RECHERCHE SUR LE SITE

Références
bibliographiques
avec le catalogue


En plein texte
avec Google

Recherche avancée
 

Tous les ouvrages
numérisés de cette
bibliothèque sont
disponibles en trois
formats de fichiers :
Word (.doc),
PDF et RTF

Pour une liste
complète des auteurs
de la bibliothèque,
en fichier Excel,
cliquer ici.
 

Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir du texte de Jacques Dufresne, “Les médecines douces”. Un article publié dans la revue CRITÈRE, no 36, automne 1983, “Le nouveau paysage mythique -1-”, pp. 35-50. Montréal: La Société de publications Critère inc, 273 pp. [Autorisation accordée par l'auteur le 27 décembre 2022.]

[35]

Revue CRITÈRE, No 36,
Le nouveau paysage mythique – 1 –

LE NOUVEAU PAYSAGE MYTHIQUE

Les médecines douces.
Une dure mais bienfaisante réalité.”

Jacques DUFRESNE *

Certains les appellent douces par analogie avec les techniques douces ; d'autres les appellent complémentaires pour mettre en relief le fait qu’elles ne sont pas incompatibles avec les thérapies conventionnelles ; d’autres encore, se souvenant de la psychiatrie du même nom, ont proposé le mot dynamique pour souligner le fait que dans la plupart des cas on mise dans ces thérapies sur le dynamisme de la nature. Quoi qu’il en soit, on sait l’importance du phénomène dans le monde occidental et on en connaît les principales composantes : médecines manuelles, thérapies nutritionnelles, acupuncture, homéopathie, techniques de relaxation, ostéopathie et chiropractie.

L’un des chefs de file dans ce domaine au Québec, le docteur Jean Boilard, a proposé la classification suivante :

1. aspect bio-mécanique : médecines manuelles et ostéopathie ;
2. aspect électrique : l’acupuncture et les différentes réflexologies ;
3. aspect biochimique : la nutrition, la phytothérapie et l’homéopathie ;
4. aspect relationnel : médecine psychosomatique et somato-psychique.

[36]

On pourra lire un texte complet du docteur Boilard dans le traité d’anthropologie médicale que l’institut québécois de recherche sur la culture publiera très bientôt. Au lieu de préciser ici la nature de chaque médecine douce, je voudrais dégager quelques caractéristiques communes, pour réfléchir ensuite sur l’aventure dans laquelle s'engage celui qui adopte ce type de traitement.

La théorie

Ce n’est pas tel ou tel organe qui est malade, c’est la personne, la totalité de l’être, avec son pôle psychique et son pôle physique. Le symptôme est un signe, un témoin, analogue à un fusible qui saute. Dans bien des cas, vouloir le faire disparaître en faisant abstraction du mal plus complexe qu’il révèle équivaut à mettre dans un circuit électrique des fusibles si résistants que l’incendie se déclarera avant qu’ils ne sautent. Cette approche holistique est la principale caractéristique commune. On sait que le mot holistique vient du grec holè, qui signifie précisément totalité.

L'une des conséquences, en apparence paradoxale, de cette hypothèse générale c’est que, tout étant lié, on présume pouvoir guérir telle maladie en agissant sur des parties du corps, l’oreille par exemple, qui, à première vue, n’ont rien à voir avec l’organe où apparaît le symptôme. Je dis qu'il s’agit là d’une chose paradoxale parce que l’action sur l’oreille est un geste hautement spécialisé qui, en apparence du moins, est à l’opposé d’une action sur la totalité.

Le scepticisme face au modèle mécaniste de traitement est une autre des caractéristiques communes aux médecines douces. Conséquemment, la théorie de l’étiologie spécifique est mise en doute. Cette dernière consiste à faire correspondre à chaque maladie une cause précise, repérable, comme le sucre pour le diabète, ou mieux encore comme le bacille de Koch pour la tuberculose. Les adeptes des médecines douces, influencés par l’écologie, la science des systèmes complexes, chercheront plutôt la cause des maux dans une interaction entre les éléments constitutifs de la personne, dont, au premier chef, le corps et l’âme. À la limite, on ne s’étonnera pas de voir un adepte de la [37] thérapie douce demander si sa vie a un sens à un patient souffrant d’arthrite à un petit doigt.

