[295]
Richard FOURNIER
sociologue, écrivain, journaliste et poète québécois.
“L’intellectuel, l’expert
et le gestionnaire :
réflexion sur un ménage à trois.”
In ouvrage Construction/destruction sociale des idées : Alternances, récurrences, nouveautés. Colloque de mai 1986 de l’Association canadienne des sociologues et anthropologues de langue française, Montréal, L’ACFAS, mai 1987, 295-312.

"Un écrivain qui écrit un roman est écrivain, mais,
s'il parle de la torture en Algérie, il est intellectuel".
Edgar MORIN.
On peut, avec un certain à propos, en tête de cet exposé rappeler la boutade d'Edgar MORIN. Elle date du début des années soixante. Sans doute, alors, MORIN parlait-il en expert, et de cette sorte spéciale que l'on connaît bien maintenant : le gestionnaire de crises. Car, si la professionnalisation des intellectuels en a fait des experts, à l'inverse le gestionnaire se réclame aujourd'hui du titre d'intellectuel : l'analyse transactionnelle, par exemple, ce produit social de la Californie typique de la contribution de l'expert à la bonne marche de la société, entre dans les organisations - comme, en même temps, dans les livres pour enfants. [1]
La relation entre l'intellectuel, l'expert et le gestionnaire est donc complexe, du moins équivoque, et on aimerait parler d'un ménage à trois, sinon d'un triangle amoureux. Le gestionnaire, en effet, se voudrait, à bon droit, intellectuel : les cas célèbres de Louis AMADE, le parolier de BÉCAUD faisant carrière en programmation radiophonique, ou celui de l'historien Philippe ARIÈS en information et relations publiques, en sont une illustration. C'est qu'à l'origine, en partie, il faut bien, comme disait l'autre, gagner sa vie. Mais on connaît aussi des sous-ministres tentés d'écrire un livre.
D'autre part, le métier d'intellectuel est un fait : "Si la culture et la société sont, en quelque sorte, les milieux naturels de l'intellectuel, observe en effet là-dessus un auteur, il ne s'y intègre de nos jours que par la profession". [2] Le statut d'expert est la contrepartie de cette intégration ; s'y rattache la qualification. Mais notre expert, à son tour, se veut gestionnaire : en recherche évaluative, par exemple, il s'intègre à l'entreprise. [3] Quelquefois même, il se voudra politique, témoin, pour ne blesser personne, Jacques PARIZEAU ou Régis DEBRAÏ, André REYNAUD ou Raymond BARRE, Claude MORIN ou Jacques SOUSTELLE. La tentation est courante. Elle était presque au cœur, pourrait-on dire, de l'admonestation de WEBER sur le fossé idéal-typique entre savant et politique. WEBER parlait alors des gens de vouloir et des gens de connaissance.
Si on veut regarder comment notre société s'y prend pour instituer ces fonctions respectives de l'expert, du gestionnaire et de l'intellectuel, on est donc facilement placé ici devant le spectacle d'une [296] sorte de triangle amoureux ou du désir : alors même que se déroule un processus d'institutionnalisation qui les affecte, s'instaure en effet une circulation sociale, peut-on constater, ou des échanges de rôles entre ces trois pivots que nous avons nommés.
Je me propose ici de m'attaquer à l'imaginaire social qui préside à cette circulation. Et je me permettrai au départ une précaution. L'inconscient n'est pas l'imaginaire. On peut expliquer un ménage à trois par l'inconscient. Ce que FREUD a fait avec l'Oedipe, par exemple. On peut aussi en explorer ou essayer d'en systématiser l'imaginaire. Ce qu'ont fait JACKSON ou WATZLAWICK, par exemple, avec la communication, sous le terme de "pragmatics". C'est cette deuxième perspective que j'aimerais aborder ici en me donnant comme instrument une typologie de ces fonctions, quitte à voir, en passant par l'imaginaire social, ce qui, finalement, pourrait en découler pour la connaissance que pratique le sociologue.
On pourrait donc, pour commencer, apercevoir cette circulation à partir d'un critère d'appartenance, ce qui nous donnera les trois définitions initiales d'une typologie de ces fonctions. Dans un premier temps, je mettrai cette typologie en rapport avec une certaine crise de l'imaginaire social, afin, dans un deuxième temps, d'en tirer, par analyse de situations concrètes, la correspondance avec trois régimes de l'imaginaire que l'on connaît bien en société capitaliste avancée. Ceux-ci nous mèneront, en conclusion, à trois points de vue que j'appellerai trois sociologies.
Donnons-nous donc, en guise d'introduction au sujet, nos trois définitions liminaires :
Le gestionnaire : il est celui qui s'identifie aux buts d'une organisation (appareil, association, entreprise) laquelle, en retour, lui fournit une personnalité de base (au sens de LINTON) ou mieux, un terrain d'exercice et d'expression de ses propres besoins (contrôle, domination, action, etc.). C'est la description classique qu'on trouve dans la littérature sur les organisations. Par rapport au critère d'appartenance, on y remarque que la loyauté est surtout dirigée à l'endroit du groupe, personnifié par l'organisation.
L'expert : c'est un intellectuel de formation ; sa loyauté va plutôt à une discipline (un savoir) ou une tâche (un art) qu'à un groupe. Ce qui n'exclut pas l'esprit de corps. Mais cet esprit est plutôt, en ce cas, centrifuge par rapport à l'entreprise. Comme l'illustre actuellement, par exemple, le fort taux de roulement du personnel observé dans les secteurs reliés à l'informatique.
