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Le paradoxe canadien.
Le Québec et les élections fédérales.
Prologue
Par Richard COUSINEAU
Par la présente, nous voulons rendre plus accessible ce tout premier livre publié par Pierre Drouilly. Dans la présentation du livre inédit qui le précède, intitulé Qui perd, gagne, nous avons tenté de mieux faire connaître l’auteur. Tout comme ce second livre, et la majeure partie de la volumineuse production de l’auteur [1], le premier livre (« tapuscrit ») est disponible sur ce site.
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Le bonheur pour un analyste des élections, c’est qu’il ne manque jamais de matière première pour l’analyse : à moins de travailler sur un contexte de pouvoir qui ne soit pas basé sur l’État de droit démocratique (i.e. une « élection de type soviétique »), il y a, à intervalle régulier, et parfois à plusieurs niveaux d’une même structure étatique, une nouvelle élection, une nouvelle conjoncture, un nouvel ensemble de résultats à analyser.
Le malheur pour un analyste des élections, c’est que l’intérêt pour ses analyses est vite périmé : aussitôt qu’une nouvelle élection se pointe, qu’un événement dramatique se produit, tout ce qui a pu se dire sur le contexte antérieur perd vite l’intérêt des lecteurs avertis comme du grand public. Seuls les membres de la communauté scientifique conserve un certain intérêt, mais du point de vue essentiellement historique. Les documents de l’actualité deviennent vite des documents d’archive et de musée.
Le livre pour lequel j’écris ce prologue est de ce type. Publié il y a plus de 40 ans (en 1979), les événements, partis, tendances et comportements particuliers dont il traite sont maintenant (en 2022) de l’ordre non plus de l’actualité contemporaine propre aux analyses sociologiques et politiques, mais de la réalité aride de l’histoire. Aride, parce qu’elle ne se laisse saisir que par un travail incessant de questionnement et de recherche qui va au-delà de la simple lecture du texte tel que rédigé.
Un passionné de politique qui aborde, par exemple, l’éditorial du quotidien du jour se sent tout à fait « dans le bain », et plus que familier avec les faits auxquels la plupart des articles qu’il va lire se réfèrent. La toile de fond est généralement bien cadrée dans un contexte récent, à la portée de l’expérience sociale du lecteur un tant soit peu averti. Pour un-e lecteur-trice contemporain-e qui n’est pas de la génération de l’auteur (donc né-e après 1980), ce livre se réfère à des événements et des composantes de la scène politique qui sont soit disparus (tel l’Union Nationale, le Crédit Social du Canada ou le Ralliement Créditiste du Québec, le Ralliement pour l’Indépendance Nationale --- R.I.N. --- ou encore les petits partis éphémères comme des lucioles la nuit ; ou encore le Référendum de 1980 et les élections qui ont mené au premier gouvernement du Parti Québécois), soit atrophiés au point d’être méconnaissables (tel le PQ lui-même, ou peut-on y croire, le Parti Libéral du Québec).
Pour ces lecteurs-trices, nous souhaitons faciliter la compréhension autant de ce livre que de l’œuvre de l’auteur en général, en tentant de reconstituer le contexte des analyses que l’auteur a produit au sujet des événements qui se sont déroulés durant la période englobée par son étude.
En consultant la table des matières de ce livre, un survol des dates et des événements auxquels chacune des parties du livre fait référence nous brosse un panorama chronologique cohérent : les deux premières parties traite du plus circonscrit, ponctuel et circonstancié, i.e. les mots d’ordre de la direction du PQ pour les élections fédérales de 1972 et 1974, et la tactique de l’appui au Crédit Social ; les deux parties suivantes élargissent le point de vue dans l’espace-temps, et adopte un cadre plus vaste, englobant et historique dans ce qui constitue le cœur de l’ouvrage (les troisième et surtout la quatrième parties), tant la réalité des 4 régions de la scène politique fédérale à la veille de l’élection générale de 1979 (3e Partie) que l’histoire des luttes politiques au Québec, au travers des résultats de la vingtaine d’élections générales tenues depuis la fin du 19e siècle, aux deux paliers de gouvernement (4e Partie, 2e chapitre).
Tout au long de sa carrière, l’auteur a tenté de produire à la fois des analyses (interprétation des faits) et des matériaux pour l’analyse (par ex. : les recueils de Statistiques Électorales, les Atlas des Élections, le Répertoire du Personnel Politique). Ces matériaux ont été publiés autant dans le cadre des travaux réguliers d’organismes reliés à l’État du Québec (Bibliothèque de l’Assemblée Nationale) que celui de certains organismes voués à la culture nationale (Fondation Lionel Groulx). Les sources de ceux-ci apparaîtront citées par l’auteur à divers endroits dans les notes du texte et pourront être consultés pour approfondissement, surtout au sujet des analyses du chapitre 2 de la 4e partie. À la fin de ce livre, un Appendice Statistique contient les données de base pour saisir les références de l’auteur, en particulier pour mieux saisir la conjoncture entourant les réalités des « 4 Canadas » de la 3e partie.
Dans l’accumulation de textes analytiques, en particulier se rapportant aux élections, la partie la plus apte à devenir périmée rapidement est précisément celle de la description empirique des événements et des résultats. L’événementiel tend à devenir sériel, i.e. un élément dans une chaîne temporelle d’événements de même nature ou de nature similaire, au point de rendre la série plus importante que l’événement en lui-même. Sociologues et historiens ont longtemps débattu de l’importance de la notion de structure dans la conduite du travail de recherche et d’interprétation des faits sociaux. L’auteur en était très conscient et en a fait la matière de sa présentation et de son premier chapitre. Structure de l’espace, surtout de l’espace social, et structure du temps, i.e. de l’histoire.
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Tout au long de la présentation de ce livre, nous voudrions faire ressortir les faits saillants de la contribution de Drouilly à la sociologie électorale, en insistant sur les aspects originaux de ses analyses, ses découvertes, ses innovations en matière de méthodologie.
L’aspect qui nous semble le plus déterminant de cette originalité, c’est la décision consciente et pleinement assumée d’un double rôle, celui de chercheur et celui de militant. Cette décision et le volume de l’activité qui en a découlé le différencient nettement de la majorité des intellectuels académiciens du milieu universitaire. Une démarcation si saillante est de nature à générer quelques amitiés solides, mais surtout à faire proliférer les jalousies professionnelles et les antipathies les plus profondes. Les débats auxquels il a dû participer dans ses écrits publiés dans les quotidiens du Québec ont constitué autant de défis non seulement à ses capacités intellectuelles mais aussi à son savoir-faire politique. Sans parler des vacheries que ses collègues ont pu lui faire en sous main dans les départements où il a travaillé.
Drouilly, de formation scientifique d’abord, tard venu aux sciences sociales, a dû se mesurer au classique de Max Weber (Le savant et le politique). Son œuvre est une tentative toute pratique de réponse (et de réfutation) de la position de neutralité (toute libérale) de Weber. [2] Il faut lire et méditer sur la Présentation que l’auteur fait de son livre. Les positions de principe y sont clairement énoncées et les positions politiques clairement affichées.
Le chercheur doit se soumettre à la logique de la connaissance, [3] aux préceptes de la méthode scientifique. Ayant été formé dans les facultés de sciences (dites « naturelles », par opposition à « sociales »), diplômé de mathématiques, spécialisé en statistiques, en particulier appliquées, Drouilly en a fait un devoir constant, tout comme il se soumettait volontiers aux diktats tant de Durkheim (Les règles de la méthode sociologique, 1ère édition 1894) que de Bourdieu (Bourdieu, Chamboredon, Passeron, Le métier de sociologue, 1968) et ceux de Gaston Bachelard. [4]
Le militant doit se soumettre à une logique politique, découlant d’objectifs et d’une théorie implicite de la société et des bases justificatrices de ces objectifs, entre autres de ce qui constitue le fondement des conflits et oppositions politiques. À la croisée de deux traditions de la gauche (française et latino-américaine) [5], Drouilly a formulé dès le premier chapitre de ce livre ce qu’il considère comme l’articulation fondamentale des sociétés colonisées (question nationale et question sociale indissolublement liées) : impossible de lutter pour la libération nationale (i.e. accession à l’indépendance d’un peuple) sans transformation de la structure sociale dans laquelle se trouve ce peuple (question du pouvoir et des classes sociales). Ce principe, élevé au rang de postulat chez le jeune militant, comme une pierre ponce qui se frotte au granit de la vie, a subi des altérations, une « érosion », une certaine réduction du champ, au fur et à mesure que l’objet de la recherche devenait plus impliqué dans des aspects plus pointus, plus circonscrits, conditionnés par les réquisitions et « commandes » des structures de pouvoir auxquelles le militant acceptait de se plier.
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Sur la base de ces fondements, il se lance à l’attaque dès la première page du premier chapitre de la Partie 1 : (p.15 du livre) :
- « L’analyse purement statistique des réalités électorales souffre au Québec de quelques carences dont il faudra bien un jour comprendre et expliquer les causes et les raisons. Pour qui veut s’en donner la peine, les chiffres sont éloquents et révèlent, du moins dans un premier temps, des faits surprenants qui s’en trouvent, par le fait même, fondés et en partie expliqués. Il n’y a pas de secret à l’analyse statistique de la réalité politique : il n’y a que de la patience et une observation méticuleuse des données disponibles. Et sans doute aussi la conviction, profondément enracinée, que même si l’analyse statistique ne constitue pas le point final de la connaissance de la réalité électorale québécoise, elle en constitue tout au moins le point de départ le plus solide ».
Cette citation nous permet de camper l’auteur par rapport à un certain nombre de positions dans le champ sociologique :
- partisan de C. W. Mills (« patience et observation méticuleuse » rejoignent le dicton de Mills sur les fondements de la recherche en science sociale : « 5 % d’imagination et 95 % de transpiration », énoncé dans L’imagination sociologique, 1959),
- partisan de la recherche empirique et de l’induction (à l’encontre des « grandes théories » à la Talcott Parsons et l’école structuro-fonctionnaliste),
- mais aussi partisan de la sociologie française : Durkheim : « expliquer le social par le social », à l’encontre des travers psychologisants des théories culturalistes américaines à la Lazarsfeld, devenues « idéologie dominante » du discours médiatique ; encore et surtout Bourdieu (Le métier de sociologue, 1968), de par ses convergences avec la pensée critique en épistémologie du courant rationaliste en sciences, dont Bachelard fut le plus grand représentant (connaissance approchée, critique et épuration des « données » de l’expérience directe pour construire les faits de l’analyse, critique des a-priori et des implicites des positions de départ).
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Parmi les originalités des textes de Drouilly, outre la tradition dans les publications savantes en sciences dites « pures » de garder les textes très courts, il y a certainement cette façon très ascétique de coller à la logique de la méthode scientifique dans la façon d’aborder son sujet : énoncer « tout de go » l’objectif, en expliciter l’hypothèse, présenter les variables opérationnelles, effectuer les mesures, raisonner sur les résultats observés et conclure. C’est simple, direct, pas très « original » diront certains. Avez-vous lu de nombreux articles universitaires en sciences sociales ? Rares sont ceux qui collent d’aussi près à cette façon très disciplinée d’appliquer la méthode scientifique à leurs travaux.
À des fins illustratives, nous ferons l’exercice de suivre le texte de la Première Partie, 1er chapitre.
Dans la version éditée pour ce site, le texte a 4 pages. Il s’agit de tester si le mot d’ordre de la direction du PQ a été efficace, i.e. suivi et mis en pratique par une large part de l’électorat. Question préalable : est-ce possible de le faire ? « Les données sont accessibles », et donc il s’agit simplement de mesurer l’impact du mot d’ordre.
Quelles sont les manifestations du vote qui pourraient repérer si le mot d’ordre a été suivi ? L’auteur en aborde 3 : l’abstention comme absence de participation ; le vote rejeté, comme participation non-partisane, et l’annulation comme rejet volontaire partisan. Il procède à l’examen en partant du plus simple (la confrontation de « l’abstention » au taux de participation observé) et se réserve les 2 autres qui sont plus interdépendants pour la suite.
Logiquement, un mot d’ordre d’abstention devrait entraîner un effet sur le taux de participation, en induisant une baisse. Qu’en est-il ? « Mesurons la tendance, comté par comté et dans l’ensemble du Québec » suggère l’auteur. Si le taux de participation évolue dans le sens contraire que celui que logiquement le mot d’ordre devrait induire, alors la conclusion est claire.
Mais il y a les 2 autres formes de comportement à considérer. Phénomène interférant avec la mesure : l’existence de votes rejetés, en forte croissance. Facteur mécanique d’explication : le nouveau type de bulletin de vote. On constate que le Québec a un taux de votes rejetés plus élevé qu’ailleurs au Canada. Cela indique que la simple nouveauté du support n’explique pas en soi la hausse des votes rejetés. Phénomène homogène ou à distribution inégale ?
Les outils standards de l’analyse statistique descriptive sont utilisés pour rapidement établir 2 faits : ce n’est pas un phénomène homogène et la distribution est cohérente et permet d’établir, après observation plus serrée, la pertinence d’un facteur clé : la langue maternelle. Par la mesure de tendance centrale pour chaque comté, on aboutit à une analyse de variance classique qui permet de déterminer que le facteur linguistique est celui qui rend compte le mieux des variations observées entre les groupes d’unités d’analyse.
Les annulations (i.e. rejets volontaires) peuvent donc être abordés avec une hypothèse empirique claire : ce sont les francophones péquistes qui annulent. Problème : au moment d’effectuer l’analyse (1974), réaliser une analyse de variance aussi précise n’est pas possible (inexistence des données du vote péquiste sur la base des comtés fédéraux). Repli méthodologique : une variable nominale dichotomique construite sur observation : les « régions où le PQ est fort » vs. « celles où il est faible ». Les votes rejetés observables varient du simple au double. SAUF que certaines anomalies, i.e. régions à comportement déviant, demeurent. Explication : variable d’interférence (voir le texte classique de Lazarsfeld à cet égard) : le vote créditiste. Fin de l’article et introduction au 2e chapitre.
Le complément de ce chapitre (intitulé « Commentaire ») contient le résultat de la démarche de validation qu’exige le respect de la méthode : si l’hypothèse de base n’est pas fausse, existe-t-il une hypothèse plus forte qui pourrait la contrarier, la « falsifier » (selon le paradigme de Popper) ? Et Drouilly d’admettre humblement que oui ; l’article précédent a pêché par ethnocentrisme, i.e. qu’il a restreint l’exercice d’analyse comparative (i.e. l’analyse de variance) au seul terrain du Québec, alors que d’élargir la comparaison à tout le Canada (« principe de réalité, qui commande l’examen complet des faits ») démontre que les variations observées au Québec (« du simple au double ») existe partout au Canada.
Nous n’avons pas vu souvent, en sciences sociales, des textes qui acceptent de faire cet exercice consciemment et d’en parler publiquement.