Dans cette aventure, le pauvre Descartes est aussi malmené qu’Aristote l’avait été par les premiers défenseurs du modèle mécaniste. Le crime de ce « chevalier français » qui, selon Péguy, était parti d’un si bon pas, c’est d'avoir commencé ainsi son Traité de l'homme :

Ces hommes seront composés, comme nous, d’une Âme et d’un Corps ...

Je suppose que le corps n’est autre chose qu’une statue ou machine de terre, que Dieu forme tout exprès ...

Nous voyons des horloges, des fontaines artificielles, des moulins, et autres semblables machines, qui n’étant faites que par des hommes, ne laissent pas d’avoir la force de se mouvoir d'elles-mêmes en plusieurs diverses façons ; et il me semble que je ne saurais imaginer tant de sortes de mouvements en celle-ci, que je suppose être faite des mains de Dieu, ni lui attribuer tant d’artifice, que vous n’ayez sujet de penser, qu’il y en peut avoir encore davantage.

On mesure encore mieux l’abîme qui commence à séparer certains thérapeutes de cette tradition des médecins conventionnels lorsqu’on lit dans Le corps machine de La Mettrie ce passage où, parlant d’un grand anatomiste hollandais, Haller, l’auteur dit que les savants de cette classe avaient plus de plaisir à disséquer le corps que d’autres en avaient eu à le faire. Il y a là de quoi mobiliser tous les psychanalystes du monde. Il y a même là de quoi justifier une étude sur le rapport avec le corps dans les facultés de médecine, notamment sur les rapports avec le corps de l’animal, qui se substitue à celui de l’homme. On coupe ces corps, on les voit en coupes, alors que dans la perspective holistique tout nous invite à étudier l’animal dans son environnement naturel comme on le fait en éthologie.

Fermons vite cette parenthèse pour réhabiliter tout de suite Descartes et, du même coup, démontrer que ses détracteurs sont eux mêmes tributaires du pire modèle mécaniste lorsqu’ils réduisent sa pensée sur la santé et la médecine à la théorie du corps machine. Descartes était l’ami et le confident de la princesse Elisabeth « de Bohême » dont la santé avait été atteinte à la suite des malheurs qui [38] avaient frappé sa famille. Voici ce qu’il lui écrit à propos de ses « indispositions en l’estomac » :

Les remèdes qu’elle a choisis, à savoir la diète et l’exercice, sont, à mon avis, les meilleurs de tous, après toutefois ceux de l’âme, qui a sans doute beaucoup de force sur le corps, ainsi que montrent les grands changements que la colère, la crainte et les autres passions excitent en lui. Mais ce n’est pas directement par sa volonté qu’elle conduit les esprits dans les lieux où ils peuvent être utiles ou nuisibles ; c’est seulement en voulant ou pensant à quelqu’autre chose. Car la construction de notre corps est telle, que certains mouvements suivent en lui naturellement de certaines pensées ; comme on voit que la rougeur du visage suit de la honte, les larmes de la compassion, et le ris de la joie. Et je ne sache point de pensée plus propre pour la conservation de la santé, que celle qui consiste en une forte persuasion et ferme créance, que l’architecture de nos corps est si bonne que, lorsqu’on est une fois sain, on ne peut pas aisément tomber malade, si ce n’est qu’on fasse quelque excès notable, ou bien que l’air ou les autres causes extérieures nous nuisent ; et qu’ayant une maladie, on peut aisément se remettre par la seule force de la nature, principalement lorsqu’on est encore jeune. Cette persuasion est sans doute beaucoup plus vraie et plus raisonnable, que celle de certaines gens, qui, sur le rapport d'un astrologue ou d’un médecin, se font accroire qu’ils doivent mourir en certain temps, et par cela seul deviennent malades, et même en meurent assez souvent, ainsi que j’ai vu arriver à diverses personnes. Mais je ne pourrais manquer d’être extrêmement triste, si je pensais que l’indisposition de Votre Altesse durât encore ; j’aime mieux espérer qu’elle est toute passée ; et toutefois le désir d’en être certain me fait avoir des passions extrêmes de retourner en Hollande.