L'intellectuel : son appartenance, serait-il artiste, professeur, philosophe, juriste, écrivain, journaliste, etc., va d'abord à la vérité, si on peut dire, au sens où RICOEUR énonçait que "la vérité, c'est [297] une communauté", [4] à la race humaine encore ou à l'humanité, à la limite à ces existants exceptionnels, par exemple, dont parlait JASPERS. [5]
On remarque donc ici un continuum où classer nos définitions depuis le critère de l'appartenance, selon qu'on prend de plus en plus de distance par rapport au groupe réel, i.e. le groupe où se passe l'interaction sociale par opposition au groupe fantasmé. On pourrait donc supputer, pour justifier le continuum, qu'à mesure que l'appartenance se fait moins collectiviste ou moins proche du groupe, i.e. qu'on passe ici, en 1'occurrence, du gestionnaire à l'intellectuel, plus, en retour, la qualité de l'appartenance s'intériorise en direction d'un projet qui traverse le groupe, s'universalise en se singularisant, en quelque sorte.
Le but de l'exposé sera donc d'essayer de mieux situer le continuum ainsi décrit à partir de phénomènes concrets, et de voir en quoi l'opération nous renseigne sur l'imaginaire des sociétés capitalistes avancées. Et, pour entrer dans le vif du sujet, je propose d'inventorier tout de suite l'arrière-plan de ces définitions, à prendre dans ce que nous appellerons, en s'inspirant de SCHUMPETER, une crise de l'imaginaire.
UNE CRISE DE L'IMAGINAIRE
À travers les considérations de Socialisme, capitalisme et démocratie, nous pouvons voir apparaître, en effet, corrélative au processus de l'institutionnalisation dans les sociétés capitalistes, une crise de l'imaginaire, du moins la deviner.
Par institutionnalisation, nous entendrons ce passage de l'institution (mœurs, coutumes, traditions, etc. enracinés dans un consensus social) au pôle des normes par opposition à celui des croyances : pôle "des règles, des experts, des pouvoirs s'appuyant sur des infrastructures édifiées en conséquence". [6] Sous le terme de crise, d'autre part, nous désignerons essentiellement le fait qu'à la faveur de ce passage, l'imaginaire personnalisé du féodal, i.e. celui enraciné dans la relation face-à-face de "fidélité réciproque", (HALPHEN) [7] perd de l'importance. Un tel enracinement est, en effet, le fond psychologique, comme l'observait HUIZINGA à la suite de JAMES, [8] sur lequel croît le symbolisme, et particulièrement ici ce réalisme de la scolastique, l’"idéalisme primitif de la vie quotidienne" (HUIZINGA), sorte d’'animisme mitigé" (MARITAIN) selon lequel "tout ce qui acquiert une place fixe dans la vie est considéré comme ayant sa raison d'être dans le plan divin". [9] À la place, règne sur l'imaginaire, dirons-nous, un schématisme abstrait, le schématisme de groupe (ANZIEU) : [10] substitué aux solidarités traditionnelles ou les concurrençant, il apparaît, comme le décrit ANZIEU, sous la forme de la combinaison d'un désir et d'une censure et se glisse entre l'individu et la cité à partir, disons, de la fin du 17e siècle ou encore de l'avènement de la société marchande. Il ne s'agirait pas de prétendre, pour [298] rendre justice à la notion d'ANZIEU, qu'un tel schématisme n'existe pas avant une époque quelconque, mais d'affirmer qu'il acquiert prédominance dans la culture à partir d'un certain moment, choisi ici plus ou moins en parallèle à la thèse de SCHUMPETER sur le capitalisme.
L'hypothèse que nous ferons donc est que, jusqu'à cet avènement de l'économie et de l'État comme sphères autonomes de la vie sociale, [11] début du processus d'institutionnalisation qui nous intéresse, un type social, le féodal, a jusqu'ici pour lui le monopole de l'imaginaire social, i.e. le monopole de la faculté que possède une société de développer des fictions par lesquelles elle se représente à elle-même, sur le plan de l'expérience des relations sociales vécues, ce qu'elle est et ce qu'elle veut être.
Cet imaginaire social, celui dont je parle ici, apparaîtra, par exemple, sous la forme d'un ensemble opératoire de statuts ou de rôles, telle la représentation médiévale de l'organisation sociale comme un ordo ; [12] ou bien encore il se présente sous la forme de grands thèmes ou idées-forces du symbolisme social, telle l'opposition entre le roi et le bourreau, etc. [13] II s'agit toujours d'entendre, en tout cas, sous le terme d'imaginaire social, ces fictions, nourries aux symboles ayant cours dans une société, servant chaque fois à exprimer de façon concrète une idée abstraite de l'organisation, pour employer l'expression de GOLDMANN, qu'entretiennent ceux de ces groupes dont la conscience et l'action "tendent vers une organisation d'ensemble de la vie sociale". [14]
Il en résultera, dans notre hypothèse, qu'à la faveur de l'institutionnalisation, le féodal perdant le monopole de l'imaginaire social, personne, i.e. aucun autre type social, pas même le bourgeois, ne le reprend par la suite avec succès ou ne réussit à incarner ce monopole avec un support social concret. En sorte que, dans le vide de l'imaginaire devenu rationalisé, dépersonnalisé, pourront se glisser finalement la culture industrialisée, l'intellectuel et les classes moyennes. [15]
Pour étayer sa thèse de 1'autodestruction du capitalisme, SCHUMPETER parlait donc, en effet, de la disparition des couches protectrices de la bourgeoisie, i.e. le Roi par la Grâce de Dieu, le village et la guilde artisanale. Ces couches protègent quoi ? Essentiellement l'imaginaire social, du moins une certaine sorte : la fiction héroïque, personnalisée, stable de la vie. [16] Dans la béance ainsi ouverte, nous verrons apparaître l'intellectuel et les classes moyennes.
