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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir du texte de Jacques Dufresne, “La fin des revendications.” In revue CRITÈRE, No 28, “La recherche du pays. 2. Le Québec.”, pp. 81-88. Montréal: La Société de publications Critère Inc., Jacques Dufresne, Directeur, Printemps 1980, 235 pp. [Autorisation accordée par Jacques Dufresne le 27 décembre 2022.]

[81]

Revue CRITÈRE, No 27,
La recherche du pays.
2. Le Québec.

PERSPECTIVES POLITIQUES

La fin des revendications.”

Jacques DUFRESNE *

Je vais dire oui au référendum, mais je ne peux pas en vouloir à ceux qui vont dire non. J’ai trop douté moi-même pour pouvoir mettre l’absolu en cause. Mes arguments ne s’enchaînent pas comme les éléments d’un théorème. Ils sont faits de principes clairs, certes, mais aussi d’émotions mal apprivoisées, de doutes à peine surmontés. Ils sont le fruit de dialogues et de monologues inachevés, où les préoccupations métaphysiques, cosmiques, politiques et économiques se suivent et s’entremêlent de façon imprévisible. Plutôt que de discipliner ces pensées pour en faire une belle chaîne de raisons, j’ai voulu les surprendre dans leur intimité.

L’amour du pays

Pouvons-nous seulement concevoir ce que c’est que d’aimer une patrie ? Nous aimons parfois une maison, une rue, un paysage, mais nous n’avons aucun attachement comparable pour notre civilisation ou pour notre pays, fût-il le Québec.

Un tel attachement, plus beau peut-être que l’amour d’un être, a existé dans des cités glorieuses comme Athènes et dans d’autres, plus humbles, comme cette Numance, dont les habitants périrent jusqu’au dernier plutôt que de se rendre à l’assaillant romain.

Les Athéniens, du moins ceux du Ve siècle, étaient épris de leur ville ; épris est le mot qu’emploie Thucydide dans le récit qu’il fait de l’hommage rendu par Périclès aux premiers morts de la guerre du Péloponnèse. Dans le même discours, il a parlé ainsi de sa ville :

[82]

En outre pour dissiper tant de fatigues nous avons ménagé à l’âme des délassements fort nombreux ; nous avons institué des jeux et des fêtes qui se succèdent d’un bout de l’année à l’autre, de merveilleux divertissements particuliers dont l’agrément journalier bannit la tristesse.

Ces détails méconnus sont importants. L’amour du pays n’est pas le résultat de la rhétorique nationaliste. Il est le sentiment où se concentre la gratitude accumulée à l’occasion des plaisirs microscopiques de la vie quotidienne. Il exprime la reconnaissance qui monte d’elle-même en nous, suite aux regards amis, ou simplement connus, aux odeurs ou aux couleurs familières, à la beauté que crée la vie quand elle est ainsi enrichie. On aime les pays comme on aime les êtres et dans la mesure où ils ressemblent à des êtres.

Nos pays sont progressivement devenus des choses, des machines à vivre. Nous sommes attachés à eux indirectement, à cause des libertés qu’ils permettent. Nous ne les aimons pas pour eux-mêmes. S’ils étaient des êtres nous les aimerions pour eux-mêmes, positivement, directement. C’est ainsi que nous aimons les lieux qui nous sont chers.

Telle qu’elle est présentée dans Pélagie-La-Charette, l’Acadie est un être. C’est pourquoi on s’intéresse aujourd’hui aux livres de ce genre. On s’intéresse à toutes les oasis d’être, désirant secrètement que le pays auquel on appartient leur ressemble.

Beaucoup de gens à l’extérieur considèrent le Québec comme une telle oasis d’être. Si ce jugement n’était absolument pas fondé ou si nous n’étions pas disposés à agir de façon à ce qu’il le devienne davantage, nos grands projets ne vaudraient pas une heure de peine.

Une terre colorée

Vue d’un satellite, la terre ressemble à un fruit multicolore, qui réchauffe le cœur au milieu des planètes mortes et grises. Cette vision contemporaine du monde, qui n’a pourtant rien de visionnaire, rappelle celle des pythagoriciens, où un feu central fait écho aux foyers des maisons et des temples.

Grâce aux dernières prouesses techniques, la terre est redevenue poétique, fragile objet d’attachement comme tout ce qui est vivant, comme tout ce qui est menacé.

Dans cette cosmologie embryonnaire, dans ce nouvel ordre du monde, il y a la promesse d’un nouvel ordre humain. Et cette promesse contient même des indications. La terre est vivante. Or la vie, c’est la variété, c’est littéralement la couleur locale. Au cours de la période uniformisante qui s’achève, il [83] faut l’espérer, la terre était perçue comme une machine, comme un objet inerte à transformer, fausse perception qui avait déteint jusque sur la conception des sociétés et du microcosme humain.

