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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

 « La professionnalisation du travail en forêt » (1960)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Gérald FORTIN et Émile GOSSELIN, “ La professionnalisation du travail en forêt ”. Un article publié dans la revue Recherches sociographiques, vol. 1, no 1, janvier-mars 1960, pp. 33-60. Québec: Les Presses de l'Université Laval. Texte reproduit dans l’ouvrage de Gérald Fortin, La fin d’un règne. Chapitre 4, pp. 101-121. Montréal: Éditions Hurtubise HMH, ltée, 1971, 397 pp. Collection: Science et humanisme, no 3.

Introduction

Cet article de Gérald Fortin et Émile Gosselin et celui de Marc-Adélard Tremblay qui le suit rendent compte de recherches poursuivies par un groupe de professeurs de la Faculté des Sciences sociales de Laval. La "Quebec Forest Industries Association Limited" en a assumé les frais en collaboration avec le Centre de recherches de la Faculté des Sciences sociales, grâce à une subvention de la Fondation Carnegie, de New York. L'équipe des chercheurs comprenait : Émile Gosselin, directeur, Gérald Fortin, Marc-Adélard Tremblay et Charles Lemelin. Cette étude a déjà donné lieu à un rapport confidentiel (Factors affecting the stability of the forest labour force) dont s'inspirent partiellement les deux articles qui suivent.

Analysant les transformations du travail en forêt, Gérald Fortin et £mile Gosselin éclairent, ici, une dimension fondamentale des changements structurels que subissent actuellement nos localités rurales.


Au cours de l'été 1956, un groupe de professeurs de la Faculté des Sciences sociales de l'Université Laval entreprenaient une étude des facteurs contribuant à la mobilité des travailleurs forestiers. Cette mobilité étant un phénomène multi-dimensionnel, l'étude de ses causes nous a amenés à entreprendre des recherches d'exploration sur plusieurs aspects de la réalité socio-économique de la province de Québec. L'un de ces aspects était la complémentarité agriculture-forêt. En effet, comme l'industrie forestière est une industrie saisonnière, ses travailleurs ont ordinairement une occupation complémentaire à celle de bûcheron, de charroyeur ou de draveur. On pourrait s'attendre à ce que cette occupation complémentaire ait jusqu'à un certain point une influence sur le comportement du travailleur durant ses séjours en forêt. Les statistiques existantes et les renseignements que nous avons pu obtenir des compagnies forestières indiquent que la très grande majorité des travail-leurs en forêt viennent du milieu rural. Comme par ailleurs l'agriculture est l'activité principale en milieu rural, l'étude des relations entre l'agriculture et la forêt s'avérait très importante pour la compréhension du travailleur forestier.

Nous voulons présenter dans cet article quelques résultats de notre analyse de l'évolution du milieu rural. Ces résultats sont encore partiels. En particulier, comme nous le verrons plus loin, la plupart de nos analyses ont eu pour seul objet les milieux ruraux où l'agriculture est plus ou moins défavorisée. Nous n'avons encore que très peu de données sur les milieux agricoles prospères de la province de Québec.

Lors de nos premières prises de contact avec le milieu forestier, nous avons tout de suite constaté que la plupart des entrepreneurs forestiers définissaient les bûcherons comme étant d'abord des fermiers ou des fils de fermiers. D'ailleurs les quelques études existantes (1) soulignaient la complémentarité entre le travail forestier et le travail agricole. Le travailleur forestier était défini d'abord comme un cultivateur. Son travail en forêt n'était considéré que comme une occupation secondaire apportant un nécessaire revenu d'appoint au revenu principal provenant de la ferme. Ainsi la mobilité du travailleur forestier était en partie expliquée par les exigences de son travail principal, c'est-à-dire l'agriculture.

Sur cette définition de la situation s'appuyaient la plupart des principales politiques des compagnies forestières. On cherchait à faire débuter les travaux en forêt seulement quand les travaux de la ferme étaient terminés. De même, le chantier fermait au début du printemps de sorte que le fermier pouvait reprendre son travail principal sans trop de préjudices à la bonne marche de sa ferme. Cette période allant de l'automne au début du printemps est d'ailleurs celle qui convient le mieux aux différentes tâches exigées par l'exploitation forestière. Ainsi, la coupe, qui s'étendait d'octobre au début de décembre, se faisait alors que les grandes chaleurs étaient finies et que les mouches ne pouvaient plus nuire aux bûcherons. Par ailleurs, au début de décembre, la neige n'était pas encore assez abondante pour entraver considérablement la coupe. Vers la mi-décembre, commençait le cycle du charriage qui était grandement facilité par l'hiver; il était évidemment plus économique de construire des chemins de neige glacée que des routes de terre. On fermait les chantiers vers la mi-février ou le début de mars et ce n'est qu'avec la fonte des neiges qu'un petit groupe d'hommes retournaient en forêt pour le flottage du bois (drave).

