique".

6) "Renseigner les salariés sur l'origine, les formes, la nature, et les conséquences du pouvoir économique et politique sous lequel nous vivons. Chercher à améliorer les moyens de communication entre salariés en suscitant la création d'organes d'information et de formation populaire".

Cela, aussi, ne laisse pas d'équivoque. Les Comités d'action politique se sont donc mis en branle. Il y avait des situations urgentes. Le Bill 25. Le Bill 1. Certains groupes de travailleurs brutalement réveillés à la politique. Qui se sont rendue compte du fait que l'adversaire était jusque sur la colline parlementaire, qu'il n'y avait pas d'allié par là. Mais le travail d'information à faire est énorme, à l'intérieur même des syndicats d'abord, dans le public ensuite. Puisqu'on ne peut compter sur Le Devoir ou La Presse.

C'est cela que les comités d'action politique de la CSN commencent à faire. Créer, chez les travailleurs, une solidarité consciente, leur faire voir que leur problème n'en est pas seulement un de salaire, fondamentalement. Qu'il se trouve dans la condition même du travail, et plus particulièrement ici au Québec.

Cet effort, il se fait à Montréal au niveau des quartiers, où l'on regroupe les syndiqués de la CSN pour entreprendre l'information. Débuts seulement. Prometteurs. Trop peu de monde encore. Un seul permanent attaché à temps plein à cette activité.

[23]

P. Laberge, "Un historique de la CSN à ses débuts" dans Le Travail. août 1967, p. 9

En fait, il s'agissait là comme aux USA de protéger l'ordre établi. Et la CTCC allait bien s'acquitter de ce rôle, jusqu'à devenir l'enfant chéri de Duplessis, avant que la grève insurrectionnelle de l'amiante, et l'accession au poste de directeur de Picard, ne modifient radicalement le visage de la CTCC, faisant naître la CSN. Dès lors, la CSN allait connaître un accroissement spectaculaire, tel qu'aucune autre centrale en Amérique du Nord n'en a connue. La syndicalisation dans la fonction publique allait marquer une seconde naissance, et orienter plus définitivement l'action de la CSN, dont les effectifs totaux sont aujourd'hui près de deux fois et demie ce qu'ils étaient en 1959.

"Ce que depuis une trentaine d'années, et jusqu'à tout récemment, l'on convenait d'appeler les "syndicats catholiques" (La CSN aujourd'hui), n'étaient en réalité que des syndicats de boutiques, créés et mis au monde par quelques pasteurs dans le but exprès de mettre notre brave "petit peuple" à l'abri de la lutte des classes."
Jacques-Victor Morin,
Parti Pris, Vol. 2 No 6, p. 7

C'est autour des Conseils Centraux que s'est d'abord axée la Confédération. Le premier "Conseil Central des Syndicats Nationaux" est crée à Québec, en 1918, pour regrouper les syndicats qui se sont désaffiliés des unions internationales ou de la seule centrale purement canadienne, alors moribonde. Le Conseil Central est situé théoriquement au niveau de chaque diocèse. Aujourd'hui, les conseils centraux ou régionaux regroupent les syndicats d'une ville ou d'un territoire donné. L'affiliation d'un syndicat à, un conseil central ou régional est obligatoire. On lit à l'article 4 des règlements de la CSN que le rôle des conseils est:

"(a) d'agir comme représentant de leurs membres sur le plan municipal, scolaire et sur le plan des organismes publics de leur juridiction

(b) d'agir comme représentant de leurs membres auprès de la CSN, en lui soumettant toutes les questions d'intérêt général

(c) de s'occuper de l'expansion syndicale dans les limites de leur juridiction en collaborant étroitement avec le bureau régional de la CSN

(d) de s'occuper de l'éducation de leurs membres en collaborant aussi avec le service d'éducation de la CSN"

Le Conseil central prélève une taxe sur ses affiliés. Il y a trois types de permanents à la CSN. Les responsables, élus en Congrès (Postes de président, vice-président, secrétaire, trésorier et directeurs), issus de syndicats dont ils sont membres. Les conseillers techniques, dont près de la moitié, à la CSN, sont des universitaires, en général jeunes. Eux, et les représentants, sont les conseillers consultés pour la négociation et l'application des conventions collectives. Ils ont en moyenne 5 1/2 ans de service.