Or voici que la terre renaît, voici que le feu central s’anime de nouveau. Et partout dans le monde des groupes d’hommes veulent recréer des sociétés ayant leurs couleurs propres.

Toutes les civilisations anciennes ont exprimé, chacune à sa manière, un sentiment d’admiration devant la beauté de la terre. Aristote essaya d’imaginer comment des hommes vivant comblés de richesses, mais dans des cavernes, auraient réagi s’ils avaient eu pour la première fois l’occasion de contempler le ciel, les nuages et les mers. Assurément, écrit-il, « ces hommes penseraient que des dieux existent, et que toutes les merveilles du monde sont leur œuvre ». L’un des aspects les plus négatifs de la civilisation technologique est l’oblitération progressive de cet attrait qu’exerce la beauté de la terre. En tant qu’hommes les savants sont aussi portés que quiconque à apprécier les qualités sensibles de notre planète. Mais dans leurs recherches, ils tendent à éprouver moins d’intérêt pour le caractère unique de la terre, du fait qu’elle se meut dans l’espace en fonction des mêmes lois physiques que les autres planètes. Il est possible que cette banalisation de la terre en tant qu’objet céleste ait joué un rôle dans la dévaluation de la nature et de la vie humaine. Or la terre a cessé d’être un simple objet astronomique du jour où, voici plus de trois milliards d’années, elle a commencé à engendrer la vie. La preuve visuelle fournie par l’exploration spatiale donne aujourd’hui sa pleine signification à l’image d’Aristote. Bien que la terre ne soit qu’une île minuscule dans l’indifférence illimitée de l’espace, elle est la seule à se présenter, dans le système solaire, comme un jardin enchanté dont les fleurs — les myriades de créatures différentes — ont ouvert la voie aux êtres humains capables de réflexion[1]

Et, sans déformer la pensée de René Dubos, nous pouvons ajouter que ces êtres humains capables de réflexion ont besoin d’un milieu humain qui soit un organisme et non une simple organisation.

La fin des revendications

La revendication est un état psychologique malsain. Elle opère un détournement de l’énergie normalement destinée à la création. La meilleure façon peut-être d’avilir un individu et un peuple, c’est de le placer dans une situation telle qu’il revendique de plus en plus sans jamais obtenir de satisfactions décisives.

[84]

Le Canada a toujours été pour les francophones une incitation à la revendication et le bilinguisme officiel est à cet égard une chose bien ambiguë : en légitimant une égalité impossible, il exacerbe le sentiment d’infériorité.

La vérité n’a jamais été dite sur ce sujet tant rebattu. Dans un moment de sincérité, M. Robert Bourassa a reconnu qu’il avait été très gêné par l’usage exclusif de l’anglais lors d’une réunion à huis-clos précédant la rencontre de Victoria. Cet aveu est exemplaire. Le parfait bilinguisme est aussi rare que les autres perfections. Jamais Jean Chrétien ne pourrait devenir premier ministre du Canada, à cause d’abord de l’anglais qu’il parle. A-t-on le droit de se dire citoyen d’un pays démocratique quand on est exclu des plus hautes charges par sa naissance ?

Et la mort psychologique est sans doute plus à craindre encore que la mort politique. Or quand, pour des raisons historiques, on est déjà plus esclave que maître, le handicap linguistique est un arrêt de mort psychologique, frappant d’abord les êtres peu subtils qui s’en croient exempts.

Il est moins honteux de se confiner librement aux seconds emplois que de forcer sa nature pour accéder aux premiers et servir de « token », c’est-à-dire d’alibi.

Mais, si grave soit-elle, la lèpre de la revendication est une maladie qu’il est difficile de prendre au sérieux. D’abord, elle n’affecte qu’une minorité : ceux qui, sans être disposés à se laisser assimiler, font fréquemment l’expérience de l’infériorité linguistique. Ensuite, elle est compatible avec un niveau de vie élevé. Un peuple vindicatif peut bien être à l’aise.

Ces deux facteurs combinés expliquent pourquoi tant de Québécois nationalistes éprouvent un sentiment diffus de culpabilité à l’idée qu’ils vont peut-être dire oui. La lèpre de la revendication n’est pas une tragédie par rapport aux événements cambodgiens. Elle n’aura jamais toute la majesté des souffrances humaines. Ce n’est pas tout à fait un malheur.