Un tel texte ne nous autorise-t-il pas à considérer Descartes comme le père de la médecine psychosomatique et de l’approche holistique. Le même texte nous immunise contre le simplisme qui accompagne souvent l’espoir soulevé par ce que, un peu à la légère, on appelle le nouveau paradigme, en présentant ce dernier comme un principe unificateur des nouvelles thérapies au même titre que l'approche holistique et le rejet du modèle mécaniste. Des auteurs à la mode, comme Marilyn Ferguson, exploitent de façon un peu naïve, et souvent sans les connaître très bien, des thèses comme celles de Kuhn sur la révolution scientifique, de Foucault sur l’évolution des structures, de Scheler sur la vision du monde ou de Mumford sur la « Formative Idea ». Il en résulte une espèce de manichéisme historique [39] où une époque est globalement opposée à une autre, le bien étant tout entier du côté de ce qui est nouveau, le mal du côté du passé, quitte à ce que, pour rétablir un peu l'équilibre, on précise que le nouveau actuel est une redécouverte du plus lointain passé.

Pour apercevoir les limites de ce progressisme californien, il suffit de rappeler que dans le même homme, Descartes, on peut trouver les racines de deux paradigmes opposés. Fritjof Capra, qui est plus profond que Marilyn Ferguson, a aperçu le deuxième Descartes, mais il n’a peut-être pas tiré de cette découverte toutes les conséquences qui s’imposaient. En dernière analyse, il est plus difficile de démontrer l’existence du nouveau paradigme que de prouver que plusieurs de ses adeptes enthousiastes sont sous l’emprise de l’ancien par la façon même dont s’articule leur adhésion à l’un et leur rejet de l’autre.

Il y a d’autres caractéristiques communes aux médecines douces, comme, par exemple, le fait que le patient y est aussi un agent. Je me contenterai de les évoquer au passage, mon premier but dans cet article étant de réfléchir sur la question en adoptant le point de vue de celui qui souffre, qu’on l’appelle le patient ou l’agent.

La pratique

Il n’y a pas de domaine où la différence entre la théorie et la pratique soit aussi marquée. Par exemple, l’idée que c’est la personne qui est malade et non l’organe où se manifeste le symptôme a de quoi séduire, et on y adhère avec enthousiasme. Cet enthousiasme risque toutefois de se transformer en son contraire lorsque, avec la maladie, apparaît la première occasion de vivre les implications de la théorie qui le provoque.

Prenons comme exemple un cas assez fréquent : une otite. Quelle soit purulente ou non, la plupart des médecins recommanderont un recours massif aux antibiotiques. C'est un bon exemple de lutte contre le symptôme.

L’adepte de la médecine douce voudra plutôt conserver le symptôme, si du moins il n'est pas insupportable, afin de pouvoir se pénétrer du message dont il est porteur. [40] Il se contentera de lutter contre lui indirectement, au moyen, par exemple, de remèdes homéopathiques. Déjà à cette première étape, il découvrira que cette médecine douce et lente est aussi très dure, surtout s’il a déjà fait l’expérience de bombardement aux antibiotiques qui s’est avérée efficace. Il se précipitera alors sur les vieux dictionnaires médicaux, de l'époque antérieure aux antibiotiques, lesquels lui apprendront qu’autrefois bien des gens gardaient toute leur vie des oreilles purulentes et que parfois la maladie dégénérait en méningite. Quelle douceur ! Il apprendra aussi que les otites sont souvent associées à des affections plus profondes. Ce sera là sa justification et sa consolation. Consolation bien ambiguë toutefois, car au plus fort de ses crises, il se dira qu’une telle douleur, si proche du cerveau, ne peut témoigner que d’un mal très grave.

À chaque crise, il aura à l’égard des antibiotiques les mêmes tentations que saint Antoine à l’égard de la chair, et s’il n’a personne auprès de lui pour l’encourager à tenir bon, il succombera sûrement.