Pour SCHUMPETER, ce processus est antérieur au capitalisme du 19e et du début du 20e siècle. Cependant, ce qui est nouveau avec l'apparition du capitalisme marchand à ce moment antérieur, c'est l'apparition, lente d'abord mais inéluctable, de la critique sociale, d'un mécanisme socio-psychologique qui s'appelle l'opinion publique, dit SCHUMPETER, et le remplacement du protecteur individuel de l'intellectuel par un protecteur collectif : le public bourgeois. [17] ? D'où l'observation à laquelle il donne quasi force de loi : "À la différence de tout autre type [299] de société, le capitalisme, en raison de la logique même de sa civilisation, a pour effet inévitable, écrit SCHUMPETER, d'éduquer et de subventionner les professionnels de l'agitation sociale". [18]
Voilà donc à l'œuvre une nouvelle logique des rapports sociaux. En quoi consiste sa nouveauté ? En rien d'autre, répond SCHUMPETER, qu'en son abstraction. On sait, expliquera-t-il, que ces couches protectrices, l'aristocratie, la noblesse de robe, le féodal et la relation d'homme-lige par rapport à la ville, par exemple, ont cédé lorsqu'à la relation sociale concrète ou aux solidarités traditionnelles se substitue une relation sociale de type contractuel. Car celle-ci est médiatisée, pour autant, par l'argent, la rationalité, la presse ou l'instruction, par exemple, en fait par l'abstraction de la vie sociale. Or, qu'en est-il du statut d'une telle abstraction ? Pour SCHUMPETER, anticipant ici PIAGET, c'est un mécanisme d'abstraction inhérent au régime économique qui explique ce passage d'un état de société à l'autre : "Toute logique, je n'hésite pas à l'affirmer, pose-t-il, dérive du schéma de décision économique (en raison de son aspect quantitatif, déterministe, banal et de son rôle efficace dans l'apprentissage humain, nous dira-t-il) ou, pour employer l'une de mes formules favorites, insiste-t-il, le schéma économique est la matrice de la logique". Rationalisation de la vie sociale, où l'État, l'économie, les valeurs se dégagent en sphères autonomes ; déploiement de la science ; disparition du type féodal de propriétaire, où des fonctions de commandement évoluent vers des fonctions économiques, en faveur d'un nouveau type d'homme, à savoir l'entrepreneur ; quel que soit l'angle envisagé, le principe de l'évolution n'est donc pas loin d'avoir ici un statut épistémologique.
La suite des choses, comme les voit notre auteur, est alors plausible. Pour n'avoir produit que des moyens ou un type d'homme rationaliste et anti-héroïque, il est dans la logique du capitalisme de manquer d'imagination et de s'éteindre à son tour, puisqu'il est apparu en tarissant en quelque sorte l'imaginaire social. Il a bien fait se dissoudre en effet une vision du monde - celle que HUIZINGA pouvait qualifier par exemple de réalisme mystique - mais il n'y substitue rien d'autre, aux yeux de SCHUMPETER du moins, qu'un expédient historique : la symbiose entre deux couches sociales, les nouveaux bourgeois et les anciens féodaux. Or, cette symbiose est fragile, car elle relève de l'incapacité de la bourgeoisie de se déterminer, de se donner un maître, et, s'effondrant, peut-on soupçonner que le même sort, soit 1'autodestruction, attend le capitalisme.
Voilà, en résumé, la thèse, un peu datée, on le remarquera en passant, par son culte du chef : en somme, le féodal, à en croire SCHUMPETER, n'ayant plus le monopole de l'imaginaire social, il en résulte que tout le monde l'a - et que personne ne l'a. Telle pourrait être la position de notre auteur.
Sur le fait que la bourgeoisie ait, comme il dit, besoin d'un maître tout en ne pouvant se le donner, il écrira par exemple :
[300]
- "En brisant le cadre précapitaliste de la société, le capitalisme a donc rompu, non seulement les barrières qui gênaient ses progrès, mais encore les arcs-boutants qui l'empêchaient de s'effondrer. Ce processus de destruction (...) n'a pas seulement consisté à émonder le bois mort institutionnel, mais aussi à éliminer ces partenaires de la classe capitaliste dont la symbiose avec cette dernière était un élément essentiel de l'équilibre du capitalisme"...
Et encore :
- "Le régime capitaliste, non seulement s'appuie sur des états constitués avec des matériaux non-capitalistes, mais encore tire son énergie propulsive des règles de conduite non-capitalistes qu'il est simultanément condamné à détruire". [19]
C'est en raison de cette évolution interne au capitalisme, pourrait-on dire de la thèse de SCHUMPETER, que la symbiose entre les deux couches sociales peut nous apparaître comme un expédient historique : car le capitalisme y perd sa vitalité et, comme l'ont fait les solidarités traditionnelles, sombre, à son tour, dans l'abstraction de la vie sociale au cœur même de l'éthos supposé le caractériser. Trois traits, parmi d'autres, indiqués par SCHUMPETER restent, à ce titre, d'actualité.