Dans le monde actuel, les malheurs et les situations extrêmes sont la règle. Chaque année apporte son Cambodge, son Biafra ou son Bengladesh. Par comparaison, tous les autres maux sont tolérables et les efforts qu’on peut faire pour y remédier sont frappés d’illégitimité. De quoi se plaignent les Québécois, les Flamands et les Écossais ? Vivre dans la dignité et dans la plénitude est aujourd’hui un luxe aristocratique. Trop d’hommes sur terre seraient heureux de pouvoir seulement survivre.

[85]

Mais à quoi sert de survivre si ce n’est pour donner un sens plus haut à la vie ? Le luxe extrême rejoint ici la nécessité la plus élémentaire. C’est une vérité que le monde occidental devra redécouvrir s’il veut retrouver le courage et des raisons légitimes de se défendre.

Sentiment que tout cela !

L’intérêt commande que vous demeuriez canadiens. Mais justement, la nation est par définition une communauté de sentiment. Or il n’y a pas de communauté de sentiment au Canada. La majorité des francophones qui sont fédéralistes le sont par résignation ou par intérêt.

Il y aura des problèmes économiques ! Peut-être, mais que penser d’un régime qui ne peut maintenir la prospérité que par des artifices protectionnistes. L’heure de la vérité des prix sonnera tôt ou tard. Les peuples, comme les individus, accèdent à la maturité en faisant leurs comptes eux-mêmes.

De tous les arguments fédéralistes, le plus grossier est celui qui présente le ministre canadien des finances comme un bienfaisant douanier. À l’heure actuelle, en raison surtout de la présence du tiers-monde, le protectionnisme est plus que jamais une chose immorale et à courte vue.

Mais qui suis-je pour parler ainsi ? Qui est-ce que je représente ? Les intellectuels ? Les professeurs ? Peut-on compter sur eux ? Seront-ils prêts à des efforts qui soient à la hauteur de ce que furent leurs convictions à l’origine ?

Quand on a fait signer des pétitions pour et contre la loi 101, il n’y avait que des intellectuels et des artistes dans la liste des pour, que des hommes d’affaires dans la liste des contre. C’est cette division qui est malsaine. Et il est vain de s’en prendre aux hommes d’affaires. Il faut plutôt déplorer la faiblesse d’une culture qui n’a pas su soumettre les affaires à sa loi. Et agir en conséquence.

Les États-Unis

Quelle sera l’attitude des États-Unis ? Quelle est-elle déjà ? S’ils estimaient que l’indépendance du Québec est la première étape vers un socialisme de type cubain, il est évident qu’ils interviendraient. Mais autre chose pourrait les inquiéter. Il y a chez eux une renaissance des mouvements régionalistes et sécessionnistes. Le Vermont a le sien. L’Ouest n’est pas disposé à utiliser ses réserves d’eau pour produire, à partir des sables bitumineux, du pétrole destiné à l’Est. Le roman Ecotopia, qui présente une Californie séparée, a été vendu à plus de cent [86] mille exemplaires et a fait l’objet d’une longue critique dans la très sérieuse revue Public Interest.

L’indépendance du Québec pourrait donc être perçue par les Américains comme le commencement d’une réaction en chaîne contre l’équilibre actuel des pouvoirs. Mais le statut particulier, ou toute autre solution allant dans le même sens, devrait normalement provoquer des réactions analogues.

Pour faire accepter ses particularismes aux États-Unis et sans doute aussi en Europe, le Québec devra démontrer que son projet politique est bien enraciné, qu’il témoigne d’une vitalité réelle et que, par suite, il constitue un modèle correspondant à un besoin des sociétés occidentales, lesquelles, selon de nombreux observateurs, seraient en pleine dégénérescence. Et il faut noter que dans la plupart de ces sociétés le pouvoir local et régional a de plus en plus la faveur des gens, ce qui à la longue pourrait faciliter les choses au Québec.

La rareté

Depuis la mort de Dieu, la légitimité des gouvernements repose sur le sentiment national, lequel s’appuie à son tour sur la croissance économique. L’État obtient le respect de la majorité en redistribuant les biens ou en faisant mine de le faire.

Mais dans la meilleure des hypothèses, nous entrons dans une période de croissance très modérée. Qu’est-ce qui remplacera l’accroissement du PNB en tant que facteur de cohésion sociale ? De toute évidence, le salut est du côté des solidarités de base, des groupes organiques. La rareté multiplie les occasions où il faut accepter de renoncer à des droits, de poser des actes gratuits, de faire des corvées. Si les corvées vont presque de soi à l’échelle du village, elles deviennent de plus en plus difficiles à organiser à mesure qu’on s’élève dans le nombre et dans l’abstraction. L’autonomie du Québec est un premier pas dans la bonne direction.