En reprenant l’exercice pour l’élection de 1974, il constate que la condition de falsification observée précédemment pour 1972 ne s’applique plus. Il peut donc procéder à refaire l’analyse pour le Québec en toute validité, en utilisant le même artefact méthodologique (la dichotomie fort/faible ; dans les manuels de méthodologie américains, on parle de « dummy variable » pour un test d’ANOVA). La conclusion logique est la même mais la conclusion théorique nécessite une confrontation avec des populations de référence différentes : les votes rejetés vs. le corps électoral dans son ensemble, vs. les électeurs péquistes, et vs. le membership du PQ. Ainsi, en concordance avec la mise en garde énoncé dans l’article précédent, ce n’est pas le nombre exact qui permet de statuer sur le test mais bien l’ordre de grandeur mesuré. Le Commentaire se termine précisément sur ce point, en un paragraphe lapidaire mais précis :
- « Au niveau de l'ensemble de la population, la campagne du PQ a donc été un échec total ; au niveau de l'électorat péquiste, elle a eu un succès très mitigé ; au niveau des membres du Parti, elle a probablement eu un effet notable. »
La capacité de l’auteur de produire des résultats dont le sens logique et le caractère empirique sont clairement établis aux yeux des lecteurs un tant soit peu avertis est remarquable : le discours est parfaitement ajusté aux besoins de la position choisie par l’auteur. Écrire pour le grand public suppose cette capacité et ce souci de s’en tenir à ce type de contenu. C’est une forme de restriction intellectuelle qui a un grand avantage du point de vue du pouvoir de persuasion, tout en ayant en contrepartie la faiblesse d’être ouverte à la critique correspondante (les aspects occultés, oubliés).
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Au second chapitre de cette Partie 1, il reprend l’exercice de tester un mot d’ordre politique (le même, celui de l’annulation) par l’examen des résultats détaillés.
En utilisant le mécanisme comparatif « prédiction vs. résultat », il introduit les techniques d’analyse qui deviendront la monnaie courante des textes ultérieurs :
- La mesure la plus simple est évidemment celle de l’étiquette et la majorité du parti gagnant. C’est ce que tous les politicologues font, y inclus les journalistes qui pondent des articles en 2 colonnes ; dans tous les cas de ré-élection et de stabilité des résultats au niveau des sièges, cela suffit, à première vue [6] ;
- Pour tester les prédictions de revirements au niveau des sièges, il est nécessaire de mesurer tous les mouvements du vote, en nombre de voix obtenues d’abord, et en transferts de voix (par la technique des matrices de transferts), par déduction logique basée sur une théorie des « familles politico-idéologiques » d’appartenance des partis (gauche-droite ; conservateur ou progressiste, etc.) ;
- Tester l’impact des théories implicites du sens commun (par ex. : les résultats sensés refléter la notoriété des candidats), l’objectif étant de démontrer, en s’appuyant sur le cas patent du NPD au Québec, que les facteurs sociaux et proprement politiques (tradition, alliances et bases historiques) pèsent plus que la notoriété des « vedettes » ou « candidatures de prestige » [7].
L’auteur est, en 1974, un des premiers à clairement introduire la distinction théorique entre l’analyse des résultats de l’élection (par le biais de la distribution des sièges, ce qui l’amènera dans la Partie 3 à son analyse sur la « mécanique électorale », i.e. les conditions logico-arithmétiques de la formation des majorités parlementaires fédérales), et l’analyse des résultats du vote (par le biais de l’analyse logique et statistique des distributions du nombre de voix obtenues et donc les transferts de voix entre les partis, qui le mèneront ultérieurement à la théorie des blocs sociaux comme base des appuis réguliers et à long terme des partis).
À ceux qui désespèrent d’observer ce qui leur semble une incongruité mathématique (i.e. un parti remporter un comté malgré la baisse de son vote), l’auteur rappelle la logique du lien entre un taux de vote et le taux de participation : un pourcentage est toujours un rapport entre deux populations, qui peuvent subir des mouvements contraires de façon autonome. Cette précaution technique évite de commettre des contre-sens logiques et méthodologiques en évitant de comparer des pourcentages abusivement et ainsi « des pommes et des oranges »…
En généralisant la pratique d’observer sur des élections consécutives [8] la tendance du vote obtenu par tous les partis, il obtient une description d’une conjoncture électorale, panorama de référence pour des hypothèses (« prédictions ») sur les résultats d’une élection à venir. La compilation de ces conjonctures électorales pour toutes les provinces constitue la base empirique pour échafauder une analyse de la mécanique électorale, présentée dans la Partie 3 du livre.
Une série chronologique de résultats, pour un ou pour tous les partis, devient une matrice structurelle qui, surtout si elle est d’une grande stabilité dans sa distribution, fournit une base solide pour une prédiction. Le chapitre 2 de cette Partie 1 en a été une parfaite illustration.
En nous référant uniquement à la conclusion générale qu’il tire de son exercice d’analyse en prévision de l’élection de 1974, nous pouvons apprécier la pertinence de la construction théorique sous-jacente, i.e. la prévalence des facteurs sociaux (« structurels ») et historiques (au fil des élections en séquence) sur les facteurs dits « locaux » (i.e. les particularités des candidatures et des événements de campagnes, programmes, déclarations, gestes iconoclastes, etc.) :
- « Fort vraisemblablement, et à moins de bouleversements extraordinaires, que les récents sondages ne laissent pas entrevoir, on doit s'attendre à un minimum de 56 victoires libérales au Québec, et plus probablement à un minimum de 63 victoires, 3 victoires conservatrices et 7 ou 8 victoires créditistes [9].
Encore une fois, l’auteur peut ainsi atteindre un degré de précision et de pertinence élevée en respectant rigoureusement les préceptes de la méthode qu’il préconise.
Les observations qui s’imposent (par ex. : progrès du PLC au détriment du CS) soulèvent à la fois des questions d’intérêt historique (est-ce la première fois que le PLC devient dominant en milieu rural ?) et politique (le parti indépendantiste peut-il vraiment espérer atteindre son objectif si sa tactique est basée sur des appuis aux divers partis d’opposition mais fédéralistes qui sont incapables de vaincre le PLC sur le terrain électoral ?).
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Le Commentaire qui suit ce 2e chapitre de la Partie 1 est un retour méthodologique, tout comme le Commentaire précédent.
Cette fois, l’auteur a tenu compte de la « leçon » apprise dans l’exercice précédent : son commentaire, à saveur politique (i.e. le point de vue du militant indépendantiste), tient compte du fait que la tactique préconisée dans l’arène québécoise, si elle veut prétendre à une certaine efficacité par rapport à son objectif, doit tenir compte de la place du Québec dans l’arène fédérale canadienne : « l’élection se joue en Ontario », dit-il, ne fut-ce que parce que l’Ontario détient davantage de sièges aux Communes que le Québec. Ce qui l’amène à une affirmation fondamentale, de cohérence idéologique pour un indépendantiste, à savoir : l’objectif n’est pas de battre un parti, mais de « débarquer un régime », non pas de battre un gouvernement, mais de rendre illégitime un système politique.
Drouilly sera, à notre connaissance, le premier et pendant longtemps le seul, à formuler la question nationale sur le plan électoral de cette façon.
Ce qui le ramène à la discussion de la proposition d’annulation.
Du point de vue du militant, annulation et/ou abstention, à certaines conditions (généralisation de la pratique, adhésion massive de l’électorat à la tactique proposée), atteignent parfaitement l’objectif énoncé. L’observation de la pratique effective (i.e. le fait qu’en 1974, le taux de rejetés et le taux de participation sont allés dans le sens contraire à celui attendu par le mot d’ordre) constitue, tout comme pour l’élection de 1972, le test d’hypothèse simple et déterminant.
La conclusion empirique est claire : le mot d’ordre est un échec. L’auteur en prend bonne note et élargit la conclusion, sur le plan théorique : par principe, la pratique sociale prime sur la théorie politique ; le droit de vote devient un devoir de vote dans la conscience des masses ; renverser cette « habitude » ne se fait pas avec un simple slogan de campagne durant 1 mois, « il faut donc penser à autre chose ».
Dans ce commentaire, l’auteur s’en tient à cette conclusion formulée de façon toute négative.
Mais la porte est ouverte : implicitement, il vient d’établir que pour résoudre cette apparente contradiction entre la cohérence logique de la théorie politique de l’indépendantiste et la pratique politique préconisée par le niveau de la conscience du peuple, il faut imaginer une nouvelle option, la « résolution de la contradiction » : très bientôt, il deviendra évident pour l’auteur que cette solution, c’est d’affirmer ses positions indépendantistes sur la scène fédérale en y présentant un parti indépendantiste, afin de solliciter l’adhésion du peuple par la participation et non un comportement négatif du type abstention ou annulation.
Cette conclusion implicite était « dans l’air du temps ». Drouilly n’était pas le seul à rogner son frein et à manifester de l’impatience face aux tactiques inefficaces de la direction du PQ [10]. Mais le frein était bel et bien là : personne n’osait affronter ouvertement le chef sur cette question, tant et si bien que celui-ci avait beau jeu de « faire jouer l’appareil » du parti pour tenir les impatients en laisse. Ici, on peut invoquer, à tout le moins, au niveau premier des apparences empiriques, le « charisme », le « prestige » du chef-fondateur du parti, dont les réalisations passées dans l’arène du pouvoir sont à l’origine de la mythologie qui entoure ses déclarations et ses prises de position.
Ce qui semblera logique et évident aux yeux du militant indépendantiste va tout aussi tôt se buter aux intérêts sociaux et politiques d’une catégorie particulière : les professionnels de la politique parlementaire (députés, ministres, chefs de partis, permanents, conseillers et autres apparatchiks), sans parler de la hargne des représentants du « camp adverse », « des amis d’en face », les divers tenants du fédéralisme et du statu quo social. La confrontation de ses conclusions empiriques et théoriques aux fondements de l’idéologie professée par les sommets du PQ mènera l’auteur, pas à pas, à remettre en question cette idéologie, en reconstituant, pas à pas, les résultats nécessaires à démontrer la fausseté de ses préceptes.
En parallèle, les débats à saveur « académique » qui se sont déroulés sur la place publique ont clairement illustré les liens entre lutte politique et lutte théorique, comme l’avait jadis formulé Engels puis Gramsci ; on pense aux affrontements avec Lysiane Gagnon, Jean Paré, et les idéologues « libéraux » (de tendance philosophique et/ou de tendance politique partisane) du monde des média (Marcel Adam, André Pratte), ou les adversaires structuro-fonctionnalistes du monde universitaire (Daniel Latouche, Maurice Pinard, etc).
Si ces « combats de coqs » ne sont pas nouveaux ni restreints au cercle des adversités sur la question nationale, dans le cas de notre auteur, elles ont été suffisamment intenses (et amères, par rapport aux dirigeants du PQ) pour l’amener à y réfléchir longuement, et à formuler ses explications dans des termes prudents et parfois même hésitants. À cette époque, Drouilly avait peu d’alliés, surtout « en haut lieu »…
Le combat contre l’erreur était au fondement de la vision philosophique et théorique de Bachelard, et par conséquent de son « disciple », Bourdieu. Ces auteurs l’ont surtout exprimé théoriquement par leurs écrits. Drouilly devra le vivre dans la pratique, et de façon répétée, avant d’en arriver à une expression suffisamment claire pour pouvoir s’écrire sans subir trop l’opprobre de ses interlocuteurs.
La rupture, qui est un acte épistémologique chez Bachelard et Bourdieu, fut, pour Drouilly, d’abord et avant tout politique, par rapport à la direction du PQ, mais contrairement à certains autres intellectuels qui se disaient « indépendantistes », ne s’est pas rendue jusqu’à rompre avec l’objectif fondamental, la souveraineté de l’État du Québec et l’indépendance du pays et du peuple.
La réalité du conflit entre les « intellectuels organiques » et les professionnels de la politique parlementaire, conflit très pratique, rarement théorisée dans les écrits universitaires, sera une des découvertes les plus difficiles à gérer pour l’auteur.
Cet obstacle à l’affirmation d’une vérité établie par les méthodes de la science, ce facteur de brouillage, est la forme concrète de ce que Bourdieu a voulu rendre compte autant dans Le métier de sociologue (lorsqu’il pose la question : qui a intérêt aux connaissances critiques de la sociologie ?) que dans la brochure publiée suite à sa conférence publique de 1997, Les usages sociaux de la science. Le théoricien Bourdieu et le praticien Drouilly ont ainsi contribué à remettre en question les préceptes de l’objectivité et de la « neutralité axiologique » (Weber), établis de longue date.
Lutte de pouvoir ou lutte d’influence ? Avant d’en arriver à formuler une version suffisamment théorisée de ce conflit, il lui faudra presque 20 ans, jusqu’au‑delà du Référendum de 1995. Non sans compromis, que certains appelleront des compromissions…
Si l’auteur et ses « compagnons de route » dénonceront pas à pas les manifestations les plus évidentes et superficielles de ce qu’ils appelleront « la conception libérale de la politique » [11] (à la suite des Laxer, radicaux canadiens de l’aile gauche du NPD), ils resteront toujours en-deçà, dans leurs écrits publiés, d’une généralisation, souvent préconisée par ceux qu’ils appellent « les intellectuels de salon » (i.e. les théoriciens de la gauche académique), à savoir les liens déductibles menant des contenus du discours et des pratiques politiques aux intérêts (apparents ou cachés) au fondement des alliances entre classes sociales qui déterminent les stabilités les plus durables de nos sociétés de « démocratie formelle ». L’auteur était professionnellement engagé dans un milieu qui discutait constamment « dans la tour d’ivoire académique » de ces questions. Il en était conscient et à parfois participer, lors de colloques typiques de ce milieu, à y prendre position verbalement, sans y contribuer par un texte officiel (par ex. le colloque de 1978, ayant donné lieu à la publication LA CHANCE AU COUREUR, sur la gestion du PQ durant son premier mandat). A tout le moins, il connaissait les tenants et aboutissants de ces théories sociologiques. Il n’a jamais manifesté beaucoup d’intérêt à les maîtriser ou à les reprendre explicitement à son compte.
Par ailleurs, il est resté d’abord et avant tout un « franc tireur », i.e. un intellectuel engagé mais sans lien organisationnel avec quelque parti que ce soit, même le PQ. Après 1977, Drouilly n’avait plus aucune fonction officielle dans la structure partisane du parti [12]. Il était devenu un « compagnon de route », sans plus, un « intellectuel de service ». La perception de la direction du PQ était donc biaisée : pourquoi s’acharner sur quelqu’un qui n’envisageait nullement de créer une coalition pour concurrencer, à l’interne ou à l’externe, la direction du PQ ? Sans le dire, Drouilly est toujours resté sur le terrain d’une lutte d’influence auprès de la direction ; les désaccords étaient profonds, mais n’allaient pas jusqu’à la tentative de renverser ou remplacer la direction en place, contrairement aux intellectuels qui ont lancé, sans succès, le RDI, le Parti Indépendantiste, le Parti pour l’Indépendance du Québec, etc.
Ayant goûté aux rebuffades répétées des diverses coteries à la direction du PQ, il s’est résolument tourné après 1990 vers le Bloc Québécois [13], aussitôt après sa création.