Avec le temps son mal s’atténuera, il se réjouira à l’idée qu’il est sur la bonne pente, que c’est la nature qui fait ainsi son œuvre lente, mais un doute persistera encore : est-ce bien le mal qui est moins grave, n’est-ce pas plutôt l’habitude de le supporter qui le fait paraître tel ? Puis, dans un moment de fatigue, surviendra une douleur plus aiguë que les précédentes, laquelle détruira jusqu’au sentiment d’être sur la bonne pente. Ce jour-là, s'il y a un pharmacien dans le voisinage, ce sera la fin de la médecine douce dans ce cas.

Mais de même qu’on prolonge une grève pour rentabiliser les premiers jours non payés, de même on se dit : à quoi bon avoir supporté si longtemps tel symptôme, si c’est pour s’en débarrasser à un moment où il est en fait devenu supportable et où il est peut-être sur le point de disparaître ?

Tout au long de ce doux chemin, il y a la mort à l’horizon, qu’on se l’avoue ou non. On prend des risques minimes, imaginaires peut-être, mais ces risques se manifestent par des angoisses laissant des traces bien réelles [41] dans le corps. Et rappelons qu’il s'agit ici d’un mal bénin, que pendant tout ce temps on continue de vivre et de travailler à peu près normalement. Dans quel état doit-on être quand le mal s’appelle cancer ?

Mais quand on est enfin guéri, après avoir fait l’essai d’un nouveau régime alimentaire par exemple, on éprouve une joie qui dépasse en profondeur et en intensité celle qui accompagne la guérison résultant de l’action immédiate d'un puissant médicament chimique. C’est toute la personne qui était malade, c’est aussi toute la personne qui est guérie.

Les implications secrètes

Médecine symptomatique

Quand, à distance, on réfléchit sur de telles expériences, on est forcé d’admettre que les raisons pour lesquelles la médecine symptomatique s’est développée ne sont ni aussi simples, ni aussi négatives qu’on pouvait le croire à prime abord. La thèse la plus communément admise à ce sujet c’est que la médecine symptomatique, tributaire de l’approche mécaniste et de la théorie de l’étiologie spécifique, renforce le pouvoir médical qui, en retour, la défend parce que c’est là son intérêt.

On méconnaît ainsi le fait que la médecine symptomatique est d’une certaine manière l'aboutissement d’une grande victoire de la civilisation : la dissociation du mal moral et du mal physique et psychologique.

On sait que pour les Babyloniens, Sendrail nous le rappelle dans son histoire culturelle de la maladie, le mal physique était la conséquence du péché. Quand un juste tombait malade, on en concluait qu’il expiait pour son père ou son grand-père. Les Juifs ont adouci cette philosophie en introduisant l’idée d’épreuve, laquelle ouvre un espace pour la liberté : on n’est pas seulement malade parce qu’on a péché, mais pour devenir meilleur. C'est là le message de Job. Les Egyptiens avaient de leur côté introduit l’idée d’accident. Ce sont les Grecs qui ont accrédité pour toujours l’idée que la maladie a des causes naturelles et non métaphysiques, mais ces mêmes Grecs avaient eu la sagesse de conserver l’idée, déjà chrétienne, [42] que la maladie est une épreuve, qu’elle peut et doit servir à la purification, à la connaissance : « la science par la souffrance », écrivait Eschyle.

Il ne fait aucun doute que la médecine symptomatique et l’étiologie spécifique se situent dans le prolongement de la thèse de la causalité naturelle accréditée par les Grecs. Quand on remet ces idées en question, on réveille, qu’on le veuille ou non, le spectre de la causalité surnaturelle. Dès lors qu’on prétend que c’est la personne qui est malade, on ouvre une porte donnant sur le métaphysique, avec ses côtés lumineux et ses côtés sombres. Si c'est la personne qui est malade, cela ne peut dépendre que de deux choses : un accident génétique ou des choix, qu’il s’agisse de choix personnels, comme de mal manger, de fumer ou de boire trop d’alcool, ou de choix familiaux ou collectifs, qui ont rendu l’environnement nocif. Dans les deux cas, on est au cœur du mal moral. Qu’est-ce au fond qu’une malformation génétique, quelle soit sui generis ou consécutive à une mutation provoquée de l’extérieur ? On est bien près dans ce cas de ce que les Grecs appelaient l’imperfection de la matière, imperfection telle que la forme, l’âme, ne peut jamais y remédier totalement. Le fait qu’on puisse être tenté d’expliquer ces choses par le hasard, qui doit lui-même être expliqué, ne change rien à l’idée que s’il y a un enjeu qui mérite d’être appelé métaphysique, c’est bien celui-là.