Le risque

Quelques mois avant le référendum, les syndicats ont tenu à humilier le gouvernement. Il faut s’en réjouir. Les plus optimistes savent désormais que la souveraineté ne s’accompagnerait d’aucun miracle et que les querelles intestines font partie du risque.

Entre le réel et le transcendant, le pays

Avoir des racines dans la terre et des antennes dans le ciel, ce thème cher à Thibon prend de plus en plus d’importance à [87] mesure qu’on avance dans une civilisation où tout se passe dans une zone artificielle coupée de la terre aussi bien que du ciel.

Dans cette zone, la conscience seconde est l’alpha et l’oméga. Les finalités deviennent des objectifs, accessibles comme les supermarchés. Le plaisir est l’un de ces objectifs. En s’y préparant longtemps à l’avance et en s’y prenant avec méthode, on doit pouvoir l’atteindre, quitte à consulter un psychologue en cours de route.

C’est ainsi que peu à peu se forme et se ferme le cercle psychologique qui constitue notre enfer. Tout est accessible et tout est décevant. Tout est permis et rien n’est gratifiant. Tout est conscient et rien n’est authentique.

C’est pour échapper à cet enfer que tant de gens se tournent vers les gourous et les guérisseurs. Mais c’est une autre tentative pour rendre l’absolu lui-même accessible. La solution, c’est le double abandon, à l’élémentaire et au transcendant.

À l’élémentaire d’abord : écouter le silence animé, contempler sans fin les mêmes paysages toujours nouveaux, se laisser attendrir par les bêtes, travailler de ses mains. Ces plaisirs élémentaires n’ont rien d’extraordinaire. Pour celui qui est en quête précipitée d’estime de soi, ils ne présentent aucun intérêt. Ils sont pourtant réels et féconds et ils donnent par sédimentation une substance et une identité telles que les problèmes psychologiques se dissipent à la longue comme le brouillard sous le soleil.

Il y a des chances alors que le transcendant soit plus que l’objet d’une fuite ou d’une compensation. À un moment ou l’autre, ce que nous avons aimé nous apparaît fragile. C’est le sentiment de cette fragilité qui est la porte du transcendant. Le sens du transcendant n’est rien d’autre que le sens aigu du réel. Le divin est une manière à la fois aimante et détachée de regarder le monde. « Il faut quitter la vie comme Ulysse quitta Nausicaa, en la bénissant et non amoureux d’elle » (Nietzsche). « Dites au doux royaume de la terre que je l’aimai plus que je n’ai jamais osé le dire » (Bernanos). Il n’y a aucun empêchement de l’expérience ou de la raison à l’idée d’un Dieu qui serait un soleil, c’est-à-dire la source et le dispensateur de la lumière chaleureuse.

Un pays, une patrie, c’est ce que Simone Weil appelle un métaxu, c’est-à-dire un pont qui relie les êtres humains à la fois au réel et au transcendant, une manière propre de travailler et de se réjouir, d’aimer et d’affronter la mort.

[88]

La religion est généralement une composante centrale du pays. C’était et c’est encore le cas au Québec, car la plupart de ceux qui ont tourné le dos à l’église sont encore chrétiens dans les moments essentiels de leur vie. Normalement, dans un pays comme le nôtre, le sentiment national et le sentiment religieux devraient être mêlés l’un à l’autre. Or il arrive que c’est le parti fédéraliste, qui, à cet égard, offre les meilleures garanties de continuité, le Québec étant pour beaucoup de péquistes l’objet et non le lieu d’un culte. S’ajoutant à celle qui existe déjà entre les intellectuels et les hommes d’affaires, cette division risque de nous être fatale.

On aurait tort cependant de rechercher une solution politique à ce problème. Le Québec, comme tous les pays de tradition catholique, mais d’une façon plus marquée, a besoin d’une spiritualité qui assure la continuité tout en étant compatible avec les apports positifs de la science et les mutations irréversibles de la conjoncture, dont la liberté d’enfanter, consécutive à l’explosion démographique, est un parfait exemple.

Cela suppose le nettoyage intellectuel de la religion catholique et la participation des meilleurs éléments de la société à la définition d’un sacré épuré. La séparation du politique et du religieux pourrait faciliter cette opération.


* Professeur de Philosophie. Collège Ahuntsic ; directeur de la revue Critère.

[1] Dubos, René, Les dieux de l’écologie, Fayard, Paris 1975, p. 13.


Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le vendredi 24 octobre 2025 13:40
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



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