Au sein du Bloc, pas de grand débat théorique : étant un parti structurellement d’opposition, avec aucune possibilité ni prétention au pouvoir fédéral, les discussions internes étaient donc d’office orientées vers des questions tactiques et organisationnelles. Les préoccupations de l’analyse et de l’activité de recherche s’en ressentirent immanquablement.
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La Partie 2, dédiée au créditisme, découlait de la conclusion de la partie précédente : si, d’après les constats de son analyse des résultats électoraux depuis 1968, il devenait évident que la tactique de l’appui à un quelconque des partis d’opposition mais fédéralistes, ne pouvant donner des résultats concrets décisifs dans la lutte électorale, il fallait « penser à autre chose ».
Cette Partie 2 fournira une base historique et empirique à la conclusion que le Crédit Social était une impasse, sur la scène fédérale, pour le mouvement indépendantiste.
Ici aussi, l’auteur fera un emprunt théorique pour constituer un soubassement à ces analyses empiriques : la thèse de Michael Stein (1973) sur l’évolution historique d’un mouvement social, le créditisme. Drouilly emprunte au travail de Stein son analyse de l’évolution en 3 étapes (mouvement, qui devient parti, puis gouvernement) du créditisme de l’Ouest (Alberta et Colombie-Britannique) et le compare à celui du Québec. Autant ce processus d’institutionnalisation a été réussi dans le cas des partis de l’Ouest, autant il a été raté par celui du Québec.
Drouilly procède à une description sociologique adéquate des racines et des positions du créditisme dans la structure sociale du Québec, puis à une description historique de son évolution dans les 2 premières étapes. Afin de déterminer en quoi le cas du créditisme québécois est un échec, il lui faut déterminer le terrain pour l’analyse du déclin du créditisme, moult fois annoncé mais jamais (encore, en 1974) réalisé.
Sa définition de la dite « zone créditiste » n’a jamais été contredite par quelqu’autre recherche. Les paramètres empiriques utilisés pour la définir sont suffisamment robustes pour faire en sorte que les contrastes offerts par les comparaisons effectuées dans l’analyse soient concluants. À la fin, c’est le fameux « double mouvement » (autre découverte) (avancée dans les grands centres comme Montréal et Québec, simultanément au recul généralisé dans les comtés de la zone créditiste) qui pointe vers la conclusion : le reflux amorcé en 1974 est permanent, la disparition est prévisible, non obstant les comtés que le CS réussira à conserver à l’élection qui s’annonce. Comparativement au cycle long depuis la fondation du mouvement dans les années 30, aucune reprise n’est possible. L’explication selon l’auteur se trouve dans l’analyse du créditisme du point de vue de la question nationale.
Si le tandem conceptuel fondamental à la notion d’oppression nationale (le rapport dominant/dominé), qui est partout présent dans les travaux de Bourdieu par exemple, lui sert à marquer les traits généraux de cette réalité structurelle dans l’histoire contemporaine du Canada et du Québec, le rapport entre la structure sociale des appuis du CS et la configuration du discours des dirigeants détermine l’obstacle à l’expansion de sa base électorale qui aurait induit une institutionnalisation réussie au Québec.
Le discours de la direction étant férocement fédéraliste et anti-nationaliste [14], et la base sociale du parti étant essentiellement composée des couches sociales parmi les plus dominées et exploitées du peuple québécois, la contradiction entre la vision fédéraliste de la direction du parti et l’idéologie spontanée de la base [15] devenait l’obstacle à l’élargissement des appuis vers les classes moyennes, nationalistes depuis le début de la Révolution Tranquille.
L’immobilisme idéologique et l’incapacité de renouveler les cadres du parti de façon à élargir la base des appuis électoraux condamnent le CS à la disparition à terme, la mort à petit feu : « la détermination sociale du mouvement créditiste est disparue » dira l’auteur.
La prédiction formulée pour l’élection à venir (celle de 1979) était globalement exacte : maintien d’un noyau de plus en plus restreint de sièges (de 11 à 6), dans un contexte de reflux et de recul généralisé des bases de la zone créditiste et dans les grands centres urbains. C’est à l’élection générale de 1980 que le CS connaîtra son Waterloo définitif.
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Parallèlement à ce livre, l’auteur se prête à l’analyse d’événements circonstanciels, i.e. les élections partielles déclenchées au fil des mouvements de personnel des partis. Ainsi, à l’occasion de l’élection partielle provinciale de 1978 dans Notre-Dame-de-Grâce, dont l’analyse détaillée se trouve dans le premier chapitre du livre suivant (Les Illusions du Pouvoir), il aura l’occasion de ré-affirmer un certain nombre de principes théoriques et méthodologiques déjà présentés dans l’inédit Qui perd, gagne, mais aussi dans ce premier livre publié :
- « si dans une même circonscription électorale, des électeurs d'origines sociales différentes votent différemment pour les mêmes candidats, cela confirmera une fois de plus que la rationalité du comportement électoral ne se situe pas au niveau du rapport électeur-candidats, mais bien au niveau de l'origine sociale des électeurs et de l'allégeance politique des candidats.
- Exprimée autrement, cette remarque signifie que pour l’analyste politique, les classes sociales et les idéologies politiques ont plus de réalité que les électeurs et les candidats. Méconnaître cette approche, c'est s'interdire de saisir les comportements électoraux dans leurs déterminismes sociaux, et réintroduire dans l'explication des phénomènes politiques le hasard et la contingence, déguisés en libre arbitre et en libre choix des électeurs… » i.e. la conception libérale de la politique.
- « Nous pensons, tout au contraire, qu'il y a une très grande homologie entre les structures sociales et les comportements politiques, ce que traduit la très grande cohérence des résultats électoraux ».
Nonobstant le fait que cette citation émanait d’un texte écrit par rapport à un contexte provincial, les principes énoncés s’appliquent aussi bien aux résultats du niveau fédéral. La détermination de l’auteur à combattre « la conception libérale de la politique » se manifeste ici dans des affirmations relevant d’un cadre théorique, mais nous avons vu dans les Parties 1 et 2 de ce livre, qu’elles étaient au cœur de la critique des mots d’ordre de la direction du PQ. La même détermination se retrouvera dans les analyses de la gestion du PQ durant son premier mandat (voir Les Illusions du Pouvoir).
Partie 3. Les forces en présence au Canada à la veille de l’élection de 1979
Pour brosser ce tableau descriptif du panorama politique du Canada, l’auteur a recours à une hypothèse fondamentale, qui, à cette époque, le situe à contre-courant, car le « goût des sondages » enflammait les média et ceux-ci ne juraient que par les chiffres publiés par les grandes maisons [16]. Sur la base des écrits les mieux connus de la littérature canadienne de sciences politiques [17], l’auteur affirme que les résultats des sondages pan-canadiens ne peuvent servir à quelque prévision que ce soit pour 2 raisons : politiquement, le Canada est en fait 4 Canadas, tant le régionalisme y est profondément ancré. La forte différenciation de la structure sociale est parfois reflétée dans les mouvements du vote sans l’être dans le résultat de l’élection, tant le mode de scrutin est déformant. Deux phénomènes dont les résultats globaux des sondages sont incapables de rendre compte.
Les statistiques électorales et de la population, compilées sur des bases adéquates, permettent de mieux représenter cette différenciation de structure sociale et de l’histoire politique régionales, « les tendances profondes du vote », et ainsi de « baliser l’interprétation des sondages ».
L’auteur met immédiatement de l’avant l’hypothèse fondamentale sous-jacente : le comportement électoral est indépendant du contexte immédiat, i.e. des phénomènes liés à la campagne électorale. C’est dire tout net ce que Bourdieu énonçait, en bref, ainsi : la structure a plus d’importance que l’événementiel dans l’explication.
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Dans chacune des 4 provinces des Maritimes, l’auteur utilise les outils de base [18] pour établir les tendances de fond. Il se réfère aux 3 élections ayant eu lieu sur la même carte électorale (i.e. 1968, 1972 et 1974), mais n’hésite pas à élargir le point de vue en recourant aux statistiques de la période 1945-74 (incluses dans l’Annexe Statistique à la fin du livre) pour confirmer les observations qui se dégagent de l’examen principal en cours (série « courte » de 1968-74, et série « longue » 1945-74).
Partout, il découvre 3 constantes dans cette région du Canada : la stabilité du vote libéral (pas de pertes majeures, mais pas de gains non plus) [19], une baisse constante des appuis du Parti Progressiste-conservateur, et une augmentation constante des abstentions. La baisse du PPC et la hausse des abstentions sont parfaitement corrélées : ce sont donc les conservateurs qui s’abstiennent de plus en plus. Le résultat de la prochaine élection (1979) dans les Maritimes n’aura donc que peu à voir avec le fait que le Congrès à la chefferie du PPC (en 1976) a remplacé un néo-écossais (Stanfield) par un albertain (Joe Clark) : la baisse continue des appuis se profile depuis déjà plus de 10 ans, dans certains cas elle débute dès 1958.
Autre vérité du sens commun que l’auteur prend plaisir à démolir. : Trudeaumanie, ou Trudeau haï ? Voici 2 citations qui défont le mythe de la Trudeaumanie de façon lapidaire :
- « …l'arrivée de Pierre Elliott Trudeau (PET) à la tête du Parti libéral en 1968 n'a pas eu d'effets marqués sur le vote libéral au Nouveau-Brunswick (111 843 voix libérales en 1968 au lieu de 114 781 voix en 1965). Par contre, le vote conservateur connut à ce moment un accroissement substantiel (102 714 voix conservatrices en 1965 contre 125 260 voix en 1968)…
- Comme au Nouveau-Brunswick, le vote conservateur atteint en Nouvelle-Écosse, à l'élection de 1974, son plus bas niveau depuis 15 ans, et les abstentions leur plus haut niveau. Le vote libéral semble, quant à lui, subir aussi une légère régression. La présence de PET en 1968 n'a pas empêché un léger recul libéral par rapport à 1965, tandis que les conservateurs augmentaient substantiellement leur vote à ce moment-là, 45.1% des inscrits en 1968 contre 38.6% en 1965. »
Ce que ces faits suggèrent, c’est que l’arrivée d’un nouveau chef libéral (Trudeau venait de remplacer Pearson en 1968) a suffi à renverser une tendance de démobilisation de l’électorat conservateur. Ces électeurs conservateurs n’étaient peut-être pas enthousiasmés par le remplacement d’un chef « charismatique » (à leurs yeux) comme Diefenbaker par Stanfield ou ses politiques, mais ils tenaient à se démarquer de Trudeau et des politiques du gouvernement libéral qu’il incarnait. Trudeau haï…
En Nouvelle-Écosse, l’auteur contourne le manque d’information dont il disposait au sujet de la seule victoire du NPD dans la province : Cape-Breton-East Richmond, le pasteur Andy Hogan. La tendance est invoquée (cause technique, immédiate : montée progressive du vote NPD depuis 1968), mais l’explication de fond (cause ultime) n’est pas fournie. Il faut et il suffit de savoir que ce comté est le bastion du syndicat des mineurs de charbon du Cap Breton (la mine Sysco), et que l’avenir de la mine était, à l’époque, en cause [20]. Le syndicat avait comme porte-parole le pasteur en question. Au sommet de la mobilisation, sa candidature a reçu l’approbation générale de la communauté des mineurs. Aussitôt la crise passée, les mineurs sont retournés à leur pratique habituelle : dans la plus pure tradition « Fabian » (socialisme chrétien britannique), qui date du début du 20e siècle, avant 1914, où les ouvriers oscillent entre le Parti libéral et le Labour anglais, ils sont retournés au PLC. Ce « corridor Lib-Lab », comme on l’appelle dans la littérature britannique, on le verra à l’œuvre souvent et de façon répétitive au Canada anglais.
À Terre-Neuve, pas de vote ethnique (comme au Nouveau-Brunswick : 4 comtés « acadiens » et en Nouvelle-Écosse, 2 comtés), car les francophones ne font pas 1% de la population. La polarisation la plus évidente est celle entre la ville et la campagne : le monde rural est libéral et le monde urbain est conservateur. Non seulement on retrouve dans cette province la même tendance de fond (les 3 phénomènes simultanés), mais la désaffection des électeurs par rapport aux élections fédérales s’approfondit depuis le retour des libéraux au pouvoir (1963). L’abstention dépasse 40% :
- « …Les abstentions sont bien en hausse depuis 1963, mais, fait nouveau, le vote libéral décroît sans interruption depuis 15 ans à Terre-Neuve (ce qui explique qu'avec un vote assez faible, les conservateurs s'assurent néanmoins 3 sièges en 1974). À Terre-Neuve, l'arrivée de PET à la tête du PLC coïncide avec la fin de l'hégémonie libérale des années '60.
- Depuis 10 ans, c'est bien une désaffection générale pour les élections dont il s'agit, désaffection qui fait reculer tous les partis, mais de façon inégale. Cette désaffection fut la règle dans les 10 premières années confédérales de Terre-Neuve. » (1949-58).
L’auteur constate la même tendance de fond dans l’Ile-du-Prince-Édouard, et il écrit en conclusion :
- « …la tendance générale du vote dans les Provinces Maritimes : stabilité libérale, érosion du vote conservateur, augmentation des abstentions. »
Il termine ce premier chapitre de la Partie 3 par une prévision. Elle est simple, une projection linéaire des tendances observées depuis 10 ans : si l’abstention des conservateurs se maintient, le PLC cumulera le nombre de ses victoires sans avoir fait de gains réels.
- « Il ne s'agit pas d'une prévision, mais d'une possibilité. En 1963, les Maritimes élisaient 20 libéraux et 13 conservateurs ; en 1965, 15 libéraux et 18 conservateurs. Le sommet de la force conservatrice se situe en 1968, tant au niveau du vote qu'au niveau du nombre d'élus. Si le recul amorcé en 1972, et confirmé en 1974, se poursuit aux prochaines élections, nous serons retournés à la situation de 1963, i.e. une majorité libérale, sans que cela traduise une progression politique du Parti libéral. … »
- « (En 1979) Cela ne s’est pas produit ! La tendance à l’effondrement du vote conservateur (en faveur de l’abstention) dans les Maritimes s’est arrêtée et renversée, sauf à Terre-Neuve… Le vent commence à tourner dans les Maritimes… Joe Clark y récolte 18 sièges sur 32 et une majorité de 6 sièges sur le PLC. »
Il suffit de lire la note post-mortem à ce chapitre (citée partiellement ci-haut) pour mesurer une des faiblesses de cette méthode : les points de rupture ne peuvent y être appréhendés que comme la continuation mécanique ou linéaire d’une tendance déjà visible. Les seuils de renversements, ou « points nodaux », y demeurent invisibles. Ainsi 1979 fut une de ces élections de « revirement », en particulier dans les Maritimes. Mais ce revirement régional ne fut pas glorieux pour le PPC : à peine le retour au niveau de 1965, ce qui est en deçà du sommet de 1968… Clark n’aura qu’un gouvernement minoritaire, en partie à cause de cette relative faiblesse dans les Maritimes.