La fédération, qui regroupe les syndicats sur une base professionnelle et industrielle, est le second élément essentiel dans la structure actuelle de 'la CSN. Cette union, sur le modèle des fédérations américaines, n'avait que peu d'importance jusqu'en 1940. Elle a depuis lors lentement pris le pas sur les conseils centraux. Tout syndicat doit être affilié à une fédération, qui prélève des taxes per capita et utilise des permanents syndicaux. Son rôle est défini dans l'article 2 des règlements de la CSN, adoptés au congrès de 1966:

"Plus précisément, le rôle des fédérations doit être
(a) de prendre les décisions à caractère professionnel
(b) d'agir comme représentant de leurs membres auprès de la CSN en lui soumettant toutes les questions d'intérêt général
(c) d'assurer à leurs syndicats affiliés les services dont ils peuvent avoir besoin notamment en matière de négociation et d'application de convention collective
(d) de prélever une taxe "per capita" en vue d'assurer les services de leurs affiliés.
(e) d'exercer une fonction de représentation, [24] de concert avec la CSN, auprès des organismes gouvernementaux compétents en relation avec leurs problèmes professionnels".

On voit, depuis l'ascension récente de la fédération des services (hospitaliers), et de celle du Syndicat des Fonctionnaires de la Province de Québec mise à part la puissante fédération de la Métallurgie, le rôle essentiel que les fédérations jouent dans la CSN.

Enfin, les bureaux régionaux, créés en 1961, assurent des services habituellement dévolus au Conseil Central: organisation, éducation et éventuels services techniques. Sous la juridiction d'un directeur régional, ses permanents sent nommés directement par le Comité Exécutif de la CSN. Il existe actuellement neuf bureaux régionaux.

Ces organismes se trouvent regroupés au sein de la Confédération proprement dite, qui, sur le modèle des Fédérations et Conseils Centraux, perçoit une taxe sur ses affiliés et emploie des permanents syndicaux. Elle comprend un Comité Exécutif élu au Congrès de la CSN, qui a lieu a tous les deux ans depuis 1962, et un Bureau Confédéral. Le Bureau Confédéral, comprenant les membres du Comité exécutif et des directeurs de chaque fédération et de chaque conseil central ou régional, est l'organisme suprême de la CSN entre les Congrès. (Statuts de la CSN, articles 30, 31, 32, 33).

Le Comité Exécutif comprend le Président, le Secrétaire général (dont le rôle, par opposition à celui du Président, pourrait être considéré comme "intérieur". Il a juridiction sur le personnel permanent), le Trésorier et huit vice-présidents (Statuts de la CSN, art. 28). L'Exécutif ne pouvant se réunir continuellement, il existe à l'intérieur de l'exécutif un comité de régie.

"Le Comité exécutif a tout d'abord les pouvoirs prévus expressément par les statuts et règlements; et il exécute les décisions qui lui sont confiées par le Bureau confédéral ou le Congrès..."
(Statuts de la CSN, art. 29)

Telles sont, brièvement décrites, les structures de la CSN, qui en font une centrale syndicale unique en Amérique du Nord. Ces structures, il est question de les modifier. Dès le Congrès de 1964, Jean Marchand, alors président de la CSN, proposait des projets de réformes qui visaient à centraliser au maximum les structures de la Confédération. Robert Sauvé, qui ressemble à son fils spirituel, les reprenait à son compte. Le congrès de 1966 était axé sur l'orientation politique de la centrale. L'étude des structures fut renvoyée à un comité de l'exécutif dont Robert Sauvé faisait partie. Le rapport de ce Comité fut soumis à l'Exécutif en septembre et rejeté sur division. Il propose que les fédérations n'aient plus le droit de taxer leurs membres, et n'emploient plus de permanents. Les Conseils centraux sont abolis, et remplacés par des "Bureaux confédéraux régionaux", auxquels les syndicats délèguent des organisateurs pour discuter des problèmes régionaux. Ces bureaux n'ont ni pouvoir de taxation ni permanents. Bref, toute autonomie financière ou administrative est enlevée aux regroupements régionaux ou professionnels. D'autre part, tous les permanents sont rattachés directement au Secrétaire général. Par tradition, le président a une autorité directe sur tous. Cette autorité disparaîtrait de droit, sauf sur deux ou trois adjoints au Président, qui aurait essentiellement un rôle de relations extérieures.

la CSN, un pouvoir original

"Des syndicats libres et autonomes, des conseils centraux libres et autonomes, des fédérations libres et autonomes, chacun de ses corps libres et autonomes maître de ses propres finances, un personnel permanent qui ne relève pas entièrement de la seule centrale mais qui. relève, pour un certain nombre, des divers corps affiliés, telles sont à mon avis quelques-unes des conditions sine qua non qui doivent continuer de garantir un mouvement syndical démocratique, non bureaucratique, non écrasé par l'appareil directeur", en deux mots: libre et fécond"

[25]

Raymond Parent, allocution prononcée à l'occasion du 20è anniversaire du Syndicat des Travailleurs de l'Industrie du Fibre et du Cuir de Chambly Inc. - 13 décembre, 1967

Ce texte du nouveau secrétaire général de la' Confédération des Syndicats Nationaux met en lumière le conflit sur les structures de la CSN. et le replace dans son vrai contexte.