Les deux industries, agriculture et forêt, étaient aussi complémentaires du point de vue des techniques et des outils employés. Les outils de base de la coupe étaient la hache et le «bucksaw», instruments qu'on retrouve sur toutes les fermes québécoises. Pour le charriage, le fermier pouvait se servir de ses chevaux de ferme. En fait, le seul investissement nécessaire au fermier qui voulait aller travailler en forêt était le plus souvent un traîneau plus grand et plus fort que celui dont il se servait sur sa ferme. Pour le reste il pouvait se servir de l'équipement usuel nécessaire sur sa ferme.

Les entrepreneurs forestiers, connaissant la valeur accordée par les cultivateurs à leur indépendance, favorisaient le travail forfaitaire, à contrat individuel. La seule base de rémunération du bûcheron et du charroyeur était sa production quotidienne ou hebdomadaire. Aucun quota ne lui était imposé, ni minimum, ni maximum. Le travailleur, lorsqu'il était en forêt, pouvait se mettre à l'ouvrage quand il le voulait, cesser toute activité quand bon lui semblait et adopter à son gré tel rythme ou telle méthode de production. Sous-jacente à cette liberté extrême laissée aux travailleurs en forêt, on retrouvait l'idée que chaque cultivateur a son rythme particulier au travail et qu'il ne faut pas brusquer ce rythme. Dans un tel contexte, point n'était besoin de planification compliquée de la production ni de surveillance des travailleurs. Les compagnies n'organisaient pas elles-mêmes la production, mais la confiaient à contrat à des entrepreneurs. Ces derniers redistribuaient le travail à des sous-entrepreneurs, qui eux-mêmes le confiaient par contrat aux bûcherons et aux charroyeurs. On ne pouvait donc pas strictement parler d'embauchage ou de relations patronales-ouvrières, mais plutôt de relations entre grands et petits entrepreneurs qui tous étaient leurs propres patrons.

Cependant, certaines remarques des travailleurs eux-mêmes, ainsi que l'observation de changements assez radicaux dans les politiques des employeurs, nous incitaient a croire que cette définition traditionnelle de la forêt comme complément de l'agriculture ne correspondait peut-être plus à la situation présente. Ces quelques observations préliminaires nous ont amenés à formuler les deux hypothèses suivantes: 1) pour la majorité des travailleurs en forêt, l'agriculture est actuellement une occupation secondaire et non plus principale; 2) pour un nombre toujours croissant de travailleurs en forêt, la forêt est la seule occupation. En termes de revenus, ces deux hypothèses signifiaient que pour la majorité des travailleurs en forêt le revenu principal venait de la forêt. Elles signifiaient aussi que, pour un nombre toujours croissant de travailleurs, le travail en forêt était la seule source de revenu. Ces deux hypothèses se résumaient assez bien par la notion de professionnalisation du travail en forêt.

Nous voulons présenter ici trois séries de données qui nous paraissent confirmer les hypothèses énoncées. En premier lieu, nous examinerons les variations de l'offre et de la demande de la main-d’œuvre forestière pour l'ensemble de la province sur une période de sept ans. Ces variations nous feront découvrir un certain nombre de politiques des compagnies forestières qui impliquent, du moins en partie, la professionnalisation du travail en forêt. En même temps, nous examinerons certaines conditions nouvelles de l'exploitation forestière - en particulier la mécanisation et l'établissement de camps permanents -impliquant elles aussi la professionnalisation. En deuxième lieu, nous examinerons d'où viennent les bûcherons. Nous présenterons alors deux séries de données: premièrement, la répartition géographique de 1100 bûcherons et travailleurs forestiers; deuxièmement, nous verrons, en nous appuyant sur des entrevues en profondeur auprès de soixante d'entre eux, comment les bûcherons eux-mêmes décrivent leur localité d'origine. Nous considérerons, finalement, les métiers qu'exercent les bûcherons en dehors du travail en forêt ainsi que les occupations de leurs frères et de leur père; ces renseignements sont aussi tirés d'entrevues auprès des bûcherons.

Note:

(1) A. KOROLEFF, Stability as a Factor in Efficient Forest Management, Montréal, Pulp and Paper Institute of Canada, 1951, 294 p.; « L'exploration forestière au Canada », La Gazette du travail, LVII, 1, janv. 1957, pp. 30-37.

Retour au texte de l'auteur: Gérald Fortin, sociologue, Université Laval. Dernière mise à jour de cette page le vendredi 22 décembre 2006 11:06
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur au Cegep de Chicoutimi.
 



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