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L'OUEST CANADIEN : prospère et conservateur
- « Non seulement l'Alberta est massivement conservatrice, mais elle le devient de plus en plus : le vote libéral s'effondre depuis 10 ans, et cela ne se traduit pas principalement par une augmentation du nombre d'abstentions, laquelle est deux fois moins importante que la baisse libérale. Comme le NPD ne recueille qu'une fraction infime et stable du vote, cela ne peut que signifier des gains politiques pour les conservateurs, et cela aux dépens des libéraux. » [21]
Les gains au détriment des libéraux sont, en fait, le produit de l’arrivée dans les rangs du PPC des vestiges du Crédit Social albertain (les « SoCred »), en voie de disparition.
Ce monopole des sièges du PPC (auparavant, 19 sur 19 et maintenant, en 1979, 21 sur 21) se double d’une hégémonie croissante au niveau du vote : par l’élimination des concurrents sur sa droite (créditistes et conservateurs-indépendants), dans une province dont la base sociale est foncièrement conservatrice, l’opposition est restreinte au mince « corridor Lib-Lab ».
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- « Au Manitoba se confirme l'effondrement libéral que l'on a observé en Alberta : le vote recueilli par PET passe de 31.2 % des inscrits en 1968, à 22.4 % en 1972, puis à 19.3 % en 1974… Cet effondrement se double d'une poussée conservatrice continue : 23.6 % des inscrits en 1968, 30.2 % en 1972 et 33.6 % en 1974… »
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- « La poussée conservatrice en Alberta (gain de 4.4 % depuis 1968) et au Manitoba (gain de 10 % depuis 1968) devient une véritable percée en Colombie-Britannique (gain de 15.5 % depuis 1968) où le vote conservateur a doublé entre 1968 et 1974… »
- « L'examen des résultats antérieurs à 1968 confirme que la progression du vote conservateur en Colombie-Britannique est un phénomène nouveau (voir Partie 6 - Appendice statistique). Alors que le vote libéral, après un bond en avant à l'élection de 1968, revient à ses positions d'avant Trudeau, le vote conservateur amorce en 1972 une montée qui, pensons-nous, n'est pas à la veille de s'interrompre. Il faut remonter jusqu'en 1930 (l'élection de 1958 mise à part) pour retrouver un P.C. fort en Colombie-Britannique aux élections fédérales. Or 1930 est précisément la date d'entrée en scène du Social Credit (SoCred), lequel, dans l'Ouest canadien, s'est effondré à l'élection de 1968, en concomitance avec le passage au P.C. de leur chef, Robert Thompson (en faveur des Libéraux, de façon éphémère, puis en faveur des Conservateurs de façon plus durable --- évolution semblable à celle du CS au Québec ---). »
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- « …le vote libéral, depuis 1963, est étonnamment stable en Saskatchewan : cela prouve incidemment que la "trudeaumanie" n'a pas exercé son charme dans cette province en 1968, pas plus que dans les Provinces Maritimes. »
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L’analyste ainsi prend plaisir à dégonfler le mythe de la Trudeaumanie, comme celui des « vedettes », en l’occurrence le recrutement de Jack Horner, transfuge du PPC :
- « Nous pouvons prévoir que Jack Horner, transfuge conservateur, s'il se porte candidat libéral, se fera battre dans son comté de Crowfoot, en banlieue de Calgary, et apprendra à ses dépens que ceux qui l'ont élu en 1974 à 5 contre 1 contre son adversaire libéral, étaient plus attachés au P.C. qu'à l'individu Jack Horner. »
À l’élection de 1979, le candidat du PPC a recueilli plus de 25 000 voix et Horner (candidat libéral) a dû se contenter d’un maigre 5 947 voix ; il a donc été défait dans les mêmes proportions que sa victoire précédente en 1974 (5 pour 1). Horner avait changé de parti, mais la structure sociale de son comté (Crowfoot) n’avait pas changé… Ce fut la fin de la carrière de Jack Horner, un cadavre de plus au cimetière des vedettes vaincues.
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- « Hormis quelques faiblesses dans la Saskatchewan, le fait majeur qui se dégage de notre analyse est l'émergence d'un vote conservateur hégémonique dans l'Ouest du Canada.
- Alors qu'en 1968 le P.C. ne faisait élire que 26 députés sur 70, il en fait élire 43 en 1972, puis 50 en 1974, s'assurant une majorité de 37 sièges sur les Libéraux ... Partout les majorités conservatrices (des voix) se consolident, même en 1974 qui n'apparaît pourtant pas comme une élection heureuse pour le P.C. qui y a subi un recul au niveau de l'ensemble du Canada. »
La cause profonde du succès du PPC est à rechercher dans la disparition du Crédit Social. Ce sont les transferts de voix en deux étapes (1965-68 et 1968-74) qui permettent de l’établir.
- « …la poussée libérale de 1968, qui a liquidé le Social Credit (SoCred) comme parti fédéral dans l'Ouest, a favorisé les conservateurs à long terme, le SoCred éliminé de la scène… »
Si la substitution du PPC au SoCred était complétée en 1974 dans l’Ouest, il faudra attendre l’élection de 1984 pour voir le même phénomène se produire au Québec. Ainsi, la scission durable du BLOC CONSERVATEUR [22], amorcée en 1930 dans l’Ouest par le Social Credit, et continuée en 1962 au Québec par l’émergence du Crédit Social, est temporairement refermée [23].
L’auteur termine ce chapitre par une explication de la tendance observée et une prévision :
- « Dans l'espace géographique, les pôles économiques du Canada se déplacent vers l'Ouest et le Pacifique (tout comme aux États-Unis) ; dans l'espace politique, l'hégémonie se déplace vers le P.C. Aussi pouvons-nous prévoir que cette hégémonie politique devrait se traduire aux prochaines élections fédérales par une députation conservatrice encore accrue (dans l’Ouest), de l'ordre de 60 députés conservateurs sur 80 sièges. »
Dans la note post-mortem de ce chapitre, on faisait le bilan et la vérification de la prévision :
- « La mesure de la pertinence et de la fiabilité de cette méthode socio-historique, même dans un contexte de relative instabilité, se trouve dans le degré de confirmation de pronostics comme celui-ci. En 1979, le PPC (Parti Progressiste-Conservateur) de Joe Clark a raflé 59 des 80 sièges de l’Ouest, se donnant ainsi une majorité de 56 sièges sur le PLC. Le vote conservateur progresse de plus de 20 % par rapport à 1974 dans toutes les provinces sauf le Manitoba (8 % seulement). De 22 % dans les Territoires du Nord-Ouest, et de 26 % en Colombie-Britannique, il explose de 35 % dans les Prairies (Saskatchewan et Alberta) à la faveur de la manne issue des exportations des « matières premières stratégiques » (i.e. hydro-carbures, potasse, uranium). »
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L’Ontario, le centre de gravité et l’enjeu de l’élection
Dans la présentation de cette province géographiquement centrale et au cœur des luttes de pouvoir au Canada, l’auteur circonscrit la taille de l’enjeu électoral et les paramètres de ces luttes :
- « La province d'Ontario, par son poids démographique, pèse extrêmement lourd dans la balance électorale : élisant 88 députés jusqu'en 1974, soit exactement le tiers des Communes, la nouvelle carte électorale lui attribue 95 sièges, sur un total de 282 pour l'ensemble du Canada. C'est dire que l'Ontario bénéficie de plus de 40 % des nouveaux sièges créés aux Communes (7 sur 18). Dans la masse complexe que représentent les 5 000 000 d'électeurs ontariens, les partis politiques se taillent des zones d'influence que détermine la structure socio-économique de la province. »
Le clivage fondamental reste celui des milieux sociaux (rural / urbain), croisé avec les réalités ethno-linguistiques (anglophones, francophones et néo-canadiens). Ainsi, 4 blocs de comtés se profilent :
- L’Ontario rural WASP, [24] défini négativement par rapport aux autres secteurs (19 comtés) : « ni la présence d'éléments francophones, ni celle d'éléments néo-canadiens, ni celle de centres urbains importants, ne vient créer de discontinuité dans l'homogénéité sociale » ;
- Le rural francophone, le long de l’Outaouais et de la frontière québécoise, et dans le Nord minier et forestier (19 comtés) ;
- Les centres industriels urbains, parmi lesquels plusieurs villes importantes ont plus de 25% de leur population qui est néo-canadienne (24 comtés) :
- « …que ce soit Hamilton (38 %), London (25 %), Kitchener (50 %), Saint-Catharines-Niagara (35 %), Windsor (35 %)… Qui plus est, les villes ontariennes de plus de 100 000 habitants, qui constituent 54 % de la population de la province, englobent les trois quarts de sa population autre que britannique ou française. »
- • Et finalement, le Grand Toronto (26 comtés) :
- « dans la région du Toronto métropolitain, dans laquelle les néo-canadiens représentent 40 % de la population, et surtout dans la ville de Toronto elle-même, où ils représentent 50 % de la population (alors qu'ils ne sont que 36 % en banlieue de Toronto)… ».
L’auteur, en épluchant les publications de Statistiques-Canada, a trouvé le matériel nécessaire pour élucider ce qui demeurait un mystère jusque-là : le Canada étant un pays d’immigration, pourquoi les descendants d’immigrants de diverses provinces votent différemment ? :
- « La différence entre le comportement électoral des néo-canadiens de l'Ontario, généralement libéraux, et celui des néo-canadiens de l'Ouest, généralement Conservateurs, tient sans doute à leur origine ethnique différente… L’Ontario a accueilli la très grande majorité des néo-canadiens d'origine méditerranéenne (82.1 % de Grecs, 82.5 % des Italiens, 78.6 % des Portugais, 71.4 % des Yougoslaves) ou Juive (74.7 %). Inversement les provinces de l'Ouest accueillent 58 % des Allemands, 81.0 % des Scandinaves et 70.6 % des Ukrainiens, toutes ethnies qui se sont bien assimilées aux anglo-saxons. »
L’Ontario rural est la zone d’influence prédominante du Parti conservateur (WASP, agricole ou de petite industrie), le rural francophone est à prédominance libérale (comme toutes les régions où on trouve des concentrations de francophones), sauf pour le Nord, où c’est le « corridor Lib-Lab » qui prévaut.
Le centre de l’arène politique en Ontario,
- « C'est dans le groupe de 24 comtés urbains, en-dehors du Toronto métropolitain, que se fait la lutte : en 1968, les Libéraux y obtenaient une majorité de 17 sièges, tandis qu'en 1972, les Conservateurs arrivaient à obtenir une majorité de 2 sièges, pour de nouveau céder devant les Libéraux en 1974 (14 sièges de majorité pour ces derniers) ».
Les revirements du vote permettant les renversements de majorité parlementaire se dessinent dans cette zone. L’auteur, encore une fois, « emprunte un cadre théorique » (celui des Laxer) pour confirmer les polarisations empiriques qu’il obtient dans ses analyses des résultats électoraux, se contentant ainsi de faire une vérification de l’hypothèse théorique formulée en termes d’économie politique par une validation solide sur le plan électoral :
- « Au mieux donc pour lui, le P.C. arrive à égaliser les libéraux dans les villes industrielles de l'Ontario ; au pire le P.L.C. s'assure une solide avance sur son adversaire. Cette dominance libérale de l'Ontario industriel s'explique en partie par un fait économique : représentant du grand capital américain, celui-là même qui a développé et qui contrôle l'industrie ontarienne, le Parti Libéral, au plan électoral, est l'expression politique de cette domination économique américaine sur le Canada. »
L’auteur induit de ces observations sur ces 4 blocs de comtés que le PLC y bénéficie d’un avantage stratégique indéniable :
- « Notre analyse nous amène à conclure qu'un balayage conservateur en Ontario est fort peu probable…En effet, les Libéraux disposent d'une large base socio-politique, urbanisée, néo-canadienne ou francophone, ce qui leur permet, en cas de reflux, de conserver néanmoins plus de sièges que ne peuvent le faire les Conservateurs, dont la base est rurale et anglophone.
- Cela se traduit par une certaine stabilité au niveau de la représentation, puisque depuis 10 ans environ, les deux tiers des sièges de l'Ontario, 57 précisément, n'ont pas changé d'allégeance politique au cours des trois élections. Ces 57 sièges se répartissent comme suit : 37 libéraux, 15 conservateurs et 5 néo-démocrates.
- La base électorale libérale est donc deux fois plus large que la base électorale conservatrice. …
- L'Ontario constitue bel et bien le véritable enjeu : si les Conservateurs s'y font écraser, ils perdent toute possibilité de remporter l'élection à travers le Canada. Si les Conservateurs y font match nul avec les Libéraux, tous les espoirs leur sont permis. »
Si nous faisons l’exercice de confronter ce pronostic au résultat de l’élection de 1979 (voir la note post-mortem), nous verrons que l’auteur a eu tort et raison :
- « Le PPC a déjoué ce pronostic allègrement : son vote a progressé de près de 500 000 voix (486 586), soit 39 % de plus que son score de 1974. (En Ontario), il remporte 57 des 95 sièges et inscrit une majorité de 25 sièges sur le PLC. Ainsi, il a réussi à renverser la majorité du PLC au Canada-anglais : sur les 207 sièges du « R.O.C. », le PPC en remporte 134, contre 47 pour le PLC, et s’assure ainsi d’une majorité de 87 sièges au Canada anglais. C’est donc une répétition des résultats depuis plusieurs élections : le PPC est largement majoritaire, en voix et en sièges, au Canada anglais. Mais, comme le dit si bien l’auteur, « il reste encore le Québec »…
L’auteur a donc eu tort, car la méthode qui consiste à projeter de façon linéaire la tendance observée depuis un certain nombre de scrutins produit des prévisions passablement précises, si la conjoncture demeure stable, mais il suffit qu’il s’agisse d’une élection de rupture (ou de « réalignement » comme disait Vincent Lemieux), avec un plus grand nombre de revirements (et donc beaucoup moins de stabilité dans la distribution des sièges) pour que ces pronostics soient grossièrement contredits.
Mais aussi raison, car selon les résultats observés en Ontario, ce qui se profilait c’était un gouvernement conservateur majoritaire, « mais il restait encore le Québec », où la performance du PLC allait, comme plusieurs fois depuis 1896 (voir le chapitre 6 de la Partie 3), renverser, ou réduire la majorité de sièges du PPC au Canada anglais. En 1979, ce ne sera qu’une réduction, suffisante pour limiter Joe Clark à un règne minoritaire. La « bourde de Clark » [25] entraînera la chute de son gouvernement et la ré-élection du PLC, précisément selon les paramètres élucidés par l’auteur. En cela, il a eu aussi raison…
Les lecteurs les plus méticuleux auront remarqué que l’auteur ne poursuit pas toujours sa ligne de raisonnement jusqu’au bout. Ainsi, si en 1974, il y avait en Ontario 88 comtés, dont 57 étaient « stables » depuis 3 élections, comment se distribuaient les 31 autres comtés ? Dans quelle configuration ? Comment cette distribution pouvait-elle nous informer sur le potentiel de revirement pour l’élection à venir ? Si les sondages ne faisaient qu’indiquer un revirement dans la tendance globale des 2 partis de pouvoir (par ex. : libéraux en baisse et PPC en hausse), que pouvait-on en tirer comme hypothèse sur la direction de l’élection (continuité / rupture) ? Si l’hypothèse d’une élection de rupture pouvait être plausible, l’analyse des majorités obtenues par les candidats élus à l’élection précédente (1974) ne pouvait-elle pas nous informer sur le nombre de revirements possibles ? Détenir ces renseignements supplémentaires aurait certainement pu « améliorer la prévision », ou à tout le moins baliser la marge d’erreur dans l’évaluation empirique.