D'abord, selon lui, "tout argument pro-capitaliste doit être fondé sur des considérations à long terme. À court terme, ses superbénéfices et ses inefficacités se profilent au premier plan". Parlons-en aux sacrifiés de la bureautique. Ensuite, le régime du salariat d'une part, de la société par actions de l'autre éliminent progressivement la responsabilité privée ou individuelle. C'est la thèse qui sera reprise sous l'idée de technostructure.
Finalement, "un progrès séculaire, considéré comme allant de soi, accouplé à une nécessité individuelle douloureusement ressentie, constitue évidemment la meilleure des huiles à jeter sur le feu de l'agitation sociale". [20] On l'aura vu, pour un peu, au terme des Trente glorieuses.
Dans cette décomposition - le mot est de SCHUMPETER - des institutions capitalistes par l'intérieur d'un processus d'abstraction de la vie sociale où l'imaginaire n'appartient plus à personne, apparaît donc l'intellectuel au sens moderne - même si, en français, le terme, doit-on préciser, ne date que de l'Affaire DREYFUS. Le juriste, par exemple, sous Philippe LE BEL, est devenu journaliste sous LOUIS-PHILIPPE. Et il se manifeste, cet intellectuel, comme le polémiste, le contestataire professionnel du capitalisme, le spécialiste, par la parole et par la plume, du [301] conflit social : "Il me suffira de répéter, écrit par exemple SCHUMPETER, que le rôle du groupe intellectuel consiste primordialement à stimuler, activer, exprimer et organiser les sujets de mécontentement et, accessoirement seulement, à en ajouter de nouveaux".
L'intellectuel naîtra donc ici tout casqué d'une crise de l'imaginaire social où, par abstraction, l'imaginaire personnalisé du féodal n'appartient plus à personne - mais où quiconque, paradoxalement, peut le revendiquer, témoin, de nos jours, l'importance pratique des notions de groupe de référence et de groupe d'appartenance soit dans l'aire des industries culturelles, par exemple, soit dans la vie politique à travers les partis, les appareils, les sondages, les médias.
On peut donc maintenant se demander : qu'en est-il alors de l'institutionnalisation, dans ce contexte, des trois rôles ou statuts de notre ménage à trois : l'intellectuel, l'expert et le gestionnaire ?
Je vais essayer de répondre à la question à l'aide de situations concrètes.
SITUATIONS
Pour illustrer la situation de l'intellectuel, je choisirai de regarder l'écrivain ; pour celle de l'expert, le sociologue ; et, pour approcher la situation du gestionnaire, je prendrai l'exemple du cadre d'appareil ou du cadre d'organisation. Pour chacun de ces statuts, nous nous demanderons : que va-t-il nous indiquer quant au régime de l'imaginaire social dans le processus d'institutionnalisation ?
Commençons donc par l'écrivain. Ce que va nous indiquer ce statut social, quant au régime de l'imaginaire dans le processus d'institutionnalisation, c'est que la fiction, pour l'écrivain, c'est le groupe d'où il écrit, et non ce qu'il écrit. En voici deux exemples. Le premier est cet aveu de Suzanne PARADIS :
- "La fiction, ce n'est peut-être pas ce que j'écris dans mes livres mais l'usage qu'en fait l'institution littéraire. La place qu'occupe un livre dans cette machine, c'est peut-être ça, la fiction'. Ce qui m'importe comme écrivain c'est le rôle que joue un livre dans la vie d’une personne. Cela ne me semble pas coïncider avec ce que l'on dirait systématiquement de moi comme auteur. C'est le regard institutionnel qui me paraît tout à fait à côté de la coche. Je me dis [302] que si jamais je l'acceptais ce serait une démission de ma part. Je ne veux pas que les autres changent leur regard mais je ne veux pas changer le mien non plus. Il faut bien qu'il nous reste un peu de sincérité". [21]
Que le regard institutionnel gêne le sujet, quiconque prend note d'un statut qu'il occupe pourrait, semble-t-il, en dire autant. Mais remarquons ici le régime de l'imaginaire auquel le processus d'institutionnalisation donne lieu, de l'aveu de l'auteure elle-même : la fiction, nous dit-elle, c'est l'institution, c'est le groupe, non ce que j'écris.
Notre second exemple est extrait d'une explication de l'œuvre de PROUST que donne au passage le critique canadien Northrop FRYE. "PROUST déclare, écrit FRYE, que notre expérience quotidienne - où tout se dissout instantanément dans le passé, et où l'on ne sait jamais ce que réserve l'avenir - est impuissante à nous donner une notion exacte de la réalité, même si nous appelons cela vie réelle".
D'où l'entreprise littéraire selon FRYE :
- "PROUST raconte une histoire interminable, qui serpente à travers la vie française depuis la fin du dix-neuvième siècle jusqu'à l'orée de la première Grande Guerre. Histoire dont la cohésion est assurée par certains thèmes et péripéties qui réapparaissent comme des leitmotiv. La plus grande partie de l'œuvre est consacrée à l'analyse, combien minutieuse, des jalousies, perversions et hypocrisies de la "vie réelle". Analyse entrecoupée de visions d'extase et de sérénité qui la débordent et la transcendent".