Quant aux choix, ils nous ramènent au même enjeu par un autre chemin. Pourquoi un individu ou une collectivité font-ils des mauvais choix ? Toute la quête métaphysique de Platon et de ses successeurs a commencé par cette question. On connaît quelques éléments de réponse : « nul ne fait le mal volontairement » (Platon) ; « il y a un mal radical » (Kant) ; « libre dans nos malheurs puisque le ciel l’ordonne » (Racine) ; « ne mettez pas vos penchants lascifs à la charge des étoiles » (Shakespeare) ; « dans une liberté décevante et totale » (Péguy).

C’est dans cette quête que l’on s’engage en déplaçant le siège du mal de l’organe vers la personne dans sa totalité. Il vaut mieux le savoir, car celui qui ne le sait pas tombera dans des simplifications qui auront tôt fait de le précipiter dans une situation pire que celle à laquelle il [43] voulait échapper. La dictature médicale des nazis, entre autres exemples, est la conséquence de pareilles simplifications. Par réaction contre une social-démocratie qui avait accordé beaucoup d’importance aux causes sociales de la maladie, qui avait notamment instauré un régime d’assurance-maladie, les nazis ont mis l’accent sur la génétique et sur les choix personnels. Ce fut aussi une époque de prospérité pour les médecines douces, qu'on appelait plutôt naturelles à ce moment.

Norbert Bensaid a raison de se méfier du nouveau moralisme qui pointe derrière les exhortations fondées sur des données en apparence scientifiques. Les 4e, 5e, 6e et 7e commandements proposés à la jeunesse hitlérienne étaient les suivants :

4) Mange souvent des légumes, des salades et des fruits crus bien lavés. Ils contiennent tous les principes nécessaires à la santé.
5) Bois des jus de fruit. Evite le café et les excitants.
6) Évite l’alcool et le tabac. Ce sont des poisons.
7) Pratique la culture physique, tu resteras toujours dynamique.

La philosophie de l’alimentation officielle du régime a été définie par le professeur Reiter dans les termes suivants : « Combien de gens seraient plus résistants si, au lieu de courir chez le médecin quand ils sont malades, ils lui avaient demandé dix ou vingt ans auparavant : « Comment dois-je me nourrir ? » [1]

De telles idées douces ne sont évidemment pas condamnables simplement parce que les nazis les ont adoptées. Il est cependant bon de rappeler qu’on a pu dans le passé les intégrer à un système totalitaire dont les valeurs centrales étaient la pureté génétique et la force de caractère. C’est pour des raisons semblables que Bensaid s’inquiète d’un certain prosélytisme dans la prévention.

Le second danger de la prévention concerne la médecine elle-même. La prévention exploite et accentue ses défauts les plus graves. La présomption médicale suscite un espoir dont la [44] médecine est ensuite prisonnière. La surenchère qui s’institue entre une demande de plus en plus anxieuse et des promesses de plus en plus trompeuses enferme la pensée et l’action médicales dans la recherche obstinée et illusoire de causes univoques, dans la certitude de toujours savoir et de toujours avoir raison, dans des systèmes clos et des certitudes définitives. La prévention est la partie de la médecine qui, en face de problèmes nouveaux, continue à se servir de solutions anciennes et devenues rigides. Elle risque d'interdire que la recherche les aborde et les résolve dans leur mouvante complexité.

La médicalisation participe ainsi à la grande vague de démission de la pensée et de l'action qui semble devoir submerger nos esprits. On utilise la médecine pour éluder des problèmes qui ne sont pas de son ressort quand elle n’est pas capable de résoudre ceux qui relèvent d’elle. Quand, pour nous empêcher de mourir, elle ne propose que de nous empêcher de vivre, et quand, faute de pouvoir prévenir les maladies, elle passe son temps à nous prévenir et à nous culpabiliser. Quand elle est d’autant plus autoritaire qu’elle est plus impuissante.