* * *
Le Québec : Libéral par défaut.
Aborder l’analyse des élections fédérales au Québec est une autre occasion pour l’auteur de démystifier un certain nombre de lieux communs :
- « Pour analyser, et comprendre, le comportement de l’électorat québécois aux élections fédérales, les résultats d’une élection prise isolément ne sont qu’un trompe-l’œil, et ne servent qu’à dissimuler un certain nombre de faits, pourtant clairs. Tout comme d’ailleurs la prise en considération du résultat de l'élection (en termes de députés élus) dissimule la réalité du résultat du vote (en termes de pourcentages obtenus par les partis).
- Ainsi s’élaborent, et se consolident, des interprétations erronées qui n’expliquent rien mais qui prétendent fournir des réponses à la conscience politique angoissée.
- Ainsi du vieux dicton « bleu à Québec, rouge à Ottawa », qui remonte au temps des explications imaginaires de la force politique de Duplessis (tout comme le patronage et la corruption font partie des explications imaginaires de sa force électorale). Ainsi de la « trudeaumanie », qui prétend expliquer des rapports de force sociaux par la symbolique politique théâtralisée dans, et par, la campagne électorale. Ainsi de l’organisation partisane qui n’organise bien souvent rien d’autre qu’elle-même ; ainsi de la supposée valeur des candidats « forts » dont sont remplis les cimetières électoraux. »
En particulier le vieux mythe du comportement incohérent des québécois :
- « L'alternance du vote du Québec aux deux niveaux, fédéral et provincial, à supposer qu'il n'y en ait jamais eu une, résulte d'un effet de structure (mode de scrutin, carte électorale, etc.) et non d'une supposée incohérence au niveau des électeurs et qu’il se puisse bien que le système politique qui a mis Lévesque au pouvoir en 1976 accorde à Trudeau aux prochaines élections fédérales, 60 ou 70 députés au Québec, voire même 75 sur 75 ! »
- « L'électoralisme [ou le journalisme politique] à courte vue raisonne comme si la force électorale déterminait la force politique, alors que c'est la force politique qui détermine la force électorale. Nous pourrions dire sous forme de calembour que ce n’est pas celui qui obtient le plus de voix qui gagne l’élection, mais bien celui qui gagne l’élection qui obtient le plus de voix. »
Ces formules bien tournées, que d’aucun pourrait écarter comme des « jeux de mots », ressemblent à s’y méprendre aux raisonnements que Bourdieu a produit pour affirmer les principes de son mode de pensée. Le renversement des formules sert à indiquer le renversement du raisonnement et donc une rupture théorique et épistémologique.
Le malheur, c’est que l’auteur ne prend pas nécessairement le temps d’expliciter et de développer l’articulation conceptuelle qui lui sert de cadre théorique. Ce en quoi il reste un « praticien » de la recherche (à la Mills) et non un « grand théoricien » (à la Parsons ou Althusser). L’originalité demeure : il a bel et bien réfléchi et opéré la critique transformatrice de la perspective dominante.
Ainsi de la confusion entre élection et vote, sièges et voix obtenues : au sujet de l’apparente invincibilité du PLC (avec ses immenses majorités de sièges au Québec depuis le milieu des années 60), il dira :
- « Du monopole libéral des sièges, on déduit le monopole des voix. Or rien n'est moins évident. »
Par une étude méticuleuse et une application rigoureuse des techniques qui logiquement découlent des principes de méthode qu’il a adoptés, il arrive à :
- Confirmer ce que de nombreux chercheurs avaient déjà observé, à savoir que le mode de scrutin est un énorme miroir déformant de l’expression du vote populaire ;
- Et déceler, au fil des consultations, des régularités qui éclairent des faits de structure fondamentaux :
- « Depuis 1968, l'électorat libéral fédéral arrive tout juste à se maintenir (38, 34.9 et 34.6 % des inscrits en 1968, 1972, et 1974). Cet électorat constitue un bloc, et ce bloc, on le retrouve pratiquement tel quel aux élections provinciales. »
Nous avons ainsi approché ce qui deviendra une découverte et une innovation conceptuelle importante dans son œuvre : la notion de « blocs socio-politiques », soit, en ce qui concerne le Québec, d’abord et avant tout le BLOC LIBÉRAL. Cette notion sera l’objet de la Partie 4, chapitre 2, la pièce de résistance de ce livre.
- Et le fameux mythe du dicton énoncé plus haut ? L’effet de structure (par opposition à l’idée d’un comportement psychologiquement incohérent des électeurs) relève non seulement du mode de scrutin et de la carte électorale, mais aussi du système des partis en lice et des distributions du vote :
« Bref, depuis dix ans le bloc libéral, aux deux niveaux de gouvernement, oscille autour du million et quart de voix, soit environ 35 % de l'électorat ... Au Québec, ce bloc a subi deux défaites durant cette période (1966 et 1976), alors qu'à Ottawa, cela lui a garanti une majorité écrasante dans la députation québécoise (entre 55 et 60 sièges sur 74). Pourquoi ?
- Pourquoi deux partis homologues peuvent-ils, avec le même support, et sur le même territoire, et avec le même système électoral, l'un se faire battre, l'autre demeurer invincible ? La réponse se trouve du côté de l'opposition : à Québec, en 1966 avec l’Union Nationale de Daniel Johnson ou en 1976 avec le P.Q. de René Lévesque, les libéraux ont rencontré une opposition unie, et donc efficace.
- Aux élections fédérales par contre, au bloc libéral s'oppose depuis 1963 une opposition dispersée, mais remarquablement stable dans sa dispersion… » (i.e. PPC, CS, NPD, etc). » [26]
-
- « Pour couronner le tout, la réforme de la carte électorale fédérale frappe de plein fouet les positions créditistes… Suite au remaniement de la carte électorale, la distribution des sièges au Québec est maintenant de 64 libéraux, 8 créditistes et 3 Conservateurs…
- Pour tout dire, nous n’entrevoyons pas la possibilité pour les Créditistes de faire élire plus de 7 députés, dont seulement 3 peuvent être considérés comme sûrs...
- Si à cela on ajoute 3 comtés conservateurs au maximum, cela laisse un minimum de 65 députés libéraux pour PET avec possibilité de 69 députés élus aux prochaines élections…
- Une fois de plus, le PLC peut conserver le pouvoir grâce à sa députation québécoise massive : le plus inquiétant est que cette victoire n’est obtenue que par défaut. »
Si nous confrontons ce pronostic aux résultats effectivement obtenus lors de l’élection en 1979, la cohésion et la précision de l’analyse sont au rendez-vous : sur les 75 sièges, le PLC en a remporté 67, le CS a conservé 6 sièges et le PPC n’en a obtenu que 2…
Ayant déjà statué sur l’impasse stratégique que représente le CS pour le mouvement indépendantiste, l’auteur n’hésite pas, par ailleurs, à définir le rôle objectif que celui-ci a joué depuis sa percée de 1962 :
- « Dans cette opposition dispersée, le Crédit Social joue un rôle capital depuis dix ans : aile droite parlementaire du PLC minoritaire aux Communes aux élections de 1963 et de 1965, le CS a littéralement dissout le P.C. au plan électoral… »
Ainsi en fractionnant le BLOC CONSERVATEUR, et en lui arrachant la majorité de son vote francophone, le CS a remplacé à court terme des députés conservateurs, mais à long terme, il préparait la mainmise du PLC [27].
* * *
Dans cette analyse, nous retrouvons l’application des principes de méthode énoncés depuis le début de ses écrits : le principe de Durkheim (« expliquer le social par le social », et écarter les explications psychologisantes), le principe de la critique épistémologique de Bachelard-Bourdieu (identifier l’obstacle, en posant la « bonne question » et en construisant le fait à expliquer).
Son terrain d’excellence, c’est d’illustrer les médiations, les liens entre un type de résultat (le vote) et l’élection, en mettant à l’avant-scène les rapports de causalité de proximité entre les différents niveaux du phénomène électoral global, et en critiquant les lieux communs pour écarter les fausses explications et les erreurs grossières : « c’est déjà un bon début » pour résoudre le problème des carences de l’analyse en matières d’élections.
- Ayant fait « le tour du jardin » (du moins sur le plan descriptif) des 4 Canadas, il élargit la perspective et aborde le « sol mouvant » de l’explication, en réaffirmant les principes qui l’ont guidé jusqu’ici :
- « Nous nous sommes contentés jusqu’ici d’une analyse somme toute très descriptive des forces en présence à la veille des prochaines élections fédérales (1979). Il faut à présent déborder ce cadre étroit et tenter quelques explications de fond, de façon à élargir la perspective historique. Nous ne croyons pas en effet que le comportement électoral des Canadiens soit une girouette qui tourne de façon imprévisible au gré des souffles de l'actualité. Nous pensons au contraire que les forces politiques qui s'affrontent dans cette société pluraliste, qui se révèlent dans tous les aspects de la vie quotidienne, culturelle, sociale, économique ou politique, et sont celles qui déterminent aussi le comportement électoral, ont leur point d'appui sur l'histoire et non sur le quotidien, sur le permanent et non sur l'éphémère…
- La recherche scolastique des "motivations", des "perceptions", des "satisfactions" et autres frissons de l'électorat est ici dénuée de tout intérêt : elle vise, par des descriptions impressionnistes, à occulter les vrais problèmes…
- Ce dont nous devons nous débarrasser, c'est d'une certaine conception libérale de la politique, que cette conception soit le fait d'authentiques Libéraux, d'authentiques Conservateurs ou qu’elle nous soit maintenant servie à la sauce péquiste. »
De son analyse des structures électorales des « 4 Canadas », il conclue :
- « Au Canada pauvre, à l’Est, de moins en moins conservateur, s’oppose un Canada riche, à l’Ouest, de plus en plus conservateur... Dans la mesure où le pôle politique du Parti Conservateur se déplace vers l’Ouest, sa base électorale dans l’Est s’effrite…
- La question qui se pose alors est de savoir pourquoi le Québec, qui est lui aussi une région sous-développée au même titre que les Maritimes, n'ait pas, lui aussi, un comportement politique similaire, mais soit au contraire indéfectiblement libéral ?
- C'est ici qu'intervient la question nationale et que le bât blesse les Conservateurs. Jusqu’à maintenant (1978) [28], le P.C. est devenu le parti d’une certaine indépendance du Canada face aux Etats-Unis, avec le protectionnisme comme philosophie économique [29], mais sans jamais cesser d’être, au plan interne, le parti d'une bourgeoisie "canadian". Cela se traduit, dans la pratique quotidienne, par un chauvinisme anglo-saxon militant, reliquat des vieilleries impériales du siècle dernier (i.e. le XIXe), inacceptable pour les canadiens-français et les Québécois. Ce chauvinisme britannique, toujours présent au sein du Parti Conservateur, a pour corollaire un appui presque ininterrompu des francophones, partout à travers le Canada, au Parti Libéral. »
Le recul historique sur les résultats des élections informe le questionnement amorcé ci-haut :
- « Depuis le début du (20e) siècle, le Parti Conservateur a gouverné le Canada pendant 21 ans (y compris les 4 années de gouvernement « unioniste » entre 1917 et 1921) : c’est dire (en 1978) que les Libéraux ont mené ce pays pendant 57 ans, presque trois années sur quatre...
- Depuis 50 ans par contre (i.e. 1926 environ), le PLC s’est présenté comme le parti du progrès économique ou social, mais au prix de la dépendance et de la satellisation du Canada aux plans économique, politique et militaire…
- Dès qu'une crise économique profonde révèle les contradictions du développement économique du Canada sous l'égide libérale dans l'empire américain, et jette des doutes sur la prospérité que ce développement est censé engendrer, les Canadiens réagissent en portant les Conservateurs au pouvoir (1911, 1930, 1958). Ainsi doit être interprété l'élection de 1972 à travers le Canada, élection qui a donné aux Conservateurs une solide majorité hors Québec au moment où la présente crise économique commençait à se faire sentir ... Ainsi doit être interprétée aussi l'élection de 1974 qui a donné encore une majorité conservatrice hors du Québec. »
Nous pourrions ajouter : également l’élection de 1979, suite à la « crise du pétrole », perçue comme la grande responsable [30] de la récession majeure qui s’est amorcée en 1975 ; et aussi l’élection de 1984, lorsqu’il était devenu clair que la crise ne faisait que s’approfondir (taux d’inflation au-dessus de 15 et de 20 % selon les régions du pays, taux de chômage au-dessus de 10 et 12 % également)…
L’auteur, rendu au moment critique de son analyse, livre la clé du « paradoxe canadien » :
- « Le Québec a donc, au plan électoral, une place stratégique. C'est ce que traduisent bien les deux dernières élections : sans le Québec, nous aurions eu un gouvernement conservateur en 1972 comme en 1974, majoritaire dans le premier cas, minoritaire dans le second. C'est le fait de s'assurer la presque totalité des sièges au Québec qui permet au PLC de prendre le pouvoir au Canada ; et s'il s'assure la majorité des sièges dans la Belle Province, ce n'est pas tant dû au fait qu'il recueille la ferveur unanime des Québécois qu'au fait que l'opposition antilibérale soit dans l'impossibilité de se regrouper et de s'organiser autour du P.C. »
Cinq ans plus tard (1984), c’est exactement ce que Mulroney réussira, pour un certain temps…
Enfin, il opère un retour sur ses préoccupations de militant : quid pour les indépendantistes dans tout cela ? En rupture directe avec les mots d’ordre tactiques de la direction du PQ, prônant la non-intervention directe couplée à un appui tactique à un parti d’opposition fédéraliste, l’auteur, après avoir mesuré le rapport des forces électorales entre le bloc libéral-fédéraliste et le bloc péquiste-souverainiste, remet en cause la non-intervention, de façon radicale et irrémédiable :
- « Que les indépendantistes interviennent par contre, et ils menacent le PLC sur ses arrières, au Québec, là où il se sent sûr de lui, là où en toute immunité il peut se ménager un sanctuaire de députés. …
- La question qui se pose alors est de savoir si le mouvement indépendantiste a les moyens, humains et politiques, de prendre au Québec les Libéraux à revers. Nous pensons que oui…
- Au plan politique, PET a polarisé le débat et renforcé le bloc des fédéralistes dont il a pris le leadership ; face à lui se dresse et se renforce un autre bloc, celui des indépendantistes, que rien depuis 20 ans, pas même l’armée en 1970, n’est arrivé à briser. Au plan électoral, ces deux blocs antagonistes se valent : en 1976, le PQ recueillait 35% du vote et 1 390 361 voix, tandis qu’en 1974, le PLC recueillait 34.6% du vote et 1 330 337 voix au Québec. »
À ceux qui seraient tenté de ramener le mythe du comportement incohérent (« bleu à Québec, rouge à Ottawa »), Drouilly a répondu d’avance avec son lent et patient travail d’élucidation des « blocs socio-politiques » :
- « Il ne s'agit pas des mêmes électeurs : il n'y a pas de double vote de la part des Québécois aux niveaux fédéral et provincial… . LES ÉLECTEURS DE M. LEVESQUE NE SONT PAS CEUX DE M. TRUDEAU, ET VICE-VERSA. »
Enfin, l’auteur lance la brique dans la marre aux grenouilles péquistes, sa thèse politique, qui fera tant de bruit dans les rangs du mouvement indépendantiste, jusqu’à le faire « exiler dans la Sibérie » du milieu [31] :
- « La non-intervention, en Espagne comme au Biafra, n'a jamais servi que le plus fort : et tant que les indépendantistes n'interviendront pas, au niveau fédéral, les Libéraux sont plus forts que les Conservateurs, les Créditistes ou les Néo-démocrates du Québec…
- … cette masse de souverainistes, si on ne la démobilise pas et si, au contraire, on lui donne un objectif politique clair, constitue une menace sérieuse pour M. Trudeau, menace d’autant plus dangereuse qu’elle peut opérer sur ses arrières. »
Nous savons aujourd’hui (2022) que sur cette question, dans ce contexte précis, Drouilly (parmi d’autres) a eu raison contre Lévesque : la création du Bloc Québécois en 1990 a radicalement transformé le rapport des forces au niveau fédéral. Le PLC ne pouvait plus compter sur son énorme majorité de sièges au Québec pour gouverner le Canada. [32]
À court terme, au Québec, le renouvellement de la vieille alliance du temps de Henri Bourassa (nationalistes québécois et PPC) suffira pour hisser Mulroney au pouvoir en 1984 et renvoyer le PLC dans les limbes de l’opposition pendant près de 10 ans, malgré toutes les ambiguïtés et « compromissions » idéologiques que cette alliance pouvait impliquer. [33]
Les résistances de la direction du PQ à l’idée d’intervenir sur la scène fédérale ont retardé la clarification des choses pendant tout ce temps, au prix de moult confusions, qui-pro-quo et erreurs d’appréciation, dont on se serait certainement passé avec joie… [34]
* * *
Ainsi la progression méthodique de l’analyse électorale (des mouvements du vote de chacun des partis et des abstentions, aux transferts de voix entre partis, et enfin aux ascensions et déclins des partis dans le système de représentation des forces sociales) nous amène à l’analyse des rapports de force dans la Chambre des Communes, i.e. la mécanique électorale de la formation des majorités parlementaires.