Or, voici l'intéressant :
- "À la fin de cette série de volumes, PROUST explique - ou si vous voulez, son narrateur explique - comment une expérience de cet ordre le soustrait aux limites de sa vie quotidienne, ainsi qu'au temps dans lequel il la vit. C'est ce qui lui permet de réaliser son œuvre : car cette "vision simultanée" qui est la sienne lui offre la possibilité de voir les humains, non pas vivant d'un moment fugace à l'autre, mais comme "des géants plongés dans le temps". [22]
[303]
Sont-ce des êtres humains, ces "géants plongés dans le temps" ? Bien sûr. Mais, pour répondre oui, c'est qu'on voit bien ici encore que, chez l'écrivain, la fiction, c'est le groupe d'où il écrit ou, comme le dit FRYE, la "vie réelle" où "tout se dissout instantanément dans le passé et où l'on ne sait jamais ce que réserve l'avenir", et non ce qu'il écrit.
Passons au deuxième exemple de situations concrètes que nous avons retenu, celui de la situation d'expert, illustrée, en l'occurrence, par le sociologue.
Ce que peut nous suggérer le sociologue, pouvons-nous voir ici, c'est que, contrairement à l'écrivain pour qui la fiction n'est pas ce qu'il écrit, pour lui, aux prétentions scientifiques, la fiction, c'est son objet ou, précisément, ce qu'il écrit : "Quand on aura étranglé le dernier des sociologues avec les tripes du dernier bureaucrate, aurons-nous encore des problèmes ?" demandait-on en soixante-huit. [23] Gageons que la réponse est oui, puisque l'expert, on le sait (DRUET et al., par exemple), a une fonction publique. [24] La science donne à croire, elle est une machine à preuves : l'objet est un construit. La fiction, c'est ce qu'écrit le sociologue.
En veut-on un exemple ? Prenons le fameux dilemme entre quantitatif et qualitatif. Comme le montrent bien les discussions continuelles sur le sort de l'hypothèse de l'homo oeconomicus, un modèle prédictif, tout mathématique qu'il soit, comme en économétrie ou en théorie des indicateurs sociaux, par exemple, n'en cesse pas moins jamais d'être normatif, au sens culturel du terme, au sens d'une attente, d'un comportement attendu. Comme le remarque à ce sujet un auteur : "Il ne serait pas équitable de prétendre juger les modèles normatifs en voyant dans quelle mesure les gens se conforment ou non à ceux-ci, puisque leur objet n'est pas de décrire le comportement réel. Il vaut mieux se demander s'ils ne constituent pas une description d'autre chose". [25] Qu'il y ait ainsi dilemme, sinon aporie, entre quantitatif et qualitatif s'explique donc généralement du fait que l'objet scientifique est un construit. Mais comment ? Quelles sont les règles de cette machine à preuves ?
On pensera d'abord, - c'est l'une des origines étymologiques du terme statistique - qu'on va construire la preuve en se collant à l'institution le plus objectivement saisie, en l'occurrence l'État, l'administration : c'est, à partir des statistiques, l'approche quantitative. Et LAZARSFELD, par exemple, qui retrace ces origines dans Philosophie des sciences sociales, pousse le réflexe jusqu'à envisager de définir (et faire) l'histoire en développant les techniques de sondage.
À l'inverse, on ira à la compréhension qu'ont les sujets (si on peut dire) ainsi objectivés de l'institution qui les objective : c'est l'approche qualitative. Or, cette division, sorte de tendance acquise, tendance "lourde", si on peut dire encore, de l'épistémologie, donne à l'occasion des situations qui laissent bien voir comment tout ça est de [304] la fiction construite. Prenons, à titre d'exemple, cette liste d'épithè-tes, recueillies au terme d'un symposium tenu en Angleterre, par l'un des participants cherchant à départager dans la discussion le qualitatif du quantitatif, à moins que ce ne soit le contraire. La liste dresse le contenu de deux prédicats devant caractériser des données :
Tableau 1
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QUALITATIVE
|
QUANTITATIVE
|
|
soft
|
hard
|
|
dry
|
wet
|
|
flexible/fluid
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fixed
|
|
grounded
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abstract
|
|
descriptive/exploratory
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explanatory
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pre-scientific
|
scientific
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|
subjective
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objective
|
|
inductive
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deductive
|
|
speculative/illustrative
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hypothesis testing
|
|
political
|
value-free
|
|
non-rigorous
|
rigorous
|
|
idiographic
|
nomothetic
|
|
holisti
|
atomistic
|
|
interpretivist
|
positivist
|
|
exposes actors'
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meaning
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|
phenomenological
|
empiricist/behaviourist
|
|
relativistic
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universalistic
|
|
case-study
|
survey
|
|
good
|
bad
|
|
bad
|
good
|
Source : Peter HALFPENNY, "The analysis of qualitative data", Sociological Review, vol. 27, no 4, 1979, pp. 799-825.
On n'a qu'à placer en regard le bas des deux colonnes pour bien voir qu'il s'agit ici de donner à croire aux savants eux-mêmes, et pour bien voir aussi la façon dont on s'y prend : c'est bourré de jugements de valeur, naturellement.
D'où l'on saisit bien que, pour le sociologue, la fiction, c'est essentiellement son objet ou ce qu'il écrit.
[305]
Passons donc à la situation du cadre, notre troisième exemple, et au régime de l'imaginaire qui caractérise ce statut : nous y verrons que, pour le cadre, la fiction, ça peut être sa vie.