Et cette prévention qui nous enjoint de consacrer notre vie à conserver la vie, qui fait de la vie sa propre fin, semble considérer que toutes les nuisances sociales sont hors de sa portée. La prévention médicale n'est pas écologiste et se moque volontiers des écologistes, de leur dénonciation des pollutions industrielles, de leur crainte du nucléaire, de leurs allusions à des nuisances sociales possibles (le travail, le chômage, la compétitivité, la rupture de la convivialité, etc.). Pour elle, les seuls coupables sont les hommes qui en ne prenant pas soin d’eux-mêmes, selon ses directives, défient son savoir et sa puissance et coûtent cher à leurs semblables. Elle réussit à faire de la solidarité une nouvelle contrainte, une nouvelle source d’insécurité[2]


Le corps machine

Il n’est pas plus facile de se libérer du modèle mécaniste que de passer de l'approche symptomatique à l’approche holistique. Au modèle mécaniste symbolisé par la machine à vapeur, on oppose fréquemment le modèle cybernétique, qu’on appellera parfois systémique, symbolisé par l'ordinateur. Qui ne voit pas qu’en faisant un tel saut, on a au moins autant de chances de s’éloigner de la vie que de s’en rapprocher. Le modèle écologique, défini avec subtilité, [45] est plus rassurant. La vie, dans son irréductibilité, en tant qu’elle échappe à l’entropie, y est vraiment présente. La notion de sens, de finalité apparaît alors, même dans le vocabulaire d’un Monod, qui parlera de téléonomie pour rendre compte de l’originalité du phénomène vivant. En d’autres termes, qu’on se situe au niveau de la cellule ou à celui d’une région, l'écosystème apparaît comme orienté, polarisé, ce qui veut dire qu’on n’en a pas rendu compte adéquatement lorsqu’on a seulement fait état de l’action et de la réaction des éléments qui le composent. Il reste encore à expliquer la respiration, les aspirations mêmes de la totalité en tant que telle. On retrouve ainsi la quête du sens qui caractérise l’approche holistique.

Mais ce n’est là que l’aspect le plus théorique de la conversion au modèle organique, écologique. Cette conversion comporte des implications concrètes qu’il ne faut pas sous-estimer.

Dans la vie quotidienne de chacun, le corps machine, c'est cet appareil qui doit toujours être disponible pour la journée de travail qu’on doit faire, pour le voyage qu’on ne peut pas retarder. Cette omnidisponibilité, qui exige une parfaite linéarité, on en fait chaque matin la condition d’existence d’un organisme qui est pourtant caractérisé non par le tic tac, mais par une multitude de rythmes, dont l’amplitude varie de la fraction de seconde à l’éternité.

Si cette volonté de puissance, créatrice de linéarité, si ce refus de l'abandon au rythme naturel ne dépendait que des individus, la conversion serait assez facile. Beaucoup de gens seraient heureux de ne pas rentrer au travail quand la température est belle à l’extérieur, enchantés de ne pas avoir à se lever quand le rythme de leur corps réclame un peu plus de sommeil. Il n’en est pas ainsi évidemment. C’est l’ensemble de notre civilisation qui fait du corps de chacun un outil omnidisponible. On pourrait dire de l’occidental moderne qu’il est un animal sachant lire l’heure et se conformer à ses diktats. C’est pour cette raison, incidemment, que Mumford voit l’origine lointaine des temps modernes dans l’introduction dans les monastères du temps mécanique, c’est-à-dire du temps mesuré par un sablier, puis par une horloge, plutôt que par le [46] mouvement du soleil. Cette division du temps permettant les offices religieux à heures fixes se prolonge aujourd’hui par des montres électroniques polyvalentes pouvant mesurer le centième de seconde, faire le compte à rebours, indiquer la date et le jour de la semaine. Loin d’être terminé, le grand projet civilisateur, qui est aussi une entreprise de négation et de nivellement des rythmes, connaît, grâce à l'informatisation, un développement accéléré. De ce point de vue tout au moins, le passage du tic tac au bip bip n’est pas une libération.