C’est l’objet du sixième et dernier chapitre de cette Partie 3.
- « L’étude précédente voulait déterminer l’état des forces en présence, à la veille des prochaines élections fédérales : l’analyse interne du vote, à travers les 264 comtés du Canada, a permis de dégager les obstacles politiques et électoraux devant lesquels bute le Parti Conservateur, et qui lui barrent la route du pouvoir : un Québec massivement libéral au niveau de la représentation parlementaire ; un Ontario plus libéral que conservateur au niveau du vote ; des provinces de l’Ouest, conservatrices, mais dont le poids démographique est encore insuffisant pour faire pencher la balance, d’autant plus que les provinces Maritimes causent des problèmes au P.C. … »
Nouvel objet de recherche, nouvelle opérationnalisation des indicateurs pour effectuer la recherche :
- « Nous voudrions maintenant jeter un regard rapide sur l'histoire électorale du Canada, du point de vue de la mécanique électorale (formation des majorités parlementaires) et de ses interactions avec la division ethnique et démographique du pays. Pour mener cette étude dans des limites assez simples, nous distinguons 2 régions : le Québec et le reste du Canada. Nous retenons seulement le nombre de députés élus, et raisonnons en termes de majorité de sièges sans nous occuper du nombre de voix….
- Dans ce qui suit, le terme Canada anglais désigne toutes les provinces et territoires autres que le Québec (en anglais, « R.O.C. », i.e. Rest of Canada) ; majorité absolue des sièges signifie au moins la moitié des sièges plus un ; majorité relative (ou simple) des sièges signifie plus de sièges que tous les autres adversaires (pris individuellement, mais pas tous les adversaires réunis) …
- Nous cherchons simplement à savoir à quelles conditions électorales Joe Clark [ou encore tout chef du P.C.] pourra former le prochain gouvernement… » [35]
Après avoir répété la mise en garde sur le « miroir déformant » et du décalage structurel entre résultat du vote et résultat de l’élection, il se tourne vers les « discours des intellectuels de salon » (i.e. journalistes et commentateurs politiques des média, politicologues et experts de l’analyse des programmes et des discours) qui ont souvent commis des erreurs d’analyse monumentales, « due à l’absence de prise en considération des mécanismes purement électoraux (nombre de partis en lice, mode de scrutin, distorsion de la carte électorale, distorsion de l’électorat, contraintes géo-démographiques et géo-sociologiques, etc). La réalité électorale a une certaine autonomie par rapport à la réalité politique : cette autonomie est mal conceptualisée par les notions de satisfaction/insatisfaction, de vote partisan, etc. Notre conviction est qu’il faut d’abord poser la question au niveau purement mécanique du vote. ».
Cette insistance sur l’importance des « médiations dans l’explication » (i.e. de l’impact des règles et réalités institutionnelles sur les résultats des pratiques) sera la pierre de touche de l’auteur qui le démarquera par rapport aux nombreux autres analystes en matières électorales.
La dichotomie « Québec / R.O.C. » est validée par les résultats de l’analyse :
- « …l’étonnante stabilité des résultats pour le Québec. Sauf aux élections de 1958 et de 1962, le Québec a toujours donné une majorité absolue des sièges au Parti Libéral ; en 1962, la majorité libérale est relative… En fait, le P.C. n’arrive à obtenir plus du tiers des sièges au Québec qu’à trois reprises : 1911, 1930 et 1958. En cette dernière occasion, il obtient en fait 50 sièges contre 25 Libéraux, alors qu’en 1962 les Libéraux obtiennent la majorité simple des sièges (les Créditistes de Réal Caouette enregistrant 26 victoires au Québec)… »
Au Canada anglais (le fameux « R.O.C. »),
- « une image fort différente de celle présentée au début de cette étude. Au lieu de 16 majorités libérales et 7 majorités conservatrices, c’est 13 majorités conservatrices et 10 majorités libérales que le Canada anglais a envoyées aux Communes. Le rapport est inversé (i.e. la dominance des majorités est opposée à celle de l'autre région). »
Et quelle image, quelle dynamique ressort de cette mécanique électorale ?
- « Six fois depuis 1896, la majorité libérale du Québec renverse la majorité conservatrice au Canada anglais : en 1896, en 1926, en 1963, 1965, 1972 et 1974. [36] Les résultats des élections au Canada anglais offrent dès lors plus de continuité que ceux pour l’ensemble du Canada…
- Le virage du Québec au libéralisme à la fin du 19e siècle est une conséquence de la question nationale (révolte des Métis, exécution de Riel, question des écoles du Nouveau-Brunswick et au Manitoba...)… [37]
- À partir de l'élection de 1962, nous entrons, avec les conservateurs, au purgatoire électoral : vainqueur 5 fois sur 6 à l'extérieur du Québec, le Parti Conservateur voit néanmoins, depuis 1965, se succéder 5 gouvernements libéraux élus principalement à cause du Québec. …
- Sur les 23 élections générales tenues au Canada depuis 1896, il y a eu 6 cas où le résultat pour l'ensemble du pays est contraire au résultat pour le Canada anglais. Et cela se produit toujours dans le même sens : majorité conservatrice au Canada anglais et majorité libérale pour l'ensemble du Canada grâce à une majorité libérale du Québec. De ces 6 cas, 4 se sont produits depuis 15 ans (1963, 1965, 1972 et 1974), les autres cas étant ceux de 1896 et 1926…
- Le Parti Conservateur ne forme une majorité parlementaire que s'il a une majorité absolue de sièges au Canada anglais…
- Dans trois cas seulement, en 1917, en 1925 et en 1958, la victoire conservatrice aurait été acquise même sans les députés conservateurs du Québec…c'est seulement lorsque la députation conservatrice au Canada anglais est au moins 3 fois plus nombreuse que la députation libérale que le P.C. peut gagner l'élection sans le Québec… »
Il va de soi que la clarté et l’importance de ces découvertes doivent être revues à partir des résultats observables dans les scrutins postérieurs. Tout changement dans cette mécanique électorale observable ultérieurement sera un indicateur probant pour établir plusieurs « ruptures » : dans la configuration de la mécanique elle-même, mais aussi dans les conjonctures politiques, la configuration des « blocs ». La cohérence de la démarche, son aspect construit et méthodique, assurent que ce type d’étude de validation/révision des conclusions théoriques induites de l’analyse empirique soit grandement facilitée.
L’auteur conclut ce chapitre en formulant, comme c’est son habitude, une prévision sur le résultat de l’élection à venir (1979) afin de répondre à sa question de départ :
- « …une victoire conservatrice aux prochaines élections fédérales n’est pas exclue (en politique, rien n’est impossible), mais que si cela se produisait, ce serait au prix d’une lutte très serrée et avec un résultat très mince. Pour cela, il faudra une conjonction de 3 phénomènes, à savoir : une remontée spectaculaire des Conservateurs dans les Maritimes ; aucune faiblesse conservatrice dans l'Ouest et même une hégémonie accrue ; enfin une solide percée en Ontario, plus solide notamment qu'en 1972… »
En termes chiffrés : maximum 25 sièges pour le PPC dans les Maritimes, une soixantaine sur 80 dans l’Ouest, de 45 à 55 en Ontario. Quel a été le résultat observé après l’élection de 1979 ? 18 sièges dans les Maritimes, 59 dans l’Ouest et 57 en Ontario ! Globalement, un gouvernement minoritaire avec 136 sièges, alors que la majorité absolue aurait été de 142…
Ayant déjà constaté qu’au fur et à mesure que l’emprise du PC augmente dans l’Ouest, son influence s’effrite dans l’Est, il n’est donc pas étonnant de constater que c’est précisément cette faiblesse (« seulement » 18 sièges dans les Maritimes, en deçà de leur maximum de 25 obtenu en 1968 ; et le catastrophique 2 sièges au Québec) qui a fait perdre sa majorité parlementaire absolue à Joe Clark. On voit tout de suite d’où vient l’argumentaire de Mulroney pour chasser Clark de la direction et de prendre sa place…
En ce sens, le dévoilement (véritable « révélation ») de la « mécanique électorale » canadienne est un instrument fondamental pour comprendre les fameuses « stratégies » des partis de pouvoir. En fait, leurs « stratégies » consistent à faire un examen serré de l’arithmétique du vote partisan nécessaire pour former une majorité parlementaire. On s’en doutait, les média en parlent constamment, mais sans jamais révéler le fonctionnement concret de cette mécanique. L’auteur aura été le premier à le faire, à cette époque.
Malgré le degré relativement faible de l’erreur de l’estimation, l’auteur dédiera une bonne partie du reste de sa carrière à tenter de perfectionner ses instruments et concepts d’analyse afin d’en arriver à un degré d’erreur toujours plus restreint dans ses prévisions. Cela sera particulièrement visible à partir de 1990, lorsqu’il se retrouvera au sein du GROP à travailler en étroite collaboration avec la direction du BQ.
* * *
Partie 4. Le Bloc Libéral
Cette partie s’amorce par un retour sur une « réponse imaginaire » dans l’analyse des comportements électoraux :
- « Dans l’imaginaire politique du Québec, un des mythes les plus vieux et les plus enracinés s’exprime dans la formule bien connue : « bleu à Québec, rouge à Ottawa »….
- …depuis le 15 novembre dernier (1976), l’incohérence des électeurs semble de nouveau prévaloir sur la cohérence des idéologies politiques : 71 péquistes de M. Lévesque élus par ce même Québec qui deux ans auparavant, élisait 60 libéraux de M. Trudeau.
- C’est donc, de prime abord, l’incohérence complète dans les comportements électoraux : l’enchevêtrement des cartes électorales provinciale et fédérale ne peut être la cause d’un renversement si net des tendances apparentes du vote. »
Chemin faisant, un second retour, cette fois sur celui des comparaisons intempestives des pourcentages :
- « Tout comme le jeune enfant qui évalue le rapport de deux volumes en comparant un seul des termes qui les composent, et qui conclut donc que le récipient le plus haut est aussi celui qui contient le plus de liquide, ceux qui comparent des pourcentages électoraux risquent de commettre la même erreur s’ils jugent de ceux-ci pour évaluer la force réelle des partis politiques…
- C'est oublier qu'un pourcentage est toujours un rapport entre deux quantités (quotient du nombre de voix obtenues par un parti sur le nombre de voix obtenues par tous les partis) et que l'on ne peut jamais inférer de ce rapport à l'un des termes du rapport : deux pourcentages égaux peuvent être calculés à partir de deux quantités inégales et inversement…
- Le taux de participation au scrutin, inégal d’une élection à l’autre, vient modifier la base sur laquelle sont calculés les pourcentages. Ainsi a-t-on l’habitude de calculer plutôt le pourcentage obtenu par un parti par rapport au nombre des électeurs inscrits. »
Pour résoudre ces énigmes apparentes et se débarrasser de ces réponses imaginaires, il faut partir du début, de la base de toute analyse :
- « Pour cela il faut retourner aux résultats bruts des élections qui seuls peuvent trancher le débat…. le nombre de voix (…des partis…), le nombre d’électeurs inscrits et le nombre d’abstentions… »
L’auteur prend comme exemple les 4 élections fédérales partielles de 1977 pour les comparer aux résultats de l’élection générale provinciale de 1976, en recalculant ces derniers résultats sur la base des comtés fédéraux, afin de neutraliser le facteur de brouillage de la carte électorale :
- « Ainsi, à ces élections partielles, les libéraux fédéraux obtiennent à peu de choses près autant de voix que les libéraux provinciaux le 15 novembre dernier …
- Pour l’ensemble des 4 comtés, le parti de M. Trudeau a obtenu 83 148 voix le 24 mai 1977 : six mois plus tôt, le parti de M. Bourassa obtenait dans ces mêmes comtés 79 005 voix, soit à peine 4 143 voix de moins ! Les abstentions, par contre, passaient de 33 101 (13 %) en 1976 au provincial à 123 069 (47 %) en 1977 aux élections partielles, le nombre d’électeurs restant, quant à lui, à peu près le même (259 864 et 259 717 électeurs inscrits, respectivement)…
- … il existe, dans les 4 comtés analysés, un noyau de libéraux, toujours les mêmes, qui votent en égal nombre aux deux niveaux de gouvernement, et cela depuis au moins dix ans. Ce noyau est cohérent, mais depuis 5 ans, il rétrécit, ayant atteint son maximum en 1973. Cette année-là, pour l’ensemble du Québec, le vote libéral atteignait 1 623 734 voix, soit 43.1 % des inscrits ; en 1974, aux élections fédérales, il passe à 1 330 337 voix (34.6 % des inscrits), et en 1976, aux élections provinciales, il passe à 1 135 114 voix (28.2 % des inscrits). Parallèlement, le nombre des abstentions est passé aux élections fédérales de 853 915 en 1968 (28 %) à 903 746 en 1972 (24 %) et 1 255 625 en 1974 (33 %) : cette tendance se retrouve dans chacun des comtés analysés ici…
- Si cette double tendance devait se poursuivre, et tel sera le cas pensons-nous, cela devrait permettre à M. Trudeau de faire élire au Québec l'immense majorité de ses candidats, probablement plus qu'en 1974 (pour l'élection de 1979 par ex.), mais avec de moins en moins de voix…
-
- Quant à la légitimité du pouvoir, M. Trudeau avec ses 1 330 337 voix aux élections fédérales de 1974 (34.6 % des électeurs inscrits) ne peut prétendre en avoir plus que M. Lévesque avec ses 1 390 361 voix aux élections provinciales de 1976 (35 % des électeurs inscrits) : nous pensons que, dans l’un et l’autre cas, il ne s’agit pas des mêmes électeurs. N’en déplaise à ceux qui pourraient avoir la nostalgie de l’unité tribale, le Québec est aujourd'hui divisé en deux blocs antagonistes d'à peu près égale importance… »
Ayant établi empiriquement pour cette conjoncture immédiate (les 10 dernières années, 1968-78) que les résultats des partis libéraux fédéral et provincial ont une très grande cohérence, et qu’ils ne peuvent être assimilés à une incohérence du comportement des électeurs (apparence induite par le système électoral malgré l’existence de deux blocs antagonistes d’électeurs), dans le chapitre suivant l’auteur cherche à démontrer que cette régularité a des racines historiques profondes : ce sera le travail d’analyse le plus achevé de tout le livre, dans un article beaucoup plus volumineux que les précédents (36 pages au lieu des 4-5 habituels). L’enjeu de l’exercice ? Démontrer la solidité de la notion de « bloc socio-politique » esquissée depuis déjà quelques chapitres. [38]
Chemin faisant, l’auteur sera amené à pousser plus loin l’élaboration méthodologique pour « fermer le cercle » de la logique analytique : le problème de la non-concordance des systèmes électoraux (en particulier les cartes électorales) aux deux paliers de gouvernement, et donc le problème de l’homologie variable des structures de représentation partisane.