On a fait remarquer, dans notre définition liminaire, que le contenu du statut de cadre était déjà identifié, par les théories en la matière, à l'organisation, au groupe. SOMBART allait même, à ce propos du sens des responsabilités spécial qui distingue l'entrepreneur, jusqu'à parler d'amour, au sens propre, de l'entreprise. [26] À ma connaissance on ne l'a pas encore contredit. Tout enfant, "je me demandais ce que mon père faisait quand il était au bureau", écrit par exemple MINTZBERG, à l'origine de son livre Le Manager au quotidien, et sa conclusion sur les dix rôles du cadre est que "par-dessus tout (...) mieux il comprend son propre travail et se comprend lui-même, plus il sera sensible aux besoins de son organisation et meilleure sera sa performance". Or, si le groupe ainsi personnifié par l'organisation, devient la fiction caractéristique du régime de l'imaginaire lorsqu'il s'agit du statut de cadre, c'est que la vie ainsi désignée, peut-on avancer, la vie du cadre, s'identifie alors a la fiction.
^Pour illustrer la proposition, nous ne prendrons qu'un seul exemple, tire d'un phénomène depuis peu étudié au Québec : la crise de mi-vie et de mi-carrière (mid-career crisis). Essentiellement, il s'agit du reflet dans l'ordre occupationnel de cette crise de l'âge mûr où, à quarante ans, pour le dire comme J. GRANDMAISON, l'homme éprouve le besoin de compter ses billes.
Un auteur, LEVINSON, la décrit ainsi :
- "Selon LEVISON (sic), l'adulte en mi-vie doit : évaluer la période précédente de la vie adulte, modifier ce qui ne lui plaît pas dans sa structure de vie et expérimenter une nouvelle structure et, enfin, se former une nouvelle image de soi et du monde qui soit plus réaliste.
- Chez la plupart des gens, ce processus est caractérisé par un mouvement vers l'intériorité, c'est-à-dire que l'individu se préoccupe en premier lieu de ses véritables besoins et aspirations. Il réévalue ses expériences, non pas en fonction des gratifications reçues, mais plutôt en tenant compte des satisfactions personnelles qu'elles lui ont apportées. La mi-vie devient alors un moment de remise en question globale de toute sa vie passée, présente et future. Il se questionne : "Qu'ai-je fait de ma vie ?
[306]
- Ai-je trouvé la satisfaction que j'y cherchais ? Suis-je rendu là où je voulais aller ? Où vais-je à partir de maintenant ?" [27]
Ainsi décrite, la mi-vie représente une remise en question vers plus d'intériorité. Or, l'étude menée sur les cadres de la fonction publique québécoise, par exemple, d'où ce résumé est tiré, nous apprend au départ que plus de la moitié d'entre eux avaient laissé choisir leur profession par l'entourage (famille, amis, conjoint) et, qu'en tant que bureaucrates, ils sont mieux préparés que d'autres à percevoir l'aliénation liée à l'occupation. On en peut donc déjà déduire, à la suite de MORAN et ROUILLARD, une sensibilité caractéristique, pour ces deux raisons, aux découvertes de l'âge mûr :
- "La plupart des cadres présentement en mi-carrière ont été incités à se spécialiser dans un métier ou dans une profession, à en explorer toutes les facettes et à tenter de gravir régulièrement les paliers conduisant au sommet de la hiérarchie. Pour atteindre de tels objectifs, ils ont accepté de s'engager totalement dans leur carrière et de déployer une très grande énergie pour acquérir rapidement les compétences qui leur permettraient de se faire apprécier de leur milieu, parfois au détriment de leur famille, de leurs loisirs et même de leur santé.
- Quoiqu'elles soient une source importante de motivation, ces attentes sont en même temps ressenties par l'individu comme autant de pressions qui l'amènent parfois à poser des choix qui ne vont pas dans le sens de ses véritables intérêts. Ainsi, le statut de cadre étant considéré par plusieurs comme le prolongement normal d'une carrière de professionnel réussie, plusieurs excellents spécialistes ont accepté des promotions à des fonctions de cadre sans connaître les exigences particulières du métier de gestionnaire et souvent sans en avoir ni le goût ni les aptitudes.
- En mi-carrière, le cadre peut se rendre compte que son énergie et sa résistance au stress déclinent avec l'âge. Les tensions accumulées commencent à nuire à son bien-être physique et le rendent quelquefois impatient ou angoissé dans la réalisation de ses tâches [307] de gestion, même les plus routinières. Des problèmes mineurs de santé peuvent lui faire prendre conscience qu'il doit ralentir son rythme de travail et parvenir à un meilleur équilibre entre sa vie professionnelle et sa vie privée".