Puisqu'il s'agit, au fond, de l'orientation même du mouvement syndical au Québec, et particulièrement du rôle que la CSN a à jouer dans l'évolution du Québec. Et la CSN, par ces structures, se trouve dans une situation privilégiée ici. À l'instar des fédérations américaines, elle est construite de façon à pouvoir devenir le porte-parole de la classe des travailleurs au Québec.

Le syndicalisme américain, c'est devenu un lieu commun de le dire est une force de revendication éminemment conservatrice. Lors même que des associations d'hommes d'affaires américains ou d'avocats se prononcent contre la guerre au Vietnam, on voit la AFL-CIO, la plus grande centrale syndicale américaine, représentant quatorze millions de travailleurs, se prononcer en faveur d'une escalade de la guerre du Vietnam. Il faut se demander pourquoi. La réponse est simple. Les syndicats US ont choisi de partager le gâteau des profits des monopoles américains. Donc ils ont 'avantage à ce que se poursuivre une guerre qui rapporte de substantiels profits à certains monopoles US. Plus profondément, ils ont intérêts à ce que se perpétue un système dont ils partagent les fruits, au détriment, là comme ailleurs, de la majorité des travailleurs qui ne sont pas syndiqués, et du quart de la population qui vit dans lia pauvreté.

Syndicalisme et révolution

Les problèmes ne sont pas pour autant résolus. Et le départ de Robert Sauvé, et la faillite temporaire de son projet, en posent plus qu'ils n'en solutionnent. Puisque si l'on a évité à la CSN de devenir une machine bureaucratique, on n'a pas réglé pour autant le problème de son insertion dans le phénomène de la révolution québécoise.

Car c'est Robert Sauvé qui a eu raison. Les comités d'action politique, et la négociation, ce sont deux choses. Les premiers peuvent préparer un terrain tout au plus. Mais un terrain pour quoi? Et d'abord, ce terrain, il pourrait être préparé par un parti politique. Les comités de la CSN ressemblent étrangement aux cellules d'un parti de masse, avec les avantages et les inconvénients que cela comporte. Pourrait-on imaginer que ces comités se transforment en parti, ou qu'un parti se les assimile. Un parti que, tacitement, la centrale appuierait. Mais il est dit à l'article 26 des statuts de la CSN:

"La CSN est une centrale syndicale indépendante de tous les partis politiques, et il lui est interdit de s'affilier à aucun d'eux"

Toutefois, l'assemblée demeure souveraine et peut modifier la constitution comme bon lui semble. Mais le problème du rôle politique du syndicalisme demeure entier. Et la discussion de ce rôle dépasse les cadres de ce article. Demeure ,entier le problème formulé au début. La distance entre les déclarations du président de la FTQ et le rôle actif que sa centrale pourra jouer dans le processus de révolution au Québec. Pour la CSN comme pour la FTQ.

Une chose demeure certaine. Dans le domaine même de la négociation, la CSN devra modifier radicalement sa stratégie. Cela aussi, on l'admet et on a aucune solution à proposer. On frappe à l'aveuglette. On se fait cogner dessus. On rechigne. C'est tout. Mais jusque dans le domaine de la revendication salariale, on vient de se heurter à un mur. Le gouvernement-employeur, qui ne. peut monter les salaires qu'en augmentant les taxes, dit-il. Des Bill, donc, jusqu'à ce que les syndicats aient droit de regard d'ans l'élaboration, des politiques salariales. Le même problème fondamentalement que dans l'entreprise privée, avec en plus le chantage à la population. Cul-de-Sac. Réformes de structures, peut-être. Tout reste à faire, et d'ici là, la CSN demeure vulnérable.


Retour au texte de l'auteur: Dernière mise à jour de cette page le jeudi 14 novembre 2013 18:20
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie retraité du Cégep de Chicoutimi.
 



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