Les législations quant à la définition de l’électeur (droit de vote) font aussi apparaître les problèmes du corps électoral et ses fluctuations au fil des consultations, et la capacité de rétention de leurs appuis de la part des divers partis (« reproduction des électorats partisans »).
Il commence par régler « pour de bon » le faux problème du « vieux dicton » :
- « Comme il n'y a pas, a priori, de correspondance exacte entre les partis aux deux niveaux de gouvernement, et comme par ailleurs le mode de scrutin qui est le nôtre, génère des majorités parlementaires hors de proportion avec les majorités de voix (inversant même à quelques reprises les deux rapports, notamment en 1944 et 1966 au niveau provincial et en 1958 au niveau fédéral), nous risquons, en ne prenant en considération que le résultat de l'élection (nombre de députés attribué aux partis politiques) de totalement négliger la réalité du vote (nombre de voix obtenues par les partis politiques).
- L'incohérence du système de représentation engendre des incohérences au niveau des résultats : ces aberrations du mode de scrutin constituent des réalités politiques coercitives, car elles ont leurs lois propres et fonctionnent dans une certaine autonomie par rapport à la lutte politique elle-même. La réponse imaginaire à cette contrainte structurelle consiste à inférer une incohérence au niveau du comportement électoral à partir d'une incohérence au niveau des résultats électoraux. Ainsi les victoires antinomiques de deux partis différents aux deux niveaux de gouvernement sur un même territoire et à la même époque peuvent bien masquer une correspondance presque parfaite des électorats partisans aux deux paliers électoraux. Ainsi des majorités colossales en chambre peuvent faire oublier un résultat très serré au vote et une majorité presque insignifiante aux voix. »
Le mystère étant élucidé, la réponse imaginaire démystifiée, on peut passer à l’analyse des phénomènes réels, en intégrant des aspects jusqu’alors négligés :
- « …l'analyse peut encore réserver des surprises : un parti politique peut, par exemple, voir son pourcentage de voix diminuer sans que son nombre de voix ne diminue. Il suffit pour cela que le nombre total d'électeurs progresse plus vite que le nombre de ses sympathisants. Nous abordons là le problème de la reproduction des électorats partisans. Naissances, décès, migrations, extensions successives du droit de vote viennent constamment modifier le corps électoral, et dans des proportions parfois très importantes.
- Actuellement [1979] par exemple, au Québec, il entre environ 140 000 nouveaux jeunes électeurs sur les listes électorales tous les ans ; il en meurt par ailleurs environ 40 000, ce qui donne un accroissement net de 100 000 électeurs par an, ou encore de 10 % du corps électoral d'une élection à l'autre. »
Autant pour le Québec que pour les provinces les plus « dynamiques » du Canada (ex. : les plus grosses, en forte expansion économique et démographique : l’Ontario, la Colombie-Britannique et l’Alberta), le phénomène dont il faille nécessairement tenir compte, tant au niveau quantitatif que qualitatif, sera l’accroissement explosif du corps électoral suite à l’arrivée du « Baby Boom » à l’âge de l’inscription sur les listes électorales.
Quantitativement, il appert que :
- « la reproduction et la non-reproduction des électorats partisans est un phénomène bien plus important pour l'évolution à long terme des partis politiques que les gains ou pertes politiques, i.e. les transferts de voix entre partis, qui ne jouent conjoncturellement que dans le court terme. »
L’auteur tentera de démontrer ce point en mesurant la progression de l’électorat partisan des partis nationalistes du Québec (ex. : l’Union Nationale dans les années 30 et 40 ; le PQ dans les années 70) :
- « La seule occasion où l'on puisse repérer hors de tout doute un transfert important de voix d'un parti vers l'autre, c'est à l'élection de 1936 qui porta l'Union Nationale au pouvoir : et encore ce transfert se limite-t-il à tout au plus 10 % de l'électorat libéral qui appuie l'Union Nationale.
- La seule force qui semble déterminante à long terme, c'est celle constituée par les nouveaux électeurs qui assurent la reproduction de l'électorat. C'est un peu comme dans les courses d'automobiles, où rarement les voitures font marche arrière ; parfois, elles arrêtent au stand, parfois elles font un tête à queue, mais les dépassements se font lorsqu'une des voitures avance plus vite que l'autre...
- … C'est donc, d'une élection à l'autre, et quel que soit le niveau de gouvernement, environ un tiers de million de nouveaux électeurs qui acquièrent le droit de vote. Même si leur taux de participation électorale est sensiblement moins élevé que celui de leurs aînés, leur présence se mesure par des chiffres bien plus importants que les variations de volume des électorats partisans. »
Passant de ce plan quantitatif au plan qualitatif, l’auteur articule les plans politiques et socio-économiques de l’analyse :
- « La reproduction de l'électorat, massive et continue, prend surtout un sens politique lorsqu'on se souvient que non seulement les nouveaux électeurs entrent sur les listes électorales, mais qu'ils entrent aussi sur le marché du travail. S'il est toujours aisé d'inscrire des nouveaux électeurs, il en va autrement pour leur donner du travail, surtout en période de récession économique. Les orientations politiques des jeunes ne sont pas interprétées comme un quelconque comportement dû à l'âge, mais bien comme un comportement dicté par leur place objective dans le processus social et leur difficulté à s'intégrer au marché du travail en période de crise économique. »
Avant d’entamer la présentation des résultats obtenus dans l’analyse, l’auteur tient à rappeler son point de départ, sa « problématique », i.e. les questions qui ont orienté son travail :
- « Nous nous proposons d'examiner le vote attribué aux deux principaux partis à travers plusieurs points de vue. Peut-on établir une correspondance entre le vote à un palier de gouvernement et celui à un autre palier ? Si oui, quel est le degré de correspondance, à quelles périodes cette correspondance se produit-elle ? Si non, comment s’établissent les discordances ? Quels sont, par ailleurs, les mécanismes de renouvellement des électorats partisans et ceux des transferts de votes d'un parti à l'autre ? Quelle est leur ampleur ? …
- Notre perspective est la suivante : l'organisation partisane, les moeurs électorales, les caisses occultes, les candidats, la campagne électorale en somme, sont des circonstances d'une élection ; le mode de scrutin, la carte électorale, le nombre de partis politiques, l'extension du droit de vote, tout le système politique sont des contraintes du vote ; ses causes se situent au niveau des affrontements entre classes sociales antagonistes. Mais ces affrontements sont constamment, au niveau électoral, brouillés, détournés, confisqués au profit de luttes fictives et d'objectifs imaginaires. L'une des formes de ces affrontements est le politique (par opposition à l'économique, au social ou au culturel), et une des modalités de celui-ci est la lutte électorale, laquelle tend à devenir, dans nos démocraties modernes, une pratique privilégiée et le cadre unique dans lequel la politique enferme le politique.
- Nous laisserons donc de côté les circonstances des élections au Québec (dont les historiens, et les journalistes, nous entretiennent depuis toujours), afin de nous concentrer sur les contraintes du vote, la recherche des causes dépassant largement notre objectif immédiat.
- C'est déjà beaucoup de décrire correctement les faits électoraux et d'écarter quelques interprétations erronées. »
Les questions posées renvoient aux notions introduites depuis le début de la démarche (en particulier celle des blocs socio-politiques) [39]. Elles sont toutes ramassées dans ce chapitre, le point culminant de sa recherche empirique.
Selon que l’homologie des structures entre les 2 niveaux se maintient ou se transforme, l’analyse et la présentation des résultats en est soit simplifiée (homologie forte entre 1896 et 1911 ; de 1923 à 1930 ; de 1958 à 1966 ; et homologie tronquée de 1966 à 1976) ou rendue plus complexe par un chassé-croisé des allégeances et tactiques préconisées par des formations partisanes différenciées (partis ou proto-partis).
Ce type de complexité est presque toujours associé à une période de crise (crise nationale ou crise économique : 1911, 1917-1921, 1930-36 ; 1942-1945), ou de transformation profonde de la structure sociale, et par conséquent lié à des ré-alignements des électorats partisans (récession de 1958-62 et éclatement du Bloc conservateur ; alliance du néo-nationalisme avec le Bloc libéral durant la Révolution Tranquille ; rupture entre le bloc québécois en émergence avec le même Bloc libéral au moment de l’amorce de la crise structurelle de la fin des années 60).
La concordance des changements de régime, de parti dominant, avec les phénomènes sous-jacents (expansion du droit de vote, du corps électoral, reproduction ou non-reproduction des électorats partisans ; importance de certains transferts de voix, de certaines abstentions partisanes, etc.) constitue la matière essentielle pour le travail de déblayage des « réponses imaginaires » et la mise sur table des faits significatifs dont il faut rendre compte.
L’auteur a patiemment mis en place les inductions nécessaires à faire apparaître des régularités, convergences et ruptures, sans pousser la théorisation au-delà de la critique des interprétations erronées existantes. Il revient à une génération de « successeurs » de reprendre le travail, en poussant plus loin l’effort de généralisation et d’abstraction.
[1] Entre 1973 et 2013, plus de 200 articles, plus de 800 fichiers informatisés de textes, tableaux, répertoires, atlas et recueil de statistiques, totalisant plus de 5000 pages.
[2] Drouilly s’appuiera sur les thèses épistémologiques de Bourdieu (inspiré par celles de Bachelard) pour faire contre-poids à la « tradition » wébérienne, dont se targuent ses adversaires, mais que souvent, ces derniers respectent fort peu…
[3] Voir le livre classique de Jean Piaget (dir.), Logique et Connaissance scientifique, Edition La Pléiade 1967.
[4] Nous ne mentionnerons ici que les ouvrages d’épistémologie et d’histoire des sciences les plus directement pertinents : La formation de l’esprit scientifique, Le nouvel esprit scientifique, Le Rationalisme appliqué, Le matérialisme rationnel, Essai sur la connaissance approchée.
[5] Voir l’introduction dans Qui perd, gagne, pour les détails biographiques.
[6] Dans la Partie 2, sur l’impasse créditiste, tout comme les Parties subséquentes, une stabilité apparente au niveau des sièges cache souvent des mouvements qui préparent des revirements en apparence « imprévisibles » ou « surprenants » (par ex. : qui vont à l’encontre d’une théorie établie des familles politiques).
[7] Cette position, qui découle de la mise à jour par Pierre Bourdieu des principes énoncés par Durkheim, et qui définit « l’école française de sociologie » post-1945, ne prétend pas éliminer en toutes circonstances l’existence de ces « facteurs locaux », mais à en limiter très significativement la portée. Conclusion : priorité aux structures, à la théorie constructiviste des rapports sociaux, sur les « hasards » et « contingences » des événements fortuits. C’est de bonne épistémologie et méthodologie scientifique que de partir de cette position.
[8] C’est-à-dire ayant été tenues sur la même carte électorale, donc une période durant laquelle les unités d’analyse ne changent pas de définition de base, même si leur nombre d’électeurs inscrits peut varier.
[9] Les résultats de l'élection furent, en fait, de 60 libéraux, 3 conservateurs et 11 créditistes.
[10] Les luttes de tendance au sein du PQ se répercutaient inévitablement dans l’équipe du journal LE JOUR : les dirigeants du journal étaient régulièrement pris à partie par la salle de rédaction, les représentants des journalistes syndiqués, etc. Il y avait ceux qui ont invité Drouilly à écrire dans leurs pages dès le premier numéro, et ceux qui étaient « sceptiques », il y eut plus tard ceux qui approuvaient ses prises de position sur les tactiques adoptées par les instances et ceux qui les désapprouvaient totalement ; il y eut enfin ceux qui en eurent assez et mirent la clé dans la baraque et fermèrent le journal, à défaut de pouvoir le contrôler et en téléguider l’orientation idéologique, et ceux qui se sentirent trahis par la chose.
Certains parlèrent d’un conflit entre « Montréal-Centre » et la direction. Si dans plusieurs Congrès et Conseils Nationaux, c’était ainsi que les antagonismes idéologiques se manifestaient en superficie, l’objet sous-jacent des luttes étaient bien d’infléchir la direction vers une conception qui s’est avérée, au fil du temps, contraire aux orientations que cette direction préconisait sans jamais la formuler explicitement (par ex. : tout le débat sur souveraineté et « projet social », où les termes du projet social n’ont jamais été précisés, « de peur de diviser les rangs »).