Si le renforcement du tic tac par le bip bip rend plus impérieux un retour au rythme de la vie, ce qui explique la force du mouvement écologique, il rend d’autre part la conversion authentique plus difficile. En d’autres termes, ce qui provoque et fonde la contestation du système basé sur le temps mécanique est aussi ce qui compromet son succès.

Pour aller au bout d'un tel mouvement, il faut un courage et une lucidité qui exigent à leur tour une très haute source d’inspiration. Il faudrait autant d’héroïsme pour fonder aujourd'hui un monastère écologique, condition sine qua non d’une conversion radicale, qu’il en a fallu à saint Benoît ou à saint Bernard pour introduire l'ascétisme civilisateur dans un monde où la vie se nuisait à elle-même par son exubérance incontrôlée.

Peut-être est-il possible à l'échelle individuelle et à celle des petits groupes de créer des oasis où le temps mécanique sera suspendu, au moins temporairement, où il ne s'insinuera même pas par le biais des horaires de télévision et des journaux, mais ces micro-conversions elles-mêmes exigeront, pour être fécondes et durables, une grande force d'âme.

Il y a une Némésis temporelle. L'homme finit par être écrasé par le temps qu’il domine afin de mieux soumettre la vie à sa volonté. Chronos dévore ses enfants, non seulement en les rendant mortels, mais en retournant contre eux les pièges qu'ils tendent à la vie pour se rendre tout-puissants.

Voilà l'aventure dans laquelle on s’engage en voulant se libérer du corps machine. On comprendra que certains y voient une dimension politique. On ne saurait libérer [47] les hommes du temps mécanique sans poser des gestes mettant en cause des orientations fondamentales des sociétés. C'est là s’en doute l’explication de l’intérêt que suscitent les mouvements écologiques, chez les jeunes notamment.

Le nouveau paradigme

Cette nouvelle philosophie politique, que résume le mot alternative, s'inscrit dans le nouveau paradigme que nous avons déjà présenté, en le critiquant, comme l’un des principes unificateurs des médecines douces. Plutôt que de poursuivre la critique sur le plan théorique, nous réfléchirons maintenant sur quelques implications concrètes du passage de l’ancien au nouveau paradigme.

Dans un tableau souvent reproduit, Marilyn Ferguson met en parallèle les principales caractéristiques de l’ancien et du nouveau paradigme. On y trouve des oppositions de ce genre :

ANCIEN PARADIGME

NOUVEAU PARADIGME

Le professionnel est une autorité.

Le professionnel est un partenaire thérapeutique.

La psyché est un facteur secondaire dans une maladie organique.

La psyché est le facteur principal ou équivalent dans toutes les maladies.

Confiance essentiellement dans l’information quantitative (diagrammes, tests, données).

Confiance essentiellement dans l’information qualitative, dans les rapports subjectifs du patient et l’intuition du professionnel, (les données quantitatives sont auxiliaires).

On reconnaît effectivement le bon praticien de la médecine douce à ce qu’il est un partenaire plus qu’une autorité. Ce rapport d'égal à égal, où les décisions essentielles sont prises par le patient, est parfaitement illustré dans La volonté de guérir de Norman Cousins, ce journaliste américain qui s’est guéri, par le rire et la vitamine C, d’une maladie incurable. Ce rapport d'amitié avec le confident de son corps, Marguerite Yourcenar l’a évoqué parfaitement dans les Mémoires d'Hadrien. Elle a montré l’empereur se regardant mourir à travers le diagnostic et le pronostic de son médecin :

[48]

Animula, vagula, blandula
Hospes comesque corporis ...