Et c'est bien une nouvelle sensibilité qui semble alors émerger d'après l'étude en question. Car voici à quoi se ramène en pratique, i.e. dans le milieu des cadres, l'effet ou la sortie de la crise :
- "Après avoir tenté de répondre pleinement aux attentes perçues depuis le début de sa vie professionnelle, le cadre sent le besoin de redéfinir les orientations de sa carrière en fonction de ses intérêts personnels, de ses capacités et des nouvelles valeurs de son entourage. Peut-on voir dans la décision de certains jeunes professionnels de ne pas chercher à accéder à des postes d'administrateur le symptôme d'un renversement des valeurs en ce qui concerne le prestige lié au statut de cadre ? Il est certain, en tout cas, que plusieurs cadres remettent en question leur statut actuel ainsi que l'importance accordée aux promotions". [28]
La crise de mi-carrière chez le cadre laisse ainsi entrevoir deux réactions élémentaires, en un sens, et dans le contexte, quasi-biologiques. D'abord, l'individu devient sensible à l'aliénation qu'entraîne son identification à l'organisation ; d'autre part, la vie réelle, par opposition à la fiction, i.e. ce réel que représente la vie affective (les enfants, le couple), la vie imaginative (le loisir), la vie concrète (la santé) et tout ça ensemble, fait irruption dans la vie professionnelle. La crise de mi-carrière, en somme, si on veut la voir ainsi, peut donc être prise comme la crise de la mi-vie restreinte à la vie professionnelle. Mais, si on peut faire ici l'amalgame, et si on peut faire cette réduction, à l'image de ce que quatre décades d'études font sur le sujet, c'est que dans ce condensé vient de jouer ici une fiction caractéristique du régime de l'imaginaire : l'identification au groupe.
Ce n'est pas pour rien, au reste, qu'une tendance récente de ces études s'attache au phénomène du vieillissement selon les cohortes qui l'éprouvent, de façon à ajouter directement à l'horloge biologique l'horloge sociale, i.e. le temps du groupe, vécu différemment selon les générations.
On voit donc, pour conclure, qu'on peut accoler à chacune des positions de notre continuum un régime différent de l'imaginaire social, [308] tel que vécu dans les statuts et rôles respectifs de l'intellectuel, de l'expert et du gestionnaire. Ces trois régimes, en d'autres termes, sont greffés à une relation d'appartenance qui passe du plus concret, le groupe, par exemple, où vit l'écrivain, au plus abstrait, l'organisation ou l'appareil auxquels s'identifie le cadre, en passant par ce degré intermédiaire qu'est, chez le sociologue, la fiction scientifique.
* * *
Pouvons-nous aller plus loin ? Car, sur le critère d'appartenance de notre typologie on peut dire, en effet, qu'il est pipé au profit de la fiction puisqu'il est, premièrement, sociologique, et qu'on vient de dire que la science est une fiction, et puisque appliqué au cadre, deuxièmement, il fait de celui-ci l'emblème du schématisme abstrait du groupe, i.e. dans notre hypothèse, le ressort même de l'abstraction de la vie sociale. Mais, de là, et si on ne veut pas séparer notre exemple du cadre de sa signification sociale, on peut étendre facilement le constat de la vie fictive du cadre au plan de la consommation, comme l'a fait, par exemple, BAUDRILLARD dans Le Système des objets, ou à l'ensemble des classes moyennes, au sens américain du terme, "abreuvées de valeurs fictives" (FRYE). De la situation concrète du cadre, on peut ainsi extrapoler à une première sociologie du régime de l'imaginaire qui en serait une de la culture des classes moyennes. Voyons si on peut faire la même chose de nos deux autres statuts.
Au sujet du sociologue, en effet, il est cohérent que l'objet sur lequel celui-ci travaille soit plus une fiction que ne l'est sa vie, à la lumière du régime de l'imaginaire social dans le processus d'institutionnalisation : en effet, la fiction pour l'expert est, en théorie, ce qui est tenu à distance ; il la manipule. Ce qui, par rapport au cadre, attache le sociologue à la réalité, ce n'est donc pas le groupe, mais la tâche, l'apparente neutralité technicienne, par exemple, ou la classique rupture épistémologique. Et, pour anticiper à nouveau, on pourrait se représenter ici, depuis la signification sociale du statut d'expert, une autre sociologie du régime de l'imaginaire, la sociologie de l'industrialisation de la culture, par exemple, ou de ceux qui manipulent les fictions de l'imaginaire social, experts, techniciens ou animateurs de tout acabit.
Quant à l'écrivain, finalement, exemple de notre premier type, l'intellectuel, il va presque de soi que, dans son expérience, la fiction ne soit pas sa vie (quand on sait pourtant combien des écrivains peuvent avoir eu une vie réelle manquée) ni sa tâche, mais le groupe : l'écrivain en effet s'adresse d'abord à l'individu, est à la recherche de ce qui répare le "désordre mythologique de l'individu", comme on le verra à [309] l'instant, ou de ce qui restaure le langage blessé, dirons-nous, dans sa puissance créatrice (puissance identique à celle de l'imagination) de par l'activité de groupe.
Évoquons, pour justifier cette approche, la réflexion de BUTOR autour de la naissance des sociétés marchandes :
- "Ce ne sont pas seulement soldats et marchands qui vont se heurter, échanger armes et produits dans cette économie de marché, mais les imaginaires, leurs dieux. Bientôt, écrit BUTOR, l'individu va subir un désordre mythologique. Il ne saura plus exactement quels sont les moments importants, hésitera entre deux ou trois ensembles de fêtes, de temples, de prêtres ; il ne saura plus comment il convient de consacrer les nœuds de sa propre vie, à quel dieu s'adresser, se vouer".
Or, c'est ici, continue-t-il, qu'apparaît la littérature. Par exemple :
- "La poésie se déploie toujours dans la nostalgie d'un monde sacré perdu. Le poète est celui qui se rend compte que le langage, et avec lui toutes choses humaines, est en danger. Les mots courants n'ont plus de garantie ; s'ils perdent leur sens, tout se met à perdre son sens - le poète va essayer de le leur rendre.
- (...)