Dans le choc entre le pot de terre et le pot de fer, i.e. entre une portion de la base, militante et bruyante mais impuissante, et la direction puissante mais de plus en plus isolée, c’est ultimement le sort du mouvement national qui s’est joué. Dans un article de 1979, paru dans LE DEVOIR, Gilles Bourque parlera de « la nouvelle trahison des clercs », i.e. fera porter la responsabilité de l’échec prévisible de la stratégie de la direction (étapisme, référendum pour un 2e référendum, etc) à cette même direction, qui, de par son refus constant, comme le disait Drouilly dans un autre langage, de « reconnaître ses dettes politiques », a contribué à saper, à petit feu, un puissant mouvement social et à le réduire à n’être qu’une machine électorale comme celle des partis de pouvoir venus avant lui.
Si cette trajectoire n’a pris que quelques mois avant de s’affirmer et de se crystalliser dans le cas de l’Union Nationale, parti de notables et de cliques confédérées (entre l’alliance de 1935 avec l’ALN, jusqu’à la victoire électorale de 1936 de la nouvelle UN), dans le cas du PQ, le processus de subordination et de domestication (« d’apprivoisement jusqu’à la docilité finale ») du mouvement social qui lui a servi de socle et de rampe de lancement, a été beaucoup plus long. « L’après-Lévesque » (en fait, de la période de la défaite en mai 1980 jusqu’au décès du chef-fondateur) a certes été un tournant : la base a été réduite à n’être qu’une masse de spectateurs qui approuvaient des décisions dont les enjeux avaient été débattus et tranchés « en haut lieu », dans le cadre de « luttes de palais » ; le virage définitif a eu lieu après la débâcle de 2003 : les discussions internes tournaient autour de formules vidées de contenu essentiel, les enjeux étant réduits à des impératifs organisationnels et à des tractations avec des « personnalités de haut calibre ».
[11] Voir à cet effet le livre, publié en 1981, Les illusions du Pouvoir.
[12] Voir l’Introduction du livre inédit Qui perd, gagne : la première rupture avec la direction du PQ a eu lieu en 1977, la seconde en 1981, lors de la publication du livre Les Illusions du Pouvoir.
[13] Ibidem, en particulier la note 13 de l’introduction à Qui perd, gagne.
[14] Au point de provoquer une rupture en 1965, autour de la question d’une aile provinciale : d’un côté le Ralliement National (apparu en 1966), à forte saveur nationaliste, qui finira par fusionner avec le MSA pour créer le PQ, et de l’autre le Ralliement Créditiste (apparu en 1970) qui servira de garant de l’orthodoxie de la direction fédérale. Le Crédit Social étant devenu un parti de cliques, les désaccords et les menaces de scissions et de rupture ne feront que démoraliser la base militante, qui « rentrera chez elle ».
[15] Certes conservatrice, voire même réactionnaire, ou fascisante, mais pas nécessairement liée au fédéralisme.
[16] Sans parler de la panoplie d’auteurs académiques qui se sont également lancés dans ce courant.
[17] Elle était surtout anglophone ; Drouilly ne maîtrisait pas bien cette langue. Comme il aimait à le dire lui-même, « oui, je suis bilingue : je parle le français et l’espagnol »…
[18] Il analyse comté par comté les distributions du vote en voix obtenues d’abord, puis en taux par rapport aux électeurs inscrits (pour mieux circonscrire l’effet des abstentions). Ayant assuré la constance des unités d’analyse (les mêmes comtés sur la même carte électorale) et des mesures rendues indépendantes des possibles déformations (taux par rapport aux inscrits), la comparaison des variations entre les élections permet alors de dégager des tendances bien fondées, non assujetties aux perceptions du chercheur. La recherche des transferts de voix entre partis en est facilitée. Les « surprises » n’en ressortent que plus facilement.
[19] Il ne parlait pas encore, dans le cas des Maritimes, de BLOC LIBÉRAL, mais si on avait à revenir sur ce premier effort d’analyse, on devrait certainement recourir à cette notion.
[20] La mine a été nationalisée par la province pour calmer le mouvement de mobilisation des mineurs, puis suite à l’approfondissement de la crise en 1982, fut fermée sous le gouvernement conservateur de Brian Mulroney. Celui‑ci avait déjà procédé à la fermeture de la mine de Schefferville au Québec dans les années précédant son entrée en politique fédérale.
[21] L'examen des données électorales depuis 1963 (voir Partie 6 - Appendice statistique) confirme qu'en Alberta le Parti libéral est retourné, en 1972-74, à ses positions de 1963-65.
Par contre, le P.C., qui a retrouvé son hégémonie au niveau des députés élus, a renforcé ses positions au niveau du vote. Les créditistes (Social Credit, « SoCred »), qui depuis 30 ans, et jusqu'en 1965, devançaient les libéraux aux élections fédérales en Alberta, n'ont pu résister à l'appel de Trudeau en 1968, dont ils gonflèrent le vote à cette occasion. Il y a tout lieu de croire que depuis 1972, ils sont à l'origine des progrès conservateurs, et d'une augmentation appréciable du nombre d'abstentions.
[22] La notion de Blocs politiques (ou blocs sociaux à couleur politico-philosophique) est présentée et discutée longuement dans la Partie 4, au chapitre 2. Le terrain de base de l’analyse pour fonder l’usage de la notion est celui du Québec, mais on peut facilement poser l’hypothèse que l’application du concept est extensible au reste du Canada.
[23] Dans la Partie 4, chapitre 2, l’auteur va un pas plus loin :
« Il semble exister comme une règle politique dans le système électoral canadien : dès que le Parti conservateur prend le pouvoir à Ottawa, il apparaît sur la scène politique un nouveau parti qui a pour effet de diviser le vote conservateur et de lui faire perdre les élections suivantes. En 1921, ce fut le Parti progressiste-national après le gouvernement de Borden ; en 1935, ce fut le Parti de la Reconstruction (de H.H. Stevens) après le gouvernement Bennett ; après le gouvernement Diefenbaker (1957-1962), en 1962, ce sera le Crédit Social. »
On devra ajouter : parallèlement à l’élection de Mulroney, des tentatives de scission du vote conservateur voient le jour : le COR (Confederation of Regions dans l’Est) et le CRWP (Confederation of Regions / West Party) ou WCC (Western Canada Concept) ; après l’élection du gouvernement Mulroney, ce sera le Reform Party de Preston Manning ! Cette scission, émergente en 1988, devenue massive et manifeste à l’élection de 1993, entraînera la quasi-disparition du PPC. La « cassure » sera refermée en 2004 par le mouvement « Unite the Right » et la fusion entre le PPC et le Reform (devenu Canadian Alliance) pour former le Conservative Party of Canada (CPC ; en français : PCC), sous Stephen Harper, le dauphin de Manning. Immédiatement, au moment où le PCC devient gouvernement minoritaire en 2006, le WBP (Western Block Party) se lance, sans succès. Les tendances régionalistes et libertaires ne démordent pas, comme l’Hydre de la fable de l’antiquité.
Suite à la défaite de Harper en 2015, une course à la chefferie a produit une dissidence remarquée, qui a abouti à une rupture : Maxime Bernier et son Parti Populaire/People’s Party. En 2022, dans la foulée des échecs de Andrew Scheer (2019) et d’Erin O’Toole (2021), les débats internes au PCC entre Pierre Poilièvre et Jean Charest laissent présager une possibilité de nouvelle scission, entre les Tories de l’Est et les « libertariens » de l’Ouest. Il faut dire que le PCC y est déjà menacé par le Maverick Party et le Free Party, en plus du parti de Maxime Bernier.
[24] WASP, acronyme en anglais, signifiant “White Anglo-Saxon Protestant”.
[25] Voir à ce sujet la note post-mortem 2 dans le chapitre 5 de la Partie 3 sur le contexte immédiat de la chute du gouvernement minoritaire de Clark ; également la note post-mortem 7 dans le chapitre 3 de la Partie 5.
[26] Au Québec, l’opposition était unifiée sur une base nationale, tandis qu’au fédéral, l’opposition était dispersée sur une base sociale et économique (bloc conservateur divisé, mince courant social-démocrate).
[27] Ce pronostic s’avère exact tant que la conjoncture est stable. L’approfondissement de la crise structurelle en 1982 relancera la tendance observée plus tôt dans l’histoire canadienne : à chaque crise économique qui remet en cause la crédibilité de la gestion libérale, le peuple canadien remet le PPC au pouvoir. Ce fut le cas en 1984. Et alors les « vestiges du CS » reviendront dans la bergerie du BLOC CONSERVATEUR.
[28] Cela changera dramatiquement après l’élection de Mulroney en 1984 : ALENA, alignement stratégique sur les USA en politique étrangère, abandon total de tout espèce de nationalisme (économique ou politique).
[29] Dans les années 80, face à la menace de protectionnisme exacerbé de la part du Congrès américain, le PPC au pouvoir et ses alliés au niveau des provinces du Canada sont devenus les chantres du « libre-échange », i.e. en fait, de la libre circulation des capitaux et des profits, puisque les barrières tarifaires au commerce international ne constituaient plus un véritable obstacle. Il s’agissait d’amadouer Washington en négociant un traité « global », pour accéder à l’énorme marché américain en ne faisant que le minimum de concessions aux appétits des firmes américaines. Sur cette question, Ottawa et Québec étaient sur la même longueur d’onde.
[30] Les chercheurs appartenant à l’école du “système mondial” (Immanuel Wallerstein, Samir Amin, André Gunder-Frank, Giovanni Arrighi, Terence Hopkins, etc.) ainsi que ceux de l’école d’économie politique marxiste (par ex. : Ernest Mandel, Louis Gill, etc.) et de l’école récente dite de la Régulation (Robert Boyer, André Granou, Michel Aglietta, etc.) ont clairement démontré que l’explication par les « crises du pétrole » de 1973 et 1979 (doublement du prix du pétrole brut opéré par l’OPEP) ne constituait pas une explication valable de la crise structurelle. Les média, ayant tambouriné l’aspect dramatique de la hausse du prix à la pompe, ont ainsi contribué à propager un « nouveau mythe ».
[31] Voir l’Introduction du livre inédit Qui perd, gagne (disponible sur ce site) pour une présentation détaillée de ce contexte.
[32] Les élections fédérales au Québec dans les années suivant la création du BQ ressembleront à la situation de 1962 : le PLC ne pouvant que remporter une minorité de sièges au Québec, il devait se trouver un nouveau « sanctuaire de députés ». C’est l’hégémonie du PLC chez les néo-canadiens (et particulièrement en Ontario) qui deviendra, au fil des années post-Meech, leur garant du pouvoir à Ottawa (les 3 gouvernements majoritaires consécutifs de Jean Chrétien : 1993-1997-2000), en plus de la division du BLOC CONSERVATEUR entre le PPC et le Reform-Canadian Alliance. Le multiculturalisme sera dorénavant une des sources principales d’approvisionnement des appuis pour le PLC. Cela deviendra de plus en plus apparent dans la composition de son personnel politique.
[33] La tactique « Henri Bourassa 2.0 », impulsée par la direction du PQ, a réussi à battre un gouvernement, à honnir un parti, mais pas à déraciner un régime, ni à le rendre suffisamment illégitime pour qu’il s’effondre, au contraire.
[34] Nous savons aussi, en 2022, que bon nombre de ces appréciations de l’auteur s’avèreront périmées avec les changements de conjonctures au fil des décennies suivantes.
[35] Cette question ne cache pas le fait que l’auteur veut justement tester l’hypothèse dite « Henri Bourassa 2.0 ».
[36] À remarquer : 4 de ces 6 élections (de 1963 à 1974) tombent dans la période durant laquelle le CS a divisé le BLOC CONSERVATEUR au Québec, en arrachant au PPC sa base rurale-francophone.
[37] Il est à noter que le BLOC LIBÉRAL, que l’auteur établit comme étant à l’origine une réaction du nationalisme canadien-français de l’époque de Laurier contre le chauvinisme anglo-saxon du Canada anglais de l’époque impériale britannique, semble changer de composition à partir de 1936 : le BAA (Bloc anglo-allophone) qui ira s’élargissant après 1945, au point d’être la composante majeure de l’électorat libéral aux deux niveaux à partir des années 1970, demeure mystérieux dans son processus de consolidation dans la période de transition entre les deux formes de nationalisme québécois (celui dominant durant le règne de l’UN et celui qui émergera durant la Révolution Tranquille pour devenir dominant sous le règne du PQ). A quel moment les groupes ethno-linguistiques se redistribuent-ils entre les partis dominants ? Question de morphologie sociale, certes, mais aussi de luttes sociales et politiques qui ne relèvent pas mais résurgissent sur la scène électorale, avec un certain décalage.
[38] La notion qu’a développé Drouilly ressemble au concept gramscien (« bloc historique »). Drouilly n’a jamais lu Gramsci, mais il « baignait » dans un environnement où les théories du leader politique italien était largement discutées. Le contenu qu’il donne à la formule a une quelconque ressemblance, sans être une reprise littérale…
[39] Dans ce chapitre, qui ne porte que sur le Québec, la recherche porte moins sur la mécanique électorale et la formation des majorités parlementaires, que sur la description des pourtours des différents blocs socio-politiques découverts : Bloc libéral, Bloc conservateur et à partir des années 1960, Bloc québécois.
L’analyse est à reprendre pour la période post-référendaire, i.e. depuis 1995. Suite aux échecs référendaires (de 1980 et 1995), l’emphase des luttes sociales et politiques s’est ré-orientée vers des questions se situant davantage sur l’axe social que national. Ainsi, sur l’échiquier provincial, le binôme de partis au coeur de la période centrée sur la question nationale (PLQ PQ) sera contesté, et fragmenté par des scissions, des départs, et des regroupements « intermédiaires » ou faits d’amalgames à forte saveur électoraliste (mélangeant des positions relevant de l’ancienne problématique à d’autres issues de nouveaux contextes). Ainsi, l’ADQ en 1994, le PDS en 1996, le Parti Conservateur du Québec (PCdQ) et Québec Solidaire (QS) après la débâcle péquiste de 2003. A partir de 2018, une nouvelle configuration du système de représentation sur la scène québécoise se crystallise, au centre de laquelle trône un parti « amalgame », la CAQ, avec de fortes ressemblances à l’amalgame de l’Union Nationale de 1936.
Ce que le cadre analytique n’avait qu’à peine esquissé pour la période 1896-1976 deviendra plus important, car la structure sociale du Québec a connu des transformations qui vont au-delà des simples variations quantitatives sur les plans démographiques et socio-économiques : baisse de la natalité, croissance démographique tributaire de l’immigration, immigration dont les sources sont de plus en plus variées, transformation des classes sociales par l’amalgame des composantes ethno-linguistiques avec les processus de redistribution des places dans la structure des positions sociales et des agents sociaux dans la nouvelle structure des places (ce que Bourdieu appelait la « lutte des classements », et ce que nous apercevons en cette deuxième décennie du 21e siècle comme le phénomène des déclassements et des manifestations socio-politiques nouvelles qui leur sont associées).
Quant à la situation au Canada anglais, tout est à faire depuis la description panoramique des forces en présence à la veille de l’élection de 1979…
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