Mais pour celui qui part de l’infantilisme et d’un état de dépendance à l’égard de l’autorité, la montée vers cette maturité ne peut-être que douloureuse. Le médecin partenaire, c’est celui qui partage son ignorance avec son patient plutôt que de le rassurer en lui imposant un savoir qui n’est pour une bonne part qu’un pouvoir déguisé. Cette médecine entre égaux présente des analogies frappantes avec la méthode socratique, la maïeutique. Le but du médecin est de rappeler au patient qu’en dépit de son ignorance il se connaît encore mieux que le savant qui l'observe de l’extérieur, et que la vérité médicale, c’est de lui-même qu’il doit la tirer, l’homme de l’art n’étant là que pour l’aider à faire en sorte que ses jugements rejoignent ses intuitions. Cet enfantement de la santé ne peut se faire lui aussi que dans la douleur. Pour apercevoir de l’intérieur les remèdes à un mal, il faut avoir pris le temps de se pénétrer du message des symptômes. Pour disposer des mobiles requis par les changements de vie qui s’imposent, il faut avoir enduré le mal avec patience. Si on l’a occulté à l’aide d’analgésiques ou de tranquillisants, le désir de s’en libérer ne sera pas assez fort pour que les nouveaux comportements deviennent des habitudes.

Quant à la seconde opposition, qui fait apparaître la psyché comme le facteur principal de toutes les maladies, nous avons déjà indiqué quelques-unes de ses implications à propos de l'approche holistique. Nous nous arrêterons plutôt à la troisième opposition.

Ainsi donc, ceux qui sont du côté du nouveau paradigme, de celui des médecines douces, font surtout confiance à l’information qualitative. En théorie, il s’agit là d’une conversion enthousiasmante. En pratique, il peut toutefois en être autrement. Tout est chiffré aujourd’hui ; même le cuisinier s’en remet à des cadrans pour juger de la cuisson d'un plat. On voudrait que des êtres qui trouvent vérité et sécurité dans leur vie quotidienne au moyen de chiffres s’accommodent d’une information qualitative [49] lorsqu’il est question de leur vie et de leur mort. N’est-ce pas trop exiger d’eux ?

L’information qualitative suppose en outre, de part et d’autre, un esprit de finesse qui est loin d'être aussi également réparti que l’esprit d’analyse permettant de saisir une information quantitative. Qui distingue se distingue. En choisissant cette voie, on ne peut que rendre les inégalités plus manifestes, avec tout ce que cela suppose de négatif pour les plus démunis, qui sont aussi, dans bien des cas, les plus fréquemment malades ; à moins qu'on ne trouve un langage du cœur et de l’âme qui, s’ajoutant à l’information proprement médicale, puisse rendre cette dernière encore plus accessible que les données chiffrées. Mais un tel langage suppose une compassion qui, à son tour, suppose une solidarité difficilement compatible avec le recours à des spécialistes.

Conclusion

Si j’ai mis l’accent sur la dureté des médecines douces, c’est avant tout par respect pour les exigences profondes qui les fondent et révèlent en même temps les liens de la santé avec le spirituel, le social et le politique. Vécu superficiellement, l’aventure de la thérapie douce amènera tôt ou tard des déceptions amères ; comme dans le cas de cette femme, qui, après avoir exigé un accouchement naturel à la maison, contre l’avis de son médecin, s’en est prise par la suite à ce dernier, allant jusqu’à le poursuivre en justice. Elle lui reprochait de ne pas lui avoir imposé la décision contraire, preuve qu’elle n'avait pas vraiment assumé son choix. De telles mésaventures ne peuvent que nuire à une médecine essentiellement bienfaisante parce que, comme la maïeutique dont elle s’inspire, elle est libératrice. On pardonnera à cette médecine de ne pas toujours être bonne pour la santé, si on sait quelle vise à être toujours bonne pour l’homme, lequel se définit d'abord par sa liberté. La médecine conventionnelle a tout perdu quand elle a cessé d’être efficace sur le plan de la santé, parce qu’on sait d’avance qu’elle n’est pas destinée à être bienfaisante pour l’homme, qu’elle réduit à la passivité.

[50]



* Philosophe, écrivain.

[1] Dr. Yves Vernon, Dr. Socrate Hellman, Les médecins allemands et le national-socialisme, Casterman, Tournai, 1973, p. 33.

[2] Bensaid, Norbert, La lumière médicale, Paris, Seuil, 1981.


Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mardi 6 janvier 2026 11:16
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



Saguenay - Lac-Saint-Jean, Québec
La vie des Classiques des sciences sociales
dans Facebook.
Membre Crossref