- Ainsi LAMARTINE dans Le Lac : un moment de son existence qui s'isole comme ayant une importance considérable ; il fait un poème pour que ce moment ne soit pas oublié, emploie une prosodie stricte pour que ceux qui répéteront ce poème, rediront ce langage, ne le transforment pas, déforment pas". [29]
Ô temps, suspend donc ton vol ? Oui, mais pour combien de temps ? demandait Jean LACROIX. La littérature n'a pas de progrès, n'est pas linéaire. De l'écrivain donc, de son statut en régime de l'imaginaire social dans le processus d'institutionnalisation, on pourrait agrandir ici l'exemple à une troisième sociologie, une sociologie de la créativité ou de l'imagination définie comme le pouvoir d'être réel, par opposition à la précédente, la sociologie de l'imaginaire ou des fictions sociales.
[310]
L'instant poétique, instant d'ordre et d'unité, comme l'exprime BACHELARD, suppose en effet, remarque-t-il, le refus de la durée des autres, et de "pouvoir briser les cadres sociaux de la durée", [30] y compris les fictions sociales qui les supportent.
Donc, trois sociologies : une sociologie des classes moyennes, une sociologie des fictions sociales et une sociologie de la créativité, au croisement desquelles s'actualise l'axe de notre typologie et, dans un ensemble toujours un peu mouvant, s'active notre ménage à trois : l’intellectuel, l'expert et le gestionnaire.
NOTES
[312]
[1] Au Salon international du livre de Québec, printemps 1976.
[2] Louis BODIN, Les intellectuels, PUF, 1962.
[3] Peter H. ROSSI et Howard E. FREEMAN, Evaluation. A systematic approach, Sage Publications, Beverly Hills, 1982.
[4] Paul RICOEUR, Histoire et vérité, Seuil, 1955.
[5] Fernand DUMONT, L'anthropologie en l'absence de l'homme, PUF, 1981.
[6] Définitions d'après Fernand DUMONT, "Pour situer les cultures parallèles", Questions de culture, no 3, 1982, p. 15-34, et Émilio WILLEMS, Dictionnaire de sociologie, Marcel Rivière et Cie, 1961. URL.
[7] In Jean TOUCHARD, Histoire des idées politiques, 1, PUF, 1963.
[8] Johan HUIZINGA, Le déclin du Moyen-Âge. Payot, 1967 ; William JAMES, The Varieties of Religious Expérience, Mentor, 1958.
[9] HUIZINGA, loc. cit. ; Jacques MARITAIN, Les degrés du savoir, Désolée ; Emile BRÉHIER, La philosophie du Moyen-Age, Albin Michel.
[10] Didier ANZIEU, "Étude psychanalytique des groupes réels", Les Temps Modernes, 22e année, juillet 1966, no 242, p. 56-73.
[11] Ainsi Fernand DUMONT, La dialectique de l'objet économique, Anthropos, 1970 ; Jacques LE GOFF, Marchands et banquiers du Moyen-Age, PUF, 1961 ; Karl POLANÏ, The Great Transformation, Beacon Press, 1965 ; Régine PERNOUD, Histoire de la bourgeoisie en France, Seuil, I, 1960 ; II, 1962. Etc. URL.
[12] M.-D. CHENU, La théologie au XIIe siècle, chap. X, cité par Jean TOUCHARD, op. cit.
[13] Roger CAILLOIS, Instincts et société, Gonthier, 1964.
[14] Lucien GOLDMANN, Le dieu caché, Gallimard, 1959. URL.
[15] Sur ce vide de l'imaginaire, voir, par exemple, Hannah ARENDT, The Human Condition, The University of Chicago Press, 1958.
[16] Car on ne pourrait oublier, tout en évoquant "ce peuple des pauvres qui traverse l'histoire" (Jean-Claude ROY), que les paysans du Moyen-Âge étaient relativement peu ouverts "à l'eschatologie militante des opprimés", selon l'expression de COHN : par exemple, "la vie paysanne était moulée et structurée par la routine coutumière et communale à un point qu'il serait difficile de s'exagérer". Norman COHN, Les fanatiques de l'Apocalypse, Julliard, 1962.
[17] Joseph SCHUMPETER, Capitalisme, socialisme et démocratie, Payot, 1961. URL.
[18] Richard FOURNIER, L'éducation populaire à travers la vie associative, I, l’Outil d'analyse, MEQ, 1983.
[19] SCHUMPETER, op. cit.
[21] Entrevue accordée à Jean ROYER, Le Devoir, 5 janvier 1985.
[22] Northrop FRYE, Pouvoirs de l'imagination, HMH, 1969.
[23] Jean-Paul CHARNAY, "Tuez les sociologues. Profil prospectif du sociologue", L'Homme et la société, no 8, avril-mai-juin 1968, p. 215-220.
[24] Pierre-Philippe DRUET, Peter KEMP et George THILL, "Le rôle social de l'expert et de l'expertise", Esprit, octobre 1980, pp. 55-67.
[25] K. SZANIASWKI, "Analyse formelle et concepts évaluatifs", Revue internationale de sciences sociales, 27, no 3, 1975, pp. 471-483.
[26] Werner SOMBART, Le bourgeois, Payot, 1966. URL.
[27] Patrick MORAN et Lucie ROUILLARD, La mi-carrière chez les cadres de la fonction publique québécoise, ENAP, 1982.
[28] MORAN et ROUILLARD, op. cit.
[29] Michel BUTOR, Essais sur le roman, Gallimard, 1964.
[30] Gaston BACHELARD, Le droit de rêver, PUF, 1973. URL.
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